Donald Trump a annoncé dans la nuit qu’il apportait « son soutien » au gouvernement technocratique palestinien nouvellement nommé pour administrer la bande de Gaza.
Selon un communiqué publié mercredi 14 par l’Égypte, le Qatar et la Turquie, l’ancien vice-ministre palestinien de la Planification et des Transports, Ali Shaath, a été choisi pour le diriger.
L’accord de cessez-le-feu conclu entre le Hamas et Israël est entré en vigueur le 10 octobre. Il prévoit la constitution d’un comité palestinien technocratique et apolitique qui sera chargé de la gouvernance de la bande de Gaza. Selon le plan, ses activités seront placées sous la supervision d’un « Conseil de la paix », présidé par Donald Trump et composé de plusieurs chefs d’État et de gouvernement, dont la composition n’a pas encore été annoncée.
Steve Witkoff, l’envoyé spécial de Trump au Moyen-Orient, a annoncé dans une publication sur X, mercredi 14 janvier, le lancement de la phase deux du plan : « La phase deux établit une administration palestinienne technocratique transitoire à Gaza, le Comité national pour l’administration de Gaza (NCAG), et entame la démilitarisation complète et la reconstruction de Gaza, principalement le désarmement de tout le personnel non autorisé ».
Dans la nuit, Donald Trump a annoncé soutenir le gouvernement technocratique palestinien nouvellement nommé. Celui-ci sera dirigé par Ali Shaath, ex-vice ministre palestinien en charge de la planification, selon un communiqué conjoint publié mercredi par l’Égypte, le Qatar et la Turquie 1.
Shaath est un ingénieur civil de formation né à Khan Younis, dans la bande de Gaza, en 1958. Il réside actuellement en Cisjordanie.
Il a commencé ses études au Caire, en Égypte, à la fin des années 1970 avant de partir au Royaume-Uni.
Il a obtenu son doctorat portant sur la planification des infrastructures urbaines à l’université Queen’s de Belfast en 1989, puis a enseigné pendant quatre ans à l’université d’Abertay et à Glasgow.
À son retour en Palestine en 1995, Ali Shaath a occupé plusieurs postes de haut-responsable au sein de l’Autorité palestinienne (AP).
Après avoir été jusqu’en 2003 vice-ministre adjoint au ministère de la Planification et de la Coopération internationale, il est nommé en 2004 vice-ministre du ministère des Transports de l’AP.
Shaath occupe également la présidence de l’Autorité portuaire de l’AP depuis 1999, et a été nommé gouverneur par intérim de la Palestine à la Banque islamique de développement, à Djeddah, au début des années 2000.
Il a rédigé ou co-rédigé une partie importante des documents de planification nationale de l’Autorité palestinienne, selon la Palestinian Academic Society for the Study of International Affairs (PASSIA) 2.
La priorité de Shaath sera de fournir une aide d’urgence à la population et la reconstruction de la bande de l’enclave, dont les infrastructures ont été annihilées par deux années de bombardement israélien. Il a déclaré mercredi 14 sur la radio palestinienne Basma son intention « d’établir des plans pour l’eau, la réhabilitation des puits, la purification de l’eau et le traitement de l’eau » afin de « reconstruire à neuf » l’enclave.
Parmi les idées mises en avant, Shaath a évoqué l’élargissement du territoire de la bande de Gaza en poussant les décombres dans la mer « pour créer de nouvelles îles, de nouvelles terres ».
Le programme des Nations unies pour le développement (PNUD) estime que les combats et les bombardements ont généré 68 millions de tonnes de débris, soit l’équivalent de 270 Icon of the Seas, le navire de croisière le plus lourd au monde.
Shaath considère qu’au moins sept années de travaux seront nécessaires pour que « Gaza renaisse ».
Parmi les autres membres qui constitueront le comité palestinien, figurent d’autres profils technocratiques issus du privé, du milieu universitaire et de la société civile.
Le président de la Chambre de commerce de Gaza, Ayad Abu Ramadan, sera ainsi en charge de l’économie, du commerce et de l’industrie ; le directeur de la Palestinian Medical Relief Society, Aed Yaghi, de la santé ; et le directeur de l’Agricultural Relief Association, Abdel Karim Ashour, de l’agriculture.
