03.01.2026 à 00:30
En Syrie, les Druzes de Soueïda continuent de se battre pour l'indépendance après la chute de Bachar al-Assad : iels nous racontent leur méfiance vis-à-vis du nouveau pouvoir en place. En France, si on n'a pas été choqué-es que l'Etat et les fachos s'engouffrent dans la brèche guerrière du moment, quand la gauche s'y est mise, on a eu du mal à avaler la pilule. Entre réarmement démographique et le Service national universel, des gens qu'on pensait camarades se sont dit prêts à prendre les (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / Maïda Chavak, Sommaire
En Syrie, les Druzes de Soueïda continuent de se battre pour l'indépendance après la chute de Bachar al-Assad : iels nous racontent leur méfiance vis-à-vis du nouveau pouvoir en place. En France, si on n'a pas été choqué-es que l'Etat et les fachos s'engouffrent dans la brèche guerrière du moment, quand la gauche s'y est mise, on a eu du mal à avaler la pilule. Entre réarmement démographique et le Service national universel, des gens qu'on pensait camarades se sont dit prêts à prendre les armes. Chez nous, c'est pas question. Pour s'en échapper, on s'est plongé dans des supers bouquins et ça nous a inspiré : rencontre avec Wendy Delorme, autrice de romans d'anticipation queer et écolo, entretien avec Benjamin Daugeron qui raconte l'alcoolisme de son père dans "Treize années à te regarder mourir" et analyse du Girlcott qui a mené à l'annulation du Festival de BD d'Angoulême.
Quelques articles seront mis en ligne au cours du mois. Les autres seront archivés sur notre site progressivement, après la parution du prochain numéro. Ce qui vous laisse tout le temps d'aller saluer votre marchand de journaux ou de vous abonner...
En couverture : « Guerre : on prend les jeunes et on recommence » par Maïda Chavak
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– C'est TOUJOURS PAS notre guerre ! – Que l'État et les réacs fassent feu de tout bois pour faire renaître en nous l'esprit de sacrifice et l'amour de la patrie, on l'avait vu venir. Mais que la gôche arpente à nouveau les sentiers guerriers, ça nous hérisse le crin. Réaction à chaud contre le retour du nationalisme belliqueux.
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– Massacres à Soueïda : « tout le monde avait vu la répétition générale, mais personne n'imaginait l'ampleur de ce qui allait suivre » – Au sud de la Syrie, les Druzes de Soueïda défendent farouchement leur indépendance. S'ils ont salué la chute de Bachar al-Assad, ils sont aussi restés méfiants vis-à-vis du nouveau pouvoir conduit par Ahmed al-Charaa. À raison : en juillet dernier, celui-ci a attaqué la région pour tenter de la soumettre. Entretien avec des militant·es présent·es sur place lors de l'attaque.
– Airbnb choisit Marseille pour son dîner de cons annuel - Les 14 et 15 novembre devait se tenir le rassemblement des « ambassadeurs et leaders » de Airbnb. Mais les lobbyistes du délogement ont été importunés par des habitants déterminés à les mettre hors les murs de la cité phocéenne..
– « Le fascisme n'a pas besoin de l'adhésion active d'une majorité, il lui suffit que la résistance fasse défaut » – Pour juguler la résistible ascension de l'extrême droite au pouvoir en Allemagne, la toute jeune coalition antifasciste Widersetzen compte sur la mobilisation des masses et la désobéissance civile. Entretien avec son porte-parole Noa Sander.
– Tintin et Astérix en PLS – Depuis un an, le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême traverse une crise sans précédent. Après le scandale du licenciement d'une employée dénonçant un viol, les autrices de BD sont montées au créneau. Un girlcott qui a mené jusqu'à l'annulation de l'édition 2026.
– « Pour beaucoup de gens, la dimension coloniale du conflit à Gaza n'est pas claire du tout » – Durant un mois et demi, Fanny Vion a traversé la France à pied, à la rencontre des gens, pour comprendre leur niveau d'information sur la situation en Palestine. Interview.
– « La révolution, comme l'eau, ne peut être contenue » – Face à la déferlante des discours fascistes dans les médias, la littérature peut sembler dérisoire. Pourtant, la bataille idéologique se joue aussi dans les imaginaires. Entretien avec l'autrice Wendy Delorme, qui revient sur la puissance politique des récits et sur la manière dont l'écriture peut encore ouvrir des brèches dans l'obscurité.
– Ces ingés qui veulent nous sauver – Le 14 juillet dernier, l'association The Shift Project a clôturé sa campagne de financement participatif « Décarbonons la France ». Bilan : plus de quatre millions d'euros. L'épiphanie d'une écologie dépolitisée, uniquement cadrée par des enjeux techno-scientifiques.
– Les multipropriétaires se foot de notre gueule – En début de saison, les supporteur·ices du Racing Club de Strasbourg entraient en lutte contre la multipropriété dans le foot. Un fléau que les fans de ballon rond essayent d'endiguer.
– Pinochet revient par les urnes – Le pire semblait programmé : le 14 décembre 2025, José Antonio Kast, fils d'un officier nazi et nostalgique de Pinochet, a été élu président du Chili avec 58 % des voix face à la candidate de la gauche au pouvoir. Des Chilien·nes de Marseille partagent ici leur désarroi et leur rage.
– « Professeur, je ne veux pas de cet enfant » – Dans Lettres pour un avortement illégal, l'association Choisir la cause des femmes a compilé une cinquantaine de lettres écrites entre 1971 et 1974 par des femmes qui souhaitent avorter, adressées au Professeur Milliez, médecin pro-avortement. Une archive rare qui rappelle l'impératif de lutter pour disposer librement de nos corps.
– Alcoolisme : « Le cynisme est total » – Dans Treize années à te regarder mourir, Benjamin Daugeron décrit sans fard son enfance et son adolescence à l'ombre d'un père alcoolique, finalement décédé de sa maladie. Un court récit coup de poing qui mêle considérations personnelles et politico-sociales. Car l'alcoolisme en ZUP est également synonyme d'abandon étatique et de mépris de classe.
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– Sur la Sellette : Double peine –En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
– Échec scolaire : Graines d'artistes – Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
– Peine perdue : La faim des forçats – Luno est bénévole en prison, et nous en livre un aperçu chaque mois. Un regard oblique sur la taule et ses rouages, par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Deuxième épisode : que des fachos dans ces quartiers (pénitentiaires).
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– Contes et légendes d'une forêt révolutionnaire – Dans Forêt rouge, la réalisatrice Laurie Lassalle transforme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en fable politique envoûtante où la forêt de Rohanne, filmée comme un être vivant magique, semble mener elle-même la résistance face aux expulsions.
– Marre des adultes qui commandent – Que ce soit dans l'espace public ou privé, les voix des enfants sont très rarement écoutées. La journaliste et prof Lolita Rivé signe une série de podcasts documentaires qui met en lumière les violences de la domination des adultes sur les plus jeunes.
