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17.01.2026 à 20:49

Pourquoi le Groenland ? Enquête sur le Dieu Mercator 

Gilles Gressani
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Pourquoi Donald Trump veut-il prendre possession de la plus grande île du monde ?

L’un des plus importants géographes français mène une enquête à partir d’une carte conçue en 1569 et de sa puissance presque divine.

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Texte intégral (5401 mots)

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« J’aime les cartes »

À l’automne 2021, les journalistes Susan Glasser, du New Yorker, et Peter Baker, correspondant du New York Times à la Maison-Blanche, obtiennent un entretien avec Donald Trump. Ils travaillent alors à un ouvrage consacré à son premier mandat 1 qui vient de s’achever d’une manière désastreuse quelques mois plus tôt. 

Trump apparaît à ce moment comme un homme politiquement fini — on le pense, ou du moins on le croit. Le temps du bilan semble donc venu.

Tous deux sont des signatures brillantes, dotées d’un sens aigu de ce qui, dans le désordre apparent d’un mandat chaotique, révèle une cohérence plus profonde. C’est sans doute pour cette raison que, parmi les innombrables étrangetés de la présidence Trump, ils s’arrêtent sur un épisode précis : le projet d’achat du Groenland.

L’affaire — qui avait à la fois choqué les alliés européens et laissé perplexe une large part de l’opinion publique américaine, y compris dans les rangs du président — avait été reléguée au rang de boutade absurde. Elle passait pour l’une de ces lubies provocatrices attribuées à un homme supposément incapable de saisir le monde tel qu’il est ou tel qu’il va.

Sa réponse mérite aujourd’hui une attention particulière, alors que le projet d’une annexion du Groenland est devenu l’un des axes structurants de sa politique étrangère :

« Pourquoi est-ce que nous ne l’avons pas ? Il suffit de regarder une carte. Je viens de l’immobilier : quand je vois un bon emplacement, une occasion en or pour le projet que je développe, je me dis tout simplement que je dois absolument l’acquérir. Au fond, ce n’est pas différent. J’ai toujours aimé les cartes. Et je n’ai cessé de le répéter : regardez la taille de cette île — elle est gigantesque, et elle devrait appartenir aux États-Unis. Ce n’est rien d’autre qu’une opération immobilière, simplement à une échelle un peu plus vaste. » 2

Au fil de leurs entretiens préparatoires, les journalistes furent surpris d’apprendre que, depuis sa première déclaration sur le sujet du Groenland à l’été 2019, Donald Trump n’avait jamais renoncé à son projet d’annexion immobilière de la plus grande île de la planète. 

Loin d’une improvisation passagère, cette position avait même donné lieu à un examen approfondi au sein de son administration, jusqu’à l’élaboration d’un premier scénario envisageant un échange de Porto Rico contre le Groenland.

John Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump lors de son premier mandat, a confirmé aux deux journalistes que l’idée d’acquérir le Groenland avait été suggérée au président par l’un de ses proches, Ronald Lauder — milliardaire américain et ami de longue date, étroitement lié aux investissements réalisés sur l’île.

« Regardez la taille de cela — le Groenland… c’est énorme »

En 2021 Joe Biden s’efforçait de convaincre les Européens que « l’Amérique est de retour, l’alliance transatlantique est de retour ». La présidence MAGA de l’ancienne star de l’immobilier et de la télévision devait être comprise comme une parenthèse : « Ne regardons pas en arrière, regardons ensemble vers l’avenir », disait-il à ses alliés 3

Au même moment, Donald Trump tenait déjà le discours qu’il répète aujourd’hui encore. Incapable de formuler une justification stratégique cohérente à son désir de posséder le Groenland en risquant de briser définitivement l’OTAN, il se bornait à invoquer, une fois de plus, des considérations vagues, affirmant que, « d’un point de vue géographique, c’est quelque chose que nous devrions tout simplement avoir » 4.

En effet, il paraît surprenant que le traité de sécurité conclu en 1951 entre les États-Unis et le Danemark ne suffise pas à satisfaire le président américain quant à un prétendu besoin stratégique ou sécuritaire, alors qu’il autorise déjà Washington à établir des bases militaires sur l’île. 

Face à cette objection, Trump invoque un motif éminemment personnel pour justifier l’annexion d’un territoire contre la volonté de l’un de ses plus fidèles alliés : « Le fait de posséder quelque chose est très important ; c’est ce dont j’ai besoin psychologiquement pour réussir. »

Cette justification éclaire la constance d’une fascination qu’il revendique lui-même : « J’aime les cartes. Et j’ai toujours dit : regardez la taille de cela — le Groenland. C’est énorme. » 5 Face à ces argumentations erratiques, on peut partager la conclusion de Susan Glasser : « Il n’y a pas de doctrine Trump, seulement une carte du monde sur laquelle le président veut écrire son nom en grosses lettres d’or. » 6.

Cependant pour le géographe, toute cette affaire révèle quelque chose de profond sur le pouvoir paradoxal d’un objet que l’on croit neutre : la carte.

Toute carte opère comme un coup de génie : elle permet aux humains de s’arracher au sol pour observer la Terre depuis un point de vue surplombant, celui d’un dieu. La contempler, c’est croire un instant qu’une perspective d’en haut, capable d’embrasser le monde dans son ensemble, est possible.

Sans doute faut-il alors soutenir que Trump, dans sa fascination pour les cartes, se projette lui-même dans cette position divine. Le point de vue d’un dieu — ce que Leibniz appelait le « géométral de toutes les perspectives » — semble poursuivre le président, sans qu’il puisse jamais véritablement s’y élever.

