23.01.2026 à 14:21
Le 3 novembre 2019, Mediapart publie un article intitulé « #MeToo dans le cinéma : l’actrice Adèle Haenel brise un nouveau tabou ». L’actrice accuse le réalisateur Christophe Ruggia d’emprise, de harcèlement et d’agressions sexuelles pendant et après le tournage du film Les Diables.
Le lendemain, l’émission « Mediapart Live » enregistre un moment historique. Sur le plateau, Edwy Plenel, cofondateur du site d’investigation, et Marine Turchi s’entretiennent avec Adèle Haenel pendant plus d’une heure et demie. L’actrice s’exprime avec clarté sur les agressions sexuelles qu’elle dénonce, mais aussi sur le caractère systémique de ces violences et sur la responsabilité politique et collective de leur propagation. La lucidité et l’intensité du regard d’Adèle Haenel font de cet entretien un moment bouleversant.
Dans les mois suivant la diffusion de cette séquence, la journaliste reçoit 400 témoignages (et autour de 1 000 dans les deux ans qui suivent) de victimes qui n’envisagent pas non plus la justice comme une option. « Cette masse d’alertes est le premier indicateur de la défiance, analyse-t-elle. Dans un système fonctionnel, les journalistes ne recevraient pas autant de messages. »
Cette enquête fait l’effet d’un cataclysme et marque le début du mouvement #MeToo dans le cinéma français, alors qu’il avait résonné aux États-Unis dès 2017
« Dans un système fonctionnel, les journalistes ne recevraient pas autant de messages de victimes. »
Marine Turchi
Les mots d’Adèle Haenel font réagir jusqu’à la garde des Sceaux d’alors, Nicole Belloubet. Le 6 novembre 2019, sur France Inter, elle se dit « choquée » et ajoute que l’actrice « devrait saisir la justice ». Le jour même, le parquet de Paris s’autosaisit de l’affaire et ouvre une enquête pour « agressions sexuelles sur mineure de 15 ans par personne ayant autorité » et « harcèlement sexuel ». Le début, pour Adèle Haenel, d’une réflexion imprévue. Elle finira par porter plainte quelques jours plus tard contre le réalisateur.« Maintenant que la justice a ouvert une enquête, je ne me dérobe pas », confie-t-elle à Marine Turchi, qui le raconte dans son livre. Malgré la violence de la procédure, qu’elle décrit comme un moment « ennuyeux mais surtout douloureux et isolant », Adèle Haenel estime avoir été écoutée par la justice. Et pointe l’opportunisme de l’État : face au tapage médiatique et judiciaire, elle dénonce une « opération de com qui cherche à faire oublier que les conditions effectives de fonctionnement de la justice sont rendues impossibles ».
Depuis 2019, peu de choses ont changé, selon la chercheuse Véronique Le Goaziou : « Quatre affaires de viol sur cinq » sont toujours classées sans suite en raison d’une « infraction insuffisamment caractérisée », c’est-à-dire d’un manque de preuves. « C’est vrai de tous les contentieux, ajoute-t-elle, mais rappelons que le viol est un crime parmi les infractions les plus graves. »
6 % des victimes se déclarant victimes de violences sexuelles portent plainte
Le nombre de plaintes reste stable et très faible : seules 6 % des personnes se déclarant victimes de violences sexuelles (un chiffre en hausse de 16 % entre 2022 et 2023) portent plainte, peut-on lire dans l’enquête annuelle du service statistique ministériel de la sécurité intérieure
Elles n’ont pas tort : les agresseurs, identifiés par la victime dans la majorité des cas, reconnaissent peu les faits. L’élucidation est donc rare. « Les policier·es n’ont pas le temps, pour chaque dossier, de faire une véritable enquête, de recueillir les paroles de tous·tes les témoins et confident·es, de faire des réquisitions de mails et de textos, dénonce Marine Turchi. Un tri est fait. » Des plaintes mal prises, des policier·es mal formé·es, des enquêtes interminables, voire inexistantes, c’est aussi ce qu’observe l’avocate Claude Vincent au quotidien : « Oui, le manque de moyens existe, mais il est clair que, en matière de politique pénale, la lutte contre le trafic de stupéfiants et les vols est priorisée. »
Le parcours judiciaire des victimes est « long, fastidieux, rude, et parfois brutal, estime aussi Véronique Le Goaziou. Vous racontez un nombre incalculable de fois ce que vous avez subi, on met en doute votre parole, vous pouvez être confronté·e à votre agresseur. » Il n’empêche que pour les rares dossiers allant jusqu’aux assises, « la justice se donne les moyens de se forger sa propre opinion », estime la sociologue.
