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14.01.2026 à 16:23

Comment fonctionne l’hérédité ? Une nouvelle étude explore le rôle de l’épigénétique

Vincent Colot, Directeur de recherche, École normale supérieure (ENS) – PSL
Pierre Baduel, Chargé de recherche en génétique, École normale supérieure (ENS) – PSL
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On transmet à sa descendance ses gènes, son ADN. Mais certaines espèces peuvent également transmettre un autre type d’information, dite épigénétique, qui indique quels gènes peuvent ou non s’exprimer.
Texte intégral (2481 mots)

On transmet à sa descendance ses gènes, son ADN. Mais certaines espèces peuvent également transmettre un autre type d’information, dite épigénétique, qui indique quels gènes peuvent ou non s’exprimer. Une nouvelle étude parue dans Science explore les mécanismes qui permettent cette transmission chez les plantes.


Comment fonctionne l’hérédité ? Ou, en d’autres termes, par quels mécanismes moléculaires un organisme peut-il transmettre certaines caractéristiques à sa descendance via la reproduction sexuée ?

Depuis les années 1940, on sait que l’ADN porte l’information génétique transmise de génération en génération. Mais différentes observations chez les plantes indiquent que toutes les différences héritables observées entre individus, comme un retard de floraison ou un changement de la pigmentation du maïs, ne sont pas dues à des mutations de la séquence de l’ADN.

Dans notre étude publiée en novembre 2025 dans Science, nous montrons que l’épigénétique contribue, chez les plantes, aux différences héritables entre individus, notamment en réponse à des stress environnementaux comme la sécheresse.

Les modifications dites « épigénétiques » n’affectent pas la séquence de l’ADN proprement dite, mais plutôt sa capacité à favoriser ou non l’expression des gènes. Dans notre étude, nous élucidons certains des mécanismes par lesquels des modifications épigénétiques, en l’occurrence la méthylation de l’ADN (voir encadré), peuvent être transmises, chez les plantes, sur des dizaines de générations… ou au contraire être rapidement rétablies dans leur état initial.


À lire aussi : Épigénétique, inactivation du chromosome X et santé des femmes : conversation avec Edith Heard


Le mystère de la plante qui fleurissait tard

Arabidopsis thaliana est une plante que les scientifiques utilisent beaucoup, à tel point que l’on parle de « plante modèle ». Lorsqu’en 2000 un important retard de floraison a été observé dans une souche de laboratoire d’A. thaliana les recherches se sont naturellement d’abord concentrées sur l’identification de la mutation de la séquence d’ADN potentiellement responsable de ce retard. Or, aucune mutation n’a été identifiée en lien avec ce retard de floraison !… En cause : une perte de méthylation de l’ADN au niveau d’un gène, désigné FWA.

Qu’est-ce que la méthylation de l’ADN ?

  • On dit que l’ADN est méthylé lorsqu’il porte une modification chimique particulière : il s’agit d’un groupement chimique « méthyl- » ajouté dans le cycle de certaines bases (la cytosine, abbréviée C) de l’ADN.
  • Chez les plantes, la méthylation de l’ADN est le plus généralement inhibitrice, c’est-à-dire qu’elle limite l’expression des gènes avoisinants, lorsqu’elle est densément présente sur toutes les cytosines d’une région donnée.
  • Chez les mammifères, on ne trouve la méthylation de l’ADN que dans le contexte CG (une cytosine suivie d’une guanine) et elle est inhibitrice lorsqu’elle est présente sur des régions denses en CG, appelées îlots de CG.

Normalement, le gène FWA d’A. thaliana qui code un répresseur de la floraison est méthylé, ce qui le rend « silencieux », c’est-à-dire qu’il ne s’exprime pas. Dans la souche de laboratoire présentant un retard de floraison, la méthylation de ce gène a disparu – par accident ; le gène FWA est alors réactivé, ce qui conduit à retarder la floraison.

Or, cette perte de la méthylation de FWA est transmise de façon fidèle à la descendance sur au moins plusieurs dizaines de générations. Ceci explique l’hérédité du retard à la floraison… alors même que la séquence du gène FWA (et du reste du génome !) reste inchangée.

