Version smartphones allégée
🟥 Accueil 🟨 Médias 🟦 International
Lien du flux RSS
Journal en ligne gratuit paraissant chaque lundi matin.

▸ les 10 dernières parutions

13.01.2026 à 09:19

S'en libérer, non ; la libérer, oui

dev
img

(Mélanges 18') - Saad Chakali & Alexia Roux
[Film]

- 12 janvier / , ,
Lire plus (161 mots)

William Blake est un ami
lui qui a dit qu'aimer autrui
c'était le porter plus haut que soi.

Mais que fait-on alors, qui l'on est
quand c'est l'inverse que l'on fait ?

(La présente vidéo est la dernière partie d'un film plus long, intitulé « la cent-trentième (ADESSIAS) » et disponible sur le site du Rayon Vert.)

13.01.2026 à 09:09

Gentrification, plateformisation du capital, fascisme international

dev
img

« Le désert savonnier, ça suffit ! »
Victor Collet

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (6126 mots)

Dans cet article qui aurait pu être un addendum à son excellent Du taudis au Airbnb (Agone), Victor Collet continue de déambuler dans un Marseille gentrifié. Au détour d'une place, c'est un café historique qui s'est désormais transformé en boutique de savons pour touristes et permet de dérouler la logique à l'oeuvre, de l'effondrement de la rue d'Aubagne aux multi-propriétaires qui airbnbisent et dissolvent l'authenticité même qu'ils prétendent vendre.

Gentrification, plateformisation du capital, fascisme international

&

disparition du P'tit Vacon...

C'est peut - être un détail pour vous

Qu'est ce que c'est que ce coin-là ? Y a pas de drapeaux.
Le deuxième – On s'est perdus.
Le premier – Quartier dégueulasse.
Le deuxième – zone de criminels.
Le premier – tu penses que c'est dangereux ?
Le deuxième – un camarade de peuple comme y faut habite pas dans de pareils taudis.
Le premier – et puis y a de la lumière nulle part !
Le deuxième – Y sont pas chez eux.
Bertold Brecht, Grand Peur et misère du IIIe Reich, p. 9.

Hier, on se promenait joyeusement dans les ruelles étroites du centre-ville. Marseillais. Quelques bribes de pièce de théâtre anti-AirBNB sous le bras. Et puis on est passé sans crier gare ! par cette maudite rue de l'effondrement. A ce croisement inlassablement contrôlé, harcelé, vidé, re-vidé depuis bientôt trois ou quatre ans : la petite placette Delacroix, croisement rue d'Aubagne – rue Vacon. Coeur du quartier de Noailles.

Cette place, c'est le concentré extrême de ces facettes macabres et sordides de la dite gentrification-touristification. Le vieux-centre ville populaire, encore un peu vivant, qui se fait la malle lentement ou rapidement on pourrait dire. La destruction de nos quartiers et l'éradication du peu de reste de vie réelle, de galère et de débrouille qui s'y tient, s'y maintient... loin des touristes, des selfie Instagram (sauf pour les matchs de l'Algérie), et des rabatteurs du capital et du tourisme international. Ceux-là, d'ici, ont flairé le filon. Et s'en donnent à cœur-joie depuis, au milieu des patrouilles incessantes de condés, et de ce joli commissariat municipal qui a pris la place du grand espace dédié à la biennale d'art contemporain, Manifesta... un certain mois de novembre-décembre 2018 [1].

Bref, un concentré de toutes les horreurs qui détruisent nos villes. Mais bon, bringuebalant joyeusement notre pâle copie, sur le moment, on est passé sans même le voir. La placette, il faut admettre, est devenue très... passante. Celui qui s'arrête plus d'une seconde ou deux sous l'oeil permanent des caméras à tous les angles a 99% de chances de s'y faire contrôler. ICE version Canebière. Enfin 99% de chances de plus si sa tendance (Marseille est très tendance ces derniers temps) est plutôt « arbi de son état », non caucasien, homme entre 16 et 48,5 ans... Plus que joyeux bariolé avec appareil-photo autour du cou.

Justement un peu du style des 4 en rang d'oignon à qui c'est en train d'arriver sur mon passage. Doudoune noire sur pantalon noir, voyez l'tableau... Mais, on s'y fait. ICE sous Macron ou la rénovation urbaine sympa sauce progrès marseillais. Depuis 5 ans au choix. D'ailleurs, ça aide forcément la lutte contre le mal-logement, n'est-ce pas ? Evident.

Sur le passage, on l'avait loupé mais on l'a senti. Il faut avouer qu'ils... qu'elle n'a pas lésiné sur le parfum. Le folklore n'en parlons pas. Un énième, peut-être le 5e ou 6e magasin de savons, éponges, immaculé et aseptisé, collé les uns après les autres, juste en face. Quand y en a un, ça va... disait l'autre. Mais là. A la place du dernier café de la place, le Vacon, la grand Vacon selon les uns, le petit selon les autres... Même le nom est déjà flou. Remplacé par la millième savonnerie à savons produits et en Chine et en Turquie.

RIP P'tit Vacon

Commerce de savons, p'tit Vacon, airbnbisation

Parfaitement sinistré ce bout d'angle de la rue d'Aubagne. Zaama le grand remplacement. Plus un biffin ni une babiole au sol, que des savons. D'un geste de dépit, on a failli heurter un gars planté là en levant les bras. Drôle de shouf celui-là. Etonné du nôtre, de geste, il s'est mis à froncer les sourcils. Pourquoi pas ? Puis à nous jeter un regard noir comme le charbon alors qu'on s'énervait seul, au milieu du complexe industrialo-savonnier « Pas encore une pu... de savonnerie !!! ». Zarbi le gars quand même.

A le relooker tout en remontant, on s'est dit que le shouf en question, il shouffait surtout pour la boutchik. Pas l'ancestral biffin de la rue longue des Capucins, plutôt agent de sécu déguisé anti-voleur de savons. Les occupations ont changé.

C'est idiot en apparence la boutchique, les boutchiquiers. Les lieux de vie, le quotidien, là où tant de gens et parfois pas beaucoup avaient leurs habitudes, se captaient, se rencontraient, se parlaient, restaient des plombes sur un café ou un pastis, en terrasse ou au bistrot ma foi. Juste un bonjour, un regard, un coup de main, des années à se zieuter parfois même sans se parler qui sait.

Perso, j'y foutais jamais les pieds au Vacon, petit ou grand. Pas mes habitudes, pas mon quartier, pas envie de déranger des habitué.es. Ou cette fâcheuse tendance à ne jamais me sentir chez moi dans ces bars d'angle. Chacun ses lubies, ses manies, j'y avais jamais réfléchi avant. Ça rend ce nouvel angle à savons encore plus insipide que toutes les autres boutiques tiens. Ouvert aux grands vents. A y repenser, c'est peut-être ça... Jamais à l'aise dans ceux-là... Champ de mars, Petit Pernod, Petit Vacon, 5 parties du Monde... L'angle en soi ? Pas assez rond ? L'invasion de passants à l'angle, qui inversent tout le rapport : l'éternel terrassier qui pouvait zieuter le passant en toute tranquillité devient l'attablé ou le comptoirisé qui se fait traverser et observé. Trop de circulation, de mouvement... Un peu de lenteur de grâce. Bref, tout le monde s'en fout et, comme tout le monde, ça n'a jamais empêché personne, ni moi, de les aimer ces rades-là, à leur façon, leur style, leur panache, leur désuétude. Même à un angle. Et il semblait en avoir pas mal celui-là, le Petit Vacon. Certainement plein d'histoires glauques aussi. Mais de cette ambiance qui commençait à franchement jurer dans le quartier.

Un microcosme en train de se métamorphoser on dirait plus poliment. Plus Policé. Mais il n'y avait pas 50% de bâtiments en train de s'effondrer dans le quartier monsieur ? N'est-ce pas un mieux pour tout le monde la rénovation, le changement ? Si si bien sûr con...

Des contrôles permanents, du mobilier sécuritaire anti-biffin sauce petits meubles faits soi-même avec des petits bacs à fleurs en bois tout mimi pour empêcher ce beau monde de se poser, stagner, ralentir, beugler. On fait les choses bien sur Mars. Pas des pics de métal pointu de 3 mètres de haut anti-SDF style beaux quartiers, Champs Elysées ou Société générale d'à côté... Oups... Et puis ces grands bidons en plastique géant marron plantés toute la rue du dessus, c'est pas un moyen plus charmant de dire à tous ces manant.es « bouge de là ! » ?

Gentrification sauce tourisme de masse, BNB & co. Dépossession matérielle, symbolique physique, des logements, de la vie, de tout, il paraît [2]… Du mépris pour la vie des habitant.es du coin, style pauvre, fauchés & co. Remplacés par d'autres qu'eux au profit d'autres qu'eux. Et au prix d'une toute petite mais alors toute légère uniformisation de l'espace, montée en flèche de la cotte de l'entre-soi, et un brin des loyers et de l'immobilier après de belles rénovations. Mais, pour ça, il faut quand même encore un peu faire le ménage dans l'coin, n'est-ce pas ?

« Non mais six savonneries, 18 concept store, 22 galeries d'art pété et 6 bars acoustiques, si y a pas de Starbucks ni un McDo, ça passe non ? C'est pas des grandes chaînes du grand méchant capital et puis les terrasses, tout le monde s'y sent bien . On allait pas laisser l'espace entièrement vacant ? Déviant ? Public ? Et l''argent reste dans le ter-ter marseillais ! »

Oui oui monsieur boomer. Ça tombe bien j'en avais tellement besoin de ce savon !

Folklore ou insalubrité, faut-il vraiment choisir ? du P'tit au 44 rue Vacon

Mais, voilà, il trônait encore sur ce haut de la rue Vacon, ce petit bar. Et la rue elle-même... Tiens tiens ! Celle qui part du cœur de Noailles pour se jeter dans le Vieux Port. Et son insalubrité crasse avec. Celle où, un mois et demi plus tôt, loin où le pavé blanchit et les façades aussi, quartier Vieux Port ou Opéra mais alors pas du tout quartier « du Panier » maître avocat de la ville de Marseille. Ça non ! Dira ledit avocat en plein procès des quatre multipropriétaires Airbnb. Donc la rue Vacon, détaillait à la barre ce 24 novembre dernier, c'est celle où l'un des petits malins poursuivis en justice pour ses très nombreux Airbnb … Lionel Chevallier de son état, civil cette fois, avait choisi de laisser sa location de saison, le fameux AirBNB, un joli petit appartement de la rue Vacon (parmi 13 « tout petits biens » dira son avocate) dans un immeuble un tout petit peu en « arrêté de péril ».

Il était sympa ce procès finalement. Pas de risque de prison comme tant d'autres. Un peu moins de tension. Que du commerce, des amendes, de la moula. 4 multiproprio à l'ancienne et un petit tour sur eux-mêmes... A peine une quarantaine de logements en BNB. Autant dire wallou sur les 12 000 et des brouettes. Les avocats l'ont bien répété à chaque plaidoyer... Enfin plaidoyer... Et puis la rue Vacon, waouh ! Tout à coup, c'est redevenu du patrimoine ! Un BNB dans un immeuble en péril, ça faisait longtemps. « Souvenir souvenir » comme on dit. A l'ancienne, limite démodé. Surtout si t'écoutes les discours style « ça commence à être un peu fini cette histoire de BNB non ? La mairie a sévi... Voyez ce procès »...

