23.01.2026 à 14:21
Le 3 novembre 2019, Mediapart publie un article intitulé « #MeToo dans le cinéma : l’actrice Adèle Haenel brise un nouveau tabou ». L’actrice accuse le réalisateur Christophe Ruggia d’emprise, de harcèlement et d’agressions sexuelles pendant et après le tournage du film Les Diables.
Le lendemain, l’émission « Mediapart Live » enregistre un moment historique. Sur le plateau, Edwy Plenel, cofondateur du site d’investigation, et Marine Turchi s’entretiennent avec Adèle Haenel pendant plus d’une heure et demie. L’actrice s’exprime avec clarté sur les agressions sexuelles qu’elle dénonce, mais aussi sur le caractère systémique de ces violences et sur la responsabilité politique et collective de leur propagation. La lucidité et l’intensité du regard d’Adèle Haenel font de cet entretien un moment bouleversant.
Dans les mois suivant la diffusion de cette séquence, la journaliste reçoit 400 témoignages (et autour de 1 000 dans les deux ans qui suivent) de victimes qui n’envisagent pas non plus la justice comme une option. « Cette masse d’alertes est le premier indicateur de la défiance, analyse-t-elle. Dans un système fonctionnel, les journalistes ne recevraient pas autant de messages. »
Cette enquête fait l’effet d’un cataclysme et marque le début du mouvement #MeToo dans le cinéma français, alors qu’il avait résonné aux États-Unis dès 2017
« Dans un système fonctionnel, les journalistes ne recevraient pas autant de messages de victimes. »
Marine Turchi
Les mots d’Adèle Haenel font réagir jusqu’à la garde des Sceaux d’alors, Nicole Belloubet. Le 6 novembre 2019, sur France Inter, elle se dit « choquée » et ajoute que l’actrice « devrait saisir la justice ». Le jour même, le parquet de Paris s’autosaisit de l’affaire et ouvre une enquête pour « agressions sexuelles sur mineure de 15 ans par personne ayant autorité » et « harcèlement sexuel ». Le début, pour Adèle Haenel, d’une réflexion imprévue. Elle finira par porter plainte quelques jours plus tard contre le réalisateur.« Maintenant que la justice a ouvert une enquête, je ne me dérobe pas », confie-t-elle à Marine Turchi, qui le raconte dans son livre. Malgré la violence de la procédure, qu’elle décrit comme un moment « ennuyeux mais surtout douloureux et isolant », Adèle Haenel estime avoir été écoutée par la justice. Et pointe l’opportunisme de l’État : face au tapage médiatique et judiciaire, elle dénonce une « opération de com qui cherche à faire oublier que les conditions effectives de fonctionnement de la justice sont rendues impossibles ».
Depuis 2019, peu de choses ont changé, selon la chercheuse Véronique Le Goaziou : « Quatre affaires de viol sur cinq » sont toujours classées sans suite en raison d’une « infraction insuffisamment caractérisée », c’est-à-dire d’un manque de preuves. « C’est vrai de tous les contentieux, ajoute-t-elle, mais rappelons que le viol est un crime parmi les infractions les plus graves. »
6 % des victimes se déclarant victimes de violences sexuelles portent plainte
Le nombre de plaintes reste stable et très faible : seules 6 % des personnes se déclarant victimes de violences sexuelles (un chiffre en hausse de 16 % entre 2022 et 2023) portent plainte, peut-on lire dans l’enquête annuelle du service statistique ministériel de la sécurité intérieure
Elles n’ont pas tort : les agresseurs, identifiés par la victime dans la majorité des cas, reconnaissent peu les faits. L’élucidation est donc rare. « Les policier·es n’ont pas le temps, pour chaque dossier, de faire une véritable enquête, de recueillir les paroles de tous·tes les témoins et confident·es, de faire des réquisitions de mails et de textos, dénonce Marine Turchi. Un tri est fait. » Des plaintes mal prises, des policier·es mal formé·es, des enquêtes interminables, voire inexistantes, c’est aussi ce qu’observe l’avocate Claude Vincent au quotidien : « Oui, le manque de moyens existe, mais il est clair que, en matière de politique pénale, la lutte contre le trafic de stupéfiants et les vols est priorisée. »
Le parcours judiciaire des victimes est « long, fastidieux, rude, et parfois brutal, estime aussi Véronique Le Goaziou. Vous racontez un nombre incalculable de fois ce que vous avez subi, on met en doute votre parole, vous pouvez être confronté·e à votre agresseur. » Il n’empêche que pour les rares dossiers allant jusqu’aux assises, « la justice se donne les moyens de se forger sa propre opinion », estime la sociologue.
