20.01.2026 à 17:12
Murielle JOUDET
Sur le papier, Jay Kelly donnait très envie : marmite de références qui remuent toute une tradition de films “backstage” (de Minnelli à Altman), miroir tendu à la masculinité triomphante en même temps que théorie de la star vieillissante George Clooney. Le récit suit les affres existentiels d’un grand acteur qui, au cours d’un voyage dans l’espace et dans le temps, va se confronter aux griefs de ses proches. Mieux vaut tard que jamais : Jay Kelly comprend que sa carrière s’érigea sur un petit tas d’égoïsme masculin et en est tout chamboulé. La crise est suivie de près par l’inévitable rédemption de la figure de la star, à laquelle George Clooney prête sa figure sympathiquement vide.

La meilleure partie se déroule à Los Angeles, dans la peinture atone d’ouvriers de luxe mi-blasés mi-sophistiqués qui font tourner la grande machine du divertissement hollywoodien. Puis, à la faveur d’une lubie scénaristique – Jay Kelly veut suivre sa fille en Europe -, le récit bascule et compulse les décors et les paysages. Les sympathiques obsessions (famille, couple, masculinité, et comment tout cela vieillit) de Baumbach sont invitées à se transformer en dispendieux grand spectacle, autre nom de cette peur du vide qui grippe tant de fictions contemporaines : il faut voir du paysage, faire défiler les pays, les personnages et les fils narratifs. Un crochet par Paris ne pourra, sur Netflix, que renvoyer au signifiant Emily in Paris. On pensera à La Mort aux trousses dans la longue séquence du train, et puis on échouera dans une Toscane faisant songer au cinéma de Sorrentino. Le grand train du post-cinéma fonce à toute allure, se remémore et retraverse sa splendeur passée : Woody Allen, Fellini, Altman, Hitchcock.

Ici, ce qui frappe, c’est que tout est simulation. Simulation d’auteurisme et de grand cinéma. On fait comme si tout n’était pas déjà zombifié. Comme si tout avait encore une âme, un cœur : l’auteur, mais aussi l’acteur. Baumbach s’époumone à conférer une profondeur, une chair, des souvenirs, des regrets, à un acteur sur qui, depuis toujours, les affects glissent comme sur du papier glacé.
Si Clooney a toujours été vide, il s’est aussi vidé une seconde fois, quelque part en 2006, lorsqu’il cède définitivement son image à la marque Nespresso qui allait, avec l’aide de la star, révolutionner “l’expérience” de la consommation de café. Impossible d’y échapper : à chaque nouveau (rare) film de Clooney, mon regard bute sur cette virtualité sans cesse présente : Clooney va-t-il boire du café ? Nous jeter un regard caméra en nous glissant “What else ?”. Dans Wolfs (Jon Watts, 2024), son film précédent, ça n’a pas manqué : dans la dernière séquence, il partageait une tasse face à Brad Pitt, ambassadeur Delonghi.

Cela arrive tout le temps, et de plus en plus, devant un film hollywoodien ; mais ici plus intensément qu’ailleurs : l’ouverture d’un espace fictionnel est parasitée par la possibilité du publicitaire. Certes, depuis qu’Hollywood existe, le star-system a toujours servi à écouler des stocks de camelote. Du temps du Hollywood classique, les contrats publicitaires faisaient partie intégrante des obligations des grandes vedettes sous contrat – leur image appartenait au studio, qui la marchandait. Puis, sans y être obligés par un contrat, Depardieu a (entre autres) vendu des pâtes Barilla, Delon des cigarettes, Joan Crawford du Pepsi… Réceptacle des désirs, la star de cinéma est censée, par ce désir même, en susciter plein d’autres à la chaîne, et parvenir à nous vendre à peu près n’importe quoi.

Malgré tout, une chose restait encore à peu près certaine : la hiérarchie des images. Publicité, tabloïds, magazines ne prétendaient jamais atteindre ou se mesurer aux images de cinéma, qui avaient leur propre grammaire, leur logique interne, une sacralité impossible à reproduire. C’était un monde clos, inatteignable, au-dessus des autres, et dont dépendaient toutes les autres images – profanes, marchandes, et donc forcément d’une nature appauvrie.

A la Cinémathèque française se tenait une exposition Orson Welles qui vient tout juste de se terminer. Tout un coin était consacré aux publicités dans lesquelles s’est illustré l’acteur-cinéaste à la fin de sa carrière. Dans le merveilleux spot publicitaire pour le whisky japonais Nikka G&G (1979), Welles a l’air de se demander ce qu’il fout là, et offre avec une malice et un égarement non dissimulés le spectacle de sa déchéance – le voilà tombé dans un monde d’images dégradées, passant de Citizen Kane, à ça.
Il ne cherche pas à masquer ce qu’il est en train de faire : vendre du whisky, repartir avec quelques bouteilles et empocher le chèque – pour ensuite financer son cinéma. Son attitude nous rappelle qu’en tant qu’artiste, il ne peut que dé-coïncider avec ce qu’il fait. Il y a d’un côté l’être humain ; de l’autre, le truc à vendre : et les deux n’ont pas encore tout à fait échangé leur salive. Sofia Coppola se souviendra de cette publicité pour Lost in Translation (2003) : l’histoire d’un acteur qui se rend au Japon pour honorer son contrat d’ambassadeur d’une marque de whisky.
La publicité met la star au travail : elle dit, « cet homme vend des cafés contre rémunération » ; elle l’humilie un peu et le replace au milieu de ce à quoi il semble s’arracher habituellement : les rapports de production, le fait de devoir gagner sa vie. Elle le démasque à l’endroit de ce qu’il est : un rouage de la grande circulation des marchandises.

27 ans après, l’attitude de la vedette, la manière dont elle se comporte (et dont nous nous comportons ?) à l’égard de la marchandise à complètement changé. C’est comme si entre l’humain et la chose, un réservoir de jouissances illimitées était apparu.
Le partenariat entre Clooney et Nespresso est l’un des plus longs de l’histoire de la publicité : 20 ans déjà (2006) que Clooney vend des capsules. Tout le monde sentait, à l’époque, à quel point le premier spot publicitaire avait quelque chose de révolutionnaire : minimaliste, drôle, élégant, transformant, au passage, une expérience aussi quotidienne que boire du café en “instant premium”, une parenthèse de luxe parfaitement démocratique.
Qu’est-ce qui se jouait de révolutionnaire ici ? Dans sa grande décontraction dandy, Clooney fut le premier à donner le sentiment que livrer son image à la publicité contre de l’argent n’a rien de dégradant – c’est même très valorisant quand c’est bien fait. Son dandysme d’acteur (volé à Cary Grant puis régurgité en simulacre), cette manière de ne jamais se montrer au travail (même dans la série Urgences, c’était limite), ont définitivement fait fusionner l’acteur et la chose à vendre.
Je revisionne le tout premier spot publicitaire : dans une boutique Nespresso, deux femmes exultent en parlant du café qu’elles sont en train de boire, “brun, riche, intense”. Clooney débarque, glisse une capsule dans la machine (donnant ainsi le mode d’emploi d’un objet voué à coloniser nos cuisines et nos bureaux), et croit d’abord qu’on parle de lui, avant de comprendre, déçu mais bon perdant, que les éloges sont pour le breuvage. “Vous parlez bien de Nespresso, n’est-ce pas… mmmh… What Else ?”
Je me revois ado, hypnotisée par cette publicité sur laquelle on était toujours heureux de tomber : tout ici est smart, élève le téléspectateur dans le ciel des publicités d’art. Et puis, elle produit une analyse sémiologique assez fascinante : l’acteur confondu avec la marchandise. 20 ans après, cela se confirme : la seule présence de Clooney fait penser à une capsule Nespresso.
L’étape d’après, c’est le luxe parti chassé sur les terres du cinéma, jusqu’à se confondre avec lui.
L’expansion sans limites du marché du luxe qui, depuis les années 80, s’est financiarisé et structuré comme une industrie partie à l’assaut des nouvelles classes fortunées et mondialisées – et fait rêver les autres, ceux qui n’ont que les moyens de se faire offrir un parfum ou un rouge à lèvres Chanel. Mais cette expansion ne serait rien sans une puissante force de frappe sur le terrain du symbolique. Pour ce faire, le luxe n’avait qu’à demander le secours de l’industrie du cinéma : son imaginaire, sa mémoire, ses corps, ses talents. Tout était déjà prêt à l’emploi, parfaitement codifié.
Ici encore, une petite histoire. J’étais allée voir Tromperie (2021) d’Arnaud Desplechin, en partie pour prendre des nouvelles du cinéaste, mais surtout pour Léa Seydoux : unique actrice française qui arrive à me faire me déplacer en salles. Bons comme mauvais films, la cinégénie d’une star a toujours lieu – c’est la promesse minimale qu’offre le cinéma.
La chose qui m’avait frappée, c’était que la sortie du film était précisément calée sur une nouvelle campagne publicitaire Louis Vuitton. Dans le métro comme sur la façade des kiosques à journaux, on pouvait contempler les très belles photos de l’actrice, “nouvelle femme Vuitton” depuis 2016, où le sac hors de prix devenait plus qu’un épiphénomène. L’objet siglé dialoguait en bonne intelligence avec d’autres œuvres d’art : il y avait Léa, splendide, mais aussi, juste derrière elle, des tableaux de Gerhard Richter ou de Joan Mitchell, à qui on n’avait rien demandé, pas même l’autorisation d’utiliser leurs œuvres dans une publicité – si les héritiers de Joan Mitchell ont demandé que l’on retire de la circulation les photos incriminées, Richter, lui, est resté silencieux. Il a aujourd’hui une grande rétrospective à la Fondation Vuitton.