Pourquoi de telles observations chez les plantes et non chez les mammifères ?

Les mammifères, comme les plantes, utilisent la méthylation de l’ADN pour réguler l’expression des gènes (voir encadré plus haut). En revanche, il n’existe pas de caractères épigénétiques héritables chez les animaux dans la nature (bien qu’il y ait des exemples au laboratoire sur des séquences transgéniques de mammifères).


À lire aussi : Nous héritons de la génétique de nos parents, mais quid de l’épigénétique ?


La raison n’est pas encore clairement établie, mais la communauté scientifique soupçonne qu’il existe des différences dans la manière dont ces deux groupes d’organismes reprogramment la méthylation de l’ADN à chaque génération.

En effet, nous savons aujourd’hui que les mammifères, mais non les plantes, effacent et rétablissent de manière quasi totale la méthylation de l’ADN le long de leur génome à chaque génération. Ainsi donc, des altérations accidentelles de l’état de méthylation des séquences du génome seraient plus facilement héritables chez les plantes.

Bien que frappants, les exemples décrits jusqu’à présent d’une telle hérédité « épigénétique » (comme dans le cas de FWA) n’avaient pas permis d’établir les mécanismes régissant ce mode additionnel de transmission des caractères.

C’est à cette question que nous nous sommes attelés : en comparant systématiquement des lignées expérimentales et naturelles d’A. thaliana, nous avons obtenu une première démonstration formelle de l’ampleur de l’héritabilité épigénétique dans la nature (chez les plantes) et des mécanismes qui la régissent.

L’hérédité épigénétique dans nos lignées de laboratoire

Pour cela, nous avons d’abord exploité des lignées expérimentales d’A. thaliana générées et caractérisées depuis vingt ans par notre équipe et qui ne diffèrent que dans leurs états de méthylation de l’ADN le long du génome.

Plus précisément, nous avons intentionnellement localisé les différences de méthylation d’ADN au niveau d’« éléments transposables » ou « transposons » (voir encadré ci-dessous). En effet, les éléments transposables sont chez les plantes les cibles principales de la méthylation de l’ADN, qui limite ainsi leur activité mais peut également affecter l’activité des gènes avoisinants.

Qu’est-ce qu’un élément transposable ?

  • Les éléments transposables ou transposons sont des éléments génétiques qui ont la capacité de se déplacer le long du génome, soit _via_ un intermédiaire ARN (on parle dans ce cas de rétrotransposons), soit directement par excision et réinsertion (transposons à ADN).
  • De par leur capacité à se propager dans le génome, les éléments transposables représentent des fractions significatives de l’ADN des génomes eucaryotes (45 % chez l’humain, 85 % chez le maïs !). Cependant, la grande majorité des éléments transposables du génome sont des copies dérivées d’événements de transposition anciens et ont perdu toute capacité de mobilisation depuis, ce sont donc essentiellement des fossiles.
  • Lorsque les éléments transposables sont mobiles, les mutations qu’ils génèrent en s’insérant au sein ou à proximité des gènes ont souvent des effets majeurs. Par exemple, la mobilisation d’un transposon a été impliquée dans l’apparition spontanée de l’hémophilie de type A chez l’humain. Chez les plantes, les mutations causées par des éléments transposables ont été notamment exploitées en agriculture.
  • Les éléments transposables, mobiles ou non, sont le plus souvent maintenus dans un état épigénétique dit « répressif », notamment par la méthylation de l’ADN chez les plantes et les mammifères.

Nous avons ainsi montré pour 7 000 éléments transposables présents le long du génome d’A. thaliana qu’une perte de méthylation de l’ADN peut être héritée sur au moins une dizaine de générations, parfois jusqu’à 20… et sans doute beaucoup plus, mais pas infiniment néanmoins.

En étudiant en détail cette transmission épigénétique dans plus d’une centaine de lignées expérimentales, nous avons établi que plus un élément transposable est présent en grand nombre de copies dans le génome, plus il est la cible d’un contrôle épigénétique intense et, dès lors, plus rapidement la méthylation de l’ADN est restaurée sur cet élément lors de la reproduction sexuée.

