23.01.2026 à 17:58
D’abord, parce qu’après bientôt huit années de présidence d’Emmanuel Macron, de politiques antisociales et de banalisation des idées d’extrême droite, nous sommes très nombreux et nombreuses à être au bout du rouleau : inquiet·es des fins de mois à découvert, de l’accès aux soins de plus en plus difficile, de nos minuscules retraites à venir, mais aussi de l’air qu’on respire et du monde que nous allons laisser aux enfants.
Et, comme toujours, les plus impactées sont les femmes
Pour toutes ces personnes, l’espoir réside d’abord dans les solidarités mises en place à l’échelon local, par des associations ou des équipes municipales engagées pour la justice sociale, par des collectifs antiracistes et féministes ou par de simples citoyen·nes. Qu’il s’agisse, comme à Nancy, de réunir dans une même équipe de football des personnes trans et des personnes exilées ; comme à Nantes, de mettre à disposition des locaux pour les associations qui aident les femmes victimes de violence, sans distinction de classe ni d’origine, ou comme partout ailleurs de soutenir celles et ceux qui créent du lien social, esquissant ainsi les contours d’une société solidaire, donc désirable.
Dans un entretien
Auprès de nos voisin·es, au sein des associations ou dans les isoloirs, notre mobilisation en 2026 est d’autant plus cruciale que la composition des futures équipes municipales pèsera fortement dans le résultat des élections sénatoriales de septembre prochain – puisque le collège qui élit les sénateur·ices est composé de grand·es électeur·ices issu·es des conseils municipaux. Tandis qu’Emmanuel Macron ne dispose plus de majorité à l’Assemblée nationale, le Sénat pourrait alors redevenir le contre-pouvoir prévu par la Constitution. Et cesser de servir de marchepied aux politiques néolibérales – comme il l’a fait ces derniers mois en impulsant la loi Duplomb et la réautorisation de certains pesticides ou en rejetant la taxe Zucman et le principe d’un impôt plancher de 2 % sur le patrimoine des ultrariches – qui menacent nos droits les plus fondamentaux.
23.01.2026 à 17:53
C’est l’histoire d’un procès passé sous les radars de la mémoire collective mais qui a suscité une importante mobilisation au-delà du cadre judiciaire.
Riche d’archives, ce pan de l’histoire des féminismes a été minutieusement reconstitué par la sociologue Lucile Ruault dans sa thèse et dans de nombreux articles, sur lesquels nous nous appuyons ici. Le 10 mars 1977, une manifestation se tient dès 8 heures devant le palais de justice d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) à l’ouverture du procès de Guilaine Enoc, Nicolle Grand, Brigitte Mention, Marie Fabiao, Annie Blettery et Ursula Blandin. Ces six militantes du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (Mlac) d’Aix-en-Provence sont poursuivies pour pratique illégale d’interruption volontaire de grossesse (IVG) : deux ans auparavant, elles ont aidé C. (restée anonyme), une adolescente de 17 ans, à avorter. La plainte a été déposée par le père de la jeune fille après son hospitalisation à la suite de complications médicales.

Si, depuis sa promulgation en janvier 1975, la loi Veil dépénalise les avortements réalisés dans un établissement hospitalier
sociale.
Depuis sa création en 1973, le Mlac a ouvert le débat public sur la libéralisation de l’avortement. Des comités sont créés partout en France pour organiser des avortements collectifs et solidaires à domicile. Médecins et non-médecins apprennent la méthode d’avortement par aspiration, réputée simple, sûre et accessible. Elle est inspirée d’une pratique ancienne, améliorée et diffusée par le psychologue états-unien Harvey Karman. Après la promulgation de la loi Veil, la lutte perd en intensité mais pour une partie des militant·es, la loi reste incomplète. « Elle cherche surtout à dissuader les femmes d’avorter. Elle tolère quelques avortements en hôpitaux : 24 000 avortements légaux en six mois, alors qu’il y avait 800 000 avortements par an quand c’était interdit, cette loi n’est pas la nôtre, et si nous faisions la loi ? », s’indigne le Mlac d’Aix dans un des nombreux tracts distribués après les premières inculpations, en 1977. Les centres d’IVG peinent à ouvrir et la clause de conscience, qui autorise les soignant·es à refuser de pratiquer une IVG, apporte un soutien aux médecins réfractaires. Face à une demande qui reste forte, certains comités, dont celui d’Aix, décident de poursuivre leurs activités.
Le Mlac aixois a une histoire particulière. Il naît en 1973 au sein de la Commune, un groupe d’hommes et de femmes qui expérimente le rapprochement du politique et de l’intime dans un grand mas du quartier de Pey Blanc à l’ouest d’Aix-en-Provence (lire l’encadré ci-dessous). Ses membres y accueillent des consultations collectives, des séances de formation à la contraception, des avortements autogérés, puis des accouchements. En 1977, au moment du procès, trois des inculpées y résident. L’une d’elles, Guilaine Enoc, est aujourd’hui revenue s’installer près du mas, resté propriété collective, où vivent ses enfants et petits-enfants. À La Déferlante, elle explique : « À la Commune, c’était culturellement très intense avec de nombreux temps de lectures collectives et d’échanges. Nous faisions le tour des Mlac, les accueillions, organisions des voyages à l’étranger. Avec les Suisses et les Italiennes, nous avons découvert le mouvement self-help initié aux États-Unis. » Le self-help, mouvement né dans les années 1960, prône la réappropriation par les femmes des savoirs et des gestes médicaux sur les corps féminins alors détenus par le pouvoir médical, majoritairement masculin.
Soazig Héaulme, rencontrée chez Guilaine Enoc, est une enfant qui a été éduquée dans l’utopie concrète des « communardes ». Fille d’une militante du Mlac de la Commune, elle vivait avec ses parents dans une communauté anarchiste voisine. Elle se souvient du procès : « Avec d’autres jeunes, nous étions au premier rang de la foule rassemblée devant le tribunal. »
À 18 ans, elle mène le dernier avortement collectif de la communauté. « À 14 ans, j’ai créé avec ma sœur le “Petit Mlac” pour les jeunes filles. Nous avions un fort besoin d’information, notamment sur la contraception. J’ai aussi appris les techniques abortives au même âge. Nous étions très bien formées, les actes étaient maîtrisés et les femmes allaient toujours consulter un médecin [pour confirmer la date de début de grossesse]. Nous participions à un rêve social. »
Dans le livre tiré de sa thèse, Le spéculum, la canule et le miroir. Avorter au MLAC, une histoire entre féminisme et médecine (ENS Éditions, 2023), la sociologue Lucile Ruault éclaire l’histoire des comités du Mlac « dissidents » qui, après la loi Veil, continuent de s’engager pour l’autonomie abortive, la démédicalisation et la maîtrise par des femmes non médecins des actes comme l’avortement, l’accouchement ou les examens gynécologiques. Dans une interview donnée à la sociologue, Guilaine Enoc transmet son engagement : « Nous, c’était l’optique… de transformer le monde ! Je pense qu’on ne pouvait pas envisager d’abandonner ce qu’on avait découvert : la puissance du collectif en même temps que la prise en charge totale de nous-mêmes
Quand tombent les premières interpellations après la plainte du père de C., en 1976, les militantes aixoises considèrent que c’est le Mlac dans son intégralité qui est menacé. Elles veulent un procès national et une fête populaire. Le débat s’engage autour de la départicularisation des poursuites judiciaires. Elles choisissent collectivement qui sera inculpée en transmettant à la justice le nom des femmes qui auraient été présentes lors de l’avortement. En parallèle, elles lancent une vaste campagne d’information sur tout le territoire. Les positions au sein des Mlac ne sont pas unanimes. La plupart des militantes veulent s’engager dans des centres publics hospitaliers, alors que les comités « dissidents » s’inquiètent que la structure nationale se contente trop facilement de la loi Veil.
La Commune est un groupe de militant·es issu·es du PSU (Parti socialiste unifié, né de la fusion de courants socialistes, pacifistes et autogestionnaires) et du Planning familial ayant quitté leur profession pour s’immerger dans le milieu ouvrier. Elles et ils s’installent en 1970 dans une bastide provençale, le mas Lieutier, dans un faubourg d’Aix-en-Provence. La Commune se construit en rupture avec le modèle familial traditionnel : le quotidien s’organise autour du partage des tâches et d’une mise en commun globale (des enfants, de l’argent, de la propriété, etc.). Les couples s’ouvrent.
Dans les années 1970, les membres de la Commune abandonnent le PSU et créent une antenne du Mlac : « Nous voulions être dans l’agir et ne pas rester dans la théorie », se souvient Guilaine Enoc. Trois d’entre elles et eux
se forment à la méthode par aspiration auprès de médecins marseillais. Avec le Mlac, les femmes viennent en nombre au mas Lieutier : certaines s’installent un temps.
