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17.01.2026 à 13:12

Les États-Unis ont passé des décennies à faire pression pour mettre la main sur le pétrole vénézuélien

James Trapani, Associate Lecturer of History and International Relations, Western Sydney University

Hugo Chavez et Nicolas Maduro ont longtemps résisté aux tentatives des États-Unis d’influencer la politique vénézuélienne et d’exercer le contrôle de ses réserves pétrolières.
Texte intégral (2313 mots)
En 2007, Hugo Chavez affirmait que « le pétrole appartient à tous les Vénézuéliens ». Luisarismendi/Shutterstock

Hugo Chavez et Nicolas Maduro ont longtemps résisté aux tentatives des États-Unis d’exercer le contrôle des réserves pétrolières du Venezuela. Car ce pays d’Amérique du Sud, ayant joué un rôle clé dans la création de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), possède plus de 300 milliards de barils de pétrole.


Après que les forces spéciales des États-Unis ont fait irruption à Caracas pour exfiltrer le président vénézuélien Nicolas Maduro et renverser son gouvernement, Donald Trump déclare que les États-Unis vont désormais « diriger le Venezuela » , y compris ses abondantes ressources pétrolières.

Les entreprises états-uniennes sont prêtes à investir des milliards pour moderniser les infrastructures pétrolières vénézuéliennes en ruine, a-t-il dit, et « commencer à faire de l’argent pour le pays ». Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole mondiales – devançant l’Arabie saoudite – avec 303 milliards de barils, soit environ 20 % des réserves mondiales.

Si cela se réalise – et c’est un très grand « si » –, cela marquerait la fin d’une relation conflictuelle qui a commencé il y a près de trente ans.

Oui, l’action militaire de l’administration Trump au Venezuela a été à bien des égards sans précédent. Mais cela n’est pas surprenant, compte tenu de l’immense richesse pétrolière du pays et des relations historiques entre les États-Unis et le Venezuela, sous les mandats de l’ancien président Hugo Chavez et ceux de Nicolas Maduro.

Une longue histoire d’investissement états-unien

Le Venezuela est une république d’environ 30 millions d’habitants située sur la côte nord de l’Amérique du Sud, soit environ deux fois la taille de la Californie. Pendant une grande partie du début du XXᵉ siècle, il était considéré comme le pays le plus riche d’Amérique du Sud en raison de ses réserves pétrolières.

Les entreprises étrangères, y compris les états-uniennes, ont beaucoup investi dans la croissance du pétrole vénézuélien et joué un rôle important dans sa politique. Face à l’opposition de l’Oncle Sam, les dirigeants vénézuéliens ont commencé à exercer un contrôle accru sur leur principale ressource d’exportation. Le Venezuela a joué un rôle clé dans la création de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) en 1960, et a nationalisé une grande partie de son industrie pétrolière en 1976 (sous la présidence de Carlos Andrés Pérez, ndlr).

Cela a eu un impact négatif sur des entreprises comme ExxonMobil et a alimenté les récentes affirmations de l’administration Trump selon lesquelles le Venezuela aurait « volé » le pétrole américain.

Mais la plupart des Vénézuéliens ne profitent pas de cette prospérité économique. La mauvaise gestion de l’industrie pétrolière conduit à une crise de la dette et à l’intervention du Fonds monétaire international (FMI) en 1988. Des manifestations éclatent à Caracas en février 1989 et le gouvernement (du président Pérez qui vient d’être réélu, ndlr) envoie l’armée pour écraser le soulèvement. On estime que 300 personnes sont tuées, mais le nombre de morts pourrait être dix fois plus élevé.

Par la suite, la société vénézuélienne se divise davantage entre les riches, qui veulent travailler avec les États-Unis, et la classe ouvrière, qui cherche à obtenir l’autonomie vis-à-vis des États-Unis. Cette division définit la politique vénézuélienne depuis lors.

L’ascension de Chavez au pouvoir

Hugo Chavez débute sa carrière comme officier militaire. Au début des années 1980, il fonde le Mouvement révolutionnaire bolivarien-200 au sein de l’armée et donne des conférences passionnées contre le gouvernement.

