14.01.2026 à 14:24
Le mercredi 14 janvier 2026, la première bibliothèque de carottes de glace au monde a été inaugurée à Concordia, en Antarctique. Des échantillons provenant de glaciers du monde entier commencent à y être stockés. Ils permettront notamment aux générations futures de continuer à étudier les traces des climats passés piégés dans la glace, alors que les glaciers de tous les continents fondent à un rythme effréné.
Grâce à sa température moyenne de -50 °C, cette carothèque souterraine pourra préserver du réchauffement climatique des carottes de glace déjà prélevées dans les Andes, au Svalbard (archipel norvégien en mer du Groenland), dans les Alpes, dans le Caucase ou dans les montagnes du Pamir au Tadjikistan, et ce, sans assistance technique ni réfrigération.
Ancien coprésident du groupe de travail Science du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), le climatologue et physicien suisse Thomas Stocker est aujourd’hui président de la Fondation Ice Memory, à l’initiative de ce projet en collaboration avec l’Université Grenoble Alpes et l’Université Ca’ Foscari de Venise. Il explique l’urgence de cette initiative qui se projette sur le temps long.
The Conversation : Pouvez-vous nous donner un exemple concret de la façon dont ces carottes de glace stockées en Antarctique pourraient être utilisées par les scientifiques du futur ?
Thomas Stocker : Prenons l’exemple d’un nouveau composé chimique présent dans l’atmosphère, comme un pesticide. Si, dans cinquante ans, un ou une scientifique souhaite connaître la concentration de ce composé en 2026, par exemple dans les Alpes européennes ou en Asie, il se tournera vers une carotte de glace.
Mais si la carotte de glace n’a pas été prélevée et stockée en Antarctique, ce ou cette scientifique sera incapable de répondre à cette question. Grâce aux carottes de glace stockées à Concordia, cependant, il ou elle pourra prélever un échantillon, mesurer la concentration de ce composé dans la glace prélevée il y a cinquante ou cent ans, reconstituer les données et répondre à cette question.
Mais pour permettre aux futurs scientifiques de répondre à toutes les questions qu’ils se poseront, nous devons agir rapidement. Un article scientifique très récent, publié dans Nature, s’est penché sur l’évolution globale de la fonte des glaces et prévoit que le nombre de glaciers qui disparaissent augmentera jusqu’en 2040 environ, ce qui représenterait le pic annuel de la fonte des glaciers dans le monde.
À partir de là, la fonte des glaciers se réduira. Les chiffres vont baisser, non pas parce qu’on aura arrêté le réchauffement climatique, mais parce que, un par un, ces glaciers auront disparu, et il restera de moins en moins de glaciers qui fondent. Donc, vers 2040, on va atteindre un pic de fonte des glaciers, ce qui détruira au passage les archives environnementales prestigieuses et précieuses qu’ils représentent.
Dans les Alpes, nous avons connu un réchauffement environ deux fois plus rapide que le réchauffement moyen mondial, et nous sommes donc entrés dans une véritable course contre la montre. Nous devons prélever ces carottes de glace avant que l’eau provenant de la fonte estivale pénètre dans la glace.
Depuis vos premiers travaux, vous avez pu bénéficier de nombreuses avancées méthodologiques et technologiques qui nous permettent de « faire parler » la glace. Quels sont vos espoirs en la matière ? Quels facteurs pourraient contribuer à exploiter encore davantage les échantillons de glaciers qui seront conservés à Concordia ?
T. S. : Je ne peux qu’extrapoler à partir de ce que nous avons appris et expérimenté en science au cours des cinquante dernières années. Nous avons effectivement assisté à l’arrivée de nouvelles technologies qui permettent d’analyser les paramètres de la composition élémentaire, la concentration des gaz stockés dans la glace et qui, comme des clés, vous ouvrent soudainement la porte à toute une série d’informations inédites sur notre système environnemental.
