23.01.2026 à 17:58
D’abord, parce qu’après bientôt huit années de présidence d’Emmanuel Macron, de politiques antisociales et de banalisation des idées d’extrême droite, nous sommes très nombreux et nombreuses à être au bout du rouleau : inquiet·es des fins de mois à découvert, de l’accès aux soins de plus en plus difficile, de nos minuscules retraites à venir, mais aussi de l’air qu’on respire et du monde que nous allons laisser aux enfants.
Et, comme toujours, les plus impactées sont les femmes
Pour toutes ces personnes, l’espoir réside d’abord dans les solidarités mises en place à l’échelon local, par des associations ou des équipes municipales engagées pour la justice sociale, par des collectifs antiracistes et féministes ou par de simples citoyen·nes. Qu’il s’agisse, comme à Nancy, de réunir dans une même équipe de football des personnes trans et des personnes exilées ; comme à Nantes, de mettre à disposition des locaux pour les associations qui aident les femmes victimes de violence, sans distinction de classe ni d’origine, ou comme partout ailleurs de soutenir celles et ceux qui créent du lien social, esquissant ainsi les contours d’une société solidaire, donc désirable.
Dans un entretien
Auprès de nos voisin·es, au sein des associations ou dans les isoloirs, notre mobilisation en 2026 est d’autant plus cruciale que la composition des futures équipes municipales pèsera fortement dans le résultat des élections sénatoriales de septembre prochain – puisque le collège qui élit les sénateur·ices est composé de grand·es électeur·ices issu·es des conseils municipaux. Tandis qu’Emmanuel Macron ne dispose plus de majorité à l’Assemblée nationale, le Sénat pourrait alors redevenir le contre-pouvoir prévu par la Constitution. Et cesser de servir de marchepied aux politiques néolibérales – comme il l’a fait ces derniers mois en impulsant la loi Duplomb et la réautorisation de certains pesticides ou en rejetant la taxe Zucman et le principe d’un impôt plancher de 2 % sur le patrimoine des ultrariches – qui menacent nos droits les plus fondamentaux.
23.01.2026 à 17:53
C’est l’histoire d’un procès passé sous les radars de la mémoire collective mais qui a suscité une importante mobilisation au-delà du cadre judiciaire.
Riche d’archives, ce pan de l’histoire des féminismes a été minutieusement reconstitué par la sociologue Lucile Ruault dans sa thèse et dans de nombreux articles, sur lesquels nous nous appuyons ici. Le 10 mars 1977, une manifestation se tient dès 8 heures devant le palais de justice d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) à l’ouverture du procès de Guilaine Enoc, Nicolle Grand, Brigitte Mention, Marie Fabiao, Annie Blettery et Ursula Blandin. Ces six militantes du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (Mlac) d’Aix-en-Provence sont poursuivies pour pratique illégale d’interruption volontaire de grossesse (IVG) : deux ans auparavant, elles ont aidé C. (restée anonyme), une adolescente de 17 ans, à avorter. La plainte a été déposée par le père de la jeune fille après son hospitalisation à la suite de complications médicales.

Si, depuis sa promulgation en janvier 1975, la loi Veil dépénalise les avortements réalisés dans un établissement hospitalier
sociale.
Depuis sa création en 1973, le Mlac a ouvert le débat public sur la libéralisation de l’avortement. Des comités sont créés partout en France pour organiser des avortements collectifs et solidaires à domicile. Médecins et non-médecins apprennent la méthode d’avortement par aspiration, réputée simple, sûre et accessible. Elle est inspirée d’une pratique ancienne, améliorée et diffusée par le psychologue états-unien Harvey Karman. Après la promulgation de la loi Veil, la lutte perd en intensité mais pour une partie des militant·es, la loi reste incomplète. « Elle cherche surtout à dissuader les femmes d’avorter. Elle tolère quelques avortements en hôpitaux : 24 000 avortements légaux en six mois, alors qu’il y avait 800 000 avortements par an quand c’était interdit, cette loi n’est pas la nôtre, et si nous faisions la loi ? », s’indigne le Mlac d’Aix dans un des nombreux tracts distribués après les premières inculpations, en 1977. Les centres d’IVG peinent à ouvrir et la clause de conscience, qui autorise les soignant·es à refuser de pratiquer une IVG, apporte un soutien aux médecins réfractaires. Face à une demande qui reste forte, certains comités, dont celui d’Aix, décident de poursuivre leurs activités.