Puis, après les émeutes de 1989, Chavez planifie le renversement du gouvernement vénézuélien. En février 1992, il organise un coup d’État, raté, contre le président pro-américain Carlos Andrés Pérez. Pendant son emprisonnement, son parti organise une autre tentative de coup d’État qui échoue également. Chavez est condamné à deux ans de prison, mais devient le principal candidat à la présidence en 1998, réunissant les courants socialistes révolutionnaires.

Hugo Chavez devient un géant de la politique vénézuélienne et latino-américaine. Sa révolution évoque la mémoire de Simon Bolívar (1783-1830), le grand libérateur de l’Amérique du Sud face au colonialisme espagnol. Non seulement Chavez est populaire au Venezuela pour son utilisation des revenus pétroliers, subventionnant les programmes gouvernementaux en matière d’alimentation, de santé et d’éducation, mais il est respecté, grâce à sa générosité, par des régimes partageant les mêmes idées dans la région.

Plus particulièrement, Hugo Chavez fournit à Cuba des milliards de dollars de pétrole en échange de dizaines de milliers de médecins cubains travaillant dans des cliniques de santé vénézuéliennes. Il établit un précédent en s’opposant aux États-Unis et au FMI lors des forums mondiaux, appelant le président états-unien de l’époque George W. Bush « le diable » à l’Assemblée générale de l’ONU en 2006.

Les États-Unis accusés d’avoir fomenté un coup d’État

Sans surprise, les États-Unis n’étaient pas fans d’Hugo Chavez.

Après que des centaines de milliers de manifestants de l’opposition descendent dans la rue en avril 2002, Chavez est brièvement renversé lors d’un coup d’État par des officiers militaires dissidents et des figures de l’opposition. Ces derniers installent un nouveau président, l’homme d’affaires Pedro Carmona. Chavez est arrêté, l’administration Bush reconnaît Carmona comme président, et le New York Times célébre la chute d’un « dictateur en devenir ».

Chavez revient au pouvoir seulement deux jours plus tard, grâce à des légions de partisans qui remplissent les rues. L’administration Bush doit se justifier pour son possible rôle dans le coup d’État avorté.

Bien que les États-Unis nient toute implication, les allégations persistent pendant des années sur le fait que Washington ait eu connaissance au préalable du coup d’État et ait tacitement soutenu sa destitution. En 2004, des documents nouvellement classifiés montrent que la CIA était au courant du complot, et il n’est pas clair dans quelle mesure les responsables des États-Unis ont prévenu Chavez.

La pression américaine continue sur Maduro

Nicolas Maduro, syndicaliste, est élu à l’Assemblée nationale en 2000 et rejoint le cercle rapproché de Hugo Chavez. Il accède au poste de vice-président en 2012 et, après la mort de Chavez l’année suivante, remporte sa première élection avec une courte avance.

Maduro n’est pas Chavez. Il ne bénéficie pas du même niveau de soutien parmi la classe ouvrière, l’armée ou dans son pays. La situation économique du Venezuela se détériore et l’inflation explose.

Nicolas Maduro en 2017. StringerAL/Shutterstock

Les administrations états-uniennes successives continuent d’exercer des pressions sur Nicolas Maduro. Le Venezuela subit des sanctions à la fois sous la présidence de Barack Obama et lors de la première présidence Trump. Les États-Unis et leurs alliés refusent de reconnaître la victoire de Maduro lors des élections de 2018 et de nouveau en 2024.

Isolé d’une grande partie du monde, le gouvernement de Nicolas Maduro devient dépendant de la vente de pétrole à la Chine.

Maduro affirme avoir déjoué plusieurs tentatives de coups d’État et d’assassinats impliquant les États-Unis et l’opposition intérieure, notamment en avril 2019 et en mai 2020 durant le premier mandat de Trump.

Les responsables états-uniens nient toute implication dans tous les complots potentiels ; les rapports n’ont également trouvé aucune preuve de l’implication américaine dans le coup d’État raté de 2020.

Aujourd’hui, Donald Trump a réussi à évincer Nicolas Maduro dans une opération bien plus audacieuse, sans aucune tentative de déni. Il reste à voir comment les Vénézuéliens et les autres nations latino-américaines réagiront aux actions états-uniennes, mais une chose est certaine : l’implication américaine dans la politique vénézuélienne continuera tant qu’elle aura des intérêts financiers dans le pays.