Ce que je peux donc imaginer à partir de là, ce sont de nouvelles méthodes optiques permettant de déterminer la composition isotopique de différents éléments dans diverses substances chimiques, des outils d’analyse de haute précision qui pourraient être inventés dans les prochaines décennies et qui permettraient d’atteindre le niveau du picogramme, du picomole ou du femtomole, afin de nous renseigner sur la composition de l’atmosphère, sur ses composants, tels que la poussière, les minéraux provenant de diverses régions qui se sont déposés dans ces carottes de glace, afin de nous informer sur la situation, l’état de l’atmosphère dans le passé.
Vous êtes professeur émérite de physique climatique et environnementale. Pour quelles autres disciplines le projet Ice Memory est-il utile ?
T. S. : On peut penser à la biologie. Si vous trouvez des restes organiques ou de l’ADN dans ces carottes de glace, c’est de la biologie. On peut aussi étudier la composition chimique de l’atmosphère. C’est alors de la chimie. On peut même se demander quelle est la composition minérale des petites particules de poussière qui se déposent dans ces carottes de glace. C’est un travail de géologue. Vous disposez donc de toute une gamme de domaines scientifiques différents qui peuvent tirer de nouvelles informations à partir de ces carottes de glace.
Le projet Ice Memory ne fait pas que rassembler différentes disciplines scientifiques, il aspire aussi à fédérer des scientifiques du monde entier. Quel défi cela représente-t-il à une époque où les tensions géopolitiques ne cessent de croître ?
T. S. : Ice Memory est l’un de ces exemples où le multilatéralisme est activement mis en pratique par la communauté scientifique. Il s’agit d’une offre faite aux scientifiques du monde entier, dans tous les pays, afin qu’ils puissent utiliser ce sanctuaire unique situé à Concordia. Pour nous, il s’agit vraiment d’une activité emblématique qui dépasse les frontières et les divisions politiques afin de préserver les informations provenant de la planète Terre, non seulement pour la prochaine génération de scientifiques, mais aussi pour l’humanité en général.
Nous invitons également tous les pays qui possèdent des glaciers sur leur territoire à participer et à soutenir leur communauté scientifique afin de forer des carottes de glace dans ces régions et de suivre l’exemple du Tadjikistan. ce dernier est le premier pays à avoir fait don d’une carotte de glace, 105 mètres de glace précieuse provenant d’un site unique, le glacier Chukurbashi, à la fondation Ice Memory afin qu’elle soit stockée en Antarctique.
Pendant la guerre froide, l’Antarctique était l’un des rares endroits sur Terre où Russes et Américains pouvaient échanger leurs idées et mener ensemble des recherches scientifiques. L’Antarctique peut-elle encore être un lieu où le dialogue remplace la rivalité ?
T. S. : Je suis absolument convaincu que l’environnement unique de l’Antarctique, si riche en nature et en vie, et si particulier sur notre planète, fait que les considérations relatives à la position et aux valeurs de chaque pays sont secondaires. La priorité absolue, comme nous l’avons pratiquée au cours des cinquante dernières années d’activité scientifique sur le terrain, est vraiment de comprendre notre système climatique, d’observer la nature du point de vue de l’Antarctique et de la protéger.
Cela nous donne l’occasion de nous immerger véritablement, de collaborer et d’échanger des idées sur des questions scientifiques spécifiques qui nous concernent tous, car elles concernent l’avenir de cette planète que nous partageons.
Propos recueillis par Gabrielle Maréchaux.
Thomas Stocker est président de la Fondation Ice Memory.
13.01.2026 à 15:47
La façon dont on parle des initiatives écologiques menées sur le territoire français depuis 1980 raconte beaucoup de choses sur les imaginaires de la transition. Dans une étude publiée par l’Agence de la transition écologique, l’Ademe, en 2025, nous montrons, avec l’appui de la linguistique, comment certains narratifs peuvent devenir de véritables leviers d’action concrète.
La question des récits et des narratifs qu’ils mobilisent est de plus en plus présente dans les discussions sur la transition socio-environnementale. Et cela, parfois jusqu’au « narrative washing », qui revient à masquer l’inaction à l’aide d’une belle histoire. Une étude que j’ai coordonnée pour l’Ademe, publiée en octobre 2025, montre pourtant que les récits jouent un rôle pivot dans les initiatives de transition écologique en France.