Du BNB dans les immeubles sous arrêté de péril, ça faisait longtemps en tout cas. Pour la première fois révélé au grand public dans cet immeuble ultra fissuré juste à côté, rue Vacon justement, autre angle cette fois. L'angle où, lors des manifestations de novembre – décembre 2018, les gens s'écartaient de larges pas en voyant le bâtiment au dessus de leur tête, juste après l'effondrement. Fallait voir le bâtiment en même temps. Patrimoine marseillais de souche : lézardé de haut en bas, chute de pierre à la demande, composition hybride en couche de peinture mytho sur lit de rebouchage au ciment faisant frémir d'excitation un graffeur chevronné. Terreur de novembre assurée.

Découper, séparer, meubler... La vente à la découpe marseillaise

Un vestige même ! Parce que 2021, c'est déjà loin... la première condamnation dans toute cette histoire. Bâtiment désormais immaculé mais toujours fermé, va savoir pourquoi. Détention provisoire, sévère même cette fois. Un mahboul le David B. faut avouer [3] Le jeu avait changé. Il y a des noms comme ça qu'on oublie un peu vite, mémoire locale, trauma à refouler certainement. Il pourrait honorer ou orner les panthéons de la crevardise 2.0., nationalement pourtant. Les prétendants ne manquent pas localement. Et le business a-t-il jamais une fin très chèr.e ? Où placer la limite maître ? Ici, c'était au niveau des chevilles et des coudes des touristes. Envahis de punaises de lit dans leur BNB, malgré la vue sur le Vieux-Port, ils ont sonné la fin de la récré, ou du tocsin pour ce bon vieux David B.

Quelques mois après les effondrements, la situation a un peu fait jaser. Les arrêtés de péril tombaient un peu partout et quelques malins s'affairaient pour continuer autrement mais comme jamais. Rattrapé par la patrouille celui-là.

Du passé tout ça. D'ailleurs, on parle de mise en sécurité désormais. Ordinaire, urgente. Fini le péril, ça fait moins flipper n'est-ce pas. Marseille va mieux depuis. Evident à nouveau. Il se dit même depuis un moment qu'on effacera l'historique de ces arrêtés, de ces vestiges du passé sur le site municipal. Plus d'arrêté plus de péril. Pfiou ! David B. Copperfield. Le pekin moyen qui voudra louer ne tombera plus de sa chaise en découvrant que le bâtiment a été légèrement raboté. Et puis ça nuit à la réputation, et celle de Marseille a changé. Back to the future non merci ! L'étendue de la mal-façon, de la crevardise, du risque, que nenni... Ne rien savoir, c'est un peu trop de pouvoir. Ni rien voir sauf la vue au large. Suivre, documenter, traquer en toute tranquilité crevardise et impunité, ça va. Entre la Moula et le logement ou la vie des gens... Choisis ton camp.

Bref le David, il louait à des touristes dans un immeuble en voie d'effondrement. Histoire de s'auto-couronner et entrer dans le panthéon prisé de la capitale de la Hess et de l'insalubrité (oui y a pas que le deal à Marseille), il avait jugé cool de foutre ses services de nettoyage patentés chargés de nettoyer le BNB à punaise de lit dans un petit coin délabré d'une petite cave sans lumière. Ça avait fait moins de bruit d'ailleurs cette partie de l'affaire. Etonnant, n'est-ce pas. Bouclée la boucle du négrier et de la colonisation touristique claquée.

David B. avait pris cher. Il fallait bien des exemples... Un business ça ne se fait pas comme ça. Quelque monstre ferait l'affaire... De périls en BNB... De condés schyzo-mégalo recrutant leurs victimes dans les centres de rétention [4] en investisseurs parisiens réussissant à se faire coller des arrêtés de péril à dix jours de leur procès à force de découper des appartements pour y mettre du meublé de saison comme ce Medhi Guenouni, un parmi les quatre de novembre [5]. Des crevards de la rue d'Aubagne au procès des quatre, il n'y a qu'un pas [6]. Mais pas le même tribunal, pénal d'un côté. Que du commerce de l'autre.

13 biens... C'est pas si pire pourtant. Tout placé en BNB ou presque, sans conciergerie ni donneur de clé, même pas un petit chauffeur – livreur d'appoint pour dépanner. Faut pas déconner avec les taux de marge et de profit. Le boîtier à clé, c'est du sérieux. Et very plus pratique. Et puis ils habitent à côté les époux Chevallier, c'est plus simple. Pas rue Vacon mais des Petites Maries, dans le quartier chouchou du Camas, celui du maire de Marseille qui vient de se représenter pour les prochaines élections. Bien de chez nous au moins ceux-là. Pas toujours étranger le (petit) capital. Comme cette tenancière de l'industrie tentaculaire de la boutique de savons vous me direz. Petites mains et rabatteurs du plus grand, de capital, pour un quartier garanti… sans habitants. Il en reste hein c'est pas ce qu'on dit. Mais de plus en plus passants ceux-là aussi. Mais la moula, aux autres, au milieu évidemment.

Schalguerie et inertie vainqueront ! Ou pas

Chacun joue son jeu mon p'tit, c'est de bonne guerre. Sociale. Quand en 2022, on avait découvert ces premières annonces du p'tit Vacon (ou le grand ou le sans titre) à vendre, sur le Bon coin, on en avait eu le cœur un peu retourné. Et presque ri... 3 à 4 fois les prix du pas de porte quelques années plus tôt, photos à l'appui un peu fanées, le vent tournait certes, les appétits s'aiguisaient bien sûr, les gens bien avisés tentaient of course... Mais ça ne prenait pas toujours. Et on avait ri certainement un peu après. Quand on avait capté que le désœuvrement du bâti en place n'attirait pas encore tant de zozos prêts à mettre un tel taro.

Question de temps. Le hameçon restait ballant au milieu des allées et venues des condés et des touristes qui s'accéléraient. Celles et ceux qui rachètent connaissent parfois un peu mieux les prix du marché que les hordes de touristes en forme de perche à selfie sur patte prêts à n'importe quoi pour une éponge et un cabas en osier à 25 euros. L'inertie à l'ancienne tenait... On se rassure comme on peut. Il avait même rouvert, tout frais tout neuf. Un tremblement de terre lexical, un changement d'ère syntaxique : le Vacon devenait P'tit Vacon. Une lutte de la rue de la République à lui tout seul, inertie du petit commerce marseillais contre les grands fonds de dotation américano-canado-danois qui déferleraient immanquablement sur la rue d'Aubagne...

Et puis voilà, le temps a fait le sien... de travail. La colonisation touristique et le génocide culturel teinté de folklore pseudo méditerranéen ont continué leur marche macabre vers le progrès. Le savon a pris la relève. Coup de balai. Le P'it Vacon s'en est allé. Reviendra ? Reviendra pas ? Seul la bonne mère sait.

« T'as pas d'autres chats à foutter mon gars ? Fascisation rampante ou franchement décomplexée, invasion de la Papouasie Nouvelle-Guinée par les Anglo-saxons, terres andines en feu et Vénézuéla... bientôt le Groënland... » Et même ici, la militarisation, les va-t-en guerre, le rance généralisé jusqu'aux nouveaux-nés en Avignon, les corps découverts près de Lyon... ? Plus près même s'il faut, ces contrôles permanents au moment où tu te ballades toi pour t'acheter ton petit savon, ça te choque pas plus que ça ? Le petit-grand remplacement du dernier des bars du coin certainement tenu par un faf, qu'est ce qu'on s'en... ? Et puis t'as pas un problème avec le savon en vrai... ?

Certes… Pas faux tout ça. Surtout une poignée de matins bruns après le flinguage en règle façon Nahel (RIP) d'une observatrice de 37 ans, peluche en coin de tableau de bord, par les SA de l'immigration du président mahboul à Minnéapolis.

Le p'tit Vacon... un peu petit à côté. Et il en reste bien d'autres même au bout de la rue, un de ces fossiles que t'aimes tant, coincé entre un glacier vraiment nommé Mahboule (à 6 balles), ta petite armurerie préférée dévalisée pendant les émeutes (encore celles-là), et la belle casbah des Nines (dite Lénine) des charmantes exilées d'Aix en Provence, MBA business management posée là dans le périmètre de réhabilitation prioritaire grâce aux coups de main de la clique à Gaudin. Il faut de la place pour tout le monde. Le désert savonnier, ça suffit. Tu pourras te replier ailleurs.

Mais, qui, franchement, voudrait encore habiter, drôle de terme encore « habiter », un quartier, mettons au hasard, celui des Réformés à côté si « L'odéon », « chez Léon », « Le Chapitre », les « Danaïdes », le Mounguy, O'Thierry, le PMU, la casa, le bar de la Poste et tous les autres dans un périmètre quasiment aussi petit que celui-là fermaient ? Ou qu'ils étaient remplacés en à peine trois a quatre années par des boutiques à souvenir, concept store en forme de bar acoustique ou restau à 20euros à la carte au milieu des boulang' – pizzeria – kebab ? Question rhétorique encore une fois...

Folklore, schyzophrénie et course à la renta... sans habitant.es

Et sinon, le mal-logement ? Ah mais mon bon monsieur, on y travaille. Il n'y a simplement plus d'habitant.es alors ça peut prendre son temps. Ah ok. Qu'est-ce que tu racontes ? Il y en a plein encore. Ne vous inquiétez pas, ils n'ont nulle part où aller. Les désirs des bourreaux de la vie quotidienne sont en train de se réaliser. Comme partout ailleurs tu me diras. Espace circulatoire, sens unique et compartiment. Tout temps prolongé, stagnant, est mis hors circuit. Des habitant.es devenu.es passant.es, des besogneux en toute saison sur fond de shouf pour le business qui n'ont plus le temps. Rendu à ses vrais occupant.es, le territoire trône avec clients, touristes, resto au gingembre sur fond de relaxation acoustique et odeur de savon.

« Arrête ton char Ben Hur ! La mairie tape dans le mille. Ça disque de la boite à clé sur les réseaux sociaux. Ça poursuit du propriétaire véreux. Prends ton mal en patience, ça viendra... un jour ... in cha allah. »

Captures d'écran de la campagne d'affichage de la ville de Marseille dans le métro parisien, décembre 2025, simultanée avec le procès des 4.

450 000 euros la campagne. Enfin la pub'... Des couloirs de la gare Saint Charles aux jolis petits trous à gruyère du métro de la capitale, c'est-t'y pas mignon ? Mais « on cible ». Elections, ça arrive... On sévit ici, moula et grosse rentrée d'argent là. Faut savoir y faire c'est tout. L'office du tourisme marseillais a été repris. Depuis 2023, il pilote de façon plus « synergique » un pôle un peu à la dérive sous le vieux démon de Jean-Claude Gaudin. Ça envoie, ça tartine pas comme Vassal. De la coordination, du rayonnement, du ruissellement. Enfin !