The Conversation

James Trapani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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17.01.2026 à 09:17

D’Adophe Thiers à Édouard Balladur, à qui ont profité les grands emprunts ?

Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School

Dans l’imaginaire français, le grand emprunt occupe une place particulière. Mais à qui a-t-il profité par le passé ? Est-ce une solution pour financer durablement la dette de l’État ?
Texte intégral (2262 mots)

En France, un grand emprunt pourrait-il sauver la situation financière de l’État ? D’un côté, un endettement qui ne cesse de croître, de l’autre, des ménages qui épargnent toujours plus. Et si la solution était de demander aux seconds de financer plus ou moins volontairement le premier. Sur le papier, l’idée semble alléchante d’autant que le grand emprunt occupe une place particulière dans l’imaginaire français. Tentant lorsque l’épargne des ménages est une mesure de précaution pour se protéger des conséquences de l’endettement du secteur public.


L’incapacité récurrente des pouvoirs publics en France à ramener le déficit dans les critères de Maastricht a été aggravée par les deux grandes crises récentes, celle des subprimes en 2008 et celle du Covid en 2020. Cette dérive s’est encore accentuée avec l’incapacité de l’Assemblée nationale issue de la dissolution de juin 2024 à s’accorder pour voter une loi de finances qui réduirait ce déficit. En conséquence, ce dernier est attendu à 5,4 % du PIB en 2025 et encore vers 5 % en 2026, soit le plus important de la zone euro relativement au PIB, quel que soit le sort de la loi de finances pour 2026 toujours en suspens, soit très loin du seuil de 3 % fixé par le Pacte de stabilité et de croissance.

Quant à la dette publique, partie de 20 % du PIB en 1980, dernière année d’équilibre des comptes publics, elle culmine à 116 % à la fin de 2025, soit près du double du seuil du Pacte fixé à 60 % du PIB. Ce faisant, elle se situe juste après celle de la Grèce et de l’Italie.

L’inquiétante envolée de la charge de la dette

La longue période de taux d’intérêt très bas voire négatifs auxquels empruntait l’État de 2009 à 2022 était la conséquence directe de l’action inédite des grandes banques centrales pour éviter une dépression mondiale à la suite de la crise des subprimes de 2008. Ce volontarisme monétaire exceptionnel s’est achevé brutalement avec la hausse brutale des taux des banques centrales en 2022-2023 pour juguler la forte inflation qui a suivi l’invasion de l’Ukraine.


À lire aussi : De Chirac à Macron, comment ont évolué les dépenses de l’État


En conséquence, les taux d’émission des obligations françaises à dix ans sont passés de 1 % en 2022 à 3,6 % début 2026, soit à des niveaux supérieurs au Portugal et à l’Espagne et même à la Grèce. Plus grave, la charge de la dette publique (les intérêts versés chaque année aux créanciers des organismes publics) passera de 50 milliards d’euros en 2022 à 75 milliards en 2026 (dont 60 milliards pour le seul État).

Fourni par l'auteur

Source : Programme de stabilité de 2024, charge d’intérêts en comptabilité nationale, Finances publiques et économie (Fipeco).

Le précédent de l’emprunt obligatoire

Face à l’Himalaya diagnostiqué de la dette (avec raison mais un peu tard…) par François Bayrou quand il était premier ministre, les députés socialistes ont repris, au moment des débats sur l’instauration de taxe Zucman l’idée d’un emprunt forcé sur les plus riches en référence à une initiative du premier ministre Pierre Mauroy en 1983. Émis à un taux de 11 % (contre 14 % sur le marché à l’époque) celui-ci avait contraint 7 millions de contribuables à prêter 13,4 milliards de francs (soit environ 5 milliards d’euros) à hauteur de 10 % de leur impôt sur le revenu et de 10 % de leur impôt sur la fortune. Prévu pour trois ans, mais très impopulaire, car touchant également la classe moyenne supérieure, il fut remboursé par anticipation au bout de deux ans et ne fit jamais école.