Pour Marine Turchi, malgré des améliorations notables dans l’accueil de la parole des victimes et la compréhension des mécanismes de violences, les biais sexistes perdurent dans les salles d’audience. En décembre 2024, lors du procès de Christophe Ruggia
Les évolutions sont timides, et souvent controversées. En 2023, la création des cours criminelles départementales, composées de cinq magistrat·es, sans jury populaire, visait à désengorger les cours d’assises (formées de trois juges et six juré·es). Elles traitent des violences sexuelles à 80 % mais sont elles-mêmes surchargées, et très critiquées. L’une des 78 mesures de la loi intégrale contre les violences faites aux femmes et aux enfants, proposée le 24 novembre 2025 par 112 parlementaires, demande d’ailleurs leur suppression.
Le 6 novembre 2025, la loi introduisant la notion de consentement dans le Code pénal indique qu’« il ne peut être déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime », notamment lorsque celle-ci est endormie, inconsciente, sous emprise ou en état de sidération. Cette nouveauté divise chez les féministes (lire notre débat, La Déferlante no 14, mai 2024). Certaines estiment que l’attention est trop focalisée sur le comportement de la victime (ce qu’elle a fait, ou pas), et non sur la stratégie de l’agresseur. D’autres considèrent, au contraire, que le projecteur est mis sur ce que ce dernier a mis en place pour s’assurer du consentement de la victime. Quoi qu’il en soit, tranche Véronique Le Goaziou, « sans preuves, on va se retrouver dans la même mélasse ».
La justice fait peu de cas des attentes des victimes. Pourtant, il serait temps de les écouter, défend Marine Turchi : « Les victimes ne sont pas un bloc uniforme. Veulent-elles une peine de prison pour l’agresseur ? Une confrontation ? L’établissement des faits ? La reconnaissance de leur statut ? Même sans condamnation, le processus judiciaire peut être réparateur si la victime a le sentiment d’être entendue. Poser la question serait une véritable révolution culturelle. »
Pour Ynaée Benaben, cofondatrice et directrice générale d’En avant toutes, les victimes attendent surtout de l’aide pour vivre en sécurité et réaliser leurs démarches quotidiennes. Depuis 2013, cette association féministe accompagne les jeunes femmes autour des questions de violence de genre, avec le tchat d’écoute Comment on s’aime et dans les écoles. « Ne pas porter plainte ne signifie pas qu’elles ne font pas autre chose pour se reconstruire et faire évoluer la société », ajoute-t-elle. L’association guide les femmes qui choisissent de saisir la justice vers des commissariats formés, mais « le manque de moyens nous effraie beaucoup, poursuit la militante. Notre première préconisation est d’améliorer l’existant. »
Quand elles sont proposées, les alternatives à la justice pénale, comme la justice restaurative, sont peu structurées. Depuis la sortie du film de Jeanne Herry, Je verrai toujours vos visages, en 2023, cette pratique gratuite et indépendante d’une procédure pénale sort de l’ombre. Les personnes concernées par une infraction discutent de leurs ressentis et de leurs attentes dans un espace confidentiel, sécurisé, de façon volontaire, sans qu’une rencontre ait forcément lieu. Son efficacité est controversée, et les moyens alloués sont si faibles (1,27 % du budget alloué à l’aide aux victimes en 2024) que peu y ont accès. « Beaucoup de victimes n’en ont pas envie, complète Ynaée Benaben. Elles ne veulent ni être dans le dialogue ni offrir un temps supplémentaire aux agresseurs. »
Enfin, les utopies ont aussi leur place dans cette grande réflexion. « Comment réussir à mettre en place, collectivement, des dispositifs centrés sur les victimes ?, se demande ainsi la psychosociologue Marie-Charlie Pignon. Mon rêve serait d’inventer un territoire “zéro violence sexuelle” à l’image du territoire “zéro chômeur de longue durée” [une expérimentation locale de lutte contre le chômage]. Sur une petite ville, par exemple, avec toutes les personnes concernées, on analyserait ces violences et on chercherait des solutions ensemble pour les réduire. »
Dans son livre Il faut faire confiance à la justice (La Meute, 2025), l’avocate féministe Élodie Tuaillon-Hibon fait le constat d’une justice imparfaite mais « en train de muter sur le sujet des violences sexuelles ». En attendant le « changement radical de société » qu’Adèle Haenel appelle de ses vœux, sa phrase continue de fleurir, brandie dans les cortèges féministes et collée sur les murs des villes. •
22.01.2026 à 13:13
C’est la cinquième fois depuis 2017 que la population iranienne se soulève contre le régime théocratique de l’ayatollah Khamenei. Réprimée dans une violence sans précédent – on comptabilise, selon les sources, entre 3 400 et 16 500 mort·es –, la vague de protestation née fin décembre chez les commerçants du grand bazar de Téhéran a gagné la quasi-totalité du pays.