Entre la publicité et le film, je sentais comme une unité esthétique qui avait été comme voulue : c’était le même monde, la même texture de l’image, le même somptueux défilé de vêtements. Qui était la bande-annonce de quoi ? Le sac vendait le film ou le film vendait le sac ? Qui était l’émanation de qui ? C’était le signe d’un changement déjà bien établi : la hiérarchie des images s’est effondrée pour devenir un même continuum spectaculaire : publicité, cinéma, séries, plateforme, paparazzades, reels, tout s’équivaut, qui plus est dans la grande marmite égalisatrice du numérique. Le cinéma ayant perdu sa primauté sur les autres images, il tombe de son piédestal et peut maintenant être vendu en morceaux, dépecé, contaminé.
Dans le même ordre d’idées, il y a cette pub Cartier (2023), parfaitement fascinante, réalisée par Guy Richie : l’acteur Rami Malek se balade sur le Pont des arts et croise une Catherine Deneuve démultipliée en avatars rajeunis qui campent les grands rôles de sa carrière. Ici, la technique du deepfake n’a rien d’une résurrection : elle est spectrale, funèbre. On ressuscite toute une mémoire cinématographique (qui, par essence, appartient à tout le monde donc à personne), mais pour s’accaparer et privatiser toute sa valeur symbolique – et donc, la détruire.

C’est presque devenu un lieu commun critique : le Dune (2021, 2024) de Denis Villeneuve nous avait tous fait penser à une publicité pour parfums : Dior, Hermès, Thierry Mugler, peu importe. Emmanuelle (2024) d’Audrey Diwan était lui aussi éclairé, lustré comme un fastueux spot publicitaire nimbé d’exotisme. J’oublie des dizaines d’autres exemples, car la question n’est pas de savoir ce qu’on nous vend exactement, mais plutôt cette sensation permanente que le plan vend quelque chose, profite de notre hypnose de spectateurs pour couler du subliminal marchand dans nos cerveaux. Et même quand on délire un placement de produits, l’effet est le même : comme un rappel que le capitalisme est voué à contaminer toutes nos expériences, nous rattrape jusqu’au fin fond du désert d’une fiction SF.


Certes, clips et publicités ont été pour beaucoup de grands cinéastes un très prolifique terrain de jeu : Michel Gondry, Jonathan Glazer, David Fincher, etc. Mais la génération d’après (Sofia Coppola, Luca Guadagnino, Wes Anderson…) a contribué à réduire le travail de mise en scène à un pur jeu de direction artistique – pour ensuite vendre leur travail de DA au luxe. On peut le formuler autrement : par pièces détachées, ils ont vendu l’auteurisme au luxe. Car c’est sur le terrain de l’auteurisme international (et zombie) que le luxe est devenu cinématographique ; et le cinéma, une luxueuse industrie.

Je passe très vite sur la question, déjà bien documentée, de la perversion du mécénat culturel : Chanel finance des institutions, des festivals, des revues, Saint-Laurent produit des cinéastes et maintenant des longs-métrages (le dernier Jarmusch). Tout un petit monde qui, par ailleurs, n’a pas d’autres choix que d’aller chercher des fonds privés : après Almodovar et Gaspar Noé, la cruelle ironie d’apercevoir le logo “Saint Laurent” avant le film posthume de Godard (Film annonce du film qui n’existera jamais : “Drôles de guerres”, 2023).
Les festivals, eux, valent moins comme lieux de cinéphilie que comme tapis rouges où dégueuler les dernières collections des grands créateurs. Les égéries Chanel posant devant le logo “Cahiers du cinéma” lors de la soirée de remise de prix André Bazin. On s’empare de la marque « Cahiers », mais on dissimule les seules choses censées la représenter: les critiques, leurs corps profanes d’intellos précaires et leurs textes. C’est là le nerf de la guerre : tout nom à forte charge symbolique est condamné à se transformer en marque – les « Cahiers du cinéma » est une marque, au même titre que Chanel. C’est sur le terrain d’une équivalence factice que le grand échange symbolique est permis.

Et c’est sur le territoire du luxe qu’il n’y a, enfin, plus aucun scrupule à danser avec le diable. Puisque l’industrie a travaillé à une synonymie désormais effective : le luxe, c’est l’art ; et l’art, c’est le luxe.
Dans cette grande marmite d’indistinction entre art et luxe, les corps des acteurs sont au cœur de la transaction : les voici autant attirés par le fait d’être ambassadeurs Dior ou Courrèges que par celui de faire un film avec Quentin Dupieux ou Arnaud Desplechin.
Ce sont ces lignées d’acteurs et d’actrices qui se montrent à des défilés en acceptant d’être toutes habillées par la même marque. Moi qui pensais que le travail de l’acteur consistait, entre autres, à cultiver très subtilement cette petite différence qui nous distingue de nos rivaux, qui nous rend, dans l’ordre de l’imaginaire, parfaitement irremplaçable. Le vêtement, jusqu’ici, servait à cela : il devenait le signe irréductible de la star.
Les voilà qui assument pleinement leur caractère profondément interchangeable. Corps alignés, parfaitement semblables, sur une chaîne de montage, poupées habillées et domestiquées d’une toute nouvelle manière, bien plus agréable et insidieuse : par le vêtement, les stylistes, les agents, les réalisateurs et photographes de publicité, les directeurs artistiques. Ça contamine tout le reste : une égérie Dior fait attention à ce qu’elle dit, et ne dit plus rien.
Les stars amplifient et transforment en beau spectacle l’endroit de notre propre aliénation – mais par leurs privilèges, elles ont les moyens d’en jouir réellement, jusqu’au bout, sans contrepartie. Il faut donc identifier ce qu’elles nous désignent.
De mon poste, je vois les choses ainsi : MeToo a légitimement désigné l’exploitation et la fétichisation sexuelles des corps comme le paradigme aliénant à abattre. Et si l’industrie a si rapidement (non sans quelques hypocrisies et effets de surface) pris acte de MeToo, c’est que, de toute façon, et depuis longtemps, elle était passée à l’étape suivante : au regard prédateur du capital (le capital gaze). Une menace bien plus diffuse, impalpable, car dépourvue de centralité.
La puissance du cocktail luxe/cinéma (qui équivaut à l’intensification de la logique marchande à l’oeuvre depuis toujours dans le cinéma) se mesure à ce qu’il produit, à tous les niveaux, une telle jouissance, une telle force d’attraction et une telle adhésion qu’il est difficile de la sentir comme aliénation. De sentir l’épuisement irréversible (des corps, des femmes, de l’imaginaire, des ressources, des affects) qu’il dissimule.
Barbie (2023) est, à ce titre, le film-pivot, la grand-messe qui annonçait cette nouvelle ère : dissolution (purement) symbolique du patriarcat au profit du capitalisme, où il est affirmé vaillamment que le regard masculin nous gênera toujours plus qu’une centaine de placements de produits et qu’une grande orgie de plastique. C’est un film assez inépuisable à analyser, et sur lequel je reviens souvent, parce qu’il énonce une nouvelle érotique pour l’industrie du cinéma : désormais, les corps cultivent une intimité, non plus avec un autre corps, mais avec la marchandise. Plus la star est étouffée d’objets, plus elle est en expansion, jouit d’elle-même : c’est le principe de la mode. Et c’est ce principe qui nous est édicté, d’abord aux femmes : recouvrez d’objets votre haine de vous-même.
La star rêve d’objets, de vêtements dispendieux, de parfums – manière de rêver d’elle-même à travers les objets. Manière aussi de dire : tiens plèbe, achète ce sac que j’ai touché. Elle exalte ce nouvel érotisme de la marchandise. Et, en rêvant autant d’objets, elle finit par en devenir un, par acquérir les propriétés de la marchandise. Visuellement, esthétiquement, tout le monde remarquera que les célébrités n’ont jamais été si proches d’une consistance plastique.

Après le cool publicitaire, après le lubrifiant du luxe, il reste donc cette dernière étape : vouloir acquérir les propriétés de la marchandise, et finir par y parvenir – comme dans un rêve warholien. La “réification” du corps des femmes sous le “male gaze” n’est rien comparée à celle qu’est en train d’accomplir le capital gaze. Je suis frappée, aujourd’hui, par la texture des peaux, les coupes des vêtements, l’absence cruelle de défauts, la disparition des pores et des cernes, la perfection inhumaine des silhouettes et des visages – un monde propre, haute définition, aux contours effroyablement précis. Nos yeux, désormais impitoyables, s’abreuvent à un drôle d’érotisme de la perfection technique.
Le grand décharnement du monde opéré par le numérique profite d’abord aux corps glorieux des stars, autorisés à excéder ce qui est notre condition inaliénable : la chair. Elle construit ses images contre notre monde informe, épuisé, illisible. Tandis que nous plongeons tous vers un grand burn-out collectif (politique, social), la star continue son ascension, creusant son écart esthétique avec le commun des mortels. La star, c’est une chose perpétuellement neuve dans un monde fatigué.
Les techniques de l’image numérique (adossées à toute une discipline physique, médicale et esthétique), en lustrant les corps, en supprimant tout ce qui s’apparente à un défaut, en rendant la réalité de l’écran parfaitement irréelle et lumineuse, rapprochent inéluctablement les corps du monde inanimé. Comme le sac, comme la veste Chanel (tout aussi retouchés que les visages), c’est le corps qui, à son tour, donne l’impression d’être fraîchement sorti de l’emballage. Le flambant neuf, la nouveauté, devient – je le sens au fond de mon œil – une catégorie qu’on peut désormais appliquer au corps.

