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20.01.2026 à 09:00

De l’échec scolaire au CNRS : la sociologie engagée de Marwan Mohammed

Incité à présenter ses travaux de recherche et son parcours à l’occasion de son habilitation à diriger des recherches, Marwan Mohammed en a fait un livre de 250 pages, C’était pas gagné ! De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada (Seuil, 2026). Il y raconte comment, après un parcours marqué par l’échec scolaire, mais grâce à un rattrapage par l’éducation populaire, il a pu reprendre des études de sociologie, jusqu’à un doctorat puis son recrutement au CNRS. Resté proche des siens et engagé à leurs côtés, il a développé ses recherches en lien étroit avec ses propres expériences, avec le souci d’être utile socialement, tout en faisant œuvre scientifique, quitte à accepter de prendre des risques. Le football, sport collectif qui occupe une place centrale dans sa vie, traverse d’ailleurs l’ouvrage sous la forme de métaphores à la fois éclairantes et bienvenues. Nonfiction : Pourriez-vous expliquer, pour commencer, comment vous avez élu vos domaines de recherche successifs ? Marwan Mohammed : Si je reprends la liste des sujets que j’ai choisi d’aborder dans des dossiers, des mémoires puis ma thèse, les résonnances biographiques apparaissent clairement : le football, l’immigration marocaine, la ségrégation urbaine, puis les bandes de jeunes, le racisme et, plus récemment, la délinquance la plus organisée. Concernant les phénomènes de délinquance, en particulier dans leurs formes populaires, les questionnements proviennent largement de mes expériences de quartier ou de mon engagement comme acteur de l’éducation populaire. S’agissant de l’islamophobie, il existait un décalage – voire un gouffre – entre son ampleur dans la société, sa place dans le débat public et le quasi-silence des sciences sociales. Enfin, mes travaux sur les formes organisées et rémunératrices de la délinquance prolongent ceux que j’ai menés auparavant sur des formes plus primaires et spontanées, et répondent également à des demandes d’éclairages d’ordre plus institutionnel. Pourriez-vous dire un mot de la manière dont vous concevez votre engagement de sociologue ? C’est un vieux constat de sociologie politique : le fait de s’engager découle d’un processus de socialisation morale et politique ou, dans certains cas, de ruptures biographiques. J’explique dans ce livre que le rapport à l’entraide, au souci de l’autre et à l’intérêt général, tout comme ma conscience du racisme et des inégalités, viennent de loin. Cette socialisation morale au long cours, tout comme certaines expériences marquantes lorsque je m’installe en cité à partir de mes 13-14 ans, forge mon rapport à l’engagement, qu’il s’agisse d’entraide informelle de proximité ou de justice sociale dans un cadre associatif. Devenir sociologue consiste alors à prolonger cette trajectoire morale et politique sous de nouvelles formes et avec de nouveaux outils : par l’engagement intellectuel classique, sous forme de textes, de tribunes orales ou écrites ; par l’écriture d’un documentaire comme La Tentation de l’émeute , diffusée en 2010 sur Arte ; comme allié et complice d’organisations de terrain œuvrant pour l’égalité ; et enfin en faisant vivre ce que je nomme la « sociologie populaire », c’est-à-dire l’articulation entre sociologie et éducation populaire. Il s’agit de faire circuler les savoirs issus de mes recherches sur la délinquance ou le racisme auprès d’acteurs en prise directe avec la réalité : associations, services de l’État ou des collectivités, personnes détenues ou encore collectifs citoyens plus informels. Peut-être pourriez-vous préciser ici l’usage qui a pu en être fait par différents acteurs ? Je mène tellement d’interventions ou de conférence en dehors du champ académique qu’il m’est difficile de mesurer précisément comment ces analyses infusent dans les esprits, dans l’action ou dans les trajectoires individuelles. L’effet est forcément modeste. De manière plus concrète, de