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Cette sélection a été réalisée avec l’aide de Rezvan Zandieh, artiste, chercheuse et militante franco-iranienne, membre du comité éditorial de La Déferlante.

Alors que le pouvoir iranien imagine passer sous silence la répression meurtrière du soulèvement populaire en privant, depuis le 8 janvier, le pays de connexion internet, les réseaux s’organisent pour relayer les rares témoignages et vidéos venues d’Iran. Voici une sélection de comptes à suivre (en français et en anglais) :
Ce collectif féministe et anticapitaliste iranien, kurde et afghan basé à Paris relaye les rares images et témoignages qui nous arrivent depuis l’Iran. Son exposé passionnant sur la révolte et sa répression permet de saisir les enjeux sociaux, politiques et géopolitiques particulièrement complexes de la crise actuelle.
Ce réseau international de féministes iraniennes en exil publie des témoignages venus d’Iran, en farsi et en anglais. On y lit notamment un récit sur les manifestations des derniers jours à Téhéran, livré par une personne qui vient de fuir le pays.
Sur son compte Instagram, ce collectif LGBTQIA+ qui se revendique du mouvement Femme, vie, liberté, relaye des vidéos et des témoignages venus d’Iran. Il a récemment republié une tribune condamnant l’instrumentalisation des luttes des femmes iraniennes par la droite et l’extrême droite qu’il avait cosignée en 2024.
→ Suivre Queers for Iran liberation

Diffusée une première fois en octobre 2023, cette interview de l’anthropologue Chowra Makaremi par la journaliste Victoire Tuaillon apporte les éléments de contexte indispensables à la compréhension de la révolution en cours en Iran. Dans une conversation tout à la fois dense et très abordable, la chercheuse et la journaliste reviennent sur l’histoire politique du pays depuis le milieu du XXe siècle, sur la manière dont la domination de classe, d’ethnie et de genre structure l’organisation sociale, et sur le rôle politique crucial qu’y jouent les femmes depuis une vingtaine d’années.
→ Vous pouvez retrouver les analyses de Chowra Makaremi ici et là dans La Déferlante.

→ Les Couilles sur la table, épisode 86 : « Femme, vie, liberté : révolution en Iran », Binge audio, octobre 2023
Accessible gratuitement sur YouTube ou en podcast, l’émission de Mediapart « À l’air libre » donne la parole à deux activistes franco-iraniennes engagées pour les droits humains, l’avocate Chirinne Ardakani [lire sa chronique et son interview dans La Déferlante] et la chercheuse en urbanisme Aïda Tavakoli. Ensemble, elles commentent l’actualité récente des révoltes et donnent des clefs d’analyse pour comprendre la spécificité de ce soulèvement révolutionnaire.
→ « À l’air libre. Iran : carnage à huis clos », Mediapart, 15 janvier 2026

Automne 2022. Partout en Iran, la jeunesse se soulève au cri de « Femme, vie, liberté ». Mais, à l’intérieur de leur petit appartement, Sana et Rezvan sont assignées à résidence par un père absent mais tyrannique, qui missionne sa docile épouse pour surveiller leurs deux adolescentes pendant qu’il prononce des sentences de mort au tribunal de Téhéran. Tourné clandestinement quelques mois seulement après le début du soulèvement, le film de Mohammad Rasoulof décrit un double mouvement : au-dedans, la lente montée du totalitarisme paternel ; au-dehors, le vacillement du pouvoir théocratique sous les coups de l’insurrection. Cachées dans une chambre qu’elles partagent, les deux sœurs nourrissent leur propre révolution des vidéos amateurs qui circulent sur les réseaux sociaux. Au foyer aussi, la révolte des femmes gronde et emmène bientôt Sana, Rezvan et leur mère, Nejmeh, sur la voie de leur propre libération.