Pour Marine Turchi, malgré des améliorations notables dans l’accueil de la parole des victimes et la compréhension des mécanismes de violences, les biais sexistes perdurent dans les salles d’audience. En décembre 2024, lors du procès de Christophe Ruggia
Les évolutions sont timides, et souvent controversées. En 2023, la création des cours criminelles départementales, composées de cinq magistrat·es, sans jury populaire, visait à désengorger les cours d’assises (formées de trois juges et six juré·es). Elles traitent des violences sexuelles à 80 % mais sont elles-mêmes surchargées, et très critiquées. L’une des 78 mesures de la loi intégrale contre les violences faites aux femmes et aux enfants, proposée le 24 novembre 2025 par 112 parlementaires, demande d’ailleurs leur suppression.
Le 6 novembre 2025, la loi introduisant la notion de consentement dans le Code pénal indique qu’« il ne peut être déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime », notamment lorsque celle-ci est endormie, inconsciente, sous emprise ou en état de sidération. Cette nouveauté divise chez les féministes (lire notre débat, La Déferlante no 14, mai 2024). Certaines estiment que l’attention est trop focalisée sur le comportement de la victime (ce qu’elle a fait, ou pas), et non sur la stratégie de l’agresseur. D’autres considèrent, au contraire, que le projecteur est mis sur ce que ce dernier a mis en place pour s’assurer du consentement de la victime. Quoi qu’il en soit, tranche Véronique Le Goaziou, « sans preuves, on va se retrouver dans la même mélasse ».
La justice fait peu de cas des attentes des victimes. Pourtant, il serait temps de les écouter, défend Marine Turchi : « Les victimes ne sont pas un bloc uniforme. Veulent-elles une peine de prison pour l’agresseur ? Une confrontation ? L’établissement des faits ? La reconnaissance de leur statut ? Même sans condamnation, le processus judiciaire peut être réparateur si la victime a le sentiment d’être entendue. Poser la question serait une véritable révolution culturelle. »
Pour Ynaée Benaben, cofondatrice et directrice générale d’En avant toutes, les victimes attendent surtout de l’aide pour vivre en sécurité et réaliser leurs démarches quotidiennes. Depuis 2013, cette association féministe accompagne les jeunes femmes autour des questions de violence de genre, avec le tchat d’écoute Comment on s’aime et dans les écoles. « Ne pas porter plainte ne signifie pas qu’elles ne font pas autre chose pour se reconstruire et faire évoluer la société », ajoute-t-elle. L’association guide les femmes qui choisissent de saisir la justice vers des commissariats formés, mais « le manque de moyens nous effraie beaucoup, poursuit la militante. Notre première préconisation est d’améliorer l’existant. »
Quand elles sont proposées, les alternatives à la justice pénale, comme la justice restaurative, sont peu structurées. Depuis la sortie du film de Jeanne Herry, Je verrai toujours vos visages, en 2023, cette pratique gratuite et indépendante d’une procédure pénale sort de l’ombre. Les personnes concernées par une infraction discutent de leurs ressentis et de leurs attentes dans un espace confidentiel, sécurisé, de façon volontaire, sans qu’une rencontre ait forcément lieu. Son efficacité est controversée, et les moyens alloués sont si faibles (1,27 % du budget alloué à l’aide aux victimes en 2024) que peu y ont accès. « Beaucoup de victimes n’en ont pas envie, complète Ynaée Benaben. Elles ne veulent ni être dans le dialogue ni offrir un temps supplémentaire aux agresseurs. »
Enfin, les utopies ont aussi leur place dans cette grande réflexion. « Comment réussir à mettre en place, collectivement, des dispositifs centrés sur les victimes ?, se demande ainsi la psychosociologue Marie-Charlie Pignon. Mon rêve serait d’inventer un territoire “zéro violence sexuelle” à l’image du territoire “zéro chômeur de longue durée” [une expérimentation locale de lutte contre le chômage]. Sur une petite ville, par exemple, avec toutes les personnes concernées, on analyserait ces violences et on chercherait des solutions ensemble pour les réduire. »
Dans son livre Il faut faire confiance à la justice (La Meute, 2025), l’avocate féministe Élodie Tuaillon-Hibon fait le constat d’une justice imparfaite mais « en train de muter sur le sujet des violences sexuelles ». En attendant le « changement radical de société » qu’Adèle Haenel appelle de ses vœux, sa phrase continue de fleurir, brandie dans les cortèges féministes et collée sur les murs des villes. •
22.01.2026 à 13:13
C’est la cinquième fois depuis 2017 que la population iranienne se soulève contre le régime théocratique de l’ayatollah Khamenei. Réprimée dans une violence sans précédent – on comptabilise, selon les sources, entre 3 400 et 16 500 mort·es –, la vague de protestation née fin décembre chez les commerçants du grand bazar de Téhéran a gagné la quasi-totalité du pays.