Dans la nature

Fort de ces résultats, nous avons entrepris ensuite de chercher dans 700 lignées d’A. thaliana isolées dans la nature des pertes héritables de la méthylation de l’ADN de la même amplitude et sur les mêmes 7 000 éléments transposables.

Résultat : environ un millier d’éléments transposables (soit plus de 15 % des 7 000 étudiés) présentent, dans au moins une lignée naturelle, une perte héritable de méthylation de l’ADN très similaire à celle induite expérimentalement dans les lignées de laboratoire.

Qui plus est, nous avons montré que cette perte de méthylation de l’ADN est le plus souvent héritée indépendamment des variations de la séquence d’ADN entre lignées naturelles, et qu’elle est donc bien d’ordre épigénétique.

Ainsi donc, le potentiel de transmission épigénétique révélé expérimentalement au laboratoire est bel et bien le reflet, au moins en partie, de ce qui se passe dans la nature.

Le lien avec les stress environnementaux

Une différence majeure distingue néanmoins les variations épigénétiques expérimentales de celles retrouvées dans la nature : si les premières affectent sans discrimination tout type d’éléments transposables, les secondes sont préférentiellement restreintes à ceux d’entre eux situés à proximité de gènes, notamment des gènes impliqués dans la réponse aux stress biotiques (réponse aux pathogènes) ou abiotiques (variation de température ou d’humidité par exemple).

Cet enrichissement est d’autant plus lourd d’implications, que nous avons pu clairement établir que, comme leur contrepartie expérimentale, les variations épigénétiques naturelles modulent l’expression des gènes voisins.

Par exemple, la perte de méthylation de l’ADN d’un élément transposable situé à proximité d’un gène de réponse au froid et à la sécheresse magnifie l’induction de ce dernier d’un facteur 5 ! De plus, les lignées expérimentales présentant cet élément transposable sous sa forme déméthylée répondent plus vite à la sécheresse que celles portant la version méthylée. Or, les lignées naturelles porteuses de la version déméthylée proviennent de régions du globe où les événements de gel et de sécheresse sont plus fréquents en été, ce qui suggère que la perte de méthylation de l’ADN donne prise à la sélection naturelle.

L’origine de ces pertes de méthylation de l’ADN dans la nature reste néanmoins à établir. Une hypothèse est que l’environnement joue un rôle d’inducteur, mais nos observations et un bilan complet de la littérature apportent peu de soutien à cette théorie. Nous pensons plutôt que ces variants héritables de méthylation de l’ADN apparaissent de manière aléatoire et récurrente, et sont ensuite sélectionnés par l’environnement en fonction de leurs impacts sur l’expression des gènes.

Ces travaux, s’ils ne remettent certainement pas en cause l’importance prépondérante des variations de séquence de l’ADN dans l’origine des différences héritables entre individus, démontrent néanmoins que les variations épigénétiques peuvent elles aussi y contribuer significativement, du moins chez les plantes.


Le projet Prise en compte des éléments transposables et de leur variation épigénétique dans les études de la relation génotype-phénotype — STEVE est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR) qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Vincent Colot a reçu des financements de l'ANR et de l'Union européenne

Pierre Baduel a reçu des financements de l'ANR et de la FRM.

14.01.2026 à 16:22

The first ice core library in Antarctica to save humanity’s climate memory

Thomas Stocker, Emeritus Professor of Climate and Environmental Physics, University of Bern
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With an average temperature of -50°C, Antarctica’s first-ever 100% natural sanctuary protects endangered ice cores from global warming.
Texte intégral (1719 mots)
Ice Core Storage at the Ice Memory Sanctuary in Concordia, Antarctica. Gaetano Massimo Macri/Ice Memory Foundation, Fourni par l'auteur

On Wednesday, January 14, 2026, the coolest library on Earth was inaugurated at the Concordia station, Antarctica. Samples from glaciers rescued worldwide are now beginning to be stored there for safekeeping. This will allow, among other things, future generations to continue studying traces of past climates trapped under ice, as glaciers on every continent continue to thaw out at a fast pace.