Le Mlac aixois a une histoire particulière. Il naît en 1973 au sein de la Commune, un groupe d’hommes et de femmes qui expérimente le rapprochement du politique et de l’intime dans un grand mas du quartier de Pey Blanc à l’ouest d’Aix-en-Provence (lire l’encadré ci-dessous). Ses membres y accueillent des consultations collectives, des séances de formation à la contraception, des avortements autogérés, puis des accouchements. En 1977, au moment du procès, trois des inculpées y résident. L’une d’elles, Guilaine Enoc, est aujourd’hui revenue s’installer près du mas, resté propriété collective, où vivent ses enfants et petits-enfants. À La Déferlante, elle explique : « À la Commune, c’était culturellement très intense avec de nombreux temps de lectures collectives et d’échanges. Nous faisions le tour des Mlac, les accueillions, organisions des voyages à l’étranger. Avec les Suisses et les Italiennes, nous avons découvert le mouvement self-help initié aux États-Unis. » Le self-help, mouvement né dans les années 1960, prône la réappropriation par les femmes des savoirs et des gestes médicaux sur les corps féminins alors détenus par le pouvoir médical, majoritairement masculin.
Soazig Héaulme, rencontrée chez Guilaine Enoc, est une enfant qui a été éduquée dans l’utopie concrète des « communardes ». Fille d’une militante du Mlac de la Commune, elle vivait avec ses parents dans une communauté anarchiste voisine. Elle se souvient du procès : « Avec d’autres jeunes, nous étions au premier rang de la foule rassemblée devant le tribunal. »
À 18 ans, elle mène le dernier avortement collectif de la communauté. « À 14 ans, j’ai créé avec ma sœur le “Petit Mlac” pour les jeunes filles. Nous avions un fort besoin d’information, notamment sur la contraception. J’ai aussi appris les techniques abortives au même âge. Nous étions très bien formées, les actes étaient maîtrisés et les femmes allaient toujours consulter un médecin [pour confirmer la date de début de grossesse]. Nous participions à un rêve social. »
Dans le livre tiré de sa thèse, Le spéculum, la canule et le miroir. Avorter au MLAC, une histoire entre féminisme et médecine (ENS Éditions, 2023), la sociologue Lucile Ruault éclaire l’histoire des comités du Mlac « dissidents » qui, après la loi Veil, continuent de s’engager pour l’autonomie abortive, la démédicalisation et la maîtrise par des femmes non médecins des actes comme l’avortement, l’accouchement ou les examens gynécologiques. Dans une interview donnée à la sociologue, Guilaine Enoc transmet son engagement : « Nous, c’était l’optique… de transformer le monde ! Je pense qu’on ne pouvait pas envisager d’abandonner ce qu’on avait découvert : la puissance du collectif en même temps que la prise en charge totale de nous-mêmes
Quand tombent les premières interpellations après la plainte du père de C., en 1976, les militantes aixoises considèrent que c’est le Mlac dans son intégralité qui est menacé. Elles veulent un procès national et une fête populaire. Le débat s’engage autour de la départicularisation des poursuites judiciaires. Elles choisissent collectivement qui sera inculpée en transmettant à la justice le nom des femmes qui auraient été présentes lors de l’avortement. En parallèle, elles lancent une vaste campagne d’information sur tout le territoire. Les positions au sein des Mlac ne sont pas unanimes. La plupart des militantes veulent s’engager dans des centres publics hospitaliers, alors que les comités « dissidents » s’inquiètent que la structure nationale se contente trop facilement de la loi Veil.
La Commune est un groupe de militant·es issu·es du PSU (Parti socialiste unifié, né de la fusion de courants socialistes, pacifistes et autogestionnaires) et du Planning familial ayant quitté leur profession pour s’immerger dans le milieu ouvrier. Elles et ils s’installent en 1970 dans une bastide provençale, le mas Lieutier, dans un faubourg d’Aix-en-Provence. La Commune se construit en rupture avec le modèle familial traditionnel : le quotidien s’organise autour du partage des tâches et d’une mise en commun globale (des enfants, de l’argent, de la propriété, etc.). Les couples s’ouvrent.
