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12.01.2026 à 12:06

USA : Ce que révèle le meurtre de Renee Good

Elena Meilune

Le 7 janvier 2026, à Minneapolis, Renee Good est abattue de trois balles dans la tête par un agent de l’ICE. La scène est filmée, massivement diffusée et commentée, et les images disponibles contredisent directement le discours des autorités fédérales. Dans la continuité des rafles racistes à travers le pays, ce meurtre expose, par sa […]

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Texte intégral (5413 mots)

Le 7 janvier 2026, à Minneapolis, Renee Good est abattue de trois balles dans la tête par un agent de l’ICE. La scène est filmée, massivement diffusée et commentée, et les images disponibles contredisent directement le discours des autorités fédérales. Dans la continuité des rafles racistes à travers le pays, ce meurtre expose, par sa visibilité, le fonctionnement ordinaire d’une violence d’État bureaucratisée, militarisée et protégée par l’impunité institutionnelle.

Présenté par les autorités fédérales comme un acte de « légitime défense », ce meurtre s’inscrit pourtant dans une longue série de violences commises par l’ICE. Les vidéos réfutent le récit officiel, tandis que les réactions politiques, les manifestations et la polarisation de l’opinion révèlent une fracture politique profonde. Car au-delà du meurtre de Renee Good et du récent coup d’État au Venezuela, c’est tout un système qui apparaît : une milice fédérale hors de contrôle, un pouvoir qui ment pour légitimer son monopole de la violence, et une normalisation progressive de la violence institutionnelle comme mode ordinaire de gouvernement.

Les faits : chronologie d’une exécution

Le 7 janvier 2026, l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) mène une vaste opération de contrôle migratoire dans plusieurs quartiers de Minneapolis, aux États-Unis. Des milliers d’agents fédéraux, armés et masqués, sont déployés à Minneapolis et dans les villes voisines, opérant des raids, des arrestations et des contrôles approfondis dans l’espace public et résidentiel. Cette opération dépasse de loin toute pratique antérieure de l’ICE, tant par son ampleur que par son intensité.

Renee Good, 37 ans, citoyenne américaine, poétesse primée par l’Académie des poètes américains en 2020 et mère d’un enfant de six ans, se trouve sur place avec sa compagne après avoir déposé leur enfant à l’école. Comme d’autres habitant·es, elles s’arrêtent pour observer et documenter l’intervention. Leur présence relève d’une vigilance citoyenne face à une opération perçue comme intrusive et potentiellement dangereuse, non d’une confrontation violente. Les civil·es sont munis de sifflets ; les agents, d’armes à feu. Renee Good n’est ni armée, ni recherchée, ni visée par l’opération en cours. Rien, dans sa situation, ne justifie l’usage de la force, et encore moins de la force létale.

Les images disponibles montrent une scène brève et brutale. Alors qu’elle repart en voiture et avance pour dépasser un véhicule arrêté devant elle, un agent fédéral ouvre le feu. Aucune sommation. Trois balles sont tirées à bout portant, en plein visage.

La scène est filmée par plusieurs témoins. L’un d’eux, qui se présente comme médecin, supplie les agents de le laisser porter secours à la victime. Sa demande est refusée. L’un des agents répond explicitement qu’il « s’en fout ». L’assistance médicale est empêchée. Renee Good meurt sur place, sous les yeux de sa compagne.

Les forces de l’ICE encerclent ensuite la zone, éloignent les témoins et prennent le contrôle total de la scène. Les secours ne sont pas autorisés à intervenir. Les vidéos captent à la fois les derniers mots prononcés par Renee Good avant d’être abattue I’m not mad at you » – « Je ne t’en veux pas ») et ceux de l’agent en cause, dont une insulte sexiste (« F*cking b*tch ») proférée après l’avoir tuée.

« Renée était l’une des personnes les plus gentilles que j’aie jamais connues »

Peu après le drame, une déclaration de la compagne de Renee Good, Becca Good, a été publiée, contredisant frontalement le récit des autorités fédérales. Elle y décrit Renee comme une personne profondément bienveillante. Le couple venait de s’installer à Minneapolis pour construire une vie plus stable pour leurs enfants. 

« Si vous avez déjà rencontré ma femme, Renee Nicole Macklin Good, vous savez qu’avant tout, elle était d’une grande bonté. en fait, la bonté émanait d’elle. »

La mère de Renee, Donna Ganger, a également pris la parole, affirmant que sa fille n’était pas du tout impliquée dans des actions de protestation violente et réfutant les tentatives du Département de la Sécurité intérieure de la présenter comme une antagoniste ou une provocatrice. Elle l’a décrite comme une femme d’une « compassion exceptionnelle », « l’une des personnes les plus gentilles » qu’elle a jamais connues.

Le mensonge de la « légitime défense »

Dès les premières heures suivant le meurtre, les autorités fédérales invoquent la légitime défense pour justifier l’usage de la force létale. Ce réflexe n’est pas nouveau. Il constitue l’un des piliers rhétoriques permettant aux institutions armées de neutraliser toute remise en cause immédiate, avant même qu’une enquête indépendante ne puisse être menée.

Or, la légitime défense repose sur des critères précis : l’existence d’un danger immédiat, réel et proportionné. Dans le cas de Renee Good, les éléments rendus publics contredisent ce cadre. Les vidéos ne montrent ni arme, ni menace directe, ni tentative d’attaque contre les agents. Elles montrent une voiture avançant lentement pour contourner un véhicule immobilisé, sans accélération ni trajectoire dirigée vers un agent : la victime cherche à s’éloigner, pas à percuter. Trois tirs sont néanmoins effectués, visant la tête, une zone létale par définition. Aucun agent n’est blessé, aucun échange de tirs n’a lieu.

 

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Les directives publiées en 2023 par le Département de la Sécurité intérieure, dont dépend l’ICE, interdisent expressément aux agents de tirer sur le conducteur d’un véhicule en mouvement, sauf en cas de légitime défense. Le recours à la force létale est proscrit pour arrêter une personne en fuite, à moins que cette personne ne représente une menace sérieuse pour l’agent ou le public.

La qualification de légitime défense apparaît alors non comme une conclusion fondée sur les faits, mais comme une construction narrative anticipée opérant un renversement classique : ce n’est plus l’acte de tirer qui doit être justifié, mais la présence même de la victime, son refus supposé de se soumettre. Le tout dans un contexte de violences extrêmes perpétrées par l’ICE depuis le début du mandat de Donald Trump, qui entretient une peur largement répandue d’interpellations arbitraires.

Ce type de récit ne vise pas seulement à protéger un agent individuel. Il sert à préserver la légitimité globale d’une institution. En qualifiant immédiatement la violence de défensive, le pouvoir tente d’en fermer le débat politique et moral.

Déclaration de Trump concernant le meurtre de Renee Good. TruthSocial.

Le sociologue Max Weber définissait l’État comme l’institution revendiquant le monopole de la violence légitime. Ce monopole constitue l’un des ressorts de sa stabilité : la violence d’État n’est tolérée qu’à la condition d’être perçue comme juste, nécessaire et contrôlée. Or, comme l’a montré Pierre Bourdieu, cette légitimité repose aussi sur l’imposition d’un récit dominant, qui naturalise la domination et en masque les effets. Lorsque ce récit est contredit par les faits, la violence d’État cesse de relever du droit et apparaît pour ce qu’elle est dans son essence : l’exercice réussi d’une domination par la force.