6 000 fraudeurs sur 12 000 annonces... Ethique, Estaque, esthétique du BNB

En délibéré le 2 février prochain, 4 multiproprio donc, 80 dossiers en attente sur le bureau du maire-adjoint si les millions de compensation ne tombent pas. 300 autres mis en demeure, ça envoie on a dit. Et ces 6 000 annonces frauduleuses annoncées en juin ? 50% de locations BNB à l'arrache. Plutôt éthique le business. À 2-3%, ils te refont la révolution des fraudeurs de la CAF qui siphonnent l'argent du pays, tuent la patrie et le bon salarié. Toi, à 50% d'illégalité, t'es là… « Oui quelques propriétaires indélicats » Euh... t'as pas eu des soucis d'arithmétchik au collège le S. ? Le bon proprio de BNB s'en sort à l'aise comme le père Blaize, on dirait. Ma cha allah. Ni une ni deux, procès au civil, amendes à coup de centaines de milliers d'euros. Direct dans les caisses de la ville. Et pour les récalcitraints, rappels à la loi. Le gars, avec ses six mois ferme pour un bout de fromage subtilisé au carrefour market à côté, il a un peu les mords. Mais il est trop fatigué, il ne mord pas... Et pour les habitant.es délogées... ? On reviendra.

Il y a des donneurs d'ordre et des sous-fifres. On ne va pas taper éternellement sur les « petits à la solde de l'étranger » quand même. Il y a Insta, les millions de followers au Vallon des Auffes, Airbnb, les milliards... et les petits rabatteurs de la rue Vacon. Canaliser les débranchés de la machine qui doivent rentrer après une semaine en bord de mer à coup de savon.

« On a remplacés nos sonnettes avec nos noms sans prévenir. Un boîtier avec un code par-dessus pour les touristes. On doit demander régulièrement au propriétaire parce que le code change sans cesse à l'entrée de l'immeuble et qu'il ne nous est même pas communiqués. On était un bâtiment familial, d'habitation. On n'existe plus du jour au lendemain. On nous a demandé de partir très franchement avec cet argument quand même extraordinaire : « vous comprenez, votre loyer n'a plus aucun lien avec le prix du marché, il faut partir ».

Un habitant dans le documentaire réalisé par Mediapart à la veille du procès des 4.

Il y a les rabatteurs, la mairie, Macron, les savons et les crustacés... Et les grands méchants... BNB, San Francisco, l'anglo-saxon, les gringos à gogo. L'invasion, la prise de contrôle des pays entiers. Ou de certains quartiers.

A y réfléchir, Airbnb, c'était pas les derniers dans cette affaire. Même dans l'hospitalité dématérialisée 2.0., quand le grand patronat a décidé de reprendre en main l'appareil d'Etat nord-américain, ni une ni deux le grand patron du BNB n'a pas lésiné. Il a foncé, il est comme ça. Vous ne vous souvenez pas ? Mais si, il y a un an tout pile, l'élection du président Mahboul, et puis le petit salut nazi là... Le dodge, le dog... Bref Elon Musk. C'est là qu'on a découvert d'ailleurs le nom du PDG de BNB... On était passé à côté, comme le P'tit Vacon. Lui, il a crié « Prem's ! » « deuz ! » peut-être pour rejoindre le sombre crétin à milliards dans sa quête pour « rationaliser les dépenses d'Etat », oui enfin mettre au service la milice, tout ça, tout ça... Le salut nazi a fait débat, quelques milliards de chute du cours de Tesla bon … Mais, sur le moment, le patron de BNB, lui, il a été à fond. L'hospitalité chez l'habitant, c'était plutôt sympa. La prise de contrôle de l'appareil d'Etat par les directeurs du capitalisme de plateforme… Un peu moins... Stade suprême du capitalisme le machin ? Peut-être pas, ils inventent chaque jour une nouvelle dinguerie. Mais un beau pas dans la disparition-dématérialisation-déshumanisation des rapports sociaux, de nos échanges, de la vie désormais pilotés par des nervis... ça semble plus clair maintenant. Et puis ça tombait à pic non cette rationalisation - mise au rencart de la bureaucratie ? Une économie qui repart, shooté à la chasse à l'immigré-étranger-ennemi, à l'intérieur, et désormais un peu plus loin, jusqu'à la prise de contrôle de toutes les ressources là où on a envie, à l'extérieur ?

La disparition de l'habitant, on s'égare, c'est quoi le lien là-dedans ? La colonisation touristique, les villes désertées, les campagnes secondarisées au service d'absents... ouais aucun rapport.

Et puis faut bien avancer dans la vie. Quelques kopec aux rabatteurs, délices de savons et délires de rentiers, lit de rénovation sur fond de grand remplacement. Réel celui-là, symbolique, matériel, culturel.

Militarisation, chasse, surexploitation des ressources et du territoire, folklore et sécurité. Plus de gouvernement, des chasses aux trésors, plus de cette vieille rengaine fatiguée de la démocratie à mettre à la place ou du dictateur à remplacer, un peu trop long, chiant et puis ça marche jamais... Régulation ou redistribution ? Piège à cons. Du biz, en gros, de la grosse moula... Par d'autres, pour d'autres. Quelques SA ou quelques shouf en cas. Et puis basta : du Petit Vacon au Nicaragua... Pardon au Vénézuéla.

« Ça me fait chialer tellement je m'y sentais bien au P'tit Vacon ! Fin de nuit, plus rien d'ouvert dans le quartier, sauf lui ! Seule ou pas, toujours bien accueillie. Parler, finir ton 3e verre ou ta 7e clope. 2H du mat', jamais grand monde, mais du vrai. Personne à t'emmerder, on t'y rassurait, un mot, un geste... tu y prends le temps, le temps de goûter dans ce petit espace, un bon moment de liberté. »

Une habituée du P'tit Vacon, en bisbille avec un gros crevard refaisant tous les baux commerciaux de l'immeuble en location de saison à quelques encablures du P'tit Vacon (Rip)

« Le bonheur, faut pas aller le chercher trop loin » lâchait un brin philosophe, Amad. C'était face à ce squat rénové en urgence pour accueillir des années durant des réfugiés. A des milliers de kilomètres de là. A Athènes. Dix ans tout juste. Au café. Accueilli, sécurisé milieu d'un bouillonnement humain et de rencontres à foison comme jamais. Malgré la crise sans fin. Pas le moindre boulot en vue. Mais de la vie, qui tournait à plein régime même. De cafés en places, de lieux gratos ou pas très loin en débrouilles et combines, de solidarités, d'aides, et de grosses grosses luttes dans le coin. Ça forçait le respect, et même un arrêt momentané pour qui n'avait pas prévu au départ. Oublier l'Ouest, l'eldorado, le mirage jamais atteint. Pour un temps au moins. Le laron avait finalement pris la tengeante quelques années plus tard, une partie de la caisse du squat en poche. Mais c'est une autre histoire... La moula prend le dessus inexorablement.

« Hier soir, discussion entre anciens, amitié sans filtre... Et tout à coup ça balance sur celle qui a tout repris, la Vacon : Jiji. Celle qui annexe nos territoires, qui mandate des avocats pour réclamer du dédommagement à la SPLAIN [7], qui savonne le cul des condés. Qui nous a délogées de là. C'était aussi chez moi cet endroit. Moi aussi ils m'ont délogée...

Ton traitre, faut pas aller le chercher trop loin non plus.

Tout le monde a un boutique de savon à côté de chez soi.

Fuck Ice - Fck Airbnb - Fck savonnerie

Victor Collet


[1] Date des effondrements des immeubles de la rue d'Aubagne, ses 8 morts + une, Zineb Redouane, tuée par un policier alors que les luttes de rue qui ont suivi l'effondrement passaient en bas de chez elle. On se permet de renvoyer au premier chapitre de Du taudis au Airbnb (Agone, 2024) pour de plus amples précisions et la chronologie serrée des événements.

[2] Voir pour les définitions plus sensées et abouties, Mathieu Van Criekingen, Contre la gentrification. Convoitises et résistances dans les quartiers populaires, Paris, La Dispute, 2021

[3] Mars actu, Marseillaise

[4] Gérard Gallas a.k.a le roi des taudis et ses 122 d'appartements entre caves, réduits et espaces inlassablement découpés à la va-vite pour augmenter le taux de rentabilité par ménage, cette fois essentiellement dans les quartiers au Nord de Marseille, cf. https://press83.fr/2024/24/marseille-gerard-gallas-ancien-policier-devenu-roi-des-taudis-condamne-a-quatre-ans-de-prison-ferme/faits-divers/karim-benjelloun/ ; https://marsactu.fr/un-an-apres-le-proces-gallas-ses-taudis-toujours-habites-sont-proprietes-de-la-justice/

[6] Longtemps sous estimée, la reconversion des marchands de sommeil les plus crades dans le meublé de saison s'y est d'ailleurs retrouvé vérifié en plein procès de la rue d'Aubagne (du 7nov au 18 déc. 2024) puisque 3 propriétaires avaient entamé en partie leur reconversion depuis, après leurs petits déboires avec leurs locataires.

[7] La société de rénovation urbaine qui a pris la relève avec le changement de municipalité de l'ancienne Soléam – la société locale d'aménagement du territoire – parfaitement délégitimée et haïe par toutes les marseillaises (au moins) pour ses rénovations brutales à la Plaine et son abandon complet des habitant.es à Noailles, qu'elle mangasse ses morts au passage celle-là.

13.01.2026 à 07:21

Des drones antifascistes tchèques pour le front ukrainien

dev
img

Un internationalisme à quatre hélices
[Interview]

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (13268 mots)

A l'occasion d'un voyage en Ukraine La forteresse cachée [1] a rencontré Jakub, antifasciste issu de la scène praguoise. Avec ses camarades, ils assemblent et envoient, depuis 2023, des drones aux militants anti autoritaires engagés sur le front ukrainien. Pour ce faire, leur collectif Solidrones travaille directement avec Solidarity Collective basé à Kiev et dont nous avons régulièrement parlé dans lundimatin.