Dans les années 1970, les membres de la Commune abandonnent le PSU et créent une antenne du Mlac : « Nous voulions être dans l’agir et ne pas rester dans la théorie », se souvient Guilaine Enoc. Trois d’entre elles et eux
se forment à la méthode par aspiration auprès de médecins marseillais. Avec le Mlac, les femmes viennent en nombre au mas Lieutier : certaines s’installent un temps.
Rapidement, les hommes ne participent plus aux avortements. Ceux-ci s’enchaînent (jusqu’à 4 à 6 par semaine), puis les accouchements. Toutes les femmes qui avortent ne sont pas engagées politiquement, mais plusieurs reviennent, encouragées à apprendre les gestes et participer à leur tour. Dans ses supports de communication de 1977, consultables aux archives départementales de Marseille, le comité du Mlac d’Aix affirme avoir pratiqué
plus de 900 avortements.
Déterminées, les « filles d’Aix » se lancent dans un tour de France des groupes féministes et des Mlac, produisent des plaidoyers, des dossiers de presse et lancent des pétitions pour mobiliser l’opinion publique autour du procès. La presse engagée, nationale comme régionale, les soutient. Les « communardes » invitent le réalisateur militant Yann Le Masson à filmer un accouchement pour réaliser un « film tract ». En montrant qu’elles intègrent la naissance à leurs pratiques, elles veulent rompre avec l’image d’avorteuses et replacer au centre du débat la démocratisation de la médecine, l’égalité de l’accès aux soins.
Leur campagne fonctionne : la plupart des comités locaux du Mlac et le comité national se réconcilient. Le procès sera celui du mouvement et de toutes les femmes qui avortent encore en dehors des hôpitaux. Les « filles d’Aix » reçoivent un large soutien de la part de particulier·es, de militant·es et de syndicats. Leur défense s’élabore avec six avocates militantes (restées anonymes) qui décident de ne pas plaider durant l’audience pour laisser toute la place aux témoignages des nombreuses femmes appelées à s’exprimer devant le tribunal. « Plaider, c’était reconnaître notre culpabilité personnelle. Nous voulions une réponse collective », rapporte Guilaine Enoc.
Le 10 mars 1977, jour du procès, différents espaces de rencontres et d’échanges sont organisés dans la ville où se réunissent plus de 4 000 manifestant·es. « La justice est foutue, les sorcières sont dans la rue ! », « Mlac, Mlac, Mlac, ce n’est qu’un début, le combat continue » : les chants accompagnent les accusées jusque dans le tribunal. « Nous avions la boule au ventre, se souvient Guilaine Enoc. La salle était bondée, de nombreuses femmes ont témoigné, c’était poignant. Certaines ont détaillé tout le procédé [d’avortement] en sortant les instruments. Le procureur général pleurait presque. » La presse de l’époque relate comment, à la barre, les médecins sympathisant·es se succèdent et expliquent moins bien maîtriser la pratique par aspiration que les militantes du Mlac. Des personnalités comme Simone Iff, présidente du Mouvement français pour le planning familial, dénoncent une loi injuste.
Pendant les pauses, les inculpées expliquent par haut-parleur dans la rue ce qui se passe à l’intérieur du tribunal. Des comédien·nes venu·es en soutien rejouent les scènes en les caricaturant. Le procès se transforme en « meeting permanent et coloré où on s’embrasse et où les hommes souvent seuls sont venus en sympathisants », décrit un journaliste dans un article consultable aux archives départementales de Marseille.
En fin de journée, la justice aura entendu les inculpées et la rue : le délit d’exercice illégal de la médecine n’est pas retenu et celui de tentative d’avortement et complicité est assorti de circonstances atténuantes. Il vaut un mois de prison avec sursis à Marie Fabiao, et deux mois avec sursis à Guilaine Enoc, Brigitte Mention, Annie Blettery, Ursula Blandin et Nicolle Grand. Ce soir-là, la foule ne veut plus quitter le centre d’Aix. Cet épisode participe d’un sursaut au sein du Mlac et de la poursuite de l’avortement libre. À Lyon, où Guilaine Enoc s’investira par la suite, elle cofondra le Mlaac en intégrant un second « a » pour « accouchement » à l’acronyme historique. Dans l’interview qu’elle avait donnée à Lucile Ruault, elle revient sur cette évolution : « Nous avons toujours fait le lien entre avortement, accouchement et éducation des enfants. […] On a commencé à se dire qu’on pouvait aussi prendre en charge ça, qu’on pouvait réfléchir sur la façon dont les femmes pouvaient se saisir pleinement de cet acte de naissance, acte extraordinaire et puissant. » L’acte d’accoucher est proposé comme un savoir à réapprendre et un moment intime autogéré et porté par le groupe.