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Cette sélection a été réalisée avec l’aide de Rezvan Zandieh, artiste, chercheuse et militante franco-iranienne, membre du comité éditorial de La Déferlante.

Alors que le pouvoir iranien imagine passer sous silence la répression meurtrière du soulèvement populaire en privant, depuis le 8 janvier, le pays de connexion internet, les réseaux s’organisent pour relayer les rares témoignages et vidéos venues d’Iran. Voici une sélection de comptes à suivre (en français et en anglais) :
Ce collectif féministe et anticapitaliste iranien, kurde et afghan basé à Paris relaye les rares images et témoignages qui nous arrivent depuis l’Iran. Son exposé passionnant sur la révolte et sa répression permet de saisir les enjeux sociaux, politiques et géopolitiques particulièrement complexes de la crise actuelle.
Ce réseau international de féministes iraniennes en exil publie des témoignages venus d’Iran, en farsi et en anglais. On y lit notamment un récit sur les manifestations des derniers jours à Téhéran, livré par une personne qui vient de fuir le pays.
Sur son compte Instagram, ce collectif LGBTQIA+ qui se revendique du mouvement Femme, vie, liberté, relaye des vidéos et des témoignages venus d’Iran. Il a récemment republié une tribune condamnant l’instrumentalisation des luttes des femmes iraniennes par la droite et l’extrême droite qu’il avait cosignée en 2024.
→ Suivre Queers for Iran liberation

Diffusée une première fois en octobre 2023, cette interview de l’anthropologue Chowra Makaremi par la journaliste Victoire Tuaillon apporte les éléments de contexte indispensables à la compréhension de la révolution en cours en Iran. Dans une conversation tout à la fois dense et très abordable, la chercheuse et la journaliste reviennent sur l’histoire politique du pays depuis le milieu du XXe siècle, sur la manière dont la domination de classe, d’ethnie et de genre structure l’organisation sociale, et sur le rôle politique crucial qu’y jouent les femmes depuis une vingtaine d’années.
→ Vous pouvez retrouver les analyses de Chowra Makaremi ici et là dans La Déferlante.

→ Les Couilles sur la table, épisode 86 : « Femme, vie, liberté : révolution en Iran », Binge audio, octobre 2023
Accessible gratuitement sur YouTube ou en podcast, l’émission de Mediapart « À l’air libre » donne la parole à deux activistes franco-iraniennes engagées pour les droits humains, l’avocate Chirinne Ardakani [lire sa chronique et son interview dans La Déferlante] et la chercheuse en urbanisme Aïda Tavakoli. Ensemble, elles commentent l’actualité récente des révoltes et donnent des clefs d’analyse pour comprendre la spécificité de ce soulèvement révolutionnaire.
→ « À l’air libre. Iran : carnage à huis clos », Mediapart, 15 janvier 2026

Automne 2022. Partout en Iran, la jeunesse se soulève au cri de « Femme, vie, liberté ». Mais, à l’intérieur de leur petit appartement, Sana et Rezvan sont assignées à résidence par un père absent mais tyrannique, qui missionne sa docile épouse pour surveiller leurs deux adolescentes pendant qu’il prononce des sentences de mort au tribunal de Téhéran. Tourné clandestinement quelques mois seulement après le début du soulèvement, le film de Mohammad Rasoulof décrit un double mouvement : au-dedans, la lente montée du totalitarisme paternel ; au-dehors, le vacillement du pouvoir théocratique sous les coups de l’insurrection. Cachées dans une chambre qu’elles partagent, les deux sœurs nourrissent leur propre révolution des vidéos amateurs qui circulent sur les réseaux sociaux. Au foyer aussi, la révolte des femmes gronde et emmène bientôt Sana, Rezvan et leur mère, Nejmeh, sur la voie de leur propre libération.

→ Les Graines du figuier sauvage, de Mohammad Rasoulof, 2 h 47, 2024. Le film sera rediffusé dans le réseau UGC un peu partout en France lors de séances spéciales, le lundi 26 janvier. Il est également disponible à la location sur la plupart des plateformes de streaming.
ales imposées à l’Iran, une famille de la classe moyenne se déchire pour des questions d’argent. Leila – seule de son adelphie à avoir un travail stable – encourage ses frères à monter une boutique dont les revenus leur permettront de sortir du déclassement. Sans capital de départ, Leila et ses frères font appel au patriarche qui, engoncé dans les traditions et les logiques de clan, refuse de leur céder ce qu’il possède encore. Si la trajectoire de cette famille peut être lue comme une métaphore de l’implosion annoncée de l’Iran, le film tout entier est un précieux témoignage sur les conditions de vie de la population iranienne. Celle-là même qui, depuis presque un mois, manifeste pour sa subsistance, dans un pays exsangue économiquement et politiquement.