– Lobotomie wokiste - Manif, robocops, molotov et laboratoire clandestin : avec Elsa & Haters, épisode 1 : Not All Cops, Elsa Klée signe une bande dessinée furieusement révolutionnaire. Un premier épisode qui dynamite la police, le patriarcat et la bienséance. Boum !
– « Des textes inédits, à l'os et percutants » - Depuis cet été, on peut retrouver dans les bacs les premiers ouvrages publiés par la maison d'édition marseillaise Esquif. Un tout nouveau projet qui fait le pari de publier des récits courts aussi exigeants que diversifiés.
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– L'édito – La bête immonde grignote l'Europe
– Ça brûle ! – Le grand horloger a cédé
– L'animal du mois – Le raton laveur punk
– Abonnement - (par ici)
03.01.2026 à 00:30
Que l'État et les réacs fassent feu de tout bois pour faire renaître en nous l'esprit de sacrifice et l'amour de la patrie, on l'avait vu venir. Mais que la gôche arpente à nouveau les sentiers guerriers, ça nous hérisse le crin. Réaction à chaud contre le retour du nationalisme belliqueux. 27 novembre, Varces, dans le Vercors, haut lieu de la Résistance contre l'occupation nazie. L'endroit idéal pour le chef de l'État d'annoncer le rétablissement du service « purement militaire » et (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / Bertoyas
Que l'État et les réacs fassent feu de tout bois pour faire renaître en nous l'esprit de sacrifice et l'amour de la patrie, on l'avait vu venir. Mais que la gôche arpente à nouveau les sentiers guerriers, ça nous hérisse le crin. Réaction à chaud contre le retour du nationalisme belliqueux.
27 novembre, Varces, dans le Vercors, haut lieu de la Résistance contre l'occupation nazie. L'endroit idéal pour le chef de l'État d'annoncer le rétablissement du service « purement militaire » et volontaire de dix mois. Emmanuel Macron s'y voit déjà : « Notre jeunesse a soif d'engagement. Il existe une génération prête à se lever pour la patrie. Notre armée est le cadre naturel d'expression de ce besoin de servir. » Brrr… On aimerait rire, mais on ne rit plus. Parce qu'une semaine plus tôt, son chef d'état-major Fabien Mandon prévient que le pays ferait bien d'être « prêt à perdre ses enfants ». Parce que le 10 décembre, entre mille et une coupes budgétaires, 411 députés sur 521 votent l'augmentation des crédits pour l'armée et la future « réactualisation » de la loi de programmation militaire 2024-2030 en ce sens. Objectif : « envoyer un message à nos alliés comme à nos compétiteurs pour leur montrer que nous nous retrouvons sur l'essentiel, c'est-à-dire la sécurité et l'indépendance nationale » (Sébastien Lecornu). C'est chose faite, grâce aux socialistes qui ont pieusement convergé, et aux écologistes qui se sont courageusement abstenus. Quant aux insoumis, qui ont voté contre, loin d'un sursaut antimilitariste, le député Bastien Lachaud fustige un budget trop affecté aux « munitions et [à l'] entraînement […] au lieu de développer de nouvelles capacités militaires »1.
La guerre n'est pas un « état d'exception », qui transformerait subitement un État capitaliste en Mère-patrie
Les sirènes de la guerre sont déclenchées, et jusqu'aux médias un peu « de gauche », la course à l'armement semble se justifier, ou au moins être discutée2. Alors à CQFD, on rappelle que l'idée d'une nation à défendre à tout prix, c'est une chimère pour un carnage civilisationnel garanti.
Sur le plateau de l'émission « Backseat », Usul – un journaliste et éditorialiste pourtant d'obédience marxiste – tempère la colère d'une chroniqueuse qui fustige la surenchère guerrière et le service national volontaire. Il déclare craindre que Trump ne nous abandonne aux mains de Poutine, et anticipe une confrontation militaire avec la Russie. D'emblée, il précise la haute dimension de ce conflit : ce ne sera « pas seulement pour la sauvegarde de l'Ukraine ou je ne sais pas quoi », mais bien « pour la survie de notre modèle démocratique ». Un argument qui se veut de poids, et qu'on retrouve quotidiennement sur les plateaux télé. Mais de quel « modèle démocratique » parle-t-on ? Celui qui multiplie les États d'urgence, use à l'envi de l'article 49.3, et permet à Macron d'outrepasser le vote des dernières élections législatives3 ? Celui qui réprime dans le sang les mouvements sociaux depuis huit ans et laisse crever des milliers de réfugié·es en Méditerranée4 ? Celui qui enferme les camarades kanak pour tenir son empire colonial5 ? Mais au son des trompettes, c'est comme un blackout : la France redevient le pays des Lumières, dont il faudrait à tout prix « préserver la souveraineté, c'est-à-dire la démocratie », selon l'habile raccourci d'Aurélien Saintoul (FI), qui confirme : « C'est pour cette raison que notre projet n'est pas du tout antimilitariste. Il est “raisonnablement” militariste. » Comme une guerre nucléaire « prudente » ? Ou une boucherie « mesurée » peut-être ? !
La guerre n'est pas un « état d'exception », qui transformerait subitement un État capitaliste en Mère-patrie. Elle est plutôt, comme le disait le pragmatique général Carl von Clausewitz, adulé par les amoureux des tranchées sanglantes, « la continuation de la politique par d'autres moyens ». En l'espèce : la continuation du capitalisme par d'autres moyens.
Au-delà de futurs marchés à conclure entre États européens, la course à l'armement est déjà l'occasion de financer les industries nationales
Si les États membres de l'Otan et de l'Union européenne se posent en « pacificateurs » en Ukraine et en remparts contre Vladimir Poutine, ils y défendent surtout leurs intérêts économiques, et donc ceux de leurs industries capitalistes nationales. Volodymyr Zelensky s'est par exemple engagé à commander 100 Rafales à la France le 17 novembre, et il a signé en avril dernier un accord avec Trump sur les vastes réserves de minerais ukrainiennes, essentielles à la transition énergétique et aux industries de pointe.