Criminaliser l’opposition 

Aussi, la fixation de Trump sur la « gauche radicale » comme menace intérieure est d’autant plus mensongère qu’elle ne correspond pas aux données disponibles sur la violence politique aux États-Unis. La grande majorité des meurtres idéologiques sont perpétrés par des individus affiliés à l’extrême droite, bien plus que par des mouvances de gauche ou des militants radicaux non violents. Selon l’organisation Anti-Defamation League, 93 % des meurtres extrémistes identifiables sont attribués à l’extrême droite et à des suprémacistes blancs.

Ce décalage statistique rend encore plus clair que la campagne rhétorique visant la gauche n’est pas un appel à la prudence citoyenne mais une stratégie politique de diversion et d’ennemi fabriqué.

Réactions politiques et rupture institutionnelle

Le meurtre de Renee Nicole Good a immédiatement ouvert une crise politique majeure entre les autorités locales et le gouvernement fédéral. À Minneapolis, le maire Jacob Frey a condamné sans détour cet assassinat, rejetant la version officielle de l’ICE et du département de la Sécurité intérieure. Il a qualifié l’argument de légitime défense de « bullshit » et a exigé que l’ICE quitte la ville, accusant l’agence de semer le chaos plutôt que d’assurer la sécurité des habitants.

Il a également dénoncé la prise de contrôle totale de l’enquête par le FBI et l’exclusion des responsables du bureau d’enquête du Minnesota. Le gouverneur du Minnesota, Tim Walz a lui aussi exprimé sa colère face au meurtre de Renee Good, rappelant que les « opérations sensationnalisées et dangereuses de l’administration Trump sont une menace pour la sécurité publique ».

Au-delà des déclarations, cette rupture reflète une fracture structurelle entre des gouvernants élus et une machine fédérale militarisée. Le maire et le gouverneur ne se sont pas contentés de demander des explications, ils ont exposé de facto un clivage institutionnel profond, où l’usage de la force fédérale dans une ville démocratiquement administrée est désormais contesté.

Cette rupture structurelle s’est traduite juridiquement lorsque l’État du Minnesota a déposé plainte contre l’administration Donald Trump afin de bloquer le déploiement massif d’agents fédéraux, qualifié d’« invasion fédérale inconstitutionnelle » par le procureur général Keith Ellison. La plainte dénonce une opération armée ayant plongé l’État dans le chaos, violé sa souveraineté et exposé la population à des pratiques de profilage racial, tandis que l’administration Trump a répondu par des menaces explicites de représailles et l’annonce d’un renforcement supplémentaire des effectifs de l’ICE.

Mobilisation populaire contre le pouvoir armé

À Minneapolis, dès le lendemain du meurtre, des manifestations ont rassemblé des milliers de personnes. Des manifestant·es ont exigé la disparition de la présence fédérale armée dans leurs rues, érigeant des barrages et organisant des vigiles en mémoire de Renee Good. Ces premières mobilisations ont dénoncé non seulement le meurtre, mais plus largement l’ensemble des violences d’État perpétrées par l’administration de Donald Trump.

Très rapidement, le mouvement a dépassé le cadre local. En quelques jours, des rassemblements ont émergé dans des dizaines de villes à travers les États-Unis, des grandes métropoles aux localités habituellement peu visibles politiquement. Marches de masse, vigiles, sit-in et blocages ont convergé autour de revendications explicites : justice pour Renee Good, retrait immédiat des forces fédérales armées et remise en cause frontale de l’ICE. L’ampleur, la rapidité et la coordination de ces mobilisations en font l’un des mouvements de contestation les plus importants contre la violence d’État depuis le début du mandat de Donald Trump.

Quand l’État frappe à la porte : une logique totalitaire

Suite aux mobilisations, la répression à Minneapolis s’est intensifiée. Des témoignages et publications de résidents indiquent qu’ICE mène des opérations « porte à porte » dans des quartiers populaires (mesure qui avait été annoncée par le vice-président J.D. Vance), pour localiser et expulser des populations jugées indésirables, marquant ainsi une rupture nette avec les pratiques précédentes de contrôle migratoire.

On voit là un paradigme de surveillance et de contrainte radicalement nouveau dans l’histoire récente des États-Unis. Là où des États policiers modernes exercent déjà un contrôle social brutal, ce que l’administration actuelle met en place franchit un seuil : il ne s’agit plus de représailles ciblées mais de contrôle social de masse. Historiquement, l’irruption systématique de forces de l’État au domicile des civils est l’un des marqueurs centraux des régimes totalitaires, quels que soient leur contexte idéologique ou national.

De l’Allemagne nazie à l’Italie mussolinienne, de la dictature franquiste à l’URSS stalinienne, l’entrée de l’appareil coercitif dans la sphère domestique a toujours signifié une rupture fondamentale : la fin de la distinction entre espace public et espace privé, et donc la fin de toute zone de relative protection face au pouvoir. Lorsque l’État se donne le droit de frapper aux portes, de pénétrer les foyers, de vérifier, d’interroger, d’arrêter sans justification immédiate ni contrôle judiciaire effectif, il cesse d’être un État de droit, même formellement.

Un test de Rorschach politique : la société face à la violence d’État

Le meurtre de Renee Good agit symboliquement comme un test de Rorschach à l’échelle d’une société entière. Face aux mêmes images, aux mêmes enregistrements, aux mêmes faits établis, les interprétations divergent radicalement. Ce qui se joue ici ne relève pas d’un désaccord d’opinion, mais d’une fracture morale profonde sur la valeur accordée à la vie humaine et sur la légitimité de la violence d’État.

D’un côté, celles et ceux qui voient dans ces images une exécution, une violation manifeste des droits humains, un usage illégitime et disproportionné de la force par une institution fédérale. Pour ce groupe, le meurtre de Renee Good n’est pas négociable, ni discutable : il constitue une ligne rouge, un effondrement du principe même de protection des civils par l’État.

De l’autre, une partie de la population adopte une lecture radicalement opposée. Elle félicite l’agent, justifie les tirs, blâme la victime. Les commentaires parlent de « danger », de « désobéissance », de « risque assumé », allant jusqu’aux pires des insultes à l’encontre de cette femme assassinée. Dans ce récit, la question n’est plus de savoir pourquoi un agent tire trois balles dans le visage d’une civile, mais pourquoi cette dernière ne s’est pas soumise immédiatement à une milice connue pour ses arrestations arbitraires violentes.

Ce basculement est central. La violence n’est plus perçue par cette fraction de la société comme un échec du système, mais comme une solution. Pire : comme une réponse éthique acceptable à un monde présenté comme menaçant. La mort cesse d’être un interdit et devient un outil de régulation sociale.

Hannah Arendt parlait de la banalité du mal pour décrire l’obéissance routinière à des systèmes meurtriers, exercée non pas par des figures monstrueuses mais par des personnes ordinaires. Dans le cas présent, ces individus ne se contentent pas d’adhérer aux discours dominants, mais vont jusqu’à applaudir le meurtre au nom de la « sécurité ». À ce stade, la violence d’État n’a plus besoin de se justifier par le droit ; elle se justifie par la peur et la haine.