nombreux professionnels de terrain m’ont expliqué que le fait de mieux comprendre certaines réalités difficiles leur permettait de réduire leurs angoisses, de mieux maîtriser leur environnement et de repenser leur action. Certaines collectivités se sont également appuyées sur mes conférences consacrées aux rivalités de quartier pour élaborer des stratégies d’intervention inédites. Il y a aussi des expériences qui me touchent autrement : ce militant associatif, très engagé dans son quartier, qui a repris ses études après notre rencontre, après avoir découvert le niveau scolaire catastrophique dont je partais au début de ma « remontada » ; ou encore cette femme détenue qui a courageusement obtenu son DAEU avant de s’inscrire en… sociologie, et qui a tenu à me le dire lors d’une conférence que j’ai donnée il y a quelques mois en maison d'arrêt. D’ailleurs, elle a aujourd’hui besoin d’ouvrages, notamment les classiques, pour espérer se former dans des conditions acceptables. Votre travail sur l’islamophobie vous a exposé à quelques mauvais traitements de la part de journalistes et/ou de collègues, qui ont pu faire écho à d’autres assignations ou suspicions plus ou moins désagréables. Pourriez-vous en dire un mot et de l’attitude que vous avez choisi d’adopter vis-à-vis de celles-ci ? Globalement, j’ai toujours considéré que ces pratiques de disqualification faisaient partie de l’objet de recherche lui-même, ce qui ne m’empêche pas de les mépriser. Ma réponse, parfois menée de concert avec Abdellali Hajjat, mon co-auteur et collègue, dépendait du locuteur et du contexte : le plus souvent, du mépris et de l’ignorance ; parfois des réponses argumentées, par écrit ou dans la presse ; et, dans un cas, une plainte pour injure publique gagnée en première instance, à titre d’avertissement plus large contre un homme de pouvoir et de réseau. Mais, globalement, j’ai choisi la distance. Au fond, je trouve tous les promoteurs et les relais de ce complotisme islamophobe profondément pathétiques. Ce qui me frappe dans cet attachement quasi pathologique à l’islamophobie, c’est qu’en tant que principale forme de racisme aujourd’hui légitimée au sein des élites et du pouvoir, elle me semble constituer un moyen désespéré de maintenir la croyance en leur propre supériorité. J’ai donc le sentiment de me gaspiller, et de dégrader mon travail, en leur accordant de l’intérêt, du temps ou de l’énergie. Cela étant, je comprends et respecte pleinement celles et ceux qui choisissent de répondre, de déconstruire et de riposter politiquement : c’est nécessaire. Enfin, vos recherches sur les carrières criminelles vous ont conduit à négocier des accès très particuliers au « terrain ». Pourriez-vous également en dire un mot ? Et peut-être préciser quelque peu leur objet ? Je travaille depuis 10 ans sur les sphères intermédiaires et supérieures de la criminalité. Il s’agit d’abord de mener une sociologie des trafics illicites de drogue en observant les différentes échelles auxquelles ils se déploient. Plus récemment, j’ai engagé, avec de nombreuses collègues, deux terrains de recherche sur les trafics de drogue et les violences létales qui en découlent à Marseille, avec un volet spécifique consacré aux mineurs impliqués dans ces économies. Ces recherches sont financées par la MILDECA et le ministère de la Justice, qui constituent deux soutiens importants de la recherche. L’objectif est de travailler à partir de dossiers et d’interroger l’ensemble des acteurs concernés : trafiquants, qu’ils soient détenus ou non, policiers, magistrats, services pénitentiaires, etc. Le contexte est complexe, difficile à appréhender et à négocier. Il s’agit donc de mener ce projet à bien avec sérénité, afin de comprendre le panorama global de la criminalité marseillaise et ses évolutions. Je ne peux pas en dire davantage à ce stade.   A lire également, du même auteur, sur Nonfiction :  un  entretien à propos de son ouvrage Y a embrouille. Sociologie des rivalités de quartier (Stock, 2023)
Texte intégral (1446 mots)