À ceux qui l’accusaient d’être trop optimiste, Shimon Peres répondait : « que fait-on avec le pessimisme ? Rien. »
Bien qu’incertaine, la séquence qui s’est ouverte en Iran pourrait changer la donne dans la région.
Alors que la rue iranienne s’embrase et que le régime assassine en croyant ralentir sa propre mort, un futur se profile — pour accompagner sa trajectoire vers la démocratie et la paix, il faut commencer par y croire.
Conversation fleuve avec le député européen Bernard Guetta.
Quel regard portez-vous sur les manifestations en Iran et sur leur brutale répression ? Quelles conséquences ces événements pourraient-ils avoir dans la région ?
Le bain de sang a commencé en Iran avec la fermeture d’Internet 1. Celle-ci a coupé les communications entre les manifestants — c’est le premier objectif — mais a aussi coupé l’Iran du monde, avec l’objectif de pouvoir massacrer dans la nuit.
Beaucoup de chiffres circulent sur les bilans. J’en ai entendu de terrifiants que je ne veux pas citer parce qu’on n’a pas la possibilité de les vérifier. Ils sont malheureusement hautement vraisemblables parce que les forces de répression iraniennes tirent dans la foule à la mitraillette et qu’il y a des snipers qui visent la tête et les yeux.
Ce sont les ordres — et c’est l’horreur.
D’un autre côté, je pense que ce régime est mort. Son agonie peut être longue et sanglante. C’est tragiquement évident. Mais ce régime est mort, pour la très simple raison qu’il est épuisé, qu’il n’a plus rien à offrir à ce pays qui le rejette massivement.
Nous savons tous que la grande nouveauté de ce mouvement de rejet de la théocratie est son point de départ : le bazar, c’est-à-dire la réunion des commerçants, qui avait fait tomber le shah, et qui était un des principaux soutiens du régime depuis 1979.
Ce mouvement de contestation s’est immédiatement amplifié et répandu dans tout le pays. Le nombre de villes concernées par les manifestations est absolument impressionnant.
Contre ce mouvement, le régime tire dans la foule. Il tue, tue, et tue. Il arrête massivement.
Après qu’on a terrorisé une population une fois qu’on a tué, il faut pouvoir offrir un consensus minimal. Or ce régime n’a plus un sou après avoir dilapidé toute la richesse de l’Iran dans les programmes nucléaires, dans le soutien à tous les relais régionaux.
Les Iraniens ont vu à quel point ce régime était faible. Que lui reste-t-il ? Il lui reste les balles pour tirer sur son peuple. Un jour ces balles seront épuisées. Il n’a rien à offrir. Le régime iranien est déjà mort.
Dans les hypothèses pour la suite, la question d’une possible action américaine est toujours dans l’air…
Les Iraniens — pas la totalité, mais une partie — aspirent à une intervention américaine contre ce régime.
Comment les Européens pourraient-ils se positionner dans ce contexte ?
Les pays et les capitales européennes, de même que l’Union, gagneraient à avoir un propos beaucoup plus clair, beaucoup plus tranchant et ferme sur la situation, parce qu’en politique les mots comptent.
Il faut dire aujourd’hui que ce régime est en train d’assassiner en masse dans les rues de toutes les grandes villes d’Iran. D’assassiner. Il faut prononcer ce mot.
Vous venez de rentrer d’Israël. Plusieurs questions dominent là-bas le débat sur ce sujet, qui est au cœur de l’attention médiatique : le régime iranien va-t-il tomber et Israël doit-il, avec les États-Unis, intervenir pour accélérer ce processus ? Parmi les théories discutées, il y a celle d’un changement dans le régime plutôt qu’un changement de régime. Autrement dit, le Guide suprême Ali Khamenei pourrait être écarté, mais remplacé par les Gardiens de la Révolution ou une autre forme de pouvoir qui ne mettrait pas fin à la Révolution islamique. Qu’en pensez-vous ? Est-ce une hypothèse que vous envisagez également ?
Je ne sais pas si c’est envisageable, mais je le souhaite profondément.
