26.01.2026 à 09:00
La poésie de Nouri Al-Jarrah est avant tout une puissance brute. Un jaillissement lyrique et une foudre épique qui surgissent des pierres antiques pour faire revivre sa terre natale, la Syrie, ravagée par la tyrannie des Assad, les guerres fratricides et les occupations étrangères. Témoin ces vers que le poète, né à Damas en 1956, déclame depuis son exil londonien :
« Moi, Lazare le Damascène, je suis sorti par la porte du Paradis et j’ai trouvé les jardins en feu. / Dans la fumée des incendies / Et la cendre des arbres, / Sur des rives entredévorées par des hyènes tachetées, / Mon guide s’est égaré, / Et j’ai vu Darius qui avait fui la bataille allonger la chaîne persane au loup syrien aveugle […]. / Ai-je terrifié les mots et troublé le causeur / Par ce que j’ai dit en langue des signes ? / Ai-je dit ce que je n’ai jamais dit ? / Je suis Lazare qui tape à la porte de la résurrection. »1
Un poète de l’identité ouverte
Nouri Al-Jarrah décline une identité ouverte, sculptée par l’écriture et les lignes de vie qu’elle rend possibles. La personnalité de l’artiste n’est le résultat ni d’une décision étatique, ni d’un acte administratif : ce sont les cultures, au pluriel et appréhendées sur le temps long, qui ont façonné une terre donnée, en l’occurrence la Syrie, dont il est le visage et la voix. Chaque vers soufflé devient ainsi un acte de résurrection, une offensive contre l’enfermement identitaire, l’essentialisme, l’oubli et l’effacement volontaire.
Après la première anthologie poétique de Nouri Al-Jarrah, récompensée par le prestigieux prix Max Jacob en 2023, la parution d’un nouveau recueil intitulé Les Tablettes orientales, dans la « Petite Bibliothèque de Sindbad » chez Actes Sud, confirme la force d’évocation qui frappait déjà le lecteur dans Le Sourire du dormeur. Rassemblant des poèmes puisés dans ses trois derniers livres – Le Serpent de pierre (2023), Jeunes Damascènes en promenade (2024), Les Derniers Jours de Zénobie en exil (2025) –, Nouri Al-Jarrah s’impose non seulement comme l’un des plus grands aèdes de notre temps, mais aussi comme un véritable peintre des mots. En effet, à la manière de Théodore Géricault dans Le Radeau de la Méduse (1818-1819) ou d’Eugène Delacroix dans Scènes des massacres de Scio (1824), il saisit dans des images frappantes autant que troublantes toute la cruauté du monde.
Chanter la Syrie qui suffoque
Le danger n’est jamais loin dans la poésie de Nouri Al-Jarrah, et, quand Damas, « ville fétiche, captive et nuageuse », suffoque, l’élégie du poète semble vraiment le radeau au milieu du naufrage. Les vers ouvrent des portes et marchent au hasard parmi les ombres. L’esprit du vin n’enchante plus les murs de la ville, et les treilles fanées saluent les rares rescapés du naufrage. L’air des étés moribonds triomphe, le bleu du ciel tourne au blanc du linceul – mais le poète vigilant est là pour témoigner que l’homme n’est pas vaincu par tant de catastrophes :
« Le soleil descend sur les feuilles de la treille et se couche dans la maison / Me laissant, à moi l’aveugle, les sanglots de l’arbre et le gémissement des divans dans l’ombre. / Et maintenant, / Regarde autour de toi, avec moi, et ne laisse pas l’image s’échapper de ton œil qui a tout vu. »
Les séismes labourent la terre, promettant des années infertiles, les fouets d’épines se substituent aux roses, les bateaux antiques errent sur la mer de Syrie, les côtes redoublent de férocité, dévorant les acteurs d’une épopée qui abolit le temps, et hier devient aujourd’hui, dans un éternel retour des épreuves que dit, par exemple, ce poème bouleversant intitulé « L’épigramme syrienne » :
« Si tu passes devant ma tombe et que tu es, comme moi, syrien / Fuyant vers une île, / Sois mon semblable / Même si tu n’es pas arrivé / Comme moi / À bord d’un navire parti de Tyr / Des semelles en cuir de cheval aux pieds / Si une vague t’a porté et jeté / Sur ce rivage, / Syrien, / Choisis Cos plutôt qu’Athènes ou Sparte / Car elle est l’île de l’amour. »
Résurrection par les vers ?
