Hal Brands est Senior Fellow à l’American Enterprise Institute et Henry A. Kissinger Distinguished Professor en Affaires internationales à la Johns Hopkins School of Advanced International Studies (SAIS).
Il a été assistant spécial du secrétaire à la Défense pour la planification stratégique et rédacteur en chef de la Commission de stratégie de défense nationale. Il vient de publier The Eurasian Century : Hot Wars, Cold Wars, and the Making of the Modern World (Norton & Company, 2025).
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Dans The Eurasian Century, vous montrez que le XXe siècle est comme hanté par un spectre : celui de Halford Mackinder. Ce nom demeure encore largement méconnu. De qui s’agit-il ?
Sir Halford Mackinder n’est effectivement pas très connu. C’était un érudit britannique, qui vécut de 1861 à 1947. Il n’est guère resté présent que dans la mémoire des spécialistes de relations internationales. Pour le reste, presque tout le monde l’a oublié.
Comment l’expliquer ?
Bien que passionnément dévoué à l’Empire britannique, Mackinder n’a jamais fait partie intégrante de son élite politique.
Son incursion dans l’administration, en tant que haut-commissaire britannique pour la Russie méridionale après la Première Guerre mondiale, s’est soldée par un échec et une certaine humiliation. Il a terminé sa carrière à des postes importants mais quelque peu obscurs, tels que la présidence du Comité impérial de la Marine marchande.
Pourquoi cet homme au parcours honorable mais qui n’a jamais atteint les plus hautes sphères du pouvoir a-t-il pu exercer une telle influence sur le siècle ?
L’influence peut prendre de nombreuses formes et Mackinder a laissé une empreinte plus durable que celle de nombreux politiciens, diplomates et généraux de son temps. C’était l’une des personnalités les plus intéressantes de son époque : alpiniste et explorateur, membre du Parlement et professeur dans des institutions universitaires prestigieuses, il a écrit de nombreux ouvrages sur un éventail de sujets plus large que la plupart des intellectuels ne tenteraient aujourd’hui de maîtriser.
Mackinder n’était toutefois pas un dilettante. Il a largement contribué à faire de la géographie une discipline universitaire à part entière. Surtout, il est considéré comme le père de la géopolitique, la science qui étudie la façon dont les caractéristiques physiques de la Terre interagissent avec la lutte pour l’influence et le pouvoir.
À partir d’une conférence donnée à la Royal Geographical Society de Londres en 1904, Mackinder a lancé un avertissement prémonitoire sur le tour que le siècle suivant allait prendre. Bien que cela n’ait pas été évident à l’époque, où il rencontra peu d’écho, peu de textes stratégiques ont été aussi influents que celui de cette conférence, qui a marqué des générations de dirigeants militaires, diplomatiques et politiques.
Quelle était la thèse défendue par Mackinder dans ce texte ?
Dans sa conférence intitulée « Le pivot géographique de l’histoire », Mackinder développe quatre grandes idées sur la forme qu’allait prendre l’ère géopolitique naissante au moment où il s’exprimait.
Premièrement, « l’époque colombienne », cette période de 400 ans d’expansion européenne outre-mer qui avait commencé avec la conquête des Amériques, était révolue. Une technologie supérieure avait permis à la domination européenne de s’étendre à tous les continents du globe. Désormais, l’Afrique et la majeure partie de l’Asie étant connus, il n’y avait plus de nouveaux mondes à découvrir. Autrement dit, la soupape de sécurité stratégique que constituait l’expansion coloniale — facile mais souvent brutale — était en train de se fermer. De ce constat, Mackinder tirait une conclusion : les puissances ambitieuses pourraient bientôt se livrer à des conflits entre elles.