Toute carte n’est en effet jamais qu’un repère. Pour représenter, elle doit simplifier, sélectionner, omettre. Prisonnier d’une perspective unique, Trump, loin de surestimer arbitrairement l’intérêt du Groenland, pourrait bien ne faire que passer à côté d’un dilemme fondamental : faute d’une carte des cartes, chaque carte n’offre qu’un point de vue partiel.

Les illusions de Mercator 

En s’émerveillant de la taille du Groenland, Trump a peut-être été abusé par un dieu que les géographes connaissent trop bien : Mercator. 

La projection de Mercator — la plus utilisée au monde et, selon toute vraisemblance, celle à laquelle Trump a été exposé — ne peut qu’exagérer les dimensions de l’hémisphère Nord. Si elle conserve les angles, qualité décisive pour la navigation, elle déforme progressivement les distances et surtout les surfaces à mesure que l’on s’éloigne de l’Équateur. Les territoires situés à proximité des pôles y apparaissent ainsi bien plus vastes qu’ils ne le sont en réalité.

Sur une carte Mercator, le Groenland apparaît ainsi presque aussi étendu que le continent africain, alors que celui-ci est en réalité quatorze fois plus vaste. L’île paraît également quatre fois plus grande que les États-Unis ou le Brésil, quand le rapport réel est inverse. 

Rêvant devant une carte peuplée de grandeurs imaginaires, Trump pourrait ainsi être séduit par des proportions trompeuses, en jalousant l’immensité territoriale sur laquelle règne son compère Vladimir Poutine — un espace de plus de 17 millions de kilomètres carrés, étendu sur dix fuseaux horaires qui apparaît encore plus immense dans la projection Mercator.

Si les cartes déforment l’espace, ce n’est pas par négligence des cartographes, mais par nécessité. Représenter le globe terrestre sur un plan impose inévitablement des compromis : aucune projection ne peut conserver simultanément les angles, les distances et les surfaces. Toute représentation est donc un choix — et ce choix n’est jamais neutre.

Qu’une projection conçue au XVIe siècle se soit imposée comme planisphère de référence interroge, à l’heure où la navigation satellitaire a rendu caducs ses avantages techniques initiaux. D’abord élaborée comme un outil au service des navigateurs, la projection de Mercator doit sans doute sa longévité à une forme d’inertie historique — mais aussi à la puissance symbolique d’un monde visuellement hiérarchisé. En dilatant les aires, la projection de Mercator valorise visuellement les États de l’hémisphère Nord — anciennes puissances coloniales auxquelles elle était initialement destinée — mais aussi l’Amérique du Nord et l’ancienne Union soviétique.

Telle n’était pourtant pas l’intention de son concepteur. Spécialisé dans la fabrication de globes terrestres, le mathématicien et cartographe flamand Gerardus Mercator (1512-1594), profondément marqué par le premier tour du monde de Magellan achevé en 1522, se lança, à partir de 1552, dans l’ambitieux projet de composer une cosmographie historique et géographique complète. Cette entreprise aboutit, en 1569, à la publication de la Nova et aucta orbis terrae descriptio ad usum navigantium, une carte monumentale composée de dix-huit feuilles — près de deux mètres sur un mètre trente — qui réussissait l’exploit de projeter la Terre, de forme sphérique, sur une surface plane.

La projection de Mercator offrait aux marins une méthode révolutionnaire pour naviguer sur l’ensemble du globe. Conçue pour faciliter la navigation maritime, elle permettait aux capitaines de suivre un cap constant — sans avoir à recalculer en permanence la trajectoire du navire pour aller d’un point A à un point B. Les directions y apparaissaient sous forme de lignes droites, un avantage inestimable en haute mer, en l’absence de repères visuels fiables. 

La simplicité de la construction de Mercator constitue une autre raison de son attrait. Pour les cartographes, une projection cylindrique est plus aisée à concevoir et à comprendre qu’une projection conique ou azimutale ; le maillage orthogonal des méridiens et des parallèles est commode à tracer, à reproduire et à standardiser, tout en facilitant la représentation des fuseaux horaires 7.

Contrairement à une lecture rétrospective souvent répandue, la carte de Mercator ne procède pas d’un parti pris eurocentrique. Le cartographe cherchait au contraire à embrasser l’univers connu dans une image plus vaste d’harmonie. En s’élevant au-dessus des intolérances religieuses de son temps — Mercator sera d’ailleurs poursuivi par l’Inquisition 8 —, son projet visait à établir une cosmographie unificatrice, critique des dissensions religieuses. L’élaboration de cette carte puise ainsi à des sources bien plus complexes que la simple affirmation d’une supériorité européenne, que l’on tend aujourd’hui à lui attribuer comme fondement exclusif 9.

D’une carte à l’autre : changer de biais

Au XIXe siècle, l’adoption de la projection de Mercator par l’Ordnance Survey, le service cartographique britannique, puis par la Royal Navy, a contribué largement à sa diffusion. Pour ces institutions, elle offrait une représentation globale du monde — la possibilité de projeter la planète entière sur une surface plane. C’est sans doute pour cette même raison que de nombreuses grandes ONG engagées dans l’action au Sud l’ont, à leur tour, adoptée.

Aujourd’hui encore, un planisphère fondé sur la projection de Mercator orne les murs des écoles dans la plupart des pays du monde. Adoptée par Google Maps comme par la majorité des fournisseurs de cartes en ligne, cette représentation — malgré les biais bien documentés qu’elle introduit — demeure largement incontestée.