Longtemps après le dernier avortement, le Mlac d’Aix-en-Provence s’éteint progressivement au milieu des années 1980. Plus récemment, en 2012, les anciennes militantes ont confié leurs archives aux archives départementales de Marseille. Près de cinquante ans après le procès d’Aix, Guilaine Enoc regrette l’effacement de la mémoire collective du Mlac : « Nous n’avons pas su transmettre ! » Lucile Ruault parle de l’« histoire des possibles non advenus » des Mlac dissidents. Interrogée pour cet article, la sociologue explique qu’en France « les médecins ont conservé la main sur les actes abortifs. Le mouvement [self-help] n’a donné lieu à aucun mouvement populaire de santé ni d’engagements féministes sur les pratiques sur les corps », contrairement à ce qu’elle constate dans les pays voisins ou aux États-Unis.

Pourtant, les archives du procès sont abondantes et vibrent d’un enchantement contagieux. Le film de Yann Le Masson Regarde, elle a les yeux grand ouverts (Les Films grain de sable, 1982), réalisé à partir des images du procès et de la Commune, circule de nouveau dans des cercles féministes où le self help est redécouvert à l’aune de l’avancée des déserts médicaux. Une nouvelle vague écoféministe prône la réappropriation des savoirs et techniques du corps et les valeurs d’autonomie face au système industrialo-capitaliste et patriarcal. En fin de compte, pour Lucile Ruault, ce procès à « forte tonalité émotive » est resté « l’un des seuls moments d’affirmation publique, en France, d’une visée d’autonomie féministe dans l’avortement et divers soins gynécologiques
23.01.2026 à 17:30
Le 4 mai 2004, la salle de la cour d’assises de Saint-Omer (Pas-de-Calais) est trop petite pour ce qui va s’y jouer. Les lieux, exigus, ont été réorganisés à la hâte : les adultes accusé·es de violences sexuelles sur mineur·es (et leur armée d’avocat·es) sont installé·es aux premiers rangs. Les journalistes occupent les places derrière. Et les enfants victimes ? Dans le box des accusé·es.
Quatre ans plus tôt, à Outreau (Pas-de-Calais), trois enfants du couple formé par Myriam Badaoui et Thierry Delay sont confiés à l’aide sociale à l’enfance (ASE) de Boulogne-sur-Mer, à la demande de leur mère. L’aîné est déjà placé. Dans les semaines qui suivent, des mots surgissent : les enfants racontent que leurs parents leur « font des manières ». Ils disent les agressions sexuelles, les viols, mettent en cause d’autres adultes et affirment ne pas être les seules victimes. Une enquête judiciaire est ouverte. À son terme, dix-sept adultes sont renvoyé·es devant les assises, accusé·es par Myriam Badaoui et dix-huit enfants. Le premier procès d’Outreau commence et il va bouleverser le pays.
