Version smartphones allégée
🟥 Accueil 🟨 Médias 🟦 International
Lien du flux RSS
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ les 25 dernières parutions

17.01.2026 à 13:12

Les États-Unis ont passé des décennies à faire pression pour mettre la main sur le pétrole vénézuélien

James Trapani, Associate Lecturer of History and International Relations, Western Sydney University
img
Hugo Chavez et Nicolas Maduro ont longtemps résisté aux tentatives des États-Unis d’influencer la politique vénézuélienne et d’exercer le contrôle de ses réserves pétrolières.
Texte intégral (2315 mots)
En 2007, Hugo Chavez affirmait que « le pétrole appartient à tous les Vénézuéliens ». Luisarismendi/Shutterstock

Hugo Chavez et Nicolas Maduro ont longtemps résisté aux tentatives des États-Unis d’exercer le contrôle des réserves pétrolières du Venezuela. Car ce pays d’Amérique du Sud, ayant joué un rôle clé dans la création de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), possède plus de 300 milliards de barils de pétrole.


Après que les forces spéciales des États-Unis ont fait irruption à Caracas pour exfiltrer le président vénézuélien Nicolas Maduro et renverser son gouvernement, Donald Trump déclare que les États-Unis vont désormais « diriger le Venezuela » , y compris ses abondantes ressources pétrolières.

Les entreprises états-uniennes sont prêtes à investir des milliards pour moderniser les infrastructures pétrolières vénézuéliennes en ruine, a-t-il dit, et « commencer à faire de l’argent pour le pays ». Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole mondiales – devançant l’Arabie saoudite – avec 303 milliards de barils, soit environ 20 % des réserves mondiales.

Si cela se réalise – et c’est un très grand « si » –, cela marquerait la fin d’une relation conflictuelle qui a commencé il y a près de trente ans.

Oui, l’action militaire de l’administration Trump au Venezuela a été à bien des égards sans précédent. Mais cela n’est pas surprenant, compte tenu de l’immense richesse pétrolière du pays et des relations historiques entre les États-Unis et le Venezuela, sous les mandats de l’ancien président Hugo Chavez et ceux de Nicolas Maduro.

Une longue histoire d’investissement états-unien

Le Venezuela est une république d’environ 30 millions d’habitants située sur la côte nord de l’Amérique du Sud, soit environ deux fois la taille de la Californie. Pendant une grande partie du début du XXᵉ siècle, il était considéré comme le pays le plus riche d’Amérique du Sud en raison de ses réserves pétrolières.

Les entreprises étrangères, y compris les états-uniennes, ont beaucoup investi dans la croissance du pétrole vénézuélien et joué un rôle important dans sa politique. Face à l’opposition de l’Oncle Sam, les dirigeants vénézuéliens ont commencé à exercer un contrôle accru sur leur principale ressource d’exportation. Le Venezuela a joué un rôle clé dans la création de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) en 1960, et a nationalisé une grande partie de son industrie pétrolière en 1976 (sous la présidence de Carlos Andrés Pérez, ndlr).

Cela a eu un impact négatif sur des entreprises comme ExxonMobil et a alimenté les récentes affirmations de l’administration Trump selon lesquelles le Venezuela aurait « volé » le pétrole américain.

Mais la plupart des Vénézuéliens ne profitent pas de cette prospérité économique. La mauvaise gestion de l’industrie pétrolière conduit à une crise de la dette et à l’intervention du Fonds monétaire international (FMI) en 1988. Des manifestations éclatent à Caracas en février 1989 et le gouvernement (du président Pérez qui vient d’être réélu, ndlr) envoie l’armée pour écraser le soulèvement. On estime que 300 personnes sont tuées, mais le nombre de morts pourrait être dix fois plus élevé.

Par la suite, la société vénézuélienne se divise davantage entre les riches, qui veulent travailler avec les États-Unis, et la classe ouvrière, qui cherche à obtenir l’autonomie vis-à-vis des États-Unis. Cette division définit la politique vénézuélienne depuis lors.

L’ascension de Chavez au pouvoir

Hugo Chavez débute sa carrière comme officier militaire. Au début des années 1980, il fonde le Mouvement révolutionnaire bolivarien-200 au sein de l’armée et donne des conférences passionnées contre le gouvernement.