Incité à présenter ses travaux de recherche et son parcours à l’occasion de son habilitation à diriger des recherches, Marwan Mohammed en a fait un livre de 250 pages, C’était pas gagné ! De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada (Seuil, 2026). Il y raconte comment, après un parcours marqué par l’échec scolaire, mais grâce à un rattrapage par l’éducation populaire, il a pu reprendre des études de sociologie, jusqu’à un doctorat puis son recrutement au CNRS.

Resté proche des siens et engagé à leurs côtés, il a développé ses recherches en lien étroit avec ses propres expériences, avec le souci d’être utile socialement, tout en faisant œuvre scientifique, quitte à accepter de prendre des risques. Le football, sport collectif qui occupe une place centrale dans sa vie, traverse d’ailleurs l’ouvrage sous la forme de métaphores à la fois éclairantes et bienvenues.

Nonfiction : Pourriez-vous expliquer, pour commencer, comment vous avez élu vos domaines de recherche successifs ?

Marwan Mohammed : Si je reprends la liste des sujets que j’ai choisi d’aborder dans des dossiers, des mémoires puis ma thèse, les résonnances biographiques apparaissent clairement : le football, l’immigration marocaine, la ségrégation urbaine, puis les bandes de jeunes, le racisme et, plus récemment, la délinquance la plus organisée. Concernant les phénomènes de délinquance, en particulier dans leurs formes populaires, les questionnements proviennent largement de mes expériences de quartier ou de mon engagement comme acteur de l’éducation populaire.

S’agissant de l’islamophobie, il existait un décalage – voire un gouffre – entre son ampleur dans la société, sa place dans le débat public et le quasi-silence des sciences sociales. Enfin, mes travaux sur les formes organisées et rémunératrices de la délinquance prolongent ceux que j’ai menés auparavant sur des formes plus primaires et spontanées, et répondent également à des demandes d’éclairages d’ordre plus institutionnel.

Pourriez-vous dire un mot de la manière dont vous concevez votre engagement de sociologue ?

C’est un vieux constat de sociologie politique : le fait de s’engager découle d’un processus de socialisation morale et politique ou, dans certains cas, de ruptures biographiques. J’explique dans ce livre que le rapport à l’entraide, au souci de l’autre et à l’intérêt général, tout comme ma conscience du racisme et des inégalités, viennent de loin. Cette socialisation morale au long cours, tout comme certaines expériences marquantes lorsque je m’installe en cité à partir de mes 13-14 ans, forge mon rapport à l’engagement, qu’il s’agisse d’entraide informelle de proximité ou de justice sociale dans un cadre associatif.

Devenir sociologue consiste alors à prolonger cette trajectoire morale et politique sous de nouvelles formes et avec de nouveaux outils : par l’engagement intellectuel classique, sous forme de textes, de tribunes orales ou écrites ; par l’écriture d’un documentaire comme La Tentation de l’émeute, diffusée en 2010 sur Arte ; comme allié et complice d’organisations de terrain œuvrant pour l’égalité ; et enfin en faisant vivre ce que je nomme la « sociologie populaire », c’est-à-dire l’articulation entre sociologie et éducation populaire. Il s’agit de faire circuler les savoirs issus de mes recherches sur la délinquance ou le racisme auprès d’acteurs en prise directe avec la réalité : associations, services de l’État ou des collectivités, personnes détenues ou encore collectifs citoyens plus informels.

Peut-être pourriez-vous préciser ici l’usage qui a pu en être fait par différents acteurs ?

Je mène tellement d’interventions ou de conférence en dehors du champ académique qu’il m’est difficile de mesurer précisément comment ces analyses infusent dans les esprits, dans l’action ou dans les trajectoires individuelles. L’effet est forcément modeste. De manière plus concrète, de nombreux professionnels de terrain m’ont expliqué que le fait de mieux comprendre certaines réalités difficiles leur permettait de réduire leurs angoisses, de mieux maîtriser leur environnement et de repenser leur action. Certaines collectivités se sont également appuyées sur mes conférences consacrées aux rivalités de quartier pour élaborer des stratégies d’intervention inédites.

Il y a aussi des expériences qui me touchent autrement : ce militant associatif, très engagé dans son quartier, qui a repris ses études après notre rencontre, après avoir découvert le niveau scolaire catastrophique dont je partais au début de ma « remontada » ; ou encore cette femme détenue qui a courageusement obtenu son DAEU avant de s’inscrire en… sociologie, et qui a tenu à me le dire lors d’une conférence que j’ai donnée il y a quelques mois en maison d'arrêt. D’ailleurs, elle a aujourd’hui besoin d’ouvrages, notamment les classiques, pour espérer se former dans des conditions acceptables.