Rapidement, les hommes ne participent plus aux avortements. Ceux-ci s’enchaînent (jusqu’à 4 à 6 par semaine), puis les accouchements. Toutes les femmes qui avortent ne sont pas engagées politiquement, mais plusieurs reviennent, encouragées à apprendre les gestes et participer à leur tour. Dans ses supports de communication de 1977, consultables aux archives départementales de Marseille, le comité du Mlac d’Aix affirme avoir pratiqué
plus de 900 avortements.
Déterminées, les « filles d’Aix » se lancent dans un tour de France des groupes féministes et des Mlac, produisent des plaidoyers, des dossiers de presse et lancent des pétitions pour mobiliser l’opinion publique autour du procès. La presse engagée, nationale comme régionale, les soutient. Les « communardes » invitent le réalisateur militant Yann Le Masson à filmer un accouchement pour réaliser un « film tract ». En montrant qu’elles intègrent la naissance à leurs pratiques, elles veulent rompre avec l’image d’avorteuses et replacer au centre du débat la démocratisation de la médecine, l’égalité de l’accès aux soins.
Leur campagne fonctionne : la plupart des comités locaux du Mlac et le comité national se réconcilient. Le procès sera celui du mouvement et de toutes les femmes qui avortent encore en dehors des hôpitaux. Les « filles d’Aix » reçoivent un large soutien de la part de particulier·es, de militant·es et de syndicats. Leur défense s’élabore avec six avocates militantes (restées anonymes) qui décident de ne pas plaider durant l’audience pour laisser toute la place aux témoignages des nombreuses femmes appelées à s’exprimer devant le tribunal. « Plaider, c’était reconnaître notre culpabilité personnelle. Nous voulions une réponse collective », rapporte Guilaine Enoc.
Le 10 mars 1977, jour du procès, différents espaces de rencontres et d’échanges sont organisés dans la ville où se réunissent plus de 4 000 manifestant·es. « La justice est foutue, les sorcières sont dans la rue ! », « Mlac, Mlac, Mlac, ce n’est qu’un début, le combat continue » : les chants accompagnent les accusées jusque dans le tribunal. « Nous avions la boule au ventre, se souvient Guilaine Enoc. La salle était bondée, de nombreuses femmes ont témoigné, c’était poignant. Certaines ont détaillé tout le procédé [d’avortement] en sortant les instruments. Le procureur général pleurait presque. » La presse de l’époque relate comment, à la barre, les médecins sympathisant·es se succèdent et expliquent moins bien maîtriser la pratique par aspiration que les militantes du Mlac. Des personnalités comme Simone Iff, présidente du Mouvement français pour le planning familial, dénoncent une loi injuste.
Pendant les pauses, les inculpées expliquent par haut-parleur dans la rue ce qui se passe à l’intérieur du tribunal. Des comédien·nes venu·es en soutien rejouent les scènes en les caricaturant. Le procès se transforme en « meeting permanent et coloré où on s’embrasse et où les hommes souvent seuls sont venus en sympathisants », décrit un journaliste dans un article consultable aux archives départementales de Marseille.
En fin de journée, la justice aura entendu les inculpées et la rue : le délit d’exercice illégal de la médecine n’est pas retenu et celui de tentative d’avortement et complicité est assorti de circonstances atténuantes. Il vaut un mois de prison avec sursis à Marie Fabiao, et deux mois avec sursis à Guilaine Enoc, Brigitte Mention, Annie Blettery, Ursula Blandin et Nicolle Grand. Ce soir-là, la foule ne veut plus quitter le centre d’Aix. Cet épisode participe d’un sursaut au sein du Mlac et de la poursuite de l’avortement libre. À Lyon, où Guilaine Enoc s’investira par la suite, elle cofondra le Mlaac en intégrant un second « a » pour « accouchement » à l’acronyme historique. Dans l’interview qu’elle avait donnée à Lucile Ruault, elle revient sur cette évolution : « Nous avons toujours fait le lien entre avortement, accouchement et éducation des enfants. […] On a commencé à se dire qu’on pouvait aussi prendre en charge ça, qu’on pouvait réfléchir sur la façon dont les femmes pouvaient se saisir pleinement de cet acte de naissance, acte extraordinaire et puissant. » L’acte d’accoucher est proposé comme un savoir à réapprendre et un moment intime autogéré et porté par le groupe.
Longtemps après le dernier avortement, le Mlac d’Aix-en-Provence s’éteint progressivement au milieu des années 1980. Plus récemment, en 2012, les anciennes militantes ont confié leurs archives aux archives départementales de Marseille. Près de cinquante ans après le procès d’Aix, Guilaine Enoc regrette l’effacement de la mémoire collective du Mlac : « Nous n’avons pas su transmettre ! » Lucile Ruault parle de l’« histoire des possibles non advenus » des Mlac dissidents. Interrogée pour cet article, la sociologue explique qu’en France « les médecins ont conservé la main sur les actes abortifs. Le mouvement [self-help] n’a donné lieu à aucun mouvement populaire de santé ni d’engagements féministes sur les pratiques sur les corps », contrairement à ce qu’elle constate dans les pays voisins ou aux États-Unis.

Pourtant, les archives du procès sont abondantes et vibrent d’un enchantement contagieux. Le film de Yann Le Masson Regarde, elle a les yeux grand ouverts (Les Films grain de sable, 1982), réalisé à partir des images du procès et de la Commune, circule de nouveau dans des cercles féministes où le self help est redécouvert à l’aune de l’avancée des déserts médicaux. Une nouvelle vague écoféministe prône la réappropriation des savoirs et techniques du corps et les valeurs d’autonomie face au système industrialo-capitaliste et patriarcal. En fin de compte, pour Lucile Ruault, ce procès à « forte tonalité émotive » est resté « l’un des seuls moments d’affirmation publique, en France, d’une visée d’autonomie féministe dans l’avortement et divers soins gynécologiques
23.01.2026 à 17:30
Le 4 mai 2004, la salle de la cour d’assises de Saint-Omer (Pas-de-Calais) est trop petite pour ce qui va s’y jouer. Les lieux, exigus, ont été réorganisés à la hâte : les adultes accusé·es de violences sexuelles sur mineur·es (et leur armée d’avocat·es) sont installé·es aux premiers rangs. Les journalistes occupent les places derrière. Et les enfants victimes ? Dans le box des accusé·es.
Quatre ans plus tôt, à Outreau (Pas-de-Calais), trois enfants du couple formé par Myriam Badaoui et Thierry Delay sont confiés à l’aide sociale à l’enfance (ASE) de Boulogne-sur-Mer, à la demande de leur mère. L’aîné est déjà placé. Dans les semaines qui suivent, des mots surgissent : les enfants racontent que leurs parents leur « font des manières ». Ils disent les agressions sexuelles, les viols, mettent en cause d’autres adultes et affirment ne pas être les seules victimes. Une enquête judiciaire est ouverte. À son terme, dix-sept adultes sont renvoyé·es devant les assises, accusé·es par Myriam Badaoui et dix-huit enfants. Le premier procès d’Outreau commence et il va bouleverser le pays.
Son épilogue ? « De mémoire, quatre enfants ont été reconnus victimes », réfléchit la journaliste Sophie Bouniot, qui couvrait alors l’affaire pour le quotidien L’Humanité. Elle est loin d’être la seule à se tromper, car l’histoire a perdu les enfants en route. En réalité, ils et elles sont douze : Amanda, Corentin, Dylan, Malvina, Jonathan, David, Aurore, Maxime, Dimitri, Chérif, Jean-Marie et Freddy, âgé·es de 9 à 18 ans en 2004. Tous·tes déclaré·es victimes de viols ou d’agressions sexuelles à l’issue de trois procès : Saint-Omer en 2004, Paris en 2005, Rennes en 2015. « Quand on sait combien il est difficile pour les victimes de violences sexuelles d’être reconnues par la justice, ce n’est pas rien », souligne Nathalie Mathieu, ex-coprésidente de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles (Ciivise). La reconnaissance de ces enfants victimes s’est pourtant évaporée derrière l’acquittement, en première instance ou en appel de treize adultes – sur dix-sept. Seul·es Thierry Delay, Myriam Badaoui et leurs voisin·es de palier, David Delplanque et Aurélie Grenon, sont condamné·es. « Ce que le grand public a retenu, c’est que les enfants étaient coupables car ils avaient envoyé à tort des adultes en prison, poursuit Nathalie Mathieu. Et aujourd’hui encore, cette idée d’une parole empoisonnée de l’enfant continue à infuser. »
Tout commence dans un bureau du tribunal de Boulogne-sur-Mer. Nous sommes en février 2001, le jeune juge d’instruction Fabrice Burgaud hérite d’un dossier hors norme. « C’était l’une des premières fois qu’autant d’enfants s’exprimaient devant des enquêteurs », se remémore Olivier Rangeon, avocat de l’un des accusé·es. Au départ, la justice les écoute. Sept expert·es, psychologues et psychiatres, s’accordent pour valider leur parole. « Plus de quarante indices victimologiques étaient présents dans les récits et les tests des enfants », retrace Marie-Christine Gryson-Dejehansart, psychologue clinicienne qui a expertisé dix-sept d’entre elles et eux
« Nous, les journalistes, on a perdu pied. Les monstres sont devenus des icônes. Il fallait réhabiliter tout le monde, sans nuance, au mépris de ce qu’avaient vécu les enfants. »
Sophie Bouniot, chroniqueuse judiciaire à L’Humanité lors du procès d’Outreau
Le 6 mars 2001, seize enfants sont convoqués en même temps au commissariat. « C’était surréaliste, raconte Éric Dussart, grand reporter couvrant le procès pour La Voix du Nord. Les gamins étaient terrorisés. Et les flics, débordés, les engueulaient. » Les plus jeunes ont à peine 4 ans et ont vu leurs parents être arrêté·es le matin même. « Dans ces conditions, ils ont dit des choses vraies, poursuit le journaliste, et d’autres qui ne l’étaient pas, mais qui sont devenues des fondations du dossier judiciaire. » Sur la centaine d’auditions menées, seules sept sont enregistrées en vidéo, comme le prévoit pourtant la loi. À Outreau, aucun·e magistrat·e ou presque ne les visionne. Et ce dysfonctionnement n’est pas isolé : une étude conduite en 2001 par le ministère de la Justice estimait que les vidéos enregistrées dans le cadre de violences sexuelles sur mineur·es étaient très rarement regardées par les magistrat·es.