Semblable à l’archer palmyrénien à qui il donne la parole dans un de ses poèmes, le poète sait que, sans doute, il a perdu d’avance, et que l’exil aura raison, non de sa voix et de son verbe, mais de lui :
« Aujourd’hui je ne montrerai pas au temple / […] Je n’ai que faire de dieux qui n’ont jamais étanché ma soif / En répondant à l’une / De mes innombrables questions. / J’ai offert un quart de siècle à ce vent mordant, / J’ai bandé les arcs pour terrasser de ma flèche ailée le Calédonien basané / Maintenant que je suis descendu de la muraille / Perclus de douleurs aux genoux / Riche de quelques drachmes qui ne m’amèneraient même pas à Londinium / Je vais blasphémer / Nuit et jour / Et que mes dieux m’entendent et meurent de rage / Puisque, même en rêve, je ne trouverai pas un bateau pour m’emmener à Banias. / Je vais probablement mourir ici et être enterré près de cette maudite muraille / Sans revoir la Syrie. »
D’une lucidité sans défaillance, le poète semble aussi pareil à cet aveugle qu’il évoque, et qui, capable de goûter le moment présent tout en ayant connaissance des malheurs à venir, respire la blancheur éclatante des cieux et adresse des mots secrets au ressac. Herbe verte, herbe jaune, au gré des saisons, le voilà qui erre innocemment dans la plaine, au milieu des ruines, entre des colonnes rehaussées de couronnes d’albâtre. Soudain, un garçon apparaît. Il semble être le seul à reconnaître la grâce tragique des yeux absents du marcheur, qui lui annonce :
« Bientôt tu grandiras et je te verrai agiter ta chemise pour me faire signe, par-delà les regards, un cri mélancolique dans la gorge tranchée, le corps juvénile troué de balles et porté par les voix sur les épaules de jeunes descendus d’une grotte montagneuse pour remplir la ville de funérailles. »
Mais, lisant la poésie de Nouri Al-Jarrah, on a envie malgré tout de penser que ce n’est pas en fin de compte l’esprit de mort qui triomphera. Ainsi, convoquant le souvenir d’Hélène de Troie, de Zénobie de Palmyre, de Barates le Palmyrénien et de Julia Domna (l’impératrice romaine d’origine syrienne et épouse de l’empereur Septime Sévère), « Les sept tablettes » qui ouvrent le livre redressent les ruines mortes, restaurant la chaleur de leurs pigments millénaires et recouvrant les mythes et les figures illustres de l’Orient hellénistique d’une chair nouvelle. Ce grâce à leur rythme incantatoire habilement rendu par la traduction fluide d’Antoine Jockey.
Envisageant frontalement la brutalité de l’inévitable, la poésie de Nouri Al-Jarrah est aussi une poésie de la présence réparatrice. Elle préserve le miracle des instants les plus fragiles, par exemple quand elle nous invite à déambuler avec les jeunes Damascènes en promenade devant les portails ouverts de la ville. Ou encore quand, au détour d’un poème, un lézard aux aguets brandit sa langue pâle et menaçante. L’été est silencieux, l’animal enfle et s’étale sur le mur de calcaire jauni qui s’effrite :
« Intemporel le bleu, intemporelle l’attente, dans le bleu du soir, lorsque l’obscurité se répand et que les étoiles tombent sur les maisons / Les sanglots de la fontaine élèvent le chant dans l’air qui propage l’odeur du laurier-rose et la volupté des environs. »
Oui, certes, le poète nie les dieux et la possibilité d’une transcendance. Cela n’empêche pas que chaque poème gravé sur ces Tablettes orientales exige, d’une part que justice soit faite, d’autre part que renaisse des cendres de la guerre la beauté des vergers de Damas.
25.01.2026 à 11:00
Au Théâtre de l’Athénée, Georges Lavaudant met en scène Le Misanthrope avec une sobriété élégante dont l’effet est d’accroître la violence feutrée du verbe de Molière. Rien ici de décoratif : l’espace, presque nu, est une arène où s’affrontent les mots, les principes et les désirs, et où chaque silence pèse autant qu’un alexandrin.