Votre travail sur l’islamophobie vous a exposé à quelques mauvais traitements de la part de journalistes et/ou de collègues, qui ont pu faire écho à d’autres assignations ou suspicions plus ou moins désagréables. Pourriez-vous en dire un mot et de l’attitude que vous avez choisi d’adopter vis-à-vis de celles-ci ?

Globalement, j’ai toujours considéré que ces pratiques de disqualification faisaient partie de l’objet de recherche lui-même, ce qui ne m’empêche pas de les mépriser. Ma réponse, parfois menée de concert avec Abdellali Hajjat, mon co-auteur et collègue, dépendait du locuteur et du contexte : le plus souvent, du mépris et de l’ignorance ; parfois des réponses argumentées, par écrit ou dans la presse ; et, dans un cas, une plainte pour injure publique gagnée en première instance, à titre d’avertissement plus large contre un homme de pouvoir et de réseau. Mais, globalement, j’ai choisi la distance. Au fond, je trouve tous les promoteurs et les relais de ce complotisme islamophobe profondément pathétiques. Ce qui me frappe dans cet attachement quasi pathologique à l’islamophobie, c’est qu’en tant que principale forme de racisme aujourd’hui légitimée au sein des élites et du pouvoir, elle me semble constituer un moyen désespéré de maintenir la croyance en leur propre supériorité. J’ai donc le sentiment de me gaspiller, et de dégrader mon travail, en leur accordant de l’intérêt, du temps ou de l’énergie. Cela étant, je comprends et respecte pleinement celles et ceux qui choisissent de répondre, de déconstruire et de riposter politiquement : c’est nécessaire.

Enfin, vos recherches sur les carrières criminelles vous ont conduit à négocier des accès très particuliers au « terrain ». Pourriez-vous également en dire un mot ? Et peut-être préciser quelque peu leur objet ?

Je travaille depuis 10 ans sur les sphères intermédiaires et supérieures de la criminalité. Il s’agit d’abord de mener une sociologie des trafics illicites de drogue en observant les différentes échelles auxquelles ils se déploient. Plus récemment, j’ai engagé, avec de nombreuses collègues, deux terrains de recherche sur les trafics de drogue et les violences létales qui en découlent à Marseille, avec un volet spécifique consacré aux mineurs impliqués dans ces économies.

Ces recherches sont financées par la MILDECA et le ministère de la Justice, qui constituent deux soutiens importants de la recherche. L’objectif est de travailler à partir de dossiers et d’interroger l’ensemble des acteurs concernés : trafiquants, qu’ils soient détenus ou non, policiers, magistrats, services pénitentiaires, etc. Le contexte est complexe, difficile à appréhender et à négocier. Il s’agit donc de mener ce projet à bien avec sérénité, afin de comprendre le panorama global de la criminalité marseillaise et ses évolutions. Je ne peux pas en dire davantage à ce stade.

 

A lire également, du même auteur, sur Nonfiction : un entretien à propos de son ouvrage Y a embrouille. Sociologie des rivalités de quartier (Stock, 2023)