Mais au-delà de futurs marchés à conclure entre États européens, la course à l'armement est déjà l'occasion de financer les industries nationales. Et quand les budgets de l'armée augmentent en Finlande, aux Pays-Bas, en Belgique ou en France, cet « effort de guerre » est agité pour justifier les coupes dans le social, dans l'éducation, dans la santé ou dans le logement. Ainsi des 36,5 milliards d'économies supplémentaires prévues en France en 2026, qui permettront de gonfler les crédits dédiés à la « défense » à 57,2 milliards d'euros. Au programme : rénovation des équipements militaires, augmentation des blindés légers et des canons Ceasar (produits par KNDS Group), des Rafales Air et des Mirage (produits par Dassault), mais aussi de l'investissement comme la production européenne du chasseur aérien SCAF (encore Dassault pour la France) ou du « char du futur » (Nexter Systems, KMW et Rheinmetall Landsysteme). De quoi faire joujou pendant qu'on crève à l'hosto…
La convergence de l'échiquier politique vers le réarmement à tout-va n'a rien d'une saine panique républicaine, mais procède plutôt d'un vieil impérialisme chevillé au corps. Qu'on retrouve chez les nostalgiques de l'Empire, mais aussi noir sur blanc dans le programme pour la défense de la FI, qui n'hésite pas à faire passer son impérialisme pour de l'« internationalisme » : « [La France] est présente sur tous les continents. […] Sa plus longue frontière maritime est avec l'Australie. Sa plus longue frontière terrestre est avec le Brésil. Son régime politique, la République, repose sur l'idée d'universalité des droits. Il est intrinsèquement universaliste et donc internationaliste ».
Parce qu'on hérite d'un antimilitarisme féroce, on veut raviver la flamme de ce vieux concept marxiste : le défaitisme révolutionnaire
Au lieu de se laisser ainsi labourer et retourner le crâne, pour se retrouver un matin, en pleine redescente, un fusil à la main derrière le général Retailleau, à CQFD, on s'en tient à nos fondamentaux : pas question d'aller se massacrer entre prolos. L'internationalisme dont on se réclame, c'est celui d'une CGT d'avant 1914 qui scandait : « Pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes ! ». Et parce qu'on hérite d'un antimilitarisme féroce, on veut raviver la flamme de ce vieux concept marxiste dont nous parle le camarade Gilbert Achcar6 : le « défaitisme révolutionnaire ». Comprendre : si deux puissances impérialistes entrent en guerre l'une contre l'autre, leur population, y compris les soldat·es, doivent « s'oppose [r] à la guerre des deux côtés, chaque groupe s'opposant à la guerre de son propre gouvernement, même si cela contribue à la défaite de ce dernier ». Mais si un État s'apprête à en envahir un autre, l'internationalisme commande d'aller soutenir « les travailleurs et les travailleuses de la nation opprimée [qui] ont le droit et le devoir de défendre leur pays et leurs familles ». Apporter son soutien aux luttes de libération nationale, en Ukraine, en Palestine et partout ailleurs, mais aussi, en tant qu'habitant·e d'un État impérialiste, aller « saboter la machine de guerre de [notre propre] pays ». Car notre défaite nous sera à tous favorable. Let's go.
1 Exemples : « char du futur souverain » ou avion de chasse franco-français…
2 Voir par exemple « Ukraine, Russie, service militaire : notre émission spéciale » (À l'air libre), où Mediapart confronte la position militariste d'une chercheuse de l'Institut français des relations internationales à… Clémentine Autain, et l'obscure voie de la « paix armée » (27/11/2025).
3 « Le danger central c'est la fascisation de l'État », CQFD n° 221 (juin 2023).
4 Lire Forteresse Europe de notre journaliste Émilien Bernard (Lux editions, 2024).
5 « Les militants indépendantistes kanak face à la justice française », CQFD n° 244 (septembre 2025).
6 Gilbert Achcar, « Cohérence et incohérence au sujet de la guerre en Ukraine », A l'encontre, La Brèche (avril 2022).
03.01.2026 à 00:30
Les 14 et 15 novembre devait se tenir le rassemblement des « ambassadeurs et leaders » de Airbnb. Mais les lobbyistes du délogement ont été importunés par des habitants déterminés à les mettre hors les murs de la cité phocéenne. « Airbnb, casse-toi, Marseille n'est pas à toi ! » Aux cris de ce slogan, les militants se sont élancés jusqu'au restaurant La Cantine de Babel Community, bien décidés à chahuter le banquet des convives. La rencontre se déroulait dans ce « coliving » implanté rue (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / ActualitésLes 14 et 15 novembre devait se tenir le rassemblement des « ambassadeurs et leaders » de Airbnb. Mais les lobbyistes du délogement ont été importunés par des habitants déterminés à les mettre hors les murs de la cité phocéenne.
« Airbnb, casse-toi, Marseille n'est pas à toi ! » Aux cris de ce slogan, les militants se sont élancés jusqu'au restaurant La Cantine de Babel Community, bien décidés à chahuter le banquet des convives. La rencontre se déroulait dans ce « coliving » implanté rue de la République – artère tristement célèbre pour les expulsions de masse de la fin des années 2000. Verres alignés, cocktails branchés, petits plats raffinés : on riait fort en évoquant « optimisation », « expérience voyageur », « taux d'occupation ». Un toast à ce modèle qui fait de Marseille l'objet d'appétits insatiables d'investisseurs, et la rend progressivement inhabitable pour ceux qui y vivent encore.
D'abord souriants, les convives ont réagi avec moquerie et dédain. Puis, constatant avec stupeur que la colère prenait de l'ampleur, les délogeurs se sont finalement repliés à l'intérieur du commerce, laissant derrière eux vestes et repas à peine entamés. Malgré les avertissements des vigiles, les militants n'ont pas flanché : la vitrine s'est fendue sous un coup de pied bien ajusté. Le restaurant a aussitôt baissé le rideau.
Peu connu du grand public, ce programme de coaching permet aux investisseurs de se structurer entre pairs. Les « ambassadeurs » forment les nouveaux hôtes, les « leaders » animent des communautés locales. Chacun s'implique moyennant avantages en nature et compensations versées par la plateforme. Récemment, Airbnb proposait à des étudiants, engagés comme auto-entrepreneurs, de convaincre des multipropriétaires de devenir utilisateurs. Bref, le dispositif « ambassadeurs et leaders » vise à créer un réseau d'influence sur l'ensemble du territoire, à légitimer l'expansion de l'entreprise et à normaliser son modèle fondé sur la dérégulation du foncier.
« On ne veut pas de ces investisseurs qui marchandent le droit au logement », lâche un Marseillais venu soutenir l'action. La ville connaît trop bien le sujet. Selon la mairie, la baisse de l'offre locative atteint désormais 88,8 %. Dix jours après l'hommage aux victimes de la rue d'Aubagne, et à dix jours du procès des multipropriétaires Airbnb, cette rencontre faisait figure de provocation. Absents à l'audience, les prévenus ont laissé leurs avocats clamer leur innocence, décrivant des investissements peu rentables et des propriétaires présentés comme d'honnêtes gens dépassés par une paperasse jugée excessive.
Après des années de Far West dans le business du « meublé de saison », la Ville semble désormais vouloir montrer l'exemple. Résolument entrée en campagne, elle s'est constituée partie civile. Délibéré le 2 février. Pour certains, Gaudin n'aurait pas fait mieux.