→ Leila et ses frères, de Saeed Roustaee, 2 h 39, 2022. Disponible à la location ou à l’achat sur les plateformes de streaming.

Sam 24 Jan à 16 heures
Comédie de Clermont, Clermont-Ferrand
Sarah Benichou, journaliste et membre du comité éditorial de La Déferlante, animera une rencontre entre la militante et autrice Sarah Durieux et la porte-parole du comité Vérité et justice pour Wissam, Marwa El Yamni, sur la question du soin dans les mouvements militants.
→ Informations pratiques sur notre site
Ven 30 Jan à 18 heures
Librairie La Place, Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir)
Marion Pillas, corédactrice en chef de La Déferlante, et Sylvie Fagnart, journaliste indépendante, discuteront, autour du numéro 20 de La Déferlante, des questions de soin et de la santé mentale.
→ Plus d’informations sur notre site
Ven 30 et Sam 31 Jan
Le Quartz, Brest
Marie Barbier, cofondatrice et corédactrice en chef de La Déferlante, animera deux tables rondes lors de ce festival qui met à l’honneur la radio et le podcast : la première sur la politisation de l’enfance, le 30 janvier à 14 h 15 ; la seconde sur les victoires politiques et militantes, le 31 janvier à 15 heures.
→ Plus d’informations par ici
Sam 31 Jan, à 10 h 30
Librairie Comme les grands, Brest
Claire Marcadé Hinge et Marianne Marty-Stéphan, autrices de Grandir sans tabou (La Déferlante Éditions, 2025), échangeront avec les lecteur·ices sur la meilleure façon de parler vie affective et consentement avec des enfants.
→ Toutes les informations par ici
Sam 31 Jan, de 14 heures à 21 heures
La Maison des métallos, Paris 11e
La Déferlante sera présente à l’événement parisien du mouvement Girlxcott organisé pour soutenir les auteur·ices de bande-dessinées après l’annulation du festival d’Angoulême. Vous pourrez retrouver notre stand avec nos revues, nos livres et nos goodies.
→ Informations par ici
Sam 7 et Dim 8 Fev
Le Point éphémère, Paris 10e
La Déferlante sera deux jours durant à ce salon qui regroupe des maisons d’édition indépendantes et engagées. Vous pourrez y croiser notre équipe, acheter nos revues, nos livres et nos goodies.
→ Informations à venir par ici
20.01.2026 à 15:07
Les livres ont chacun une histoire particulière. Celui que nous nous apprêtons à publier le 6 février, et que j’ai accompagné comme éditrice, commence en 2021 par les confidences d’une amie. Quelques phrases sur des violences sexuelles dans l’enfance, commises par un voisin à peine plus âgé. Elle me dit alors : « Les violences sexuelles commises par les enfants sont le prochain #MeToo. »
Cette phrase m’est restée un moment en tête avant que je me décide à en faire quelque chose. Je contacte la journaliste indépendante Sarah Boucault, qui vient de publier dans la revue une enquête rigoureuse sur les filles du Bon Pasteur. D’emblée, elle me confie être elle-même concernée et demande un temps de réflexion. Enquêter sur les violences sexuelles est un travail long et éprouvant. Surtout pour les journalistes indépendant·es, bien plus isolé·es que celles et ceux qui travaillent au sein des rédactions. Sarah finit par accepter quelques semaines plus tard. Nous sommes au début de l’année 2022 et ignorons lors de ce premier échange qu’il va déboucher sur quatre années de travail commun, avec, à la clé, la publication d’une enquête remarquée… puis d’un livre.
À mesure que ce travail d’investigation avançait, le sujet s’est précisé : le tabou ultime, celui dont personne ne parle, ce sont les violences sexuelles commises par des enfants dans le cadre de la famille. Il s’agit d’un impensé social, scientifique, juridique, culturel. Ce type d’inceste est souvent minimisé par les adultes, associé à du « touche-pipi » ou à des jeux sexuels. Mais ses dégâts sont tout aussi ravageurs pour les victimes que celui commis par deenquête s adultes. Collectivement, nous refusons de voir ces violences, parce qu’elles sont trop dures à concevoir. Nous fermons les yeux, alors qu’il s’agit d’un phénomène massif : il concernerait un tiers des cas d’inceste, soit a minima 2 millions de personnes en France.
L’enquête « L’inceste commis par des mineurs, le grand déni » est parue en mai 2023 dans La Déferlante. Les retours à la suite de cette publication inédite ont été à la hauteur du silence qui l’a précédée : dans les mois qui ont suivi, de nombreuses lectrices et lecteurs nous ont expliqué à quel point cette avait été libératrice pour elles et eux, leur avait permis de mettre des mots sur leur vécu.