Si cette idée d’un emprunt forcé a été rejetée par le gouvernement et l’Assemblée nationale le 26 novembre 2025, la piste d’un grand emprunt agite toujours les esprits d’autant que le contexte actuel rappelle celui des précédents historiques, en temps de guerre ou face à des crises budgétaires aiguës, et qu’ils ont toujours été couronnés de succès à l’émission.

L’emprunt de Thiers ou la naissance du mythe

Après la cuisante défaite de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, le traité de Francfort du 10 mai 1871 impose à la France, outre la cession de l’Alsace-Lorraine, une indemnité de 5 milliards de francs-or (soit 70 milliards d’euros). Adolphe Thiers, le chef de l’exécutif de l’époque, émet alors un emprunt d’État au taux de 5 % sur cinquante ans garanti sur l’or.

L’engouement des épargnants a permis de payer l’indemnité allemande dès 1873 avec deux ans d’avance mettant ainsi fin à l’occupation militaire. Surtout, le succès de l’emprunt a assis la crédibilité de la toute jeune IIIe République. Puissant symbole de la résilience du pays il inspira d’autres emprunts de sorties de guerre, comme l’emprunt dit de la Libération de 1918 et celui de 1944.

L’emprunt Pinay 1952-1958 ou les délices de la rente

Premier grand emprunt du temps de paix, la rente Pinay – du nom du ministre de l’économie et des finances sous la quatrième et la cinquième République – de 1952 était destinée à sortir le pays des crises alimentaires et du logement de l’après-guerre. L’équivalent de 6 milliards d’euros a été alors levé avec un taux d’intérêt plutôt faible de 3,5 %,, mais assorti d’une indexation de son remboursement sur le napoléon en 1985 (date à laquelle l'emprunt a été complètement remboursé) et surtout une exonération d’impôt sur le revenu et sur les droits de succession.

Cette gigantesque niche fiscale pour les plus riches était d’ailleurs discrètement mise en avant par les agents de change qui conseillaient aux héritiers de « mettre leur parent en Pinay avant de le mettre en bière » pour éviter les droits de succession entraînant au passage de cocasses quiproquos familiaux lorsque le moribond reprenait des forces…

Le succès de la rente Pinay fut tel que de Gaulle, revenant au pouvoir, lui demanda de récidiver avec le Pinay/de Gaulle de 1958 destiné à sauver les finances publiques, restaurer la crédibilité de l’État et accompagner la réforme monétaire qui allait aboutir au nouveau franc de 1960.

L’emprunt Giscard, un grand emprunt coûteux pour l’État

Portant le nom du ministre des finances du président Pompidou, cet emprunt émis en 1973 rapportait 7 % et a levé l’équivalent d’environ 5,6 milliards d’euros sans avantage fiscal mais une obscure sous-clause du contrat, qui prévoyait une indexation automatique sur le lingot d’or en cas d’inflation.

L’or s’étant envolé avec la fin des accords de Bretton Woods de 1971-1974, cet emprunt coûta finalement en francs constants au moment de son remboursement en 1988 près de cinq fois ses recettes.

1993, le dernier grand emprunt

Après la crise des subprimes de 2008, Nicolas Sarkozy avait envisagé l’émission d’un grand emprunt de 22 milliards d’euros pour financer cinq grandes priorités : l’enseignement supérieur, la recherche, l’industrie, le développement durable et l’économie numérique. Il opta finalement pour un financement classique sur les marchés au motif – pertinent – qu’il aurait fallu allécher les particuliers par un taux d’intérêt supérieur.

Le dernier grand emprunt national est donc toujours aujourd’hui l’emprunt Balladur de mai 1993 rapportant 6 % sur quatre ans et destiné à mobiliser l’épargne des Français les plus aisés pour financer l’accès au travail des jeunes et la relance des travaux publics et du bâtiment. Initialement fixé à 40 milliards de francs, son succès fut tel qu’il récolta 110 milliards de francs (30 milliards d’euros) grâce à la souscription de 1,4 million d’épargnants. Le gouvernement Balladur s’étant engagé à accepter toutes les souscriptions des particuliers, il ne put satisfaire les investisseurs institutionnels.