À l’ouverture du procès en 2004, dans l’opinion publique et pour une immense partie de la presse, la chose est entendue : on va juger des monstres. Léon-Lef Forster, avocat de deux enfants Delay au procès de Rennes en 2015, se rappelle de journalistes « terriblement à charge, qui pensaient tenir une affaire Dutroux française
Dans leur box des accusé·es, les mineur·es ne sont assisté·es que de deux avocates, elles-mêmes épaulées par six autres conseils en retrait, qui représentent les associations de protection de l’enfance. En face : dix-neuf avocat·es défendent les accusé·es, dont l’imposant Éric Dupond-Moretti, surnommé l’Ogre du Nord ou Acquittator
La confusion qui règne dans la salle d’audience renverse le récit médiatique. Après le revirement de Myriam Badaoui, « nous, les journalistes, on a perdu pied, se souvient Sophie Bouniot. Les monstres sont devenus des icônes. Il fallait réhabiliter tout le monde, sans nuance, au mépris de ce qu’avaient vécu les enfants ». Éric Dussart de La Voix du Nord relativise : « Ce n’était pas mépriser les enfants que de raconter les souffrances de gens qui ont fait de la taule pour rien. » Reste que les accusé·es saturent l’espace médiatique. Et les enfants disparaissent. Partout, le procès fait la une. Face à des journalistes avides d’informations, la défense tient chaque jour des conférences de presse, sans la voix contradictoire du ministère public. La « chasse » aux innocent·es étouffe toute réflexion sur les violences sexuelles faites aux enfants.
À la fin du procès de Saint-Omer, sept adultes sont acquitté·es, dix sont condamné·es. Les six qui font appel seront tous·tes acquitté·es à Paris, en 2005. À peine un an après le premier procès, les enfants doivent de nouveau témoigner. Chérif Delay, fils aîné du couple Delay-Badaoui et victime présumée, raconte dans son livre : « Les avocats de la défense […] me traitent de menteur, de mythomane, d’affabulateur… […] Je ressens l’hostilité de la salle archicomble derrière moi. La suite, je l’ai vécue comme pendant les viols. Dissocié. “Et telle personne, qu’est-ce qu’elle t’a fait ?” Et moi : “Je ne sais plus.” » Dans cette audition à huis clos, l’aîné des Delay rapporte que l’avocat général, Yves Jannier, se serait permis d’ironiser et d’aller jusqu’à lui demander s’il avait été « violé par des Martiens ». La défense martèle que les enfants ont fantasmé, que si on les avait écouté·es, on aurait mis tout Outreau en prison.
13 adultes
sur les 17 jugé·es ont été acquitté·es à l’issue des trois procès
Marie-Christine Gryson-Dejehansart ne nie pas que les enfants ont parfois « perdu pied dans des récits incohérents » : souvent, les victimes se taisent ou se rétractent. C’est banal. Cela ne veut pas dire qu’elles ne disent pas la vérité. « L’enfant veut tout sauf avoir vécu ça, décrypte la psychologue. Si on lui en donne l’occasion, il est soulagé d’imaginer qu’il a rêvé. » Un enfant peut aussi se tromper, comme n’importe quel témoin. « Après un accident, les policiers s’arrachent souvent les cheveux tellement les témoins en font des récits différents, explique Hélène Romano, docteure en psychopathologie et en droit privé, entendue au procès de Rennes en 2015. Le stress et l’impact traumatique parasitent la mémoire et la restitution. » Parce qu’il a eu très peur et très mal, un enfant agressé peut dénoncer un acte commis la nuit par un homme grand, alors que l’homme est petit et l’a agressé de jour. « D’où l’importance d’analyser finement le contexte de la parole, poursuit-elle. Ce qui est violent avec Outreau, c’est qu’on a fait comme si les enfants avaient menti volontairement. » Chérif Delay, lui, en est persuadé : « Les adultes avaient besoin de détruire notre parole pour s’en tirer. » Dans Que Dieu ait pitié de nous (Oh éditions, 2006), Dominique Wiel, prêtre ouvrier condamné puis acquitté en appel, demande aux enfants Delay d’avouer qu’ils ont menti et d’innocenter jusqu’à leurs parents. La justice a pourtant reconnu ces enfants victimes et leurs parents coupables.
Un an après l’acquittement général de 2005, une commission parlementaire s’est penchée sur les ratés d’Outreau. Elle a notamment pointé les failles dans la manière de recueillir la parole des enfants, sans qu’aucune réforme concrète ne s’ensuive. Il faudra du temps et l’obstination de quelques professionnel·les pour que les choses commencent à bouger. « Il y a eu beaucoup de progrès dans les textes », relate Hélène Romano. Des protocoles encadrant les auditions d’enfants victimes pour les rendre plus protectrices, structurées et adaptées à leur âge, tels que les « salles Mélanie » ou le protocole NICHD (créé par le National Institute of Child Health and Human Development aux États-Unis) ont amélioré ces auditions : des salles plus accueillantes, des entretiens filmés, conçus pour éviter les biais et limiter le traumatisme. Davantage d’officier·es de police judiciaire et de gendarmerie sont formé·es au recueil spécifique de la parole de l’enfant. Un·e avocat·e accompagne désormais l’enfant pendant l’instruction. « Aujourd’hui, il existe au moins une unité d’accueil pédiatrique enfance en danger par département
Cependant, les quelque 300 « salles Mélanie » existant aujourd’hui en France ne sont pas suffisantes, la formation au protocole NICHD ne fait toujours pas partie de la formation initiale des policier·es et des gendarmes, et les psychologues restent absent·es des auditions. La justice « continue à manquer cruellement de rigueur scientifique sur le recueil de la parole des enfants », déplore Me Léon Lef-Forster. « Mais les expertises psychologiques sont mieux réalisées », nuance son confrère Olivier Rangeon. Pas de quoi convaincre la psychologue Marie-Christine Gryson-Dejehansart pour qui ces expertises sont devenues « des rapports de cent pages que plus personne ne lit… C’est comme si on avait supprimé cette traduction essentielle de la parole de l’enfant », regrette-t-elle avec un haussement d’épaules.
« Aucun juge ne veut vivre le calvaire de Burgaud. Alors on dit que les enfants carencés mentent et sont dangereux pour les adultes. »
Emmanuelle Piet, du Collectif français contre le viol (CFCV)
Plusieurs avocat·es de la défense d’Outreau estiment que ces procès ont remis la parole des enfants à la place qu’elles et ils jugent appropriée, c’est-à-dire au second plan. « Les tribunaux écoutent davantage les personnes accusées, assure ainsi Olivier Rangeon. Policiers et magistrats s’interrogent davantage sur la parole des victimes, c’est plus équilibré. » Son confrère Hervé Corbanesi est plus tranché et se réjouit : « À Outreau, on a désacralisé la parole de l’enfant. » Entre prudence et méfiance envers les victimes, il n’y a qu’un pas. Pour les associations de protection de l’enfance, l’ère post-Outreau l’a franchi.