Avant même sa publication, nous savions déjà que le travail n’était pas fini : le sujet était trop important, trop invisibilisé pour que nous nous arrêtions là. Un livre était déjà dans nos esprits. À l’été 2023, Sarah Boucault m’envoie un synopsis : elle souhaiterait rencontrer ceux que la justice et la protection de l’enfance nomment « les mineurs auteurs », autrement dit les enfants agresseurs. Dans sa première enquête, elle donnait la parole aux victimes – y compris elle-même. Il était temps, disait-elle, d’aller voir aussi « de l’autre côté », interroger ceux – à 92 % des garçons – qui ont commis l’inceste et les questionner sur leur passage à l’acte, leur culpabilité, leur famille, leur vie d’après. Pour « comprendre les mécanismes », « anéantir la peur » parce que, « en tant que victime, écrit Sarah Boucault dans l’introduction du livre, j’y trouve de mon côté une forme de réparation. J’ai besoin de comprendre pourquoi ».
La Déferlante a publié un appel à témoignages par le biais d’avocat·es, de psychologues et de professionnel·les de la protection de l’enfance. Sarah Boucault a recueilli les témoignages de huit personnes de 14 à 46 ans – dont une femme – qui ont, dans l’enfance, commis des viols ou des agressions sexuelles sur une sœur, un frère, un cousin ou une cousine. Ce sont leurs histoires, entremêlées à celle de l’autrice et à la parole de professionel·les du monde médical, de la justice et de la protection de l’enfance, de chercheur·euses et de comptes rendus d’audiences qui constituent la matière de ce livre à paraître.
Nous refusons de voir ces violences commises par des enfants, parce qu’elles sont trop dures à concevoir
Comme dans l’enquête publiée dans la revue, Sarah Boucault écrit en féministe : elle tire des fils, fait part de ses doutes, de ses questionnements, de ses intuitions, et nous emmène sur cette route, de l’autre côté de l’inceste. Il ne s’agit pas ici d’opposer la parole des victimes à celle des auteurs, mais de questionner cette binarité. C’est d’autant plus nécessaire dans le cas des enfants, qui ont souvent elles et eux-mêmes grandi dans une famille incestuelle ou incestueuse* : l’inceste est un crime généalogique, comme l’a décrit l’anthropologue Dorothée Dussy, il se transmet dans et par le silence, de génération en génération.
Reste à accepter d’écouter la parole des agresseurs, non pas pour les exonérer de leurs actes ou leur accorder le pardon, mais pour avancer ensemble, vers une société dans laquelle le déni ou la figure du monstre ne seraient plus les seules réponses possibles. Le livre de Sarah Boucault y contribue. À la veille de sa publication, nous espérons ardemment que vous lui ferez le meilleur accueil.
Une partie de cet article reprend la présentation faite dans le cadre du spectacle du média Les 3 Ours : Quand les médias indés secouent la société, auquel j’ai participé en tant qu’éditrice, le 16 octobre 2025 à la salle de la Cité à Rennes. Merci à Louise Katz et Nathanaël Simon de m’avoir permis de raconter sur scène l’histoire de ce livre.
* L’adjectif « incestuel » désigne un climat de relations familiales dans lequel les places et les rôles de chacun·es sont mal définies, par exemple quand les adultes ne respectent pas l’intimité de leurs enfants. Les familles incestueuses sont celles dans lesquelles il existe un passage à l’acte avec des agressions ou des viols incestueux.
19.01.2026 à 10:14
Bonjour, Je tenais à vous remercier pour votre enquête. Je m’y suis reconnue. Ça m’a fait beaucoup de bien d’enfin entendre quelqu’un en parler librement. J’ai subi l’inceste durant de nombreuses années par mon frère âgé de deux ans de plus que moi. Cette différence d’âge minimise très souvent les faits. Heureusement que ma mère m’a beaucoup soutenue, bien que mon père, qui a lui-même vécu dans un climat incestuel, ne se rende pas encore compte à quel point l’inceste peut détruire. Merci de libérer la parole, faisons en sorte que la société l’écoute.
Astrid
Bonjour,
Merci pour cette enquête et bravo à Sarah Boucault de faire de son histoire un sujet d’enquête. Je me suis posé une question à la lecture de l’article. Si les victimes d’inceste sont masculines et féminines, il me semble que les auteurs d’inceste reproduisant ces actes sont majoritairement masculins. J’aurais bien aimé explorer cette question-ci, sait-on jamais, dans un prochain article. Merci pour votre boulot !
Salimo
Bonjour Salimo,
En effet, les chiffres de la sociologue Marie Romero établissent que les mineurs auteurs de violences sexuelles incestueuses sont à 92 % des garçons. L’enquête de Sarah Boucault démontre à quel point leur prise en charge est quasiment inexistante : 82 garçons suivis en France en cinq ans, une goutte d’eau au regard du nombre de situations. C’est un angle que nous espérons continuer à explorer.