With its temperature of -50°C, the archive sanctuary built below the surface at Concordia will allow endangered ice cores extracted from the Andes, Svalbard, the Alps, the Caucasus, and the Pamir Mountains in Tajikistan to escape global warming without the need for technical intervention or refrigeration.

Former co-chair of the IPCC’s “Science” working group, Swiss climatologist and physicist Thomas Stocker is now president of the Ice Memory Foundation, which initiated this project, together with the University of Grenoble Alpes (France) and Ca’ Foscari University of Venice (Italy). He explains the urgency for this long-term initiative.


The Conversation: Could you give us a concrete example of how these ice cores stored in Antarctica could be used by scientists in the future?

Thomas Stocker: We can take the example of a new substance found in the atmosphere, like a pesticide. If in fifty years from now, a scientist wants to know what the concentration of that compound was in the year 2026, say in the European Alps or in Asia, they can now turn to an ice core.

If the ice core had not been collected and stored in Antarctica, the scientist would simply be at a loss to answer the question. But thanks to these ice cores that are now being safeguarded in Antarctica, researchers can analyse a sample of that core in Antarctica, measure the compound from the ice that was collected fifty or one hundred years ago, and reconstruct the data to answer that question.

But in order to allow future scientists to answer the many questions that will arise, we need to act quickly. A very recent article in Nature takes a global view of glacier loss and predicts that the number of glaciers to vanish will increase until around 2040, at which point annual glacier loss worldwide is set to peak.

Thereafter numbers will decline not because global warming has halted, but because one by one, glaciers disappear off the face of the earth, leaving fewer glaciers in a state of meltdown, a prospect which, in turn, ultimately destroys the prestigious and precious environmental archives available.

Temperatures in the Alps are rising about twice as fast as the global average, so it’s essentially a race against time. We need to secure these ice cores when water from the melting surface in summer has not yet penetrated the ice.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


Since you started working, you have undoubtedly seen many methodological and technological advances that have enabled us to make the ice “talk”. What are your hopes for future generations? What factors would allow for further “dialogue” with the ice core that will be stored at Concordia?

T.S.: I can only extrapolate from what we have learned and experienced in science over the last fifty years. We witnessed the arrival of new technology that, all of a sudden, offers the analysis of parameters of elemental composition, of the concentration of gases trapped within the ice that suddenly, like a key, opens a door to a whole new series of information about our environmental system.

So what I can see happening is new optical methods to determine the isotopic composition of different elements in various chemical substances, the likelihood of high-precision analytical tools being invented in the next decades or so that go down to the picogram level or or femtomole level, to tell us something about atmospheric composition, and particles such as dust and minerals from various regions which have been deposited in these ice cores that give us information about the conditions or state of the atmosphere in the past.

How were the snow caves built for ice core storage?

You are an Emeritus Professor of Climate and Environmental Physics. Which other fields will the Ice Memory project be useful for?

T.S.: Biology comes to mind. If you find organic remains or DNA in these ice cores, that’s biology. You can question the chemical composition of the atmosphere. That’s chemistry. If you question what’s the mineral composition of small dust particles that are deposited in these ice cores. That’s geology. And so, you have a whole range of different branches of science that can draw new information from these ice cores.

The Ice Memory Project brings together different scientific disciplines, as well as scientists of many nationalities. How challenging can this be in a time of increasing geopolitical tensions?

T.S.: Ice Memory is a case in point for how multilateralism plays out in the scientific community. It’s an opportunity for scientists in every nation to make use of this unique sanctuary in Concordia. And for us, it’s really an iconic endeavour that goes beyond frontiers, beyond political divisions, to really safeguard data from planet Earth, not only for the next generation of scientists, but for humanity in general.

We also urge all nations who have glaciers on their territory to participate and support scientific community-led ice coring expeditions in these areas, and to follow Tajikistan’s example. Tajikistan was the first nation to donate an ice core, 105 metres of precious ice from a unique location (the Kon Chukurbashi ice cap, for preservation in the Ice Memory foundation’s storage sanctuary in Antarctica.

Pamir Mountains ice core handed over by Tajikistan for Antarctic preservation.

During the Cold War, Antarctica was one of the few places on Earth where Russians and Americans could exchange ideas and conduct scientific research together. Could Antarctica still be a place where dialogue replaces rivalry?