L’intérêt pour les récits n’est pas nouveau du côté de l’Ademe, qui a déjà soutenu plusieurs travaux sur le sujet et notamment sur la question des imaginaires de la transition écologique.
Ce qui est nouveau, en revanche, c’est d’avoir étudié ces récits sous un angle linguistique. Ainsi, nous avons constitué un corpus de textes, puis en avons étudié la lexicométrie (c’est-à-dire, l’étude quantitative du lexique). Enfin, nous avons procédé à une analyse de discours.
Concrètement, cela signifie que nous avons rassemblé des textes portant sur des initiatives de transition écologique et les avons étudiés de manière statistique (nombre d’occurrences, sens des mots…), afin de cerner les grands thèmes qui les traversent. Cette approche a été déclinée sur un corpus textuel (comment les acteurs parlent d’eux-mêmes, comment leurs partenaires en parlent, comment les médias et les citoyens les diffusent…) portant sur 559 initiatives menées entre 1980 et 2020 sur tout le territoire, y compris ultramarin. Bien sûr, la France a totalisé beaucoup plus d’initiatives sur la période, mais une sélection a dû être opérée pour nourrir l’analyse.
À la clé, un inventaire des récits écologiques ainsi mis en circulation, qui permet de comprendre comment les discours des uns et des autres se sont approprié les enjeux de transition écologique et quelles sont les dimensions clés mobilisées par les initiatives les plus emblématiques.
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Les résultats de l’étude montrent la grande diversité des initiatives, avec de réelles différences en fonction des formes juridiques porteuses (entreprises, associations, collectivités, etc.), des secteurs d’activité, mais aussi des territoires.
Dans ce cadre, nous nous sommes intéressés aux récits dits « emblématiques ». Par là, on entend : uniquement les récits traitant d’actions concrètes, incarnés par des acteurs clés et créateurs d’imaginaires capables de transformer les représentations qui circulent dans la société. Les récits étudiés ne sont donc donc pas des narratifs imaginaires et vaporeux déconnectés de toute réalité socio-économique.
En France hexagonale, les territoires regroupant le plus d’initiatives emblématiques sont ainsi :
soit des territoires avec de grandes villes fortement engagées (Rennes, Nantes ou Toulouse, par exemple),
des territoires ayant connu des crises socio-économiques fortes (comme le Nord et le Pas-de-Calais),
ou encore des territoires ayant un fort attachement linguistique et culturel (Pays basque, Corse, ou Bretagne). On retrouve également cette spécificité sur plusieurs territoires ultramarins, comme Mayotte, La Réunion ou la Guyane.
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Au sein des 559 initiatives étudiées, 11 thèmes transcendent les territoires et les domaines d’activité socioprofessionnels. Ils sont mobilisés dans les récits pour raconter les différentes manières de s’engager pour la transition écologique en France. Nous les avons identifiés grâce au logiciel Iramuteq.
Le réemploi (couleur orange, en bas à gauche), une thématique importante, apparaît comme légèrement déconnectée des autres. En cause, l’orientation historique de ce modèle, lié au secteur de l’économie sociale et solidaire ainsi que le modèle d’insertion qu’il promeut. Le plus souvent, la gestion de la seconde main est effectuée par des associations qui accompagnent des personnes éloignées de l’emploi (par exemple Emmaüs).
Ceci montre que le modèle de réemploi obéit à une logique propre, plus ancienne et non directement liée à la prise de conscience plus récente de la nécessité d’une transition écologique. En d’autres termes, le secteur du réemploi a d’abord eu une vocation sociale, avant de mettre en avant plus distinctement son orientation écologique, d’où son isolement sur le graphe. Ainsi, associer des publics en situation d’exclusion au traitement d’objets eux-mêmes exclus du marché interroge sur les imaginaires qui traversent le modèle de réemploi et la précarité en général. En réalité, cette double exclusion peut expliquer la déconnexion relative par rapport aux autres thèmes de récit, plus explicitement centrés sur la transition environnementale que sur la dimension sociale.