BFM Business, 2025.

Pas (encore) de problèmes de financement pour l’État

Un grand emprunt pourrait-il être la solution dans le contexte actuel pour financer les déficits, comme on l’entend parfois ?

Malgré la dérive des comptes publics, en France, l’État reste crédible avec une note de A+ attribuée par Standard & Poors et par Fitch, et de Aa3 par Moody’s (soit l’équivalent de 16 ou 17/20). Par ailleurs, le Trésor n’a aucune difficulté à emprunter 300 milliards d’euros par an (la moitié pour financer le déficit de l’année et l’autre pour rembourser les emprunts arrivant à échéance), si ce n’est à un taux d’intérêt supérieur de 80 points de base (0,8 %) au taux d’émission des obligations allemandes à dix ans (3,6 % contre 2,8 %). Aujourd’hui la dette publique française s’élève à environ 3 500 milliards d’euros et 55 % de la dette négociable est détenue par les non-résidents.

En France, les particuliers financent environ 10 % de cette dette publique soit 350 milliards d’euros via l’assurance-vie en euros, mais cette niche fiscale est coûteuse et régressive car elle favorise les gros patrimoines. Ainsi, selon le Conseil d’analyse économique, le manque à gagner en recettes fiscales lié à l’assurance-vie au titre des successions serait de l’ordre de 4 à 5 milliards d’euros par an.

Un grand emprunt utile en 2026 ?

Aujourd’hui, les ménages semblent se conformer à la théorie de l’économiste David Ricardo : inquiets de la situation financière du pays, ils augmentent leur taux d’épargne passé de 15 % de leurs revenus en moyenne avant la crise à 18,4 % en 2025. Et leur épargne financière, qui représente 10 % de leurs revenus, culmine à 6 600 milliards d’euros, un niveau bien supérieur à la totalité de la dette publique.

C’est pourquoi un grand emprunt national proposé par un gouvernement stable disposant d’une majorité solide rencontrerait sans doute un grand succès. Il aurait le mérite de redonner confiance au pays et de conjurer ce que The Economist identifie dans un tout récent article publié le 11 janvier 2026 comme le principal problème économique mondial : le pessimisme.

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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16.01.2026 à 15:56

Quand les plateformes numériques fragmentent la société pour maximiser leurs profits

Sérgio Amadeu da Silveira, Professor associado, Universidade Federal do ABC (UFABC)

Les milliardaires de la Big Tech propagent l’idée selon laquelle contrôler les réseaux sociaux revient à censurer. Ils détournent le concept de liberté dans le but d’augmenter les bénéfices de leurs entreprises. Pour ce faire, la violence, les exagérations, les fake news sont les bienvenues.
Texte intégral (1287 mots)

La violence, les exagérations, la diffusion de fake news et les mensonges sont les bienvenus sur les plateformes numériques. Il s’agit de maximiser la visibilité des contenus et, ainsi, les profits des Big Tech. Soutenus par Donald Trump, les milliardaires qui détiennent les plateformes refusent tout contrôle au nom de la liberté d’expression.


Jamais dans l’histoire un si petit groupe d’entreprises n’avait réussi à s’immiscer dans les relations des individus à une telle échelle – celle du monde. Les fameuses « Big Tech » sont devenues des médiateurs actifs des relations sociales grâce aux technologies numériques. Or il n’est pas inutile de rappeler que les médiateurs ne sont pas neutres. Les Big Tech influencent les opinions en modulant l’attention et en produisant des réactions chez leurs millions d’utilisateurs.

Au sein des réseaux sociaux et de leurs variantes, leurs contrôleurs opèrent en capturant les données de chaque mouvement, de chaque clic, en somme, des actions qui permettent à leurs algorithmes d’extraire des modèles de comportement, des informations fondamentales pour alimenter les réseaux neuronaux artificiels qui proposeront des contenus dans le but de prévoir nos désirs et nos besoins afin de prédire nos actions. Cela peut se résumer par l’expression « monétisation totale de la vie sociale ».

Fonctionnant de manière invisible pour leurs utilisateurs, ces plateformes ont concentré les budgets publicitaires de presque toutes les sociétés, à partir de la gestion algorithmique des regards et de l’attention. D’où leur logique fondée sur la spectacularisation de tout.