→ Les Graines du figuier sauvage, de Mohammad Rasoulof, 2 h 47, 2024. Le film sera rediffusé dans le réseau UGC un peu partout en France lors de séances spéciales, le lundi 26 janvier. Il est également disponible à la location sur la plupart des plateformes de streaming.
ales imposées à l’Iran, une famille de la classe moyenne se déchire pour des questions d’argent. Leila – seule de son adelphie à avoir un travail stable – encourage ses frères à monter une boutique dont les revenus leur permettront de sortir du déclassement. Sans capital de départ, Leila et ses frères font appel au patriarche qui, engoncé dans les traditions et les logiques de clan, refuse de leur céder ce qu’il possède encore. Si la trajectoire de cette famille peut être lue comme une métaphore de l’implosion annoncée de l’Iran, le film tout entier est un précieux témoignage sur les conditions de vie de la population iranienne. Celle-là même qui, depuis presque un mois, manifeste pour sa subsistance, dans un pays exsangue économiquement et politiquement.
→ Leila et ses frères, de Saeed Roustaee, 2 h 39, 2022. Disponible à la location ou à l’achat sur les plateformes de streaming.

Sam 24 Jan à 16 heures
Comédie de Clermont, Clermont-Ferrand
Sarah Benichou, journaliste et membre du comité éditorial de La Déferlante, animera une rencontre entre la militante et autrice Sarah Durieux et la porte-parole du comité Vérité et justice pour Wissam, Marwa El Yamni, sur la question du soin dans les mouvements militants.
→ Informations pratiques sur notre site
Ven 30 Jan à 18 heures
Librairie La Place, Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir)
Marion Pillas, corédactrice en chef de La Déferlante, et Sylvie Fagnart, journaliste indépendante, discuteront, autour du numéro 20 de La Déferlante, des questions de soin et de la santé mentale.
→ Plus d’informations sur notre site
Ven 30 et Sam 31 Jan
Le Quartz, Brest
Marie Barbier, cofondatrice et corédactrice en chef de La Déferlante, animera deux tables rondes lors de ce festival qui met à l’honneur la radio et le podcast : la première sur la politisation de l’enfance, le 30 janvier à 14 h 15 ; la seconde sur les victoires politiques et militantes, le 31 janvier à 15 heures.
→ Plus d’informations par ici
Sam 31 Jan, à 10 h 30
Librairie Comme les grands, Brest
Claire Marcadé Hinge et Marianne Marty-Stéphan, autrices de Grandir sans tabou (La Déferlante Éditions, 2025), échangeront avec les lecteur·ices sur la meilleure façon de parler vie affective et consentement avec des enfants.
→ Toutes les informations par ici
Sam 31 Jan, de 14 heures à 21 heures
La Maison des métallos, Paris 11e
La Déferlante sera présente à l’événement parisien du mouvement Girlxcott organisé pour soutenir les auteur·ices de bande-dessinées après l’annulation du festival d’Angoulême. Vous pourrez retrouver notre stand avec nos revues, nos livres et nos goodies.
→ Informations par ici
Sam 7 et Dim 8 Fev
Le Point éphémère, Paris 10e
La Déferlante sera deux jours durant à ce salon qui regroupe des maisons d’édition indépendantes et engagées. Vous pourrez y croiser notre équipe, acheter nos revues, nos livres et nos goodies.
→ Informations à venir par ici
20.01.2026 à 15:07
Les livres ont chacun une histoire particulière. Celui que nous nous apprêtons à publier le 6 février, et que j’ai accompagné comme éditrice, commence en 2021 par les confidences d’une amie. Quelques phrases sur des violences sexuelles dans l’enfance, commises par un voisin à peine plus âgé. Elle me dit alors : « Les violences sexuelles commises par les enfants sont le prochain #MeToo. »
Cette phrase m’est restée un moment en tête avant que je me décide à en faire quelque chose. Je contacte la journaliste indépendante Sarah Boucault, qui vient de publier dans la revue une enquête rigoureuse sur les filles du Bon Pasteur. D’emblée, elle me confie être elle-même concernée et demande un temps de réflexion. Enquêter sur les violences sexuelles est un travail long et éprouvant. Surtout pour les journalistes indépendant·es, bien plus isolé·es que celles et ceux qui travaillent au sein des rédactions. Sarah finit par accepter quelques semaines plus tard. Nous sommes au début de l’année 2022 et ignorons lors de ce premier échange qu’il va déboucher sur quatre années de travail commun, avec, à la clé, la publication d’une enquête remarquée… puis d’un livre.