Dans les films, la star est reconnaissable par le fait qu’elle est le corps le plus retouché : elle se distingue en faisant l’objet d’un usage plus zélé (plus long et coûteux) de la digital beauty. Dans Jay Kelly, George Clooney, par sa seule apparence, se distinguait des autres acteurs : costumes impeccablement taillés, dents blanches fluo, bronzage impeccable, visage imperceptiblement lissé – face à sa richesse, son vieillissement apparaît comme un épiphénomène résorbable.
Je me faisais cette réflexion l’autre jour, d’une évidence presque absurde : l’acteur de cinéma est le seul technicien du cinéma qui, tout en étant présent à l’écran (contrairement aux autres), ne montre jamais qu’il est au travail, en train de gagner sa vie – de fait, arrivé à un certain degré de notoriété, il n’est plus réellement en train de la gagner, il fait seulement fructifier la marque qu’il représente. Pour autant, l’acteur travaille devant nous sans pour autant donner le sentiment qu’il est au travail.
Les stars fascinent justement pour ça: parce qu’elles formulent un rêve d’existence délestée de la lourdeur du monde social. Une vie sans travail (au sens de labeur), ou d’un effort tellement valorisé, payé et récompensé qu’il en vaut largement la peine. Et malgré cette vie hors-monde, elles parviennent à agréger à elles, et comme sans effort, ce que nous voulons: tous les désirs et tous les beaux objets du monde.
Le capital gaze, ses valeurs et les techniques qui le sous-tendent, actualise et arme ce monde ensorcelé de la star pour en faire le tout dernier des (hors-)mondes possibles, la dernière chose à désirer.
Ce serait quoi alors, une star qui reste une star, mais travaille à contourner le capital gaze ?

Je repense souvent à cette phrase de Frances McDormand, rare actrice hollywoodienne qui refuse de prêter son image à une marque, et rare actrice à avoir fait de son vieillissement une posture politique. Preuve que, dans les thèmes abordés ici, tout se tient finalement : vieillir, ce serait refuser de vendre quoi que ce soit, à commencer par soi-même.
Dans un entretien donc, elle revenait sur son grand silence médiatique qui a suivi son Oscar pour Fargo (1996) : « J’ai fourni un effort très conscient pour ne pas faire de presse et de publicité pendant dix ans, alors que tout le monde me disait que cette période était très dangereuse dans la carrière d’une actrice, mais cela a porté ses fruits précisément pour les raisons qui motivaient cette décision. Cela m’a redonné du mystère, et j’ai pu emmener le public dans un endroit où quelqu’un qui vend des montres, des parfums et des magazines ne le pouvait pas. »
Ce mystère dont parle l’actrice, c’est l’endroit où nous voulons aller, l’endroit où l’on ne peut plus rien nous vendre.
15.01.2026 à 19:18
Judith BERNARD
Salvatore Prinzi : Pour répondre à cette question, il faut remonter à la crise de 2008 : on a vu qu’une grande crise s’annonçait et que personne, du point de vue de la représentation politique, n’était capable de répondre aux besoins des classes populaires. Ça coïncide avec les élections de mai 2008, que Berlusconi gagne, en même temps que s’effondre ce qui restait du communisme. Nous, nous venons plutôt d’une idée du communisme révolutionnaire, des mouvements sociaux italiens. L’idée, c’était que face à ce gouvernement de droite et à cette crise économique, il y aurait la possibilité de créer de grandes manifestations, et au sein de ces grandes manifestations, de faire naître quelque chose de nouveau.
C’était un peu ingénu, mais grosso modo, l’idée, c’était ça. Donc on passe toute la période de 2008 à 2011 à s’organiser, à créer différents mouvements ; il y un mouvement étudiant qui est très important, et donc on fait beaucoup, beaucoup de mobilisations – un peu comme en France, et même plus qu’en France dans la même période. Sauf que ce qui nous manque, c’est une capacité de représentation politique, et la possibilité de transformer tout ça dans une organisation. Il y a une tentative de récupération politique du mouvement par la gauche réformiste, pour ramener sa composante la moins radicale dans le centre gauche. Cette tentative est contestée au sein du mouvement, ce qui génère de grands conflits internes, entre la partie la plus modérée, la partie « negriste » qui allait vers le centre gauche, et la composante plus antagoniste, où nous étions, nous, avec les autonomes et d’autres groupes…
S.P : Non, pas du tout. On était issus de collectifs de base qui collaboraient beaucoup entre eux ; nous, on avait un autre centre social à l’époque, dans la banlieue de Naples, on avait créé un collectif à l’université en 2008 – qui existe toujours et qui a d’ailleurs été récemment infiltré par la police. Il y avait aussi des autonomes qui venaient du negrisme, mais plutôt du côté des expériences radicales des années 70… Il y avait toute une galaxie en fait. Et nous, on tentait toujours de fédérer cette galaxie pour empêcher que le mouvement soit récupéré par le centre gauche. Il y avait des conflits, des débats théoriques : la composante la plus à droite du mouvement postulait par exemple que les « travailleurs » n’existaient plus, que donc il fallait créer des mouvements d’opinion, ils parlaient beaucoup alors du « capitalisme cognitif »…

Il a fallu batailler, au côté des syndicats de base, et cette lutte a été assez forte pour empêcher la récupération du mouvement. Il y a eu deux manifestations qui ont signé l’impossibilité pour le centre gauche de récupérer ce mouvement : c’est le 14 décembre 2010, manifestation de l’université à Rome, où les réformistes ont tenté de mettre un terme à la manifestation avec des prises de parole des grandes figures du centre gauche, sauf que les étudiants ont débordé la place, et marché vers le parlement pour chasser Berlusconi, ce qui a donné lieu à des conflits énormes. Et un deuxième épisode, à Rome toujours, le 15 octobre 2011, où a lieu une bagarre énorme avec la police lors d’une véritable journée de révolte. Le centre gauche a fini par conclure que ces gens là étaient vraiment…
S.P : Irrécupérables, oui. Mais j’ajouterai que toute notre histoire, c’est aussi l’histoire d’une auto-critique dans le sens où nous on était assez forts, en tant que mouvement social, pour empêcher la récupération par une gauche modérée historique, mais en même temps, on n’était pas capables de produire une subjectivation politique : on était dans la phase de destruction.
Et par ailleurs, il y avait le Mouvement Cinq étoiles qui avait commencé à grandir, et qui pouvait bénéficier du capital médiatique de Beppe Grillo, du capital économique de Casallegio1 et d’un discours très « antipolitique », qui disait que « le problème, c’est la politique, les politiciens… », idée assez présente dans le sens commun italien depuis toujours. C’est Cinq étoiles, au final, qui a profité de la crise. À un moment donné, les gens se sont dit : « Avec ces manifs, on n’arrive à rien. Il faut tenter la voie électorale avec Cinq étoiles parce que s’ils prennent le pouvoir, ils vont changer le système ». Donc en février 2013, aux élections italiennes, le Mouvement Cinq étoiles remporte 25 % des suffrages, et ça paralyse tout jusqu’en 2018 parce que les gens se disent qu’il faut attendre que ces gens-là arrivent au gouvernement.
Or, comme vous le savez, quand ils arrivent au gouvernement, ils trahissent tout ce qu’ils avaient promis – ce qui génère une deuxième déception. Il y a beaucoup de gens des classes populaires qui ont eu une première déception dans les années 90 avec le centre gauche, les anciens communistes qui ont rallié la doctrine libérale, et une deuxième déception, beaucoup plus courte et rapide, avec le mouvement Cinq étoiles. Le jeune parti « antipolitique » qui devait changer tout, et qui est finalement devenu comme les autres. C’est ça qui explique en partie l’abstention énorme qu’on a aujourd’hui en Italie.
De notre côté, on s’est mobilisé, et à un moment donné, on s’est trouvé avec cette situation politique bloquée. Il n’y avait plus de grands mouvements de masse : les mouvements rentraient dans des petites niches un peu identitaires, avec des petits soubresauts, de temps en temps, mais qui généraient toujours les mêmes débats – « Est-ce que les travailleurs existent ou pas ? ». C’est le moment où on a écrit ce livre que tu mentionnais2, qui consistait dans une enquête sur la classe travailleuse en Italie et les classes populaires en général. On y fait une analyse du système italien : une analyse quantitative d’un point de vue statistique et une analyse qualitative avec des entretiens, articulés à la question des luttes. C’est un petit livre de 230 pages qui démontre que la classe ouvrière, dans un sens certes beaucoup plus ouvert que précédemment, existe toujours, qu’elle mène même des luttes, mais des luttes de secteur, ou très localisées. Donc il faut commencer à fédérer tout ça. Ce moment de reflux politique, c’est aussi un moment où les gens se posent des questions et nous sollicitent pour venir parler : on va chez les negristes de droite, chez les autonomes, les associations de base, les syndicats un peu partout…