Aux États-Unis la projection de Mercator est restée celle du Département d’État jusqu’au changement opéré en avril 2021 par le Bureau du géographe et des affaires globales 10, qui a opté pour une nouvelle projection afin de cartographier le réseau des postes diplomatiques américains : la projection de Robinson. La cartographe en chef, Brooke Marston, a justifié ce choix en soulignant qu’elle préserve mieux les configurations et les superficies des territoires, et qu’elle offre une représentation plus fidèle que les cartes antérieures, demeurées inchangées depuis les années 1990 11.

Le pôle géographique du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères n’ignore plus l’existence d’autres projections — telles que celles de Robinson, d’Eckert ou de Gall-Peters. Pourtant, encore aujourd’hui, le planisphère traditionnel fondé sur Mercator demeure utilisé pour représenter les États et la répartition des postes diplomatiques français. On ne peut dès lors que suggérer qu’une réflexion soit engagée sur la pertinence de ce choix.

L’un des facteurs de la pérennité de la projection de Mercator tient précisément à son caractère eurocentré. Conçue à l’origine pour les puissances maritimes européennes — les Pays-Bas, l’Espagne et le Portugal —, elle privilégie visuellement les États de l’hémisphère Nord en leur conférant une centralité et une ampleur disproportionnées 12.

Les biais et les lacunes d’une telle représentation ne sont pas sans conséquences. Ils affectent directement la capacité d’anticipation stratégique. La lecture des cartes constitue en effet une condition essentielle de la projection de la puissance : elle permet d’identifier des axes de mouvement, de penser des trajectoires, d’élaborer des stratégies. La carte offre ainsi, pour reprendre les mots de Julien Gracq, une véritable force de « projection » 13, permettant — selon la formule attribuée à Wellington — de « regarder derrière la colline ».

Cette faiblesse est d’autant plus préoccupante dans un pays comme la France, où la géographie est largement négligée, notamment dans les institutions éducatives. Au lycée, elle est le plus souvent subordonnée à l’économie, et près de 90 % des enseignants d’histoire-géographie ont une formation d’historien ; elle est aussi absente des grandes écoles.

On ne trouve plus trace de la géographie à l’ancienne ENA, devenue Institut national du service public ; elle est marginale à Sciences Po Paris, où nul n’a succédé à Pierre George après 1978 — lui qui enseignait la géographie de l’Union soviétique, la démographie et la banlieue parisienne — ni à Jean Gottmann après 1955, figure isolée de la géographie politique, contraint à l’exil académique à Oxford 14. Elle a également disparu du Collège de France depuis le départ, en 1976, de Maurice Le Lannou, titulaire de la chaire de géographie du continent européen.

La vogue contemporaine de la géopolitique ne doit pas vider la discipline de sa dimension géographique, en faisant oublier précisément ce qui en constitue le socle : le rapport à l’espace et à ses représentations.

Déplacer le centre du monde

Le lien des cartes avec les questions stratégiques n’est que trop évident. Pourtant, rares sont les puissances à avoir entrepris de concevoir des représentations véritablement non eurocentrées du monde.

À cet égard, les géophysiciens chinois font figure d’exception ; leur production de projections alternatives traduit avec netteté la vision globale et les ambitions planétaires de la Chine. Ces outils cartographiques opèrent une rupture profonde avec nos propres cartes mentales.

Hao Xiaoguang, membre de l’Institut de géodésie et géophysique de l’Académie chinoise des sciences sociales, est ainsi à l’initiative de deux nouvelles projections, constituant selon-lui une « révolution copernicienne de la connaissance ». 

La première (gauche), une projection polaire publiée en 2004, a été rapidement adoptée par l’Administration nationale des océans puis par le ministère chinois de la Défense. Centrée sur le pôle Nord — mais avec le continent américain placé en haut de la carte — elle met en évidence les routes maritimes passant par l’océan Arctique et sert de support conceptuel aux projets dits des « routes de la soie polaires ».

Hao Xiaoguang, projection polaire publiée (2004)
Hao Xiaoguang, projection publiée en 2013 centrée sur la chaîne de l’Himalaya, qualifiée de « troisième pôle ». 

Cette représentation suggère une continuité quasi naturelle entre l’Eurasie et l’Afrique, tandis que l’hémisphère américain s’y trouve relégué à la périphérie. Sur cette carte, ce n’est plus l’océan Pacifique qui sépare la Chine des États-Unis, mais l’océan Arctique. Le déplacement du centre transforme ainsi radicalement la perception des distances et des rapports de voisinage.

Les implications de cette projection sont considérables. Elle a contribué à améliorer la couverture de la constellation de satellites de deuxième génération du système Beidou, rival chinois du GPS. Elle révèle également que la trajectoire la plus courte reliant la Chine à New York — qu’elle soit aérienne ou balistique — passe par l’océan Arctique, et non par le Pacifique.

La seconde projection (droite) conçue par Hao Xiaoguang, publiée en 2013, est centrée sur la chaîne de l’Himalaya, qualifiée de « troisième pôle ». 

En replaçant cette région au cœur du monde, elle permet à Pékin de revendiquer symboliquement un droit de regard à la fois sur l’Arctique, l’Antarctique et les grands équilibres climatiques et stratégiques globaux. L’écho rencontré par cette représentation en Chine ne peut qu’alimenter les inquiétudes de Washington comme de Moscou.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les cartographes américains ont eux aussi eu recours à une projection dite polaire, qui mettait en évidence la proximité géographique entre les États-Unis et l’URSS, alors alliée dans la lutte contre les forces de l’Axe. À une époque où l’assistance militaire américaine à l’Union soviétique transitait par voie aérienne au-dessus du pôle Nord, cette représentation rendait visible une réalité stratégique nouvelle. C’est dans ce contexte qu’une base aérienne américaine est établie à Thulé, au nord du Groenland, en 1943.