Fallait-il vraiment « désacraliser » la parole des enfants ? Avant Outreau, déjà, seuls 30 % des signalements de violences sexuelles sur mineur·es débouchaient sur un procès. Et à peine 10 % donnaient lieu à une condamnation. « Outreau n’a rien eu d’exceptionnel, soupire Léon Lef-Forster. Un procès comme tant d’autres, où la parole des enfants a été balayée. » Mais après, ce fut pire. Nathalie Mathieu, ex-coprésidente de la Ciivise, en est convaincue : « L’affaire a renforcé l’idée qu’il ne faut pas croire les enfants. » La psychologue Hélène Romano dispense des formations sur le recueil de la parole de l’enfant auprès d’enquêteur·ices, elle y entend souvent cette petite musique : « Écouter les enfants, d’accord, mais… disent-ils la vérité ? » Dans les salles d’audience, Emmanuelle Piet, du CFCV, observe ce qu’elle appelle la « réserve Outreau ». « Aucun juge ne veut vivre le calvaire de Burgaud. Alors on dit que les enfants carencés mentent et sont dangereux pour les adultes. »
– de 3 %
des plaintes pour viols sur une personne mineure aboutissent à une condamnation
Des avocat·es de la défense concèdent qu’après Outreau les enfants étaient perçu·es comme beaucoup moins crédibles et que les relaxes d’agresseurs au bénéfice du doute ont été nombreuses. L’affaire a, par exemple, ouvert un boulevard à la théorie du SAP, le syndrome d’aliénation parentale, qui voudrait qu’un·e enfant accuse son père ou sa mère parce qu’il ou elle aurait été manipulé·e par l’autre parent. Scientifiquement infondée et jugée irrecevable par les tribunaux depuis novembre 2017, cette théorie est pourtant encore régulièrement convoquée. « C’est l’arme des avocats de pères violents. Ils décrivent des mères manipulatrices et brandissent la présomption d’innocence pour faire taire les victimes », observe Nathalie Mathieu.
L’autre échec d’Outreau est là. Alors que les plaintes pour viols sur mineur·es augmentent, les condamnations ne cessent de diminuer. Moins de 3 % des plaintes pour viols sur une personne mineure aboutissent à une condamnation, rappelle la Ciivise. « Qu’on acquitte faute de preuve, c’est normal, estime la psychologue Marie-Christine Gryson-Dejehansart, mais ériger en système la méfiance envers les enfants, c’est le meilleur moyen de protéger n’importe quel agresseur. »
Dans les affaires de violences sexuelles sur enfants, les preuves sont souvent rares. C’est donc parole contre parole. Et celle de l’enfant – qui ne dispose pas du vocabulaire de l’adulte pour décrire les faits subis – ne fait pas le poids. Le rapport de force est inégal. Comment des enfants pourraient-elles et ils affronter des adultes, a fortiori des géants de la rhétorique, à armes psychiques égales ? « S’ils ne se font pas entendre, c’est aussi qu’ils ont de mauvais avocats », ajoute sans ciller Hervé Corbanesi. Claire Brisset, Défenseure des enfants à l’époque du premier procès d’Outreau, fait remarquer : « Les enfants ne sont pas solvables. Leur défense est rarement à la hauteur de celles des accusés qui peuvent payer. » De plus, leurs procès offrent rarement à leurs avocat·es un retentissement médiatique. Ce deux poids, deux mesures se traduit aussi dans les indemnisations. Les enfants victimes d’Outreau ont reçu entre 15 et 30 000 euros d’indemnités. Les acquitté·es de 300 à 500 000 euros. « À Outreau, dans cette cour d’assises transformée en foire d’empoigne, le constat était clair : les mineurs victimes sont trop peu protégés par notre système judiciaire, énonce Claire Brisset. Déjà blessés, les enfants d’Outreau sont ressortis de là encore plus meurtris. »
Des professionnel·les interrogé·es (qui souhaitent garder l’anonymat) ont revu certain·es d’entre elles et eux et témoignent que beaucoup « ne vont pas bien ». Depuis 2008, Chérif Delay a été condamné une quinzaine de fois, notamment pour violences. « J’ai été aspiré dans une spirale destructrice, écrit-il dans son livre. […] Les adultes, dans ma tête, je les classais en deux catégories : ceux qui m’ont violé et ceux qui m’ont traité de menteur. Pendant longtemps, je n’ai pas pu imaginer un monde adulte qui ne me soit pas hostile. »
« Ce que le grand public a retenu, c’est que les enfants étaient coupables car ils avaient envoyé à tort des adultes en prison. Et aujourd’hui encore, cette idée d’une parole empoisonnée de l’enfant continue à infuser. »
Nathalie Mathieu, ex-coprésidente de la Ciivise
En France, quand un·e enfant dénonce un·e adulte, ses droits, dont celui à la justice, peuvent devenir très fragiles. Dans les pays scandinaves, des Barnahus (maisons de l’enfant) accueillent les victimes mineures dans des lieux pensés pour elles. Une seule audition, filmée, est menée par des professionnel·les formé·es, avec des psychologues sur place et des expertises réalisées dans un cadre protecteur. En France, des pistes existent : généraliser le droit des enfants à avoir un avocat dès le début de la procédure, consulter systématiquement les enregistrements en audience, imposer une déontologie de retenue aux avocat·es, prévoir une pièce attenante à l’audience où les enfants pourraient se retirer.
Les 82 préconisations émises par La Ciivise en 2023 vont dans ce sens. Outre le fait que la plupart de ces recommandations destinées à protéger les enfants sont restées lettre morte, cinq avocat·es de la défense d’Outreau en ont qualifié certaines « d’une extrême dangerosité
Pendant ce temps, les affaires Le Scouarnec, Bétharram et d’autres hurlent la réalité d’une violence sexuelle systémique sur les enfants. Chaque année en France, d’après la Ciivise, 160 000 mineur·es sont victimes de violences sexuelles, soit un·e toutes les 3 minutes environ. Jusqu’à quand le déni ?
Les premiers viols, agressions et maltraitances sont commises sur plusieurs enfants à Outreau, dans le Pas-de-Calais.
Trois enfants du couple Badaoui-Delay sont placés et dénoncent les viols et violences qu’ils ont subies chez eux. Une enquête judiciaire est ouverte.
L’instruction du dossier est confiée au juge d’instruction Fabrice Burgaud, qui met en examen dix-sept adultes.
Premier procès durant deux mois devant la cour d’assises de Saint-Omer. Quinze enfants sont reconnu·es victimes. Dix accusé·es sont condamné·es, sept sont acquitté·es.
Procès en appel devant la cour d’assises de Paris de six des condamné·es : tous·tes sont acquittées.
La justice civile accorde des indemnisations à douze enfants victimes. Une commission d’enquête parlementaire est créée pour comprendre les dysfonctionnements de la chaîne judiciaire, policière et sociale ayant conduit au désastre d’Outreau.
À Rennes, un ultime procès se tient : Daniel Legrand est jugé seul, cette fois-ci pour les faits dont il est accusé alors qu’il était mineur. Il est à son tour acquitté.
23.01.2026 à 14:21
Le 3 novembre 2019, Mediapart publie un article intitulé « #MeToo dans le cinéma : l’actrice Adèle Haenel brise un nouveau tabou ». L’actrice accuse le réalisateur Christophe Ruggia d’emprise, de harcèlement et d’agressions sexuelles pendant et après le tournage du film Les Diables.
Le lendemain, l’émission « Mediapart Live » enregistre un moment historique. Sur le plateau, Edwy Plenel, cofondateur du site d’investigation, et Marine Turchi s’entretiennent avec Adèle Haenel pendant plus d’une heure et demie. L’actrice s’exprime avec clarté sur les agressions sexuelles qu’elle dénonce, mais aussi sur le caractère systémique de ces violences et sur la responsabilité politique et collective de leur propagation. La lucidité et l’intensité du regard d’Adèle Haenel font de cet entretien un moment bouleversant.
Dans les mois suivant la diffusion de cette séquence, la journaliste reçoit 400 témoignages (et autour de 1 000 dans les deux ans qui suivent) de victimes qui n’envisagent pas non plus la justice comme une option. « Cette masse d’alertes est le premier indicateur de la défiance, analyse-t-elle. Dans un système fonctionnel, les journalistes ne recevraient pas autant de messages. »
Cette enquête fait l’effet d’un cataclysme et marque le début du mouvement #MeToo dans le cinéma français, alors qu’il avait résonné aux États-Unis dès 2017
« Dans un système fonctionnel, les journalistes ne recevraient pas autant de messages de victimes. »
Marine Turchi
Les mots d’Adèle Haenel font réagir jusqu’à la garde des Sceaux d’alors, Nicole Belloubet. Le 6 novembre 2019, sur France Inter, elle se dit « choquée » et ajoute que l’actrice « devrait saisir la justice ». Le jour même, le parquet de Paris s’autosaisit de l’affaire et ouvre une enquête pour « agressions sexuelles sur mineure de 15 ans par personne ayant autorité » et « harcèlement sexuel ». Le début, pour Adèle Haenel, d’une réflexion imprévue. Elle finira par porter plainte quelques jours plus tard contre le réalisateur.« Maintenant que la justice a ouvert une enquête, je ne me dérobe pas », confie-t-elle à Marine Turchi, qui le raconte dans son livre. Malgré la violence de la procédure, qu’elle décrit comme un moment « ennuyeux mais surtout douloureux et isolant », Adèle Haenel estime avoir été écoutée par la justice. Et pointe l’opportunisme de l’État : face au tapage médiatique et judiciaire, elle dénonce une « opération de com qui cherche à faire oublier que les conditions effectives de fonctionnement de la justice sont rendues impossibles ».