Ces réactions pro-ICE ne relèvent pas d’une simple bêtise individuelle. Elles sont le produit d’une socialisation autoritaire : peur entretenue en continu, discours sécuritaires omniprésents, désignation constante d’ennemis intérieurs, intériorisation de la menace comme horizon permanent. Dans ce cadre, l’identification au pouvoir armé devient une stratégie psychologique de survie. L’adhésion à la violence d’État n’est pas une dérive personnelle, mais un apprentissage collectif, où la soumission est présentée comme condition de sécurité. La violence institutionnelle ne tient pas seulement par les armes, mais par les esprits qu’elle façonne.

ICE : terreur intérieure et impunité

Pour comprendre le meurtre de Renee Good, il est indispensable de le replacer dans le cadre institutionnel qui l’a rendu possible. L’ICE n’est ni une police locale, ni une armée régulière. C’est une force fédérale militarisée, dotée de larges pouvoirs, opérant dans l’espace civil, et bénéficiant d’un régime d’exception en matière de contrôle et de responsabilité.

Depuis des années, cette institution est connue pour ses rafles arbitraires, ses détentions sans mandat, ses violences physiques et psychologiques, et la mort de civils lors d’opérations présentées comme « administratives ». Ces violences sont répétées, institutionnellement protégées, et rarement sanctionnées. L’impunité n’est pas un dysfonctionnement du système, elle en est une condition de fonctionnement.

Depuis septembre 2025, les agents de l’ICE ont tiré sur neuf personnes. En outre, 32 personnes sont mortes en 2025 dans des centres de détention ICE, faisant de cette année la plus meurtrière depuis plus de vingt ans. Dans ce contexte, le meurtre de Renee Good ne constitue pas une rupture, mais une manifestation visible d’un régime de violence déjà installé. Ce qui change ici, ce n’est pas la nature de la violence, mais sa visibilité. Les images existent. Elles circulent. Elles empêchent l’effacement immédiat du crime.

Ces morts invisibles

Si l’assassinat de Renee Good a été médiatisé à grande échelle, de nombreux meurtres commis lors d’opérations de l’ICE restent largement invisibles. Absence de vidéos. Victimes racisées. Aucun relais médiatique national. Pas de noms retenus, pas de récits construits, pas de débats publics. Ces morts ne deviennent jamais des affaires, encore moins des scandales.

C’est là que se joue une hiérarchie fondamentale. La philosophe Judith Butler a montré que toutes les vies ne sont pas reconnues par la société comme également dignes d’être pleurées. Certaines morts accèdent au statut de tragédie publique ; d’autres restent structurellement inaudibles. La visibilité accordée à Renee Good révèle en creux celles et ceux qui meurent hors caméra, sans indignation collective, sans mémoire.

Si ce meurtre choque autant, ce n’est donc pas parce qu’il serait exceptionnel, mais parce qu’il transgresse une frontière implicite : celle qui séparait jusqu’ici les vies exposées à la violence d’État dans l’indifférence générale, et celles qu’une part de la société accepte encore de reconnaître comme dignes de protection. La violence de l’ICE ne commence pas avec Renee Good. Elle devient simplement, cette fois, impossible à ignorer.

Filmer pour ne pas disparaître : la vidéo comme arme anti-étatique

Dans l’affaire Renee Good, les vidéos sont un élément politique central. Sans ces images, le meurtre aurait très probablement suivi le parcours ordinaire des violences d’État : un communiqué laconique, une enquête interne, un classement sans suite, puis l’oubli. La caméra ne change pas la nature de la violence, elle en modifie radicalement le destin social.

Filmer des violences étatiques est devenu un contre-pouvoir minimal et ce, à travers le monde entier. Précaire, imparfait, mais parfois décisif. En enregistrant une intervention de forces armées, les témoins ne produisent pas un spectacle : ils produisent une trace. Une preuve qui empêche l’effacement immédiat, qui conteste le monopole institutionnel du récit, et qui oblige l’État à se justifier là où, d’ordinaire, il ne rend de comptes à personne.

Cette centralité des images explique pourquoi les forces de l’ordre cherchent systématiquement à éloigner les témoins, à encercler les scènes, à confisquer les appareils ou intimider celles et ceux qui filment. Ce n’est pas la violence qui pose problème, mais sa visibilité. Tant qu’un acte n’est pas documenté, il peut être nié, reformulé, administré. Avec des images, le mensonge devient plus coûteux, plus fragile, plus visible. La vidéo ne garantit pas la justice, mais elle rend son effacement plus difficile.

Racisme structurel, violences genrées et queerphobes

La violence exercée par l’ICE s’inscrit dans une logique structurelle où certaines populations sont historiquement plus exposées que d’autres. Avant tout, les opérations de l’agence ciblent prioritairement des quartiers populaires et racisés, où la présence armée fédérale est devenue routinière. Ce sont ces territoires qui servent de laboratoires à une violence normalisée, rarement médiatisée, presque jamais sanctionnée.

À cette dimension raciale s’ajoute une dimension genrée. L’insulte sexiste proférée par l’agent après les tirs ne relève pas d’un simple débordement émotionnel. Elle fait partie d’un registre de domination bien identifié. Cette violence genrée touche de manière spécifique les femmes qui contestent l’autorité, qui occupent l’espace public, qui refusent la soumission immédiate. Elle s’inscrit dans une longue histoire de répression des femmes perçues comme indisciplinées, trop visibles, trop autonomes.

D’autre part, il y a aussi la dimension biphobe à l’égard de Renee Good. Les identités LGBTQIA+ sont régulièrement effacées des récits officiels, minimisées ou instrumentalisées. Les personnes queer, lorsqu’elles se heurtent à l’appareil répressif, sont perçues comme déviantes, instables ou menaçantes par essence. Cette perception alimente non seulement la violence institutionnelle, mais aussi les réactions sociales qui la légitiment : insultes postérieures au meurtre, justification de la mort, discours affirmant que la victime « l’a mérité ». La violence ne s’arrête pas au tir ; elle se prolonge dans les mots, où la déshumanisation sert à rendre la mort acceptable.

Ce qui rend cette violence particulièrement inquiétante, c’est sa normalisation progressive. Ce qui aurait suscité une indignation unanime il y a encore quelques années est de plus en plus traité comme un fait divers. La tolérance sociale à la violence d’État s’élargit. Et avec elle, le champ de ce qui peut être infligé à certains individus sans que la société ne s’en émeuve durablement.

Un régime fasciste en formation

Pierre Bourdieu montrait que l’ordre social le plus efficace est celui qui parvient à se faire oublier comme ordre, à apparaître comme naturel. Les réactions au meurtre de Renee Good signalent précisément ce basculement. La violence d’État n’est plus seulement exercée : elle est intégrée, rationalisée, parfois revendiquée. Lorsqu’une partie de la société cesse de demander pourquoi l’État tue et commence à expliquer pourquoi il avait raison de le faire, la domination a franchi un seuil décisif.

Cette affaire met en lumière une fascisation galopante du régime américain. Non pas un fascisme surgissant brutalement, mais un fascisme de gouvernement, progressif, normalisé. Ses traits sont désormais visibles : culte de la force, glorification du chef, désignation obsessionnelle d’ennemis intérieurs, attaques aux droits fondamentaux des minorités, réécriture de l’histoire, déploiement de milices fédérales hors de tout contrôle démocratique, criminalisation des opposants et mépris assumé pour les normes juridiques, sans oublier la façon dont le pouvoir désigne les ennemis intérieurs.

La rhétorique officielle et médiatique des États-Unis continue de focaliser sur une menace fantasmée de « gauche radicale » pour détourner l’attention de la violence réelle et mortifère – qu’elle soit extrême-droitière ou étatique – vers une gauche qui, dans les faits, est loin de représenter la majorité des violences idéologiques.