La même projection, dite azimutale, est aujourd’hui utilisée par le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD), pour la défense antimissile ; c’est sur celle-ci que l’on peut analyser l’importance stratégique non pas du Groenland considéré de manière isolée mais de l’Atlantique Nord dans sa partie la plus étroite 15 ; alors qu’on nomme aujourd’hui cette zone le GIUK — Greenland, Iceland, United Kingdom —, sa surveillance est d’une importance majeure pour l’OTAN, ce passage maritime constituant son rempart septentrional de l’Alliance atlantique, face au bastion russe qui est l’aire de déploiement de ses sous-marins.

La défense stratégique des approches, grand argument mis en avant par la Maison Blanche, est une affaire euro-américaine ; la « géographie » des cartes — quand celles-ci sont recomposées de la bonne façon — l’impose.

Effacer les lignes des cartes : le projet d’une Amérique sans frontières 

Lors de leur première rencontre, en mai 2025, Donald Trump avait déjà fait pression sur le Premier ministre canadien, Mike Carney, lui faisant part de son désir de placer le Canada sous le contrôle des États-Unis. Il justifiait cette ambition en des termes révélateurs : « Je suis un promoteur immobilier dans l’âme […] Quand on supprime cette ligne artificielle […] quand on regarde cette magnifique formation dans son ensemble, je suis quelqu’un de très artistique. »

Confronté à la résistance du Canada, le président américain en est alors revenu à son obsession groenlandaise. Les événements contemporains offrent ainsi un curieux écho à l’histoire. L’achat de l’Alaska en 1867 — auquel le Royaume-Uni s’était intéressé, alors que le Canada était encore une colonie britannique — devait initialement être suivi de celui du Groenland, afin de contenir la présence britannique sur le continent nord-américain 16.

L’intérêt de Donald Trump pour le Groenland relève dès lors d’une forme de « grande découverte », au sens historique des XVe et XVIe siècles, à une époque où la distinction entre découverte et conquête, entre voyages et guerres, n’existait pas encore. Comme le souligne l’historien Romain Bertrand, le terme même de descubrimiento renvoie à un ensemble d’actes juridiques et rituels visant à formaliser la prise de possession des territoires, tout en établissant les critères de la « guerre juste » à mener contre les Maures et autres « Indiens rebelles » :

L’intérêt de Donald Trump pour le Groenland relève d’une « grande découverte », terme à entendre au sens historique des XVe et XVIe où la distinction entre découverte et conquête, entre voyages et guerres, n’existait pas.

Comme le souligne l’historien Romain Bertrand, le terme même de « descubrimiento » renvoie à un ensemble d’actes juridiques imposant l’accomplissement de rituels de prise de possession et établissant les critères de la « guerre juste » à mener contre les Maures et autres « Indiens rebelles » :

« Du moment où, ayant posé le pied à terre sur une grève battue par les vents aux côtés des soldats et des religieux, les escribanos – sortes de notaires publics — chroniquèrent en temps réel l’annexion d’une ‘terre nouvelle’, il fut donné force du droit à la force. La conquête fut de l’ordre des mots autant que celui des armes, et le discours de la ‘découverte’ lui servit d’alibi. » 17 

La conquête du « Nouveau Monde » semble aujourd’hui s’inverser : le continent autrefois conquis affermit à son tour sa prise sur les anciennes puissances coloniales. Sous un maquillage juridique et des formes modernisées, Trump pourrait ainsi mettre en scène une annexion par le biais d’un accord de libre association, précédé d’une indépendance imposée.

Aujourd’hui, 85 % des Groenlandais se déclarent opposés à un rapprochement avec les États-Unis. Pourtant, l’histoire américaine montre que l’avis des populations des territoires convoités a rarement constitué un obstacle décisif à l’expansion territoriale.

En concevant l’une des premières méthodes de projection planisphérique, Mercator ne cherchait nullement à tromper. Mais le succès de son outil, devenu un instrument dominant de représentation du monde, a fini par faire oublier les choix et les compromis qui présidaient à sa conception. 

Se rêvant en maître des cartes, le président américain semble aujourd’hui confondre la réalité et son symbole. Derrière des ambitions en apparence délirantes, une logique se déploie — celle de Mercator.

Sources
  1. The Divider : Trump in the White House, 2017-2021, New York, Doubleday, 2022.
  2. I said, ‘Why don’t we have that ? You take a look at a map. So I’m in real estate. I look at a corner, I say, ‘I’ve got to get that store for the building that I’m building,’ etc. You know, it’s not that different. I love maps. And I always said, ‘Look at the size of this, it’s massive, and that should be part of the United States.’ It’s not different from a real-estate deal. It’s just a little bit larger, to put it mildly. » Susan Glasser, Why Donald Trump Wants Greenland (and Everything Else), January 8, 2026.
  3. President Biden Tells World : ‘America Is Back’, 19 février 2021.
  4. From a geography standpoint, it’s something that we should have. » Susan Glasser, Id.
  5. Id.
  6. Une histoire du monde en 12 cartes, Paris, Flammarion, 2013
  7. Foreign Affairs avant de conseiller le président Franklin Delano Roosevelt, qui commentait des cartes avec conviction à la radio lors de ses causeries au coin du feu.
  8. Mapping Diplomatic History. The Transformation of the Foreign Service Posts Map, Brooke Marston précise que cette nouvelle carte intègre l’ensemble des évolutions géopolitiques récentes. Elle prend en compte les changements de frontières — notamment au Maroc et en Israël —, les modifications de dénominations étatiques (Eswatini, Macédoine du Nord, Soudan du Sud), ainsi que l’ouverture de nouveaux postes diplomatiques, dont le nouveau consulat américain à Nuuk.
  9. Equal Earth aux proportions plus fidèles à la taille réelle des continents.
  10. Hérodote consacré aux « paysages en action ».
  11. Le Monde diplomatique, Juin 1994.