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18.01.2026 à 09:00

Siegfried à l’Opéra Bastille : l’épreuve du feu et de la lumière

Il faut accepter la durée comme on accepte la nuit : lentement, avec abandon. Siegfried , troisième journée du Ring de Richard Wagner, ne se traverse pas, il se consent. À l’Opéra Bastille, cette nouvelle production s’impose moins comme un spectacle que comme une expérience de temps, de souffle et de métamorphose. Dès les premières mesures, l’orchestre fait entendre non un monde en gestation, mais un monde déjà fatigué de lui-même. Sous la direction musicale de Pablo Heras-Casado, ample et rigoureuse, la pâte orchestrale wagnérienne respire, gronde, s’éclaire. Les bois murmurent la forêt, les cuivres annoncent l’irréversible, et la musique, toujours, précède le sens. Elle le devance comme une fatalité. La mise en scène de Calixto Bieito refuse toute tentation décorative. Le mythe n’est pas illustré : il est disséqué. Le forgeron Mime (Gerhard Siegel) n’est plus seulement grotesque, il est pathétique ; le dragon Fafner (Mika Kares), moins monstre que survivance d’un monde épuisé ; et le Wanderer (Paul Carey Jones), Wotan déchu, apparaît comme une figure crépusculaire, témoin impuissant de l’histoire qu’il a lui-même déclenchée. Ce Ring n’est pas une fresque héroïque : c’est une tragédie de la transmission manquée. Au centre, Siegfried. Le ténor (Andreas Schager), impressionnant d’endurance, campe un héros sans majesté, presque sans conscience. Enfant prolongé, être brut, il ignore la peur comme il ignore l’héritage. Cette innocence, Wagner la célèbre autant qu’il la condamne. Car Siegfried avance sans mémoire, et c’est précisément ce qui le rend dangereux. La scène de la forge, saisissante de tension physique et sonore, devient un rite de passage brutal, où l’énergie vitale l’emporte sur toute sagesse. Le deuxième acte, souvent redouté pour sa longueur, est ici l’un des plus réussis. La forêt, loin d’être enchantée, est un espace : lieu de solitude, de murmure intérieur. Le chant de l’oiseau, d’une pureté presque irréelle, ouvre une brèche poétique dans ce monde d’ombres. Rare instant de grâce suspendue. Mais c’est le troisième acte qui bouleverse. La confrontation entre Wotan et Erda (Marie-Nicole Lemieux), dépouillée, presque immobile, atteint une intensité tragique rare. Le monde des dieux abdique. Et lorsque Brünnhilde (Tamara Wilson) s’éveille enfin, la musique, longtemps contenue, s’embrase. Le duo final, d’une sensualité rayonnante, ne célèbre pas seulement l’amour : il affirme, dans un dernier éclat, la foi wagnérienne en une humanité encore possible — fragile, certes, mais ardente. On sort de Siegfried éprouvé, parfois dérouté, mais profondément marqué. Ce n’est pas un opéra qui flatte. C’est une œuvre qui exige — du temps, de l’écoute, de l’abandon. En cela, cette production honore pleinement Wagner : elle rappelle que le mythe n’est pas un refuge mais un miroir tendu à notre propre modernité.
Texte intégral (543 mots)

Il faut accepter la durée comme on accepte la nuit : lentement, avec abandon. Siegfried, troisième journée du Ring de Richard Wagner, ne se traverse pas, il se consent. À l’Opéra Bastille, cette nouvelle production s’impose moins comme un spectacle que comme une expérience de temps, de souffle et de métamorphose.

Dès les premières mesures, l’orchestre fait entendre non un monde en gestation, mais un monde déjà fatigué de lui-même. Sous la direction musicale de Pablo Heras-Casado, ample et rigoureuse, la pâte orchestrale wagnérienne respire, gronde, s’éclaire. Les bois murmurent la forêt, les cuivres annoncent l’irréversible, et la musique, toujours, précède le sens. Elle le devance comme une fatalité.

La mise en scène de Calixto Bieito refuse toute tentation décorative. Le mythe n’est pas illustré : il est disséqué. Le forgeron Mime (Gerhard Siegel) n’est plus seulement grotesque, il est pathétique ; le dragon Fafner (Mika Kares), moins monstre que survivance d’un monde épuisé ; et le Wanderer (Paul Carey Jones), Wotan déchu, apparaît comme une figure crépusculaire, témoin impuissant de l’histoire qu’il a lui-même déclenchée. Ce Ring n’est pas une fresque héroïque : c’est une tragédie de la transmission manquée.

Au centre, Siegfried. Le ténor (Andreas Schager), impressionnant d’endurance, campe un héros sans majesté, presque sans conscience. Enfant prolongé, être brut, il ignore la peur comme il ignore l’héritage. Cette innocence, Wagner la célèbre autant qu’il la condamne. Car Siegfried avance sans mémoire, et c’est précisément ce qui le rend dangereux. La scène de la forge, saisissante de tension physique et sonore, devient un rite de passage brutal, où l’énergie vitale l’emporte sur toute sagesse.

Le deuxième acte, souvent redouté pour sa longueur, est ici l’un des plus réussis. La forêt, loin d’être enchantée, est un espace : lieu de solitude, de murmure intérieur. Le chant de l’oiseau, d’une pureté presque irréelle, ouvre une brèche poétique dans ce monde d’ombres. Rare instant de grâce suspendue.