Depuis 2019, peu de choses ont changé, selon la chercheuse Véronique Le Goaziou : « Quatre affaires de viol sur cinq » sont toujours classées sans suite en raison d’une « infraction insuffisamment caractérisée », c’est-à-dire d’un manque de preuves. « C’est vrai de tous les contentieux, ajoute-t-elle, mais rappelons que le viol est un crime parmi les infractions les plus graves. »
6 % des victimes se déclarant victimes de violences sexuelles portent plainte
Le nombre de plaintes reste stable et très faible : seules 6 % des personnes se déclarant victimes de violences sexuelles (un chiffre en hausse de 16 % entre 2022 et 2023) portent plainte, peut-on lire dans l’enquête annuelle du service statistique ministériel de la sécurité intérieure
Elles n’ont pas tort : les agresseurs, identifiés par la victime dans la majorité des cas, reconnaissent peu les faits. L’élucidation est donc rare. « Les policier·es n’ont pas le temps, pour chaque dossier, de faire une véritable enquête, de recueillir les paroles de tous·tes les témoins et confident·es, de faire des réquisitions de mails et de textos, dénonce Marine Turchi. Un tri est fait. » Des plaintes mal prises, des policier·es mal formé·es, des enquêtes interminables, voire inexistantes, c’est aussi ce qu’observe l’avocate Claude Vincent au quotidien : « Oui, le manque de moyens existe, mais il est clair que, en matière de politique pénale, la lutte contre le trafic de stupéfiants et les vols est priorisée. »
Le parcours judiciaire des victimes est « long, fastidieux, rude, et parfois brutal, estime aussi Véronique Le Goaziou. Vous racontez un nombre incalculable de fois ce que vous avez subi, on met en doute votre parole, vous pouvez être confronté·e à votre agresseur. » Il n’empêche que pour les rares dossiers allant jusqu’aux assises, « la justice se donne les moyens de se forger sa propre opinion », estime la sociologue.
Pour Marine Turchi, malgré des améliorations notables dans l’accueil de la parole des victimes et la compréhension des mécanismes de violences, les biais sexistes perdurent dans les salles d’audience. En décembre 2024, lors du procès de Christophe Ruggia
Les évolutions sont timides, et souvent controversées. En 2023, la création des cours criminelles départementales, composées de cinq magistrat·es, sans jury populaire, visait à désengorger les cours d’assises (formées de trois juges et six juré·es). Elles traitent des violences sexuelles à 80 % mais sont elles-mêmes surchargées, et très critiquées. L’une des 78 mesures de la loi intégrale contre les violences faites aux femmes et aux enfants, proposée le 24 novembre 2025 par 112 parlementaires, demande d’ailleurs leur suppression.
Le 6 novembre 2025, la loi introduisant la notion de consentement dans le Code pénal indique qu’« il ne peut être déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime », notamment lorsque celle-ci est endormie, inconsciente, sous emprise ou en état de sidération. Cette nouveauté divise chez les féministes (lire notre débat, La Déferlante no 14, mai 2024). Certaines estiment que l’attention est trop focalisée sur le comportement de la victime (ce qu’elle a fait, ou pas), et non sur la stratégie de l’agresseur. D’autres considèrent, au contraire, que le projecteur est mis sur ce que ce dernier a mis en place pour s’assurer du consentement de la victime. Quoi qu’il en soit, tranche Véronique Le Goaziou, « sans preuves, on va se retrouver dans la même mélasse ».
La justice fait peu de cas des attentes des victimes. Pourtant, il serait temps de les écouter, défend Marine Turchi : « Les victimes ne sont pas un bloc uniforme. Veulent-elles une peine de prison pour l’agresseur ? Une confrontation ? L’établissement des faits ? La reconnaissance de leur statut ? Même sans condamnation, le processus judiciaire peut être réparateur si la victime a le sentiment d’être entendue. Poser la question serait une véritable révolution culturelle. »
Pour Ynaée Benaben, cofondatrice et directrice générale d’En avant toutes, les victimes attendent surtout de l’aide pour vivre en sécurité et réaliser leurs démarches quotidiennes. Depuis 2013, cette association féministe accompagne les jeunes femmes autour des questions de violence de genre, avec le tchat d’écoute Comment on s’aime et dans les écoles. « Ne pas porter plainte ne signifie pas qu’elles ne font pas autre chose pour se reconstruire et faire évoluer la société », ajoute-t-elle. L’association guide les femmes qui choisissent de saisir la justice vers des commissariats formés, mais « le manque de moyens nous effraie beaucoup, poursuit la militante. Notre première préconisation est d’améliorer l’existant. »
Quand elles sont proposées, les alternatives à la justice pénale, comme la justice restaurative, sont peu structurées. Depuis la sortie du film de Jeanne Herry, Je verrai toujours vos visages, en 2023, cette pratique gratuite et indépendante d’une procédure pénale sort de l’ombre. Les personnes concernées par une infraction discutent de leurs ressentis et de leurs attentes dans un espace confidentiel, sécurisé, de façon volontaire, sans qu’une rencontre ait forcément lieu. Son efficacité est controversée, et les moyens alloués sont si faibles (1,27 % du budget alloué à l’aide aux victimes en 2024) que peu y ont accès. « Beaucoup de victimes n’en ont pas envie, complète Ynaée Benaben. Elles ne veulent ni être dans le dialogue ni offrir un temps supplémentaire aux agresseurs. »
Enfin, les utopies ont aussi leur place dans cette grande réflexion. « Comment réussir à mettre en place, collectivement, des dispositifs centrés sur les victimes ?, se demande ainsi la psychosociologue Marie-Charlie Pignon. Mon rêve serait d’inventer un territoire “zéro violence sexuelle” à l’image du territoire “zéro chômeur de longue durée” [une expérimentation locale de lutte contre le chômage]. Sur une petite ville, par exemple, avec toutes les personnes concernées, on analyserait ces violences et on chercherait des solutions ensemble pour les réduire. »
Dans son livre Il faut faire confiance à la justice (La Meute, 2025), l’avocate féministe Élodie Tuaillon-Hibon fait le constat d’une justice imparfaite mais « en train de muter sur le sujet des violences sexuelles ». En attendant le « changement radical de société » qu’Adèle Haenel appelle de ses vœux, sa phrase continue de fleurir, brandie dans les cortèges féministes et collée sur les murs des villes. •
22.01.2026 à 13:13
C’est la cinquième fois depuis 2017 que la population iranienne se soulève contre le régime théocratique de l’ayatollah Khamenei. Réprimée dans une violence sans précédent – on comptabilise, selon les sources, entre 3 400 et 16 500 mort·es –, la vague de protestation née fin décembre chez les commerçants du grand bazar de Téhéran a gagné la quasi-totalité du pays.
Retrouvez nos derniers articles sur l’Iran sur la page d’accueil de notre site
Cette sélection a été réalisée avec l’aide de Rezvan Zandieh, artiste, chercheuse et militante franco-iranienne, membre du comité éditorial de La Déferlante.

Alors que le pouvoir iranien imagine passer sous silence la répression meurtrière du soulèvement populaire en privant, depuis le 8 janvier, le pays de connexion internet, les réseaux s’organisent pour relayer les rares témoignages et vidéos venues d’Iran. Voici une sélection de comptes à suivre (en français et en anglais) :
Ce collectif féministe et anticapitaliste iranien, kurde et afghan basé à Paris relaye les rares images et témoignages qui nous arrivent depuis l’Iran. Son exposé passionnant sur la révolte et sa répression permet de saisir les enjeux sociaux, politiques et géopolitiques particulièrement complexes de la crise actuelle.
Ce réseau international de féministes iraniennes en exil publie des témoignages venus d’Iran, en farsi et en anglais. On y lit notamment un récit sur les manifestations des derniers jours à Téhéran, livré par une personne qui vient de fuir le pays.
Sur son compte Instagram, ce collectif LGBTQIA+ qui se revendique du mouvement Femme, vie, liberté, relaye des vidéos et des témoignages venus d’Iran. Il a récemment republié une tribune condamnant l’instrumentalisation des luttes des femmes iraniennes par la droite et l’extrême droite qu’il avait cosignée en 2024.