La Déferlante
Bonjour,
Il est difficile d’expliquer ce que j’ai ressenti en lisant le titre de votre enquête «Inceste commis par des mineurs ». Mon cœur s’est serré, puis a explosé dans ma poitrine. Des larmes se sont mises à couler le long de mes joues sans que je puisse les retenir. Des larmes de choc, des larmes de joie, de l’incrédulité. J’ai moi-même été victime d’inceste, de la part de mon demi-frère, pendant quatre ans, entre mes 11 et mes 15 ans. Je n’ai jamais rien dit pendant toutes les années où ça a duré, gardant ce secret dégoûtant enfoui au plus profond de moi-même. Il m’a fallu des années pour comprendre ce qu’il m’était arrivé et réussir à y donner du sens. Des années où je me suis détruit la santé à boire abondamment, souvent seule chez moi. Des années où j’ai laissé des dizaines et des dizaines d’hommes jouir de mon corps pour me sentir valorisée. Des années où j’ai été incapable d’aimer. À 24 ans, j’ai déménagé à Londres. Là, j’ai découvert le féminisme. Et j’ai appris que mon histoire n’était en fait qu’un exemple parmi tant d’autres de violences sexistes et sexuelles. J’ai passé des heures sur Internet à chercher des articles, des témoignages, n’importe quoi qui m’indiquerait que je n’étais pas seule dans ce cas. Rien. Le néant. Étant incapable de trouver des récits auxquels m’identifier, j’ai pendant longtemps pensé qu’après tout je l’avais peut-être voulu, que ça devait sûrement être ma responsabilité si tout ça m’était arrivé. J’ai 31 ans aujourd’hui. Grâce au féminisme, et à la thérapie que je suis depuis deux ans et demi, je suis finalement redevenue moi-même. J’ai rencontré un homme merveilleux que j’ai épousé l’été dernier. J’ai retrouvé mon énergie créative, mon désir d’apprendre. Il y a encore des jours plus durs que d’autres, mais j’ai surmonté ma dépression. Je me sens bien et je suis fière d’être qui je suis. Je tiens à vous remercier du plus profond de mon cœur. Vous allez aider beaucoup de victimes avec cette enquête. Merci.
Louise
Merci La Déferlante pour cette enquête qui éveille les consciences. L’inceste nous entoure et le monde est amorphe. Après l’avoir lue, j’en ai parlé autour de moi et une amie proche a osé me dire qu’elle suspectait son frère d’avoir des comportements incestueux avec son enfant. Je lui ai conseillé de la lire à son tour et désormais elle va en parler à sa famille. Il faut parler, c’est primordial.
Mat
Bonjour,
C’est la première fois qu’on parle de mon histoire avec autant de clairvoyance. Quel sujet dans notre société vous avez mis en lumière ! J’ignorais les chiffres. Malgré une grande terreur, ils me réchauffent un peu le cœur. C’est agréable de ne pas se sentir OVNI. La justesse de vos mots a redéfini le cadre.
Mathilde
Mon père a parlé à son frère et ses sœurs. Le jour où je l’apprends, je visite un cimetière. Mon père a parlé à son frère et ses sœurs. Mon corps avance en mode automatique sur le goudron des allées funèbres. Mon père a
dit à sa sœur que son fils m’avait agressée sexuellement dans l’enfance et à l’âge adulte. Je marche d’un pas énergique entre les concessions. Mon père a annoncé à sa sœur qu’il ne verra plus jamais son fils, mon agresseur. Mon souffle est rapide, bruyant et nerveux; ma gorge est sèche. Mon père a annoncé à son frère qu’il ne verra plus jamais son fils, l’agresseur de mon frère. Dommage, l’eau n’est pas potable aux robinets du cimetière. Mon père a informé sa famille qu’il soutiendra ses enfants. Tiens, le vert des arbres rivalise avec le gris des tombes. Au bout de 25 ans, mon père a changé de camp. Tiens, le soleil d’avril réchauffe ma peau. Mon père a renoncé à la réputation familiale. Tiens, mes épaules s’ouvrent et ma tête se redresse. Mon père a choisi ses enfants. Le soleil remplit le cimetière.
Les effets traumatiques des agressions incestueuses sont infimes comparés aux effets de l’abandon. En témoignant publiquement, j’ai rendu aux adultes de ma famille la responsabilité qui leur appartient depuis toujours et les ai contraints à prendre position. La révélation est d’or contre le silence des lâches, la démission des parents et l’indifférence de la société.
La mort du secret est une déflagration familiale. Mais mon père a changé de camp, et ma dignité revit.