29.12.2025 à 17:17
Depuis un an, le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême traverse une crise sans précédent. Après le scandale du licenciement d'une employée dénonçant un viol, les autrices de BD sont montées au créneau. Un girlcott qui a mené jusqu'à l'annulation de l'édition 2026. « L'histoire de Chloé a été l'étincelle. La gestion désastreuse d'une affaire de viol, avec une sanction contre la victime : c'est ce qui a mis le feu aux poudres. Et il y avait un énorme tas de poudre », confie (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / Culture, Rémy Cattelain
Depuis un an, le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême traverse une crise sans précédent. Après le scandale du licenciement d'une employée dénonçant un viol, les autrices de BD sont montées au créneau. Un girlcott qui a mené jusqu'à l'annulation de l'édition 2026.
« L'histoire de Chloé a été l'étincelle. La gestion désastreuse d'une affaire de viol, avec une sanction contre la victime : c'est ce qui a mis le feu aux poudres. Et il y avait un énorme tas de poudre », confie l'autrice Noémie Fachan. L'affaire est révélée par une enquête publiée dans L'Humanité : alors qu'elle avait dénoncé un viol durant le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême (FIBD), Élise Bouché-Tran, alias Chloé, se fait licencier par la société organisatrice de l'évènement 9e Art+. Rapidement, d'autres problématiques, déjà dénoncées, refont surface : violences sexistes et sexuelles, management toxique, opacité financière, sous-représentation chronique des autrices… Avec la reconduction de la société 9e Art+ à la direction du festival pour l'après-2027, les appels au boycott se multiplient. Auteur·ices, éditeur·ices indépendant·es puis grands groupes se retirent. Jusqu'à Anouk Ricard, Grand prix 2025, qui refuse l'exposition qui devait lui être consacrée. En novembre, l'édition 2026 est finalement annulée. Pour la première fois, le mythique festival de BD est mis à l'arrêt sous la pression d'une mobilisation des travailleur·euses féministes.
La BD est un véritable vivier pour la pensée féministe. « Les femmes et les personnes sexisées ont toujours été là, mais dans l'ombre »
Pour les professionnel·les du livre, l'affaire Chloé est un point de non-retour. « On savait que 9e Art+ était problématique, mais là c'est devenu impossible à cautionner », tranche Mélanie Deneuve, éditrice chez Même pas mal. À la violence institutionnelle du festival s'ajoute la précarité de la profession : « Il n'existe pas de statut pour les auteur·ices. Au FIBD, quand tu as un prix, tu n'as pas de dotation financière alors que les petits festivals indés arrivent à le faire ! » s'indigne Mélanie Deneuve. Pour Noémie Fachan, cette fragilité économique explique aussi la difficulté à mener des actions : « Renoncer à une occasion de faire connaître son travail, même non rémunéré, c'est dur. »
Malgré cela, des autrices décident de s'organiser rapidement et créent un groupe WhatsApp. Le mot d'ordre ? « Bazarder ce festival », raconte Salomé La Hoche, autrice de BD. Le mouvement se construit hors des cadres traditionnels, sans les syndicats : « On ne savait pas par où prendre les choses. Les autrices ont fait le travail, elles ont assuré », souligne Mélanie Deneuve, pour qui la médiatisation de l'affaire a joué un rôle clé. Salomé La Hoche se souvient : « Je pensais que le festival aurait lieu mais qu'il serait déserté. Je ne m'attendais pas à ce qu'il soit annulé. » Mais pour Thomas Figuières, libraire, l'absence des auteur·ices au FIBD, qui attire habituellement le public grâce aux innombrables séances de dédicace, a été déterminante : « Iels sont le moteur du festival. Ça leur a donné du poids. »
Surtout, la BD est un véritable vivier pour la pensée féministe. « Les femmes et les personnes sexisées ont toujours été là, mais dans l'ombre », rappelle Noémie Fachan. « Un stylo, une feuille, tu peux créer. Ça laisse la place à des voix différentes, aux meufs bizarres qui ne rentrent pas dans les codes du patriarcat », observe Salomé La Hoche. Si le 9e art attire les autrices par son accessibilité, il en est de même pour le public, qui peut avoir accès à des concepts politiques : « La BD, personne n'en a peur. C'est un outil puissant pour faire passer des idées », analyse Noémie Fachan.
Si le FIBD n'aura pas lieu cette année, d'autres initiatives ont été lancées : un festival off est prévu sur place et dans plusieurs villes de France, des « Fêtes interconnectées de la Bande Dessinée » s'organisent via le girlcott. Bien que l'annulation du festival reste une décision coûteuse, notamment pour les libraires et les petites structures, elle ouvre des perspectives nouvelles. « C'est un lourd prix à payer, mais c'est ce qui a été trouvé de plus efficace pour renverser un système toxique », déplore Noémie Fauchan. Pour Salomé La Hoche, et toutes celles qui se sont engagées dans cette lutte, la conclusion est la même : « Quand on se met toutes ensemble, on y arrive. »
29.12.2025 à 17:13
Dans Treize années à te regarder mourir, Benjamin Daugeron décrit sans fard son enfance et son adolescence à l'ombre d'un père alcoolique, finalement décédé de sa maladie. Un court récit coup de poing qui mêle considérations personnelles et politico-sociales. Car l'alcoolisme en ZUP est également synonyme d'abandon étatique et de mépris de classe. « Daniel, mon grand-père, est malade de l'alcool comme ses frères et sœurs, et comme ses parents, ses oncles, ses tantes et peut-être même ses (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / Bouquin, Baptiste Alchourroun
Dans Treize années à te regarder mourir, Benjamin Daugeron décrit sans fard son enfance et son adolescence à l'ombre d'un père alcoolique, finalement décédé de sa maladie. Un court récit coup de poing qui mêle considérations personnelles et politico-sociales. Car l'alcoolisme en ZUP est également synonyme d'abandon étatique et de mépris de classe.
« Daniel, mon grand-père, est malade de l'alcool comme ses frères et sœurs, et comme ses parents, ses oncles, ses tantes et peut-être même ses grands-parents avant lui », écrit l'auteur de Treize années à te regarder mourir (éditions du Commun, 2025). Un terrible constat, l'héritage de la maladie alcoolique frappant également ce père qui est au cœur du récit. Cette perpétuation ne doit rien au hasard, bien au contraire.
Il en faut du courage pour livrer cette histoire et en faire un témoignage magnétique, propulsé par une plume pudique et incisive. Il en faut de la rage accumulée pour dénoncer frontalement la chape éthylique sévissant dans cette ville abandonnée du Berry qu'est Châteauroux. Il en faut de l'amour pour tirer le portrait de ce père en perdition, que jamais il ne juge. Car de bière en bière, son père se détruit inéluctablement, perpétuant la relégation sociale associée à la vie en ZUP : « Nous sommes ce que les gens qui n'en sont pas appellent des “cas sociaux” . »
« Dans le cas de mon père, l'alcool a été un déclencheur du déclassement social dans sa dimension matérielle »
Benjamin est l'exception qui confirme la règle, lui qui s'arrache à ce destin pour fuir le Berry direction Paris, s'émancipant du carcan de la reproduction sociale et de l'abandon étatique. De « cassos » à écrivain, il ne renie pourtant en rien ses origines. Entretien avec un jeune homme en colère.