→ Suivre Queers for Iran liberation

Diffusée une première fois en octobre 2023, cette interview de l’anthropologue Chowra Makaremi par la journaliste Victoire Tuaillon apporte les éléments de contexte indispensables à la compréhension de la révolution en cours en Iran. Dans une conversation tout à la fois dense et très abordable, la chercheuse et la journaliste reviennent sur l’histoire politique du pays depuis le milieu du XXe siècle, sur la manière dont la domination de classe, d’ethnie et de genre structure l’organisation sociale, et sur le rôle politique crucial qu’y jouent les femmes depuis une vingtaine d’années.
→ Vous pouvez retrouver les analyses de Chowra Makaremi ici et là dans La Déferlante.

→ Les Couilles sur la table, épisode 86 : « Femme, vie, liberté : révolution en Iran », Binge audio, octobre 2023
Accessible gratuitement sur YouTube ou en podcast, l’émission de Mediapart « À l’air libre » donne la parole à deux activistes franco-iraniennes engagées pour les droits humains, l’avocate Chirinne Ardakani [lire sa chronique et son interview dans La Déferlante] et la chercheuse en urbanisme Aïda Tavakoli. Ensemble, elles commentent l’actualité récente des révoltes et donnent des clefs d’analyse pour comprendre la spécificité de ce soulèvement révolutionnaire.
→ « À l’air libre. Iran : carnage à huis clos », Mediapart, 15 janvier 2026

Automne 2022. Partout en Iran, la jeunesse se soulève au cri de « Femme, vie, liberté ». Mais, à l’intérieur de leur petit appartement, Sana et Rezvan sont assignées à résidence par un père absent mais tyrannique, qui missionne sa docile épouse pour surveiller leurs deux adolescentes pendant qu’il prononce des sentences de mort au tribunal de Téhéran. Tourné clandestinement quelques mois seulement après le début du soulèvement, le film de Mohammad Rasoulof décrit un double mouvement : au-dedans, la lente montée du totalitarisme paternel ; au-dehors, le vacillement du pouvoir théocratique sous les coups de l’insurrection. Cachées dans une chambre qu’elles partagent, les deux sœurs nourrissent leur propre révolution des vidéos amateurs qui circulent sur les réseaux sociaux. Au foyer aussi, la révolte des femmes gronde et emmène bientôt Sana, Rezvan et leur mère, Nejmeh, sur la voie de leur propre libération.

→ Les Graines du figuier sauvage, de Mohammad Rasoulof, 2 h 47, 2024. Le film sera rediffusé dans le réseau UGC un peu partout en France lors de séances spéciales, le lundi 26 janvier. Il est également disponible à la location sur la plupart des plateformes de streaming.
ales imposées à l’Iran, une famille de la classe moyenne se déchire pour des questions d’argent. Leila – seule de son adelphie à avoir un travail stable – encourage ses frères à monter une boutique dont les revenus leur permettront de sortir du déclassement. Sans capital de départ, Leila et ses frères font appel au patriarche qui, engoncé dans les traditions et les logiques de clan, refuse de leur céder ce qu’il possède encore. Si la trajectoire de cette famille peut être lue comme une métaphore de l’implosion annoncée de l’Iran, le film tout entier est un précieux témoignage sur les conditions de vie de la population iranienne. Celle-là même qui, depuis presque un mois, manifeste pour sa subsistance, dans un pays exsangue économiquement et politiquement.
→ Leila et ses frères, de Saeed Roustaee, 2 h 39, 2022. Disponible à la location ou à l’achat sur les plateformes de streaming.

Sam 24 Jan à 16 heures
Comédie de Clermont, Clermont-Ferrand
Sarah Benichou, journaliste et membre du comité éditorial de La Déferlante, animera une rencontre entre la militante et autrice Sarah Durieux et la porte-parole du comité Vérité et justice pour Wissam, Marwa El Yamni, sur la question du soin dans les mouvements militants.
→ Informations pratiques sur notre site
Ven 30 Jan à 18 heures
Librairie La Place, Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir)
Marion Pillas, corédactrice en chef de La Déferlante, et Sylvie Fagnart, journaliste indépendante, discuteront, autour du numéro 20 de La Déferlante, des questions de soin et de la santé mentale.
→ Plus d’informations sur notre site
Ven 30 et Sam 31 Jan
Le Quartz, Brest
Marie Barbier, cofondatrice et corédactrice en chef de La Déferlante, animera deux tables rondes lors de ce festival qui met à l’honneur la radio et le podcast : la première sur la politisation de l’enfance, le 30 janvier à 14 h 15 ; la seconde sur les victoires politiques et militantes, le 31 janvier à 15 heures.
→ Plus d’informations par ici
Sam 31 Jan, à 10 h 30
Librairie Comme les grands, Brest
Claire Marcadé Hinge et Marianne Marty-Stéphan, autrices de Grandir sans tabou (La Déferlante Éditions, 2025), échangeront avec les lecteur·ices sur la meilleure façon de parler vie affective et consentement avec des enfants.
→ Toutes les informations par ici
Sam 31 Jan, de 14 heures à 21 heures
La Maison des métallos, Paris 11e
La Déferlante sera présente à l’événement parisien du mouvement Girlxcott organisé pour soutenir les auteur·ices de bande-dessinées après l’annulation du festival d’Angoulême. Vous pourrez retrouver notre stand avec nos revues, nos livres et nos goodies.
→ Informations par ici
Sam 7 et Dim 8 Fev
Le Point éphémère, Paris 10e
La Déferlante sera deux jours durant à ce salon qui regroupe des maisons d’édition indépendantes et engagées. Vous pourrez y croiser notre équipe, acheter nos revues, nos livres et nos goodies.
→ Informations à venir par ici
20.01.2026 à 15:07
Les livres ont chacun une histoire particulière. Celui que nous nous apprêtons à publier le 6 février, et que j’ai accompagné comme éditrice, commence en 2021 par les confidences d’une amie. Quelques phrases sur des violences sexuelles dans l’enfance, commises par un voisin à peine plus âgé. Elle me dit alors : « Les violences sexuelles commises par les enfants sont le prochain #MeToo. »
Cette phrase m’est restée un moment en tête avant que je me décide à en faire quelque chose. Je contacte la journaliste indépendante Sarah Boucault, qui vient de publier dans la revue une enquête rigoureuse sur les filles du Bon Pasteur. D’emblée, elle me confie être elle-même concernée et demande un temps de réflexion. Enquêter sur les violences sexuelles est un travail long et éprouvant. Surtout pour les journalistes indépendant·es, bien plus isolé·es que celles et ceux qui travaillent au sein des rédactions. Sarah finit par accepter quelques semaines plus tard. Nous sommes au début de l’année 2022 et ignorons lors de ce premier échange qu’il va déboucher sur quatre années de travail commun, avec, à la clé, la publication d’une enquête remarquée… puis d’un livre.
À mesure que ce travail d’investigation avançait, le sujet s’est précisé : le tabou ultime, celui dont personne ne parle, ce sont les violences sexuelles commises par des enfants dans le cadre de la famille. Il s’agit d’un impensé social, scientifique, juridique, culturel. Ce type d’inceste est souvent minimisé par les adultes, associé à du « touche-pipi » ou à des jeux sexuels. Mais ses dégâts sont tout aussi ravageurs pour les victimes que celui commis par deenquête s adultes. Collectivement, nous refusons de voir ces violences, parce qu’elles sont trop dures à concevoir. Nous fermons les yeux, alors qu’il s’agit d’un phénomène massif : il concernerait un tiers des cas d’inceste, soit a minima 2 millions de personnes en France.
L’enquête « L’inceste commis par des mineurs, le grand déni » est parue en mai 2023 dans La Déferlante. Les retours à la suite de cette publication inédite ont été à la hauteur du silence qui l’a précédée : dans les mois qui ont suivi, de nombreuses lectrices et lecteurs nous ont expliqué à quel point cette avait été libératrice pour elles et eux, leur avait permis de mettre des mots sur leur vécu.
Avant même sa publication, nous savions déjà que le travail n’était pas fini : le sujet était trop important, trop invisibilisé pour que nous nous arrêtions là. Un livre était déjà dans nos esprits. À l’été 2023, Sarah Boucault m’envoie un synopsis : elle souhaiterait rencontrer ceux que la justice et la protection de l’enfance nomment « les mineurs auteurs », autrement dit les enfants agresseurs. Dans sa première enquête, elle donnait la parole aux victimes – y compris elle-même. Il était temps, disait-elle, d’aller voir aussi « de l’autre côté », interroger ceux – à 92 % des garçons – qui ont commis l’inceste et les questionner sur leur passage à l’acte, leur culpabilité, leur famille, leur vie d’après. Pour « comprendre les mécanismes », « anéantir la peur » parce que, « en tant que victime, écrit Sarah Boucault dans l’introduction du livre, j’y trouve de mon côté une forme de réparation. J’ai besoin de comprendre pourquoi ».