D’autre part, Donald Trump affirme tranquillement qu’il n’a besoin ni du droit international ni d’autre limite que sa « propre moralité ». Ainsi, il énonce la doctrine en place. Celle de son pouvoir personnel sans contre-poids.

Le fascisme commence lorsque l’exception devient la règle, lorsque les exécutions sans procès sont tolérées, lorsque la présence armée dans l’espace public est normalisée, lorsque la violence d’État est présentée comme une nécessité morale. Il s’installe lorsque la haine remplace le droit et lorsque l’obéissance est vendue comme condition de survie.

Le danger n’est pas seulement que l’État tue. Le danger est qu’il tue avec l’assentiment. Ce qui est mis à l’épreuve ici n’est donc pas seulement l’État de droit, mais la conscience collective. Une société qui accepte que certaines vies soient sacrifiables, que certaines morts soient discutables, a déjà intégré les logiques fascistes, même si elle refuse encore de les nommer. Face à cela, de nombreux·ses Américain·es poursuivent leur résistance.

Elena Meilune


Photo de couverture : Renee Good, filmée par l’agent de l’ICE, quelques instants avant d’être assassinée.

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09.01.2026 à 15:07

Publicité, transports et voitures électriques : les 10 bonnes nouvelles de la semaine !

Mauricette Baelen

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici les 10 bonnes nouvelles de la semaine. 1. Royaume-Uni : interdiction de la publicité pour les produits trop gras, salés ou sucrés Au Royaume-Uni, la publicité pour les produits trop gras, salés ou sucrés est interdite depuis lundi à la télévision avant 21 heures. […]

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Texte intégral (1341 mots)

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici les 10 bonnes nouvelles de la semaine.

1. Royaume-Uni : interdiction de la publicité pour les produits trop gras, salés ou sucrés

Au Royaume-Uni, la publicité pour les produits trop gras, salés ou sucrés est interdite depuis lundi à la télévision avant 21 heures. La mesure vise à lutter contre l’obésité infantile, qui touche 22 % des enfants à l’entrée en primaire et près de 36 % à 10-11 ans. Selon le gouvernement britannique, cette interdiction pourrait éviter 20 000 cas d’obésité par an. En France, des tentatives similaires ont jusqu’ici échoué. (Reporterre)

2. Lancement du « plus grand réseau de transport gratuit « 

Dans le bassin minier du Pas-de-Calais, les agglomérations de Lens-Liévin, Hénin-Carvin et Béthune-Bruay ont lancé un vaste réseau de transports publics gratuits. Les bus sont gratuits pour tous les usagers, tandis que le train est gratuit pour les habitants du territoire, sous conditions. Le dispositif concerne près de 650 000 habitants. (Politis)

3. Norvège : près de 100 % de voitures neuves électriques

En Norvège, 95,6 % des voitures neuves immatriculées en 2025 sont électriques, un niveau proche de la généralisation. Cette transition repose sur de fortes incitations publiques financées par la rente pétrolière (avantages fiscaux, malus sur le thermique, réseau de recharge dense). Malgré leurs impacts, les véhicules électriques émettent 2 à 3 fois moins de CO₂ que les voitures thermiques sur l’ensemble de leur cycle de vie. (TV5monde)

4. Congo : des habitants replantent des arbres pour sauver leur île

Sur l’île d’Idjwi, au Congo, des habitants se mobilisent pour replanter des arbres après des années de déforestation liée au charbon de bois et à l’extraction de sable. Portées par des associations de femmes, des écoles, des églises et une radio communautaire, ces initiatives visent à lutter contre l’érosion, les inondations et la perte de terres agricoles. Si la pression économique reste forte, les habitants cherchent à concilier exploitation du bois et reboisement durable. (Reporterre)

5. Bande de Gaza : l’école à tout prix

Dans la bande de Gaza, les enfants recommencent progressivement à aller à l’école depuis le cessez-le-feu. Les cours se tiennent dans des écoles partiellement détruites, encore occupées par des familles déplacées, ou sous des tentes installées dans les camps. Selon l’ONU, près de 90 % des établissements scolaires ont été visés par des attaques israéliennes depuis octobre 2023, laissant une génération d’enfants lourdement marquée par la guerre. (Politis)

6. Bretagne : découverte exceptionnelle d’un martin-pêcheur

En Bretagne, un martin-pêcheur d’Amérique, jamais observé officiellement auparavant en France hexagonale, a été identifié le long du canal de Nantes à Brest, près de Glomel. Probablement victime d’un accident de migration, l’oiseau attire depuis plusieurs semaines des centaines d’ornithologues venus de toute l’Europe. L’individu, un jeune mâle, semble en bonne santé et s’est adapté à son environnement, mais sa présence suscite aussi des débats sur l’afflux de visiteurs et les dérangements possibles. (Vert)

7. Amazonie : des abeilles sans dard obtiennent des droits légaux

Au Pérou, deux municipalités d’Amazonie (Nauta et Satipo) ont reconnu aux abeilles sans dard le statut de sujets de droit, une première mondiale. Ces pollinisatrices essentielles obtiennent le droit d’exister, de prospérer, de vivre dans un environnement sain et d’être représentées en justice en cas de menace. La décision s’appuie aussi sur l’importance écologique et culturelle de ces abeilles pour les peuples autochtones. (La Relève et La Peste)

8. France : la LPO veut sauver un sanctuaire d’oiseaux menacé par des rats

Sur l’atoll de Clipperton, territoire français du Pacifique nord, la LPO alerte sur une crise écologique majeure liée à l’invasion de rats noirs introduits accidentellement. Les rongeurs détruisent œufs et poussins, provoquant l’effondrement de la reproduction de plusieurs espèces d’oiseaux marins, dont certaines sont déjà proches du point de bascule. Une éradication totale des rats est jugée techniquement possible et urgente, mais elle nécessite un fort soutien logistique et politique de l’État français. (La Relève et La Peste)

9. États-Unis : une entreprise condamnée pour discrimination raciale

Aux États-Unis, une entreprise américaine a été condamnée à verser 115 millions de dollars à une ancienne salariée pour discrimination raciale et représailles. La justice a reconnu un environnement de travail hostile et des sanctions professionnelles liées à des dénonciations internes. Cette décision judiciaire est présentée comme exemplaire. (L’Humanité)

10. Colombie : Gustavo Petro augmente le salaire des travailleurs

En Colombie, le président Gustavo Petro a annoncé une hausse historique de 23,7 % du salaire minimum pour 2026, bien supérieure aux 7,21 % demandés par le patronat. Le chef de l’État affirme vouloir garantir un salaire permettant aux familles de vivre dignement, et non simplement de survivre. Cette décision, prise fin décembre, suscite une vive opposition des employeurs, mais s’inscrit dans la ligne sociale assumée du gouvernement Petro. (L’Humanité)

– Mauricette Baelen

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09.01.2026 à 14:39

Venezuela, agriculteurs et éolien : les 10 infos de la semaine

Mauricette Baelen

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer cette semaine. 1. Venezuela : un retour à l’ère coloniale à Caracas, au Venezuela, la capture du président Nicolás Maduro par des forces spéciales américaines est qualifiée d’acte colonial pour s’approprier le pétrole du pays qu’elles considèrent […]

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Texte intégral (1154 mots)

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer cette semaine.