Je le souhaite parce que j’ai vécu une situation comparable : j’étais correspondant du Monde à Moscou pendant la perestroïka, à l’ère Gorbatchev. À l’époque, j’avais eu une dispute phénoménale avec ma rédaction, qui me disait : « Mais Gorbatchev, c’est toujours le régime communiste ! » Je répondais : « Non, c’est la sortie du régime communiste. »
Prenez l’exemple de l’Espagne : les hommes qui ont succédé à Franco étaient issus du régime franquiste, mais ce sont eux qui ont organisé — et c’était leur objectif — la transition vers la démocratie. Je souhaite mille fois qu’un scénario similaire soit possible en Iran. Est-ce que ce sera réalisable ? Je ne sais pas. Mais il faut le souhaiter, et surtout espérer une transition aussi pacifique et aussi peu violente que possible.
Ce n’est pas invraisemblable. Ce régime a déjà vu beaucoup de ses piliers, des hommes et des femmes qui y avaient adhéré sincèrement, le quitter parce qu’ils étaient horrifiés par sa dérive de plus en plus dictatoriale, violente et sanguinaire. Prenez le cas de la réélection frauduleuse d’Ahmadinejad en 2009, qui avait déclenché ce qu’on a appelé la « Révolution verte » : six mois de manifestations quasi ininterrompues, d’une force incroyable.
Pourquoi ? Parce que cette fraude avait éliminé un homme comme Moussavi, qui était un pilier du régime avant de devenir un réformateur. Lui et sa femme sont en résidence surveillée, depuis près de 15 ans. Moussavi pourrait être l’un de ceux qui assurent une période de transition.
Il y a aussi Mohammed Khatami qui, à la fin des années 1990, avait plaidé pour une séparation du clergé et de l’État — alors qu’il est lui-même un religieux ! Il avait défendu plus de liberté, une liberté que les femmes iraniennes revendiquent d’ailleurs depuis un an et demi. Khatami, bien qu’octogénaire, reste vigoureux et pourrait jouer un rôle.
Pourront-ils assurer une transition pacifique ? Il faut l’espérer, même si, malheureusement, rien n’est certain.
On peut aussi envisager une autre transition qui soit celle des Gardiens de la Révolution : une transition pragmatique dans le sens d’un abandon du programme nucléaire mais très autoritaire et islamique dans leur façon de diriger l’Iran.
À l’époque de la perestroïka, tout le monde disait : « Gorbatchev a été mis en place par le patron du KGB. » C’est vrai ! Pourtant, le KGB lui-même était divisé, traversé par de nombreux courants. Dans l’entourage de Gorbatchev, beaucoup d’hommes issus des services étaient devenus des libéraux, que ce soit par réalisme ou par adhésion sincère à la liberté.
Aujourd’hui, la situation en Iran n’est pas si différente. Au sein même de cette armée du régime, de cet État militaro-financier qui contrôle 60 % de l’économie iranienne, il existe des courants variés.
Quand on évoque l’hypothèse selon laquelle les Gardiens de la révolution pourraient prendre le relais en écartant le Guide suprême, on ne peut guère prédire pour autant les choix politiques qu’ils feront, qui dépendront des rapports de force internes et des évolutions socio-politiques du régime.
Je dois vous avouer, en toute humilité, que ces évolutions sont impossibles à prédire. Personne ne peut les anticiper avec certitude.
Essayons d’envisager le scénario dans lequel le régime iranien s’effondre avec un changement radical des institutions et l’émergence d’un nouveau gouvernement, qui déciderait alors de renoncer au développement de l’arme nucléaire et ne serait plus perçu comme une menace pour Israël. Dans cette hypothèse, quelles seraient les conséquences sur le conflit israélo-palestinien et sur la possibilité d’avancer vers une solution ?
Le jour où, dans l’un ou l’autre des scénarios — et je le répète, personne ne sait encore lequel se réalisera —, l’État iranien ne représenterait plus une menace pour Israël, la situation changerait radicalement.
Israël n’aurait alors plus aucun adversaire étatique.