La Déferlante a publié un appel à témoignages par le biais d’avocat·es, de psychologues et de professionnel·les de la protection de l’enfance. Sarah Boucault a recueilli les témoignages de huit personnes de 14 à 46 ans – dont une femme – qui ont, dans l’enfance, commis des viols ou des agressions sexuelles sur une sœur, un frère, un cousin ou une cousine. Ce sont leurs histoires, entremêlées à celle de l’autrice et à la parole de professionel·les du monde médical, de la justice et de la protection de l’enfance, de chercheur·euses et de comptes rendus d’audiences qui constituent la matière de ce livre à paraître.
Nous refusons de voir ces violences commises par des enfants, parce qu’elles sont trop dures à concevoir
Comme dans l’enquête publiée dans la revue, Sarah Boucault écrit en féministe : elle tire des fils, fait part de ses doutes, de ses questionnements, de ses intuitions, et nous emmène sur cette route, de l’autre côté de l’inceste. Il ne s’agit pas ici d’opposer la parole des victimes à celle des auteurs, mais de questionner cette binarité. C’est d’autant plus nécessaire dans le cas des enfants, qui ont souvent elles et eux-mêmes grandi dans une famille incestuelle ou incestueuse* : l’inceste est un crime généalogique, comme l’a décrit l’anthropologue Dorothée Dussy, il se transmet dans et par le silence, de génération en génération.
Reste à accepter d’écouter la parole des agresseurs, non pas pour les exonérer de leurs actes ou leur accorder le pardon, mais pour avancer ensemble, vers une société dans laquelle le déni ou la figure du monstre ne seraient plus les seules réponses possibles. Le livre de Sarah Boucault y contribue. À la veille de sa publication, nous espérons ardemment que vous lui ferez le meilleur accueil.
Une partie de cet article reprend la présentation faite dans le cadre du spectacle du média Les 3 Ours : Quand les médias indés secouent la société, auquel j’ai participé en tant qu’éditrice, le 16 octobre 2025 à la salle de la Cité à Rennes. Merci à Louise Katz et Nathanaël Simon de m’avoir permis de raconter sur scène l’histoire de ce livre.
* L’adjectif « incestuel » désigne un climat de relations familiales dans lequel les places et les rôles de chacun·es sont mal définies, par exemple quand les adultes ne respectent pas l’intimité de leurs enfants. Les familles incestueuses sont celles dans lesquelles il existe un passage à l’acte avec des agressions ou des viols incestueux.
19.01.2026 à 10:14
Bonjour, Je tenais à vous remercier pour votre enquête. Je m’y suis reconnue. Ça m’a fait beaucoup de bien d’enfin entendre quelqu’un en parler librement. J’ai subi l’inceste durant de nombreuses années par mon frère âgé de deux ans de plus que moi. Cette différence d’âge minimise très souvent les faits. Heureusement que ma mère m’a beaucoup soutenue, bien que mon père, qui a lui-même vécu dans un climat incestuel, ne se rende pas encore compte à quel point l’inceste peut détruire. Merci de libérer la parole, faisons en sorte que la société l’écoute.
Astrid
Bonjour,
Merci pour cette enquête et bravo à Sarah Boucault de faire de son histoire un sujet d’enquête. Je me suis posé une question à la lecture de l’article. Si les victimes d’inceste sont masculines et féminines, il me semble que les auteurs d’inceste reproduisant ces actes sont majoritairement masculins. J’aurais bien aimé explorer cette question-ci, sait-on jamais, dans un prochain article. Merci pour votre boulot !
Salimo
Bonjour Salimo,
En effet, les chiffres de la sociologue Marie Romero établissent que les mineurs auteurs de violences sexuelles incestueuses sont à 92 % des garçons. L’enquête de Sarah Boucault démontre à quel point leur prise en charge est quasiment inexistante : 82 garçons suivis en France en cinq ans, une goutte d’eau au regard du nombre de situations. C’est un angle que nous espérons continuer à explorer.
La Déferlante
Bonjour,
Il est difficile d’expliquer ce que j’ai ressenti en lisant le titre de votre enquête «Inceste commis par des mineurs ». Mon cœur s’est serré, puis a explosé dans ma poitrine. Des larmes se sont mises à couler le long de mes joues sans que je puisse les retenir. Des larmes de choc, des larmes de joie, de l’incrédulité. J’ai moi-même été victime d’inceste, de la part de mon demi-frère, pendant quatre ans, entre mes 11 et mes 15 ans. Je n’ai jamais rien dit pendant toutes les années où ça a duré, gardant ce secret dégoûtant enfoui au plus profond de moi-même. Il m’a fallu des années pour comprendre ce qu’il m’était arrivé et réussir à y donner du sens. Des années où je me suis détruit la santé à boire abondamment, souvent seule chez moi. Des années où j’ai laissé des dizaines et des dizaines d’hommes jouir de mon corps pour me sentir valorisée. Des années où j’ai été incapable d’aimer. À 24 ans, j’ai déménagé à Londres. Là, j’ai découvert le féminisme. Et j’ai appris que mon histoire n’était en fait qu’un exemple parmi tant d’autres de violences sexistes et sexuelles. J’ai passé des heures sur Internet à chercher des articles, des témoignages, n’importe quoi qui m’indiquerait que je n’étais pas seule dans ce cas. Rien. Le néant. Étant incapable de trouver des récits auxquels m’identifier, j’ai pendant longtemps pensé qu’après tout je l’avais peut-être voulu, que ça devait sûrement être ma responsabilité si tout ça m’était arrivé. J’ai 31 ans aujourd’hui. Grâce au féminisme, et à la thérapie que je suis depuis deux ans et demi, je suis finalement redevenue moi-même. J’ai rencontré un homme merveilleux que j’ai épousé l’été dernier. J’ai retrouvé mon énergie créative, mon désir d’apprendre. Il y a encore des jours plus durs que d’autres, mais j’ai surmonté ma dépression. Je me sens bien et je suis fière d’être qui je suis. Je tiens à vous remercier du plus profond de mon cœur. Vous allez aider beaucoup de victimes avec cette enquête. Merci.
Louise
Merci La Déferlante pour cette enquête qui éveille les consciences. L’inceste nous entoure et le monde est amorphe. Après l’avoir lue, j’en ai parlé autour de moi et une amie proche a osé me dire qu’elle suspectait son frère d’avoir des comportements incestueux avec son enfant. Je lui ai conseillé de la lire à son tour et désormais elle va en parler à sa famille. Il faut parler, c’est primordial.
Mat
Bonjour,
C’est la première fois qu’on parle de mon histoire avec autant de clairvoyance. Quel sujet dans notre société vous avez mis en lumière ! J’ignorais les chiffres. Malgré une grande terreur, ils me réchauffent un peu le cœur. C’est agréable de ne pas se sentir OVNI. La justesse de vos mots a redéfini le cadre.
Mathilde
Mon père a parlé à son frère et ses sœurs. Le jour où je l’apprends, je visite un cimetière. Mon père a parlé à son frère et ses sœurs. Mon corps avance en mode automatique sur le goudron des allées funèbres. Mon père a
dit à sa sœur que son fils m’avait agressée sexuellement dans l’enfance et à l’âge adulte. Je marche d’un pas énergique entre les concessions. Mon père a annoncé à sa sœur qu’il ne verra plus jamais son fils, mon agresseur. Mon souffle est rapide, bruyant et nerveux; ma gorge est sèche. Mon père a annoncé à son frère qu’il ne verra plus jamais son fils, l’agresseur de mon frère. Dommage, l’eau n’est pas potable aux robinets du cimetière. Mon père a informé sa famille qu’il soutiendra ses enfants. Tiens, le vert des arbres rivalise avec le gris des tombes. Au bout de 25 ans, mon père a changé de camp. Tiens, le soleil d’avril réchauffe ma peau. Mon père a renoncé à la réputation familiale. Tiens, mes épaules s’ouvrent et ma tête se redresse. Mon père a choisi ses enfants. Le soleil remplit le cimetière.
Les effets traumatiques des agressions incestueuses sont infimes comparés aux effets de l’abandon. En témoignant publiquement, j’ai rendu aux adultes de ma famille la responsabilité qui leur appartient depuis toujours et les ai contraints à prendre position. La révélation est d’or contre le silence des lâches, la démission des parents et l’indifférence de la société.
La mort du secret est une déflagration familiale. Mais mon père a changé de camp, et ma dignité revit.
15.01.2026 à 17:43
L’édition 2026 du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD) aurait dû se tenir fin janvier. Mais le 1er décembre dernier, au terme d’une mobilisation intense initiée par plusieurs centaines de créateur·ices de bande dessinée, son annulation a été annoncée en catastrophe.
À l’origine, c’est une enquête de L’Humanité, dévoilant les coulisses peu reluisantes du festival, qui met le feu aux poudres : elle révèle un management inexistant, des salarié·es en burn out, ainsi que le témoignage d’une ancienne chargée de communication qui affirme avoir été licenciée après avoir dénoncé un viol subi lors de l’édition 2024. Au-delà de ces accusations, qu’elle conteste, la société 9eArt+, en charge de l’organisation de l’événement, cristallise les polémiques depuis plusieurs années.
Un premier appel au boycott est lancé en avril 2025 par 400 auteur·ices. En novembre, alors que 9eArt+ est finalement reconduite à la direction du festival, un mouvement de girlcott (jeu de mots désignant un boycott lancé par des femmes) initié par des bédéastes femmes et LGBTQIA+ sonne le glas de l’édition 2026. « Les enjeux de cette crise sont multiples et portent autant sur les conditions de travail que sur les modes de participation, de redistribution économique et de de représentativité, analyse Marys Renné Hertiman, docteure en sciences sociales, à l’origine d’une thèse sur les luttes pour la reconnaissance des femmes dans la bande dessinée. Elle interroge les rapports de pouvoir, à travers les institutions culturelles et les financements territoriaux. »
En ce début d’année, la bande dessinée sera malgré tout célébrée un peu partout. À Angoulême d’abord, où la municipalité soutient financièrement un festival off qui prendra ses quartiers dans une quinzaine de lieux de la ville. De son côté, le collectif – rebaptisé « collective » – à l’origine du mouvement de girlcott compte bien profiter de ces bouleversements pour imaginer ce que pourraient être des célébrations plus égalitaires. En parallèle d’un projet d’album, elle a lancé l’idée de « fêtes interconnectées » de la bande dessinée, qui devraient se tenir notamment à Bordeaux, Bruxelles, Montpellier, Marseille, Paris ou encore Nantes, et proposer des rencontres, des concerts et des tables rondes, où seront évoquées les luttes menées « en tant qu’autrices, femmes et minorités de genre », détaille Elsa Abderhamani, une dessinatrice très impliquée dans le mouvement.
Pour participer, chaque organisation devra se référer à une charte de valeurs et d’engagement, qui précise que les événements « ne doivent en aucun cas reproduire les schémas de domination et d’exploitation qui ont conduit au boycott du FIBD ». Le texte recommande, par exemple, de ne pas « mettre en compétition les ouvrages ».
Malgré les incertitudes qui planent encore sur l’édition 2027 du FIBD, les membres de la collective travaillent en lien avec l’inter-orga BD, qui regroupe associations et syndicats de la profession. S’appuyant sur le succès du girlcott, cette dernière a élaboré une plate-forme de revendications qu’elle a fait parvenir aux collectivités et aux institutions qui financent le festival : mise en place de référent·es contre les violences sexuelles, rémunérations égalitaires des séances de dédicaces, gardes d’enfants. « Le monde de la BD a bien compris que les auteur·ices s’engagent et se politisent de plus en plus, sont moins isolé·es… et ont donc plus de poids », se réjouit Marie-Paule Noël, une autrice qui a participé au mouvement en tant que membre du syndicat STAA CNT-SO.
« Les problèmes du monde de la BD ne se limitent pas au festival d’ Angoulême »
Elsa Abderhamani, dessinatrice
Ces dernières années, à Angoulême comme dans d’autres festivals, « les luttes féministes ont produit des avancées tangibles, notamment la parité dans les jurys qui a contribué à une visibilité accrue des créateur·ices minorisé·es, en particulier des femmes, rappelle Marys Renné Hertiman. Aujourd’hui, pour d’autres groupes sociaux, comme les bédéastes racisé·es, une promesse d’ouverture et d’inclusivité commence également à se formuler. J’espère que cela aboutira. »
Rebaptisée « Girlxcott » – avec un x, « pour montrer que nous ne sommes pas toutes des femmes et que certain·es peuvent se définir comme non-binaires », explicite Elsa Abderhamani – la collective, en passe de devenir une association, aspire à s’exprimer sur des sujets plus larges. « Les problèmes du monde de la BD ne se limitent pas à Angoulême. On veut ouvrir des discussions, sur les difficultés matérielles, le classisme, le validisme, le racisme… », détaille Elsa Abderhamani, donnant pour exemple le parcours d’autrices racisées comme elle, qui lui ont confié avoir quitté le monde de la BD, faute d’y avoir trouvé un espace accueillant.
En décembre 2025, Girlxcott apportait son soutien à une proposition de loi – finalement rejetée par le Sénat – pour la continuité de revenus des artistes-auteur·ices. Comme un avertissement, juste avant Noël, dans une tribune intitulée « Nous ne nous tairons pas », la collective annonçait : « La profession change ! Elle se féminise et se politise ! Elle saura désormais se faire entendre ! »
La Déferlante soutient le GirlxcottEn ce début d’année, notre équipe participera à plusieurs des évènements interconnectés organisés par la collective Girlxcott :
Jeudi 29 janvier à 18h30, à la librairie La Régulière à Paris, assistez à une rencontre entre Nora Bouazzouni, membre du comité éditorial de La Déferlante, Marie-Paule Noël du syndicat STA CNT-SO et les autrices Elsa Abderhamani et Julie Staebler.
Samedi 31 janvier à la Maison des Métallos à Paris, de 14h à 21h. La Déferlante tiendra un stand sur lequel vous pourrez retrouver nos revues, nos livres et nos goodies. À noter ce jour-là, une table ronde sur la BD féministe avec les autrices Melek Zertal, Pénélope Bagieu, et Marie-Paule Noël.
Samedi 31 janvier à 14h30, à la bibliothèque Alcazar de Marseille, Lucie Geffroy, corédactrice en chef de La Déferlante, animera une table ronde intitulée « Publier des auteur·ices arabes en France, de la Palestine à l’Algérie : regards d’éditrices marseillaises ».
Retrouvez l’ensemble de la programmation sur ce lien.
13.01.2026 à 12:25
Ce guide sur la sexualité s’adresse aux adultes qui souhaitent engager un dialogue avec les enfants se posant mille questions sur l’amitié ou l’amour, sur la sexualité, sur leur corps qui change. Il est truffé de références essentielles sur la sexualité à destination des enfants et des adultes.
Un petit livre cartonné et coloré qui nomme les parties intimes et explique aux enfants qu’elles et ils sont les maîtres et maîtresses de leur corps. Une page miroir en bonus pour se regarder.
L’institutrice se demande pourquoi si peu d’élèves reçoivent des cours d’éducation à la sexualité en France et à quoi doit ressembler un enseignement à la vie affective adapté à des enfants de 7 à 8 ans.
Les ressources proposées par la BOîte À ouTils de prévention des violences à caractère sexiste et/ou sexuel forment les professionnel·les qui travaillent avec des enfants âgés de 5 à 18 ans (écoles, prisons, instituts médico-éducatifs), sur des thématiques autour de la connaissance de soi, du respect des autres, de la sexualité, de la compréhension de la loi. Il permet de dépister les violences sexuelles et apprend aux adultes à recueillir la parole.
13.01.2026 à 12:18
Dans un ouvrage intime, pédagogique et politique, l’autrice et illustratrice Cécile Cée raconte comment la banalité de l’inceste s’immisce dans la vie d’une famille (la sienne) à travers les parcours des différent·es membres.
Dans cette bande dessinée, la journaliste Marine Courtade voyage aux quatre coins de la France pour recueillir la parole de ses oncles et tantes, à propos de leur propre père, auteur d’inceste sur elle. Ce faisant, elle met au jour la mécanique du silence et de l’omerta autour de l’inceste à l’oeuvre dans sa famille.
Dans cet ouvrage de référence sur l’inceste, l’anthropologue s’intéresse aux incesteurs : qui sont-ils ? Que font-ils aux incesté·es ? Pourquoi ? Elle décrit comment le silence familial autorise ces crimes.
Dans ce livre, où elle accuse son beau-père, Olivier Duhamel, d’avoir agressé sexuellement son frère jumeau, Camille Kouchner décrit tous les ingrédients typiques de la famille incestueuse. On y trouve les baignades, nu·es dans la piscine ; l’absence de cadre autour de la sexualité ; un fonctionnement en vase clos ; l’injonction au silence ; le déni de la mère et le secret gardé pendant des décennies.
Blagues salaces, remarques et regards « menaçants », parentification sexualisée… Dans cet épisode, la journaliste féministe définit ce que désigne le terme « incestuel », « cette ambiance générale qui a le parfum de l’inceste, mais sans passage à l’acte pénalement répréhensible ».
Ce film montre avec intelligence les mécanismes du silence qui entoure l’inceste. On y retrouve tous les stigmates de ce que l’on appelle « l’incestuel » : l’absence de porte dans la salle de bain ou le déni familial au moment de la révélation.
Un site gratuit de ressources sur l’inceste, avec des articles, des livres, des podcasts, des liens, etc., www.crimscollectif.com
→ Prévention à destination des enfants, des parents, des enseignant·es et de toute la société