Éric Elmosnino est un Alceste d’une âpreté vibrante, habité par une exigence morale qui tient autant de la noblesse que de l’autodestruction. Sa colère n’est jamais tonitruante : aiguë, elle le ronge, elle l’isole. Face à lui, la Célimène de Mélodie Richard échappe à toute caricature ; vive, lucide, profondément ancrée dans le jeu social, elle incarne moins la frivolité que l’intelligence du monde tel qu’il est. Leur affrontement amoureux devient ainsi le cœur battant du spectacle : non une querelle de caractères, mais un duel entre deux conceptions irréconciliables de la vérité.
Autour d’eux, la galerie des personnages — Philinte (François Marthouret), Arsinoé (Astrid Bas), Oronte (Aurélien Recoing) — compose un chœur nuancé, révélant les multiples visages de la complaisance, de la prudence ou du ridicule. La direction d’acteurs, d’une précision remarquable, rend aux vers leur clarté et leur tranchant, sans jamais les figer dans l’académisme.
Lavaudant ne cherche ni à absoudre Alceste ni à le condamner. Il expose, avec une rigueur cruelle, l’impasse où conduit l’absolu lorsqu’il refuse toute compromission humaine. Ce Misanthrope ne fait pas rire à distance : il inquiète, il interroge, et laisse le spectateur face à une question toujours brûlante — peut-on aimer le monde sans s’y perdre, ou le fuir sans se perdre soi-même ?
Le Misanthrope, de Molière
Mis en scène par Georges Lavaudant
Théâtre de l’Athénée.
Du 14 au 25 janvier 2026
24.01.2026 à 10:00
Avec Mania – paru aux États-Unis en 2024 et traduit en français (par Catherine Gibert) sous le titre Hystérie collective — Lionel Shriver livre une dystopie grinçante qu’elle situe dans l’Amérique contemporaine (un passé très récent). Un mouvement pour la Parité mentale y impose l’idée selon laquelle toute hiérarchisation des capacités intellectuelles relèverait d’une discrimination insupportable. Le simple fait de suggérer que certains individus sont plus intelligents que d’autres devient un acte moralement répréhensible... voire criminel.
Cette idéologie entraîne la disparition des notes et des examens, l’effondrement du système éducatif, l’interdiction de tout vocabulaire jugé stigmatisant, la censure d’œuvres et de productions intellectuelles susceptibles de tomber sous l’accusation de discrimination cognitive, ainsi que la mise en place d’une administration chargée de réprimer les comportements déviants et de traiter les dénonciations. À ces effets s’ajoutent la baisse dramatique de la qualité des produits industriels et des services de santé, puis le recul de la puissance des États-Unis sur la scène internationale, au profit de la Chine et de la Russie. Ce qui était au départ une revendication égalitaire se mue ainsi en un ordre social absurde et liberticide.
D’une manière davantage contre-intuitive, le sociologue Michael Young avait montré dans son essai de sociologie-fiction The Rise of Meritocracy (1958) comment un système méritocratique poussé à ses limites engendrait des situations invivables pour les non-méritants et, plus largement, pour la société dans son ensemble. Il produit une élite arrogante et cynique et un sous-prolétariat dévalorisé et humilié. À l'inverse, Shriver montre que nier toute importance au mérite ou toute différence de capacités intellectuelles ne constitue pas une meilleure solution.
Une héroïne porte-voix
Le récit est narré du point de vue de Pearson Converse, professeure d’université, mère de trois enfants et résistante face à l’idéologie dominante. Tandis que sa meilleure amie, la journaliste Emory, s’engage de plus en plus activement dans la défense de la Parité mentale, Pearson voit sa propre vie détruite, suite à ses prises de positions. Son personnage fonctionne clairement comme le porte-voix de l’autrice, ce qui constitue à la fois la force et la limite du roman.