15.01.2026 à 17:43
L’édition 2026 du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD) aurait dû se tenir fin janvier. Mais le 1er décembre dernier, au terme d’une mobilisation intense initiée par plusieurs centaines de créateur·ices de bande dessinée, son annulation a été annoncée en catastrophe.
À l’origine, c’est une enquête de L’Humanité, dévoilant les coulisses peu reluisantes du festival, qui met le feu aux poudres : elle révèle un management inexistant, des salarié·es en burn out, ainsi que le témoignage d’une ancienne chargée de communication qui affirme avoir été licenciée après avoir dénoncé un viol subi lors de l’édition 2024. Au-delà de ces accusations, qu’elle conteste, la société 9eArt+, en charge de l’organisation de l’événement, cristallise les polémiques depuis plusieurs années.
Un premier appel au boycott est lancé en avril 2025 par 400 auteur·ices. En novembre, alors que 9eArt+ est finalement reconduite à la direction du festival, un mouvement de girlcott (jeu de mots désignant un boycott lancé par des femmes) initié par des bédéastes femmes et LGBTQIA+ sonne le glas de l’édition 2026. « Les enjeux de cette crise sont multiples et portent autant sur les conditions de travail que sur les modes de participation, de redistribution économique et de de représentativité, analyse Marys Renné Hertiman, docteure en sciences sociales, à l’origine d’une thèse sur les luttes pour la reconnaissance des femmes dans la bande dessinée. Elle interroge les rapports de pouvoir, à travers les institutions culturelles et les financements territoriaux. »
En ce début d’année, la bande dessinée sera malgré tout célébrée un peu partout. À Angoulême d’abord, où la municipalité soutient financièrement un festival off qui prendra ses quartiers dans une quinzaine de lieux de la ville. De son côté, le collectif – rebaptisé « collective » – à l’origine du mouvement de girlcott compte bien profiter de ces bouleversements pour imaginer ce que pourraient être des célébrations plus égalitaires. En parallèle d’un projet d’album, elle a lancé l’idée de « fêtes interconnectées » de la bande dessinée, qui devraient se tenir notamment à Bordeaux, Bruxelles, Montpellier, Marseille, Paris ou encore Nantes, et proposer des rencontres, des concerts et des tables rondes, où seront évoquées les luttes menées « en tant qu’autrices, femmes et minorités de genre », détaille Elsa Abderhamani, une dessinatrice très impliquée dans le mouvement.
Pour participer, chaque organisation devra se référer à une charte de valeurs et d’engagement, qui précise que les événements « ne doivent en aucun cas reproduire les schémas de domination et d’exploitation qui ont conduit au boycott du FIBD ». Le texte recommande, par exemple, de ne pas « mettre en compétition les ouvrages ».
Malgré les incertitudes qui planent encore sur l’édition 2027 du FIBD, les membres de la collective travaillent en lien avec l’inter-orga BD, qui regroupe associations et syndicats de la profession. S’appuyant sur le succès du girlcott, cette dernière a élaboré une plate-forme de revendications qu’elle a fait parvenir aux collectivités et aux institutions qui financent le festival : mise en place de référent·es contre les violences sexuelles, rémunérations égalitaires des séances de dédicaces, gardes d’enfants. « Le monde de la BD a bien compris que les auteur·ices s’engagent et se politisent de plus en plus, sont moins isolé·es… et ont donc plus de poids », se réjouit Marie-Paule Noël, une autrice qui a participé au mouvement en tant que membre du syndicat STAA CNT-SO.
« Les problèmes du monde de la BD ne se limitent pas au festival d’ Angoulême »
Elsa Abderhamani, dessinatrice
Ces dernières années, à Angoulême comme dans d’autres festivals, « les luttes féministes ont produit des avancées tangibles, notamment la parité dans les jurys qui a contribué à une visibilité accrue des créateur·ices minorisé·es, en particulier des femmes, rappelle Marys Renné Hertiman. Aujourd’hui, pour d’autres groupes sociaux, comme les bédéastes racisé·es, une promesse d’ouverture et d’inclusivité commence également à se formuler. J’espère que cela aboutira. »
Rebaptisée « Girlxcott » – avec un x, « pour montrer que nous ne sommes pas toutes des femmes et que certain·es peuvent se définir comme non-binaires », explicite Elsa Abderhamani – la collective, en passe de devenir une association, aspire à s’exprimer sur des sujets plus larges. « Les problèmes du monde de la BD ne se limitent pas à Angoulême. On veut ouvrir des discussions, sur les difficultés matérielles, le classisme, le validisme, le racisme… », détaille Elsa Abderhamani, donnant pour exemple le parcours d’autrices racisées comme elle, qui lui ont confié avoir quitté le monde de la BD, faute d’y avoir trouvé un espace accueillant.