S.P. Oui, on discute du livre : on a fait au total 83 présentations. J’ai fait 50 de ces 83 présentations et donc ça nous a permis de construire un premier réseau. Et pendant ce temps, au cours de 2014, il y a la première percée de Podemos, il y a évidemment Syriza qui monte, qui finalement gagne en janvier 2015 : pour nous à ce moment-là, toujours de manière un peu ingénue, la voie électorale devient une évidence. Mais pour les autres, ce n’est pas le cas : il y avait une résistance très identitaire par rapport aux élections de la part des mouvements sociaux du mouvement révolutionnaire. Et en plus, l’espace était déjà occupé par le mouvement Cinq étoiles. Donc nous à la fin de 2014, on est allé presque partout, on connaît beaucoup de gens, on est respectés parce qu’on a une « street credibility » pour toutes les luttes qu’on a faites, et en même temps un niveau théorique suffisant. Il nous semble alors qu’il faut créer une organisation qui joue un peu avec le populisme de gauche, mais qui reste très liée à l’histoire de la gauche, aux mouvements sociaux, et on a fait le calcul que le mouvement Cinq étoiles allait rater son opportunité parce que c’était la base même de son projet, d’un point de vue structurel, qui ne pouvait pas fonctionner.
On fait cette proposition à des gens qui, après, nous ont donné raison et sont entrés dans Potere al popolo, mais qui à ce moment-là ne faisaient pas confiance au principe des élections. Et tout ça, c’était janvier 2015, tout de suite après la victoire de Syriza : nous, on a dit : « Il se passe quelque chose au niveau européen. Il faut profiter de ça. » Beaucoup de gens nous donnaient raison, mais on n’a pas réussi à les convaincre de nous rejoindre. Alors on s’est dit qu’il fallait montrer que cette nouvelle approche, qui continue une histoire mais qui essaie d’être un peu plus dynamique, un peu plus « communicative », consistant à mettre au centre les besoins des gens, reposant sur l’écoute et l’aide directe, était la nouvelle forme de construction du parti. On s’est dit qu’il fallait l’expérimenter, parce qu’on ne peut pas convaincre les gens en parlant : il faut démontrer par la pratique. Donc on occupe l’ex OPG3 avec, dès l’origine, au cœur du projet, un but politique de construction de l’organisation. On y entre le 2 mars 2015, avec déjà pas mal d’expérience d’occupations à notre actif – moi j’ai commencé à treize ans ! – et on ne voulait surtout pas faire une occupation à la mode « politique », pour les jeunes, pour les antagonistes, pour les gens habillés en noir avec un imaginaire Che Guevara… On voulait faire quelque chose de populaire : « populaire », dans une ville comme Naples, ça signifie par exemple utiliser des mots en napolitain, parler d’une manière très compréhensible, donc pas trop idéologique, partir des besoins concrets des gens et surtout organiser les gens.
L’idée, c’était d’occuper un endroit assez grand (ici c’est 9000 mètres carrés, c’est énorme !) pour faire la démonstration que si l’État, surtout au Sud, n’est pas capable de répondre aux besoins des gens, il ne faut pas attendre d’être au pouvoir : il ne faut pas déléguer, parce que de toute façon la classe politique ne va pas résoudre les problèmes. Il faut être concret et commencer à organiser les gens. De cette manière, on pouvait aussi démontrer que le Mouvement Cinq étoiles ne servait à rien : c’était des gens dans les institutions, qui criaient beaucoup, mais qui n’étaient pas capables de résoudre les problèmes des gens.

L’idée pour nous était de commencer avec cette activité qu’on appelle le « mutualisme conflictuel ». C’est une idée qui comprend plusieurs niveaux : premier niveau, dans un moment où il n’y avait une grande politisation de la société : partir du concret, du quartier, par exemple d’une lutte sur la santé publique, qui permet de motiver les gens. Deuxièmement : gagner des petites choses. Il ne fallait surtout pas continuer avec ce discours de défaite de la gauche : « On a toujours perdu, on n’a pas réussi », d’autant plus déprimant qu’il n’y a jamais eu d’autocritique radicale pour se mettre dans la position de gagner.
Nous, on a fait notre autocritique, maintenant, c’est le moment de commencer à gagner. De toutes petites choses : par exemple les escaliers que vous voyez dehors, c’était fermé parce qu’ils avaient abandonné cet endroit et cessé d’entretenir l’escalier. Les arbres et la nature avaient envahi l’endroit, alors que l’escalier est très utile, il permet de gagner 7 minutes à pied pour rejoindre le centre du quartier, c’est essentiel, surtout pour les femmes d’un certain âge, qui portent les courses avec des sacs très lourds. Pour récupérer la rue, il ne fallait pas demander aux services publics de s’activer : de toute façon ça ne servait à rien. Nous, on s’est mis avec les gens du quartier, on a récupéré la rue et les gens étaient très contents : ça, c’est une petite victoire. Donc on commence à faire des petites luttes qui donnent l’impression qu’on peut gagner, on peut changer les choses, et ça va peu à peu motiver les gens. Pour nous, c’est aussi une manière de faire une enquête sociale concrète et de connaître mieux notre sujet. Et troisième niveau, c’était justement de développer la capacité des gens à résoudre eux-mêmes les problèmes.
Dans notre analyse des problèmes du socialisme réel, on identifiait qu’il activait un mécanisme qui descendait du haut vers le bas : il n’y avait pas de mécanisme de retour, pas de feed back, mais surtout il n’y avait pas l’activation des gens. C’est la chose bizarre du communisme historique : soit du fait de la peur, soit du fait que ce soit difficile, soit du fait de la pression des impérialismes de l’extérieur, la direction du parti a essayé de décourager la participation des gens, sauf exceptionnellement pour les activer dans des journées très précises…
S.P : Pour aller voter, mais aussi surtout, si je pense à l’Union soviétique, pour les journées « de la défense », « de la mémoire »… Mais en général, c’était des sociétés très peu politisées, ce qui est un paradoxe ! Notre modèle à nous, c’est assez gramscien : c’est un socialisme qui naît du bas, qui mène une activité pédagogique réciproque entre la direction politique qui doit apprendre du « bas » et le « bas » qui doit apprendre du parti les outils de la politique organisée.
Pour vous donner un exemple concret, on a mené la lutte sur l’escalier, mais on a fait aussi une lutte pour mettre un feu tricolore sur la rue parce qu’il y avait eu plusieurs accidents, des gens renversés par les voitures qui passent, et une femme de 63 ans qui en est morte. C’était une femme de l’église, qui organisait le catéchisme, très connue dans le quartier. Donc nous, on est allés parler avec les prêtres : on se connaissait, ils savaient qu’on faisait de « bonnes choses », qu’il n’y avait pas de drogue – toutes ces choses que la rhétorique de droite pourrait associer à notre centre, qui ne fonctionnent pas pour nous parce que nous, on fait du bricolage, on fait jouer gamins, on fait des présentations de livres… Avec cette bonne renommée, on va dire à ce prêtre qu’on va se mobiliser pour mettre un feu tricolore sur la rue, et le prêtre nous invite à venir parler à l’église. On y va très ouvertement, avec un tract, on fait une collecte de signatures – des choses que normalement la gauche a longtemps faites, qui ont peut-être été un peu oubliées : c’est le travail sur le terrain. Mais surtout l’idée, c’est que ce n’est pas nous qui allons faire la rencontre avec les interlocuteurs de la mairie ; bien sûr, on fait profiter de notre expérience, mais on amène tous les gens du quartier. Et quand la mairie ne veut pas nous recevoir, on se sert des tactiques des mouvements antagonistes, on entre dans les bureaux et on les occupe. Donc il y a une communication entre la force populaire et les techniques qu’on a apprises dans les mouvements sociaux : il y a cette jonction entre des tactiques d’agitation très radicales et une justification liée aux classes populaires, ce qui marche très bien. On a aussi fait nous-mêmes un feu…
S.P : Oui, un faux feu, qu’on a fabriqué ; c’était un mode d’action un peu ironique qui affirmait « vous n’y arrivez pas, nous on le construit » ! Ce sont les gamins du quartier qui l’ont construit, et finalement on a gagné la bataille, on a obtenu un vrai feu, ce qui a fait que la mortalité sur cette rue a beaucoup diminué. Ainsi les gens ont pu constater que nous, on a fait ce que tous les conseillers de la municipalité n’ont pas su faire pendant longtemps, arguant toujours qu’il n’y avait pas l’argent pour le faire.
Bref, tous ces phénomènes d’expérimentation et ces luttes font qu’au niveau national, on commence à parler de l’ex OPG. Les gens sont très impressionnés par le fait que nous, qui étions vus comme les communistes durs, purs, marxistes, léninistes, maoïstes, on avait une capacité, à nouveau, à parler à des gens d’une manière beaucoup plus large, mais sans renier notre radicalité. Normalement, il y a toujours l’équation : « Soit tu dis les choses nettes et claires et tu parles avec très peu des gens, soit tu dis des choses un peu plus modérées, et tu peux parler avec des couches plus larges ». Nous on parlait simple – c’était un peu le populisme de gauche de cette période – mais on essayait de mener plus concrètement la lutte et de faire une expérimentation sur un territoire.
S.P : Tout à fait…
S.P : C’est une très bonne question, et on n’a pas trouvé la solution magique. C’était une critique qu’on nous faisait souvent, émanant des autres groupuscules d’extrême gauche qui nous disaient : « Vous avez bien changé, maintenant vous faites de la charité rouge ». Et nous, on a bien montré que, historiquement, c’était ce que faisait le premier Parti socialiste en Italie quand il était révolutionnaire, que c’était ce que faisaient les communistes dans les Maisons du peuple… Nous on reprend tout l’imaginaire des Maisons du peuple qui s’étaient développées en Italie, et qui ont été abandonnées, et puis on renvoie surtout au Black Panther Party : ça c’est une référence majeure. C’est pour ça que le parti s’appelle Potere al popolo, parce que « Power to the People », c’était le slogan du Black Panther Party. Donc c’est une forme de maoïsme, mais moins idéologique, comme dans le BPP où ils avaient mis en œuvre le programme des petit-déjeûners pour les gamins du quartier ; notre idée c’était vraiment d’organiser les gens pour répondre aux problèmes, et montrer l’incurie de l’Etat.