LFC : Quel est ton parcours politique personnel en Tchéquie ? Dans quels types de groupes ou d'initiatives politiques tu prenais part ? Avec quels types d'objectifs, de projets, au niveau local ou international ?
Jakub : Je viens de la scène anarchiste et antifasciste en Tchéquie, mais je ne pense pas pouvoir me considérer comme faisant partie d'un mouvement en particulier ces dernières années. J'ai passé la majeure partie de mes années d'activisme au sein de l'Action Antifasciste. Dans le contexte tchèque, c'était une organisation ouverte à un large éventail de personnes, des anarchistes aux personnes sans expérience politique particulière, mais qui partageaient le sentiment qu'elles devaient agir par elles-mêmes. On a beaucoup travaillé avec les médias, organisé des évènements et essayé de différentes manières de rendre difficile la vie des nazis. Je crois qu'il y a une quinzaine d'années, on a plutôt bien réussi à les faire disparaître. Puis notre activité a lentement décru, puisqu'en les perdant comme notre ennemi principal, on a aussi perdu notre capacité de mobilisation. En 2015, lorsque la crise migratoire a éclaté, les partis politiques traditionnels ont emprunté aux nazis la rhétorique anti-immigration et l'ont intégrée à leur propre discours [2]. L'avantage de ça c'est que les militants nazis ont déserté la rue, parce qu'ils avaient, en quelque sorte, perdu leur spécificité en se faisant voler leur sujet de prédilection. Depuis, ils ne constituent plus vraiment le problème principal. En revanche, le racisme s'est largement répandu, et nos outils de lutte ont cessé d'être efficaces. Avant, c'était facile de dénoncer quelqu'une en affirmant « cette personne est raciste et nazie, parce qu'elle utilise des symboles nazis ! ». Il n'était pas possible d'employer ces mêmes méthodes pour combattre les politiciens officiels que pour lutter contre les militants nazis d'hier et on a pas trouvé de bon moyen de répondre à cette situation.
Tu peux nous dire quelques mots sur la relation de la Tchéquie avec l'histoire soviétique ? Pour l'État, la société ou votre scène politique ?
La relation entre la Tchéquie et son histoire soviétique [3] continue aujourd'hui de façonner le pays à plusieurs niveaux. La Tchéquie a officiellement pris ses distances avec son passé depuis la révolution de velours de 1989. L'État a mené des politiques de « lustration » [4], c'est-à-dire la vérification des antécédents des anciens fonctionnaires communistes ainsi que la restitution des biens confisqués [5] par le régime communiste et d'intégration dans des institutions occidentales, telles que l'OTAN en 1999 et l'UE en 2004. Des efforts considérables ont été déployés pour mettre en place des institutions démocratiques et rejeter l'héritage autoritaire de la période communiste (1948-1989).

Pour autant, la société tchèque reste profondément marquée par l'expérience communiste. De nombreux Tchèques âgées ont vécu à la fois la dure période stalinienne des années 1950 [6] et la répression brutale du Printemps de Prague en 1968, lorsque les chars soviétiques ont écrasé les espoirs d'un « socialisme à visage humain ». Ça a créé un scepticisme durable à l'égard de la Russie et de la gouvernance autoritaire. Bien que le Parti communiste KSČM [7] existe toujours et que, depuis 1990, il recueille systématiquement entre 7 et 15 % des suffrages, lors de deux dernières élections de la Chambre des députés du Parlement de la Tchéquie, il n'a pas obtenu assez de voix pour entrer au Parlement (3,6 % en 2021 et 4,3 % cette année). De fait, ce n'est plus un parti important et les partis traditionnels rejettent généralement l'idéologie communiste [8]. Cependant, les débats sur le passé communiste refont régulièrement surface, notamment dans les discussions sur la restitution des biens, le traitement des anciens dissidents par rapport aux collaborateurs et la manière de se souvenir de cette histoire. Certains politiciennes populistes ont également exploité les frustrations économiques en idéalisant certains aspects de la période antérieure à 1989 [9].

Cette histoire a également conduit de nombreux Tchèques à s'inquiéter de l'influence russe, ce qui est particulièrement pertinent compte tenu des tensions géopolitiques récentes et des campagnes de désinformation que nous observons quotidiennement dans la société tchèque [10].

Pour ces raisons, la scène anarchiste tchèque a toujours été déconnectée des communistes autoritaires. Le discours de ces derniers est toujours sensiblement le même et sonne comme « nous sommes meilleurs que ceux qui nous ont précédés », mais, en réalité, ils finissent toujours par coopérer avec les staliniens ou par relayer la propagande russe. Nous, on est simplement contre tous les régimes autoritaires, et l'histoire tchèque, comme la situation actuelle en Ukraine, montre qu'on ne peut pas faire confiance à la Russie, puisqu'ils considèrent encore que nous sommes un morceau de leur empire [11].

Quel a été le moteur de votre intérêt pour la guerre en Ukraine ? Et qu'avez-vous fait quand elle a commencé ? Quelles sont les préoccupations depuis la Tchéquie pour ce sujet ? À l'échelle de l'État, de la société ou de votre scène politique ?
Pour être honnête, l'Ukraine était hors de mon champ de vision lorsque cela a commencé en 2014, comme pour la plupart des gens autour de moi. C'était tout simplement trop loin. J'ai réalisé que la Russie se préparait à la guerre au printemps 2021. J'étais à Moscou pour une semaine et, en regardant la télévision, les infos online, en discutant avec des gens ordinaires, j'ai vu quelque chose qui ressemblait à de la propagande nazie. Un endoctrinement de la société, 24/24h, 7/7j [12]. Ils disent qu'ils sont meilleurs que l'Ukraine et les pays occidentaux et fantasment des invasions. En avril 2021, la population tchèque a découvert que deux agents du GRU [13] avaient fait exploser des entrepôts militaires en Tchéquie en 2014 [14]. J'ai commencé à lire des livres et des articles de Bellingcat [15], Jessikka Aro [16], Mark Galeotti [17] ou Timothy Snyder [18] au sujet de la politique russe, de son histoire, des tactiques de guerre hybride [19], de la propagande ainsi que de ses actions dans différents pays. À ce moment, il est devenu assez clair, pour moi, que la guerre allait arriver. Les dernières nuits avant l'invasion, je suivais Twitter et je m'attendais à ce que cela arrive. Le lendemain, je me suis rendu aux premières manifestations.

Dès les premiers jours, des milliers de personnes issues de toute la société tchèque, de gauche comme de droite, y ont participé. Les gens étaient choqués par ce qu'il se passait, certains pleuraient et la plupart étaient en colère. Beaucoup d'entre eux ont rapidement transformé ces sentiments en un soutien concret au peuple ukrainien, des dizaines de milliers de personnes ont, par exemple, invité des réfugiées ukrainiennes chez elles. C'était un geste significatif pour un si petit pays. En même temps, c'était clair que Poutine se moquait des manifestations, peu importe où qu'elles aient lieu.

Au cours des premiers mois, la solidarité est devenue mon travail quotidien, car je travaillais pour une entreprise qui vendait du matériel dont l'Ukraine avait besoin au début. Partout autour de moi, il y avait des gens qui voulaient aider les réfugiées ou soutenir les soldats. Je ne m'attendais pas à une telle solidarité de la part de la société tchèque, habituellement si rigide. Mais les gens comprenaient aussi, car ils se souviennent encore de 1968. Je me souviens que c'était également un sujet important pour la petite scène anarchiste et antifasciste tchèque. Cette scène continue de soutenir massivement la cause, même s'il n'y avait auparavant pratiquement aucun lien entre les scènes tchèque et ukrainienne. Au cours des premières semaines de la guerre, certaines de mes anciennes amies sont venues me demander de l'aide pour soutenir des personnes issues de la scène anarchiste ukrainienne. Nous les avons aidés à plusieurs reprises et avons pris contact avec des membres de Solidarity Collectives [20].

Tu fais partie du collectif Solidrones [21], peux-tu nous en parler plus ? Comment le projet a-t-il vu le jour et où en êtes-vous aujourd'hui ? Quel est le lien entre le fait d'aider les Ukrainiennes à résister et vos propres intérêts ?
Avec des amis de la scène, on suivait au jour le jour l'actualité de la guerre. À un moment donné, on a réalisé que les drones étaient devenus un sujet important, notamment parce que l'armée ukrainienne ne disposait pas assez de munitions pour l'artillerie à ce moment-là. On a discuté de cette situation à quelques unes à la fin de l'année 2023 et on a décidé d'apprendre à construire et à piloter. Au même moment, on a appris que Solidarity Collectives allaient produire des drones pour les envoyer aux volontaires anarchistes sur le front afin qu'ils puissent les utiliser contre les envahisseurs.

Je pense que l'Ukraine n'est qu'un début pour la Russie et que, si elle y parvient, elle envahira d'autres pays. Ils le répètent en permanence sur toutes les chaînes de télé russes. Si ça arrive, c'est pas si mal de connaître quelques trucs efficaces contre un envahisseur qui est bien plus puissant, et il sera probablement trop tard pour l'apprendre lorsque les chars auront franchi la frontière. Je pense que cela peut sembler étrange pour les lecteurrices de cet entretien, mais il y a quelques jours, 19 drones russes ont survolé la Pologne, d'autres drones ont survolé la Roumanie, tandis que des avions de chasse russes ont survolé l'Estonie [22]. Ici, en Tchéquie, nous ressentons cela comme une menace réelle et très présente. Et pour la même raison, nous voulons aider les Ukrainiennes, car ils et elles se battent, saignent et meurent pour la paix en Europe [23].

Petit à petit, à partir du printemps 2024, on a commencé à apprendre à construire des drones FPV [24], à les tester et à les piloter. En même temps il fallait trouver de l'argent, car la production à grande échelle coûte cher [25]. Nos amies nous ont filé de l'argent et on a utilisé nos propres économies. Quand on en a parlé à notre entourage, d'autres personnes sont venues nous aider. On a alors lancé des cagnottes publiques et, progressivement, on a augmenté la production. À ce jour, plusieurs centaines de drones ont été construits. De nombreuses personnes nous ont aidées en collectant des fonds, en faisant de la promotion ou d'autres actions concrètes. Et à l'international, d'autres personnes veulent faire de même ou nous soutenir. Alors, on essaye de les aider et de leur fournir des informations sur comment se lancer.

Au début, on a commencé à construire des drones FPV de 7 pouces avec vidéo analogique. Ils sont parfaits comme drones kamikazes [26] pour des missions à sens unique visant à délivrer de petits explosifs à l'ennemi. Il y a un an, nous sommes passés principalement à des drones de 10 pouces, car ils sont devenus la taille standard sur le front. Ils peuvent transporter plus de 2 kg et sont encore principalement utilisés comme drones kamikazes. Cependant, avec quelques pièces supplémentaires, ils peuvent également être utilisés comme drones bombardiers pour larguer des explosifs et être réutilisés plusieurs fois.

Nous travaillons également sur des drones de 13 pouces et nous construirons bientôt pour une unité des drones de 15 pouces équipés en fibre optique. Puisque sur certaines parties du front, il est impossible de voler en raison du brouillage des signaux vidéo et des signaux de contrôle, la transmission par fibre optique est donc une solution. Mais il existe de nombreux autres types de drones, tels que les hexacoptères [27] lourds pour larguer des charges lourdes, les drones de reconnaissance à voilure fixe [28], les drones DJI [29], les Shaheds [30] ,etc… Nous, nous travaillons uniquement avec des drones plus petits et plus simples, que les deux camps utilisent par centaines de milliers chaque mois.