Mais c’est le troisième acte qui bouleverse. La confrontation entre Wotan et Erda (Marie-Nicole Lemieux), dépouillée, presque immobile, atteint une intensité tragique rare. Le monde des dieux abdique. Et lorsque Brünnhilde (Tamara Wilson) s’éveille enfin, la musique, longtemps contenue, s’embrase. Le duo final, d’une sensualité rayonnante, ne célèbre pas seulement l’amour : il affirme, dans un dernier éclat, la foi wagnérienne en une humanité encore possible — fragile, certes, mais ardente.

On sort de Siegfried éprouvé, parfois dérouté, mais profondément marqué. Ce n’est pas un opéra qui flatte. C’est une œuvre qui exige — du temps, de l’écoute, de l’abandon. En cela, cette production honore pleinement Wagner : elle rappelle que le mythe n’est pas un refuge mais un miroir tendu à notre propre modernité.

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16.01.2026 à 09:00

Trois femmes puissantes dans le Chili de l’après Pinochet

Dans le Chili de l’après Pinochet, une jeune fille anonyme (ou presque – La Rucia, voilà comment le livre l’appelle), à l’aube de ses dix-huit ans, s’embarque avec deux amies dans un road-trip pour traverser le pays et, ainsi, s’offrir des vacances. Blonde aux yeux verts (un héritage de son père français), marginalisée par son apparence, elle est issue des quartiers déshérités, et a grandi dans ce qui ressemble à un immense « château malade, gris et moribond, peuplé de gangrenés et de reines pourries par la syphilis ». Loin de s'y résoudre, elle veut rêver un futur qu’elle aura choisi : elle ne consent pas à n’être qu’une simple femme endurant la misère, elle veut faire face à la vie et être libre de ses choix. Nicole Mersey Ortega, l’auteure, est elle aussi une fille du Chili, où elle est née. Ayant choisi le français pour langue d’écriture, elle donne ici un roman résolument féministe qui montre des jeunes femmes bien décidées à s’offrir le luxe d’une épopée quelque peu délirante dans un Chili encore largement traumatisé par son passé. Quant aux hommes dont elle parle dans son récit, ils naviguent entre volonté de protection, ivresse et assouvissement des instincts les plus primaires… Un roman du Chili blessé Bourrelé de traumatismes comme toute société post-dictatoriale, le Chili tel que le dépeint le roman exhibe les stigmates de son histoire troublée. L’auteure raconte cette dictature où les civils disparaissaient, criant leur identité lors de leur arrestation pour ne pas sombrer dans l’oubli. Le racisme latent qui trouva son point culminant dans l’utopie de la Colonia Dignidad , créée par le gourou Paul Schäfer, qui faisait cultiver la terre par une jeunesse blanche livrée aux instincts pédophiles du maître des lieux. La colonisation, symbolisée par le père français de la narratrice, figure de cauchemar et d’épouvante. La misère profonde d’un pays dont les habitants vivotent dans d’innommables bidonvilles. Pour dire toutes ces souffrances sans pour autant tomber dans le pathos , elle crée des personnages hauts en couleur, comme La Coja María, vieille boiteuse qui, entourée de ses cochons, récolte les ingrédients de ses repas parmi les détritus. Le roman, pour autant, est loin de se contenter d’une approche superficielle de ces problèmes si profonds. L’anecdote, au contraire, permet d’observer les profondes dissonances entre les classes sociales dans un pays où, pendant que les prolétaires peuvent à peine survivre dignement, les plus aisés triomphent dans une brutale insouciance. Terreau parfait pour voir éclore mille abus ; les femmes, en particulier, étant les victimes désignées de toutes sortes d’instincts de prédation – instincts personnifiés par la figure du tueur en série qui, toujours et partout, semble brandir la menace du sang. Un road-trip épique Sur ce fond pour le moins sombre, le livre de Nicole Mersey Ortega donne donc à lire l’épopée de trois jeunes filles avides de liberté et déterminées à se soustraire au règne de la peur. Traçant le sillon d’un long voyage (1600 kilomètres) entre Santiago du Chili et le village d’Iquique (où elles veulent assister à la fête de la Vierge noire), elles enchaînent les rencontres. Un routier menaçant, par exemple. Mais aussi – figure salvatrice – un père en deuil qui les prend sous sa protection. Ou encore les entraîneuses du café con piernas (comprenez : avec jambes féminines dénudées) « El Cielo », qui leur offrent l’apaisement d’une soirée loin de l’effroi et de la mort qui rôde. Certains lieux, aussi, sont dotés d’une charge symbolique. Tel animita , par exemple, temple miniature célébrant les morts pour éviter l’oubli, et qui constitue une véritable pause vitale dans la traversée du désert d’Atacama. « Je regarde l’horizon infini, ses nuées pourpres, ses volcans et ses flamants roses, ses cactus, ses dames blanches et ses fantômes de dictature », dit la narratrice. Par moments, même, cette épopée féminine et moderne prend une dimension mythologique, entre la scène du bal du Cyclope et le surgissement de figures comme la Llorona vengeresse et les Circés protectrices. Le road-trip , alors, devient une épopée initiatique où chaque étape s’apparente à un rite de passage, et chaque rencontre à un miroir de la condition des femmes dans un monde hostile. Un roman de l’héroïsme au féminin De la sorte, ce roman nous invite à suivre trois femmes désireuses de maîtriser leur destinée dans un Chili présenté comme le « pays où rien n’est impossible ». Malgré toutes les vicissitudes, malgré tous les dangers, la narratrice et ses deux comparses ne lâchent rien. En cela, elles incarnent non seulement la jeunesse du pays, mais aussi l’héritage d’une longue lignée de Chiliennes déterminées à vivre libres. Le toast porté au café « El Cielo » à la santé de toutes les mamans sonne comme un acte de foi destiné à raviver une sororité sans faille. La mère de la narratrice, aussi, est une figure émouvante : c’est elle qui, envers et contre tout, a lutté pour offrir une vie décente à ses filles. Sans oublier ni La Claudia, la tante de La Rucia, véritable amazone qui incarne l’insolence, l’orgueil et la beauté superbement arrogante ; ni ces authentiques héroïnes qui, lors d’un match de foot à Calama, grimées en lamas vengeurs, déploient cette banderole : « un pays qui viole ses filles est un pays mort-né ! » Roman incandescent, Même le froid tremble traverse les paysages du Chili comme on traverse la mémoire d’un pays blessé. Nicole M. Ortega y mêle la poussière et le sang, la tendresse et la rage, le réel et le mythe. Le voyage de ces trois jeunes filles devient l’allégorie d’une nation en quête de réconciliation avec son passé, mais aussi d’une jeunesse féminine décidée à refuser l’assignation au silence.
Texte intégral (1112 mots)