Son épilogue ? « De mémoire, quatre enfants ont été reconnus victimes », réfléchit la journaliste Sophie Bouniot, qui couvrait alors l’affaire pour le quotidien L’Humanité. Elle est loin d’être la seule à se tromper, car l’histoire a perdu les enfants en route. En réalité, ils et elles sont douze : Amanda, Corentin, Dylan, Malvina, Jonathan, David, Aurore, Maxime, Dimitri, Chérif, Jean-Marie et Freddy, âgé·es de 9 à 18 ans en 2004. Tous·tes déclaré·es victimes de viols ou d’agressions sexuelles à l’issue de trois procès : Saint-Omer en 2004, Paris en 2005, Rennes en 2015. « Quand on sait combien il est difficile pour les victimes de violences sexuelles d’être reconnues par la justice, ce n’est pas rien », souligne Nathalie Mathieu, ex-coprésidente de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles (Ciivise). La reconnaissance de ces enfants victimes s’est pourtant évaporée derrière l’acquittement, en première instance ou en appel de treize adultes – sur dix-sept. Seul·es Thierry Delay, Myriam Badaoui et leurs voisin·es de palier, David Delplanque et Aurélie Grenon, sont condamné·es. « Ce que le grand public a retenu, c’est que les enfants étaient coupables car ils avaient envoyé à tort des adultes en prison, poursuit Nathalie Mathieu. Et aujourd’hui encore, cette idée d’une parole empoisonnée de l’enfant continue à infuser. »
Tout commence dans un bureau du tribunal de Boulogne-sur-Mer. Nous sommes en février 2001, le jeune juge d’instruction Fabrice Burgaud hérite d’un dossier hors norme. « C’était l’une des premières fois qu’autant d’enfants s’exprimaient devant des enquêteurs », se remémore Olivier Rangeon, avocat de l’un des accusé·es. Au départ, la justice les écoute. Sept expert·es, psychologues et psychiatres, s’accordent pour valider leur parole. « Plus de quarante indices victimologiques étaient présents dans les récits et les tests des enfants », retrace Marie-Christine Gryson-Dejehansart, psychologue clinicienne qui a expertisé dix-sept d’entre elles et eux
« Nous, les journalistes, on a perdu pied. Les monstres sont devenus des icônes. Il fallait réhabiliter tout le monde, sans nuance, au mépris de ce qu’avaient vécu les enfants. »
Sophie Bouniot, chroniqueuse judiciaire à L’Humanité lors du procès d’Outreau
Le 6 mars 2001, seize enfants sont convoqués en même temps au commissariat. « C’était surréaliste, raconte Éric Dussart, grand reporter couvrant le procès pour La Voix du Nord. Les gamins étaient terrorisés. Et les flics, débordés, les engueulaient. » Les plus jeunes ont à peine 4 ans et ont vu leurs parents être arrêté·es le matin même. « Dans ces conditions, ils ont dit des choses vraies, poursuit le journaliste, et d’autres qui ne l’étaient pas, mais qui sont devenues des fondations du dossier judiciaire. » Sur la centaine d’auditions menées, seules sept sont enregistrées en vidéo, comme le prévoit pourtant la loi. À Outreau, aucun·e magistrat·e ou presque ne les visionne. Et ce dysfonctionnement n’est pas isolé : une étude conduite en 2001 par le ministère de la Justice estimait que les vidéos enregistrées dans le cadre de violences sexuelles sur mineur·es étaient très rarement regardées par les magistrat·es.
À l’ouverture du procès en 2004, dans l’opinion publique et pour une immense partie de la presse, la chose est entendue : on va juger des monstres. Léon-Lef Forster, avocat de deux enfants Delay au procès de Rennes en 2015, se rappelle de journalistes « terriblement à charge, qui pensaient tenir une affaire Dutroux française
Dans leur box des accusé·es, les mineur·es ne sont assisté·es que de deux avocates, elles-mêmes épaulées par six autres conseils en retrait, qui représentent les associations de protection de l’enfance. En face : dix-neuf avocat·es défendent les accusé·es, dont l’imposant Éric Dupond-Moretti, surnommé l’Ogre du Nord ou Acquittator
La confusion qui règne dans la salle d’audience renverse le récit médiatique. Après le revirement de Myriam Badaoui, « nous, les journalistes, on a perdu pied, se souvient Sophie Bouniot. Les monstres sont devenus des icônes. Il fallait réhabiliter tout le monde, sans nuance, au mépris de ce qu’avaient vécu les enfants ». Éric Dussart de La Voix du Nord relativise : « Ce n’était pas mépriser les enfants que de raconter les souffrances de gens qui ont fait de la taule pour rien. » Reste que les accusé·es saturent l’espace médiatique. Et les enfants disparaissent. Partout, le procès fait la une. Face à des journalistes avides d’informations, la défense tient chaque jour des conférences de presse, sans la voix contradictoire du ministère public. La « chasse » aux innocent·es étouffe toute réflexion sur les violences sexuelles faites aux enfants.