17.01.2026 à 19:09

Donald Trump annonce l’imposition de droits de douane sur huit pays européens en réponse à l’envoi de personnel militaire au Groenland

Ramona Bloj
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Donald Trump a menacé aujourd’hui, samedi 17 janvier, d'imposer de nouveaux droits de douane de 10 %, puis de 25 % à partir du 1er juin, sur huit pays européens ayant annoncé l'envoi de personnel militaire au Groenland, si aucun accord n'est conclu sur l'acquisition de l'île par Washington.

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Texte intégral (567 mots)

Dans une publication sur son réseau social Truth Social, Donald Trump a annoncé aujourd’hui, samedi 17 janvier, l’application de nouveaux droits de douane de 10 % à partir du 1er février sur le Danemark, la Norvège, la Suède, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Finlande — soit les huit pays ayant envoyé du personnel militaire au Groenland.

  • Selon le président américain, ces droits de douane passeront à 25 % le 1er juin si aucun accord sur l’acquisition du Groenland n’est trouvé.
  • Les États membres de l’Union sont déjà soumis à un taux de droits de douane de 15 % sur leurs exportations vers les États-Unis. 
  • Le Royaume-Uni se voit appliquer un taux de 10 %. 
  • Les droits de douane annoncés aujourd’hui s’ajouteront probablement à ce taux déjà en place. 
  • Il n’est pas clair comment la Maison-Blanche compte imposer des droits de douane uniquement à certains États membres et non à l’Union dans son ensemble, compte tenu du marché unique. 

Le président américain présente ces escalade comme une mesure nécessaire à la « sécurité mondiale » et à la « paix internationale ». Il affirme que les États-Unis ont subventionné l’Europe pendant des décennies et ajoute : « Il est temps pour le Danemark de donner en retour ».

  • Il a également dénoncé la présence accrue de représentants diplomatiques et militaires européens dans la région arctique, qu’il a qualifiée de « situation dangereuse » susceptible de menacer l’équilibre international.

Pour appliquer ces tarifs, Trump pourrait recourir à l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), mais l’utilisation de cette législation fait actuellement l’objet d’un contentieux devant la Cour suprême, ce qui pourrait rendre sa menace plus difficile à mettre en œuvre. Alternativement, l’administration pourrait recourir à la section 122, mais dans ce cas, les tarifs seront plafonnés à 15 % pendant 150 jours.

Cette annonce fait suite à une semaine de discussions intenses entre le Danemark, le Groenland et les États-Unis.

  • Copenhague a rejeté toute idée allant à l’encontre du principe d’autodétermination du Groenland et de la souveraineté danoise, qualifiant la position américaine de « désaccord fondamental » à l’issue des échanges.
  • Des manifestations massives ont eu lieu aujourd’hui à Nuuk et à Copenhague pour dénoncer les ambitions territoriales de Trump.

Parmi les instruments que l’Union européenne pourrait utiliser pour répondre, se trouve notamment l’instrument anti-coercition, qui n’a jamais été utilisé. Celui-ci pourrait permettre aux États membres d’engager un rapport de force en imposant des droits de douane, des quotas sur certains secteurs, y compris les services numériques, et même d’interdire l’accès au marché unique.

  • Avec ses 440 millions de consommateurs et son PIB de 18 590 milliards de dollars en 2023, l’économie européenne est essentielle pour les entreprises américaines.
  • L’Europe représente environ un quart du chiffre d’affaires des géants du numérique : 24 % pour Meta, 26 % pour Apple et 29 % pour Google.

17.01.2026 à 07:00

Économie russe : Moscou compense la baisse de ses recettes pétrolières et gazières par de la dette

Ramona Bloj
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L’invasion à grande échelle de l’Ukraine a un lourd impact sur la politique économique de la Russie.

Afin de maintenir un niveau élevé de dépenses tout en faisant face à un net recul des revenus énergétiques, Moscou recourt davantage à de la dette.

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Texte intégral (712 mots)

La crise économique qui a touché la Russie dans les années 1990, provoquée notamment par une baisse des recettes énergétiques, a été suivie par une baisse de la dette publique, mesurée en pourcentage du PIB. En 2006, quinze ans après la dislocation de l’Union soviétique, la dette russe représentait moins de 10 % du PIB du pays. Celle-ci s’est maintenue à un niveau inférieur à 20 % depuis.

Mais alors que la Russie s’apprête à entrer dans une cinquième année de guerre, la politique économique du Kremlin pourrait marquer un tournant.

  • En raison des sanctions et de la baisse des prix du pétrole, les revenus générés par les exportations de combustibles fossiles ont chuté de 24 % l’an dernier 1.
  • Dans le même temps, les dépenses de l’État — dont 40 % sont consacrées à l’armée et aux forces de sécurité — n’ont cessé d’augmenter.
  • Afin de financer le déficit provoqué par cette nouvelle réalité économique, le Kremlin recourt à un endettement massif tout en misant sur une hausse des recettes fiscales 2.

La Russie est moins endettée que la plupart des économies développées, mais la pression exercée par la dette sur ses finances est plus importante. Si son volume a presque doublé entre 2021 et 2025, passant de 21 000 à 39 000 milliards de roubles par an, le coût du service de la dette a lui été multiplié par trois depuis le début de la guerre, notamment en raison des taux d’intérêt élevés de la Banque centrale et de l’impossibilité d’accéder aux marchés étrangers.