L'alcoolisme est-il la cause du déclassement social ou bien est-ce l'inverse ?
« Dans le cas de mon père, l'alcool a été un déclencheur du déclassement social dans sa dimension matérielle. C'est non seulement la famille qui est touchée, mais aussi la maison, le travail, puis le corps. Ce déclassement a toujours plané au-dessus de nous. Mon père a vu sa mère souffrir avant lui, son père mourir avant lui. Il sait bien que pour ce monde, pour cette société organisée autour du capital, il n'est rien. Et ce “être rien”, il le vit au quotidien dans les humiliations infligées par les petits patrons, par l'agence d'intérim qui “place” les personnes dans une entreprise, par la précarisation du travail qui fait de l'ouvrier non qualifié de la chair à faire tourner des machines.
« Les alcooliques sont traités comme des moins que rien par les médecins »
Malgré tout, il faut avancer dans la vie et montrer qu'on coche des cases, se marier, avoir des enfants, acheter une maison… Tout ça sous le regard méprisant des voisins. »
Ton père est décrit comme n'arrivant pas à dépasser sa condition et intériorisant le mépris. C'est ça qui le maintient dans l'alcoolisme ?
« Il y a effectivement une intériorisation du mépris de classe qui se vit partout (à la banque, à la CAF, à la Sécu, aux impôts, puisqu'à l'époque on se déplace dans les centres de finances publiques). Ce rejet du pauvre est avant tout véhiculé par l'État et les services publics. Il explique en grande partie la haine de mon père envers lui-même et ce qu'il incarne. Ce qui le maintient dans l'alcool, c'est aussi le manque total de prise en charge médicale, que ce soit à l'hôpital ou en médecine de ville. Les alcooliques sont traités comme des moins que rien par les médecins.
« Poser l'alcool comme un enjeu sanitaire de premier plan, c'est prendre le risque pour les gouvernants de faire perdre des milliards d'euros de chiffre d'affaires à leurs potos à la tête des grands groupes »
Dans un pays où plusieurs millions de personnes ont un “problème avec l'alcool” pour reprendre les termes d'une campagne de prévention télévisée des années 2010, aucun réseau de santé spécialisé n'existe. Les familles et avant tout les femmes et les enfants sont livrés à eux-mêmes et à elles-mêmes, souvent victimes de la violence des malades de l'alcool, qui provoque emportement, agressivité et troubles paranos. »
Pourquoi aucune institution n'a-t-elle pris en charge sa maladie ?
« Prendre en charge la maladie par l'institution, c'est reconnaître la responsabilité de l'État dans ce qui représente un enjeu sanitaire majeur. Par ailleurs, les niveaux de connivence entre sphères économiques et sphères politiques sont tels que le lobbying des grands groupes alcooliers joue un rôle prépondérant dans ce refus politique de traiter ce problème. Poser l'alcool comme un enjeu sanitaire de premier plan, c'est prendre le risque pour les gouvernants de faire perdre des milliards d'euros de chiffre d'affaires à leurs potos à la tête des grands groupes et de dégrader leur image. Il est bien plus commode de pointer du doigt la responsabilité individuelle dans la consommation d'alcool et de faire de l'alcoolique un coupable. Mais tous les alcooliques ne se valent pas. Les plus fortunés peuvent se mettre au vert dans de luxueux établissements de désintoxication et continuer à jouir de tout un réseau social. Par contre, les malades des classes populaires meurent seuls chez eux et sont souvent retrouvés des jours après leur décès, comme ça a été le cas de mon père. »
Tu racontes le mépris social envers la ZUP, qui vous vaut le surnom de « cassos »…
« Le mépris social se manifeste d'abord par le regard. C'est souvent la première forme de contact entre êtres humains. La personne de l'accueil à la CAF, à la mairie, au tribunal ou encore, au commissariat. Puis ce mépris se prolonge par la parole. Les populations plus pauvres ou isolées irritent par leur façon de parler ou par leurs questions. Le premier regard porte sur le langage corporel et vestimentaire, puis les mots échangés trahissent notre condition et justifient les mauvais traitements de la part des agents de l'État.
« L'État cherche à minimiser les coûts du système social sur le dos des malades »
Après être allé au commissariat à 15 ans pour dénoncer les faits de violence dont j'étais victime à la maison, avec constatation des coups par le médecin mandaté par l'institution, l'officier de police judiciaire déclare au procureur que ce n'est qu'une “petite baffe” et qu'on peut me renvoyer chez moi sans mesures de protection. Il ne se cache même pas de cette discussion téléphonique. Il ment devant moi, impunément. Parce que nos existences n'ont pas de valeur à leurs yeux. Nous représentons un poids pour la police qui est formée pour aller au combat plutôt que pour protéger et assister la population. Par ailleurs, l'institution judiciaire fait preuve d'une indéniable haine à l'égard des pauvres. En témoigne le nombre de personnes issues de milieux populaires emprisonnées sous des conditions abjectes dans ce pays. »
Tu racontes que ta famille est considérée comme improductive et donc rejetée du jeu social. Comment ça se manifeste ?
« Par une volonté délibérée de limiter le coût financier imputé par nos existences au système. Mon père a par exemple été déclaré invalide à seulement 80 % alors qu'il ne pouvait plus avoir d'activité physiquement engageante. Il ne pouvait pas marcher plus de 10 ou 15 minutes, ne pouvait plus conduire. Il avait beaucoup de mal à tenir un stylo ou rouler ses propres cigarettes. Il aurait dû être déclaré invalide à 100 %. Seulement, l'État cherche à minimiser les coûts du système social sur le dos des malades. Le cynisme est total.
Les sans-abri sont par exemple majoritairement issus de l'Aide sociale à l'enfance quand ils étaient mineurs. Une grande partie d'eux souffrent de pathologies psychiatriques graves, sans aucune prise en charge de l'État. Ces personnes ont besoin d'un logement, d'un hôpital et d'un revenu minimum qui leur permettraient de vivre dignement et de s'insérer dans la société. Ce ne sont pas les pauvres qui rejettent le système, c'est le système qui ne veut pas d'eux. Pour que les riches soient toujours plus riches, les pauvres doivent être toujours plus pauvres. »
Colette est le personnage le plus « positif » du livre. Comment se différencie-t-elle des autres personnes faisant partie de ton environnement proche ?