1. Venezuela : un retour à l’ère coloniale

à Caracas, au Venezuela, la capture du président Nicolás Maduro par des forces spéciales américaines est qualifiée d’acte colonial pour s’approprier le pétrole du pays qu’elles considèrent comme le leur. La communauté internationale met du temps à réagir, ce qui fragilise le droit international. Un grand classique des États-Unis, en somme. (Les2rives)

2. Vidéos IA et faux comptes instrumentalisant la crise des agriculteurs

Depuis les manifestations agricoles en France, des contenus sur TikTok, X et d’autres plateformes utilisent des vidéos générées par IA et de faux comptes pour amplifier et déformer le mal-être des agriculteurs. Un phénomène qui nuit au débat public en mélangeant information et manipulation. (Vert)

3. Trump suspend tous les projets éoliens en mer aux États-Unis

Le gouvernement Trump a annoncé l’arrêt de tous les projets d’éoliennes offshore aux États-Unis, une décision qui remet en cause les objectifs climatiques nationaux et ralentit le développement des énergies renouvelables en mer. Les acteurs du secteur dénoncent un manque de vision à long terme face aux urgences climatiques. (France culture)

4. Les Pays-Bas interdisent les feux d’artifice privés

Aux Pays-Bas, le gouvernement a décidé d’interdire les feux d’artifice pour les particuliers afin de protéger les animaux domestiques et sauvages, causant stress et blessures importantes. Les feux d’artifice resteront possibles uniquement via des événements professionnels ou publics contrôlés. L’interdiction est saluée par les associations de protection animale. (Radio Contact)

5. Programme EVARS : planning familial écarté des écoles

En France, le programme EVARS (Éducation à la Vie Affective, Relationnelle et Sexuelle) a été discrètement retiré de certaines écoles du fait de pressions politiques et sociales. Le Planning familial, partenaire historique des actions d’éducation sexuelle, a été marginalisé dans ce processus. Des enseignants et des associations dénoncent un affaiblissement de l’accès à une information complète sur les relations, la sexualité et le consentement. (basta)

6. Trump retire les États-Unis de 66 organisations internationales dont le GIEC

Trump a signé un décret ordonnant le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales, dont plusieurs liées à l’ONU et au climat, comme la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques et le Giec. Son administration justifie ces retraits par la défense de « l’Amérique d’abord » et le rejet de ce qu’elle qualifie d’idéologie progressiste. Des juristes contestent la légalité d’une sortie unilatérale de la CCNUCC sans vote du Sénat. (Vert)

7. Assurance chômage : tensions autour des ruptures conventionnelles

Les ruptures conventionnelles de CDI pourraient disparaître dans la réforme de l’assurance chômage. Le gouvernement souhaite limiter son usage, jugé coûteux pour le régime d’indemnisation et susceptible d’abus, afin de réaliser des économies importantes sur les dépenses sociales. Ce mécanisme, très utilisé et intégré depuis 2008, représente une part notable des fins de contrat en France. (L’humanité)

8. Loi PFAS : deux décrets d’application publiés en France

Deux nouveaux décrets à propos des PFAS : 1/ l’interdiction progressive de certains usages non essentiels de PFAS dans des produits du quotidien comme les cosmétiques, textiles ou emballages. 2/ Surveillance des rejets industriels, en obligeant les sites concernés à mesurer et à déclarer leurs émissions de PFAS. Des mesures encore trop insuffisantes face à l’ampleur et la dangerosité du problème. (Vert)

9. Grève des médecins libéraux en France du 5 au 15 janvier 2026

Depuis lundi, la grève nationale des médecins libéraux touche cabinets privés et consultations de ville. De nombreux cabinets restent fermés et certaines opérations programmées sont reportées, entraînant des perturbations dans l’accès aux soins. Les médecins dénoncent des conditions de travail dégradées et des réformes jugées défavorables, tandis que l’ARS conseille la population sur les alternatives. Soutien ! (Basta!)

10. La France et le Royaume-Uni prêts à envoyer des troupes pour un cessez-le-feu en Ukraine

Au sommet de la coalition de soutien à l’Ukraine à Paris, la France et le Royaume-Uni ont déclaré être disposés à déployer des troupes pour garantir un éventuel cessez-le-feu avec la Russie, dans l’hypothèse d’un accord futur. Les États-Unis, eux, seraient prêts à assurer une surveillance sans déployer de forces terrestres. L’annonce vise à renforcer la posture de dissuasion dans le cadre de la guerre en Ukraine. (Mediapart)

Mauricette Baelen 

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09.01.2026 à 05:00

La hausse du CO₂ altère la qualité de nos aliments

Mr Mondialisation

Initialement publié sur Politico en 2017 et traduit pour Mr Mondialisation, cet article d’Helena Bottemiller Evich expose comment la hausse du CO₂ altère la qualité nutritionnelle de nos aliments, un phénomène baptisé « effet junk food » encore trop peu médiatisé. Près de 30 ans de recherches confirment que le CO₂ accru booste les rendements […]

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Texte intégral (5595 mots)

Initialement publié sur Politico en 2017 et traduit pour Mr Mondialisation, cet article d’Helena Bottemiller Evich expose comment la hausse du CO₂ altère la qualité nutritionnelle de nos aliments, un phénomène baptisé « effet junk food » encore trop peu médiatisé. Près de 30 ans de recherches confirment que le CO₂ accru booste les rendements mais dilue protéines, fer et zinc dans blé, riz et légumes. Où en est la recherche en 2026 ?

Irakli Loladze a fait des études de mathématiques. Il était donc loin d’imaginer que c’était un paradoxe en biologie et que ça allait changer sa vie. C’était en 1998 alors qu’il préparait son doctorat à l’Université d’État de l’Arizona. Avec pour toile de fond des containers en verre remplis d’algues vertes, un biologiste apprend à Loladze et un groupe d’étudiants, que des scientifiques ont fait une découverte déconcertante sur les zooplanctons.

Paradoxe aquatique : algues et zooplanctons

Ces animaux microscopiques, présents dans les lacs et les océans, se nourrissent soit d’algues, soit de « petites plantes ». Or, les scientifiques ont réalisé que ces végétaux poussent plus rapidement lorsqu’ils sont soumis à plus de lumière — produisant ainsi plus de nourriture pour les zooplanctons qui, eux, auraient dû proliférer. Mais rien ne s’est passé comme prévu.

Mais alors qu’ils avaient accès à plus de nourriture, ces animaux ont commencé à dépérir. Une énigme de taille ! Comment une population d’animaux peut décliner alors qu’elle a accès à plus de nourriture ? En quoi la prolifération des algues pourrait-elle être un problème ?

Bien qu’il relève du département de mathématiques, Irakli Loladze adorait la biologie et était fasciné par ce phénomène. Quant aux biologistes, ils avaient bien leur petite idée : sous l’effet d’une lumière accrue, les algues poussent plus rapidement mais elles contiennent moins d’éléments nutritifs, essentiels au développement des zooplanctons.

En accélérant leur croissance, les chercheurs ont fait perdre tout leur intérêt nutritif aux algues et les ont ainsi transformées en « junk food ». Et les zooplanctons ont commencé à mourir de faim alors qu’ils avaient plus de nourriture à disposition.
Irakli Loladze s’est servi de ses connaissances en mathématiques pour mesurer et comprendre la relation algue-zooplancton.