  • Cette année, la Russie consacrera 8,8 % de son budget au paiement des intérêts sur sa dette, soit deux fois plus qu’en 2021 (4,4 %).
  • Le montant total du service de la dette (3 900 milliards de roubles, soit 42 milliards d’euros) surpassera ainsi les dépenses en matière de santé et d’éducation, qui représenteront 3 600 milliards de roubles environ (38,5 milliards d’euros).

Une forte augmentation du coût du service de la dette fait peser le risque d’une spirale d’endettement — lorsque les emprunts servent principalement à rembourser la dette existante. Dans un scénario pessimiste, le gouvernement estime que le déficit pourrait dépasser les 8 % par an à l’horizon 2042 3

  • Ce déficit budgétaire serait financé par de la dette. Celle-ci serait susceptible d’atteindre 25 % du PIB en 2030 et 58 % en 2040 — contre 17,7 % l’an dernier.

En 2023, la vice-ministre des Finances, Irina Okladnikova, avait reconnu qu’une dette de 20 % du PIB correspondait à un « niveau acceptable », tout en déclarant que les dépenses liées à la guerre seraient financées quoi qu’il arrive 4.

Sources
  1. Нефтегазовые доходы упали в прошлом году до минимума с 2020 года », Vedomosti, 15 janvier 2026.
  2. Двадцать лет бюджетного дефицита : Как российские власти планируют сохранять высокие расходы, заместив нефтяные доходы долговым финансированием », Re:Russia, 14 janvier 2026.
  3. ПРАВИТЕЛЬСТВО РОССИЙСКОЙ ФЕДЕРАЦИИ Р А С П О Р Я Ж Е Н И Е от 11 декабря 2025 г. № 3702-р, 15 décembre 2025.
  4. Заседание Комитета СФ по бюджету и финансовым рынкам, VK, 18 juillet 2023.

16.01.2026 à 19:09

Donald Trump est-il totalement fou ? Elisabeth Roudinesco sur le pouvoir délirant de la Maison-Blanche

Matheo Malik
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Après la scène shakespearienne à la Maison-Blanche, lors de laquelle Donald Trump a reçu un prix Nobel imaginaire, la question de sa santé mentale refait surface.

Pour Élisabeth Roudinesco, il ne s'agit pas de livrer un diagnostic des pathologies d’un homme mais de comprendre pourquoi un système politique entier accepte de se plier à un délire narcissique sans limites.

Entretien.

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Texte intégral (2932 mots)

Dans le chaos d’un monde qui semble tétanisé par le délire, nous avons besoin de points de repère. Avec le Grand Continent, il est encore temps de commencer l’année avec une bonne résolution : découvrez toutes nos offres pour s’abonner à la revue

Hier, à la Maison-Blanche, Donald Trump a mis en scène une cérémonie officielle au cours de laquelle il a reçu de la part de Maria Corina Machado la médaille du Nobel, comme s’il s’agissait d’un prix réel. Cette scène bizarre semble tout droit sortie d’un délire de roi shakespearien… Devons-nous prendre au sérieux l’hypothèse que Donald Trump est fou  ?

Cette scène shakespearienne est en effet l’expression d’un délire, ce qui ne signifie pas pour autant que le président américain est cliniquement psychotique, c’est-à-dire fou.

J’ai vu dans cette cérémonie grotesque le franchissement d’une ligne : sachant qu’il n’aura sans doute jamais le prix qu’il convoite, Donald Trump organise une mise en scène : la remise d’un prix qui ne lui est pas destiné et qui est de fait un semblant. Ni lui ni Machado — qui a accepté d’entrer dans ce jeu grotesque — n’ont en réalité transgressé la loi établie par le Comité Nobel, qui prévoit que le titre ne peut en aucun cas être transmis par le lauréat, bien que la médaille puisse être offerte ou vendue. Mais c’est précisément là que quelque chose bascule : par cette mise en scène grotesque et sans éprouver un seul instant la crainte du ridicule, ils font advenir une réalité étrange, parallèle, délirante.

On a donc la confirmation de ce qui constitue l’essence du trumpisme : la puissance du grotesque — et c’est là que réside son danger tout à fait réel.

La vraie question ne devrait donc pas être : « Trump est-il fou ? ou : « De quel type de folie s’agit-il ? » mais plutôt : « Pourquoi les structures politiques, institutionnelles et sociales permettent-elles cette folie ? Pourquoi les institutions américaines et occidentales contribuent-elles à réaliser le délire du président des États-Unis ? »

C’est absolument cela ! Le rapport entre la jouissance et la loi chez Trump est, de ce point de vue, central.

Trump vit dans un monde qu’il fabrique lui-même, un monde qu’il veut identique à son désir de toute puissance et donc de jouissance. Lorsqu’il organise une cérémonie pour se remettre à lui-même un prix Nobel imaginaire, il ne joue pas, il ne plaisante pas : il vit réellement la scène. Trump aime les médailles, le clinquant, les fausses dorures, et il croit que ces signes extérieurs sont l’équivalent d’un vrai titre : il a une passion pour les salles de bal et les signes de la vie monarchique. Il se rêve en roi — de style Louis XIV à Las Vegas — couvert de décorations et de breloques. Le signifiant «  Nobel de la Paix » est une obsession chez lui, alors même qu’il est un brutal faiseur de guerre ayant échappé par terreur au service militaire — quatre reports d’incorporation…

Cela en dit long sur ce qu’il est : il préfère être dupé que de risquer quoi que ce soit et il ne craint pas le ridicule. Là est son délire visible : un délire des grandeurs fondé sur le culte de son ego ; un délire narcissique d’histrion qui devient d’autant plus dangereux que son entourage s’y soumet.