À la fin du procès de Saint-Omer, sept adultes sont acquitté·es, dix sont condamné·es. Les six qui font appel seront tous·tes acquitté·es à Paris, en 2005. À peine un an après le premier procès, les enfants doivent de nouveau témoigner. Chérif Delay, fils aîné du couple Delay-Badaoui et victime présumée, raconte dans son livre : « Les avocats de la défense […] me traitent de menteur, de mythomane, d’affabulateur… […] Je ressens l’hostilité de la salle archicomble derrière moi. La suite, je l’ai vécue comme pendant les viols. Dissocié. “Et telle personne, qu’est-ce qu’elle t’a fait ?” Et moi : “Je ne sais plus.” » Dans cette audition à huis clos, l’aîné des Delay rapporte que l’avocat général, Yves Jannier, se serait permis d’ironiser et d’aller jusqu’à lui demander s’il avait été « violé par des Martiens ». La défense martèle que les enfants ont fantasmé, que si on les avait écouté·es, on aurait mis tout Outreau en prison.
13 adultes
sur les 17 jugé·es ont été acquitté·es à l’issue des trois procès
Marie-Christine Gryson-Dejehansart ne nie pas que les enfants ont parfois « perdu pied dans des récits incohérents » : souvent, les victimes se taisent ou se rétractent. C’est banal. Cela ne veut pas dire qu’elles ne disent pas la vérité. « L’enfant veut tout sauf avoir vécu ça, décrypte la psychologue. Si on lui en donne l’occasion, il est soulagé d’imaginer qu’il a rêvé. » Un enfant peut aussi se tromper, comme n’importe quel témoin. « Après un accident, les policiers s’arrachent souvent les cheveux tellement les témoins en font des récits différents, explique Hélène Romano, docteure en psychopathologie et en droit privé, entendue au procès de Rennes en 2015. Le stress et l’impact traumatique parasitent la mémoire et la restitution. » Parce qu’il a eu très peur et très mal, un enfant agressé peut dénoncer un acte commis la nuit par un homme grand, alors que l’homme est petit et l’a agressé de jour. « D’où l’importance d’analyser finement le contexte de la parole, poursuit-elle. Ce qui est violent avec Outreau, c’est qu’on a fait comme si les enfants avaient menti volontairement. » Chérif Delay, lui, en est persuadé : « Les adultes avaient besoin de détruire notre parole pour s’en tirer. » Dans Que Dieu ait pitié de nous (Oh éditions, 2006), Dominique Wiel, prêtre ouvrier condamné puis acquitté en appel, demande aux enfants Delay d’avouer qu’ils ont menti et d’innocenter jusqu’à leurs parents. La justice a pourtant reconnu ces enfants victimes et leurs parents coupables.
Un an après l’acquittement général de 2005, une commission parlementaire s’est penchée sur les ratés d’Outreau. Elle a notamment pointé les failles dans la manière de recueillir la parole des enfants, sans qu’aucune réforme concrète ne s’ensuive. Il faudra du temps et l’obstination de quelques professionnel·les pour que les choses commencent à bouger. « Il y a eu beaucoup de progrès dans les textes », relate Hélène Romano. Des protocoles encadrant les auditions d’enfants victimes pour les rendre plus protectrices, structurées et adaptées à leur âge, tels que les « salles Mélanie » ou le protocole NICHD (créé par le National Institute of Child Health and Human Development aux États-Unis) ont amélioré ces auditions : des salles plus accueillantes, des entretiens filmés, conçus pour éviter les biais et limiter le traumatisme. Davantage d’officier·es de police judiciaire et de gendarmerie sont formé·es au recueil spécifique de la parole de l’enfant. Un·e avocat·e accompagne désormais l’enfant pendant l’instruction. « Aujourd’hui, il existe au moins une unité d’accueil pédiatrique enfance en danger par département
Cependant, les quelque 300 « salles Mélanie » existant aujourd’hui en France ne sont pas suffisantes, la formation au protocole NICHD ne fait toujours pas partie de la formation initiale des policier·es et des gendarmes, et les psychologues restent absent·es des auditions. La justice « continue à manquer cruellement de rigueur scientifique sur le recueil de la parole des enfants », déplore Me Léon Lef-Forster. « Mais les expertises psychologiques sont mieux réalisées », nuance son confrère Olivier Rangeon. Pas de quoi convaincre la psychologue Marie-Christine Gryson-Dejehansart pour qui ces expertises sont devenues « des rapports de cent pages que plus personne ne lit… C’est comme si on avait supprimé cette traduction essentielle de la parole de l’enfant », regrette-t-elle avec un haussement d’épaules.