Dans le Chili de l’après Pinochet, une jeune fille anonyme (ou presque – La Rucia, voilà comment le livre l’appelle), à l’aube de ses dix-huit ans, s’embarque avec deux amies dans un road-trip pour traverser le pays et, ainsi, s’offrir des vacances. Blonde aux yeux verts (un héritage de son père français), marginalisée par son apparence, elle est issue des quartiers déshérités, et a grandi dans ce qui ressemble à un immense « château malade, gris et moribond, peuplé de gangrenés et de reines pourries par la syphilis ». Loin de s'y résoudre, elle veut rêver un futur qu’elle aura choisi : elle ne consent pas à n’être qu’une simple femme endurant la misère, elle veut faire face à la vie et être libre de ses choix.

Nicole Mersey Ortega, l’auteure, est elle aussi une fille du Chili, où elle est née. Ayant choisi le français pour langue d’écriture, elle donne ici un roman résolument féministe qui montre des jeunes femmes bien décidées à s’offrir le luxe d’une épopée quelque peu délirante dans un Chili encore largement traumatisé par son passé. Quant aux hommes dont elle parle dans son récit, ils naviguent entre volonté de protection, ivresse et assouvissement des instincts les plus primaires…

Un roman du Chili blessé

Bourrelé de traumatismes comme toute société post-dictatoriale, le Chili tel que le dépeint le roman exhibe les stigmates de son histoire troublée. L’auteure raconte cette dictature où les civils disparaissaient, criant leur identité lors de leur arrestation pour ne pas sombrer dans l’oubli. Le racisme latent qui trouva son point culminant dans l’utopie de la Colonia Dignidad, créée par le gourou Paul Schäfer, qui faisait cultiver la terre par une jeunesse blanche livrée aux instincts pédophiles du maître des lieux. La colonisation, symbolisée par le père français de la narratrice, figure de cauchemar et d’épouvante. La misère profonde d’un pays dont les habitants vivotent dans d’innommables bidonvilles.

Pour dire toutes ces souffrances sans pour autant tomber dans le pathos, elle crée des personnages hauts en couleur, comme La Coja María, vieille boiteuse qui, entourée de ses cochons, récolte les ingrédients de ses repas parmi les détritus. Le roman, pour autant, est loin de se contenter d’une approche superficielle de ces problèmes si profonds. L’anecdote, au contraire, permet d’observer les profondes dissonances entre les classes sociales dans un pays où, pendant que les prolétaires peuvent à peine survivre dignement, les plus aisés triomphent dans une brutale insouciance. Terreau parfait pour voir éclore mille abus ; les femmes, en particulier, étant les victimes désignées de toutes sortes d’instincts de prédation – instincts personnifiés par la figure du tueur en série qui, toujours et partout, semble brandir la menace du sang.

Un road-trip épique

Sur ce fond pour le moins sombre, le livre de Nicole Mersey Ortega donne donc à lire l’épopée de trois jeunes filles avides de liberté et déterminées à se soustraire au règne de la peur. Traçant le sillon d’un long voyage (1600 kilomètres) entre Santiago du Chili et le village d’Iquique (où elles veulent assister à la fête de la Vierge noire), elles enchaînent les rencontres. Un routier menaçant, par exemple. Mais aussi – figure salvatrice – un père en deuil qui les prend sous sa protection. Ou encore les entraîneuses du café con piernas (comprenez : avec jambes féminines dénudées) « El Cielo », qui leur offrent l’apaisement d’une soirée loin de l’effroi et de la mort qui rôde.

Certains lieux, aussi, sont dotés d’une charge symbolique. Tel animita, par exemple, temple miniature célébrant les morts pour éviter l’oubli, et qui constitue une véritable pause vitale dans la traversée du désert d’Atacama. « Je regarde l’horizon infini, ses nuées pourpres, ses volcans et ses flamants roses, ses cactus, ses dames blanches et ses fantômes de dictature », dit la narratrice. Par moments, même, cette épopée féminine et moderne prend une dimension mythologique, entre la scène du bal du Cyclope et le surgissement de figures comme la Llorona vengeresse et les Circés protectrices. Le road-trip, alors, devient une épopée initiatique où chaque étape s’apparente à un rite de passage, et chaque rencontre à un miroir de la condition des femmes dans un monde hostile.

Un roman de l’héroïsme au féminin

De la sorte, ce roman nous invite à suivre trois femmes désireuses de maîtriser leur destinée dans un Chili présenté comme le « pays où rien n’est impossible ». Malgré toutes les vicissitudes, malgré tous les dangers, la narratrice et ses deux comparses ne lâchent rien. En cela, elles incarnent non seulement la jeunesse du pays, mais aussi l’héritage d’une longue lignée de Chiliennes déterminées à vivre libres. Le toast porté au café « El Cielo » à la santé de toutes les mamans sonne comme un acte de foi destiné à raviver une sororité sans faille. La mère de la narratrice, aussi, est une figure émouvante : c’est elle qui, envers et contre tout, a lutté pour offrir une vie décente à ses filles. Sans oublier ni La Claudia, la tante de La Rucia, véritable amazone qui incarne l’insolence, l’orgueil et la beauté superbement arrogante ; ni ces authentiques héroïnes qui, lors d’un match de foot à Calama, grimées en lamas vengeurs, déploient cette banderole : « un pays qui viole ses filles est un pays mort-né ! »

Roman incandescent, Même le froid tremble traverse les paysages du Chili comme on traverse la mémoire d’un pays blessé. Nicole M. Ortega y mêle la poussière et le sang, la tendresse et la rage, le réel et le mythe. Le voyage de ces trois jeunes filles devient l’allégorie d’une nation en quête de réconciliation avec son passé, mais aussi d’une jeunesse féminine décidée à refuser l’assignation au silence.

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