En 2017, il a été qualifié par les meilleurs psychiatres américains de «  mélange de sociopathe, narcissique, sadique, dangereux et incapable de gouverner son pays  »…

L’infantile, chez Trump, fonctionne comme un dispositif de séduction : il désarme, il abaisse le niveau, il transforme la violence politique en spectacle.

Elisabeth Roudinesco

Pourtant, tout se passe comme si la loi ou les institutions aux États-Unis ne pouvaient plus jouer le rôle d’une limite : la puissance militaire, diplomatique et économique de la première puissance mondiale est mise au service des fantasmes d’un homme… 

Oui et c’est cela le plus frappant. Trump dirige son pays comme un dictateur et il est d’ailleurs fasciné par Poutine auquel il s’identifie sans cesse. Mais les structures politiques et institutionnelles des États-Unis restent démocratiques et Trump est tributaire de ce système. Il ne peut donc pas exercer le pouvoir dictatorial dont il rêve, ce qui d’ailleurs l’exaspère : d’où l’histrionisme. Il ne cherche qu’à les abolir ou à les transgresser : il a d’ailleurs tenté un coup d’État le 6 janvier.

Et c’est bien parce qu’il est sans limites qu’il attire la soumission de la part de son entourage.

« La question ne touche pas qu’à Trump, elle est structurelle : pourquoi tout un système accepte-t-il de fonctionner sur le mode du délire narcissique ? » (Image © Evan Vucci)
« Son entourage obéit aux fantasmes de Trump parce qu’il exprime ce que les autres refoulent ou n’osent pas dire, ni même avouer ou penser. » (Image © Evan Vucci)

Est-ce cette dimension infantile qui le rend toujours — et malgré ses excès et la violence réelle de son action politique — presque drôle et séduisant ?

Je pense que oui. Pour ceux qui le soutiennent, il est une sorte de diablotin qui s’autorise n’importe quoi. L’infantile, chez lui, fonctionne comme un dispositif de séduction : il désarme, il abaisse le niveau, il transforme la violence politique en spectacle. On rit, on s’étonne, on est effaré. Et pendant ce temps, l’action réelle, elle, est d’une brutalité extrême. 

C’est là tout le danger. Cette absence de limites se retrouve dans tous les registres : politique, géopolitique, corporel et sexuel. 

Susan B. Glasser, du New Yorker, parle à propos de Trump d’une « forme narcissique d’unilatéralisme » 1

C’est exactement cela. Nous vivons un temps étrange : l’écrasante puissance des États-Unis est mise au service du narcissisme d’un seul homme. Mais, encore une fois, la question ne touche pas qu’à Trump, elle est structurelle : pourquoi tout un système accepte-t-il de fonctionner sur le mode du délire narcissique ?

Quelle est votre explication ?

On peut formuler une hypothèse, mais il faut d’abord répondre à une autre question : pourquoi Trump fascine-t-il autant, y compris chez certains responsables politiques ? Parce que précisément il ose exhiber sa toute-puissance.

Son entourage obéit aux fantasmes de Trump parce qu’il exprime ce que les autres refoulent ou n’osent pas dire, ni même avouer ou penser : il est mal élevé, n’a aucune limite symbolique, il insulte tout le monde, dit des inepties, ment de façon éhontée, fait des plaisanteries grossières (notamment avec les femmes), déraille ou s’agite et ne comprend pas la moindre métaphore : dans son fonctionnement psychique, tout est réduit à une réalité simpliste. Il pense que les frontières doivent être des murs : il a même songé à un mur « transparent » avec le Mexique afin de mieux surveiller l’envahisseur. Il croit que les demandeurs d’asile proviennent d’un vrai asile (psychiatrique) et qu’ils sont des criminels cherchant à le « remplacer » — lui et les Américains dits « de souche ».

Il est complotiste et il alimente le complotisme. Il nourrit la folie potentielle des autres et parle comme un enfant turbulent : « un tel est méchant, un tel est gentil, on travaille bien avec un tel et mal avec un autre. Je vais lui donner une fessée à celui-là qui ne veut pas obéir, etc. »

Chez Donald Trump on a l’impression qu’il n’y a pas d’altérité, pas de loi intériorisée, pas de surmoi opérant. Tout est ramené à une logique binaire et colérique : gagner ou perdre, écraser ou être écrasé. Il est amphigourique, obscène, il autorise une forme de jouissance politique pulsionnelle. Il incarne une souveraineté déjantée.

Il se prend pour un miraculé, sauvé par Dieu. N’oublions pas qu’il échappé deux fois à des morts accidentelles : une fois en ne prenant pas un hélicoptère qu’il devait prendre, une deuxième en échappant de justesse à un attentat.

Que sait-on de ses relations familiales ? 

On sait beaucoup de choses grâce à des documentaires et des déclarations qu’il a faites sur lui-même : homme parfait, n’ayant aucun défaut, se croyant désiré par toutes les femmes — un symptôme de l’érotomanie —, il ne boit pas d’alcool et ne fume pas, redoute la saleté, a des manies alimentaires, croit qu’on peut se préserver du Covid en avalant de l’eau de Javel.

En conséquence de ce qu’il pense être sa propre perfection, il veut mettre son nom partout et laisser une trace à la postérité.

Sa relation à sa mère est problématique. Couverte de bijoux et de vêtements extravagants, elle n’a cessé de vanter ses mérites et l’a préféré aux autres enfants — deux sœurs et deux frères, dont l’aîné est mort d’alcoolisme. Trump a passé son temps à vouloir rivaliser avec son père en termes de fortune accumulée : toujours plus de dollars, des tours et des bâtiments toujours plus hauts, toujours plus de territoires sur ce qu’il appelle son « hémisphère » à propos du Groenland.