T.S.: I am absolutely convinced that the unique environment Antarctica offers that’s so rich with nature and life, and so special on our planet, means that considerations surrounding each country’s position and values are secondary. The top priority, as we have demonstrated over the past fifty years of scientific exploration in the field, is really to understand our climate system, observe nature from the perspective of Antarctica, and to protect it. This gives us the opportunity to truly immerse ourselves, work together, and exchange ideas on specific scientific issues that concern us all, and in particular, concern the future of the planet we share.

Interview by Gabrielle Maréchaux, Environment Journalist at The Conversation France.

The Conversation

Thomas Stocker is the president of the Ice Memory Foundation.

14.01.2026 à 16:10

Le luxe face à l’accélération sociale : pour une pédagogie de la lenteur

Hiba Camille Zielinski, Enseignante-Chercheur, EDC Paris Business School
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Et si la véritable valeur du luxe n’était pas dans le prix des produits, mais dans un rapport apaisé au temps. Temps du désir avant l’achat et durée de vie du produit acquis…
Texte intégral (1564 mots)

Avec les fêtes de fin d’année, la course aux achats s’est intensifiée et révèle notre rapport accéléré au désir et au temps. En analysant les mécanismes d’attention et de saturation décrits par Hartmut Rosa et Shoshana Zuboff, le luxe pourrait offrir un contrepoint, en proposant un temps long en réponse à l’érosion du sens dans un monde saturé d’images.


Comme chaque année, à la fin de 2025, tout semble s’accélérer, comme si le monde avait appuyé sur une touche d’avance rapide : le choix, l’achat, les livraisons se succèdent sans pause, donnant l’impression que le temps s’est contracté et que l’attente n’a plus sa place. Mais c’est précisément dans cette période de frénésie que le luxe retrouve sa place. Non pas en participant à cette course, mais en rappelant que désirer prend du temps, qu’offrir est un geste, et que la valeur ne naît pas de l’urgence mais de la mémoire. Dans un monde saturé d’instantané, le luxe peut redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, une pédagogie de la lenteur.

Cette tension entre vitesse sociale et temps long est au cœur d’un basculement. Nous vivons à l’ère de ce que le sociologue Hartmut Rosa nomme l’accélération sociale : multiplication des flux, contraction du temps, injonction à aller toujours plus vite. Le désir n’y est plus un mouvement intérieur, mais une réaction programmée, stimulée par les écrans, les notifications, les tendances fulgurantes.

La philosophe et sociologue Shoshana Zuboff, avec la notion de capitalisme de surveillance, montre comment nos comportements sont transformés en données, puis en impulsions marchandes. Le cadeau n’est plus le fruit d’un choix mais d’un algorithme, d’une suggestion, d’un réflexe conditionné. L’objet se détache de toute signification pour devenir un simple élément du flux, un produit qui satisfait une seconde, puis disparaît.

Le luxe comme résistance

Dans cet environnement, la mode et la beauté ont changé de statut. Elles ne répondent plus seulement à une esthétique, mais à une immédiateté émotionnelle. L’objet n’est plus ce que l’on choisit mais ce que l’on reçoit, dans un flux continu d’images et de recommandations. L’acte d’achat glisse du rituel à l’automatisme, de la décision à l’impulsion.


À lire aussi : Quand les imaginaires des marques nous inspirent


Face à cette vitesse, le luxe occupe un rôle particulier. Historiquement, il s’est construit sur une compréhension radicalement différente du temps. Le luxe français est né dans l’atelier, pas dans le flux. Il s’est façonné autour du geste lent, de la précision du savoir-faire, de la maîtrise de la main. Hermès, Chanel, Dior : ces maisons ne faisaient pas seulement des objets, elles faisaient des durées. Chaque couture, chaque finition, chaque forme était un acte de transmission, un apprentissage, une continuité. L’objet ne valait pas par son immédiateté, mais par sa capacité à durer, accompagner, traverser les années. Chez Hermès comme chez Chanel, l’attente faisait partie intégrante de l’expérience. La selle, le sac ou la robe étaient commandés, puis réalisés dans un temps assumé, parfois long, car la valeur de l’objet tenait précisément au fait qu’il ne pouvait être ni accéléré ni standardisé.