« Aucun juge ne veut vivre le calvaire de Burgaud. Alors on dit que les enfants carencés mentent et sont dangereux pour les adultes. »
Emmanuelle Piet, du Collectif français contre le viol (CFCV)
Plusieurs avocat·es de la défense d’Outreau estiment que ces procès ont remis la parole des enfants à la place qu’elles et ils jugent appropriée, c’est-à-dire au second plan. « Les tribunaux écoutent davantage les personnes accusées, assure ainsi Olivier Rangeon. Policiers et magistrats s’interrogent davantage sur la parole des victimes, c’est plus équilibré. » Son confrère Hervé Corbanesi est plus tranché et se réjouit : « À Outreau, on a désacralisé la parole de l’enfant. » Entre prudence et méfiance envers les victimes, il n’y a qu’un pas. Pour les associations de protection de l’enfance, l’ère post-Outreau l’a franchi.

Fallait-il vraiment « désacraliser » la parole des enfants ? Avant Outreau, déjà, seuls 30 % des signalements de violences sexuelles sur mineur·es débouchaient sur un procès. Et à peine 10 % donnaient lieu à une condamnation. « Outreau n’a rien eu d’exceptionnel, soupire Léon Lef-Forster. Un procès comme tant d’autres, où la parole des enfants a été balayée. » Mais après, ce fut pire. Nathalie Mathieu, ex-coprésidente de la Ciivise, en est convaincue : « L’affaire a renforcé l’idée qu’il ne faut pas croire les enfants. » La psychologue Hélène Romano dispense des formations sur le recueil de la parole de l’enfant auprès d’enquêteur·ices, elle y entend souvent cette petite musique : « Écouter les enfants, d’accord, mais… disent-ils la vérité ? » Dans les salles d’audience, Emmanuelle Piet, du CFCV, observe ce qu’elle appelle la « réserve Outreau ». « Aucun juge ne veut vivre le calvaire de Burgaud. Alors on dit que les enfants carencés mentent et sont dangereux pour les adultes. »
– de 3 %
des plaintes pour viols sur une personne mineure aboutissent à une condamnation
Des avocat·es de la défense concèdent qu’après Outreau les enfants étaient perçu·es comme beaucoup moins crédibles et que les relaxes d’agresseurs au bénéfice du doute ont été nombreuses. L’affaire a, par exemple, ouvert un boulevard à la théorie du SAP, le syndrome d’aliénation parentale, qui voudrait qu’un·e enfant accuse son père ou sa mère parce qu’il ou elle aurait été manipulé·e par l’autre parent. Scientifiquement infondée et jugée irrecevable par les tribunaux depuis novembre 2017, cette théorie est pourtant encore régulièrement convoquée. « C’est l’arme des avocats de pères violents. Ils décrivent des mères manipulatrices et brandissent la présomption d’innocence pour faire taire les victimes », observe Nathalie Mathieu.