Le problème c’est qu’il y a des gens qui viennent juste pour profiter d’un service gratuit : c’est un risque, il faut le reconnaître. Tous les gens qui viennent faire de la gym – parce qu’on a de la gym, on a du théâtre, on a des choses plus détachées de la politique qui sont proposées ici – tous ces gens ne restent pas. Ce qu’on a remarqué, c’est que la manière de faire rester les gens, c’est de faire une activité qui débouche sur un aspect politique. Par exemple, on commence le périscolaire pour les enfants du quartier, parce qu’il y a un taux d’abandon scolaire énorme à Naples, surtout dans les quartiers populaires comme ici. Donc nous, on essaie de rattraper ces jeunes en leur proposant des petits cours après l’école, et ça fonctionne très bien. On pourrait s’arrêter là, comme beaucoup d’associations, catholiques ou autres, qui font ça. Mais nous, on dit : « on veut connaître votre contexte familial, on veut parler avec vos mères ». Donc on organise des rencontres avec les mères, pour les interroger sur les problèmes qu’elles rencontrent. L’enquête permet de comprendre que ces familles aux très faibles revenus ont le droit d’avoir les manuels scolaires gratuitement, donc ne les achètent pas, mais que les livres gratuits, du fait de retards et de négligences bureaucratiques, n’arrivent pas en septembre à l’école, mais en janvier de l’année suivante ! Les enfants n’ont donc pas de manuels pendant 3 à 4 mois, ils perçoivent une différence avec les autres qui les ont, ils utilisent aussi cette situation comme excuse pour ne pas travailler, et tout ça, ça contribue à déterminer les difficultés scolaires des enfants issus des classes populaires.
Donc là, on répond aux mères que c’est un droit, et qu’elles ont le droit de le faire respecter. Ces gens nous répondaient qu’ils ne savaient pas par où commencer, qu’ils ne savaient même pas à qui il faut demander ça. Et ça, nous on le savait, parce qu’on peut lire les règlements. Donc on a regroupé les mères, on est allés voir l’autorité scolaire napolitaine pour avoir les livres, et ça a fonctionné ! Parce que ces autorités ont peur que soit diffusée publiquement une mauvaise image de leur travail : nous on a la maîtrise des réseaux sociaux, on connaît les journalistes, parce qu’ils ont couvert les manifestations et qu’on a gardé les contacts… Et magiquement, les livres sont arrivés. Là, les gens ont dit : « ça sert de s’organiser sous la forme d’un collectif de base ».
Donc quand on a la force de mener ces petites batailles, les gens cessent de percevoir qu’ils sont dans une association qui procure « juste » de bons services. Quand tu laisses la chose un peu plus libre, par exemple pour la gym, eh bien les gens viennent juste faire de la gym gratuitement. Ce qu’on a mis en place pour limiter ce problème, comme aussi les problèmes liés à la gestion du bâtiment comme…
S.P : Oui, voilà. Nous on ouvre les activités sociales quand on peut y associer des cadres politiques. Si on commence la gym, c’est parce qu’on a un cadre politique qui peut suivre l’activité. Si on ouvre l’activité théâtrale, c’est parce qu’on a des cadres politiques disponibles…
S.P : Par exemple, veiller au cadre, c’est organiser l’activité en étant sûrs que les gens s’occupent aussi de la propreté du lieu. Et donc, il y a des moments d’activités pour nettoyer l’espace…

S.P : Voilà, exactement : responsabilisation. Ça veut dire aussi, par exemple, organiser d’aller boire un verre avec les gens qui participent à l’espace pour se connaître mieux, et pour empêcher que ça soit juste un service. On dit aux gens qui viennent : « vous êtes là, vous n’allez pas payer, mais évidement vous n’êtes pas des clients. Si quelque chose ne marche pas ici, c’est aussi votre responsabilité. Vous ne pouvez pas vous plaindre, par exemple, parce qu’il y a un miroir qui est cassé. Il faut s’organiser pour changer le miroir, ou l’ampoule qui ne marche plus. » Il y a donc des moments de socialisation en dehors de la gym pour ceux qui viennent faire de la gym.
L’idée théorique à la base, c’est que le capitalisme aujourd’hui comprend trois niveaux – on pourrait dire beaucoup plus, mais disons basiquement : trois niveaux de contradiction. Le premier, c’est le niveau classique, économique, au sens où il y a des gens qui possèdent les moyens des production et des gens qui doivent vendre leur force de travail. Le deuxième est le niveau politique : il y a des gens qui ont le pouvoir médiatique et politique et qui peuvent imposer leur volonté à la majorité qui n’a pas les mêmes moyens et qui est exclue des décisions politiques. Mais il y a aussi un troisième niveau de contradiction, lié à la fragmentation que le capitalisme opère parmi les gens, à l’intérieur de la classe et même à l’intérieur de l’individu lui-même.
On s’est demandé : pourquoi ce qui fonctionnait dans le passé ne fonctionne plus aujourd’hui ? En Italie, il y avait des mouvements et des partis très forts, et même des syndicats très forts, parce qu’il y avait des terrains sociaux qui existaient et qui constituaient des préalables à l’action politique. Evidemment, l’activité politique a toujours été très dure, mais par exemple l’usine produisait une communauté de gens – après il fallait s’y disputer entre communistes, réformistes, conservateurs pour la direction du mouvement ouvrier, il y avait des conflits, mais il y avait un préalable. Autre exemple, les bars : en Italie, les bars ont été longtemps des lieux de socialisation, c’étaient des préalables. Les gens passaient des journées dans les bars des quartiers. L’église, évidemment, c’était un terrain, même pour les communistes, qui allaient faire du tractage sur le parvis de l’église. Il y avait donc des préalables. L’école, l’université sont encore ce type de préalable, il ne faut pas céder à la tentation de dire qu’il n’y a plus rien – on le voit d’autant mieux que le pouvoir essaie d’entraver ces espaces…

S.P : Oui : Trump, aux Etats-Unis, s’en prend même aux universités les plus néolibérales ! Et ici, en Italie, ce n’est pas un hasard si l’infiltration policière a commencé à l’université. Donc évidemment, il ne faut pas dire que tout ça est fini : il y a des continuités. Mais il y a une fragmentation telle dans certains secteurs, en particulier le travail, que les gens en viennent à penser que sur le terrain du travail, ils ne peuvent rien changer et en plus ils considèrent que ce n’est pas leur vraie vie, ce n’est pas quelque chose qui les définit. La chose qui les définit, c’est tout ce qui se passe à côté et là, peut-être, quelque chose peut être changé, au niveau de la qualité de la vie dans le monde. Nous on passe par cette perception, qui existe parmi les classes populaires ; si on la laisse comme ça, c’est un sentiment conservateur : « Je peux juste changer ma vie privée ». Je pense que ça détermine aussi beaucoup l’approche des questions du genre et de la sexualité. « J’ai perdu la possibilité de changer le monde »…