Pour ces plateformes, une bonne information est celle qui génère de l’engagement, celle qui est spectaculaire, celle qui permet de monétiser les interactions. L’engagement que les Big Tech prétendaient avoir envers la qualité de l’information n’était que rhétorique. Le nombre de clics, les réplications, les attaques mutuelles, les exagérations, les mensonges et la diffusion de fake news sont les bienvenus sur les plateformes des Big Tech.

Liberté asymétrique

Récemment, avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, Musk a pris la tête de la lutte contre la réglementation des plateformes. Pour ce faire, il diffuse l’idée que réglementer équivaut à censurer. La notion de liberté de Musk est fondée sur la force.

Alors que la liberté démocratique repose sur la symétrie, c’est-à-dire sur le droit égal de tous et toutes à être libres, la proposition de liberté de l’extrême droite se traduit par des asymétries. Le puissant n’est libre que s’il peut exercer tout son pouvoir. Le milliardaire n’est libre que s’il peut utiliser sans limites tout ce que sa richesse lui permet. Cette conception s’apparente à une légitimation de la violence, loin de l’idée que chacun a le même droit de s’exprimer.

Sur les plateformes, ce n’est pas la liberté d’expression qui prévaut. C’est le pouvoir de l’argent qui règne. La monétisation de toutes les relations dans une architecture informationnelle verticale, limitée et extrêmement surveillée par ses propriétaires. La gestion totalement opaque des réseaux sociaux en ligne est assurée par des systèmes algorithmiques qui appliquent les règles et les lois de leurs propriétaires. Cette exécution est totalement arbitraire, décidée de manière monocratique par la direction de ces entreprises, modifiée sans préavis, sans débat, sans considération pour leurs utilisateurs, en suivant uniquement deux logiques : celle de leur rentabilité et celle de favoriser l’expansion du pouvoir de leur vision du monde.

Qui croit que les systèmes algorithmiques de la plateforme d’Elon Musk seront neutres dans les conflits entre l’extrême droite et les forces démocratiques de certains pays ? Qui pense que les plateformes du groupe Meta ne favoriseront pas les discours des groupes qui partagent des idées de Trump ? Qui croit que ces structures ne sont pas ploutocratiques, que l’argent n’y fait pas la loi ?

Les élites rompent avec la démocratie

L’un des grands leaders d’extrême droite des Big Tech, Peter Thiel, affirmait déjà en 2009 :

« Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. »

Face au manque de perspectives catastrophique du système capitaliste, une grande partie des élites défendant les solutions néolibérales ont rompu avec la démocratie et adhéré au réactionnarisme, c’est-à-dire aux solutions de l’extrême droite. Si nous ne comprenons pas cela, nous ne serons pas en mesure de défendre la démocratie. Le philosophe Michel Foucault nous a suggéré que le pouvoir est aussi une stratégie. Fondamentalement, la destruction du débat rationnel fondé sur les faits est devenue la principale stratégie de l’extrême droite. La lutte contre la réalité, contre l’information factuelle, contre la science, est liée à une stratégie visant à propager de la confusion intellectuelle et à autoriser la violence grâce à une fausse idée de la liberté.

Dans ce contexte, il est bon de rappeler la perspective du sociologue Georg Simmel, qui nous enseignait que le conflit est un élément inhérent et nécessaire à la vie sociale. Le conflit et la coopération sont complémentaires dans la vie sociale. Mais Simmel avertissait qu’il existe des situations dans lesquelles l’absence de formes sociales régulatrices, le rejet absolu de l’autre, la fragmentation de la société sans canaux de médiation sont destructrices et extrêmement dangereuses.

Simmel n’a pas connu le monde hyperconnecté d’aujourd’hui, où les gens sont constamment exposés à des vagues de désinformation et de discours haineux modulés par des systèmes algorithmiques afin de maximiser l’extraction d’argent et la destruction des droits. Mais en travaillant à partir de ses analyses, nous constatons qu’il est indispensable de réglementer ces oligopoles géants et de garantir la qualité et l’intégrité de l’information.

The Conversation

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