Force, car la colère, l’ironie et la lucidité du regard produisent des scènes d’une grande efficacité satirique. Limite, car le dispositif laisse peu de place à la complexité des positions adverses. Les partisans de la Parité mentale apparaissent souvent comme naïfs, dogmatiques ou intellectuellement inconsistants. L’emprise quasi totale de l’idéologie sur l’ensemble des relations sociales laisse peu de place aux positions intermédiaires. La satire devient alors parfois univoque, risquant de transformer le roman en démonstration idéologique plus qu’en espace de tension romanesque. Là où Shriver excelle dans la peinture des mécanismes sociaux, elle sacrifie parfois l’épaisseur psychologique de ses personnages secondaires à la clarté de son propos.
La police du langage
L’un des aspects les plus convaincants du livre concerne la police du langage. Hystérie collective montre comment la surveillance des mots finit par produire une surveillance des pensées, non par censure explicite, mais par intériorisation de la faute. La langue cesse d’être un outil de description du réel pour devenir un instrument de signalement moral.
Shriver se montre particulièrement incisive lorsqu’elle décrit une société où le souci de ne pas blesser supplante la recherche de la vérité, et où l’offense potentielle devient un critère politique supérieur à la justesse ou à la pertinence. Cette réflexion sur le langage fait de Hystérie collective un roman moins réactionnaire qu’on pourrait le penser, même s'il est évident que l'auteur est sur une position très conservatrice – anti-woke.
Progressisme et régimes de croyance
Shriver critique ce qui, selon elle, détruit de l’intérieur les institutions qu’elle valorise : l’école, l’université, le langage, la transmission. Le roman vise les élites progressistes, le politiquement correct, le wokisme et la cancel culture, et peut être lu comme une satire vigoureuse, drôle et incisive de l’anti-intellectualisme contemporain.
Mais Hystérie collective ne se limite pas à la dénonciation d’un camp politique. L’autrice semble vouloir défendre une position plus équilibrée. L’enjeu n’est pas tant de dénoncer une idéologie ou un parti, mais de questionner la manière dont certaines idées sont adoptées collectivement au point de devenir imperméables à toute critique.
Le roman se conclut sur un retournement ironique : un retour en force de la méritocratie, devenue idéologie dominante par un effet de balancier, dont la plausibilité laisse toutefois perplexe, et l’annonce d’un nouveau combat que s’apprête à mener l’héroïne contre les excès de cette même méritocratie.
Une dystopie devenue réalité
Alors que le livre est paru au premier semestre 2024 et qu'il a donc été écrit bien avant la victoire de celui-ci, les débuts du second mandat de Donald Trump modifient profondément la manière de lire le roman, qu’il devient difficile d’aborder sans avoir en tête les agissements de l’actuel président américain. Cette évolution de la réalité rend la dystopie à la fois plus crédible – puisque les « crétins » sont alors effectivement au pouvoir – et en déplace la cible.
Lorsque Shriver décrit une société qui nie le réel, disqualifie les faits au nom d’un impératif moral, se méfie de l’expertise, substitue l’émotion et l'offense ressentie à la discussion rationnelle et transforme la langue en instrument de pouvoir, il devient difficile de ne pas penser au trumpisme. Paradoxalement, si Hystérie collective s’attaque aux excès d’un progressisme moralisateur, le monde qu’il décrit partage avec le mouvement MAGA certaines structures profondes.
Shriver opère dans le roman un déplacement étonnant en attribuant les traits qui ressemblent au portrait craché de Trump à un président démocrate – qu'elle désigne comme « le gros rustre » –, élu en 2016, avant que Trump, auquel il aurait en quelque sorte préparé le terrain, ne lui succède en 20201. Quoi qu’on pense de sa politique, écrit-elle, ce président imaginaire aurait radicalement transformé le modèle de la présidence américaine dans le sens de l'ignorance revendiquée, du mépris de l’expertise, de l’hostilité aux procédures constitutionnelles et de l’adhésion massive à des mensonges manifestes. On peut se demander si ce procédé passablement contourné ne vise pas à masquer un certain embarras de l'autrice face au premier mandat de Trump.
Il arrive qu’une fable trouve un tout autre usage que celui pour lequel elle a été écrite. En mettant en scène les ravages d’un égalitarisme cognitif absolutisé, Hystérie collective semble finalement décrire, par anticipation, ce que le trumpisme – dans sa nouvelle mouture – est en train de faire à la société américaine et au monde. Le livre y gagne une profondeur et un intérêt inattendus.