Deuxièmement, la technologie changeait la géographie de l’Eurasie. Pendant des siècles, la puissance maritime avait surpassé la puissance terrestre grâce aux progrès réalisés dans le domaine de la voile, puis de la vapeur. Les grands empires océaniques s’étaient étendus à toute l’Eurasie : la Grande-Bretagne s’était emparée de possessions allant de la Chine et de l’Inde au Moyen-Orient. Mais à présent, l’innovation modifiait le paysage stratégique : la prolifération des chemins de fer aidait les puissances terrestres, telles que la Russie et l’Allemagne, à déplacer leurs troupes sur de plus grandes distances et à une vitesse accrue. L’achèvement imminent du chemin de fer transsibérien à travers la Russie pourrait permettre à des armées gigantesques de multiplier les conquêtes d’un bout à l’autre de l’immense continent eurasien. C’est pourquoi, selon Mackinder, une nouvelle ère d’expansion allait bientôt commencer en Eurasie.
L’influence peut prendre de nombreuses formes : Mackinder a laissé une empreinte plus durable que celle de nombreux politiciens, diplomates et généraux de son temps.
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Cette perspective avait tout pour effrayer le partisan de l’impérialisme britannique qu’était Mackinder.
Effectivement, et c’est le troisième point : pour Mackinder, toute hégémonie eurasienne résultant de cette nouvelle phase d’expansion serait cruelle et menaçante, car la tyrannie s’inscrivait dans la modernité.
Un groupe d’États illibéraux combinait répression politique, dynamisme économique et expansion violente. En 1904, il s’inquiétait surtout d’une Russie qui s’accrochait au tsarisme tout en se modernisant économiquement — et peut-être d’une Allemagne à la fois militariste, économiquement vigoureuse et bureaucratiquement compétente. Moins d’une génération plus tard, la révolution russe allait donner le pouvoir à un État policier impitoyable et hypervigilant qui cherchait à opérer une transformation messianique dans son pays et à l’étranger.
Si de telles puissances dominaient l’Eurasie — la plus grande masse continentale au monde, où résidaient alors les deux tiers de sa population et la majeure partie de sa puissance industrielle —, elles disposeraient des ressources et de la position stratégique dominante nécessaires pour menacer le monde entier.
Comme le résumait Mackinder, « le bouleversement de l’équilibre des pouvoirs » en Eurasie mettrait en danger la liberté partout, car « l’empire du monde serait alors en vue ».
Cela menait Mackinder à sa conclusion, selon laquelle l’ère à venir serait marquée par des luttes récurrentes pour la suprématie eurasienne et donc mondiale. Les États continentaux imposants — à savoir la Russie, peut-être en tandem avec l’Allemagne — chercheraient à dominer la « zone pivot » et à s’étendre vers l’extérieur, en direction des périphéries de l’Eurasie et au-delà.
Le sort des puissances maritimes était-il pour autant scellé dans l’esprit de Mackinder ?
Pour Mackinder, les puissances maritimes, telles que la Grande-Bretagne et plus tard les États-Unis, tenteraient d’empêcher les puissances eurasiennes de contrôler l’Eurasie en soutenant les « têtes de pont » continentales comme la France et la Corée et en combattant les prétendants à l’hégémonie sur terre et sur mer.
À mesure que les puissances eurasiennes s’étendraient, des coalitions mondiales se constitueraient et lutteraient désespérément pour les contenir.
Selon Mackinder, de telles luttes pouvaient avoir des effets heureux. Une « personnalité repoussante » aurait tendance à dynamiser et à unir ses ennemis. Par le passé, une Europe dynamique et puissante s’était développée entre les pressions exercées par les « nomades asiatiques » mongols, qui faisaient pression sur elle depuis l’est, et les « pirates de la mer » vikings, qui l’encerclaient depuis le nord et l’ouest. « Aucune de ces pressions n’était écrasante, expliquait Mackinder, et toutes deux étaient donc stimulantes. » Peut-être que de nouvelles pressions eurasiennes pourraient alors, pensait-il, libérer de nouvelles formes de création.
Selon vous, l’histoire a donné raison à Mackinder. Pourquoi soutenez-vous qu’il serait plus juste de qualifier le XXe siècle, qu’on associe souvent à un « siècle américain », de siècle eurasien ?
Cela me semble incontestable. Le XXe siècle a été marqué par des conflits répétés pour la domination de l’Eurasie et des eaux qui l’entourent.
Autrement dit, l’Eurasie a été, au XXe siècle, le centre stratégique du monde.
Et cela n’a rien de surprenant puisque c’est là que se trouvent la majeure partie de la population, des ressources économiques et du potentiel militaire de la planète. C’est pourquoi tout au long du dernier siècle, la grande crainte des stratèges des États démocratiques a été qu’une puissance autocratique parvienne à s’emparer de l’Eurasie ou de ses régions clefs et en fasse une base pour projeter sa puissance sur le monde entier. De fait, toutes les grandes luttes du siècle dernier — la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide — ont été des conflits centrés sur ces enjeux et donc sur l’Eurasie.
Il en va d’ailleurs de même aujourd’hui.
Peut-on aller jusqu’à dire que les trois grandes guerres du XXe siècle furent des guerres eurasiennes plus que mondiales ?
Il s’agissait bien de guerres mondiales puisqu’elles se sont déroulées à l’échelle de la planète, mais chacun de ces conflits avait pour but la domination de l’Eurasie.
La Première Guerre mondiale a donné lieu à des affrontements partout dans le monde, de l’Afrique au Pacifique Sud. L’Allemagne illibérale a cherché à s’imposer comme maître de l’Europe. Elle a finalement été écrasée par une vaste coalition comprenant des têtes de pont européennes, notamment la France, et des puissances offshore, telles que la Grande-Bretagne et les États-Unis.
Durant la Seconde Guerre mondiale, la Grande Alliance entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Union soviétique a dû repousser les puissances fascistes qui avaient conquis la majeure partie de l’Europe et de l’Asie orientale, tout en s’enfonçant profondément dans le cœur de l’Eurasie et en semant le chaos dans les océans voisins.
Le XXe siècle a été marqué par des conflits répétés pour la domination de l’Eurasie et des eaux qui l’entourent.
Hal Brands
Pendant la guerre froide, une alliance communiste qui, à un moment donné, s’étendait de l’Europe de l’Est à la Chine, s’est engagée dans une longue lutte pour la suprématie avec le monde non communiste. L’affrontement s’est déroulé sur des champs de bataille — réels ou métaphoriques — dispersés dans l’ensemble du monde en développement, ainsi qu’en Europe et en Asie orientale.
Ce que ces guerres nous montrent, c’est que les conflits eurasiens ont tendance à s’étendre progressivement à l’ensemble du monde. Et c’est pourquoi le sujet principal de ces trois conflits était de savoir qui dominerait l’Eurasie — et donc le monde — dans la mesure où contrôler l’Eurasie donne accès à des ressources et à une situation stratégiques d’envergure planétaire.
Comment la pensée de Mackinder a-t-elle concrètement influencé le cours du XXe siècle ?
Qu’ils en aient été conscients ou non, il est clair que certains des plus grands dirigeants du XXe siècle, même sans avoir lu ses écrits, ont suivi le scénario de Mackinder.
Le diplomate Eyre Crowe, longtemps au cœur du ministère britannique des Affaires étrangères et qui a mis en garde contre un conflit imminent avec l’Allemagne impériale, s’est largement inspiré de la pensée de Mackinder.
Lorsque le président étatsunien Franklin D. Roosevelt
Et quand le diplomate américain George Kennan, dans son célèbre « long télégramme » présentait une stratégie d’endiguement fondée sur le refus d’accorder à l’Union soviétique l’accès à l’Europe occidentale et à l’Asie orientale, il réitérait l’idée selon laquelle les puissances d’équilibre offshore avaient besoin de têtes de pont amies au sein même de l’Eurasie.
Mais Mackinder a également inspiré des penseurs hostiles aux puissances thalassocratiques qu’il défendait.
Effectivement. Les idées de Mackinder sont également devenues une référence pour les intellectuels et dirigeants qui cherchaient à renverser l’équilibre eurasien.
Par exemple, les écrits du géopoliticien allemand Karl Haushofer sont en fait une version inversée de ceux de Mackinder.
En quel sens ?
Mackinder craignait qu’une puissance hégémonique continentale ne dépasse la Grande-Bretagne. Haushofer voulait précisément atteindre cet objectif. Ce dernier avait lu attentivement et largement emprunté aux travaux de Mackinder ; il a même explicitement attribué l’idée d’une alliance entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique à Mackinder qui, dès 1904, craignait qu’une telle combinaison ne conduise à la ruine du monde.
Plus proche de nous dans le temps, le propagandiste poutiniste Alexandre Douguine, qui s’est fait connaître comme l’un des idéologues de la « résurrection russe » est également un disciple intellectuel de Mackinder. Après l’effondrement de l’Union soviétique, il a expliqué comment un nouvel empire pouvait renaître des cendres de l’ancien.
Selon Douguine, la Russie était menacée dans son existence même par une coalition « atlantiste » menée par les États-Unis qui cherchait à implanter leurs valeurs libérales pernicieuses partout dans le monde. La meilleure réponse de Moscou était de restaurer un « grand avenir continental eurasien pour la Russie ». En réaffirmant son contrôle sur les anciennes républiques soviétiques et en forgeant des alliances avec d’autres États mécontents, elle pouvait construire un bloc suffisamment redoutable pour contrarier la superpuissance américaine.
Cette théorie présente un paradoxe apparent : la centralité stratégique de l’Eurasie établie par Mackinder semblait condamner les États-Unis à rester une puissance de second rang — or c’est exactement l’inverse qui s’est produit. L’Eurasie a certes été au cœur des conflits du XXe siècle, mais c’est une puissance non eurasienne, les États-Unis, qui est devenue hégémonique à l’échelle globale. Comment l’expliquez-vous ?
Il ne s’agit pas vraiment d’un paradoxe. En effet, Mackinder comprenait que les coalitions visant à maintenir l’équilibre eurasien devaient être soutenues par des puissances maritimes offshore. Et il pensait en particulier à la Grande-Bretagne car il était britannique et écrivait à l’apogée de l’influence mondiale britannique, au tournant du XXe siècle.
Mais, dans son article de 1904, il relevait qu’une nouvelle puissance maritime, les États-Unis d’Amérique, était en train de s’élever de l’autre côté de l’océan Atlantique et qu’elle exerçait un contrôle accru sur son propre hémisphère. Mackinder voyait bien qu’elle serait en mesure de projeter sa puissance plus loin à l’étranger.
Il n’aurait pas été surpris par le fait que, lorsque la puissance britannique a décliné en termes relatifs au XXe siècle, ce soient les États-Unis qui aient pris le relais. D’ailleurs, dans le dernier article important qu’il a écrit environ quatre ans avant sa mort 1, il était tout à fait à l’aise avec l’idée que l’Amérique du Nord, les États-Unis et le Canada, constituaient en quelque sorte le bastion industriel et militaire de ce que nous appellerions le monde libre.
Les conflits eurasiens ont tendance à s’étendre progressivement à l’ensemble du monde.
Hal Brands
Entretemps, nous avons changé de siècle. La grille de lecture mackindérienne vous semble-t-elle toujours pertinente aujourd’hui ?
Beaucoup de choses ont changé, évidemment, depuis que Mackinder a donné sa célèbre conférence au début de l’année 1904.
Il s’exprimait à une époque où l’avion faisait tout juste son apparition. Il n’avait certainement pas à l’esprit les cyberattaques, les missiles hypersoniques et toutes les technologies qui occupent aujourd’hui une place centrale dans les rivalités de puissance.
Mais il comprenait que les relations internationales sont façonnées par des forces profondes qui peuvent transcender la technologie du moment même si elles sont influencées par elle. Sa réflexion fournit donc — malgré tous les changements conjoncturels — un excellent guide pour comprendre les grandes lignes structurantes des conflits du dernier siècle.
Si Mackinder était encore en vie, je pense qu’il comprendrait immédiatement la configuration des affaires internationales du XXIe siècle, car elle est finalement encore très semblable à celle du monde dans lequel il a vécu.
En quel sens ?
De nouveau, nous assistons à l’affrontement d’une coalition maritime fragile et divisée et d’un groupe de puissances eurasiennes qui coopèrent pour tenter de renverser l’équilibre des pouvoirs dans leurs régions respectives et au-delà.
Selon moi, il n’existe toujours pas de meilleur guide pour nos dilemmes mondiaux que la
Les décideurs politiques actuels n’ont peut-être jamais entendu parler de Mackinder. Pourtant, ils vivent dans son monde.
Pour Mackinder, c’était l’apparition d’une nouvelle technologie, le chemin de fer, qui, au XXe siècle, redonnait à l’Eurasie la centralité qui fut longtemps la sienne et qu’elle avait un temps perdu au profit des océans. Nous vivons aujourd’hui une nouvelle révolution technologique majeure avec le développement du numérique et de l’intelligence artificielle. Aura-t-elle d’aussi grandes conséquences géopolitiques ?
Elle modifiera certaines régions du monde, c’est certain.
Si l’on pense par exemple aux composants nécessaires à la production d’énergies renouvelables, il est clair qu’ils se trouvent parfois dans des endroits très différents de ceux où se trouvaient les ressources qui alimentaient l’économie carbonée du XXe siècle. Les zones les plus adaptées pour implanter des data centers ne sont pas l’Europe occidentale ou l’Asie orientale — c’est-à-dire les régions qui ont dominé la production industrielle pendant une grande partie du XXe siècle en dehors des États-Unis.
Mais d’un autre côté, ces nouvelles technologies ne font que souligner l’importance d’espaces dont le caractère stratégique est reconnu de longue date.
Vous pensez à Taïwan ?
Absolument. Le détroit de Taïwan a été un point chaud pendant la guerre froide.
Taïwan a été le point de départ de l’agression japonaise en Chine et en Asie du Sud-Est pendant la Seconde Guerre mondiale.
Et Taïwan occupe évidemment aujourd’hui une place centrale dans la rivalité entre Pékin et Washington.
Cette importance s’explique en partie par sa situation géographique stratégique, car cette île située au large des côtes de l’Asie orientale peut être utilisée pour contrôler l’accès maritime à une grande partie de celles-ci. Elle s’explique aussi par des raisons plus inédites et conjoncturelles, notamment le rôle qu’elle joue dans le domaine des semi-conducteurs et des chaînes d’approvisionnement.
Il y a donc un mélange d’ancien et de nouveau, certes. Mais le plus souvent, les nouvelles technologies ne font que raviver ou rappeler l’importance stratégique de lieux identifiés de longue date.
À vous suivre, c’est donc en Eurasie que se jouera l’avenir de la puissance américaine. Concrètement, qu’est-ce qui peut l’y menacer ?
Il existe des menaces individuelles dans chacune des régions clefs de l’Eurasie — à savoir l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie de l’Est.
En Europe, la Russie tente de renverser violemment l’équilibre des pouvoirs sur son flanc occidental. Elle soutient l’Iran — dont le régime est certes considérablement affaibli en ce moment — qui cherche à briser l’ordre sécuritaire au Moyen-Orient. En réalité, l’histoire de la période postérieure au 7 octobre est celle d’un affrontement intense entre l’Iran et ses proxys d’une part, et les États-Unis et leurs alliés, au premier rang desquels Israël, d’autre part.
En Asie orientale, il existe deux menaces principales. Celle posée par le conflit autour de la Corée du Nord, mais surtout celle posée par la Chine, qui a réellement le potentiel de s’étendre en profondeur en Eurasie par le biais de sa stratégie des nouvelles « routes de la soie ». Pékin a également d’autres projets visant à intégrer le supercontinent eurasien sous son contrôle. Elle développe par ailleurs un spectaculaire programme d’expansion maritime.
De nombreux défis différents se posent donc en Eurasie pour les États-Unis, le plus crucial étant évidemment la question chinoise. Mais il y a aussi un défi plus large que représente l’union des efforts de tous ces pays hostiles pour contrer les États-Unis. Si l’on pense par exemple à la manière dont l’Iran, la Chine et la Corée du Nord ont soutenu la guerre de la Russie en Ukraine — permettant à Poutine de prolonger son offensive bien au-delà de ce qu’elle aurait pu durer sans ce soutien — on comprend que ces autocraties agressives agissent comme des multiplicateurs de puissance les unes pour les autres.
Les décideurs politiques actuels n’ont peut-être jamais entendu parler de Mackinder. Pourtant, ils vivent dans son monde.
Hal Brands
Mackinder peut-il aider les États-Unis à comprendre et contrer la menace représentée par la Chine ?
Mackinder concluait sa conférence de 1904 par une prémonition : une Chine en plein essor pourrait un jour représenter un danger suprême « pour la liberté du monde », car elle pourrait combiner « son accès à l’océan » Pacifique avec « les ressources du grand continent » eurasien.
Ne nous y trompons pas : cet avertissement était teinté de racisme — Mackinder assimilant la Chine à un « péril jaune ». Mais si la Chine était un empire en déclin et en ruine au début du XXe siècle, la thèse de Mackinder ne semble plus si farfelue aujourd’hui de manière anachronique.
La Chine mène l’un des plus impressionnants renforcements militaires en temps de paix de l’histoire du monde dans le cadre de sa tentative d’absorber Taïwan, d’établir une sphère d’influence asiatique et de repousser les États-Unis en dehors du Pacifique occidental. Pékin dispose déjà de la plus grande force de missiles au monde et de la plus grande marine, en termes de nombre de navires.
Dans le même temps, la République populaire utilise un labyrinthe d’accords commerciaux, d’initiatives technologiques, de projets d’infrastructure et de partenariats en matière de sécurité pour construire un empire informel au cœur du continent eurasien. Alors même que la Chine cherche à dominer le Pacifique, elle s’efforce également, comme l’a un jour
C’est exactement le type de quête d’hégémonie hybride, de domination sur terre et sur mer, que Mackinder avait envisagé.
La menace d’un État « pivot » hyperagressif est de retour. Et si la Chine conquiert Taïwan, elle pourrait contraindre le Japon et les Philippines — créant une insécurité dans tout le Pacifique occidental.
Pour relever ce nouveau défi eurasien, le monde démocratique doit se ressaisir comme jamais auparavant, en renforçant sa coopération militaire, en mettant en commun ses ressources économiques et ses innovations technologiques, et en aidant les États en première ligne qui sont en danger.
Il y a plus d’un siècle, Mackinder expliquait que les conflits eurasien pouvaient avoir des résultats constructifs. Aujourd’hui, ses héritiers doivent, une fois de plus, prouver qu’il avait raison.
Pourtant, la Stratégie de sécurité nationale diffusée par l’administration Trump ne va pas vraiment dans le sens d’une coopération renforcée des puissances démocratiques. Les alliés européens des États-Unis y sont critiqués tandis que les rivaux autocratiques russe et chinois sont ménagés.
Une interprétation bienveillante de ce document serait qu’il s’agit d’une manifestation d’amour contrarié envers les alliés européens des États-Unis. Je pense que cette administration s’inquiète réellement de savoir si de nombreux pays européens conserveront leur dynamisme géopolitique et géoéconomique ainsi qu’un degré suffisant de vitalité culturelle pour rester des partenaires précieux et engagés pour les États-Unis dans les années à venir.
Dans une interprétation moins charitable, on peut voir ce texte comme le reflet du fait qu’une partie de l’administration Trump n’apprécie tout simplement pas beaucoup l’Europe, qu’elle considère comme culturellement étrangère aux États-Unis. Elle la voit comme un contre-exemple des méfaits du multiculturalisme et des conséquences néfastes d’une immigration excessive. Elle la considère comme emblématique de la mondialisation de l’après-guerre froide et d’un effacement des frontières qui seraient allés trop loin.
Les documents de stratégie de sécurité nationale étant généralement un amalgame des différents points de vue cohabitant au sein d’une administration, je pense que l’on peut retirer à la fois l’une et l’autre de ces conclusions à la lecture de ce document.
Si Trump veut le Groenland, c’est parce qu’il associe la grandeur nationale à la possession et à l’ajout de nouveaux territoires.
Hal Brands
On peut aussi tout simplement constater que Donald Trump semble préférer la doctrine Monroe à celle de Mackinder — et considérer que la puissance des États-Unis se joue d’abord sur le continent américain, plutôt qu’en Eurasie.
Là encore, je pense qu’il y a deux interprétations possibles de la politique de Trump.
La première est que les États-Unis ont besoin d’une base sûre dans l’hémisphère occidental s’ils veulent être un acteur mondial efficace. Autrement, ils seront paralysés et distraits par les désordres provoqués par leurs ennemis à proximité de leur propre territoire. On peut donc interpréter l’accent mis sur une nouvelle doctrine Monroe comme étant tout à fait compatible avec un engagement américain à l’échelle mondiale — et je suis assez convaincu que c’est ainsi que certaines personnes au sein de l’administration Trump voient les choses.
Je pense toutefois que d’autres considèrent la domination hémisphérique comme une alternative à l’engagement mondial américain, estimant que si les États-Unis pouvaient être hégémoniques dans leur hémisphère, ils n’auraient pas à se préoccuper outre-mesure des événements en Ukraine, à Taïwan ou en mer de Chine méridionale. Leur idée est fondée sur le présupposé suivant : même dans un monde de sphères d’influence, les États-Unis auront toujours la sphère d’influence la plus impressionnante de toutes.
Or je pense que ce dernier point de vue, qui est aujourd’hui présent dans une partie de l’administration Trump, est erroné. Et je pense que les États-Unis rencontreront beaucoup de difficultés à l’avenir s’ils ne sont plus une puissance majeure en Eurasie, et plus particulièrement en Asie orientale.
Quant au président lui-même, je pense qu’il oscille entre les deux positions.
Il dit parfois que les États-Unis ne devraient pas se soucier autant de l’Ukraine, car un océan nous sépare de ce conflit. Mais dans le même temps, il est tout à fait disposé à intervenir militairement en Iran ou ailleurs au Moyen-Orient. Il s’agit donc d’un domaine de plus pour lequel des points de vue concurrents s’affrontent au sein de l’administration Trump.
La stratégie de Trump ne revient-elle pas à renier l’idée d’hégémonie globale qui sous-tend la pensée de Mackinder pour accepter, dans une logique plutôt inspirée de Carl Schmitt, l’idée d’un partage du monde entre quelques grandes puissances régnant chacune sur sa sphère d’influence ?
D’un point de vue rhétorique, je suis d’accord que certains éléments du discours de Trump suggèrent cela, mais je n’en vois pas beaucoup de preuves dans la pratique.
Les États-Unis ne se sont pas retirés du Moyen-Orient. Ils y ont au contraire mené deux guerres au cours de la première année de la présidence Trump et pourraient être sur le point d’en mener une troisième. Il existe des frictions dans les relations entre les États-Unis et l’OTAN, mais Washington n’a pas renoncé à ses engagements en matière de sécurité européenne. Ils n’ont pas retiré un nombre important de troupes d’Europe. Ils n’ont pas non plus renoncé à leurs engagements dans le cadre de leurs alliances en Asie orientale et dans le Pacifique occidental.
Il m’est donc difficile de concilier la perspective d’un monde divisé en sphères d’influence avec un monde dans lequel les États-Unis conservent tous ces engagements dans le cadre d’alliances dans de multiples régions et continuent de projeter leur puissance à l’échelle mondiale de temps à autre.
C’est un débat stratégique en cours à Washington. Mais je pense qu’il est prématuré de suggérer que nous nous dirigerions vers un monde où la Russie serait dominante en Europe de l’Est et la Chine dominante dans le Pacifique occidental simplement parce que les États-Unis se seraient retirés de ces régions. Je ne pense pas que nous en soyons là.
Avec la Chine, la menace d’un État « pivot » hyperagressif est de retour.
Hal Brands
Comment comprenez-vous les revendications de Donald Trump sur le Groenland ?
Trump veut le Groenland et il est sincère lorsqu’il l’affirme et qu’il croit sincèrement que cette revendication est stratégiquement nécessaire pour les États-Unis.
Pour autant, quand on analyse les choses, les raisons qu’il avance pour justifier son désir d’annexion ne sont guère convaincantes. Il pourrait régler les problèmes sécuritaires et économiques que lui-même et d’autres responsables de son administration soulèvent simplement en renforçant la coopération avec le Danemark et le peuple groenlandais.
Si Trump veut le Groenland, c’est parce qu’il associe la grandeur nationale à la possession et à l’ajout de nouveaux territoires.
Cela pourrait avoir des conséquences pour le moins explosives. Si les États-Unis s’emparaient militairement du Groenland, cela soulèverait des questions fondamentales pour l’avenir de la relation transatlantique. Je ne pense pas qu’il le souhaite et il a d’ailleurs clarifié les choses dans son discours à Davos. Je pense par contre va essayer d’acquérir le Groenland par le biais de diverses incitations économiques et manœuvres diplomatiques.
La question est de savoir ce qui se passera si cela ne fonctionne pas — car je ne pense pas que cela fonctionnera.
Quoi qu’il en soit, je ne considère pas qu’il soit stratégiquement utile pour les États-Unis d’acquérir le Groenland, ni productif de dépenser l’énergie américaine à cette fin.
Le lien transatlantique s’est-il définitivement brisé ?
Je commencerai par rappeler une chose : l’alliance atlantique n’est pas encore au bord de l’implosion. C’est peut-être le sentiment qui prévaut à Paris ou à Berlin, mais je ne pense pas que ce soit le cas à Varsovie, par exemple. Je ne pense pas que ce soit le cas dans les autres États du front oriental qui accordent la priorité à leurs relations de sécurité avec les États-Unis avant tout autre chose, et qui seraient probablement prêts à maintenir ces relations de sécurité même si les États-Unis envahissaient le Groenland, car ils continueraient à considérer que la menace russe est plus importante que la menace américaine.
Cela dit, il est vrai que les relations transatlantiques sont soumises à de réelles tensions. Et je pense que l’une des raisons pour lesquelles elles sont mises à rude épreuve est que Trump a relativement peu de respect pour les pays européens qu’il considère comme faibles et dépendants des États-Unis. Ce que nous avons vu ces dernières semaines, avec des pays européens clairement alarmés, à juste titre, par la menace d’une intervention américaine au Groenland, mais qui tentent en même temps de convaincre les États-Unis de soutenir leur force de dissuasion en Ukraine, illustre parfaitement cette dissonance cognitive que l’on observe dans de nombreuses capitales européennes.
La réalité, c’est que l’Europe va tout simplement devoir investir beaucoup plus dans ses propres capacités si elle veut être prise au sérieux par les États-Unis — ou, d’ailleurs, les autres grandes puissances du XXIe siècle.
Sources
- Foreign Affairs, 1er juillet 1943.