Comme l’a analysé Walter Benjamin dans l’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1936), la reproduction efface l’aura de l’objet, c’est-à-dire sa capacité à créer une présence singulière et mémorable et fournit un outil essentiel pour comprendre ce qui est en jeu aujourd’hui. Dans son texte de 1936, il affirme que l’œuvre perd son aura lorsqu’elle est répliquée sans singularité. L’aura, c’est cette qualité invisible qui fait qu’un objet porte en lui un morceau d’existence. Ce n’est pas son prix, ni sa rareté, mais sa capacité à créer une présence. Lorsque tout se ressemble, tout s’oublie. Lorsque tout va vite, rien ne s’imprime.

La vertu du temps long

Le luxe risque parfois de perdre cette aura lorsqu’il cède à la tentation de la répétition, du logo omniprésent, ou d’une communication trop mimétique de la rapidité numérique. Mais il possède aussi l’un des rares leviers capables de résister à ce mouvement : le temps long. Sa valeur véritable n’est pas l’exclusivité, mais la durabilité symbolique.

Ce temps long n’est pas seulement un processus, c’est un point de vue culturel. Car le luxe a toujours eu un rôle double :

  • il inspire, en proposant une vision du beau, une manière d’habiter le monde ;

  • il écoute, en absorbant les sensibilités d’une époque pour les transformer.

Cette double dynamique lui permet d’offrir un contrepoint culturel à la frénésie contemporaine, en rappelant que la valeur se construit par transmission, et non par accumulation.

Ce rôle n’est pas moral mais relationnel. Il montre qu’un objet peut être autre chose qu’un réflexe, qu’un cadeau peut être un récit, qu’un geste peut porter une mémoire. C’est une responsabilité sociale et environnementale, bien sûr, protéger les métiers, préserver les ressources, valoriser le travail humain mais aussi une responsabilité symbolique : faire exister un autre rythme dans un monde qui s’épuise de courir.

BFM Business, 2025.

L’art d’attendre

Le sociologue Jean Baudrillard l’avait pressenti, en exprimant comment dans une société de profusion l’objet tend à perdre sa valeur symbolique et sa capacité à produire de la durée (le Système des objets, 1968) :

« Dans la profusion, l’objet perd son aura. »

Cette phrase résonne aujourd’hui avec une intensité nouvelle. Lorsque tout se multiplie, tout s’épuise. Lorsque tout est disponible immédiatement, plus rien n’est désirable.

C’est ici que le luxe retrouve sa force : il ne vaut que s’il conserve une distance, une rareté qui n’est pas économique mais temporelle. Le luxe est une expérience d’attente. Un désir qui mûrit, qui se construit, qui se prépare.

La recherche de liens

À l’heure où la génération Z (née entre 1998 et 2010) oscille entre anxiété, surcharge et besoin de réassurance, le luxe peut redevenir un espace de stabilité.

Les travaux de la chercheuse Susan Fournier sur les relations à la marque montrent que les consommateurs cherchent moins une possession qu’un lien relationnel inscrit dans la durée.

Ce qui compte n’est plus l’objet en lui-même, mais la manière dont il nous accompagne, nous ressemble, ou nous rassure. Le luxe, lorsqu’il demeure fidèle à son essence, peut offrir cet attachement qui ne se consomme pas, mais se cultive.

Loin de la course aux cadeaux instantanés, le luxe peut rappeler qu’un objet transmis possède une force que la vitesse ne pourra jamais remplacer. Une force de présence et une force de mémoire. Le cadeau peut alors devenir aussi un objet de réassurance émotionnelle.

Et si, dans une société épuisée par l’accélération, c’est l’occasion du luxe de se réinventer non plus comme industrie du prestige, mais comme pédagogie de la lenteur et de la durée. Car l’enjeu du luxe n’est donc plus d’impressionner, mais de laisser une empreinte. Car ce que l’on garde et qui importe vraiment, finalement, ce n’est pas l’objet du désir mais l’empreinte laissée par ce dernier.

The Conversation

Hiba Camille Zielinski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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