Ses collègues et lui établissent un modèle, publié en 2000, qui illustre le lien entre les animaux herbivores et leur source d’alimentation. Mais le mathématicien ne s’arrête pas là. Il est obnubilé par cette question : le fragile équilibre entre nourriture et animaux ne concerne t-il que les algues et les zooplanctons ?

 

Lien entre les phytoplanctons et les zooplanctons – Crédits : Wikimedia Commons

Une problématique transposée aux animaux et plantes terrestres

Dans une interview, le mathématicien déclare : « Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, ce cas de figure n’est pas unique ». Le même problème peut-il survenir pour l’herbe et les vaches ? Et qu’en est-il du riz et des humains ? « Quand j’ai commencé à m’interroger sur l’alimentation humaine, ça a été un tournant décisif. », confie t-il.

Au niveau terrestre, le problème n’est pas que les plantes reçoivent plus de lumière, mais plutôt qu’elles absorbent de plus en plus de dioxyde de carbone au fil des ans. Pour pousser, les plantes ont besoin à la fois de lumière et de dioxyde de carbone.

Un surplus de lumière accélère la croissance des algues tout en dégradant leur ratio sucre/nutriments. On peut supposer un effet similaire avec un CO₂ accru. Toutes les plantes de la planète seraient alors menacées. Qu’est ce que cela implique pour les plantes consommées par les humains ?

17 ans de solitude scientifique

Irakli Loladze s’est rendu compte qu’aucun scientifique n’avait la réponse à cette question. À l’époque, on savait déjà que le taux de CO₂ augmentait, mais il fut surpris de découvrir que peu de recherches avaient été menées sur l’impact de ce dioxyde de carbone sur la qualité des plantes que nous consommons. Pendant 17 ans, en parallèle de sa carrière en mathématiques, il se plonge dans les revues scientifiques à la recherche d’études ou de données sur le sujet.

Les résultats qu’il a rassemblés pointaient tous dans la même direction : L’« effet junk food » dont il avait entendu parlé pour la première fois dans ce laboratoire d’Arizona touchait maintenant les champs et les forêts du monde entier. « Chaque feuille, chaque brin d’herbe produit plus de sucre à cause de l’augmentation du taux de CO₂ », explique le mathématicien.

« De mémoires d’êtres humains, la planète n’a jamais produit autant de glucides. Ces taux de sucre inédits altèrent d’autres nutriments contenus dans nos aliments »

« De mémoires d’êtres humains, la planète n’a jamais produit autant de glucides. Ces taux de sucre inédits altèrent d’autres nutriments contenus dans nos aliments », ajoute-t-il. Ces conclusions, publiées il y a quelques années, s’ajoutent à celles d’un petit groupe toujours plus grand de chercheurs qui s’inquiètent pour l’avenir des aliments que nous consommons.

Avons-nous sous-estimés l’impact que ces émissions de dioxyde de carbone pourraient avoir sur notre santé ? À priori, oui. Pendant leurs travaux, Irakli Loladze et ses collègues se sont aussi heurtés aux plus grandes difficultés de leur métier, à savoir notamment la complexité de mener des recherches dans un tout nouveau domaine.

Dans le cadre des études en agriculture, on sait depuis longtemps que beaucoup des aliments essentiels à la santé humaine contiennent de moins en moins de nutriments. La teneur des fruits et légumes en vitamines, en minéraux et en protéines a significativement baissé depuis 50-70 ans.

Pour les scientifiques, la raison est assez simple : nous sélectionnons et cultivons des cultures à des fins de rendements et non pour leur qualité nutritive. C’est le cas des brocolis, des tomates ou du blé à très fort rendements mais qui contiennent moins de nutriments que d’autres aliments.

Le « fertilisant » contesté

En 2004, une étude fondamentale sur les fruits et légumes a démontré que l’apport en protéines, en calcium, en fer et en vitamine C des cultures maraîchères a considérablement baissé depuis 1950. Selon les résultats de ces études, cette diminution s’expliquerait par les variétés de fruits et légumes que nous choisissons de cultiver.

Le mathématicien et une poignée d’autres scientifiques en sont venus à penser que l’atmosphère elle-même pourrait modifier la nourriture que nous consommons. Le dioxyde de carbone est essentiel aux plantes, tout comme l’oxygène l’est aux humains. Si les débats sur le climat sont parfois remis en question, une chose est certaine : le niveau de CO₂ dans l’atmosphère augmente.

Avant la révolution industrielle, la teneur en dioxyde de carbone dans l’atmosphère était de 280 ppmv (partie par million en volume). En 2016, ce chiffre s’élève à plus de 400 ppmv et devrait atteindre 550 ppmv d’ici 50 ans, soit deux fois plus qu’à l’époque des premiers tracteurs en Amérique.

Il y a deux manières d’aborder ce problème. Soit on se concentre sur la perte des nutriments, soit sur la croissance des plantes. C’est sur ce deuxième aspect que certains politiciens s’appuient pour minimiser les effets du changement climatique.

Lamar Smith, un républicain américain qui préside le House Committee on Science, Space, and Technology (Comité de la Chambre des communes sur les sciences, l’espace et la technologie) a décrété que l’augmentation du niveau de CO₂ serait une bonne chose pour les plantes, et par conséquent une bonne chose pour nous.
« Une plus grande teneur en dioxyde de carbone contribuerait à la photosynthèse et ainsi à la croissance des plantes », a-t-il soutenu. « Cela augmente la quantité d’aliments et améliore leur qualité ».

Mais l’expérience sur les zooplanctons tend à montrer que quantité et qualité ne vont peut-être pas de pair. Ce serait même l’inverse. Selon les connaissances actuelles en la matière, les scientifiques peuvent affirmer ceci : l’augmentation du CO₂ accélère la photosynthèse, ce processus qui permet aux plantes de transformer la lumière du soleil en matière organique.

Cette réaction biochimique permet aux plantes de pousser mais leur fait aussi accumuler plus de glucides, tels que le glucose, au détriment d’autres éléments nutritifs dont nous dépendons, notamment les protéines, le fer et le zinc.

En 2002, Irakli Loladze, alors chercheur postdoctoral à l’Université de Princeton, publie un article de recherche novateur dans la très sérieuse revue Trends in Ecology and Evolution, dans lequel il soutient que l’augmentation du CO₂ et l’alimentation humaine sont inextricablement liées via un changement global dans la qualité des plantes.

Dans cet article, il se plaint également du manque de données : parmi les milliers de publications qu’il consulte sur les plantes et sur l’augmentation du CO₂, une seule se concentre sur les effets sur le riz, une culture consommée par des milliards d’individus (cet article, publié en 1997, révèle une baisse en zinc et fer).

Loladze a été le premier à faire le rapprochement entre le CO₂, la qualité des plantes et l’alimentation humaine. Mais il soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Pour lui, il existe des lacunes importantes dans la recherche. Et une partie du problème viendrait de là. Si ces changements nutritionnels se produisent en amont et en aval de la chaîne alimentaire, il serait important de mesurer et de comprendre ce phénomène.

Irakli Loladze pouvait faire les calculs mais le jeune académicien était déjà pris par le lancement de sa carrière et, quoi qu’il en soit, le département des mathématiques ne voyait pas beaucoup d’intérêt à tenter de résoudre des problèmes d’agriculture et de santé humaine. Il eut beaucoup de peine à obtenir les fonds qui lui permirent de recueillir de nouvelles données.

Parallèlement, il continua à rassembler les résultats de chercheurs partout dans le monde. Il accepta un poste de professeur adjoint à l’Université de Nebraska-Lincoln, une des meilleures universités pour la science agronomique. C’était encourageant, mais Loladze n’était toujours que professeur de mathématiques.

« J’ai essuyé les refus pendant des années. C’était très frustrant. Je crois que les gens ne réalisent pas à quel point ce sujet est important »

Il fut cependant autorisé à continuer ses recherches tant qu’il trouvait des financements. Ce ne fut pas une tâche facile. Les organismes de subvention en biologie trouvaient que son domaine de recherche contenait trop de maths et les organismes de subvention en maths trouvaient qu’il y avait trop de biologie. « J’ai essuyé les refus pendant des années. C’était très frustrant. Je crois que les gens ne réalisent pas à quel point ce sujet est important », confie-t-il.

Malheureusement, ce problème dépasse les secteurs des mathématiques et de la biologie. Peu de gens savent que les principales cultures sont de moins en moins nutritives en raison de la hausse du CO₂. Que ce soit dans les domaines de l’agriculture, de la santé publique ou de la nutrition, personne ne parle des effets du CO₂ sur les plantes. Absolument personne.

Farmer
La hausse du CO₂ dans l’air réduit les protéines des aliments, entraînant des risques sanitaires futurs encore méconnus. – Crédits : Flickr

Lorsque nous avons contacté les plus grands experts en nutrition pour avoir leur avis sur le nombre croissant d’articles publiés à ce sujet, ils étaient presque tous surpris et ont demandé à les consulter. Un éminent nutritionniste à l’Université Johns Hopkins a admis ne jamais en avoir entendu parlé mais il s’est tout de suite intéressé au sujet.

Il nous a mis en contact avec l’une de ses consœurs, elle aussi experte en nutrition. Pour elle aussi, ce fut une découverte. The Academy of Nutrition and Dietetics, une association d’experts en nutrition aux États-Unis, nous a mis en contact avec Robin Foroutan, une nutritionniste en médecine intégrative. Elle n’avait jamais entendu parler de ces articles.

Nous lui en avons envoyé quelques-uns et elle nous a répondu par mail : « Ce sujet est très intéressant et vous avez raison, peu de gens ont conscience de ce problème ». Elle a demandé à en lire davantage. Elle était particulièrement intéressée par les conséquences que pouvait avoir une faible augmentation du glucide sur la santé humaine.

« Pour le moment, nous ignorons purement et simplement ce que cela peut provoquer ». Mais elle rappelle que la consommation accrue en amidon et en glucide entraîne une augmentation des maladies nutritionnelles, telles que l’obésité ou le diabète. « À quel niveau de l’augmentation l’impact se fera-t-il ressentir ? Impossible à dire. »

Kristie Ebi, chercheuse à l’Université de Washington, étudie depuis 20 ans la relation entre le changement climatique et la santé humaine au niveau mondial. Elle est l’une des rares scientifiques aux États-Unis à s’intéresser aux conséquences potentiellement néfastes du CO₂ sur notre alimentation et elle ne manque pas d’alerter la communauté mondiale à chacune de ses interventions publiques.

« C’est un secret bien gardé », explique-t-elle avant d’ajouter : « Comment savoir si le pain que l’on achetait il y a 20 ans contenait plus de nutriments qu’aujourd’hui ? ».

Selon cette spécialiste, il a fallu beaucoup de temps pour établir le lien entre le CO₂ et notre alimentation. De la même manière, les scientifiques se sont longtemps désintéressés de la relation qu’il pouvait y avoir entre le climat et la santé humaine. « Ce que vous voyez, c’est avant le changement. » dit-elle.

Site d’essai ND‑FACE : Enrichissement en CO₂ en air libre du désert du Nevada. – Crédits : Wikimedia Commons

FACE : le laboratoire à ciel ouvert

Selon cette spécialiste, il a fallu beaucoup de temps pour établir le lien entre le CO₂ et notre alimentation. De la même manière, les scientifiques se sont longtemps désintéressés de la relation qu’il pouvait y avoir entre le climat et la santé humaine. « Ce que vous voyez, c’est avant le changement. » dit-elle.

L’article de Loladze a soulevé plusieurs grandes questions auxquelles il est difficile ― mais pas impossible ― de répondre. Quel rôle joue l’augmentation du CO₂ dans l’atmosphère sur le développement des plantes ? À quel point la diminution de la teneur nutritive est-elle liée à l’atmosphère ou à d’autres facteurs tels que l’élevage ?

Il est également difficile ― mais pas impossible ― de procéder à des expériences relatives aux effets du CO₂ sur les plantes à l’échelle des fermes. L’une des techniques des chercheurs consiste plus ou moins à transformer un champ en laboratoire d’observation.

Actuellement, le nom donné à la procédure de référence pour ce type de recherche est « FACE » (Free Air Carbon dioxide Enrichment) : les chercheurs mettent en place de grandes structures à ciel ouvert et envoient du CO₂ sur les plantes d’une zone définie. De petits capteurs relèvent les niveaux de CO₂.

Lorsqu’une trop grande quantité de CO₂ sort du périmètre défini, le dispositif insuffle un supplément pour maintenir des niveaux stables de CO₂ dans l’air. Les scientifiques peuvent ensuite comparer les plantes étudiées aux autres plantes poussant aux alentours dans un air normal.

Ces expériences et d’autres expériences de ce type ont prouvé aux scientifiques que les plantes subissent d’importants changements lorsqu’elles se développent dans un air comportant un niveau élevé de CO₂.

« le taux élevé de CO₂ entraîne une diminution conséquente de minéraux importants comme le calcium, le potassium, le zinc et le fer. »

Pour les plantes de la catégorie « C3 » ― catégorie qui comprend environ 95 % des espèces de plantes sur Terre, dont certaines que nous consommons, telles que le blé, le riz, l’orge et les pommes de terre ― on note que le taux élevé de CO₂ entraîne une diminution conséquente de minéraux importants comme le calcium, le potassium, le zinc et le fer.

Les données récoltées observent la réponse des plantes à différentes concentrations de CO₂ à l’échelle d’une vie et affichent une importante diminution de minéraux, de 8 % en moyenne. Dans les mêmes conditions, la teneur en protéines des cultures C3 chute également, parfois de façon non-négligeable, comme dans le cas du blé et du riz, dont la teneur en protéines chute respectivement de 6 et 8 %.

Plus tôt cet été, une équipe de chercheurs a publié une étude tentant d’évaluer quel type d’impact ces mutations pourraient avoir sur la population mondiale. Les plantes sont une source cruciale de protéines pour les habitants des pays en développement. Une estimation avance que 150 millions de personnes pourraient souffrir de carences en protéines d’ici 2050, en particulier dans des pays comme l’Inde ou le Bangladesh.

Les chercheurs ont observé que 138 millions de personnes seraient susceptibles de souffrir de carences en zinc ― élément essentiel pour la santé des femmes enceintes et des jeunes enfants. Ils estiment également que plus d’1 million de mères et 354 millions d’enfants vivent dans des pays où la teneur en fer alimentaire pourrait chuter considérablement, ce qui accentuerait le problème de l’anémie, déjà trop répandu.

Il n’y a pour l’instant aucune estimation concernant les État-Unis où, dans l’ensemble, la population bénéficie d’une alimentation variée sans carence en protéine. Mais certains chercheurs étudient l’augmentation de la proportion de sucre dans les plantes et forment l’hypothèse selon laquelle une mutation généralisée pourrait accroître les taux d’obésité et de maladies cardiovasculaires déjà alarmants.

Les abeilles, clés d’un mystère

Un autre important et nouvel effort de recherche sur le CO₂ et les plantes dans l’alimentation nous vient des États Unis, plus précisément du Département de l’Agriculture US. Grâce à de nouvelles études menées sur le sujet de l’alimentation, Lewis Ziska, physiologiste des plantes au siège de l’Agricultural Research Service à Beltsville dans le Maryland, tente d’approfondir certaines des problématiques soulevées par Loladze 15 ans plus tôt.

Ziska a élaboré une expérience permettant de mettre de côté le facteur de complications causées par la culture sélective des plantes : Il décida de se pencher sur l’alimentation des abeilles, vulnérables et menacées par l’extinction de masse.

Ziska a élaboré une expérience permettant de mettre de côté le facteur de complications causées par la culture sélective des plantes : Il décida de se pencher sur l’alimentation des abeilles, précieuses à la biodiversité et vulnérables, grandes menacées par l’extinction de masse.

Solidago Gigantae, dit « verge d’or », est une plante nourricière vitale pour les abeilles. – Crédits : Pixabay

Le solidago (Verge d’or ou solidage), une fleur des champs souvent considérée comme une mauvaise herbe, est extrêmement important pour les abeilles. Ses fleurs apparaissent tardivement et son pollen est une source importante de protéines pour les abeilles à la veille de l’hiver.

Étant une espèce sauvage qui n’est pas exploitée par les humains, il a subi moins de mutations que le maïs ou le froment. La Smithsonian Institution conserve depuis 1842 des échantillons de solidage, entreposés aux archives, ce qui a donné à Ziska et ses collègues l’occasion d’observer la mutation d’une plante sur une très longue durée.

L’observation a révélé que la teneur en protéines du pollen de la solidage avait diminué d’un tiers depuis la Révolution industrielle — cette diminution suit de près l’augmentation en CO₂. Des scientifiques tentent de déterminer ce qui pouvait provoquer la disparition progressive des abeilles, disparition qui présente une menace pour de nombreuses cultures dont la pollinisation dépend des abeilles.

L’étude de Ziska formule l’hypothèse selon laquelle une diminution de la teneur en protéines avant l’hiver rendrait les abeilles plus vulnérables aux autres facteurs de stress.

Un sujet vital qui peine à être pris au sérieux

L’inquiétude de Ziska réside en ce que nous ne semblons pas mesurer l’importance qu’il y a à étudier en profondeur les impacts du CO₂ sur les plantes, en sachant que la réorganisation des cultures ne se fait pas en un jour.

« Actuellement, il peut se passer 15 à 20 ans avant que les résultats de recherche soient mis en application sur le terrain. »

« Nous utilisons les techniques traditionnelles de l’agriculture, telles que la culture sélective, pour compenser le fait que nous tardons à intervenir », déclare-t-il. « Actuellement, il peut se passer 15 à 20 ans avant que les résultats de recherche soient mis en application sur le terrain. »

Comme Loladze et ses collègues ont pu le découvrir, s’attaquer à de nouvelles questions qui dépassent les domaines scientifiques, dans une perspective internationale, peut être une entreprise difficile. De nombreux physiologistes des plantes étudient les cultures, mais la majorité d’entre eux se consacrent au suivi de données telles que le rendement ou la résistance aux nuisibles — deux domaines qui n’ont aucun lien avec l’alimentation.

D’après les observations de Loladze, les recherches sur l’alimentation n’ont pas l’air d’être une priorité dans le secteur des mathématiques. Il faut noter que l’étude d’êtres vivants est une opération longue et coûteuse. Un processus qui nécessite plusieurs années et d’importantes sommes d’argent pour générer des données en quantité suffisante pour en tirer des conclusions.

Malgré ces obstacles, les chercheurs s’intéressent de plus en plus à ces questions, et cela signifie que nous pourrions obtenir certaines réponses claires dans les années à venir. Ziska et Loladze — aujourd’hui professeur de mathématiques au Bryan College of Health Sciences à Lincoln, dans le Nebraska — travaillent avec des chercheurs en Chine, au Japon, en Australie, ou ailleurs aux États-Unis, sur une étude de grande ampleur.

Cette dernière vise à observer l’augmentation du niveau de CO₂ et le profil nutritionnel du riz, l’un des aliments de base de l’alimentation humaine. L’étude portera également sur les vitamines, un composant nutritionnel important qui, à ce jour, n’a pas fait l’objet de recherches approfondies.

Des chercheurs du département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) ont retrouvé des variétés de riz, de blé et de soja que l’USDA conservait depuis les années 1950 et 1960, et les ont plantées à travers le pays, sur des parcelles utilisées par d’autres chercheurs pour planter les mêmes cultivars plusieurs décennies auparavant, dans le but d’observer l’impact de l’augmentation actuelle du CO₂.

Ziska fait partie d’une petite équipe de chercheurs qui tentent actuellement de mesurer ces mutations et de déterminer leur impact pour l’être humain. Samuel Myers est une autre figure-clé de l’étude de cette jonction. Ce médecin, devenu climatologue à l’Université d’Harvard, dirige maintenant la Planetary Health Alliance qui tente de mettre en évidence les liens entre la climatologie et la santé humaine.

La même année―en fait, le même jour―Loladze, alors professeur de mathématiques à la Catholic University de Daegu, en Corée du Sud, publiait sa propre étude, résultat de plus de 15 ans de collecte de données sur ce même sujet. Il s’agissait de l’étude la plus conséquente consacrée à l’augmentation du CO₂ et à son impact sur la teneur nutritive des plantes. Loladze aime à décrire la science des plantes comme « bruyante », un terme qui évoque une masse de données complexes au travers de laquelle il peut s’avérer difficile de repérer ce que l’on recherche. Son nouvel ensemble de données est finalement devenu assez grand pour que Loladze puisse trouver ce qu’il cherchait, pour détecter « la variable cachée », comme il l’appelle.

Loladze a découvert que sa théorie de 2002 — ou plutôt, les gros doutes qu’il avait formulés à l’époque — pouvait se vérifier. Pour presque 130 variétés de plantes et plus de 15 000 échantillons provenant d’expériences faites durant ces trente dernières années, la concentration globale en minéraux tels que le calcium, le potassium, le zinc, ou le fer, avait chuté de 8 % en moyenne. Le rapport glucides-minéraux augmentait.

Les plantes se transformaient en « junk food »  : le résultat de plusieurs décennies d’évolution de l’agriculture — surtout intensive — à une échelle systémique globale délétère.

L’impact sur les humains — dont les plantes sont la principale source d’alimentation — commence à peine à être étudié. Les chercheurs prêts à plonger dans ce sujet devront surmonter un certain nombre d’obstacles, comme sa faible popularité, son évolution lente, et un contexte politique dans lequel le mot « climat » suffit à faire dérailler n’importe quelle demande de financements.

Il faudra édifier de nouveaux ponts entre les domaines scientifiques, une problématique que Loladze lui-même reconnaît, avoir rencontré dans ses recherches. À la publication de son étude, Loladze n’a pas oublié de citer dans les remerciements les subventions qui lui ont été refusées…

Helena Bottemiller Evich, journaliste spécialiste de l’alimentation et de l’agriculture.


Photo de couverture de Aleksandra Sapozhnikova sur Unsplash

Article original : politico.com. Traduction : Carole Roudot-Gonin.

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