« Ma grand-mère Colette a été la seule personne de mon entourage familial à ne jamais faire preuve de violence à mon égard. Et ma seule source de douceur et de tendresse durant toute mon enfance, une tendresse et une douceur pudiques et discrètes qui ne se manifestaient pas par de l'affection physique ou des câlins mais par des regards et, parfois, des mots. Elle m'appelait “Chéri” quand elle s'adressait à moi.
Colette a vécu une multitude de violences infligées par son mari Daniel, que je n'ai heureusement pas connu. Elle a demandé le divorce à deux reprises, suite à des violences dont elle n'a jamais voulu me raconter la nature. La justice le lui a refusé à chaque fois. Il a fallu attendre que Daniel se suicide dans l'appartement d'un coup de carabine pour que Colette soit libérée de ce monstre. La justice justifiait son refus de lui accorder le divorce car Daniel, profondément alcoolique, était reconnu comme “malade” aux yeux du juge. Sa femme n'avait donc pas le droit de l'abandonner. »
27.12.2025 à 11:55
Vingt ans après avoir subi un inceste de la part de son beau-père, Léna Rivière cherche « la voix des autres », ses proches et les autres victimes du même agresseur. Le processus aboutit au magnifique documentaire radiophonique « Queen of Bongo », réflexion sur la justice, le pardon et, en creux, le pouvoir du micro. Sur la route d'un week-end dans le Verdon, la radio est allumée. Aux infos cette année-là, il est notamment question de l'affaire Outreau. Sur la banquette arrière, Léna (…)
- CQFD n°247 (décembre 2025) / Le dossierVingt ans après avoir subi un inceste de la part de son beau-père, Léna Rivière cherche « la voix des autres », ses proches et les autres victimes du même agresseur. Le processus aboutit au magnifique documentaire radiophonique « Queen of Bongo », réflexion sur la justice, le pardon et, en creux, le pouvoir du micro.
Sur la route d'un week-end dans le Verdon, la radio est allumée. Aux infos cette année-là, il est notamment question de l'affaire Outreau. Sur la banquette arrière, Léna apprend ce que veut dire le mot viol. Elle arrive alors à formuler ce qui lui arrive. « Je savais qu'il fallait pas le dire mais je savais pas pourquoi et je savais pas ce que c'était. J'ai parlé à partir du moment où j'ai compris ce que c'était et c'était grâce à la radio ». Elle parle, mais on l'entend à moitié. Plus tard, une autre victime, devenue adulte, porte plainte. Finalement plusieurs enfants sont concernés, un procès a lieu en 2009, aux assises. L'agresseur est condamné.
Retour sur la bande FM. Léna Rivière est aujourd'hui réalisatrice à Radio Grenouille, dans le quartier de son enfance, la Belle-de-Mai à Marseille, à quelques rues de l'appartement où son beau-père l'a agressée pendant plusieurs années. Elle décide d'entamer un travail de reconquête, par la radio. Interroger ses proches d'abord, frère, sœur, belle-mère et surtout, son père, qui ouvre le documentaire dans un bouleversant dialogue avec sa fille. Les mots sont mis sur la culpabilité de n'avoir pas plus agi, mais aussi sur ce qui reste d'une relation et sur la place du pardon.
Il en sera beaucoup question, du pardon. Pas à l'agresseur mais à l'entourage. À soi-même aussi. Parmi les autres victimes, rencontrées au procès ou à l'occasion du documentaire, Charlotte, aujourd'hui mère, se demande si elle aurait pu parler plus tôt et éviter les victimes de la génération de Léna. Cette dernière s'en veut à son tour pour une de ses amies d'enfance, agressée après elle par le même homme. Anna, de son côté, est la première à avoir porté plainte. C'est grâce à elle que Léna a pu être crue et entendue. « Si t'avais pas porté plainte, quelle aurait été mon histoire ? […] D'avoir lu ta déposition, je me souviens d'une sensation dans le corps extrêmement étrange, parce que c'était tellement similaire, donc d'un côté tu te sens moins seule et dans le même temps […] c'est comme si j'avais réalisé qu'on était interchangeables… » La force de ces échanges, où celle qui tient le micro fait partie intégrante de l'histoire et crée elle-même les conditions pour que ces paroles surgissent est précieuse. Et la quête de ses « âmes sœurs », comme elle les appelle, se transforme peu à peu en reprise de pouvoir sur soi et sur son récit.
La recherche est sans fin, le nombre de victimes, inconnu. Sur la route, on laisse des interrogations, des silences et des relations abîmées. Mais les portes s'ouvrent et le micro sert de prétexte pour se rencontrer, se parler enfin et se soigner, comme lors de cette scène incroyable, où accompagnée de son meilleur ami, Léna revient dans la cour où elle s'est longtemps sentie piégée. Une expédition sous forme d'ultime libération : « Je suis revenue me chercher et je crois que ça, c'est se faire justice. »
27.12.2025 à 11:53
Dans Oradour coloniaux français, le politologue Olivier le Cour Grandmaison revient sur la suspension d'Apathie de RTL après son parallèle entre les crimes nazis et les crimes coloniaux de la France en Algérie. Comparaison = raison ? Oui, mon général ! 25 février 2025, l'éditocrate Jean-Michel Apathie sort de son rôle de toutou médiatique. Il déclare dans la matinale de RTL, « chaque année en France on commémore ce qu'il s'est passé à Oradour-Sur-Glane, c'est-à-dire le massacre de tout un (…)
- CQFD n°247 (décembre 2025) / Bouquin
Dans Oradour coloniaux français, le politologue Olivier le Cour Grandmaison revient sur la suspension d'Apathie de RTL après son parallèle entre les crimes nazis et les crimes coloniaux de la France en Algérie. Comparaison = raison ? Oui, mon général !
25 février 2025, l'éditocrate Jean-Michel Apathie sort de son rôle de toutou médiatique. Il déclare dans la matinale de RTL, « chaque année en France on commémore ce qu'il s'est passé à Oradour-Sur-Glane, c'est-à-dire le massacre de tout un village, mais on en a fait des centaines nous, en Algérie. Est-ce qu'on en a conscience ? »1 Stupeur chez les droitardés, de Le Pen à Pascal Praud, politicards et médiacrates, s'offusquent. Apathie est suspendu par RTL. Raison : comparaison « inappropriée ». Et pourtant, au vu des massacres coloniaux commis par la France en Algérie la comparaison n'est-elle pas pertinente ? C'est ce que défend Olivier Le Cour Grandmaison dans Oradour coloniaux français (Les liens qui libèrent, 2025).