Que diriez-vous aux personnes qui seraient sceptiques quant au fait de se battre « pour l'Europe » sur le champ de bataille ukrainien ?
On peut être sceptique quant à l'idée de rejoindre les forces armées de l'État, mais, lorsque l'on est confronté à la réalité d'une armée d'envahisseurs qui bombarde votre ville, c'est malheureusement le moyen le plus efficace de défendre votre communauté. Vous pouvez également choisir de vous engager dans des activités humanitaires si vous ne vous sentez pas prêt à rejoindre les structures militaires et à combattre [31], mais lorsque vous décidez de vous battre, vous ne pouvez pas faire grand-chose sans équipement militaire, logistique, connaissances et expérience. Donc, en fin de compte, il n'y a pas d'autre solution. De plus, même dans la situation actuelle, les anarchistes n'ont pas besoin de dissimuler leurs opinions politiques au sein de l'armée ukrainienne et peuvent s'afficher ouvertement. S'ils étaient contraints de se cacher par crainte de répression, je pense qu'aucune d'entre eux et elles ne s'engagerait volontairement dans l'armée. Mais ce n'est que mon point de vue, car je ne suis pas dans leur situation.
Compte tenu de votre passé antifasciste, comment gérez-vous la présence des néonazis en Ukraine et quels choix faites-vous ? Comment définissez-vous votre projet politique à cet égard ?
Il y a des nazis dans la société ukrainienne comme dans n'importe quel autre pays. Il y a certainement aussi des nazis dans l'armée et certaines unités ont été créées à partir de groupes d'extrême droite, comme la 3e brigade [32], qui a un passé de ce type, mais qui est aujourd'hui composée aussi de personnes normales qui ne sont pas nazies [33]. Il y a même des membres de nos mouvements ou des minorités ethniques dans ces brigades. À ce qu'on sache, l'extrême droite ne mène pas d'activités politiques au sein de l'armée [34].

En Ukraine, on peut également croiser dans la rue des personnes arborant des tatouages nazis ou qui portent des vêtements de marques liées au nazisme. J'y ai passé environ deux mois l'année dernière et je n'ai rien vu de pire que ce que j'ai vu en Tchéquie [35]. Il y a des nazis en Ukraine comme dans n'importe quel autre pays, mais ils ne représentent pas l'ensemble de la société ukrainienne.

Une grande partie de la propagande russe consiste à dire que l'Ukraine est un État nazi [36], mais ce n'est pas vrai [37]. Honnêtement, il est assez triste que des personnes issues des milieux anti-autoritaires occidentaux continuent de répéter cela et ne fassent pas preuve d'esprit critique. Il est intéressant de noter que cette question nous est plus souvent posée par des personnes avec qui nous partageons des opinions, mais qui sont géographiquement plus éloignées de l'Ukraine [38]. Ce n'est pas un sujet d'actualité dans les scènes politiques des pays de l'Est. Tout le monde peut s'y rendre, interroger les gens et le constater par soi-même. Bien sûr, l'État ukrainien a de nombreux problèmes, tout comme l'armée ukrainienne, et ils ne seront pas nos meilleurs amis, mais pour les anti-autoritaires locaux, pour le moment, le mal absolu vient de Russie [39].

Si un pays attaque celui où vous vivez, bombarde les villes où vous avez grandi et tue vos voisins, allez-vous dire « Je ne me battrai pas tant qu'il y aura des nazis » ? Je ne pense pas. C'est pour cette même raison que des centaines d'anti-autoritaires, d'antifascistes et d'anarchistes se battent en Ukraine contre l'impérialisme russe. Actuellement, les nazis locaux ne constituent pas une menace en Ukraine. Peut-être le seront-ils après la guerre, peut-être pas. Pour l'instant, les habitantes ne considèrent pas cela comme un problème majeur. Les Ukrainiennes se battent pour leur sécurité et leur droit de choisir leur mode de vie, tandis que la Russie vient les forcer à vivre comme elle l'entend. C'est assez simple. De notre côté, nous ne voulons pas rester simplement « profondément préoccupés » et ne rien faire.

Nous donnons nos drones à Solidarity Collectives qui soutient les combattantes anti-autoritaires. Ils sont comme nous. Ils ont la même vision du monde et les mêmes valeurs. Ils vont aux mêmes concerts que nous et, en temps de paix, ils mènent les mêmes activités politiques que nous, mais aujourd'hui, ils doivent se battre pour leurs villes et leurs villages. En travaillant avec eux, on est sûrs que nos drones sont entre de bonnes mains.


[1] La forteresse cachée est un collectif et une plateforme naissants. Son objectif est d'interroger de près les enjeux des luttes d'émancipation afin de renforcer les dynamiques internationalistes. De nombreux testes sont à retrouver sur le site laforteressecachee.org

[2] En octobre 2015, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Zeid Ra'ad Al Hussein, critiquait vivement la détention des migrantes et des réfugiées par la Tchéquie depuis août 2015. Ces détentions étaient souvent de 40 jours, allant parfois jusqu'à 90 jours, et ce, dans des conditions dégradantes. « Selon des rapports crédibles émanant de diverses sources, les violations des droits des migrants ne sont ni isolées, ni le fait du hasard, mais bien systématiques. Elles semblent faire partie intégrante de la politique du gouvernement tchèque pour décourager les migrants et les réfugiés d'entrer dans le pays ou d'y rester », a déclaré Zeid Ra'ad Al Hussein. En effet, en août 2015, un article du Monde relatait la situation politique en ces termes : « En République tchèque, c'est le président Milos Zeman qui a pris la tête de la croisade contre les migrants. Devenu expert dans l'amalgame réfugié-islam-islamiste-terroristes, le chef de l'État veut déployer des milliers de militaires aux frontières du pays à titre dissuasif. Donnera-t-il l'ordre de tirer sur les réfugiés comme ses prédécesseurs communistes, lui qui consacre l'essentiel de ses discours à prôner le bombardement tous azimuts des “islamistes » ? […] L'ex-président europhobe Vaclav Klaus (2003-2013), dont la plupart des collaborateurs et des conseillers figurent à la tête des diverses initiatives xénophobes, a, une fois de plus, fixé les termes du débat :” Nous faisons face, avec cette déferlante de réfugiés allogènes, à la plus grande menace en Europe depuis des siècles. Nous n'avons aucune obligation morale d'accueillir tous les réfugiés, affirme-t-il encore, et la seule solution est que les pays européens décident de renvoyer dans leurs pays d'origine tous ces migrants jusqu'au dernier.” »

[3] En février 1948, après trois années de république faisant suite à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le parti communiste s'empare du pouvoir en Tchécoslovaquie lors du Coup de Prague. Il s'agit d'une crise politique initiée par la nomination de commissaires de police communistes dans la capitale. La prise du pouvoir sans armes par les communistes dans une Tchécoslovaquie qui était un symbole de démocratie dans l'Europe de l'Est de l'entre-deux-guerres, effraie l'Europe occidentale. Le « coup de Prague » est alors un basculement dans la polarisation de la guerre froide. La Tchécoslovaquie devient alors un des pays satellites de l'URSS. Au même titre que d'autres pays, comme la Roumanie, la Hongrie ou encore l'Albanie, la Tchécoslovaquie entretient des liens forts avec l'URSS. Tout d'abord, elle fait partie des membres fondateurs du Conseil d'aide économique mutuelle, qui est l'organisation d'entraide économique entre pays communistes créée par Staline en 1949 en réponse au plan Marshall. Plus tard, en 1955, elle est signataire du Pacte de Varsovie, qui regroupe les pays d'Europe de l'Est et l'URSS dans un ensemble économique, politique et militaire. Le 5 janvier 1968, Alexandre Dubček arrive au pouvoir et entend mener des réformes de libéralisation du pays, notamment l'assouplissement de la censure et de la police politique. C'est le Printemps de Prague, soit la tentative de création d'un « socialisme à visage humain », auquel l'invasion par les troupes du Pacte de Varsovie mettra brutalement fin le 21 août de la même année. Le programme de Dubcek, ce « socialisme à visage humain », comporte un ensemble de mesures politiques – comme les réformes structurelles du Parti communiste qui, tout en gardant sa position de parti unique, démocratisent son fonctionnement et permettent la constitution et l'expression de courants, des mesures économiques comme la diminution de la planification d'État, désormais réservée aux orientations macro-économiques et au commerce international. Est aussi prévu un allègement de la surveillance policière avec la fin de la censure et de l'écoute aléatoire et sans aucun contrôle juridique des conversations téléphoniques, de l'ouverture du courrier, du quadrillage territorial, institutionnel et professionnel systématique par la police politique (StB). Enfin, des mesures sociales doivent être mises en place, comme la libéralisation des activités culturelles, des médias et surtout du droit des citoyens tchécoslovaques au déplacement sans demandes d'autorisations, soit pour changer librement d'emploi, de domicile, de résidence à l'intérieur du pays, soit pour voyager dans et hors du pays, y compris dans les pays non communistes. L'invasion du pays par les troupes du pacte de Varsovie en août 1968 illustre bien le principe de « souveraineté limitée » des États satellitaires à l'URSS, en cas de remise en cause de la cohésion des États du bloc socialiste. À ce sujet, il est possible d'écouter l'épisode d'Affaires sensible, Le Printemps de Prague 1968 ou de consulter le site Soviet History. Le 16 novembre 1989 débute la Révolution de velours. Ce mouvement pacifiste a conduit à la chute du régime communiste et à la création de la République socialiste tchécoslovaque, le 29 décembre de la même année. Cette révolution, « de velours » en Tchèque et « douce » en slovaque, est nommée de ces façons au regard du peu de sang qu'elle a fait couler.

[4] La lustration est une politique dont l'objectif était de protéger les nouvelles institutions démocratiques des pays de l'Est de l'ex-pacte de Varsovie contre les anciens agents de la police communiste et leurs partisans. En Tchéquie, la loi de lustration définissait les conditions d'accès aux postes que devaient remplir les responsables des organes administratifs, comme la justice, l'armée, voire des institutions névralgiques, comme les médias et la Banque Nationale. Elle interdisait ces fonctions à quiconque avait, avant novembre 1989, servi dans les services de sécurité, s'était impliqué dans la gestion des comités régionaux du parti, les milices populaires ou ayant étudié dans les établissements du KGB.

[5] Les restitutions des biens ont été l'un des éléments marquants de la transformation de l'économie tchèque à partir de l'année 1989. Le terme restituce désigne la restitution à son propriétaire d'un bien nationalisé ou confisqué entre le 25 février 1948 et le 1er janvier 1990, le propriétaire pouvant être un particulier, l'Église ou d'autres institutions. Cela concerne, par exemple, des biens immobiliers que leurs propriétaires initiaux auraient perdus en raison de leur émigration, ou bien d'une expropriation sans compensation, d'une nationalisation contraire à la règlementation alors en vigueur ou réalisée sur la base d'un contrat de vente ou de donation conclu dans des conditions visiblement abusives. (Radio Prague International)

[6] À la sortie de la guerre, la répression exercée par le pouvoir stalinien était particulièrement brutale et a vu la purge et l'exécution des officiers de l'armée soupçonnés d'être pro-occidentaux, la répression de l'Église catholique, l'exécution de nombreuses personnalités politiques, l'emprisonnement ou l'envoi dans des camps de travail de milliers d'autres, accusé.es de diverses activités antiétatiques, de « déviationnisme nationaliste », de « titisme » et de nationalisme bourgeois. (Britannica)

[7] Komunistická Strana Čech a Morava, il s'agit du Parti communiste de Bohême et Moravie.