En haut à gauche, les dimensions de convivialité, d’interaction humaine (couleur bleu foncé) et d’alimentation (en gris) sont liées. Ce marqueur illustre le besoin de retrouver une logique de « bons moments ». Celle-ci lie la consommation de produits alimentaires vertueux au besoin de se retrouver ensemble dans une logique hédonique. Les initiatives présentées par ces récits fonctionnent sur un rythme événementiel et s’appuient sur le besoin de créer des temps d’échange, de partage et de vie sociale.
Sur la partie droite, on distingue le besoin d’inscription territoriale (couleur rose), la question de l’agriculture vertueuse (en rose-violet), les enjeux de financement et d’énergie (en rouge), et enfin la dimension éducative (bleu-vert clair). Ces thèmes constituent autant de manières de mobiliser concrètement la transition avec une dimension territoriale : modèle économique, inscription locale en lien avec les projets des collectivités, sensibilisation des populations, modèles de production énergétique et agricole à réinventer…
Au centre du schéma, enfin, on retrouve les éléments pivots desquels s’articulent toutes les thématiques des récits : l’insertion et l’emploi. Ceci montre que les récits de la transition écologiques ne sont pas nécessairement utopiques : le réalisme économique et social des modèles socio-environnementaux est crucial pour créer du dynamisme économique et de l’emploi.
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Pour ce qui est des domaines d’activité des initiatives étudiées, on remarque une légère prédominance de l’innovation sociale, qui regroupe notamment les tiers-lieux et écolieux, et plus généralement les espaces qui tentent de réinventer des modalités économiques et sociale. En deuxième position, on retrouve l’économie circulaire et le réemploi, puis les activités agricoles et alimentaires, et enfin l’engagement d’acteurs publics locaux et des collectivités.
Étonnamment, on remarque que les métiers spécifiquement liés à l’environnement et à la biodiversité (en tant que secteurs d’activité économique) sont minoritaires parmi les 559 initiatives. Pourtant, le graphe ci-dessous montre qu’il s’agit du premier sujet mobilisé par les récits d’initiatives emblématiques.
Ainsi, si l’environnement n’est pas toujours porteur lorsqu’il est en première ligne des initiatives, il est systématiquement associé aux initiatives comme élément d’accompagnement ou d’amplification.
Afin de permettre une analyse du corpus la plus fine possible, plusieurs paramètres ont été définis dans le logiciel d’analyse pour représenter des informations récurrentes qui constituent de véritables « variables » des récits. Il s’agit de la date de création de l’initiative, de sa région, son département, le type de territoire, la forme juridique, le métier principal, le ou les objets de l’activité, le nom de l’activité…
En n’affichant que ces grandes catégories de variables, le graphe livre de nouveaux résultats. Par exemple, on remarque que le récit de convivialité semble prédominer en région Bretagne et concerne tout particulièrement les tiers-lieux.
Citons quelques-uns de ces tiers-lieux, visibles sur le graphe : la Manufacture des Capucins dans l’Eure, la Maison Glaz dans le Morbihan, ou encore la Maison du Colonel à Amiens. Cela ne signifie pas que la convivialité soit le seul récit porté par les initiatives étudiées, mais que ces tiers-lieux constituent, en termes de narratif, des moteurs nationaux pour associer la dimension de la convivialité à celle de la transition écologique.
Cette présentation des résultats met en avant d’autres initiatives locales, comme la commune alsacienne de Muttersholtz pour ce qui est de la transition énergétique, l’association réunionnaise Reutiliz pour l’économie circulaire, ou encore le CERDD, Centre ressource du développement durable dans les Hauts-de-France pour l’attachement au territoire.
Ainsi, parmi les grands enseignements de cette étude, on remarque que les récits de transition écologique en France reposent sur trois piliers :
l’attachement au territoire et à ses réalités locales,
le besoin de liens sociaux pour créer de l’engagement convivial et désirable autour de la transition,
et la stimulation d’une véritable transformation culturelle des modes de vie et des comportements.
Ces récits sont précieux pour inciter à l’optimisme en ces temps de backlash écologique. Mais cette étude laisse une question en suspens : les récits qui sous-tendent la transition écologique sont-ils comparables ailleurs dans le monde ? Adopter une approche comparative entre différents pays permettrait d’identifier les leviers communs sur lesquels s’appuyer en priorité.
L'étude décrite dans cet article a été co-financée par l'Agence de la transition écologique (Ademe).
12.01.2026 à 15:53

L’écrivain anglais J. R. R. Tolkien (1892-1973) était un cartographe de l’imaginaire. Dans le Seigneur des anneaux (1954-1955), il invente un monde dans lequel la frontière entre humanité et animalité est floue. Ses cartes de la Terre du Milieu construisent la cohérence spatiale et la densité narrative de la quête de la Communauté de l’anneau. Montagnes, forêts, rivières y constituent tantôt des épreuves spatiales, tantôt des espaces protecteurs ou de refuge. La géographie y structure le récit et façonne la fiction.
Les mondes imaginaires sont performatifs. Ils se nourrissent du réel dans une projection fictionnelle tout en l’interrogeant. Le Seigneur des anneaux n’y fait pas exception, nous invitant à réfléchir à nos liens avec la nature, à reconnaître sa valeur intrinsèque et à dépasser une conception dualiste opposant nature et culture, ne lui accordant qu’une valeur d’usage ou de ressource, à nous engager dans une éthique environnementale.
En suivant la Communauté, métissée, sur les chemins, parfois de traverse, les menant vers le mont Destin, nous sommes confrontés à différentes manières d’habiter et de transformer la nature : utopies rurales, zones industrieuses, refuges écologiques et lieux symboliques où des choix engagent l’avenir du monde. La fiction devient un outil pour questionner le réel, interroger nos pratiques et réfléchir aux enjeux environnementaux contemporains dans une ère désormais anthropocénique.
La Comté repose sur un système agraire vivrier de polycultures fondé sur de petites exploitations familiales où le tabac réputé n’est que peu exporté. Les Hobbits vivent en autarcie et habitent littéralement une nature jardinée, dans des terriers. Le bocage, les prairies forment un maillage qui limite l’érosion et protège la biodiversité et organisent un territoire où nature et société coexistent harmonieusement. Cet idéal préindustriel s’éteint peu à peu dans le monde occidental moderne où une agriculture intensive et centralisée s’est imposée pour devenir norme sur un territoire remembré.
La forêt de Fangorn, elle, représente une nature qui résiste à la manière d’une zone à défendre (ZAD). Les Ents, gestionnaires du peuplement forestier, incarnent des arbres doués de parole, capables de révolte. Ils refusent la domination humaine fermant les sentiers d’accès avant de s’engager dans une guerre contre l’industrialisation menée par Saroumane en Isengard. Le chantier stoppé de l’autoroute A69 témoigne de la façon dont la nature peut parfois aujourd’hui par elle-même poser des limites aux projets d’aménagement voulus par l’humain.
La Lothlórien, enfin, symbolise une écotopie, un espace préservé du temps et des pressions humaines, où nature, société et spiritualité vivent en harmonie. La réserve intégrale de la forêt de la Massane, les forêts « sacrées » d’Afrique de l’Ouest ou celles du nord de la Grèce (massif du Pindes) font écho à cet idéal. Pensées comme des écosystèmes dont les dynamiques naturelles sont respectées et où l’intervention humaine contrôlée se fait discrète, elles permettent d’observer et de suivre les espèces, la régénération spontanée des habitats et leur résilience. Mais à l’image de la Lothlórien, un tel système de gestion reste spatialement rare, fragile. Il nécessite de construire la nature comme bien commun dont l’accès et l’usage sont acceptés par les communautés qui cohabitent avec ces espaces forestiers.
Ces trois types de territoires montrent qu’habiter le monde n’est pas simplement occuper, encore moins s’approprier, un espace de nature mais engager un dialogue avec lui, considérer qu’il a une valeur par lui-même, juste parce qu’il existe, et pas uniquement en tant que ressource. Il s’agit alors de cohabiter dans des interactions où chaque existant prend soin de l’autre.
La transformation des espaces de nature, comme le montre Tolkien, peut aussi répondre à une logique d’exploitation intensive, la nature offrant des ressources permettant d’asseoir la domination des humains sur la nature comme sur d’autres humains. Il ne s’agit plus d’envisager une cohabitation être humain/nature mais d’asservir la nature par la technique.
Isengard, le territoire de Saroumane au sud des monts Brumeux, contrôlé par la tour d’Orthanc, incarne la transformation radicale du milieu par et pour l’industrie ; une industrie dont la production d’Orques hybrides, sorte de transhumanisme appliqué à la sauvagerie, vise à renforcer le pouvoir de Saroumane et construire son armée pour prendre le contrôle d’autres territoires. La forêt est rasée, les fleuves détournés, le paysage mécanisé, dans l’unique but d’alimenter l’industrie. Les champs d’exploitation des schistes bitumineux en Amérique du Nord montrent à quel point l’exploitation de la nature peut détruire des paysages, polluer une nature qui devient impropre et dont les fonctions et services écosystémiques sont détruits).
La Moria, ancien royaume florissant du peuple Nain, est l’exemple de l’issue létale de la surexploitation d’une ressource naturelle. Si le mithril, minerai rare de très grande valeur a construit la puissance du royaume Nain, son exploitation sans cesse plus intense, vidant les profondeurs de la terre, va conduire à l’effondrement de la civilisation et à l’abandon de la Moria. Ce territoire minier en déshérence fait écho aux paysages des régions du Donbass par exemple, qui conservent aujourd’hui encore les traces visibles de décennies d’extraction charbonnière : galeries effondrées, sols instables et villes partiellement abandonnées.
On trouve enfin chez Tolkien une mise en scène d’espaces qui représentent des lieux de bascule pour l’intrigue et l’avenir du monde, en l’occurrence la Terre du Milieu.
Le « bourg-pont » de Bree, zone frontière matérialisée par une large rivière, marque la limite entre l’univers encore protégé, presque fermé, de la Comté et les territoires marchands de l’est, ouverts et instables. Mais Bree est aussi un carrefour dynamique, lieu d’échanges où circulent et se rencontrent des personnes, des biens et des récits. Un carrefour et une frontière où toutefois la tension et la surveillance de toutes les mobilités sont fortes.
Lieu de transition, symbolisant à la fois ouverture et fermeture territoriales, Bree est un point de bascule dans le récit où convergent et se confrontent des personnages clés de l’intrigue (les Hobbits, Aragorn, les cavaliers noirs de Sauron), les figures du Bien et du Mal autour desquelles vont se jouer l’avenir de la Terre du Milieu. Comme Bree, Calais est un point de friction entre un espace fermé (les frontières britanniques) et un espace ouvert où s’entremêlent société locale, logiques nationales et transnationales, mais où les circulations sont de plus en plus contrôlées.
Enfin, la montagne du Destin, volcan actif, incarne le lieu de rupture ultime, celui où le choix d’un individu, garder l’anneau pour lui seul dans un désir de pouvoir total ou accepter de le détruire, a des conséquences majeures pour toute la Terre du Milieu. Certains espaces jouent un rôle similaire sur notre terre. La fonte du permafrost sibérien ou de l’inlandsis antarctique pourrait libérer d’immenses quantités de carbone pour l’un, d’eau douce pour l’autre, accélérant le dérèglement climatique et la submersion de terres habitées.
Ces lieux où des actions localisées peuvent déclencher des effets systémiques globaux, au-delà de tout contrôle, concentrent ainsi des enjeux critiques, écologiques, géopolitiques ou symboliques.
La fiction constitue un puissant vecteur de réflexion quant à notre responsabilité collective dans la gestion de la nature, quant à nos choix éthiques et politiques dans la manière d’habiter la Terre en tant que bien commun et ainsi éviter d’atteindre un point de bascule qui sera celui d’un non-retour.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.