Apathie n'est pas le premier à tenter la comparaison. À la sortie de la Seconde Guerre mondiale d'anciens résistants, comme Pierre Fayet, dénoncent les massacres commis en Algérie en ces termes : « on peut dire que le crime atteint l'horreur du massacre d'Oradour-sur-Glane ». En 1951, le journaliste Claude Bourdet compare les méthodes de tortures en Algérie à celle de la Gestapo. Pour le politologue, « le parallèle est destiné non à banaliser mais à souligner l'extrême gravité de ce qu'il s'est passé en Algérie. » À l'époque déjà des mythos détournent la réalité. En 1957, Guy Mollet, chef du gouvernement et socialiste juge la comparaison à la Gestapo « scandaleuse ».
Pourtant les violences commises en Algérie n'ont rien d'isolées. Elles correspondent à la méthode employée dès la conquête par le Général Bugeaud dans les années 1840. Pour faire plier le pays, l'armée a massivement recours aux razzias. Les militaires volent et pillent les récoltes pour affamer les populations, des villages sont détruits, leurs habitants déportés. Bugeaud est également adepte de l'enfumade, pratique qui vise à asphyxier les tribus cachées dans les grottes. Une guerre exceptionnelle, ou le droit de la guerre2 est suspendu. Rien ne doit empêcher de faire plier « l'indigène, toujours jugé rétif et dangereux », coupable par nature, qu'il soit civil ou militaire. Un État « militaire, policier ou terroriste » et qui n'hésite pas à laisser « quartier libre » à ses troupes, ou même aux colons qui s'organisent en milices et « agissent comme des forces supplétives » de l'armée lors des massacres de Sétif et Guelma en 1945. Cent ans d'horreur que l'auteur qualifie « a minina [comme] des crimes de guerres, plus certainement des crimes contre l'humanité ». Il invite alors au courage de nommer correctement les crimes afin de mieux combattre les réacs qui détournent sans arrêt les faits pour camoufler les responsabilités. Toute comparaison avec une situation autre serait fortuite.
27.12.2025 à 11:52
Dans Réapprendre à faire grève, Baptiste Giraud, sociologue, mène une enquête sur le syndicalisme et l'apprentissage de la grève. Il montre qu'il n'est pas si facile de faire vivre le « syndicalisme de lutte » que revendique la CGT. Les mobilisations en 2023 contre la réforme des retraites présentent un paradoxe. Si elles ont entraîné des millions de manifestant·es dans la rue, elles n'ont pourtant pas donné lieu à des grèves importantes à l'échelle du pays. Ce paradoxe confirme une (…)
- CQFD n°247 (décembre 2025) / Bouquin
Dans Réapprendre à faire grève, Baptiste Giraud, sociologue, mène une enquête sur le syndicalisme et l'apprentissage de la grève. Il montre qu'il n'est pas si facile de faire vivre le « syndicalisme de lutte » que revendique la CGT.
Les mobilisations en 2023 contre la réforme des retraites présentent un paradoxe. Si elles ont entraîné des millions de manifestant·es dans la rue, elles n'ont pourtant pas donné lieu à des grèves importantes à l'échelle du pays.
Ce paradoxe confirme une tendance plus générale que Baptiste Giraud relève dans son livre Réapprendre à faire grève (PUF, 2024) : « Malgré des regains ponctuels, les grèves d'entreprise ont beaucoup perdu de leur intensité : elles sont tendanciellement moins nombreuses et moins mobilisatrices. » Comment l'expliquer ? Souvent, dans les espaces de la gauche radicale, on impute la baisse des grèves aux bureaucraties syndicales : trop peu confiantes quant à leurs capacités de mobilisation (voire compromises avec le patronat), elles freineraient les aspirations radicales de masses prêtes à bloquer la production. Le livre nuance cette lecture en interrogeant les ressorts du travail syndical et de l'apprentissage de la grève au plus près des salarié·es et des militant·es syndicaux·les. Pour cela, il s'appuie sur une enquête au sein de l'Union syndicale (US) du commerce et des services à Paris, affiliée à la CGT.
Dans ce secteur, où les raisons de se mobiliser sont nombreuses, les salarié·es s'emparent rarement de la grève. Selon l'auteur, cela peut d'abord s'expliquer par les transformations du capitalisme contemporain et des structures du salariat. Le développement de plus petites unités d'entreprise et la multiplication des formes précaires d'emploi affaiblissent les collectifs de travail et rendent la grève plus complexe à organiser. Par ailleurs, le profil des militant·es syndicaux·les de la CGT a évolué : celleux-ci sont moins politisé·es que par le passé et n'interprètent plus toujours les conflits de travail comme une conséquence de la lutte des classes. S'iels rejoignent la CGT, c'est moins pour transformer la société par un « syndicalisme de lutte », c'est-à-dire tourné vers la pratique de la grève et l'affirmation de la lutte des classes, que pour « faire valoir leurs droits » et « se protéger de l'autoritarisme patronal ». De leur côté, les permanent·es de l'US participent à former les militant·es aux pratiques de la grève et à leur montrer que les conflits au travail découlent des « conflits de classe qui structurent le système de production capitaliste ».
L'auteur examine ensuite trois grèves dans le secteur du précariat : femmes de chambre d'un hôtel, entrepôt de chaussures et boîte de livraison de pizzas. Ces conflits sont rendus possibles par l'action conjointe de militant·es bien implanté·es dans leur collectif de travail et de permanent·es de l'US qui les encouragent et les soutiennent dans la pratique de la grève.
Le livre entend ainsi être lucide sur l'état actuel de la conscience de classe. Les syndicats ne sont pas toujours que des « freins » aux mobilisations, mais parfois des outils indispensables pour familiariser des militant·es à une pratique qui, sans être facile, s'avère la plus utile pour défendre nos droits : la grève !
27.12.2025 à 11:50
En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané. Toulouse, chambre des comparutions immédiates, septembre 2025 Les deux prévenus ont été arrêtés la veille à l'aube, alors qu'ils dormaient dans le coffre d'un utilitaire volé pendant la nuit. Même s'ils sont (…)
- CQFD n°247 (décembre 2025) / Chronique judiciaireEn comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
Les deux prévenus ont été arrêtés la veille à l'aube, alors qu'ils dormaient dans le coffre d'un utilitaire volé pendant la nuit. Même s'ils sont seulement accusés de recel – le fait d'utiliser une chose que l'on sait volée –, le président les suspecte aussi du vol :
— Le véhicule étant équipé d'un GPS, on a pu retracer le déplacement de la voiture. L'exploitation des données téléphoniques a permis de voir que le téléphone d'Ichem D. et la voiture ont fait les mêmes déplacements au même moment. En garde à vue, vous avez expliqué que vous aviez fait le trajet en train… Est-ce que vous maintenez cette version compte tenu du fait qu'il n'y a pas de train à 5 heures du matin ?
Dans la salle, des gens ricanent. Les prévenus maintiennent. Et répètent qu'ils ne savaient pas que c'était un véhicule volé.
— La porte du véhicule était ouverte, on était en T-shirt, on avait froid.