[8] La tendance au rejet des idées communistes est observable dans les territoires post-soviétiques. À titre d'exemple, en Lituanie et en Lettonie, les partis communistes d'État, liés au pouvoir soviétique, ont été dissouts au moment de l'indépendance en 1991, puis se sont reformés sous les noms de Parti démocratique du travail lituanien et Parti socialiste de Lettonie. Mais l'idéologie communiste, bien qu'impopulaire, n'est pas interdite. En Ukraine, le Parti communiste d'Ukraine (KPU) est lui aussi dissout en 1991, mais se reforme deux ans plus tard. Il est accusé de soutenir l'annexion de la Crimée, puis les séparatistes prorusses pendant la guerre du Donbass. Il est interdit en 2015 ainsi que deux autres partis nés de scissions du KPU dans le début des années 2000. L'interdiction se fait sur la base des lois de décommunisation qui condamnent la mise en valeur de l'idéologie communiste ainsi que l'usage de symboles communistes, comme la faucille et le marteau. Au même titre par ailleurs que les symboles nazis, dans de nombreux pays de l'ex Union soviétique, en Hongrie, en Pologne ou en Ukraine. En 2022, lors de l'assaut de l'armée russe en direction de Kyiv, le dirigeant du KPU, Petro Symonenko, s'est enfui en Biélorussie puis en Russie avec l'aide des forces spéciales russes. (rtbf.be, bbc.com)

[9] Selon une enquête menée en 2019, 38 % des personnes âgées de plus de 40 ans estiment que leur vie était en réalité meilleure sous le communisme. L'enquête a été menée par l'agence NMS Market Research pour Post Bellum. Il semblerait que les élections de l'automne 2025 confirment une tendance d'affaiblissement du centre et de renforcement des partis populistes. Dans cette dynamique, le KSČM exploite les frustrations économiques en faisant vivre une forme de nostalgie de la période soviétique. En outre le parti s'oppose à la livraison d'armes à l'Ukraine et tient une ligne anti-OTAN en faisant valoir une position pacifiste dans un pays majoritairement en faveur du soutien à l'Ukraine. Pour comprendre mieux les tendances politiques tchèques, il est possible de lire les articles de Balkan InsightetJournal of Democracy.

[10] Selon une enquête menée conjointement par le média tchèque Voxpot et l'association Druit qui fournit des services informatiques, avant les élections qui ont eu lieu en automne 2025 en Tchéquie, les 16 plus grands sites de désinformation prorusses produisaient autant de contenus que les médias tchèques authentiques.

[11] Quelques mois après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par les troupes russes, les antifascistes tchèques publiaient dans Freedomnews un long article expliquant leurs positions quant à la guerre qui débutait et leur sidération face aux réactions de la gauche d'Europe de l'ouest. « Si nous disposions d'une machine à remonter le temps et pouvions vous ramener dans le passé, dans un passé lointain ou récent, savez-vous ce que vous verriez autour de vous ? L'Empire russe à l'est, l'Empire allemand à l'ouest et l'Empire ottoman au sud. Trois empires, de nombreuses formes historiques et une ambition trop souvent partagée, le mal de tous les empires, à savoir la nécessité d'étendre leur sphère d'influence, d'occuper les espaces qui les entourent, de conquérir. Et savez-vous ce que vous verriez parmi eux, dans leur ombre ? De petites régions et entités politiques diverses sur le plan historique, géographique et linguistique, s'étendant de l'Estonie à la Roumanie, de la République tchèque à l'Ukraine, qui ont survécu jusqu'à aujourd'hui malgré les empires, et parfois malgré elles-mêmes. Bienvenue dans notre région, l'Europe centrale et orientale (ECO). Une région historiquement façonnée par la pression exercée par trois empires. Une région définie non pas par ses côtes océaniques, mais par des facteurs externes et géopolitiques, à savoir la volonté de l'un des empires voisins de s'étendre et de subjuguer certaines parties de l'Europe centrale et orientale, comme en Tchécoslovaquie en 1938 et 1968, en Pologne en 1939, dans les pays baltes en 1940 et en Hongrie en 1956. Dans une région où les petits pays doivent parfois former des alliances controversées pour résister aux empires. Dans une région dont la voix et le point de vue sont systématiquement négligés et ignorés. Dans une région qui n'est ni l'Occident ou le Nord riches, ni l'Orient peuplé, ni le Sud pauvre. Dans une région où la vie et l'identité sont à nouveau menacées – si la Turquie contemporaine oriente ses ambitions impériales vers l'Est et si l'Allemagne a subi une transformation qui, espérons-le, a mis fin à ses aspirations impériales pour longtemps, c'est la Russie de Poutine qui continue de mener une politique impériale à l'encontre de l'Europe centrale et orientale, ainsi que d'autres régions qu'elle considère comme sa sphère d'influence. »

[12] La chaîne YouTube Russian Media Monitor fait un travail de collecte et d'analyse des sources d'informations diffusées par les médias russes.

[13] Glavnoe Razvedyvatel'noe Upravlenie (GRU) est la Direction Principale du Renseignement. Ce service de renseignement militaire date de l'Union soviétique et a peu perdu de sa structure. « Le GRU a survécu aux bouleversements de ces dernières années grâce à son statut de simple direction au ministère de la Défense. Tout laisse penser que ce sont des agents du GRU qui ont préparé et encadré l'invasion de la Crimée en 2014, qui ont tenté d'empoisonner le transfuge Sergueï Skripal en mars 2018, à Salisbury, déclenchant une vive crise diplomatique entre la Russie et l'Angleterre, et qui assistent les forces soviétiques stationnées en Syrie ». KGB, la véritable histoire des services secrets soviétiques.

[14] En 2021, la Tchéquie a renvoyé 18 diplomates russes de son territoire quand l'enquête à mis à jour que l'explosion de 2014 n'était pas un simple accident. Il s'agirait de l'action de l'unité 29155, responsable de la tentative d'empoisonnement de Sergueï Skripal en 2018, d'une tentative de coup d'État au proserbe au Monténégro en 2016, ainsi que d'opérations de déstabilisation en Moldavie la même année, etc.

[15] « Bellingcat est un collectif indépendant de chercheurs, d'enquêteurs et de journalistes citoyens réunis par leur passion pour la recherche open source. » Peut-on lire sur le site. « Fondé en 2014, nous avons été les premiers à utiliser des méthodes de recherche open source pour enquêter sur divers sujets d'intérêt public. Ceux-ci vont du crash du vol MH17 au-dessus de l'est de l'Ukraine aux violences policières en Colombie, en passant par le commerce illégal d'espèces sauvages aux Émirats arabes unis. Nos recherches sont régulièrement mentionnées par les médias internationaux et ont été citées par plusieurs tribunaux et missions d'enquête ». Un article de France24 abonde, « Le site d'investigation numérique Bellingcat est devenu en huit ans le pire cauchemar du Kremlin, assure son directeur exécutif, le journaliste Christo Grozev, en lutte contre les lacunes du droit international ».

[16] Journaliste finlandaise travaillant pour la chaîne publique finlandaise Yle et auteure d'un ouvrage documentaire intitulé Putin's Trolls. En septembre 2014, elle a commencé à enquêter sur les trolls pro-russes sur Internet, puis est elle-même devenue leur victime après une visite à Saint-Pétersbourg où elle a interviewé des employés d'une l'usine à trolls. Le récit est écoutable dans Jessikka Aro, enquête sous pression.

[17] Historien britannique spécialiste de la criminalité transnationale et des questions de sécurité russe. Il est également directeur du cabinet de conseil Mayak Intelligence, « une société britannique spécialisée dans la recherche, la rédaction, la formation et le conseil, qui se concentre sur la Russie ainsi que sur certaines questions thématiques plus larges liées à la criminalité organisée et transnationale, à la guerre, à la politique et à l'histoire. »

[18] Historien américain spécialiste de l'histoire de l'Europe centrale et de l'Est et de la Shoah. Il est titulaire de la chaire Richard C. Levin d'histoire à l'université Yale et membre permanent de l'Institut des sciences humaines à Vienne.

[19] La guerre hybride est une stratégie militaire qui allie des opérations de guerre conventionnelle, de guerre asymétrique, de cyberguerre et d'autres outils non conventionnels, tels que la désinformation. L'expression hybrid warfare est apparue pour la première fois aux États-Unis en 1998 et fut popularisée par Frank G. Hoffman à partir de 2005 pour faire contrepoids au déterminisme technologique qui marqua à l'époque les débats. Dans son optique, il s'agit de caractériser une « guerre irrégulière complexe », une guerre mêlant acteurs étatiques et subétatiques ; et des formes régulières et irrégulières de guerre. En 2009, il définit la menace hybride ainsi que « tout adversaire qui emploie simultanément et de façon adaptative un mixte d'armes conventionnelles, de tactiques irrégulières, de terrorisme et de comportements criminels dans l'espace de bataille afin d'atteindre ses objectifs politiques ». Une définition élargie de la guerre hybride postule que son objectif est non pas la destruction des forces armées adverses, mais la déstabilisation d'un pays en attaquant ses structures gouvernementales et ses institutions, ainsi qu'en affaiblissant sa cohésion nationale. Les moyens utilisés à ces fins seraient par conséquent non cinétiques, allant de la propagande aux fake-news, en passant par les cyberattaques. (Les Champs de Mars) (La revue stratégique). Pour des spécificités liées à la guerre hybride et le cas de la Russie, Wikipedia est un bon point de départ.

[20] Solidarity Collectives est un groupe anarchiste ukrainien formé à la suite de l'invasion à grande échelle et qui soutient les anarchistes présents sur les lignes de front en leur envoyant le matériel dont ils ont besoin. Ils sont aussi actifs dans d'autres champs, notamment l'aide humanitaire et l'aide aux animaux à extraire des zones de front. Solidarity Collectives anime aussi un atelier d'assemblage de drones. Ils déclarent : « Les soldats que nous soutenons sont des militants de diverses convictions : anarchistes, défenseurs des droits humains, syndicalistes, éco-anarchistes, anarcho-féministes, punk-rockers, réfugiés politiques de Biélorussie et de Russie, etc. Beaucoup d'entre eux n'étaient pas d'accord avec les visions et les idées des autres avant la guerre. Cependant, ils ont été unis par un ennemi commun, car la machine impériale russe ne permettra à aucun d'entre nous d'exister. Nous resterons unis jusqu'à la fin de la guerre, jusqu'à ce que le dernier occupant quitte le territoire de l'Ukraine indépendante. »

[21] « Au cours des deux dernières années, alors que l'Ukraine est confrontée à l'agression russe, les drones sont devenus un outil important pour assurer la supériorité sur le champ de bataille. Chaque mois, les défenseurs consomment des dizaines de milliers d'avions sans pilote, car un tir précis avec un drone peut mettre hors de combat un char beaucoup plus coûteux et paralyser l'avancée des occupants ». Les pages de solidrones sont répertoriées ici. En septembre 2025, Solidarity Collectives publiait une vidéo montrant une livraison de drones de Solidrones en Ukraine.