En décembre 2025, Girlxcott apportait son soutien à une proposition de loi – finalement rejetée par le Sénat – pour la continuité de revenus des artistes-auteur·ices. Comme un avertissement, juste avant Noël, dans une tribune intitulée « Nous ne nous tairons pas », la collective annonçait : « La profession change ! Elle se féminise et se politise ! Elle saura désormais se faire entendre ! »
La Déferlante soutient le GirlxcottEn ce début d’année, notre équipe participera à plusieurs des évènements interconnectés organisés par la collective Girlxcott :
Jeudi 29 janvier à 18h30, à la librairie La Régulière à Paris, assistez à une rencontre entre Nora Bouazzouni, membre du comité éditorial de La Déferlante, Marie-Paule Noël du syndicat STA CNT-SO et les autrices Elsa Abderhamani et Julie Staebler.
Samedi 31 janvier à la Maison des Métallos à Paris, de 14h à 21h. La Déferlante tiendra un stand sur lequel vous pourrez retrouver nos revues, nos livres et nos goodies. À noter ce jour-là, une table ronde sur la BD féministe avec les autrices Melek Zertal, Pénélope Bagieu, et Marie-Paule Noël.
Samedi 31 janvier à 14h30, à la bibliothèque Alcazar de Marseille, Lucie Geffroy, corédactrice en chef de La Déferlante, animera une table ronde intitulée « Publier des auteur·ices arabes en France, de la Palestine à l’Algérie : regards d’éditrices marseillaises ».
Retrouvez l’ensemble de la programmation sur ce lien.
13.01.2026 à 12:25
Ce guide sur la sexualité s’adresse aux adultes qui souhaitent engager un dialogue avec les enfants se posant mille questions sur l’amitié ou l’amour, sur la sexualité, sur leur corps qui change. Il est truffé de références essentielles sur la sexualité à destination des enfants et des adultes.
Un petit livre cartonné et coloré qui nomme les parties intimes et explique aux enfants qu’elles et ils sont les maîtres et maîtresses de leur corps. Une page miroir en bonus pour se regarder.
L’institutrice se demande pourquoi si peu d’élèves reçoivent des cours d’éducation à la sexualité en France et à quoi doit ressembler un enseignement à la vie affective adapté à des enfants de 7 à 8 ans.
Les ressources proposées par la BOîte À ouTils de prévention des violences à caractère sexiste et/ou sexuel forment les professionnel·les qui travaillent avec des enfants âgés de 5 à 18 ans (écoles, prisons, instituts médico-éducatifs), sur des thématiques autour de la connaissance de soi, du respect des autres, de la sexualité, de la compréhension de la loi. Il permet de dépister les violences sexuelles et apprend aux adultes à recueillir la parole.
13.01.2026 à 12:18
Dans un ouvrage intime, pédagogique et politique, l’autrice et illustratrice Cécile Cée raconte comment la banalité de l’inceste s’immisce dans la vie d’une famille (la sienne) à travers les parcours des différent·es membres.
Dans cette bande dessinée, la journaliste Marine Courtade voyage aux quatre coins de la France pour recueillir la parole de ses oncles et tantes, à propos de leur propre père, auteur d’inceste sur elle. Ce faisant, elle met au jour la mécanique du silence et de l’omerta autour de l’inceste à l’oeuvre dans sa famille.
Dans cet ouvrage de référence sur l’inceste, l’anthropologue s’intéresse aux incesteurs : qui sont-ils ? Que font-ils aux incesté·es ? Pourquoi ? Elle décrit comment le silence familial autorise ces crimes.
Dans ce livre, où elle accuse son beau-père, Olivier Duhamel, d’avoir agressé sexuellement son frère jumeau, Camille Kouchner décrit tous les ingrédients typiques de la famille incestueuse. On y trouve les baignades, nu·es dans la piscine ; l’absence de cadre autour de la sexualité ; un fonctionnement en vase clos ; l’injonction au silence ; le déni de la mère et le secret gardé pendant des décennies.
Blagues salaces, remarques et regards « menaçants », parentification sexualisée… Dans cet épisode, la journaliste féministe définit ce que désigne le terme « incestuel », « cette ambiance générale qui a le parfum de l’inceste, mais sans passage à l’acte pénalement répréhensible ».
Ce film montre avec intelligence les mécanismes du silence qui entoure l’inceste. On y retrouve tous les stigmates de ce que l’on appelle « l’incestuel » : l’absence de porte dans la salle de bain ou le déni familial au moment de la révélation.
Un site gratuit de ressources sur l’inceste, avec des articles, des livres, des podcasts, des liens, etc., www.crimscollectif.com
→ Prévention à destination des enfants, des parents, des enseignant·es et de toute la société