S.P : « Je peux me construire. Ma créativité, mon espace de liberté, ça peut être seulement à l’échelle de mon individualité ». Évidemment, il y a des raisons justes et concrètes à ces désirs, mais c’est aussi trompeur de penser que tu ne peux rien changer, et que la seule possibilité de changer la vie c’est la possibilité d’acheter une voiture, c’est juste de la consommation privée. Nous on essaie de répondre à cette aspiration en disant qu’il faut intervenir là, mais d’une manière collective. Donc par exemple, l’escalier, c’est quoi ? Ce n’est pas la classique bataille sur le travail, mais c’est un problème de qualité de la vie et donc on le traite collectivement, et ça fonctionne. Ça permet de générer un phénomène de participation politique qui va au delà du simple service. La gym aussi c’est pour améliorer la qualité de la vie ; ça coûte trop cher, donc on s’organise, on résout le problème collectivement et chacun prend sa part de responsabilité. On esquisse ainsi le passage du social au politique.
On ne peut pas prétendre diriger un terrain social qui n’existe plus. Notre activité politique, dans ce moment historique, consiste à reconstruire le terrain social, mais à le reconstruire d’emblée d’une manière politiquement orientée. C’est exactement ce qui se passe à droite, dans la manière dont les nouveaux fascismes, par exemple le trumpisme, reconstruisent le terrain social. C’est impossible pour nous d’entrer : le terrain est construit de telle manière qu’on en est déjà exclu. Et ça produit un résultat politique. Le simple fait de le construire, c’est déjà un résultat politique que tu peux cultiver. Pour nous, c’est très difficile d’entrer, et de faire la même chose que Trump, d’être par exemple sur certains réseaux, sur certaines questions, de tenter d’y être hégémoniques, parce que c’est déjà orienté, dans la manière même dont la relation est construite.
Ça ne veut pas dire que les réseaux sociaux, c’est un terrain qu’on ne peut pas investir. Nous, on l’a utilisé pour créer un cercle lié à nos activités en santé ambulatoire, pour le petit hôpital qu’on a ici, qui fournit des services médicaux. Là, par exemple, les réseaux sociaux étaient nécessaires : on avait des médecins qui travaillaient bénévolement, on faisait des actions dans les quartiers, et en faisant de la publicité sur les réseaux sociaux on a pu communiquer sur notre activité et faire savoir que ce qui manquait dans notre secteur c’était la cardiologie : « Est ce que par hasard, il y a des cardiologues qui veulent venir chez nous ? » Évidemment, ta visibilité sur les médias, ça compte pour que les gens viennent. Et on a pu ouvrir un service de cardiologie, et le faire savoir : les gens se sont dit : « Mais ça fonctionne! ». Ensuite on a fait un crowdfunding, pour ouvrir un service de gynécologie, on avait besoin d’un appareil à échographie : on a récolté 20 000€, et on l’a acheté. À chaque fois on communique sur les réseaux sociaux sur ce qu’on fait…
(Fin de la première partie ; à suivre…)
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︎08.01.2026 à 16:25
Vivian PETIT
Le réarmement serait-il la solution miracle ? Dans un contexte de crise de surproduction du capitalisme, de baisse tendancielle du taux de profit et de tensions grandissantes pour l’accès aux ressources, la stratégie belliciste peut sembler un moyen de relancer la croissance autant qu’une manière de se préparer aux prochains conflits. En Ukraine, la Russie tente d’annexer les territoires conquis et d’organiser un changement de régime. Les pays membres de l’OTAN, concurrents les uns des autres, y visent l’exploitation des ressources agricoles et minières ainsi que l’obtention des chantiers de reconstruction dans le cadre d’un traité de paix. Si les tensions entre la France et la Russie sont aussi fortes, c’est autant du fait de l’occupation d’une partie de l’Ukraine par la Russie et de ses menaces envers les pays baltes que de la concurrence que l’impérialisme russe entend imposer aux pratiques néo-coloniales de la France en Afrique.
Dans les médias dominants, les mobilisations populaires qui ont entraîné la perte des positions économiques de la France et le départ de son armée du Sahel sont souvent résumées à « l’arrivée au pouvoir de juntes pro-russes ». À l’inverse, Donald Trump se montre pressé de conclure la paix avec Vladimir Poutine et de voir renforcée la participation des puissances européennes à l’OTAN. Cette politique vise, dit-on, à mieux préparer un affrontement avec la Chine. Aujourd’hui, le réarmement de tous côtés et la recomposition du monde en blocs pourraient entraîner la planète dans une guerre généralisée.
Pour certains, y compris à gauche, la production massive d’armes, le retour du service militaire en France et le rétablissement « d’un lien entre l’armée et la nation » s’expliqueraient principalement par la nécessité de se défendre face à ceux, soutiens de Trump et Poutine, qui cherchent à faire triompher le fascisme dans une Europe décrite comme « le dernier foyer des démocraties libérales ». Ces propos étaient tenus fin novembre puis courant décembre sur le plateau de Backseat1, par Usul, qui assumait envisager la possibilité d’«une confrontation militaire pour la survie de notre modèle démocratique ». En décrivant une Europe guidée par la défense de la démocratie dont il faudrait soutenir la guerre contre la Russie au nom du progressisme, Usul a laissé pantoises un grand nombre des personnes qui d’ordinaire apprécient ses analyses. Certes, comme Usul et son acolyte Lumi l’ont démontré dans un numéro de Rhinocéros2, les réseaux de l’État russe aident leurs alliés d’extrême-droite en Europe via leurs relais médiatiques et diverses manœuvres de déstabilisation. Pour autant, s’ils manifestent un mouvement de fond au sein de la gauche, ces propos décrivant le retour du service militaire comme un rempart au fascisme peuvent, au premier abord, sembler étonnants de la part d’une personnalité qui se revendique marxiste, et documente avec une grande vigueur critique depuis de nombreuses années le durcissement autoritaire du capitalisme libéral, notamment dans sa forme macroniste.
Si certaines organisations européennes d’extrême-droite sont en effet appuyées par le pouvoir russe, elles sont aussi soutenues, dans un contexte de crise du capitalisme et de montée des tentations autoritaires, par une partie du patronat de leur propre pays. En France, en plus du soutien de Vincent Bolloré et de Pierre-Édouard Stérin, l’extrême-droite bénéficie désormais de l’oreille attentive du Medef et de la complaisance des médias dominants. Peu après la réélection de Donald Trump, Bernard Arnault, de retour des États-Unis, louait le soutien aux entreprises dont il disait avoir été témoin3. Des enquêtes journalistiques ont documenté les pressions sur les candidats macronistes lors des dernières élections législatives, le président de la République demandant de ne pas se désister au bénéfice des Insoumis face à un Rassemblement National proche du pouvoir4. Comme l’écrivait en 1915 le révolutionnaire allemand Karl Liebnecht dans un tract qui lui valut d’être exclu du parti social-démocrate et incarcéré du fait de son antimilitarisme, « L’ennemi principal de chaque peuple est dans son propre pays »5.
Du fait de l’impérialisme russe, de la montée du fascisme aux États-Unis et des rivalités avec la Chine, Usul appelle à renforcer « la solidarité européenne » et accepte qu’elle puisse « prendre des formes qu’on ne va pas aimer ». La dichotomie présente dans le discours d’Usul entre « solidarité européenne » et montée de l’autoritarisme ne résiste pourtant pas à l’examen des faits. L’Union Européenne et la coopération entre ses membres ne sont aucunement des garanties contre l’extrême-droite et les atteintes aux droits humains. Jusqu’alors, la solidarité européenne qu’Usul invoque comme une notion abstraite a pris la forme concrète des garde-frontières et garde-côtes de Frontex, des milliers de cadavres dans la Méditerranée et dans la Manche ou des accords de Dublin qui empêchent la libre circulation des migrants. La solidarité européenne a aussi débouché sur l’accord d’association avec Israël ou sur les accords miniers de 2024 entre l’UE et le Rwanda, prévoyant la livraison en Europe de minerais spoliés par le Rwanda en République Démocratique du Congo sur fond de génocide6.
Aussi, contrairement à ce qu’affirme Usul, le maintien relatif de principes démocratiques au sein des États occidentaux ne signifie d’aucune façon que la défense de la démocratie serait le moteur des guerres à venir. Au-delà des « valeurs » et des « principes » souvent invoqués, les opérations militaires visent généralement à défendre des positions économiques ; et les effets d’une guerre sur un système politique sont rarement positifs. Rappelons que la constitution de la Vème République, dont il est coutumier de dénoncer les pouvoirs exorbitants accordés au président, comme la possibilité de décréter l’état d’urgence ou l’état de siège, est issue d’un coup d’État militaire survenu dans le contexte de la guerre d’Algérie. En outre, un État peut, dans certaines conditions, garantir certains droits sociaux et quelques libertés démocratiques à ses citoyens tout en niant la dignité des populations hors de ses frontières ou en les surexploitant. Les Indiens affamés par Churchill, les Algériens massacrés le 8 mai 1945 et ceux torturés par la police française (surnommée la « Gestapo d’Alger ») en étaient particulièrement informés.
S’il peut être rassurant d’imaginer son État guidé par la seule défense de la démocratie, à y regarder de plus près, on observe que les accords économiques ont souvent peu à voir avec les options idéologiques des uns et des autres. Viktor Orban, soutien de Vladimir Poutine, est lui-même soutenu par l’Union européenne et l’Allemagne, dont les usines de production automobile reçoivent des pièces fabriquées en Hongrie à moindre coût. En Italie, Giorgia Meloni, proche de Donald Trump, a bénéficié de plus de 200 milliards d’euros de crédits de l’Union européenne. Les blocs géopolitiques non plus ne se superposent pas aux divisions idéologiques. Boris Johnson, ancien premier-ministre britannique favorable au Brexit et peu avare de compliments envers Donald Trump, fut, par exemple un fervent défenseur d’une aide militaire à l’armée ukrainienne. Aujourd’hui, l’Ukraine est à la fois soutenue par la majorité des gouvernements libéraux européens, par les extrêmes-droites polonaises et baltes, par Israël et, au nom de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, par une partie de l’extrême-gauche européenne. La Russie est quant à elle appuyée par la Corée du Nord, la République islamique d’Iran, des groupes néo-nazis et, au nom de l’opposition à l’OTAN, par une large part de la gauche sud-américaine, dont celle incarnée par Lula.
Sur le plateau de Backseat, Usul oppose le développement d’une défense européenne ou la « montée en puissance » de l’armée française au « lien transatlantique » et à un alignement sur la politique étrangère américaine. Cette analyse, formulée entre le « soutien inconditionnel » de la France à Israël, et un communiqué d’Emmanuel Macron relatif à l’attaque du Venezuela par les États-Unis dont le contenu a tellement plu à Donald Trump qu’il l’a partagé sur son propre réseau social, a de quoi laisser perplexe. Rappelons que c’est sur injonction américaine que les États européens ont accepté d’augmenter leurs budgets militaires de 2% à 5% du PIB. Au printemps dernier, dans la déclaration résumant le cadre commun négocié par la Commission européenne avec les États-Unis, on pouvait lire que « L’Union européenne prévoit d’augmenter considérablement ses achats d’équipements militaires et de défense auprès des États-Unis, avec le soutien et la facilitation du gouvernement américain »7. C’est dans ce contexte et pour défendre ses choix budgétaires que le discours relatif à la menace russe est mobilisé par le gouvernement français.
Usul décrit en outre une situation analogue « à celle de la guerre d’Espagne dans les années 30 », pour souligner la nécessité du soutien à apporter à « un régime ami, un régime qui partage un certain nombre de nos valeurs démocratiques, qui est attaqué par le modèle d’en face ». Le parallèle entre les raisons du soutien des États européens à l’armée ukrainienne et celui que le Front populaire aurait dû manifester vis-à-vis des républicains espagnols n’est pas pertinent : l’Espagne de 1936-1937 était en proie à une révolution puis à une guerre civile opposant deux camps sociaux et politiques. Une victoire des républicains espagnols aurait entraîné un affaiblissement du fascisme à l’échelle européenne et servi d’appui aux luttes ouvrières. Aujourd’hui, l’Ukraine fait face à une invasion en même temps qu’à toutes les convoitises relatives à sa position géostratégique, à ses terres rares, son agriculture et ses chantiers de reconstruction. Si l’Ukraine est défendue par la majorité des États membres de l’Union Européenne, ce n’est ni au nom de « valeurs démocratiques » communes ni d’une solidarité entre égaux, mais parce que son territoire est envisagé, en tant que périphérie européenne, comme un champ d’investissement pour le capital européen.
Pourtant, Usul, d’ordinaire attaché à l’analyse des faits matériels, n’évoque pas les intérêts en jeu en Ukraine et se borne à invoquer des « valeurs », ce qui le conduit à répéter le discours éculé qui justifie les guerres menées par l’Occident par la défense de la démocratie et de la liberté. Il légitime le retour du service militaire et le développement d’un « lien entre l’armée et la nation » par le fait que l’armée rencontre des difficultés à recruter « pour les besoins de la France ». Les « besoins » définis par l’État français ne sont à aucun moment questionnés ou même explicités dans son discours. Aussi, la nécessité que l’armée française « sécurise un traité de paix en Ukraine » qu’il reprend à son compte semble décorrellée des diverses convoitises des entreprises européennes. Quant à la présence continue de troupes en Afrique pour appuyer les dictatures qui protègent encore les intérêts du capitalisme français, il ne l’évoque tout simplement pas. La même occultation de la réalité matérielle est présente dans les prises de position récentes du sociologue Romain Huët8.
Ce dernier va cependant plus loin qu’Usul, tant dans sa reprise des discours atlantistes que dans la forme prise par son engagement. En effet, le maître de conférences à l’université Rennes 2 a récemment annoncé, dans une tribune publiée par Le Nouvel Obs9, avoir candidaté auprès de la réserve de l’armée de terre. Avec la publication de cette tribune, l’hebdomadaire semble renouer avec une partie de son histoire, celle du soutien aux nouveaux philosophes, qui s’exprimèrent dans ses colonnes à partir des années 1970. En effet, alors que le champ lexical auquel le sociologue a recours pour désigner l’impérialisme russe est celui de l’invasion et de la menace, les guerres d’Irak et d’Afghanistan lui inspirent uniquement le constat selon lequel « nous savons qu’il n’existe pas de « guerres propres » ». Quant à la dénonciation de l’impérialisme américain, elle est renvoyée à un « antiaméricanisme » qu’il qualifie de « stupide ». Depuis 2001, quatre millions et demi de personnes ont été tuées lors des guerres menées par les États-Unis. En 2025, les États-Unis ont bombardé sept pays. Aujourd’hui, après avoir armé et soutenu le génocide à Gaza, les États-Unis organisent la mise sous tutelle de la Palestine par le développement d’une coalition internationale à leur service. Lorsque Romain Huët faisait paraître sa tribune, Donald Trump ne cachait déjà pas sa volonté d’attaquer le Venezuela pour, selon ses propres mots, « récupérer notre (sic) pétrole » et le Groenland était déjà menacé d’invasion. Ces éléments ne sont pourtant pas mentionnés. Quant aux génocides en Palestine et au Soudan, ils sont évoqués une seule fois aux côtés de la situation ukrainienne, pour être qualifiés de « tragédies du temps », dont il regrette qu’elles « glissent devant nos yeux ».
Alors que les gouvernements occidentaux viennent de démontrer à la face du monde qu’ils peuvent s’accommoder d’un génocide s’il est commis par leur allié israélien, tandis que les jeunesses d’Afrique se soulèvent contre la présence française dans leurs pays respectifs, le sociologue préfère asséner que « Face aux nouvelles polarités du monde, le camp de l’Ouest demeure de loin le plus désirable ». Pourtant, l’alignement avec les intérêts occidentaux n’est aucunement le signe d’une adhésion à de quelconques principes qui uniraient l’Occident. Rappelons que la monarchie saoudienne est protégée par l’armée américaine en échange de l’accès au pétrole, alors que la totalité des gouvernements de gauche d’Amérique latine ont été menacés par Donald Trump dès les heures qui ont suivi l’enlèvement de Nicolas Maduro. En Amérique latine, l’élection de gouvernements favorables au « camp de l’Ouest » n’est pas seulement le fruit d’un « désir » mais aussi le résultat d’ingérences, comme en attestent les propos de Donald Trump, menaçant de suspendre les aides américaines en Argentine et au Honduras en cas de défaite de ses candidats1011.
Si Romain Huët concède que « le drame de l’influence américaine s’est logé dans nos têtes, nos formes de vie, notre culture » c’est pour mieux affirmer que « l’antiaméricanisme », en plus d’être « stupide », ignorerait cette « défaite irréversible ». Il est difficile de comprendre en quoi le fait d’être influencé par des aspects de la culture américaine rendrait caduque toute dénonciation de la vassalisation opérée par les États-Unis, et surtout, on s’étonne qu’un intellectuel qui aime se présenter comme critique et non-dupe des discours en circulation dans l’espace public discrédite par avance toute lutte contre le pouvoir dominant.
Romain Huët se dit solidaire de l’Ukraine. Il « refuse une position morale qui ne « prend pas position », par désir de tranquillité » et accuse ceux qui oseraient tenir des discours pacifistes de lancer « un appel à « déserter » ». Son courage ne le conduit tout de même pas à mentionner les intérêts économiques des puissances occidentales. En mars dernier, Elon Musk suggérait la possibilité de couper l’accès de l’armée ukrainienne au réseau Starlink pour forcer Volodymyr Zelensky à signer un contrat de 500 milliards de dollars relatif à l’accès des États-Unis aux terres rares12.
Deux jours après la publication de sa tribune, Romain Huët était récompensé d’une invitation dans l’émission C ce soir13 pour échanger doctement, dans un pluralisme dont le service public a le secret, avec un journaliste du Point (lui aussi réserviste), une historienne spécialiste de l’armée, un ancien colonel de marine, un maire divers gauche pacifiste mais favorable au retour d’un service militaire obligatoire, et un ancien secrétaire d’État à la Défense.
Ce soir-là, sur France 5, Romain Huët déclare ne pas être doté des compétences nécessaires pour se prononcer à propos du retour du service militaire. La question est dépolitisée et réduite à l’évaluation des « besoins de l’armée ». Romain Huët précise peu après n’avoir « pas de problème avec le fait que la France doit se défendre ». Tout au long de l’échange, rien n’est débattu des buts poursuivis en dehors des frontières de l’hexagone, des intérêts économiques défendus, de l’accaparement des ressources, des répercussions de la présence de l’armée française sur les populations et de la protection de régimes peu défendables d’un point de vue éthique dans ce que la France considère comme son pré-carré.
L’une des critiques exprimées par Romain Huët ne porte pas sur la politique étrangère de la France, mais sur l’usage de l’armée à des fins d’ordre et de disciplinarisation de la jeunesse. Dans ce qu’il semble considérer comme un contraste, il cite positivement des Ukrainiens qui travaillent la semaine « et qui le week-end ont fabriqué des drones ». Usul, quant à lui, opposait le risque d’« aller mourir dans les tranchées » à la volonté de « détecter les jeunes talents qui pourraient être les pilotes de drones de demain s’il y a la guerre ». Dans la mesure où l’usage de cette technologie particulièrement meurtrière pour les civils banalise l’acte de tuer via la distance induite entre le lieu de l’action et le théâtre des opérations, il faut s’interroger devant cette description favorable de la place prise par les drones tueurs au sein des guerres contemporaines. Aussi, à ceux qui décrivent une Europe uniquement préoccupée par la défense de son territoire, rappelons que l’Union européenne et la France ont financé l’équipement de drones armés israéliens utilisés dans le génocide à Gaza14.
Romain Huët, spécialiste des sciences de l’information et de la communication, semble n’avoir rien à redire quant aux actions de l’armée française. Il critique cependant les discours, les « envolées lyriques qui ressemblent franchement aux années 30 » et tout ce qui semble relever d’une « romantisation de la guerre ». À propos du général Mandon appelant à se préparer à la mort de certains de « nos enfants », le sociologue écrit dans sa tribune qu’il lui « manque une compréhension sociologique élémentaire : cette préparation morale à la guerre, rabâchée depuis quelques années, du « réarmement démographique » à l’envoi de troupes au sol en Ukraine, ne correspond à aucune aspiration collective. » Le sociologue dit défendre « une approche domestiquée des conflits, qui refuse le romantisme sacrificiel ». En conclusion de son texte, après une description vague des vies ukrainiennes et syriennes qui « refusent la passivité, la résignation et les accommodements », Romain Huët, qui vient donc de s’engager auprès de l’armée française, appelle à « soutenir sans s’enthousiasmer, aider sans sanctifier la guerre ».
Nous laissons au sociologue la responsabilité du parallèle qu’il dresse entre son engagement dans une armée chargée de protéger à l’international les intérêts du capitalisme français et celui qui consiste à défendre sa ville contre un envahisseur ou une dictature. Par ailleurs, en dénonçant une « romantisation de la guerre » dont il ne donne aucune preuve de l’omniprésence, Romain Huët se constitue un homme de paille face auquel il tente d’endosser les habits de l’intellectuel critique. En présentant l’engagement militaire et le soutien à la politique de l’OTAN comme une nécessité face à une guerre imposée par la seule Russie, il se trouve pourtant en phase avec la doxa contemporaine. En 2011, quelques mois après l’intervention en Libye déclenchée par Nicolas Sarkozy, Bernard-Henri Lévy, incarnation médiatique de cette campagne militaire, intitulait son livre La guerre sans l’aimer. En 2025, Romain Huët annonce sa candidature auprès de la réserve de l’armée de terre en affirmant « Je déteste la guerre, mais je l’arpente. » En 2026, Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, décrit « un monde soumis à la loi du plus fort » auquel « la France [se] prépare », même si « elle ne peut s’y résoudre et continuera de défendre ses principes »15.
Comme le faisaient récemment remarquer les militants de Révolution Permanente Vincent Rissier et Joachim Bertin, dans le cadre d’une réponse à Usul16, le discours actuel d’une partie de la gauche, qui, de la même façon que le gouvernement, décrit la guerre comme un mal auquel se résout une République française guidée par la défense du progrès et la démocratie, prolonge une longue histoire de renoncement à gauche. Ainsi, le 10 août 1914, dix jours après l’assassinat de Jean Jaurès et le début de la première guerre mondiale, l’éditorial de l’Humanité, sobrement intitulé Au nom de la patrie républicaine, soutenait lui aussi l’entrée dans la guerre mondiale mais, comme Romain Huët, « sans s’enthousiasmer ». Son rédacteur mentionnait « la vieille mère pleurant l’époux », « la fiancée se demandant si elle reverra celui qu’elle avait choisi pour être le compagnon de sa vie », les « enfants dont les derniers baisers ont été donnés dans un sanglot. » À propos des soldats français, on lisait « qu’ils ont conscience du grand et noble devoir qu’ils sont appelés à remplir » et que « ce n’est pas en agresseurs qu’ils se dressent contre les armées impériales » ni « en conquérants qu’ils foulent le sol allemand ».
Aujourd’hui, en Ukraine, certains militants internationalistes, notamment ceux de Kharkiv qui se désignent comme « l’Assemblée », développent une solidarité envers les déserteurs, tant Russes qu’Ukrainiens, et tentent de coordonner les luttes sociales entre les deux pays17. D’autres mouvements ukrainiens, anarchistes ou d’extrême-gauche, sont engagés dans la lutte armée contre l’envahisseur russe18. Tout en critiquant leur propre État, ils considèrent qu’empêcher l’annexion de leur territoire par la Russie est un préalable à la conduite de luttes sociales19. En Europe, les organisations de la gauche radicale appellent à la libération des prisonniers politiques russes et s’opposent à l’industrie française de l’armement qui a maintenu ses exportations de composants vers la Russie malgré les interdictions officielles20. Les Amis de la Terre dénoncent le fait que, malgré les sanctions économiques officielles, la France finance l’effort de guerre russe par l’importation massive de gaz naturel liquéfié et d’engrais azotés pour l’agriculture21. Ce n’est pourtant pas l’une de ces campagnes que Romain Huët a décidé de rejoindre au nom de la solidarité internationale mais celle de l’armée française, dans un contexte de tensions grandissantes et sans savoir dans quelles opérations extérieures elle sera prochainement engagée.
Usul et Romain Huët feignent d’oublier que la guerre prolonge la politique par d’autres moyens. Il est contradictoire de dénoncer en France l’exploitation et la destruction de la planète, tout en masquant le fait que notre État se bat pour l’exploitation des ressources ou l’accès des entreprises françaises aux marchés internationaux. Si la guerre est un désastre pour les classes populaires souvent en première ligne, pour d’autres, l’adoption de postures bellicistes peut s’avérer très rentable sur le plan de la visibilité médiatique et de la reconnaissance institutionnelle. Reste qu’une telle ascension ne va pas sans une importante contradiction. De la même manière que des Ukrainiens travaillent la semaine et fabriquent des drones le week-end, certains entendent probablement la semaine, décrire la souffrance au travail en régime capitaliste, alerter sur les dangers de l’extrême-droite, évoquer positivement les mondes qui s’inventent au cœur des luttes écologiques ; et le week-end, se mettre au service d’une armée dont la principale fonction sera de protéger les chantiers de Vinci, les bateaux de la CMA-CGM, les conteneurs de Bolloré et les pipelines de Total.
En 2023 et 2024, l’Allemagne peinait à vendre ses voitures et ses panneaux solaires. Le pays a connu deux années de récession du fait d’une crise de surproduction. Son économie a depuis été relancée par la production d’armes et de matériel militaire. Deux usines de Volskwagen dont la fermeture était programmée produisent désormais des véhicules pour l’armée. La valeur des actions de Rheinmetall a été multipliée par douze depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’entreprise se trouve être le plus grand fabricant de munitions d’Europe, en plus d’être à l’origine des chars d’assaut Léopard. Sous sa tutelle, des usines de Bosch, Continental et ZF Friedrichshafen réorientent leur activité de la production de pièces automobiles vers l’armement. Ce secteur aux bénéfices record se situe désormais au cœur de l’industrie allemande. En cas de cessez-le-feu en Ukraine, il est peu probable que les actionnaires n’exigent pas de nouveaux débouchés pour ces productions.
En France, ce sont les « fonds verts » des banques qui ont récemment été réorientés vers l’armement. Comme l’écrivait récemment Mediapart : «Cinquante milliards d’euros issus de fonds dits « verts » des banques françaises et européennes ont été récemment investis dans la défense, avec le soutien de la Commission européenne, qui a cédé au lobbying des marchands d’armes». Cinquante milliards d’euros ont ainsi bénéficié à une centaine d’entreprises de l’industrie militaire. Avec 5,6 milliards d’euros d’investissement, Safran, entreprise française qui fabrique notamment des bombes de précision, des drones et les moteurs du Rafale, en est le premier bénéficiaire. « Ce scandale des « armes vertes », écrit Mediapart, a notamment contribué à financer la guerre à Gaza. »22. Voxeurop, co-auteur de cette enquête, précise : «les actions d’Elbit Systems, le plus grand fabricant d’armes israélien (qui participe directement à la guerre de Gaza, notamment à la destruction des terres agricoles) sont désormais incluses dans des fonds au service de la “transition climatique” ou labellisés “ESG”. Il n’est donc pas impossible que certains petits épargnants européens aient financé sans le savoir ce qu’une commission des Nations Unies a qualifié de génocide. (…) Parmi les dix entreprises qui ont attiré la plupart des capitaux verts, on compte l’entreprise allemande MTU Aero Engines, l’italienne Leonardo, la filiale néerlandaise d’Airbus, la française Thales, l’espagnole Indra, la suédoise Saab, ainsi que les britanniques Rolls Royce et BAE Systems. D’après des études récentes, cette dernière produit un grand nombre d’armes utilisées par l’armée israélienne dans le cadre de ses opérations militaires à Gaza, notamment l’obusier automoteur M109, fabriqué en collaboration avec Rheinmetall. Rolls Royce, qui contrôle la filiale allemande MTU, fournit des composants techniques pour les chars israéliens, y compris ceux utilisés à Gaza.»23
Si Usul et Romain Huët taisent les objectifs du réarmement, comme des opérations militaires occidentales, ils éludent aussi la question de son coût pour les classes populaires. Pourtant, les conséquences sociales de la marche à la guerre se font déjà sentir via les coupes budgétaires dans les allocations et les services publics. Aussi ne suffit-il pas de dénoncer le masculinisme ou de proclamer que l’on s’oppose à l’usage de l’armée à des fins d’encadrement de la jeunesse pour faire disparaître les effets de la guerre sur les corps et les esprits. Dans la France des années 2020, la nécessité de rétablir ce qu’Usul appelle le « lien entre l’armée et la nation », ou la volonté de répondre aux « besoins de l’armée » invoqués par Romain Huët, prend notamment la forme des classes de défense, qui selon le ministère de l’Éducation nationale « s’adressent en priorité à des établissements situés en réseau d’éducation prioritaire (REP ou REP+) ou en zone rurale isolée ». Ces 855 classes, dont le nombre a été multiplié par deux entre 2021 et 2023, s’appuient sur le soutien financier de Dassault, Naval Group et Safran, et permettent à une unité de l’armée d’intervenir plusieurs fois par an. Dans ce cadre, sont assurés des ateliers aux noms explicites, tels que « repousser des manifestants hostiles », « fouille d’une cellule carcérale », « zéro-tolérance », « tir au pistolet laser » ou « vivre le quotidien d’un surveillant de prison »24.
Au début de l’année 1938, un an et demi après les mesures concédées aux grévistes par le Front populaire, les réductions du temps de travail furent suspendues et la semaine de 48 heures rétablie dans l’industrie militaire. Aujourd’hui, en Ukraine, le code du travail est lui aussi suspendu. Les intérêts économiques au cœur de chaque guerre sont immenses et nombreux. Récemment, des ministres, ex-ministres et hommes d’affaires proches de Volodymyr Zelensky, liés au marché de l’énergie et de l’armement, ont été accusés de corruption. En septembre 2023, le New York Times décrivait une ligne de front relativement stable en Ukraine25. L’article établissait que des milliers de vies avaient été sacrifiées dans des offensives et contre-offensives menées dans le seul but d’annoncer la reprise d’une position qui, quand bien même elle allait être perdue peu après, permettrait de légitimer les demandes d’armement et de financement.
Il y a un siècle, le fascisme, dernière carte d’un capitalisme en crise, s’est développé dans la concurrence pour l’accès aux colonies et la course au réarmement. Sur décision de Staline, les partis communistes alignés sur l’URSS cessèrent de s’inscrire dans une perspective révolutionnaire internationale pour s’engager chacun dans la défense des institutions de son pays. Cette stratégie s’est avérée perdante. Pire, elle déboucha sur la stigmatisation de l’internationalisme en tant qu’«hitléro-trotskisme».
Aujourd’hui, face aux tensions internationales, à l’accentuation de l’exploitation, à la destruction de la planète et aux durcissements autoritaires, il ne s’agit évidemment pas de défendre un pacifisme abstrait. Comme le constatait déjà Rosa Luxemburg en 1911 dans un texte intitulé Utopies pacifistes26, dans le monde capitaliste, la possibilité de la négociation est maintenue par les armées et les rapports de force. Dans le contexte de l’impérialisme, on ne peut espérer mieux qu’une « paix armée », toujours provisoire. Si l’on souhaite sincèrement la paix, il s’agit donc de désarmer les fondements de la guerre, à savoir la politique commerciale et la politique étrangère des États chargés de défendre les intérêts de leur propre bourgeoisie.
En outre, il est fort probable qu’émergent prochainement des mouvements sociaux qui, dans plusieurs pays, articuleront l’opposition à la destruction du système social, la dénonciation de la surenchère militaire et la lutte contre le recul des libertés. L’opposition entre les nations s’étant accentuée au fur et à mesure du développement du capitalisme, seule la lutte contre l’ordre économique peut répondre à la nécessité d’éviter la guerre. Comme l’écrivait Rosa Luxemburg, l’horizon de la révolution sociale constitue un projet bien plus sérieux que « toutes les singeries autour du désarmement, qu’elles soient arrangées à Saint-Pétersbourg, à Londres ou à Berlin ».
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