[22] Le 9 septembre 2025, 19 drones non armés, supposément lancés depuis la Russie, pénètrent dans l'espace aérien polonais. L'incursion provoque la réaction de l'armée de l'air polonaise et de l'OTAN. Quatre drones sont confirmés abattus. Peu de temps après, le vice-premier ministre polonais Radosław Sikorski déclare : « Nous sommes confrontés à un cas sans précédent d'attaque non seulement contre le territoire de la Pologne, mais aussi contre celui de l'OTAN et de l'Union européenne ». Quelques jours plus tard, la Roumanie affirmait qu'un drone avait violé son espace aérien lors d'une attaque russe contre des infrastructures en Ukraine voisine. Deux F-16 roumains ont décollé pour surveiller la situation. Puis, le vendredi 19 septembre 2025, trois MiG-31 russes sont entrés dans l'espace aérien de l'Estonie. Ils ont été interceptés et escortés hors du territoire par des avions de chasse de l'OTAN. (LaPresse.ca)

[23] Dans le texte publié sur freedomnews, le chapitre Le vaisseau fantôme de l'Europe centrale et orientale statue : « En examinant les textes qui ont été rédigés sur la guerre depuis son déclenchement en Occident, et en particulier par la gauche occidentale, nous identifions trois cadres principaux qui façonnent les évènements en Ukraine : la symétrisation, la généralisation et l'idéologisation ». Les paragraphes suivants s'attachent à expliquer le contenu de ces trois termes, puis concluent : « Qu'est-ce que ces cadres ont en commun ? Deux caractéristiques clés : le mépris des voix de l'Europe centrale et orientale et l'adoption de la logique de Poutine. En ignorant complètement les perspectives, les positions et les voix de l'Europe centrale et orientale, notre région est implicitement considérée comme un espace dépourvu de capacité à agir et à décider librement, et donc comme une région sans autonomie ni pertinence pour le monde… un réceptacle vide dans lequel les grandes puissances peuvent verser à leur guise leurs versions de l'histoire. La région de l'Europe centrale et orientale est ici considérée comme trop petite, fragmentée, diversifiée, fade, dépourvue d'histoire propre et trop insignifiante pour influencer activement le cours de l'histoire. Elle devient ainsi un objet passif, réduit à une simple “sphère d'influence et d'intérêt, unezone tamponou unespace sacrifiable”. Ce mépris pour l'Europe centrale et orientale et le cadre décrit ci-dessus font également le jeu du Kremlin. Comme l'ont démontré Smoleński et Dutkiewicz. Dans le cadre du westsplaining, les préoccupations de la Russie sont reconnues, mais celles de l'Europe de l'Est ne le sont pas. En effet, c'est le Kremlin, comme l'a montré Poutine lors de la conférence sur la sécurité de Munich en 2007, qui envisage le monde comme un choc entre de grands empires tirant les ficelles de leurs sphères d'influence et un monde où les petites régions de l'Europe centrale et orientale n'existent pas en tant qu'entités indépendantes, distinctes et dignes d'avoir leur propre voix et leur propre respect. Quiconque symétrise, généralise, idéologise dans une telle constellation en temps de guerre devient un allié opportun pour Poutine. »

[24] Le drone FPV, pour First Person View, est issu du milieu droniste amateur, principalement utilisé dans des activités de loisir, telles que des courses et parcours d'obstacles. Contrairement à des drones plus stables, principalement développés par la marque chinoise DJI, qui sont utilisés pour l'observation, mais également le largage de charges et munitions explosives, le drone FPV se démarque par son agilité, sa vitesse et sa précision. L'usage militarisé de ce type de drone a vu le jour au cours de la guerre en Ukraine, quelques mois après l'invasion russe du 24 février 2022. Sa première utilisation filmée date de juillet 2022. (Revue Conflits)

[25] La production en masse coûte cher ramenée à l'échelle de ce que des groupes et initiatives autonomes peuvent mobiliser comme fond. En effet, un drone kamikaze relativement basique coûte entre 200 et 300 euros. La rupture que constitue la guerre des drones est à la fois en raison de leurs capacités opérationnelles en termes de profondeur d'action et de flexibilité, de leurs coûts de production très faibles en regard des systèmes d'armement habituellement utilisés par les armées. Pour autant, aujourd'hui, l'industrie du drone est massivement dépendante du marché chinois, qui en contrôle environ 80 %. Dès lors, les politiques économiques internationales ont un impact considérable sur l'approvisionnement. En effet, la Chine qui, comme l'exprimait son ministre des affaires étrangères en juillet 2025, « ne peut pas s'offrir une défaite russe »,tend à durcir les possibilités d'importation de composants à destination de l'Ukraine, via Kyiv et ses alliés en même temps qu'elle entretient des liens de plus en plus forts avec la Russie, qui dépend elle aussi massivement de la production de matériel chinois pour ses propres drones. STMicroelectronics, société franco-italienne basée en Suisse, fait figure d'exemple dans ce jeu, puisqu'elle produit la puce STM32 embarquée dans la quasi-totalité des contrôleurs de vol. L'entreprise compte 14 sites de production dans 9 pays, mais environ deux fois plus d'employés en Chine qu'en Europe. Le prix des composants en provenance de Chine et à destination de l'Europe a quasiment doublé à cause des restrictions douanières et de la bataille commerciale que les États-Unis livrent à la Chine. En conséquence, l'Ukraine, comme le reste du monde, s'efforce de développer une production locale de contrôleurs de vol et autres éléments d'électronique embarquée à l'image de Elarion en Lituanie, Odd System, Motor-G, 603700, en Ukraine ou Drone Français en France.

[26] Les technologies liées à la guerre menée par ce type d'engins évoluent rapidement, tant sur les plans de l'attaque que de la défense. Qu'il s'agisse de la transmission des données entre la machine ou l'opérateur pour contrer les dispositifs de guerre électronique, le type de charges qu'ils transportent ou tout bonnement du type de machine. Si les plus médiatisés sont ceux utilisés par des opérateurs sur la ligne de front, du fait de la dureté des images produites et de leur mise en circulation, ce ne sont pas les seuls types de drones kamikazes. Les drones de 7 pouces sont aujourd'hui remplacés par des 10 pouces qui peuvent porter des charges plus puissantes et ont une portée de quelques dizaines de kilomètres. C'est sur ces modèles qu'est notamment de plus en plus fréquente l'utilisation de fibre optique. Mais des drones kamikazes sont aussi utilisés à grande distance, comme dans le cas de la destruction de la flotte nucléaire russe par des machines contrôlées via le réseau de téléphonie mobile, à longue portée, comme les ailes volantes de différentes tailles qui frappent les réseaux énergétiques en Ukraine comme en Russie. Les drones kamikazes trouvent leur origine dans les années 80 dans du matériel israélien autrefois nommé munition rôdeuse et qui était vu comme des types de missiles particuliers. C'est toutefois en Ukraine qu'a été généralisée la modification de drones grand public et que l'usage de la vue à la première personne a considérablement influencé les tactiques sur le terrain.

[27] Un drone hexacoptère est généralement un appareil aérien sans pilote équipé de six moteurs. Contrairement aux drones à quatre moteurs (quads ou quadricoptère), cela lui permet de rester en l'air même si l'un des moteurs tombe en panne. Ce sont par ailleurs de plus gros porteurs de charge que les quads.

[28] Les drones à voilure fixe sont de petits avions radiocommandés. Ils peuvent donc planer et sont utilisés pour des missions à longue portée.

[29] L'entreprise chinoise Shenzhen DJI Sciences and Technologies Ltd, est spécialiste de la fabrication de drones de loisirs, équipés de caméras pour des prises de vues aériennes. L'entreprise est le leader mondial dans les drones grand public et elle produit des machines stables et faciles à piloter, ce qui en fait aussi un des leaders sur les normes en usage dans le domaine, notamment en ce qui concerne la transmission vidéo en haute définition. Elle produit notamment la série Mavic, très utilisée pour la reconnaissance, mais trop chère pour être utilisée comme drone kamikaze.

[30] Les Shahed sont des drones kamikazes iraniens initialement développés par Shahed Aviation Industries et fournis massivement à la Russie, qui aujourd'hui produit sa propre variante, les Gueran-2. Le Shahed-136 mesure environ 3,5 mètres de long, avec une envergure de 2,5 mètres. Pesant jusqu'à 240 kg, il peut emporter 40 kg d'explosif et parcourir 1 700 à 2 500 km à une vitesse de 185 km/h. Sa motorisation thermique, bruyante, mais économique, illustre une philosophie « low-cost » accessible à de nombreux États. Estimé entre 20 000 et 40 000 dollars l'unité, le Shahed coûte jusqu'à 50 fois moins cher qu'un missile classique, tout en offrant une précision et une portée comparables. Ce rapport coût/efficacité en fait une arme privilégiée pour saturer les défenses aériennes. Son usage en essaims oblige Kyiv à dépenser des missiles antiaériens bien plus coûteux que les drones abattus.

[31] L'anthropologue Daria Saburova a mené une enquête sur les initiatives bénévoles qui permettent de suppléer l'État ukrainien dans ses défaillances qu'elle présente dans son livre Travailleuses de la résistance, les classes populaires ukrainiennes face à la guerre, aux éditions du Croquant, sur Lundisoir ou sur Radio France.