Bien sûr, il resterait des groupes comme les Frères musulmans, des courants politiques hostiles ou des organisations terroristes, mais il n’y aurait plus d’ennemi étatique en capacité de menacer Israël.
Le régime iranien a déjà vu beaucoup de ses piliers — des hommes et des femmes qui y avaient adhéré sincèrement — le quitter, horrifiés qu’ils étaient par sa dérive de plus en plus dictatoriale, violente et sanguinaire.
Bernard Guetta
Et la Turquie ?
La Turquie, même politiquement hostile, ne cherche pas à détruire Israël.
Dans ce nouveau paysage, tout changerait. Les dirigeants israéliens, qu’il s’agisse de l’équipe actuelle ou d’une nouvelle — car des élections pourraient être anticipées dans l’année à venir — devraient alors repenser leur position.
Israël se retrouverait dans une région où aucun État ne lui serait hostile, une situation qui, en réalité, est déjà en partie la sienne aujourd’hui. L’Iran actuel, malgré ses velléités, n’a plus les moyens de menacer Israël comme il le faisait il y a encore quelques années.
En novembre dernier, les États-Unis affirmaient pourtant que l’Iran avait transféré un milliard de dollars au Hezbollah pour l’année 2025.
Je ne crois pas que l’Iran des mollahs soit encore en mesure de menacer Israël comme il le faisait il y a peu. La situation a changé, et cela deviendra évident dans les mois ou les deux années à venir — un laps de temps infime en politique.
À ce moment-là, Israël devra repenser entièrement ses relations avec les Palestiniens et avec les autres pays de la région.
Je me souviens d’un dîner avec Shimon Peres, où il avait développé avec un enthousiasme inouï son grand rêve : un marché commun proche-oriental, première étape vers une union régionale inspirée du modèle européen. Timidement, je lui avais demandé : « Monsieur le ministre, n’êtes-vous pas trop optimiste ? » Il m’avait répondu, avec son français parfait et son accent inimitable : « Mais qu’est-ce qu’on fait avec le pessimisme ? Rien. »
Le jour où l’Iran ne pourra ou ne voudra plus menacer Israël, il faudra nécessairement se remettre à rêver au projet quasi messianique de Shimon Peres.
Et surtout, il faudra repenser la question palestinienne. Israël ne pourra plus l’ignorer.
Vous avez récemment rencontré des Israéliens et des Palestiniens très engagés sur la question de la solution à deux États et sur l’idée d’une société commune. Vous avez participé à la rencontre annuelle de Givat Haviva 2, et il y a deux ans vous avez créé au Parlement européen l’intergroupe pour une solution à deux États. Pourriez-vous d’abord nous expliquer ce qui vous a motivé à lancer cette initiative au sein du Parlement européen ? Pourquoi était-il important pour vous de former ce groupe ?
J’étais journaliste avant de devenir eurodéputé. J’ai couvert les accords d’Oslo. À l’époque, j’avais titré mon premier article sur ces accords : « Scepticisme interdit ». Ce que je voulais dire par là, c’était : « Ne disons pas que cela ne peut pas marcher. Il faut que cela marche. »
Il en va de même aujourd’hui. Nous sommes face à près d’un siècle de guerre israélo-arabe sur cette terre qu’on appelle si étrangement la « Terre sainte » ou la « Terre promise ».
On ne peut pas envisager un deuxième siècle de conflit. Il faut trouver un compromis, une coexistence. Il faut sortir de la fatalité des guerres répétées tous les huit à douze ans, qui ne mènent à rien, si ce n’est à l’accumulation des morts, des blessés, des estropiés, des traumatisés.
Les accords d’Oslo étaient trop précoces. C’était une démarche idéaliste, qui ne pouvait pas aboutir, car il n’y avait ni le climat international, ni l’évolution régionale, ni la confiance réciproque nécessaires. Cette confiance, bien qu’affirmée par les négociateurs, n’existait en réalité ni du côté palestinien, ni du côté israélien.
Aujourd’hui, les choses ont évolué. C’est ce que j’ai essayé d’expliquer lors de mon intervention à Givat Haviva : les Palestiniens ne sont plus perçus dans les pays occidentaux comme inexistants ou comme des terroristes, comme ce fut le cas depuis la création d’Israël. De même, les Israéliens ne sont plus considérés comme ayant automatiquement raison simplement parce qu’ils sont les descendants ou les derniers témoins de l’Holocauste et de deux mille ans de persécutions en Europe.
Les Américains veulent se retirer du Proche-Orient, tout en gardant des positions stratégiques, et ils souhaitent une stabilisation réelle et durable de la région. Les Européens, eux, regardent vers l’Ouest (les États-Unis) et vers l’Extrême-Orient (la Chine). Mais ils savent au fond que leur seule chance de s’imposer au XXIe siècle est de se rapprocher de l’Afrique et du Proche-Orient pour constituer un troisième bloc, une troisième force mondiale.
Il y a aussi les monarchies du Golfe, si puissantes et si riches, qui souhaitent une stabilisation régionale pour sortir de leur dépendance au pétrole et de leur archaïsme, et entrer dans la modernité.
Il y a enfin les autres pays arabes — la Jordanie, l’Égypte, la Syrie, même si cette dernière est tellement fragilisée qu’on ne sait pas si elle survivra en tant qu’État — qui veulent eux aussi une stabilisation pour survivre.
Le climat international est donc en tout point différent de celui qui prévalait entre la création d’Israël et le début des années 2000.
Quelles sont les impressions que vous avez rapportées de votre participation à Givat Haviva ? Vous évoquiez l’importance de la confiance réciproque. De ce point de vue-là, ne sommes-nous pas aujourd’hui dans une situation bien pire que celle que nous connaissions avant le 7 octobre, après deux ans de guerre à Gaza ?
Vous avez malheureusement raison. J’ai été très frappé, quand j’ai rencontré beaucoup d’amis — des amis qui appartiennent, naturellement, au camp de la raison et au camp de la paix — qu’à l’exception de deux ou trois, peut-être quatre, tous ces hommes et ces femmes me disaient que la solution à deux États était, à leurs yeux, impossible.
Pour une raison émotionnelle, qui pèse évidemment dans la formation de l’opinion publique israélienne : le traumatisme du 7 octobre.
« Comment faire confiance à des gens qui ont fait ça ? Ce n’est pas possible. » J’ai entendu cette phrase dans la bouche de gens qui, avant le 7 octobre, étaient des partisans militants de la solution à deux États.
Le régime iranien est en train d’assassiner en masse, dans les rues de toutes les grandes villes.
Bernard Guetta
J’ai entendu autre chose aussi : « Vous, les Européens, vous êtes idéalistes, naïfs, humanistes… Nous nous sommes retirés du Sud-Liban, et nous avons eu le Hezbollah. Nous nous sommes retirés de Gaza, et nous avons eu le 7 octobre. Et vous voulez que nous créions un État palestinien ? Non. »
J’ai ressenti un refus désespéré — un refus qui n’est ni idéologique, ni militant, mais qui vient d’un découragement profond quant à la solution à deux États.
Ce qui m’a en revanche frappé à Givat Haviva, c’est de voir des dirigeants du parti Les Démocrates — l’ancien parti travailliste, allié à d’autres courants politiques dont le Meretz — s’investir dans un dialogue avec les partis arabes.
Sous les projecteurs, les flashes des photographes et les caméras de télévision, on pouvait voir des dirigeants des partis arabes et juifs s’embrasser, se prendre dans les bras, manifester une fraternité sincère. C’est important, car ces hommes se présenteront aux élections dans quelques mois — au plus tard le 27 octobre. Ils n’ont pas hésité à afficher publiquement leur amitié et leur solidarité avec les dirigeants des partis arabes israéliens.
Deuxièmement — et je vais peut-être me faire des ennemis en le disant — mais je l’ai constaté : les dirigeants des partis arabes que j’ai entendus — à travers leur gestuelle, leur force et leur angoisse — étaient excellents. Je les ai trouvés, sans hésitation, bien meilleurs que les dirigeants des partis juifs.
Pour préciser, il y avait Mansour Abbas, Ahmad Tibi et Ayman, respectivement leaders des partis Ra’am (islamique), Tal (nationaliste) et Hadasch (ex-communiste).
C’étaient des tribuns à l’ancienne, comme ceux de la Troisième République en France : de vrais orateurs, dotés d’une force de conviction remarquable.
Les autres, en revanche — bien qu’ils soient sympathiques et que je partage leurs idées —, n’avaient tout simplement pas cette même présence, cette même éloquence.
Ces dirigeants arabes israéliens incarnent une évolution profonde en Israël. Aujourd’hui, la moitié du pays, qu’ils s’agissent de citoyens arabes ou juifs, est laïque, moderne, pacifiste, et partisane d’un règlement du conflit.
Alors, certes, on n’ose plus parler de « solution à deux États », mais c’est bien de cela qu’il s’agit, implicitement.
Je suis profondément convaincu que les Israéliens, qu’ils soient arabes ou juifs, se trouvent aujourd’hui exactement au même point que nous, Européens, à la fin des années 1940 ou au début des années 1950. À cette époque, nous nous étions dit qu’il fallait trouver les moyens de construire une paix durable.
Nous avons inventé la Communauté européenne du charbon et de l’acier, puis le traité de Rome, le marché commun, le marché unique, et plus tard, grâce — si j’ose dire — à Trump et à Poutine, les prémices d’une défense commune.
À Givat Haviva, j’ai vu s’ébaucher le rêve qui m’avait fait sourire, un peu incrédule, lors de ce dîner avec Shimon Peres que j’évoquais plus tôt.
Je me suis en effet dit que les Israéliens ne s’en rendaient peut-être pas compte mais qu’ils étaient au même point que nous, Européens, au début des années 1950.
Pourquoi ? Parce qu’il n’y a tout simplement pas d’autre solution que de chercher un règlement. À l’époque, dire aux Français qu’il fallait former une union avec l’Allemagne était impensable. « Vous n’avez pas toute votre tête ! Vous oubliez l’Occupation, les souffrances, tout le reste ! » Pourtant, nous l’avons fait. Nous l’avons fait parce qu’il le fallait, parce que la rationalité et l’intelligence l’exigeaient, même contre l’émotion.
Je crois que c’est exactement ce qui est en train de se passer en Israël aujourd’hui. Et ce processus va être précipité — je ne sais pas encore s’il sera lent ou rapide — par l’effondrement du régime iranien.
Ou par Donald Trump et la poursuite de son plan pour Gaza…
C’est ce que j’ai répété à de nombreux interlocuteurs. Il ne faut pas sous-estimer ce qui va se passer à Gaza.
Si Netanyahou n’arrive pas à torpiller l’idée d’un protectorat international sur Gaza — et je pense qu’il y aura ce protectorat, peut-être même avec la participation des Turcs, au grand désespoir de nombreux Israéliens et de Netanyahou lui-même —, ce protectorat ne protègera rien d’autre qu’un État palestinien embryonnaire.
Prenez l’exemple des protectorats français sur le Maroc ou la Tunisie : ils protégeaient bel et bien les États marocain et tunisien. À Gaza, on verra se mettre en place une administration palestinienne sous ce protectorat, composée principalement de ces fonctionnaires palestiniens brillants qui travaillent aujourd’hui à la Banque mondiale, au FMI et dans d’autres organisations internationales. Ce sont des personnes d’une grande compétence qui vont arriver pour construire ce premier morceau d’État palestinien. Ce sera difficile, effroyablement compliqué, mais une fois cette réalité établie, personne ne pourra plus revenir en arrière.
Le régime iranien est mort, pour la simple raison qu’il est épuisé ; il n’a plus rien à offrir à ce pays qui le rejette massivement.
Bernard Guetta
C’est le paradoxe de la situation : la rationalité l’emporte à l’étranger, portée par des intérêts d’État puissants, tandis qu’en Israël et en Palestine, l’émotion, le ressentiment — pour ne pas dire la haine — dominent encore.
Pourtant, cette rationalité finira par s’imposer, malgré les difficultés, les reculs et les coups d’arrêt. Une nouvelle direction est en train d’être prise, et c’est une excellente nouvelle.
Un de mes interlocuteurs me faisait remarquer que « la paix avec l’Égypte tient, non pas parce qu’on s’aime, mais parce que les deux États y ont un intérêt fondamental ». On peut se détester, mais si les intérêts communs le commandent, la coopération continue.
Vous établissez un parallèle avec la situation en Europe au début des années 1950. À l’époque, les États-Unis avaient accompagné la transformation de l’Allemagne et du Japon après la Seconde Guerre mondiale par un investissement massif qui a contribué à leur reconstruction, à leur stabilisation et à leur transformation. Or dans la politique américaine actuelle, telle qu’elle est menée par Donald Trump, on observe moins une volonté de construire de nouveaux États viables que de capter, de manière personnelle ou clanique, des territoires et des ressources pour servir ses intérêts et ceux de son entourage. Comment cette approche pourrait-elle aboutir à l’émergence d’un État palestinien ?
Vous avez raison de souligner ce point.
Il est évident que Donald Trump, son gendre, et leur entourage — disons-le clairement, leur petite mafia — ne pensent qu’à une chose : les intérêts financiers qu’ils pourraient tirer d’un développement comme celui d’une « Riviera gazaouie ».
Mais au-delà de cela, je vois se profiler un protectorat international, porté non seulement par les États-Unis, mais aussi par des pays européens. J’espère qu’il se mettra en place à Gaza pour reconstruire ce territoire.
Certes, cela pourrait profiter à Donald Trump et aux siens. Mais les retombées politiques de ce protectorat, qui les laissent indifférents, sont fondamentales pour nous.
Si ce protectorat international reconstruit Gaza, il aura aussi protégé et consolidé un morceau essentiel d’un futur État palestinien. Cela créerait donc une situation entièrement nouvelle.
C’est pour cette raison que Netanyahou n’est pas enthousiaste à l’idée de ce protectorat, encore moins quand il imagine sa composition, non seulement turque, mais aussi européenne.
De notre côté, nous devons nous en féliciter, même si cela peut sembler immoral de s’accommoder des ambitions patrimoniales de la famille Trump.
Ce qui compte, c’est la dynamique politique que cela pourrait engendrer.
Depuis le Parlement où vous siégez, comment avez-vous vu évoluer la position des pays européens sur ces questions ?
Deux mois après le début des frappes sur Gaza, dans mon groupe politique au Parlement européen, le groupe centriste Renew Europe, j’avais plaidé en vain pour que nous prenions position contre la poursuite des bombardements. Les membres de mon groupe étaient très mal à l’aise face à cette situation. Pour eux, condamner Israël était alors impensable.
J’ai insisté, presque jusqu’à m’épuiser. À un moment, un collègue allemand, un jeune homme de moins de trente-cinq ans, a éclaté en sanglots : « Bernard, tu ne peux pas comprendre, je suis Allemand, jamais je ne pourrai condamner Israël. » Sa réaction était à la fois noble et stupide.
Deux ans plus tard, la situation n’est plus du tout la même au Parlement européen. Il y a un regard nouveau. On comprend désormais qu’il existe, chez les Palestiniens, un courant Hamas — nationaliste et détestable —, tout comme, malheureusement, il y a au pouvoir en Israël un courant absolument détestable, bien au-delà du simple nationalisme.
En même temps, on observe une polarisation en Europe, et cela se ressent fortement au Parlement. D’un côté, l’extrême droite ne soutient pas Israël, mais Netanyahou. De l’autre, une prise de conscience grandissante que la complexité de la situation exige une position plus nuancée.
Pourquoi cette polarisation ? L’extrême-droite soutient Netanyahou parce qu’elle déteste encore plus les musulmans qu’elle ne déteste les Juifs — ce qui ne signifie pas qu’elle n’a pas de préjugés envers les Juifs.
À l’extrême gauche, certains considèrent, parfois ouvertement, que le Hamas est un mouvement légitime de libération nationale.
Entre ces deux extrêmes, il y a le reste du Parlement : la droite, les socialistes, les centristes — dont je fais partie —, et les Verts. Ces groupes parviennent aujourd’hui à une position beaucoup plus nuancée, plus subtile, et tout simplement plus intelligente.
Il y a deux ans, quand j’ai commencé à prôner la création d’un intergroupe pour la solution à deux États, on me répondait que c’était impossible, ridicule, fini. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas. Dans les capitales européennes comme au Parlement européen, on assiste à un retour en force de l’idée — ou plutôt de la nécessité absolue — d’une solution à deux États.
Quand on fraye un chemin, on ne sait jamais vraiment où il va mener. J’ai vécu la fin du communisme en Europe. Je me souviens encore des gens qui me disaient que les dissidents des pays communistes étaient sympathiques mais ne comptaient pas. Ils ont pourtant changé le monde.
La marche de l’histoire a permis hier la fin du communisme, et permettra demain une nouvelle marche vers un règlement, aussi chaotique et difficile soit-il. Ce règlement passera par la coexistence de deux États, qui, un jour, s’uniront peut-être dans une confédération. J’en suis persuadé.
Les Iraniens ont vu à quel point le régime était faible. Il ne lui reste que les balles pour tirer sur son peuple ; un jour ces balles seront épuisées.
Bernard Guetta
L’Europe, avec ses programmes de reconstruction et de développement, peut-elle peser aujourd’hui dans le conflit israélo-palestinien, dans la recherche d’une solution à deux États et dans la gestion de Gaza ?
Malheureusement, le gouvernement de Netanyahou a décidé d’expulser presque toutes les ONG dans un délai de deux mois, abandonnant la population gazaouie au froid, à la famine et à l’absence totale de ressources.
Il est clair que ce gouvernement n’ouvrira pas ses portes à une aide européenne.
Tant que Benjamin Netanyahou persistera à martyriser la population civile de Gaza, l’Union européenne ne pourra rien faire sur le terrain — et elle ne va pas envoyer des parachutistes.
En revanche, l’Europe peut et commence déjà à agir sur un autre plan.
C’est pourquoi j’applaudis la décision du président de la République française de reconnaître un État palestinien.
Même si cet État n’existe pas encore et n’existera pas avant un certain temps, il faut poser cet acte politique dès maintenant. Ainsi, le jour où les négociations reprendront — et espérons que ce sera le plus tôt possible —, le débat ne portera plus sur la nécessité de créer un État palestinien, mais sur les modalités de sa création : quelles frontières, quels accords de sécurité et commerciaux avec Israël, quelle dynamique confédérale, et quelles règles de sécurité ?
N’est-on pas en train de laisser se créer une situation encore plus inextricable, encore plus insupportable et encore plus ingérable aujourd’hui, notamment dans certaines zones de l’Autorité palestinienne et dans les colonies ?
C’est une réalité douloureuse. Certains dirigeants israéliens veulent que la Cisjordanie — qu’ils appellent Judée-Samarie — devienne un jour partie intégrante du territoire israélien. Je ne crois pas que cela se produira. Ni les Américains, ni les Européens, ni les monarchies du Golfe ne le permettront.
Cette politique est absurde, mais je vais peut-être vous surprendre. Je pense qu’un jour, la Cisjordanie deviendra l’élément essentiel d’un État palestinien. Quand ? Je ne sais pas. Mais ce jour viendra.
Et ce jour-là, il ne s’agira pas d’expulser les colons israéliens. Après tout, il y a une population arabe en Israël. Pourquoi n’y aurait-il pas une population juive en Palestine ? Si ces colons ne veulent pas rester en Palestine, ils pourront partir ou retourner en Israël. S’ils préfèrent rester, ils pourraient devenir résidents étrangers en Palestine, ou même prendre la nationalité palestinienne, comme des Arabes ont la nationalité israélienne.
Je ne sais pas comment cela se concrétisera, mais la présence des colonies ne sera pas forcément un obstacle insurmontable à la création d’un État palestinien en Cisjordanie.
Sources
Shalom Salam, fondé en novembre 2023 à Jaffa par des citoyens, juifs et arabes de l’État d’Israël, puis élargi à tous les partisans du dialogue judéo-arabe dans divers pays du monde. Shalom Salam prône un « troisième narratif » entre « pro-Palestiniens » et « pro-Israéliens ».