Faute d'obtenir des aveux, le président passe à l'examen de la personnalité d'Ichem D., déjà condamné une fois pour des faits similaires :
— Vous êtes par ailleurs en attente d'un procès pour recel, usage de stupéfiants et rébellion. Quelles sont vos ressources ?
— Je travaille sur les marchés.
— En situation irrégulière… Et vos projets ?
— Obtenir des papiers et travailler dans la comptabilité ou la gestion.
— Vous savez qu'en commettant des infractions, vous compliquez l'obtention d'un titre de séjour ?
Après cette question qui n'appelle pas de réponse, le président évoque la situation du deuxième prévenu, Ismail F., qui n'a pas d'antécédents et travaille au noir dans une boucherie.
La justice se contentera de ces minces informations pour juger les deux hommes. L'heure est maintenant aux réquisitions de la procureure – exaspérée qu'ils s'obstinent à nier.
— C'est un dossier simple. Se servir d'un véhicule volé, même pour dormir, c'est un recel de vol. Par ailleurs, ils vivent en squat ! Ils n'ont aucune garantie de représentation. Ils n'ont pas vocation à s'installer sur le territoire national !
Elle demande huit mois de prison pour celui qui a déjà un casier et six mois pour l'autre, avec maintien en détention pour les deux. Elle signale à toutes fins utiles que, pour ce type d'infraction, le tribunal a le droit de prendre une peine complémentaire d'interdiction du territoire français.
L'avocat d'Ichem D. insiste sur le fait que personne n'a subi de préjudice dans cette affaire.
— L'entreprise a récupéré le véhicule. Elle a confirmé que les clés avaient été oubliées à l'intérieur : il n'y a pas de vitre brisée, pas de trace d'effraction… Pourquoi huit mois avec mandat de dépôt ? Parce qu'ils n'ont pas de garanties de représentation. Pour avoir dormi dans une voiture, c'est totalement excessif !
L'avocate d'Ismail F. ajoute que son client comparait pour la première fois devant la justice :
— Et les faits ne sont pas si graves. Il pourrait être condamné à un sursis simple !
Revenu de délibérer, le président déclare les deux prévenus coupables, condamne le premier à quatre mois de prison avec maintien en détention et le deuxième à six mois de prison avec un sursis simple.
27.12.2025 à 11:48
Face à la décadence du sport professionnel soumis à des règles sexistes, le boxeur trans Maho Bah-Villemagne et l'association TRANSpire lancent un Front d'action pour les athlètes trans et intersexes, afin de mettre une bonne droite aux institutions sportives. Face à l'invisibilisation et aux discriminations, les athlètes queers organisent la riposte. L'association TRANSpire crée des espaces sportifs inclusifs et bienveillants. En équipe avec le boxeur trans Maho Bah-Villemagne, iels ont (…)
- CQFD n°247 (décembre 2025)Face à la décadence du sport professionnel soumis à des règles sexistes, le boxeur trans Maho Bah-Villemagne et l'association TRANSpire lancent un Front d'action pour les athlètes trans et intersexes, afin de mettre une bonne droite aux institutions sportives.
Face à l'invisibilisation et aux discriminations, les athlètes queers organisent la riposte. L'association TRANSpire crée des espaces sportifs inclusifs et bienveillants. En équipe avec le boxeur trans Maho Bah-Villemagne, iels ont lancé un Front d'action pour les athlètes trans et intersexes. L'initiative vise à proposer un accompagnement juridique et administratif pour les athlètes souhaitant faire du sport en compétition grâce notamment à la création d'un réseau d'avocat·es en droit du sport, droit du travail et en droit des personnes trans. « Notre mission est un peu similaire à celle d'un syndicat », explique Maho. Le but est aussi de former coachs, dirigeant·es, bénévoles et toutes personnes gravitant autour de milieux sportifs. Enfin, iels ont pour objectif de représenter les athlètes pour avoir un poids dans l'élaboration de réglementations auprès des institutions sportives.
Pour pouvoir être représenté·es dans le milieu du sport, il faut déjà y exister. Et pour les personnes trans, il y a de nombreux freins à la pratique : « Le rapport à notre propre corps est déjà compliqué, puis il y a le regard des autres, les problèmes psy, les problèmes d'addiction, la précarisation... » énumère Maho. Auxquelles il faut bien sûr ajouter les violences et le rejet systémique. En France, 70 % des personnes trans interrogées déclaraient avoir subi des discriminations au cours de l'année écoulée selon une étude de l'Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne, menée en 20231.
« Parfois on n'existe même pas dans les règlements de certaines fédérations, et quand c'est le cas, chacune a son propre règlement »
Il existe par ailleurs peu de statistiques et d'études concernant les pratiques sportives des personnes trans, déjà particulièrement invisibilisées dans ce milieu. Une étude d'Ipsos réalisée en 2022 indique tout de même que 73 % des personnes LGBTQ+ interrogées déclaraient avoir déjà été témoins de comportements homophobes ou transphobes dans un milieu sportif. Pour Maho, le premier enjeu est donc la pratique : « Avant de pouvoir former des coachs, il faut déjà qu'il y ait des athlètes. »
Et les institutions n'aident pas vraiment : « Aujourd'hui, on est très peu représenté·es au sein des institutions sportives. Parfois, on n'existe même pas dans les règlements de certaines fédérations. Et quand c'est le cas, chacune a son propre règlement. On doit créer nos propres droits et donc notre existence dans le monde du sport », se désole Maho. Si certaines fédérations ont un règlement, il est bien souvent à côté de la plaque : « La fédération française de cyclisme impose aux femmes trans d'avoir fait leur transition avant l'âge de 12 ans ou de ne pas avoir connu de puberté masculine au-delà de cet âge pour pouvoir s'inscrire à des compétitions », raconte le boxeur. Sa propre discipline n'est pas en reste niveau transphobie. Après la victoire de l'Algérienne Imane Khelif aux Jeux olympiques de 2024 à Paris, un déferlement de haine sexiste s'abat sur la boxeuse, accusée d'hyperandrogénie par ses détracteurs2. « Les femmes cis sont aussi victimes ! » confirme Maho. Moins d'un an après les JO, c'est toute l'équipe de France féminine de boxe qui est privée de championnat du monde à Liverpool. La raison ? Des « tests de féminité » exigés par la World Boxing dont les résultats sont arrivés en retard !
Mais pourquoi négocier avec les fédérations alors que des espaces sportifs queers existent en dehors de ce cadre institutionnel ? « Je ne crois pas qu'on arrivera à changer les choses en interagissant uniquement avec des convaincu·es. Les espaces militants font office de sas de décompression mais c'est en interagissant avec l'extérieur qu'on a le plus d'impact. » Et l'initiateur du Front d'action reste très enthousiaste concernant le projet : « On a déjà reçu plein de demandes d'accompagnement d'athlètes dans le cyclisme, le foot et plein d'autres sports ! »
* Le prénom a été modifié.