Chez Donald Trump on a l’impression qu’il n’y a pas d’altérité, pas de loi intériorisée, pas de surmoi opérant.

Elisabeth Roudinesco

Sa relation avec ses trois femmes l’est tout autant.

Elles se ressemblent : des mannequins blondes, de type slave, parfaitement habillées, sans le moindre défaut, grâce souvent à des chirurgies esthétiques. Il a d’ailleurs créé en 1999 une agence de mannequins et a été propriétaire de concours de beauté entre 1996 et 2015. Il a toujours besoin d’être « accompagné ». Sa première femme, Ivana, athlète et mannequin tchécoslovaque, avec laquelle il aura trois enfants, était bien plus brillante que lui et meilleure femme d’affaires : elle parlait tout le temps. Il l’a littéralement « répudiée » en disant à ses proches qu’il ne « pouvait plus avoir de relations sexuelles avec elle ». Elle est morte défigurée par une chute et le visage ravagée par de multiples injections. 

La deuxième épouse, Marla Maples (dont il a une fille), présentatrice de télévision, reine de beauté et publiciste pour des produits de bien-être, a été « parfaite » pour lui. Le mariage a eu lieu en grande pompe à l’hôtel Plaza de New York au milieu d’un millier d’invités parmi lesquels le pédocriminel Jeffrey Epstein. Avant même le mariage, Trump avait déclaré dans le New York Post du 16 février 1990 : « Le meilleur coup que j’ai jamais eu ». Ils se sont séparés à l’amiable.

Enfin, la troisième, Melania, mannequin d’origine slovène, c’est encore mieux : elle est quasiment mutique. Quant à Ivanka, sosie de sa mère Ivana, elle est à ce point au service de son père qu’il a affirmé publiquement que si elle n’avait pas été sa fille, il serait « sorti avec elle »…

Ces éléments sont lourds de signification. Les femmes ne sont jamais reconnues par Trump comme des sujets, mais comme des objets ou plutôt des fétiches dont il ne peut se passer ; lorsqu’elles deviennent mères, les difficultés sexuelles apparaissent.

Lui-même est maquillé et a les cheveux teints et coiffés de façon à dissimuler sa calvitie. Tout cela est abondamment documenté.

« L’action politique de Trump nous contraint à vivre dans une réalité bien étrange : celle du délire logique du dirigeant le plus puissant de la planète. » (Image © Evan Vucci)
« Trump vit dans un monde qu’il fabrique lui-même, un monde qu’il veut identique à son désir de toute puissance et donc de jouissance. » (Image © Evan Vucci)

Trump sera pourtant confronté à une contradiction : l’aventurisme géopolitique qu’il mène depuis quelques jours avec une intensité particulière implique à terme de se confronter à des limites : en menant des opérations militaires, comme en entrant dans un rapport de force avec le système américain pour le faire basculer vers un autre régime non-démocratique, il s’expose au risque de pertes et d’une défaite…

Comme je l’ai dit, Donald Trump a une peur bleue de la guerre.

Il pense pouvoir la mettre en scène, la concentrer en quelques actes pour l’éviter. C’est pourquoi il parle d’« opérations de police ». Il croit conjurer la violence par des gestes spectaculaires. Mais il est capable aussi d’annoncer n’importe quoi puis de reculer : en Iran par exemple, il a reculé après avoir menacé les islamistes des pires représailles sans la moindre compassion pour les milliers d’insurgés auxquels ils avaient promis un soutien. À ce jeu, Trump ne gagnera pas, et les dégâts peuvent être considérables. Nous sommes face à une hybris effarante désormais visible par le monde entier.

Il faut poser des interdits à Trump.

Elisabeth Roudinesco

Le camp MAGA dénoncerait sans doute votre analyse en vous diagnostiquant un « Trump Derangement Syndrome » 2. Comment répondre ?

C’est un mécanisme classique de projection qui ne trompe personne. Traiter l’autre de fou en utilisant le vocabulaire de la psychiatrie et en l’accusant de la pathologie dont on est soi-même porteur.

C’est une caractéristique des discours autoritaires et dictatoriaux.

Ce qui frappe, c’est l’extension du mot « folie » dans l’espace public au moment même où il a été évacué du savoir psychiatrique et notamment du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux).

L’action politique de Trump nous contraint à vivre dans une réalité bien étrange : celle du délire logique du dirigeant le plus puissant de la planète.

Si l’on suit votre analyse, la question prioritaire face à Trump serait donc celle des limites et du rapport de force : il faut qu’un pouvoir établi et crédible — en Europe ou aux États-Unis — lui intime : « C’est assez. »

Oui, une telle chose est urgente. 

Je crois que l’Europe est bien plus forte que les États-Unis et que leurs dirigeants ne le pensent ; mais encore faut-il avoir le courage de voir ce qui se présente face à nous. Les dirigeants européens semblent continuer à croire qu’on pourrait «  raisonner  » Trump, comme s’il s’agissait d’un interlocuteur classique. C’est une erreur qui nous prive d’une possibilité de sursaut historique.

Au contraire, il faut lui poser des interdits avec force. Et il cédera car il ne cède qu’à la puissance — d’où qu’elle vienne et pas seulement à la puissance militaire, dictatoriale ou financière. Le drame, c’est que beaucoup préfèrent céder au délire de Trump, en le croyant le plus fort plutôt que de devenir responsables de leur destin. 

Sources
  1. Why Donald Trump Wants Greenland (and Everything Else) »,The New Yorker, 8 janvier 2026.
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