[32] Les racines idéologiques de la 3e brigade d'assaut, héritière du régiment Azov, sont des idéologies d'extrêmes droites. Fondé en 2014 au début de la guerre dans le Donbass, le bataillon Azov est créé par Andriy Biletsky, leader de l'organisation ultranationaliste Patriotes d'Ukraine ainsi que du groupe politique Assemblée sociale-nationale. Azov a d'abord attiré l'attention par ses étranges insignes faisant allusion à la symbolique du Troisième Reich et ses phalanges, comme la SS. Certains de ses combattants ont d'ailleurs pu parfois se mettre en scène dans des clichés ne laissant aucun doute quant à leur affiliation politique. Le bataillon, par la suite devenu régiment, était initialement constitué de volontaires et a acquis une grande popularité en participant à la reprise de la ville de Marioupol face aux séparatistes prorusses en 2014 et plus encore lors du siège de la même ville en 2022. Progressivement, une distinction claire s'est établie entre la branche militaire et la branche politique du mouvement. Les individus les plus politisés, dont l'expérience militaire avait perdu son sens une fois éloignés du front, ont cherché à prolonger leur engagement sous une autre forme. Cette séparation a donné lieu à deux trajectoires : d'un côté, ceux qui restaient dans le régiment Azov et se définissaient comme militaires professionnels ; de l'autre, ceux qui quittaient l'armée pour se consacrer à la politique ou qui réintégraient la vie civile. En se concentrant exclusivement sur la dimension militaire, le régiment Azov s'est peu à peu dépolitisé. Son identité restera néanmoins intrinsèquement liée au nationalisme radical ukrainien. Selon le chercheur Nonjon : « Mais Azov reste ce qu'il est et ne peut totalement faire table rase de ses origines. Il est normal qu'on y retrouve encore un certain nombre de profils politisés, quand bien même la majorité des combattants de cette brigade sont aujourd'hui étrangers aux idées extrémistes. » […] (Mediapart) (Nonjon Adrien, Le régiment Azov, un nationalisme ukrainien en guerre, Éditions du Cerf, 2023). Concernant la troisième brigade, les chercheureuses Anna Colin Lebedev et Bertrand de Franqueville affirment qu'on voit que « l'idéologie n'est pas absente des pratiques quotidiennes. Elle est par exemple clairement visible dans la récitation rituelle de la « Prière du nationaliste ukrainien », texte qui ne comporte pas en lui-même d'appels extrémistes, mais qui était un texte de référence des mouvements nationalistes ukrainiens du XXe siècle. En revanche, à ce jour, il semble que l'on n'observe pas, dans les actions de la brigade, de pratiques violentes, telles que des attaques contre des civils sur des critères ethniques ou nationalistes. La posture anti-russe est bien sûr très présente – dans toute la société ukrainienne comme dans les forces armées – mais il s'agit d'une hostilité d'ordre politique, non ethnique. Le crédo politique est « L'Ukraine avant toute chose », mais pas « L'Ukraine aux Ukrainiens ». Cela se comprend d'autant mieux que les profils mixtes, multilingues, ou d'origine russe sont très nombreux en Ukraine et dans les unités combattantes. (Le Grand Continent)

[33] Aujourd'hui, la popularité de ces brigades est due à leur large communication et aux nombreuses batailles remportées. Elles constituent une entité militaire qui semble avant tout attirer du monde pour sa puissance, sa formation, son matériel militaire et les chances de survie qu'elle procure plutôt que pour ses principes idéologiques. Selon le chercheureuses Anna Colin Lebedev et Bertrand de Franqueville « Beaucoup de volontaires qui rejoignent Azov ou la Troisième brigade d'assaut le font parce qu'ils recherchent des unités perçues comme efficaces et professionnelles, commandées par des vétérans expérimentés et formés au combat, attentives à la gestion des recrues. […] L'image d'un leadership fiable, qui ne sacrifie pas inutilement ses soldats, joue un rôle clé dans ce choix, et Andriy Biletsky a su capitaliser dessus. L'image de ces unités a été renforcée par une campagne médiatique extrêmement bien menée, voire même une émergence d'une sous-culture propre à la Troisième brigade. […] Cette importance de la confiance dans une unité et un commandant est un des effets d'une certaine autonomie laissée aux unités militaires ukrainiennes, non seulement dans le combat, mais aussi dans la construction de leur identité que dans l'organisation de la formation ou du recrutement. À cet égard, on peut se poser la question des contours de cette identité des bridages, et le rôle qu'y joue l'idéologie. » (Le Grand Continent)

[34] Les fonctions militaires et politiques ne sont pas cumulables. Par exemple, le Colonel Andriy Biletsky, commandant de la 3e brigade d'assaut et anciennement de la brigade Azov, a été député de 2014 à 2019, il a ensuite cessé son activité politique parlementaire pour se concentrer sur son activité militaire, néanmoins chargée d'idéologie politique et d'activités politiques extraparlementaires. Il en est de même pour Dmytro Iaroch, ex-chef de file de Pravi Sektor, aujourd'hui commandant de l'armée des volontaires ukrainiens du secteur droit. On observe tout de même l'existence de groupes néonazis en dehors de l'armée, à l'image de Centuria créé par des vétérans du régiment Azov ou la présence parfois alarmante dans les rues de symboles nazis malgré leur interdiction. Il est certain que leur présence et la qualité croissante de leur organisation sont à surveiller, puisque les machines de mobilisation qu'ils ont créées au sein et autour des brigades dans lesquelles ils se sont regroupés pourraient leur servir de plateformes politiques dans l'éventualité d'une fin de la guerre ou d'une extension de leurs activités dans le champ politique institutionnel. En effet, tout comme les unités Azov, puis la Troisième Brigade d'Assaut ont été massivement rejointes pour leur efficacité par des personnes pourtant plus du côté libéral, voire carrément à gauche du spectre politique, il est possible qu'une génération grandissant dans la guerre rejoigne peu à peu ce type d'organisations dont l'esthétique néonazie est bien souvent de prime abord perçue comme une contre-culture d'opposition à l'héritage soviétique. Rappelons que l'Holodomor, la grande famine de 1932-1933 organisée par le pouvoir soviétique, a tué entre 3 et 5 millions d'Ukrainien.ne.s et que, depuis leur point de vue, le nazisme n'est pas le seul fabricant de génocides. La dynamique engendrée par la déstructuration des formes armées ukrainiennes et la nécessité pour les Ukrainien.ne.s de créer leurs propres structures de défense a permis depuis 2014 à des unités comme Azov et aujourd'hui la Troisième Brigade d'Assaut de devenir des machines de guerre d'une grande efficacité tant sur le terrain militaire que sur les plans communicationnels et économiques. Leur histoire d'engagement et leur capacité à saturer l'espace visuel et culturel, à des fins de financement et très certainement dans une dynamique de soft-power, leur donne la capacité de recruter massivement. Aussi, il est certain que plus la guerre durera et moins les forces progressistes sur le sol ukrainien seront soutenues, plus l'ultranationalisme aura des chances de se répandre.

[35] Selon les chercheureuses Anna Colin Lebedev et Bertrand de Franqueville « si la présence de certains combattants ultranationalistes dans les rangs ukrainiens est un fait avéré, le capital symbolique payé de leur sang n'a jamais trouvé de traduction politique. […] Entre 2014 et 2022, alors que des élections ont bien eu lieu en Ukraine, les partis d'extrême droite n'ont pas su transformer leur rôle dans la révolution du Maïdan ni leur participation au conflit du Donbass en succès électoraux. Ils sont restés essentiellement des mouvements de rue, occupant une place très marginale sur la scène institutionnelle, ne faisant qu'autour de 2 %, tous mouvements confondus, aux élections de 2019. […] On a observé en Ukraine une forme de dissociation entre la structuration du champ politique et celle du champ militaire. Certes, l'engagement dans la guerre pouvait constituer une clé d'entrée dans le champ politique, l'aura ou la légitimité liée à un engagement militaire peut effectivement être revendiquée, mais elle ne détermine pas, à elle seule, l'accès aux responsabilités politiques. Le champ politique ukrainien ne se réduit pas aux questions militaires, et demeure organisé autour d'enjeux propres – sociaux, économiques, idéologiques – qui préexistaient à la guerre. »

[36] Dans son message à la nation du 24 février 2022, date du déclenchement de l'opération militaire spéciale, Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie et commandant en chef des forces armées russes, a défini la dénazification de l'Ukraine comme l'un des principaux objectifs de cette opération. Le terme « dénazification » n'est pas dû au hasard. Il renvoie à la conférence de Potsdam qui mit fin, en 1945, à l'idéologie nationale-socialiste en Allemagne.

[37] Pour aller plus loin sur la question des extrêmes droites en Ukraine, Adrien Nonjon revient sur leurs différentes natures dans l'article, Les deux visages de l'extrême droite ukrainienne.

[38] Concernant la censure des voix d'Europe de l'Est lors des évènements anarchistes en UE Ces dernières années, plusieurs organisations et groupes ont émergé au sein du milieu anarchiste, excluant activement les militants de Solidarity Collectives, de l'ABC-Belarus et de nombreuses autres organisations anarchistes et anti-autoritaires des évènements publics. Ils les empêchent d'y participer et publient diverses « déclarations » condamnant leur soutien à la résistance ukrainienne face à l'invasion russe. Ce comportement repose souvent sur une vision déformée de l'opinion des militants d'Europe de l'Est. Les anarchistes sont accusés de militariser, de soutenir la guerre et de ne pas être suffisamment critiques envers l'État ukrainien. À notre avis, un tel comportement est indigne du mouvement anarchiste. Nous croyons en la nécessité du dialogue dans les controverses. Toute tentative visant à contraindre les anarchistes à tenir le « bon » discours afin que les camarades occidentaux soient disposés à les écouter et à les soutenir financièrement s'apparente à de la coercition. Nous ne considérons en aucun cas le travail de Solidarity Collectives et de l'ABC-Belarus comme étant pro-guerre ou soutenant le militarisme d'État. Nous condamnons catégoriquement toute tentative d'isoler les collectifs anarchistes d'Europe de l'Est sur la question de l'expansion militaire du régime russe. Nous appelons les autres collectifs anarchistes à manifester leur solidarité avec les anarchistes qui luttent ici et maintenant contre les régimes de Poutine et de Loukachenko, armes ou pierres à la main. La résistance à l'État est impossible sans solidarité, esprit critique et dialogue sur les questions politiques complexes. Liste des signataires de cette déclaration (si vous souhaitez y figurer, veuillez contacter l'une des organisations de la liste)

[39] Toujours dans le texte publié sur Freedomnews, les antifascistes tchèques complètent leur position : « Pour être clairs, nous ne suggérons pas d'écouter les oligarques ukrainiens. Nous ne suggérons pas non plus d'écouter les ultranationalistes comme le Secteur droit, dont l'influence en Ukraine, au profit de Poutine, est grandement exagérée et ne peut être comparée, par exemple, à celle de partis parlementaires comme l'AfD en Allemagne, Russie unie en Russie ou de politiciens comme Orban en Hongrie ou Le Pen en France. À cet égard, nous sommes tout à fait d'accord avec les antifascistes autonomes d'Ukraine qui affirment : “Quelques milliers de nazis, avec un soutien électoral minimal dans un pays de 40 millions d'habitants, ne constituent ni une menace ni une raison d'envahir… Oui, il y a des nazis en Ukraine, comme dans d'autres pays. Non, nous n'avons pas besoin de l'aide de Poutine ou d'autres autoritaires pour nous occuper d'eux. Nous le ferons nous-mêmes”. Nous vous suggérons d'écouter principalement les voix des citoyens ordinaires et des militants organisés qui, de manière pratique, discrète et sans médiatisation, ont rejoint la défense armée de l'Ukraine et les réseaux d'entraide, en partant de la base, contre les autorités, dans un esprit antifasciste et dans la lignée d'anarchistes ukrainiens engagés, tels que Nestor Makhno. Nous pensons à des initiatives et des activités, telles que l'Opération Solidarité, qui déclare : “Nous ne voulons pas mourir, nous ne voulons pas fuir, nous ne voulons pas obéir, nous n'avons pas ce privilège. Nous sommes extrêmement en colère et nous voulons notre liberté !” ou le Comité de résistance/Union anti-autoritaire, qui déclare : “Nous avons tous été amenés à la guerre par le désir de nous opposer à l'agression impérialiste russe. Nous sommes ici pour vaincre les occupants et défendre le peuple ukrainien, sa liberté et son indépendance.” »

6 / 10
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
AlterQuebec
CETRI
ESSF
Inprecor
Journal des Alternatives
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview