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23.01.2026 à 10:00

Histoire parfumée des Alpes-Maritimes

En 2018, l’Unesco inscrivait au patrimoine culturel immatériel de l’humanité les savoir-faire liés au parfum en Pays de Grasse. Cet acte reconnaît une tradition régionale qui déborde le seul secteur de Grasse et s’inscrit dans l’histoire politique, économique et sociale des Alpes-Maritimes, mais aussi de la France. Madison Dubois propose un ouvrage, issu en partie de sa thèse en Histoire du droit, qui revient sur deux siècles au cours desquels l’industrie du parfum a dû faire face aux secousses politiques du XIX e siècle, à la concurrence internationale, à la « révolution industrielle », puis aux transformations engendrées par la mondialisation. Si le travail fait la part belle aux questions juridiques, Madison Dubois aborde, puis restitue avec beaucoup de finesse, à hauteur d’hommes et de femmes, les lignes de force d’une industrie qui a marqué l’identité de la région et de ses habitants.   Nonfiction.fr : Vous avez consacré votre thèse à l’industrie du parfum dans les Alpes-Maritimes. L’un des intérêts de votre travail est de montrer la difficulté de ce domaine à être reconnu sur le plan juridique. Au XIX e siècle, il n’existe guère de législation dans le domaine et on a le sentiment que les pouvoirs publics y voient surtout une ressource fiscale. Pourquoi avez-vous décidé de consacrer votre thèse à ce sujet ? Madison Dubois : Il n’y a pas, ou très peu, de travaux concernant l’histoire juridique de ce secteur. J’ai été intriguée du peu d’intérêt de la part des chercheurs concernant ce domaine alors qu’il engendre, depuis plus de deux siècles, l’un des chiffres d’affaires les plus importants de l’histoire de l’industrie. Quand nos étudiants arrivent en première année de droit, l’une des premières phrases que nous leur disons est « tout est juridique » : ce qui signifie que le droit est dans notre quotidien, en permanence. Alors, constater qu’il n’y a pas d’historiens du droit qui se soient intéressés à la question plus que la durée d’un article m’a laissée perplexe. J’ai voulu comprendre la raison et je l’ai rapidement saisie : la quasi-absence de législation à étudier. C’est un sujet risqué, avec un pourcentage d’échec particulièrement élevé, mais inédit. Je n’avais pas dans l’idée « d’enfoncer des portes ouvertes », et j’ai eu la chance d’avoir un directeur de thèse qui a fait confiance à mon instinct de jeune chercheure. C’est un sujet d’histoire du droit, mais, au regard de la législation actuelle, on comprend rapidement que c’est aussi un sujet d’actualité.   V ous avez écumé de nombreux centres d’archives - départementales, communales, nationales - pour mener à bien ce projet. Comment avez-vous abordé ce travail sur les sources primaires ? La particularité de la recherche en histoire du droit est qu’elle possède sa propre méthodologie qui nécessite d’avoir un peu d’instinct. En premier lieu, il a fallu définir le périmètre de recherche qui était bien plus restrictif. En second lieu, j’ai effectué des recherches d’ouvrages qui traitaient du sujet : cela a été particulièrement rapide car ils étaient d’une très grande rareté, mais cela m’a permis de définir les domaines où il était nécessaire d’approfondir, c’est-à-dire, quasiment tous. La première grosse problématique que j’ai rencontré est que les sources provenant des parfumeurs eux-mêmes traitaient de chimie organique pure. Étant une littéraire « pure souche », j’avais beaucoup de difficultés à comprendre leurs démonstrations ou leurs rapports de réunions. J’ai donc décidé de prendre des cours de physique organique auprès d’un docteur en pharmacie qui a fait preuve d’une très grande patience pour me donner les outils dont j’avais besoin pour comprendre les textes. Cette étape était plus que nécessaire car cela m’a permis de comprendre l’utilité et parfois l’inutilité de certaines lois par rapport à la réalité du travail de parfumeurs. C’est seulement suite à ces étapes que j’ai procédé à une recherche dans les archives tout d’abord au niveau local, commune par commune, au niveau des archives départementales puis au niveau national. Je ne savais jamais à l’avance si j’allais avancer dans les recherches : autant je pouvais trouver de véritables « trésors » en moins d’une heure de lecture de vieux documents, autant je me souviens avoir mis trois mois pour trouver un seul document exploitable parmi les centaines étudiées. La recherche la plus problématique était au niveau des décisions de justice qui sont inexistantes dans le domaine jusqu’en 1975 : malgré la lecture de plusieurs dizaines de recueils de jurisprudences – qui a d’ailleurs déclenché une sévère allergie à la poussière – je n’ai eu que très peu d’éléments exploitables. Mais c’est également représentatif de la mentalité « secrète et discrète » du domaine. J’ai également eu la chance de faire quelques rencontres de personnes qui disposaient d’archives privées et qui m’ont, pour certains, permis de les exploiter. Le plan de ce travail est donc arrivé tardivement, et certaines parties se sont dessinées au fur et à mesure des études et de la confrontation des informations relevés dans les sources primaires.   Vous démarrez votre étude avec la monarchie de Juillet, quand la parfumerie française revient sur le devant de la scène grâce à une nouvelle génération de parfumeurs. L’État reste pourtant à l’écart de cette activité. Pourquoi ? C’est la question que je me posais plusieurs fois par jour et qui est toujours d’actualité. Schématiquement, nous pouvons exposer plusieurs raisons à cela. La première, qui est compréhensible surtout après la Révolution, est purement culturelle : les produits de luxe, dont la parfumerie fait largement partie, est un rappel des modes sous la monarchie absolue où les produits parfumés possédaient une place inégalable. Il aurait été peut-être mal perçu de porter un grand intérêt au secteur durant cette période bien compliquée. La seconde explication est une incompréhension du métier et des méthodes utilisées. En effet, la parfumerie est un monde discret – pour ne pas dire secret – et les patrons d’usines ont entretenu ce mystère par intérêt commercial pendant des siècles. De même, les élus nationaux n’ont, pour la plupart d'entre eux, pas de formation de chimiste. Ils ne comprennent donc pas les problématiques que ces spécialistes peuvent rencontrer. De même, quand un des parfumeurs-élu fait des propositions de lois, il n’est pas souvent écouté car il s’oppose à d’autres impératifs : ainsi les besoins d’une industrie « non vitale » ne passent pas en priorité au niveau national, surtout en grande période d’instabilité économique ou de guerre.   Le développement des activités liées au parfum entraîne une augmentation du nombre de salariés. Vous précisez qu’en 1862, l’industrie de la parfumerie à Grasse occupe 10 hommes et 12 femmes, auxquels s’ajoutent 15 enfants le temps d’un trimestre. Quels sont ici les métiers les plus difficiles et comment les situez-vous dans le monde du travail de la « révolution industrielle » ? I l faut se rendre compte qu’au XIX e siècle, il n’existait aucun dispositif de protection pour les travailleurs. Ce n’est qu’avec le développement de l’hygiénisme industriel, au début du XX e siècle environ pour les parfumeries, que les patrons vont mettre en place quelques dispositions. Mais c’est très long, notamment à cause d'une méconnaissance du danger que l’on peut rencontrer dans les usines. Le métier le plus difficile est sans aucun doute celui de la cueilleuse de matières premières (fleurs, feuilles, tiges, racines…). Il s’agit de rester entre sept et dix heures, pliée en deux, à travailler avec le bout de ses doigts avec une technique de récolte spécifique pour chaque plante afin de ne pas les détériorer. Les heures de travail peuvent commencer avant l’aube, ou se terminer tard dans la soirée. La rémunération est minime, les moments de repos assez rares et les cueilleuses sont remplaçables dans l’heure. Elles sont exposées à de nombreuses maladies professionnelles cutanées et respiratoires, pour la plupart, tardivement reconnues. Et pourtant, leur travail est indispensable. Le second métier le plus difficile est celui de la distillation : occupé uniquement par les hommes, ces derniers travaillent sur de grands alambics, chauffés par feu nu jusqu’au début du XX e siècle. Ils sont également amenés à utiliser des produits particulièrement toxiques. Les risques d’accidents du travail sont très élevés : brûlures par le feu ou les produits toxiques, coupures, lumbago dû aux lourdes charges à porter, chutes, problèmes pulmonaires… Malgré leur rôle indispensable, on constate cependant qu’ils n’avaient pas la reconnaissance qui aurait dû être la leur, et ce au niveau national, dans tous les domaines. Seul le paternalisme caractéristique du chef d’entreprise est remarquable. Pour prendre quelques exemples, les patrons de parfumeries ont mis en place un certain nombre de caisses (de retraite, pour les filles-mères, pour aider les ouvriers à payer leurs logements, pour les accidents du travail…) avant même que le sujet ne soit abordé au niveau national. On relève également l’organisation de fêtes d’entreprises ou de compétitions sportives – ou florales – interentreprises. On observe également la construction de logements ouvriers, le financement de travaux de grandes ampleurs dans les communes, la création d’orphelinats ou d’hôpitaux par exemple qui sont destinés, en premier lieu, aux ouvriers en parfumerie et à leurs familles, et en second lieu aux autres habitants de la cité.  On conclut dès lors que les patrons en parfumerie créent leurs « propres communautés » leur permettant de s’assurer de la bonne santé de leur personnel, et, par conséquent, leur pleine capacité à exercer leur travail.   Vous présentez avec précision et justesse l’adaptabilité des chefs d’entreprise, qui jouissent certes de produits de grande qualité, mais savent aussi adapter leurs techniques pour sublimer leurs produits. Pourriez-vous présenter quelques grands entrepreneurs symboliques de l’industrie du parfum ? Il y en a beaucoup qui méritent d’être cités, le choix est difficile, mais si je dois en sélectionner certains, je dirais George Chiris et Marie Foucard-Niel. En premier lieu, on peut donc citer George Chiris (1872-1953), héritier de la maison de parfumerie Les Établissements Chiris au décès de son père en 1900. Il développe considérablement les usines et les champs de plantes à parfum dans les colonies. Son usine devient la principale fabrique de matière première aromatique d’Europe. Marié à la petite-fille du président Carnot, il forme avec elle une véritable équipe quand il s’agit des œuvres sociales : Madame est à l’origine de dispensaires, de préventorium ou encore d’abris maternels, et Monsieur met en place, à destination de son personnel, des allocations familiales, des congés payés, des pouponnières ou encore un système de retraite pour ses anciens employés et ce, bien avant que l’État ne se saisisse de ces questions. En période de guerre, il redirige sa production vers l’effort de guerre en 14-18 et alimente un réseau de Résistance au sein même de son usine, sous le nez de l’occupant allemand en 39-45. Cet officier de la Légion d’honneur est impliqué politiquement au niveau national et possède de nombreuses récompenses pour son travail en usine : mise en place d’un système d’extraction des matières premières révolutionnaire et l’un des pionniers grassois dans l’utilisation de l’industrie chimique, il est particulièrement respecté par ses pairs et les habitants du département. Quant à Marie Foucard-Niel (1851-1920), elle est à la tête de la Parfumerie Niel au décès de son époux Eugène Foucard, formé par Jean Niel, directeur de la parfumerie et père de Marie. Ses enfants en bas âge ne pouvant pas reprendre la tête de l’établissement, elle a pris la décision de consacrer sa vie à cette affaire pour leur transmettre un héritage familial solide. Elle révolutionne la gestion de l’entreprise en retirant totalement les dépenses personnelles de celles de l’usine et négocie elle-même l’ensemble des contrats : autant ceux avec les compagnies d’assurance ou les banques qu’avec les parfumeurs. Les patrons de parfumerie la respectent et la craignent. Gabriel Guerlain, dans une lettre adressée à l’un des fils de Marie, la considère comme « notre maître à tous » parce qu’elle est « impossible à rouler ». Elle est l’un des exemples de femme-patronne qui possède un rôle primordial dans le développement du secteur, comme souvent dans les grandes dynasties de parfumeurs dans le Pays de Grasse.   1901 apparaît comme une date charnière, puisque l’implication de l’État permet une meilleure protection du produit, mais aussi l’accès à un marché élargi. Est-ce la rencontre entre le savoir-faire local et la volonté étatique qui inaugure « l’âge d’or de la parfumerie française » ? C’est plus compliqué que cela. « L’implication » étatique est entraînée par plusieurs facteurs. Le premier est l’adoption de traités internationaux qui possèdent des textes moins restrictifs quant à la protection des œuvres immatérielles (c’est dans cette catégorie que l’on classe les parfums) que les textes nationaux qui sont souvent inapplicables ou qui se contredisent. Ils ne changent pas radicalement le droit, loin de là, mais facilitent le commerce international, ce qui permet d’augmenter les marchés. La seconde raison est fiscale. En effet, malgré les difficultés pour appréhender cette spécialité, l’État a bien compris l’intérêt de mettre en place une fiscalité sur ce secteur si florissant, surtout dans une période aussi instable économiquement. Le rôle de l’État dans le développement de cet âge d’or est secondaire. On doit cet essor surtout aux avancées technologiques et à l’ambition de l’ensemble des parfumeurs français qui ont eux-mêmes décidé de développer leur propre « système » à l’intérieur même de leurs établissements et de ne plus attendre les avancées législatives.   Vous consacrez des pages passionnantes à la démocratisation de ce qui est un produit de luxe. En quoi la société de consommation bouleverse-t-elle l’industrie de la parfumerie ? Là encore, il faut souligner que la volonté de démocratisation de la parfumerie précède la société de consommation. En effet, c’est dans la dernière moitié du XIX e siècle que les parfumeurs commencent à chercher un moyen de baisser le prix des produits pour élargir leurs marchés. C’est ainsi que l’adoption de la méthode de distillation appelée « extraction par solvants volatils » ou « extraction par hydrocarbures » se généralise dans le Pays de Grasse. Cette méthode, développée par George Chiris et présentée pour la première fois au public par Louis Roure (de la maison Roure-Bertrand ) lors de l’Exposition de Vienne en 1873, révolutionne le secteur et y place les Grassois à la tête. Dans la même idée, c’est à partir de 1901 qu’ils s’intéressent à l’industrie chimique des matières odorantes. Mais ils sont méfiants de ces nouvelles méthodes et ne veulent pas investir massivement dans l’immédiat. C’est effectivement dans les années 20 qu’ils vont assumer pleinement leur investissement et l’utilisation publique de l’industrie chimique. Grâce à cela, leurs créations se multiplient en baissant radicalement les coûts de production, ce qui implique une augmentation des marchés nationaux et internationaux. Mais ils doivent effectivement être à la hauteur des nouvelles exigences de la société de consommation et ne plus se contenter d’une poignée de créations par an, mais de beaucoup plus. Pour cela, ils suivent et anticipent les modes, surfent sur les découvertes scientifiques et archéologiques, mais aussi sur les événements nationaux. Les produits de parfumerie ne sont plus de simples parfums, mais aussi des objets pratiques ou de décoration.
Texte intégral (2936 mots)

En 2018, l’Unesco inscrivait au patrimoine culturel immatériel de l’humanité les savoir-faire liés au parfum en Pays de Grasse. Cet acte reconnaît une tradition régionale qui déborde le seul secteur de Grasse et s’inscrit dans l’histoire politique, économique et sociale des Alpes-Maritimes, mais aussi de la France. Madison Dubois propose un ouvrage, issu en partie de sa thèse en Histoire du droit, qui revient sur deux siècles au cours desquels l’industrie du parfum a dû faire face aux secousses politiques du XIXe siècle, à la concurrence internationale, à la « révolution industrielle », puis aux transformations engendrées par la mondialisation. Si le travail fait la part belle aux questions juridiques, Madison Dubois aborde, puis restitue avec beaucoup de finesse, à hauteur d’hommes et de femmes, les lignes de force d’une industrie qui a marqué l’identité de la région et de ses habitants.

 

Nonfiction.fr : Vous avez consacré votre thèse à l’industrie du parfum dans les Alpes-Maritimes. L’un des intérêts de votre travail est de montrer la difficulté de ce domaine à être reconnu sur le plan juridique. Au XIXe siècle, il n’existe guère de législation dans le domaine et on a le sentiment que les pouvoirs publics y voient surtout une ressource fiscale. Pourquoi avez-vous décidé de consacrer votre thèse à ce sujet ?

Madison Dubois : Il n’y a pas, ou très peu, de travaux concernant l’histoire juridique de ce secteur. J’ai été intriguée du peu d’intérêt de la part des chercheurs concernant ce domaine alors qu’il engendre, depuis plus de deux siècles, l’un des chiffres d’affaires les plus importants de l’histoire de l’industrie. Quand nos étudiants arrivent en première année de droit, l’une des premières phrases que nous leur disons est « tout est juridique » : ce qui signifie que le droit est dans notre quotidien, en permanence. Alors, constater qu’il n’y a pas d’historiens du droit qui se soient intéressés à la question plus que la durée d’un article m’a laissée perplexe. J’ai voulu comprendre la raison et je l’ai rapidement saisie : la quasi-absence de législation à étudier. C’est un sujet risqué, avec un pourcentage d’échec particulièrement élevé, mais inédit. Je n’avais pas dans l’idée « d’enfoncer des portes ouvertes », et j’ai eu la chance d’avoir un directeur de thèse qui a fait confiance à mon instinct de jeune chercheure. C’est un sujet d’histoire du droit, mais, au regard de la législation actuelle, on comprend rapidement que c’est aussi un sujet d’actualité.

 

Vous avez écumé de nombreux centres d’archives - départementales, communales, nationales - pour mener à bien ce projet. Comment avez-vous abordé ce travail sur les sources primaires ?

La particularité de la recherche en histoire du droit est qu’elle possède sa propre méthodologie qui nécessite d’avoir un peu d’instinct. En premier lieu, il a fallu définir le périmètre de recherche qui était bien plus restrictif. En second lieu, j’ai effectué des recherches d’ouvrages qui traitaient du sujet : cela a été particulièrement rapide car ils étaient d’une très grande rareté, mais cela m’a permis de définir les domaines où il était nécessaire d’approfondir, c’est-à-dire, quasiment tous. La première grosse problématique que j’ai rencontré est que les sources provenant des parfumeurs eux-mêmes traitaient de chimie organique pure. Étant une littéraire « pure souche », j’avais beaucoup de difficultés à comprendre leurs démonstrations ou leurs rapports de réunions. J’ai donc décidé de prendre des cours de physique organique auprès d’un docteur en pharmacie qui a fait preuve d’une très grande patience pour me donner les outils dont j’avais besoin pour comprendre les textes. Cette étape était plus que nécessaire car cela m’a permis de comprendre l’utilité et parfois l’inutilité de certaines lois par rapport à la réalité du travail de parfumeurs.

C’est seulement suite à ces étapes que j’ai procédé à une recherche dans les archives tout d’abord au niveau local, commune par commune, au niveau des archives départementales puis au niveau national. Je ne savais jamais à l’avance si j’allais avancer dans les recherches : autant je pouvais trouver de véritables « trésors » en moins d’une heure de lecture de vieux documents, autant je me souviens avoir mis trois mois pour trouver un seul document exploitable parmi les centaines étudiées. La recherche la plus problématique était au niveau des décisions de justice qui sont inexistantes dans le domaine jusqu’en 1975 : malgré la lecture de plusieurs dizaines de recueils de jurisprudences – qui a d’ailleurs déclenché une sévère allergie à la poussière – je n’ai eu que très peu d’éléments exploitables. Mais c’est également représentatif de la mentalité « secrète et discrète » du domaine. J’ai également eu la chance de faire quelques rencontres de personnes qui disposaient d’archives privées et qui m’ont, pour certains, permis de les exploiter. Le plan de ce travail est donc arrivé tardivement, et certaines parties se sont dessinées au fur et à mesure des études et de la confrontation des informations relevés dans les sources primaires.

 

Vous démarrez votre étude avec la monarchie de Juillet, quand la parfumerie française revient sur le devant de la scène grâce à une nouvelle génération de parfumeurs. L’État reste pourtant à l’écart de cette activité. Pourquoi ?

C’est la question que je me posais plusieurs fois par jour et qui est toujours d’actualité. Schématiquement, nous pouvons exposer plusieurs raisons à cela. La première, qui est compréhensible surtout après la Révolution, est purement culturelle : les produits de luxe, dont la parfumerie fait largement partie, est un rappel des modes sous la monarchie absolue où les produits parfumés possédaient une place inégalable. Il aurait été peut-être mal perçu de porter un grand intérêt au secteur durant cette période bien compliquée. La seconde explication est une incompréhension du métier et des méthodes utilisées.

En effet, la parfumerie est un monde discret – pour ne pas dire secret – et les patrons d’usines ont entretenu ce mystère par intérêt commercial pendant des siècles. De même, les élus nationaux n’ont, pour la plupart d'entre eux, pas de formation de chimiste. Ils ne comprennent donc pas les problématiques que ces spécialistes peuvent rencontrer. De même, quand un des parfumeurs-élu fait des propositions de lois, il n’est pas souvent écouté car il s’oppose à d’autres impératifs : ainsi les besoins d’une industrie « non vitale » ne passent pas en priorité au niveau national, surtout en grande période d’instabilité économique ou de guerre.

 

Le développement des activités liées au parfum entraîne une augmentation du nombre de salariés. Vous précisez qu’en 1862, l’industrie de la parfumerie à Grasse occupe 10 hommes et 12 femmes, auxquels s’ajoutent 15 enfants le temps d’un trimestre. Quels sont ici les métiers les plus difficiles et comment les situez-vous dans le monde du travail de la « révolution industrielle » ?

Il faut se rendre compte qu’au XIXe siècle, il n’existait aucun dispositif de protection pour les travailleurs. Ce n’est qu’avec le développement de l’hygiénisme industriel, au début du XXe siècle environ pour les parfumeries, que les patrons vont mettre en place quelques dispositions. Mais c’est très long, notamment à cause d'une méconnaissance du danger que l’on peut rencontrer dans les usines. Le métier le plus difficile est sans aucun doute celui de la cueilleuse de matières premières (fleurs, feuilles, tiges, racines…). Il s’agit de rester entre sept et dix heures, pliée en deux, à travailler avec le bout de ses doigts avec une technique de récolte spécifique pour chaque plante afin de ne pas les détériorer. Les heures de travail peuvent commencer avant l’aube, ou se terminer tard dans la soirée. La rémunération est minime, les moments de repos assez rares et les cueilleuses sont remplaçables dans l’heure. Elles sont exposées à de nombreuses maladies professionnelles cutanées et respiratoires, pour la plupart, tardivement reconnues. Et pourtant, leur travail est indispensable.

Le second métier le plus difficile est celui de la distillation : occupé uniquement par les hommes, ces derniers travaillent sur de grands alambics, chauffés par feu nu jusqu’au début du XXe siècle. Ils sont également amenés à utiliser des produits particulièrement toxiques. Les risques d’accidents du travail sont très élevés : brûlures par le feu ou les produits toxiques, coupures, lumbago dû aux lourdes charges à porter, chutes, problèmes pulmonaires…

Malgré leur rôle indispensable, on constate cependant qu’ils n’avaient pas la reconnaissance qui aurait dû être la leur, et ce au niveau national, dans tous les domaines. Seul le paternalisme caractéristique du chef d’entreprise est remarquable. Pour prendre quelques exemples, les patrons de parfumeries ont mis en place un certain nombre de caisses (de retraite, pour les filles-mères, pour aider les ouvriers à payer leurs logements, pour les accidents du travail…) avant même que le sujet ne soit abordé au niveau national. On relève également l’organisation de fêtes d’entreprises ou de compétitions sportives – ou florales – interentreprises. On observe également la construction de logements ouvriers, le financement de travaux de grandes ampleurs dans les communes, la création d’orphelinats ou d’hôpitaux par exemple qui sont destinés, en premier lieu, aux ouvriers en parfumerie et à leurs familles, et en second lieu aux autres habitants de la cité.  On conclut dès lors que les patrons en parfumerie créent leurs « propres communautés » leur permettant de s’assurer de la bonne santé de leur personnel, et, par conséquent, leur pleine capacité à exercer leur travail.

 

Vous présentez avec précision et justesse l’adaptabilité des chefs d’entreprise, qui jouissent certes de produits de grande qualité, mais savent aussi adapter leurs techniques pour sublimer leurs produits. Pourriez-vous présenter quelques grands entrepreneurs symboliques de l’industrie du parfum ?

Il y en a beaucoup qui méritent d’être cités, le choix est difficile, mais si je dois en sélectionner certains, je dirais George Chiris et Marie Foucard-Niel.

En premier lieu, on peut donc citer George Chiris (1872-1953), héritier de la maison de parfumerie Les Établissements Chiris au décès de son père en 1900. Il développe considérablement les usines et les champs de plantes à parfum dans les colonies. Son usine devient la principale fabrique de matière première aromatique d’Europe. Marié à la petite-fille du président Carnot, il forme avec elle une véritable équipe quand il s’agit des œuvres sociales : Madame est à l’origine de dispensaires, de préventorium ou encore d’abris maternels, et Monsieur met en place, à destination de son personnel, des allocations familiales, des congés payés, des pouponnières ou encore un système de retraite pour ses anciens employés et ce, bien avant que l’État ne se saisisse de ces questions. En période de guerre, il redirige sa production vers l’effort de guerre en 14-18 et alimente un réseau de Résistance au sein même de son usine, sous le nez de l’occupant allemand en 39-45. Cet officier de la Légion d’honneur est impliqué politiquement au niveau national et possède de nombreuses récompenses pour son travail en usine : mise en place d’un système d’extraction des matières premières révolutionnaire et l’un des pionniers grassois dans l’utilisation de l’industrie chimique, il est particulièrement respecté par ses pairs et les habitants du département.

Quant à Marie Foucard-Niel (1851-1920), elle est à la tête de la Parfumerie Niel au décès de son époux Eugène Foucard, formé par Jean Niel, directeur de la parfumerie et père de Marie. Ses enfants en bas âge ne pouvant pas reprendre la tête de l’établissement, elle a pris la décision de consacrer sa vie à cette affaire pour leur transmettre un héritage familial solide. Elle révolutionne la gestion de l’entreprise en retirant totalement les dépenses personnelles de celles de l’usine et négocie elle-même l’ensemble des contrats : autant ceux avec les compagnies d’assurance ou les banques qu’avec les parfumeurs. Les patrons de parfumerie la respectent et la craignent. Gabriel Guerlain, dans une lettre adressée à l’un des fils de Marie, la considère comme « notre maître à tous » parce qu’elle est « impossible à rouler ». Elle est l’un des exemples de femme-patronne qui possède un rôle primordial dans le développement du secteur, comme souvent dans les grandes dynasties de parfumeurs dans le Pays de Grasse.

 

1901 apparaît comme une date charnière, puisque l’implication de l’État permet une meilleure protection du produit, mais aussi l’accès à un marché élargi. Est-ce la rencontre entre le savoir-faire local et la volonté étatique qui inaugure « l’âge d’or de la parfumerie française » ?

C’est plus compliqué que cela. « L’implication » étatique est entraînée par plusieurs facteurs. Le premier est l’adoption de traités internationaux qui possèdent des textes moins restrictifs quant à la protection des œuvres immatérielles (c’est dans cette catégorie que l’on classe les parfums) que les textes nationaux qui sont souvent inapplicables ou qui se contredisent. Ils ne changent pas radicalement le droit, loin de là, mais facilitent le commerce international, ce qui permet d’augmenter les marchés. La seconde raison est fiscale. En effet, malgré les difficultés pour appréhender cette spécialité, l’État a bien compris l’intérêt de mettre en place une fiscalité sur ce secteur si florissant, surtout dans une période aussi instable économiquement. Le rôle de l’État dans le développement de cet âge d’or est secondaire. On doit cet essor surtout aux avancées technologiques et à l’ambition de l’ensemble des parfumeurs français qui ont eux-mêmes décidé de développer leur propre « système » à l’intérieur même de leurs établissements et de ne plus attendre les avancées législatives.

 

Vous consacrez des pages passionnantes à la démocratisation de ce qui est un produit de luxe. En quoi la société de consommation bouleverse-t-elle l’industrie de la parfumerie ?

Là encore, il faut souligner que la volonté de démocratisation de la parfumerie précède la société de consommation. En effet, c’est dans la dernière moitié du XIXe siècle que les parfumeurs commencent à chercher un moyen de baisser le prix des produits pour élargir leurs marchés. C’est ainsi que l’adoption de la méthode de distillation appelée « extraction par solvants volatils » ou « extraction par hydrocarbures » se généralise dans le Pays de Grasse. Cette méthode, développée par George Chiris et présentée pour la première fois au public par Louis Roure (de la maison Roure-Bertrand) lors de l’Exposition de Vienne en 1873, révolutionne le secteur et y place les Grassois à la tête.

Dans la même idée, c’est à partir de 1901 qu’ils s’intéressent à l’industrie chimique des matières odorantes. Mais ils sont méfiants de ces nouvelles méthodes et ne veulent pas investir massivement dans l’immédiat. C’est effectivement dans les années 20 qu’ils vont assumer pleinement leur investissement et l’utilisation publique de l’industrie chimique. Grâce à cela, leurs créations se multiplient en baissant radicalement les coûts de production, ce qui implique une augmentation des marchés nationaux et internationaux. Mais ils doivent effectivement être à la hauteur des nouvelles exigences de la société de consommation et ne plus se contenter d’une poignée de créations par an, mais de beaucoup plus. Pour cela, ils suivent et anticipent les modes, surfent sur les découvertes scientifiques et archéologiques, mais aussi sur les événements nationaux. Les produits de parfumerie ne sont plus de simples parfums, mais aussi des objets pratiques ou de décoration.

20.01.2026 à 09:00

De l’échec scolaire au CNRS : la sociologie engagée de Marwan Mohammed

Incité à présenter ses travaux de recherche et son parcours à l’occasion de son habilitation à diriger des recherches, Marwan Mohammed en a fait un livre de 250 pages, C’était pas gagné ! De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada (Seuil, 2026). Il y raconte comment, après un parcours marqué par l’échec scolaire, mais grâce à un rattrapage par l’éducation populaire, il a pu reprendre des études de sociologie, jusqu’à un doctorat puis son recrutement au CNRS. Resté proche des siens et engagé à leurs côtés, il a développé ses recherches en lien étroit avec ses propres expériences, avec le souci d’être utile socialement, tout en faisant œuvre scientifique, quitte à accepter de prendre des risques. Le football, sport collectif qui occupe une place centrale dans sa vie, traverse d’ailleurs l’ouvrage sous la forme de métaphores à la fois éclairantes et bienvenues. Nonfiction : Pourriez-vous expliquer, pour commencer, comment vous avez élu vos domaines de recherche successifs ? Marwan Mohammed : Si je reprends la liste des sujets que j’ai choisi d’aborder dans des dossiers, des mémoires puis ma thèse, les résonnances biographiques apparaissent clairement : le football, l’immigration marocaine, la ségrégation urbaine, puis les bandes de jeunes, le racisme et, plus récemment, la délinquance la plus organisée. Concernant les phénomènes de délinquance, en particulier dans leurs formes populaires, les questionnements proviennent largement de mes expériences de quartier ou de mon engagement comme acteur de l’éducation populaire. S’agissant de l’islamophobie, il existait un décalage – voire un gouffre – entre son ampleur dans la société, sa place dans le débat public et le quasi-silence des sciences sociales. Enfin, mes travaux sur les formes organisées et rémunératrices de la délinquance prolongent ceux que j’ai menés auparavant sur des formes plus primaires et spontanées, et répondent également à des demandes d’éclairages d’ordre plus institutionnel. Pourriez-vous dire un mot de la manière dont vous concevez votre engagement de sociologue ? C’est un vieux constat de sociologie politique : le fait de s’engager découle d’un processus de socialisation morale et politique ou, dans certains cas, de ruptures biographiques. J’explique dans ce livre que le rapport à l’entraide, au souci de l’autre et à l’intérêt général, tout comme ma conscience du racisme et des inégalités, viennent de loin. Cette socialisation morale au long cours, tout comme certaines expériences marquantes lorsque je m’installe en cité à partir de mes 13-14 ans, forge mon rapport à l’engagement, qu’il s’agisse d’entraide informelle de proximité ou de justice sociale dans un cadre associatif. Devenir sociologue consiste alors à prolonger cette trajectoire morale et politique sous de nouvelles formes et avec de nouveaux outils : par l’engagement intellectuel classique, sous forme de textes, de tribunes orales ou écrites ; par l’écriture d’un documentaire comme La Tentation de l’émeute , diffusée en 2010 sur Arte ; comme allié et complice d’organisations de terrain œuvrant pour l’égalité ; et enfin en faisant vivre ce que je nomme la « sociologie populaire », c’est-à-dire l’articulation entre sociologie et éducation populaire. Il s’agit de faire circuler les savoirs issus de mes recherches sur la délinquance ou le racisme auprès d’acteurs en prise directe avec la réalité : associations, services de l’État ou des collectivités, personnes détenues ou encore collectifs citoyens plus informels. Peut-être pourriez-vous préciser ici l’usage qui a pu en être fait par différents acteurs ? Je mène tellement d’interventions ou de conférence en dehors du champ académique qu’il m’est difficile de mesurer précisément comment ces analyses infusent dans les esprits, dans l’action ou dans les trajectoires individuelles. L’effet est forcément modeste. De manière plus concrète, de nombreux professionnels de terrain m’ont expliqué que le fait de mieux comprendre certaines réalités difficiles leur permettait de réduire leurs angoisses, de mieux maîtriser leur environnement et de repenser leur action. Certaines collectivités se sont également appuyées sur mes conférences consacrées aux rivalités de quartier pour élaborer des stratégies d’intervention inédites. Il y a aussi des expériences qui me touchent autrement : ce militant associatif, très engagé dans son quartier, qui a repris ses études après notre rencontre, après avoir découvert le niveau scolaire catastrophique dont je partais au début de ma « remontada » ; ou encore cette femme détenue qui a courageusement obtenu son DAEU avant de s’inscrire en… sociologie, et qui a tenu à me le dire lors d’une conférence que j’ai donnée il y a quelques mois en maison d'arrêt. D’ailleurs, elle a aujourd’hui besoin d’ouvrages, notamment les classiques, pour espérer se former dans des conditions acceptables. Votre travail sur l’islamophobie vous a exposé à quelques mauvais traitements de la part de journalistes et/ou de collègues, qui ont pu faire écho à d’autres assignations ou suspicions plus ou moins désagréables. Pourriez-vous en dire un mot et de l’attitude que vous avez choisi d’adopter vis-à-vis de celles-ci ? Globalement, j’ai toujours considéré que ces pratiques de disqualification faisaient partie de l’objet de recherche lui-même, ce qui ne m’empêche pas de les mépriser. Ma réponse, parfois menée de concert avec Abdellali Hajjat, mon co-auteur et collègue, dépendait du locuteur et du contexte : le plus souvent, du mépris et de l’ignorance ; parfois des réponses argumentées, par écrit ou dans la presse ; et, dans un cas, une plainte pour injure publique gagnée en première instance, à titre d’avertissement plus large contre un homme de pouvoir et de réseau. Mais, globalement, j’ai choisi la distance. Au fond, je trouve tous les promoteurs et les relais de ce complotisme islamophobe profondément pathétiques. Ce qui me frappe dans cet attachement quasi pathologique à l’islamophobie, c’est qu’en tant que principale forme de racisme aujourd’hui légitimée au sein des élites et du pouvoir, elle me semble constituer un moyen désespéré de maintenir la croyance en leur propre supériorité. J’ai donc le sentiment de me gaspiller, et de dégrader mon travail, en leur accordant de l’intérêt, du temps ou de l’énergie. Cela étant, je comprends et respecte pleinement celles et ceux qui choisissent de répondre, de déconstruire et de riposter politiquement : c’est nécessaire. Enfin, vos recherches sur les carrières criminelles vous ont conduit à négocier des accès très particuliers au « terrain ». Pourriez-vous également en dire un mot ? Et peut-être préciser quelque peu leur objet ? Je travaille depuis 10 ans sur les sphères intermédiaires et supérieures de la criminalité. Il s’agit d’abord de mener une sociologie des trafics illicites de drogue en observant les différentes échelles auxquelles ils se déploient. Plus récemment, j’ai engagé, avec de nombreuses collègues, deux terrains de recherche sur les trafics de drogue et les violences létales qui en découlent à Marseille, avec un volet spécifique consacré aux mineurs impliqués dans ces économies. Ces recherches sont financées par la MILDECA et le ministère de la Justice, qui constituent deux soutiens importants de la recherche. L’objectif est de travailler à partir de dossiers et d’interroger l’ensemble des acteurs concernés : trafiquants, qu’ils soient détenus ou non, policiers, magistrats, services pénitentiaires, etc. Le contexte est complexe, difficile à appréhender et à négocier. Il s’agit donc de mener ce projet à bien avec sérénité, afin de comprendre le panorama global de la criminalité marseillaise et ses évolutions. Je ne peux pas en dire davantage à ce stade.   A lire également, du même auteur, sur Nonfiction :  un  entretien à propos de son ouvrage Y a embrouille. Sociologie des rivalités de quartier (Stock, 2023)
Texte intégral (1448 mots)

Incité à présenter ses travaux de recherche et son parcours à l’occasion de son habilitation à diriger des recherches, Marwan Mohammed en a fait un livre de 250 pages, C’était pas gagné ! De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada (Seuil, 2026). Il y raconte comment, après un parcours marqué par l’échec scolaire, mais grâce à un rattrapage par l’éducation populaire, il a pu reprendre des études de sociologie, jusqu’à un doctorat puis son recrutement au CNRS.

Resté proche des siens et engagé à leurs côtés, il a développé ses recherches en lien étroit avec ses propres expériences, avec le souci d’être utile socialement, tout en faisant œuvre scientifique, quitte à accepter de prendre des risques. Le football, sport collectif qui occupe une place centrale dans sa vie, traverse d’ailleurs l’ouvrage sous la forme de métaphores à la fois éclairantes et bienvenues.

Nonfiction : Pourriez-vous expliquer, pour commencer, comment vous avez élu vos domaines de recherche successifs ?

Marwan Mohammed : Si je reprends la liste des sujets que j’ai choisi d’aborder dans des dossiers, des mémoires puis ma thèse, les résonnances biographiques apparaissent clairement : le football, l’immigration marocaine, la ségrégation urbaine, puis les bandes de jeunes, le racisme et, plus récemment, la délinquance la plus organisée. Concernant les phénomènes de délinquance, en particulier dans leurs formes populaires, les questionnements proviennent largement de mes expériences de quartier ou de mon engagement comme acteur de l’éducation populaire.

S’agissant de l’islamophobie, il existait un décalage – voire un gouffre – entre son ampleur dans la société, sa place dans le débat public et le quasi-silence des sciences sociales. Enfin, mes travaux sur les formes organisées et rémunératrices de la délinquance prolongent ceux que j’ai menés auparavant sur des formes plus primaires et spontanées, et répondent également à des demandes d’éclairages d’ordre plus institutionnel.

Pourriez-vous dire un mot de la manière dont vous concevez votre engagement de sociologue ?

C’est un vieux constat de sociologie politique : le fait de s’engager découle d’un processus de socialisation morale et politique ou, dans certains cas, de ruptures biographiques. J’explique dans ce livre que le rapport à l’entraide, au souci de l’autre et à l’intérêt général, tout comme ma conscience du racisme et des inégalités, viennent de loin. Cette socialisation morale au long cours, tout comme certaines expériences marquantes lorsque je m’installe en cité à partir de mes 13-14 ans, forge mon rapport à l’engagement, qu’il s’agisse d’entraide informelle de proximité ou de justice sociale dans un cadre associatif.

Devenir sociologue consiste alors à prolonger cette trajectoire morale et politique sous de nouvelles formes et avec de nouveaux outils : par l’engagement intellectuel classique, sous forme de textes, de tribunes orales ou écrites ; par l’écriture d’un documentaire comme La Tentation de l’émeute, diffusée en 2010 sur Arte ; comme allié et complice d’organisations de terrain œuvrant pour l’égalité ; et enfin en faisant vivre ce que je nomme la « sociologie populaire », c’est-à-dire l’articulation entre sociologie et éducation populaire. Il s’agit de faire circuler les savoirs issus de mes recherches sur la délinquance ou le racisme auprès d’acteurs en prise directe avec la réalité : associations, services de l’État ou des collectivités, personnes détenues ou encore collectifs citoyens plus informels.

Peut-être pourriez-vous préciser ici l’usage qui a pu en être fait par différents acteurs ?

Je mène tellement d’interventions ou de conférence en dehors du champ académique qu’il m’est difficile de mesurer précisément comment ces analyses infusent dans les esprits, dans l’action ou dans les trajectoires individuelles. L’effet est forcément modeste. De manière plus concrète, de nombreux professionnels de terrain m’ont expliqué que le fait de mieux comprendre certaines réalités difficiles leur permettait de réduire leurs angoisses, de mieux maîtriser leur environnement et de repenser leur action. Certaines collectivités se sont également appuyées sur mes conférences consacrées aux rivalités de quartier pour élaborer des stratégies d’intervention inédites.

Il y a aussi des expériences qui me touchent autrement : ce militant associatif, très engagé dans son quartier, qui a repris ses études après notre rencontre, après avoir découvert le niveau scolaire catastrophique dont je partais au début de ma « remontada » ; ou encore cette femme détenue qui a courageusement obtenu son DAEU avant de s’inscrire en… sociologie, et qui a tenu à me le dire lors d’une conférence que j’ai donnée il y a quelques mois en maison d'arrêt. D’ailleurs, elle a aujourd’hui besoin d’ouvrages, notamment les classiques, pour espérer se former dans des conditions acceptables.

Votre travail sur l’islamophobie vous a exposé à quelques mauvais traitements de la part de journalistes et/ou de collègues, qui ont pu faire écho à d’autres assignations ou suspicions plus ou moins désagréables. Pourriez-vous en dire un mot et de l’attitude que vous avez choisi d’adopter vis-à-vis de celles-ci ?

Globalement, j’ai toujours considéré que ces pratiques de disqualification faisaient partie de l’objet de recherche lui-même, ce qui ne m’empêche pas de les mépriser. Ma réponse, parfois menée de concert avec Abdellali Hajjat, mon co-auteur et collègue, dépendait du locuteur et du contexte : le plus souvent, du mépris et de l’ignorance ; parfois des réponses argumentées, par écrit ou dans la presse ; et, dans un cas, une plainte pour injure publique gagnée en première instance, à titre d’avertissement plus large contre un homme de pouvoir et de réseau. Mais, globalement, j’ai choisi la distance. Au fond, je trouve tous les promoteurs et les relais de ce complotisme islamophobe profondément pathétiques. Ce qui me frappe dans cet attachement quasi pathologique à l’islamophobie, c’est qu’en tant que principale forme de racisme aujourd’hui légitimée au sein des élites et du pouvoir, elle me semble constituer un moyen désespéré de maintenir la croyance en leur propre supériorité. J’ai donc le sentiment de me gaspiller, et de dégrader mon travail, en leur accordant de l’intérêt, du temps ou de l’énergie. Cela étant, je comprends et respecte pleinement celles et ceux qui choisissent de répondre, de déconstruire et de riposter politiquement : c’est nécessaire.

Enfin, vos recherches sur les carrières criminelles vous ont conduit à négocier des accès très particuliers au « terrain ». Pourriez-vous également en dire un mot ? Et peut-être préciser quelque peu leur objet ?

Je travaille depuis 10 ans sur les sphères intermédiaires et supérieures de la criminalité. Il s’agit d’abord de mener une sociologie des trafics illicites de drogue en observant les différentes échelles auxquelles ils se déploient. Plus récemment, j’ai engagé, avec de nombreuses collègues, deux terrains de recherche sur les trafics de drogue et les violences létales qui en découlent à Marseille, avec un volet spécifique consacré aux mineurs impliqués dans ces économies.

Ces recherches sont financées par la MILDECA et le ministère de la Justice, qui constituent deux soutiens importants de la recherche. L’objectif est de travailler à partir de dossiers et d’interroger l’ensemble des acteurs concernés : trafiquants, qu’ils soient détenus ou non, policiers, magistrats, services pénitentiaires, etc. Le contexte est complexe, difficile à appréhender et à négocier. Il s’agit donc de mener ce projet à bien avec sérénité, afin de comprendre le panorama global de la criminalité marseillaise et ses évolutions. Je ne peux pas en dire davantage à ce stade.

 

A lire également, du même auteur, sur Nonfiction : un entretien à propos de son ouvrage Y a embrouille. Sociologie des rivalités de quartier (Stock, 2023)

18.01.2026 à 09:00

Siegfried à l’Opéra Bastille : l’épreuve du feu et de la lumière

Il faut accepter la durée comme on accepte la nuit : lentement, avec abandon. Siegfried , troisième journée du Ring de Richard Wagner, ne se traverse pas, il se consent. À l’Opéra Bastille, cette nouvelle production s’impose moins comme un spectacle que comme une expérience de temps, de souffle et de métamorphose. Dès les premières mesures, l’orchestre fait entendre non un monde en gestation, mais un monde déjà fatigué de lui-même. Sous la direction musicale de Pablo Heras-Casado, ample et rigoureuse, la pâte orchestrale wagnérienne respire, gronde, s’éclaire. Les bois murmurent la forêt, les cuivres annoncent l’irréversible, et la musique, toujours, précède le sens. Elle le devance comme une fatalité. La mise en scène de Calixto Bieito refuse toute tentation décorative. Le mythe n’est pas illustré : il est disséqué. Le forgeron Mime (Gerhard Siegel) n’est plus seulement grotesque, il est pathétique ; le dragon Fafner (Mika Kares), moins monstre que survivance d’un monde épuisé ; et le Wanderer (Paul Carey Jones), Wotan déchu, apparaît comme une figure crépusculaire, témoin impuissant de l’histoire qu’il a lui-même déclenchée. Ce Ring n’est pas une fresque héroïque : c’est une tragédie de la transmission manquée. Au centre, Siegfried. Le ténor (Andreas Schager), impressionnant d’endurance, campe un héros sans majesté, presque sans conscience. Enfant prolongé, être brut, il ignore la peur comme il ignore l’héritage. Cette innocence, Wagner la célèbre autant qu’il la condamne. Car Siegfried avance sans mémoire, et c’est précisément ce qui le rend dangereux. La scène de la forge, saisissante de tension physique et sonore, devient un rite de passage brutal, où l’énergie vitale l’emporte sur toute sagesse. Le deuxième acte, souvent redouté pour sa longueur, est ici l’un des plus réussis. La forêt, loin d’être enchantée, est un espace : lieu de solitude, de murmure intérieur. Le chant de l’oiseau, d’une pureté presque irréelle, ouvre une brèche poétique dans ce monde d’ombres. Rare instant de grâce suspendue. Mais c’est le troisième acte qui bouleverse. La confrontation entre Wotan et Erda (Marie-Nicole Lemieux), dépouillée, presque immobile, atteint une intensité tragique rare. Le monde des dieux abdique. Et lorsque Brünnhilde (Tamara Wilson) s’éveille enfin, la musique, longtemps contenue, s’embrase. Le duo final, d’une sensualité rayonnante, ne célèbre pas seulement l’amour : il affirme, dans un dernier éclat, la foi wagnérienne en une humanité encore possible — fragile, certes, mais ardente. On sort de Siegfried éprouvé, parfois dérouté, mais profondément marqué. Ce n’est pas un opéra qui flatte. C’est une œuvre qui exige — du temps, de l’écoute, de l’abandon. En cela, cette production honore pleinement Wagner : elle rappelle que le mythe n’est pas un refuge mais un miroir tendu à notre propre modernité.
Texte intégral (545 mots)

Il faut accepter la durée comme on accepte la nuit : lentement, avec abandon. Siegfried, troisième journée du Ring de Richard Wagner, ne se traverse pas, il se consent. À l’Opéra Bastille, cette nouvelle production s’impose moins comme un spectacle que comme une expérience de temps, de souffle et de métamorphose.

Dès les premières mesures, l’orchestre fait entendre non un monde en gestation, mais un monde déjà fatigué de lui-même. Sous la direction musicale de Pablo Heras-Casado, ample et rigoureuse, la pâte orchestrale wagnérienne respire, gronde, s’éclaire. Les bois murmurent la forêt, les cuivres annoncent l’irréversible, et la musique, toujours, précède le sens. Elle le devance comme une fatalité.

La mise en scène de Calixto Bieito refuse toute tentation décorative. Le mythe n’est pas illustré : il est disséqué. Le forgeron Mime (Gerhard Siegel) n’est plus seulement grotesque, il est pathétique ; le dragon Fafner (Mika Kares), moins monstre que survivance d’un monde épuisé ; et le Wanderer (Paul Carey Jones), Wotan déchu, apparaît comme une figure crépusculaire, témoin impuissant de l’histoire qu’il a lui-même déclenchée. Ce Ring n’est pas une fresque héroïque : c’est une tragédie de la transmission manquée.

Au centre, Siegfried. Le ténor (Andreas Schager), impressionnant d’endurance, campe un héros sans majesté, presque sans conscience. Enfant prolongé, être brut, il ignore la peur comme il ignore l’héritage. Cette innocence, Wagner la célèbre autant qu’il la condamne. Car Siegfried avance sans mémoire, et c’est précisément ce qui le rend dangereux. La scène de la forge, saisissante de tension physique et sonore, devient un rite de passage brutal, où l’énergie vitale l’emporte sur toute sagesse.

Le deuxième acte, souvent redouté pour sa longueur, est ici l’un des plus réussis. La forêt, loin d’être enchantée, est un espace : lieu de solitude, de murmure intérieur. Le chant de l’oiseau, d’une pureté presque irréelle, ouvre une brèche poétique dans ce monde d’ombres. Rare instant de grâce suspendue.

Mais c’est le troisième acte qui bouleverse. La confrontation entre Wotan et Erda (Marie-Nicole Lemieux), dépouillée, presque immobile, atteint une intensité tragique rare. Le monde des dieux abdique. Et lorsque Brünnhilde (Tamara Wilson) s’éveille enfin, la musique, longtemps contenue, s’embrase. Le duo final, d’une sensualité rayonnante, ne célèbre pas seulement l’amour : il affirme, dans un dernier éclat, la foi wagnérienne en une humanité encore possible — fragile, certes, mais ardente.

On sort de Siegfried éprouvé, parfois dérouté, mais profondément marqué. Ce n’est pas un opéra qui flatte. C’est une œuvre qui exige — du temps, de l’écoute, de l’abandon. En cela, cette production honore pleinement Wagner : elle rappelle que le mythe n’est pas un refuge mais un miroir tendu à notre propre modernité.

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