L’autre échec d’Outreau est là. Alors que les plaintes pour viols sur mineur·es augmentent, les condamnations ne cessent de diminuer. Moins de 3 % des plaintes pour viols sur une personne mineure aboutissent à une condamnation, rappelle la Ciivise. « Qu’on acquitte faute de preuve, c’est normal, estime la psychologue Marie-Christine Gryson-Dejehansart, mais ériger en système la méfiance envers les enfants, c’est le meilleur moyen de protéger n’importe quel agresseur. »
Dans les affaires de violences sexuelles sur enfants, les preuves sont souvent rares. C’est donc parole contre parole. Et celle de l’enfant – qui ne dispose pas du vocabulaire de l’adulte pour décrire les faits subis – ne fait pas le poids. Le rapport de force est inégal. Comment des enfants pourraient-elles et ils affronter des adultes, a fortiori des géants de la rhétorique, à armes psychiques égales ? « S’ils ne se font pas entendre, c’est aussi qu’ils ont de mauvais avocats », ajoute sans ciller Hervé Corbanesi. Claire Brisset, Défenseure des enfants à l’époque du premier procès d’Outreau, fait remarquer : « Les enfants ne sont pas solvables. Leur défense est rarement à la hauteur de celles des accusés qui peuvent payer. » De plus, leurs procès offrent rarement à leurs avocat·es un retentissement médiatique. Ce deux poids, deux mesures se traduit aussi dans les indemnisations. Les enfants victimes d’Outreau ont reçu entre 15 et 30 000 euros d’indemnités. Les acquitté·es de 300 à 500 000 euros. « À Outreau, dans cette cour d’assises transformée en foire d’empoigne, le constat était clair : les mineurs victimes sont trop peu protégés par notre système judiciaire, énonce Claire Brisset. Déjà blessés, les enfants d’Outreau sont ressortis de là encore plus meurtris. »
Des professionnel·les interrogé·es (qui souhaitent garder l’anonymat) ont revu certain·es d’entre elles et eux et témoignent que beaucoup « ne vont pas bien ». Depuis 2008, Chérif Delay a été condamné une quinzaine de fois, notamment pour violences. « J’ai été aspiré dans une spirale destructrice, écrit-il dans son livre. […] Les adultes, dans ma tête, je les classais en deux catégories : ceux qui m’ont violé et ceux qui m’ont traité de menteur. Pendant longtemps, je n’ai pas pu imaginer un monde adulte qui ne me soit pas hostile. »
« Ce que le grand public a retenu, c’est que les enfants étaient coupables car ils avaient envoyé à tort des adultes en prison. Et aujourd’hui encore, cette idée d’une parole empoisonnée de l’enfant continue à infuser. »
Nathalie Mathieu, ex-coprésidente de la Ciivise
En France, quand un·e enfant dénonce un·e adulte, ses droits, dont celui à la justice, peuvent devenir très fragiles. Dans les pays scandinaves, des Barnahus (maisons de l’enfant) accueillent les victimes mineures dans des lieux pensés pour elles. Une seule audition, filmée, est menée par des professionnel·les formé·es, avec des psychologues sur place et des expertises réalisées dans un cadre protecteur. En France, des pistes existent : généraliser le droit des enfants à avoir un avocat dès le début de la procédure, consulter systématiquement les enregistrements en audience, imposer une déontologie de retenue aux avocat·es, prévoir une pièce attenante à l’audience où les enfants pourraient se retirer.
Les 82 préconisations émises par La Ciivise en 2023 vont dans ce sens. Outre le fait que la plupart de ces recommandations destinées à protéger les enfants sont restées lettre morte, cinq avocat·es de la défense d’Outreau en ont qualifié certaines « d’une extrême dangerosité
Pendant ce temps, les affaires Le Scouarnec, Bétharram et d’autres hurlent la réalité d’une violence sexuelle systémique sur les enfants. Chaque année en France, d’après la Ciivise, 160 000 mineur·es sont victimes de violences sexuelles, soit un·e toutes les 3 minutes environ. Jusqu’à quand le déni ?
Les premiers viols, agressions et maltraitances sont commises sur plusieurs enfants à Outreau, dans le Pas-de-Calais.
Trois enfants du couple Badaoui-Delay sont placés et dénoncent les viols et violences qu’ils ont subies chez eux. Une enquête judiciaire est ouverte.
L’instruction du dossier est confiée au juge d’instruction Fabrice Burgaud, qui met en examen dix-sept adultes.
Premier procès durant deux mois devant la cour d’assises de Saint-Omer. Quinze enfants sont reconnu·es victimes. Dix accusé·es sont condamné·es, sept sont acquitté·es.
Procès en appel devant la cour d’assises de Paris de six des condamné·es : tous·tes sont acquittées.
La justice civile accorde des indemnisations à douze enfants victimes. Une commission d’enquête parlementaire est créée pour comprendre les dysfonctionnements de la chaîne judiciaire, policière et sociale ayant conduit au désastre d’Outreau.
À Rennes, un ultime procès se tient : Daniel Legrand est jugé seul, cette fois-ci pour les faits dont il est accusé alors qu’il était mineur. Il est à son tour acquitté.