À mesure que ce travail d’investigation avançait, le sujet s’est précisé : le tabou ultime, celui dont personne ne parle, ce sont les violences sexuelles commises par des enfants dans le cadre de la famille. Il s’agit d’un impensé social, scientifique, juridique, culturel. Ce type d’inceste est souvent minimisé par les adultes, associé à du « touche-pipi » ou à des jeux sexuels. Mais ses dégâts sont tout aussi ravageurs pour les victimes que celui commis par deenquête s adultes. Collectivement, nous refusons de voir ces violences, parce qu’elles sont trop dures à concevoir. Nous fermons les yeux, alors qu’il s’agit d’un phénomène massif : il concernerait un tiers des cas d’inceste, soit a minima 2 millions de personnes en France.
L’enquête « L’inceste commis par des mineurs, le grand déni » est parue en mai 2023 dans La Déferlante. Les retours à la suite de cette publication inédite ont été à la hauteur du silence qui l’a précédée : dans les mois qui ont suivi, de nombreuses lectrices et lecteurs nous ont expliqué à quel point cette avait été libératrice pour elles et eux, leur avait permis de mettre des mots sur leur vécu.
Avant même sa publication, nous savions déjà que le travail n’était pas fini : le sujet était trop important, trop invisibilisé pour que nous nous arrêtions là. Un livre était déjà dans nos esprits. À l’été 2023, Sarah Boucault m’envoie un synopsis : elle souhaiterait rencontrer ceux que la justice et la protection de l’enfance nomment « les mineurs auteurs », autrement dit les enfants agresseurs. Dans sa première enquête, elle donnait la parole aux victimes – y compris elle-même. Il était temps, disait-elle, d’aller voir aussi « de l’autre côté », interroger ceux – à 92 % des garçons – qui ont commis l’inceste et les questionner sur leur passage à l’acte, leur culpabilité, leur famille, leur vie d’après. Pour « comprendre les mécanismes », « anéantir la peur » parce que, « en tant que victime, écrit Sarah Boucault dans l’introduction du livre, j’y trouve de mon côté une forme de réparation. J’ai besoin de comprendre pourquoi ».
La Déferlante a publié un appel à témoignages par le biais d’avocat·es, de psychologues et de professionnel·les de la protection de l’enfance. Sarah Boucault a recueilli les témoignages de huit personnes de 14 à 46 ans – dont une femme – qui ont, dans l’enfance, commis des viols ou des agressions sexuelles sur une sœur, un frère, un cousin ou une cousine. Ce sont leurs histoires, entremêlées à celle de l’autrice et à la parole de professionel·les du monde médical, de la justice et de la protection de l’enfance, de chercheur·euses et de comptes rendus d’audiences qui constituent la matière de ce livre à paraître.
Nous refusons de voir ces violences commises par des enfants, parce qu’elles sont trop dures à concevoir
Comme dans l’enquête publiée dans la revue, Sarah Boucault écrit en féministe : elle tire des fils, fait part de ses doutes, de ses questionnements, de ses intuitions, et nous emmène sur cette route, de l’autre côté de l’inceste. Il ne s’agit pas ici d’opposer la parole des victimes à celle des auteurs, mais de questionner cette binarité. C’est d’autant plus nécessaire dans le cas des enfants, qui ont souvent elles et eux-mêmes grandi dans une famille incestuelle ou incestueuse* : l’inceste est un crime généalogique, comme l’a décrit l’anthropologue Dorothée Dussy, il se transmet dans et par le silence, de génération en génération.
Reste à accepter d’écouter la parole des agresseurs, non pas pour les exonérer de leurs actes ou leur accorder le pardon, mais pour avancer ensemble, vers une société dans laquelle le déni ou la figure du monstre ne seraient plus les seules réponses possibles. Le livre de Sarah Boucault y contribue. À la veille de sa publication, nous espérons ardemment que vous lui ferez le meilleur accueil.
Une partie de cet article reprend la présentation faite dans le cadre du spectacle du média Les 3 Ours : Quand les médias indés secouent la société, auquel j’ai participé en tant qu’éditrice, le 16 octobre 2025 à la salle de la Cité à Rennes. Merci à Louise Katz et Nathanaël Simon de m’avoir permis de raconter sur scène l’histoire de ce livre.
* L’adjectif « incestuel » désigne un climat de relations familiales dans lequel les places et les rôles de chacun·es sont mal définies, par exemple quand les adultes ne respectent pas l’intimité de leurs enfants. Les familles incestueuses sont celles dans lesquelles il existe un passage à l’acte avec des agressions ou des viols incestueux.