Puis, après les émeutes de 1989, Chavez planifie le renversement du gouvernement vénézuélien. En février 1992, il organise un coup d’État, raté, contre le président pro-américain Carlos Andrés Pérez. Pendant son emprisonnement, son parti organise une autre tentative de coup d’État qui échoue également. Chavez est condamné à deux ans de prison, mais devient le principal candidat à la présidence en 1998, réunissant les courants socialistes révolutionnaires.

Hugo Chavez devient un géant de la politique vénézuélienne et latino-américaine. Sa révolution évoque la mémoire de Simon Bolívar (1783-1830), le grand libérateur de l’Amérique du Sud face au colonialisme espagnol. Non seulement Chavez est populaire au Venezuela pour son utilisation des revenus pétroliers, subventionnant les programmes gouvernementaux en matière d’alimentation, de santé et d’éducation, mais il est respecté, grâce à sa générosité, par des régimes partageant les mêmes idées dans la région.

Plus particulièrement, Hugo Chavez fournit à Cuba des milliards de dollars de pétrole en échange de dizaines de milliers de médecins cubains travaillant dans des cliniques de santé vénézuéliennes. Il établit un précédent en s’opposant aux États-Unis et au FMI lors des forums mondiaux, appelant le président états-unien de l’époque George W. Bush « le diable » à l’Assemblée générale de l’ONU en 2006.

Les États-Unis accusés d’avoir fomenté un coup d’État

Sans surprise, les États-Unis n’étaient pas fans d’Hugo Chavez.

Après que des centaines de milliers de manifestants de l’opposition descendent dans la rue en avril 2002, Chavez est brièvement renversé lors d’un coup d’État par des officiers militaires dissidents et des figures de l’opposition. Ces derniers installent un nouveau président, l’homme d’affaires Pedro Carmona. Chavez est arrêté, l’administration Bush reconnaît Carmona comme président, et le New York Times célébre la chute d’un « dictateur en devenir ».

Chavez revient au pouvoir seulement deux jours plus tard, grâce à des légions de partisans qui remplissent les rues. L’administration Bush doit se justifier pour son possible rôle dans le coup d’État avorté.

Bien que les États-Unis nient toute implication, les allégations persistent pendant des années sur le fait que Washington ait eu connaissance au préalable du coup d’État et ait tacitement soutenu sa destitution. En 2004, des documents nouvellement classifiés montrent que la CIA était au courant du complot, et il n’est pas clair dans quelle mesure les responsables des États-Unis ont prévenu Chavez.

La pression américaine continue sur Maduro

Nicolas Maduro, syndicaliste, est élu à l’Assemblée nationale en 2000 et rejoint le cercle rapproché de Hugo Chavez. Il accède au poste de vice-président en 2012 et, après la mort de Chavez l’année suivante, remporte sa première élection avec une courte avance.

Maduro n’est pas Chavez. Il ne bénéficie pas du même niveau de soutien parmi la classe ouvrière, l’armée ou dans son pays. La situation économique du Venezuela se détériore et l’inflation explose.

Nicolas Maduro en 2017. StringerAL/Shutterstock

Les administrations états-uniennes successives continuent d’exercer des pressions sur Nicolas Maduro. Le Venezuela subit des sanctions à la fois sous la présidence de Barack Obama et lors de la première présidence Trump. Les États-Unis et leurs alliés refusent de reconnaître la victoire de Maduro lors des élections de 2018 et de nouveau en 2024.

Isolé d’une grande partie du monde, le gouvernement de Nicolas Maduro devient dépendant de la vente de pétrole à la Chine.

Maduro affirme avoir déjoué plusieurs tentatives de coups d’État et d’assassinats impliquant les États-Unis et l’opposition intérieure, notamment en avril 2019 et en mai 2020 durant le premier mandat de Trump.

Les responsables états-uniens nient toute implication dans tous les complots potentiels ; les rapports n’ont également trouvé aucune preuve de l’implication américaine dans le coup d’État raté de 2020.

Aujourd’hui, Donald Trump a réussi à évincer Nicolas Maduro dans une opération bien plus audacieuse, sans aucune tentative de déni. Il reste à voir comment les Vénézuéliens et les autres nations latino-américaines réagiront aux actions états-uniennes, mais une chose est certaine : l’implication américaine dans la politique vénézuélienne continuera tant qu’elle aura des intérêts financiers dans le pays.

The Conversation

James Trapani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.01.2026 à 14:58

Avant le pétrole vénézuelien, il y a eu les bananes du Guatemala…

Aaron Coy Moulton, Associate Professor of Latin American History, Stephen F. Austin State University
img
L’éviction de Jacobo Árbenz au Guatemala en 1954 rappelle que l’usage de la force américaine en Amérique latine n’est pas nouveau. Mais les méthodes, elles, ont changé.
Texte intégral (2645 mots)

Dans les années 1950 déjà, les États-Unis intervenaient contre un gouvernement démocratiquement élu au nom d’une menace idéologique, tout en protégeant des intérêts économiques majeurs. Mais si les ressorts se ressemblent, les méthodes et le degré de transparence ont profondément changé.


Dans la foulée de la frappe militaire américaine qui a conduit à l’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro le 3 janvier 2026, l’administration Trump a surtout affiché son ambition d’obtenir un accès sans entrave au pétrole du Venezuela, reléguant au second plan des objectifs plus classiques de politique étrangère comme la lutte contre le trafic de drogue ou le soutien à la démocratie et à la stabilité régionale.

Lors de sa première conférence de presse après l’opération, le président Donald Trump a ainsi affirmé que les compagnies pétrolières avaint un rôle important à jouer et que les revenus du pétrole contribueraient à financer toute nouvelle intervention au Venezuela.

Peu après, les animateurs de « Fox & Friends » ont interpelé Trump sur ces prévisions :

« Nous avons les plus grandes compagnies pétrolières du monde », a répondu Trump, « les plus importantes, les meilleures, et nous allons y être très fortement impliqués ».

En tant qu’historien des relations entre les États-Unis et l’Amérique latine, je ne suis pas surpris de voir le pétrole, ou toute autre ressource, jouer un rôle dans la politique américaine à l’égard de la région. Ce qui m’a en revanche frappé, c’est la franchise avec laquelle l’administration Trump reconnaît le rôle déterminant du pétrole dans sa politique envers le Venezuela.

Comme je l’ai détaillé dans mon livre paru en 2026, Caribbean Blood Pacts: Guatemala and the Cold War Struggle for Freedom (NDT : livre non traduit en français), les interventions militaires américaines en Amérique latine ont, pour l’essentiel, été menées de manière clandestine. Et lorsque les États-Unis ont orchestré le coup d’État qui a renversé le président démocratiquement élu du Guatemala en 1954, ils ont dissimulé le rôle qu’avaient joué les considérations économiques dans cette opération.

Un « poulpe » puissant

Au début des années 1950, le Guatemala était devenu l’une des principaux fournisseurs de bananes pour les Américains, comme c’est d'ailleurs toujours le cas aujourd’hui.

La United Fruit Company possédait alors plus de 220 000 hectares de terres guatémaltèques, en grande partie grâce aux accords conclus avec les dictatures précédentes. Ces propriétés reposaient sur le travail intensif d’ouvriers agricoles pauvres, souvent chassés de leurs terres traditionnelles. Leur rémunération était rarement stable, et ils subissaient régulièrement des licenciements et des baisses de salaire.

Basée à Boston, cette multinationale a tissé des liens avec des dictateurs et des responsables locaux en Amérique centrale, dans de nombreuses îles des Caraïbes et dans certaines régions d’Amérique du Sud afin d’acquérir d’immenses domaines destinés aux chemins de fer et aux plantations de bananes.

Les populations locales la surnommaient le « pulpo » – « poulpe » en espagnol – car l’entreprise semblait intervenir dans la structuration de la vie politique, de l'économie et de la vie quotidienne de la région. En Colombie, le gouvernement a par exemple brutalement réprimé une grève des travailleurs de la United Fruit en 1928, faisant des centaines de morts. Cet épisode sanglant de l’histoire colombienne a d'ailleurs servi de base factuelle à une intrigue secondaire de « Cent ans de solitude », le roman épique de Gabriel García Márquez, lauréat du prix Nobel de littérature en 1982.

L’influence apparemment sans limites de l’entreprise dans les pays où elle opérait a nourri le stéréotype des nations d’Amérique centrale comme des « républiques bananières ».

United Fruit possédait notamment la marque de bananes Chiquita, qu’elle a largement promue, y compris à travers cette publicité produite dans les années 1940.

La révolution démocratique guatémaltèque

Au Guatemala, pays historiquement marqué par des inégalités extrêmes, une vaste coalition s’est formée en 1944 pour renverser la dictature répressive lors d’un soulèvement populaire. Inspirée par les idéaux antifascistes de la Seconde Guerre mondiale, cette coalition ambitionnait de démocratiser le pays et de rendre son économie plus équitable.

Après des décennies de répression, les nouveaux dirigeants ont offert à de nombreux Guatémaltèques leur premier contact avec la démocratie. Sous la présidence de Juan José Arévalo, élu démocratiquement et en fonction de 1945 à 1951, le gouvernement a mis en place de nouvelles protections sociales ainsi qu’un code du travail légalisant la création et l’adhésion à des syndicats, et instaurant la journée de travail de huit heures.

En 1951, lui a succédé Jacobo Árbenz, lui aussi président démocratiquement élu.

Sous Árbenz, le Guatemala a mis en œuvre en 1952 un vaste programme de réforme agraire, attribuant des parcelles non exploitées aux ouvriers agricoles sans terre. Le gouvernement guatémaltèque affirmait que ces politiques permettraient de bâtir une société plus équitable pour la majorité indigène et pauvre du pays.

United Fruit a dénoncé ces réformes comme le produit d’une conspiration mondiale. L’entreprise affirmait que la majorité des syndicats du pays étaient contrôlés par des communistes mexicains et soviétiques, et présentait la réforme agraire comme une manœuvre visant à détruire le capitalisme.

Pression sur le Congrès pour une intervention

Au Guatemala, United Fruit a cherché à rallier le gouvernement américain à son combat contre les politiques menées par Árbenz. Si ses dirigeants se plaignaient bien du fait que les réformes guatémaltèques nuisaient à ses investissements financiers et alourdissaient ses coûts de main-d’œuvre, ils présentaient aussi toute entrave à leurs activités comme faisant partie d’un vaste complot communiste.

L’entreprise a mené l'offensive à travers une campagne publicitaire aux États-Unis et en exploitant la paranoïa anticommuniste dominante de l’époque.

Dès 1945, les dirigeants de la United Fruit Company ont commencé à rencontrer des responsables de l’administration Truman. Malgré le soutien d’ambassadeurs favorables à leur cause, le gouvernement américain ne semblait pas disposé à intervenir directement dans les affaires guatémaltèques. L’entreprise s’est alors tournée vers le Congrès, recrutant les lobbyistes Thomas Corcoran et Robert La Follette Jr., ancien sénateur, pour leurs réseaux politiques.

Dès le départ, Corcoran et La Follette ont fait pression auprès des républicains comme des démocrates, dans les deux chambres du Congrès, contre les politiques guatémaltèques – non pas en les présentant comme une menace pour les intérêts commerciaux de United Fruit, mais comme les éléments d’un complot communiste visant à détruire le capitalisme et les États-Unis.

Les efforts de la compagnie bananière ont porté leurs fruits en février 1949, lorsque plusieurs membres du Congrès ont dénoncé les réformes du droit du travail au Guatemala comme étant d’inspiration communiste. Le sénateur Claude Pepper a qualifié le code du travail de texte « manifestement et intentionnellement discriminatoire à l’égard de cette entreprise américaine » et d’« une mitrailleuse pointée sur la tête » de la United Fruit Company.

Deux jours plus tard, le membre de la Chambre des représentants John McCormack a repris mot pour mot cette déclaration, utilisant exactement les mêmes termes pour dénoncer les réformes. Les sénateurs Henry Cabot Lodge Jr., Lister Hill et le représentant Mike Mansfield ont eux aussi pris position publiquement, en reprenant les éléments de langage figurant dans les notes internes de la United Fruit.

Aucun élu n’a prononcé un mot sur les bananes.

Lobbying et campagnes de propagande

Ce travail de lobbying, nourri par la rhétorique anticommuniste, a culminé cinq ans plus tard, lorsque le gouvernement américain a orchestré un coup d’État qui a renversé Árbenz lors d’une opération clandestine.

L’opération a débuté en 1953, lorsque l’administration Eisenhower a autorisé la CIA à lancer une campagne de guerre psychologique destinée à manipuler l’armée guatémaltèque afin de renverser le gouvernement démocratiquement élu. Des agents de la CIA ont alors soudoyé des membres de l’armée guatémaltèque tandis que des émissions de radio anticommunistes étaient diffusées et un discours, porté par les religieux et dénonçant un prétendu projet communiste visant à détruire l’Église catholique du pays, se propageait dans tout le Guatemala.

Parallèlement, les États-Unis ont armé des organisations antigouvernementales à l’intérieur du Guatemala et dans les pays voisins afin de saper davantage encore le moral du gouvernement Árbenz. La United Fruit a également fait appel au pionnier des relations publiques Edward Bernays pour diffuser sa propagande, non pas au Guatemala mais aux États-Unis. Bernays fournissait aux journalistes américains des rapports et des textes présentant le pays d’Amérique centrale comme une marionnette de l’Union soviétique.

Ces documents, dont un film intitulé « Why the Kremlin Hates Bananas », ont circulé grâce à des médias complaisants et à des membres du Congrès complices.

La volonté de la United Fruit de renverser le gouvernement démocratiquement élu du Guatemala a été renforcée par ce film de propagande anticommuniste.

Détruire la révolution

En définitive – et les archives le démontrent –, l’action de la CIA a conduit des officiers de l’armée à renverser les dirigeants élus et à installer un régime plus favorable aux États-Unis, dirigé par Carlos Castillo Armas. Des Guatémaltèques opposés aux réformes ont massacré des responsables syndicaux, des responsables politiques et d’autres soutiens d’Árbenz et Arévalo. Selon des rapports officiels, au moins quarante-huit personnes sont mortes dans l’immédiat après-coup, tandis que des récits locaux font état de centaines de morts supplémentaires.

Pendant des décennies, le Guatemala s'est retrouvé aux mains de régimes militaires. De dictateur en dictateur, le pouvoir a réprimé brutalement toute opposition et instauré un climat de peur. Ces conditions ont contribué à des vagues d’émigration, comprenant d’innombrables réfugiés, mais aussi certains membres de gangs transnationaux.

Le retour de bâton

Afin d’étayer l’idée selon laquelle ce qui s’était produit au Guatemala n’avait rien à voir avec les bananes — conformément au discours de propagande de l’entreprise — l’administration Eisenhower a autorisé une procédure antitrust contre United Fruit, procédure qui avait été temporairement suspendue pendant l’opération afin de ne pas attirer davantage l’attention sur la société.

Ce fut le premier revers d’une longue série qui allait conduire au démantèlement de la United Fruit Company au milieu des années 1980. Après une succession de fusions, d’acquisitions et de scissions, ne demeure finalement que l’omniprésent logo de Miss Chiquita, apposé sur les bananes vendues par l’entreprise.

Et, selon de nombreux spécialistes des relations internationales, le Guatemala ne s’est jamais remis de la destruction de son expérience démocratique, brisée sous la pression des intérêts privés.

The Conversation

Les recherches d’Aaron Coy Moulton ont bénéficié de financements du Truman Library Institute, de Phi Alpha Theta, de la Society for Historians of American Foreign Relations, du Roosevelt Institute, de l’Eisenhower Foundation, de la Massachusetts Historical Society, de la Bentley Historical Library, de l’American Philosophical Society, du Dirksen Congressional Center, de la Hoover Presidential Foundation et du Frances S. Summersell Center for the Study of the South.

15.01.2026 à 15:58

Comment les États-Unis pourraient-ils contribuer à achever le régime des mollahs ?

Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du Laboratoire interdisciplinaire sur les mutations des espaces économiques et politiques Paris-Saclay (LIMEEP-PS) et du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université
img
En Iran, Donald Trump pourrait s’inspirer du modèle afghan de la fin 2001 : Washington avait obtenu la chute des talibans en armant des groupes locaux et en les soutenant par une campagne de frappes aériennes.
Texte intégral (2136 mots)

Des frappes états-uniennes sur des cibles en Iran semblent possibles à ce stade, mais, en tout état de cause, une simple série de bombardements ne suffira pas à faire chuter le régime. L’option la plus efficace consisterait, pour Washington, à approvisionner en armes des groupes locaux, à commencer par ceux des Kurdes, et à les appuyer par une campagne aérienne. C’est ainsi que, il y a près de vingt-cinq ans, en Afghanistan, les Américains avaient soutenu leurs alliés locaux, qui avaient chassé les talibans et pris Kaboul. Il reste que plusieurs puissances régionales ne verraient pas d’un très bon œil une issue qui aboutirait à un net renforcement des Kurdes…


Alors que le régime des mollahs s’engage dans un massacre à huis clos de son propre peuple afin d’étouffer la révolution commencée dans le bazar de Téhéran le 28 décembre 2025, tous les observateurs guettent l’annonce d’une campagne de bombardements américains. La réussite spectaculaire de l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela le 3 janvier et les déclarations récentes de Donald Trump – le régime iranien sera « frappé très durement, là où ça fait mal » – semblent en effet plaider en ce sens. Trump pourrait profiter de l’extrême fragilité de la République islamique d’Iran pour lui porter le coup de grâce à en frappant les lieux de pouvoir, décapitant ainsi le régime.

Toutefois, cette perspective abondamment relayée dans la presse présente plusieurs écueils évidents : même si une campagne de bombardement pourrait « décapiter » le régime, on voit mal comment des frappes aériennes pourraient permettre au peuple désarmé de tenir tête aux milliers de pasdaran, la milice des Gardiens de la révolution, bras armé du régime, et des bassidji, forces paramilitaires estimées à 600 000 ou 700 000 combattants, qui massacrent aujourd’hui les manifestants pour écraser la révolution.

Seule une campagne de frappes très longue et massive, mobilisant sur la durée plusieurs centaines d’appareils, pourrait vraiment fragiliser ces milices au point de permettre aux civils, désarmés pour la majorité, de renverser un régime qui s’apparente de plus en plus à une dictature militaire. Or, les déclarations de Trump suggèrent pour l’instant une opération courte et spectaculaire et rien n’indique que les États-Unis veuillent s’impliquer dans une campagne de longue durée comme celles menées contre la Serbie lors de la guerre du Kosovo en 1999 ou contre les armées de Saddam Hussein au Koweït lors de la phase initiale de l’opération Tempête du désert en 1991. Un autre indice semble aller en ce sens : pour l’heure, la Maison Blanche n’a déployé aucun porte-avions au large du Golfe persique, ce qui réduit la masse d’appareils disponibles et semble confirmer l’hypothèse d’une offensive aérienne éclair sur le modèle de la guerre des douze jours de l’été dernier.

Dans ce contexte, on pourrait se demander si le type d’opération apparemment choisi par la Maison-Blanche est réellement de nature à renverser le régime. Quelles sont les autres options dont dispose Washington pour parvenir à cette fin ?

Armer les minorités en lutte contre le régime

Les rares vidéos qui nous parviennent de la répression menée par les pasdaran et leurs auxiliaires bassidji montrent à quel point le peuple iranien manque d’armes pour se défendre et pour renverser le régime aux abois.

Équiper matériellement la résistance iranienne semble donc davantage répondre aux demandes immédiates des manifestants qu’une campagne de bombardements qui détruirait certes les centres du pouvoir mais pas l’appareil sécuritaire et répressif qui maille tout le territoire iranien. Dans cette optique, les Américains pourraient décider d’équiper des groupes armés déjà existants et opérationnels en Iran parmi les minorités iraniennes : les Baloutches, les Azéris et les Kurdes sont en lutte pour l’autonomie contre Téhéran depuis des décennies et disposent de milices comme le PJAK kurde ou Jaish al-Adl baloutche qui, si elles étaient correctement équipées, pourraient tenir tête aux pasdaran.

Les Kurdes seraient, dans l’optique américaine, la minorité la plus intéressante, puisque les Kurdes iraniens pourraient s’appuyer sur les bases arrière que leur fournit le Kurdistan irakien – et ce, d’autant plus facilement que les Américains sont très présents dans cette région frontalière.

La base américaine d’Erbil pourrait servir de hub logistique pour équiper la résistance kurde iranienne depuis les provinces kurdes de l’Irak.

Situation de la ville d’Erbil, dans le nord de l’Irak, au Kurdistan irakien. Google Maps

Washington a récemment renforcé cette base pour lutter contre l’État islamique et y a déployé des unités d’élite, particulièrement la Delta Force et la 101e division aéroportée. Cette dernière unité possède une importante flotte d’hélicoptères CH-47 Chinook et UH-60 Blackhawk qui pourraient acheminer les armes depuis le carrefour d’Erbil jusqu’au Kurdistan iranien.

Sachant que les Kurdes ont joué un rôle très actif dans tous les mouvements de révolte contre le pouvoir des mollahs et notamment dans le mouvement « Femme, Vie, Liberté » en 2022, et que les Kurdes irakiens ont, ces derniers jours, largement fait part de leur soutien à leurs compatriotes iraniens, ce pari d’armer la minorité kurde pourrait s’avérer gagnant pour Washington.

Une guerre sur le modèle afghan ?

Dès lors, les Américains pourraient mener une guerre par proxy sur le sol de la République islamique, sans envoyer d’importants contingents au sol, conformément aux promesses électorales faites par Trump à sa base MAGA.

Les États-Unis pourraient effectuer une campagne de bombardements en soutien à leurs alliés locaux comme ils l’avaient fait contre le régime des talibans en Afghanistan après les attentats du 11 Septembre. Pendant les mois d’octobre et de novembre 2001, les Américains avaient soutenu la minorité tadjique, organisée autour de la milice rebelle l’Alliance du Nord, formée en 1992 par le commandant Massoud, par une campagne de bombardements ciblés et par l’envoi de forces spéciales capables de coordonner les bombardements et de coordonner les rebelles sur le terrain.

Il semble probable que les succès américains obtenus lors de cette première phase de la guerre d’Afghanistan constituent un modèle pour Trump : rappelons que Kaboul a été prise le 13 novembre 2001 par l’Alliance du Nord sans que les Américains ne déploient des contingents massifs au sol.

C’est bien l’occupation de l’Afghanistan dans un deuxième temps qui mobilisera beaucoup de troupes américaines, entraînera d’importantes pertes parmi ces militaires et se soldera par un échec cuisant. Fort de ce double enseignement, Trump pourrait soutenir les rebelles via des bombardements et l’envoi de forces spéciales, sans chercher à occuper l’Iran.

Une politique risquée… mais inévitable ?

Il reste que la mise en œuvre d’une telle stratégie expose à plusieurs risques de déstabilisation régionale, ce qui pourrait dissuader Washington d’armer massivement les minorités iraniennes.

Trump pourrait se montrer réceptif aux craintes des puissances régionales comme la Turquie ou la Syrie, qui ne veulent surtout pas voir une contagion sécessionniste se diffuser au Moyen-Orient. Il est probable d’Ankara ou Damas considéreraient le développement d’une guérilla kurde iranienne comme un danger nourrissant les velléités de leurs propres communautés kurdes.

De plus, les régimes autoritaires du Golfe comme l’Arabie saoudite ou le Qatar pourraient percevoir le succès de la révolution iranienne comme une menace pour le maintien de leurs propres systèmes, sachant notamment que l’Arabie est confrontée au mécontentement de la minorité chiite à l’est du pays, spécialement depuis le Printemps arabe et la révolte de Qatif en 2011.

Ces facteurs expliquent sans doute les hésitations de Trump ces jours derniers et le temps que prend Washington pour lancer ses frappes contre l’Iran. Cela dit, l’ampleur de la répression perpétrée par le régime de Téhéran est telle qu’un point de non-retour a sans doute été franchi et que la perspective d’une guerre civile entre les milices du régime et les franges les plus déterminées et les mieux équipés des révolutionnaires iraniens soit devenue presque inévitable. Fort ce constat, Washington pourrait accepter les risques qu’implique l’envoi d’armes en Iran et consentir à une opération armée plus longue que prévu, mais dont la perspective de gain reste énorme pour le président américain, lequel pourrait ainsi se prévaloir d’avoir apporté un appui décisif à une révolte populaire contre un ennemi déterminé des États-Unis et, aussi, de leur allié le plus proche dans la région, à savoir Israël.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

3 / 25
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
AlterQuebec
CETRI
ESSF
Inprecor
Journal des Alternatives
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview