14.01.2026 à 18:16
Du « regime change » au « regime collapse » : comment les néoconservateurs cherchent à refaçonner le trumpisme
Les frappes américaines que prépare Trump contre l’Iran sont-elles vouées à n’avoir aucun impact ?
Pour faire tomber la République islamique, il faut une opération systémique.
Dans un aggiornamento à la doctrine néoconservatrice, un rapport préconise une nouvelle stratégie totale pour renverser l’Iran des mollahs : le « regime collapse ».
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Texte intégral (3902 mots)
Un an avant les frappes historiques de juin 2025 de l’opération « Midnight Hammer », Barak Seener avait produit un rapport passé relativement inaperçu qui préconisait de telles attaques.
Juste après celles-ci, il a signé un important aggiornamento qui précise sa théorie du regime change. Celui-ci pourrait inspirer la Maison-Blanche, alors que Trump n’a jamais été aussi proche d’une intervention militaire.
Pour Seener, le régime iranien est certes sorti très affaibli de la séquence de la guerre des douze Jours mais le régime de l’ayatollah Khamenei tiendrait grâce à une résilience propre à sa forme révolutionnaire, perpétuellement dynamique, dans un alliage de « philosophie islamique, de nationalisme persan et d’utilisation ciblée de la technologie ».
« La capacité du régime à résister et à contrer l’opposition culturelle, économique et politique dépend du système politique iranien et de l’uniformité de son élite, qui lui permet de sombrer dans un autoritarisme accru afin de renforcer la survie du régime.
Cette résilience est facilitée par la capacité du régime à coopter l’opposition ou à réprimer la dissidence. »
En d’autres termes, l’axe de la résistance pourrait se reformer — et à nouveau menacer Israël et les États-Unis.
La clef de la nouvelle proposition de Seener repose sur l’inflexion qu’il donne à l’opération d’ingérence américaine qu’il appelle de ses vœux.
Pour lui, il est manifeste que Trump ne se lancera pas dans une version maximaliste du regime change avec des troupes au sol, par crainte d’avoir à gérer la construction d’une transition sur un territoire aussi vaste et aussi peuplé que l’Iran.
Les spectres irakien et afghan inhibant les initiatives pour un changement de régime « piloté », la stratégie préconisée par l’auteur est en fait plus radicale et potentiellement beaucoup plus risquée : l’effondrement — et l’étouffement par le chaos, de Chiraz à Téhéran, de toute possibilité d’une menace pour la région.
Par quoi passe cette théorie du regime collapse ?
« Les décideurs politiques occidentaux doivent au minimum mener une politique visant à provoquer l’effondrement du régime (regime collapse) sous l’influence occidentale, plutôt qu’un changement de régime contrôlé par l’Occident.
L’effondrement du régime implique de saper continuellement la capacité du gouvernement à exercer son pouvoir, ce qui aboutit au renversement de la structure politique iranienne.
Cela ne peut être réalisé qu’en combinant des frappes militaires externes, par opposition à une intervention militaire à grande échelle, qui ciblent les centres de pouvoir iraniens, notamment les installations d’enrichissement d’uranium, les centres de commandement et de contrôle du Corps des Gardiens de la révolution islamique, les dirigeants de celui-ci et les scientifiques nucléaires. »
S’il en dit peu sur « l’après » — appelant à ne pas reproduire en Iran les erreurs de l’ère post-Saddam Hussein — l’auteur prévoit quand même certains risques.
Pour lui, il n’est ainsi pas exclu que les Pasdaran survive à l’effondrement du régime tout comme la milice Basij, décentralisée et difficilement ciblable ou influençable.
De l’aveu de l’auteur, une telle perspective serait presque pire pour les ennemis de l’Iran : en dehors de la vision stratégique du Guide suprême, une résistance purement paramilitaire décentralisée n’aurait plus aucune limite pour agir par la force.
Dans son scénario d’anticipation du pire, Barak Seener va encore plus loin en imaginant le cas où le régime s’effondrerait en laissant place à un gouvernement autoritaire, opposé à la démocratie et fondamentalement hostile à l’Occident.
Pour anticiper un tel cas de figure, l’auteur suggère qu’il faudrait bel et bien avoir recours à une stratégie de state-building :
« Un élément essentiel pour ce moment post-régime est celui qui offre une stabilité alternative au modèle étatique structuré du Velayat-e faqih (le gouvernement du docte). En l’absence d’un tel modèle, le régime, bien que profondément impopulaire, reste un ‘mal connu’ préférable à l’inconnu et au chaos potentiel.
L’Occident doit travailler avec les groupes d’opposition libéraux qui sont pro-occidentaux dans leur orientation afin de leur donner les moyens de trouver une solution pour ‘le jour d’après’. À cette fin, le présent rapport examine la coordination occidentale des forces d’opposition afin de promouvoir une transition qui offre un certain degré de continuité pour éviter un vide de gouvernance qui compromettrait l’efficacité de l’opposition. »
Nous traduisons les principaux extraits de cette stratégie.
Le rapport est téléchargeable en intégralité à ce lien.
Endiguer la menace par le chaos : la théorie du regime collapse
« Un Iran non nucléaire qui n’exporterait pas le terrorisme est dans l’intérêt stratégique de l’Occident.
Cela implique l’effondrement du régime (regime collapse).
L’Occident doit travailler avec les groupes d’opposition libéraux qui sont pro-occidentaux dans leur orientation afin de leur donner les moyens de trouver une solution pour ‘le jour d’après’.
À cette fin, le présent rapport examine la coordination occidentale des forces d’opposition afin de promouvoir une transition qui offre une certaine continuité, pour éviter un vide de gouvernance qui compromettrait l’efficacité de l’opposition.
Il est extrêmement improbable que le régime s’effondre de lui-même.
Les réformistes et les factions radicales divergent sur les tactiques à adopter — telles que le degré d’engagement avec l’Occident ou les réformes internes — mais ils s’alignent étroitement sur les doctrines stratégiques fondamentales : non-nucléarisation, hostilité envers Israël et les États-Unis, et soutien aux réseaux régionaux de mandataires.
L’opposition aux États-Unis et à Israël reste le point de consensus en Iran, et l’idée de « l’axe de la résistance » est au cœur de la politique étrangère de la République islamique. »
L’auteur reprend en l’adaptant à l’Iran les grandes lignes de la doctrine néoconservatrice qui ont guidé la politique américaine dans sa « guerre contre la terreur ». Le cadre théorique n’est cependant plus celui de « l’empire bienveillant » de Robert Kagan ou du deuxième discours d’investiture de Bush : il ne s’agit plus d’exporter la démocratie américaine dans le monde pour assurer la stabilité globale mais de défendre les intérêts de l’Occident en établissant les conditions d’un endiguement du terrorisme — que l’Iran finance dans le golfe Persique.
C’est dans ce sens que cet aggiornamento s’inscrit dans la lignée du premier rapport de Seener sur la dissuasion.
Il apporte toutefois une nuance doctrinale forte : il ne s’agit plus de « changer » le régime mais de provoquer son « effondrement » sans avoir la prétention de contrôler la suite mais en se laissant les marges de manœuvre nécessaires pour le faire si besoin.
« Si les décideurs politiques occidentaux doivent proposer une formation à tous les groupes d’opposition pour l’après-révolution, l’Occident ne doit soutenir que les groupes d’opposition qui se situent en dehors des structures politiques iraniennes et qui soutiennent l’effondrement du régime.
Cela permettrait de tirer parti de l’aliénation du public et de renforcer la partie de l’opposition qui cherche à renverser le régime, ce qui pourrait accroître la fragilité de ce dernier. L’alternative serait de contribuer involontairement à l’enracinement d’une culture autoritaire. »
Il est admis qu’avant même la brutalité du régime de la République islamique, l’installation de la dynastie des Pahlavi par l’opération Ajax pilotée par la CIA et d’autres agences de contre-espionnage a contribué à cette « culture autoritaire » que l’auteur préconise d’éradiquer.
« Les pays occidentaux ont une excellente occasion de compléter leur interventionnisme militaire en reconnaissant les groupes d’opposition en exil et en Iran, et en coordonnant leurs positions afin d’atténuer les effets négatifs potentiels de l’effondrement du régime lors de la transition du pouvoir et de l’autorité. »
D’une manière plus fine que par le soutien à une seule figure extérieure — comme le fils du shah, Reza Pahlavi, poussé par Israël et les États-Unis — l’auteur du rapport suggère ici que l’interventionnisme militaire devrait se doubler d’une stratégie agressive d’influence sur les membres de la diaspora. Là encore, il trace une ligne de continuité avec la tradition américaine.
« L’effondrement du régime pourrait aussi conduire à une guerre civile en raison du vide politique qui s’ensuivrait et de l’effondrement des institutions fondamentales, suivi par l’escalade du conflit entre factions armées rivales et soutiens étrangers.
Par conséquent, même si l’Iran n’est pas actuellement au bord de la guerre civile, la stratégie de propagande du régime jette les bases potentiellement dangereuses d’une fragmentation et d’une guerre civile en cas d’effondrement du régime. »
Même parmi les tenants d’une ligne très interventionniste, les expériences de l’Irak et de l’Afghanistan constituent un trauma. L’auteur met en garde ici contre le risque bien identifié que l’effondrement du régime se transforme en chaos.
Au fil du rapport, l’interventionnisme épouse une ligne de crête : si l’auteur s’inscrit en faux contre une croyance naïve dans l’efficacité « automatique » du regime change, il cherche à mettre au point des tactiques pour prévenir le chaos pouvant suivre l’effondrement provoqué du régime.
Manuel pour une opération d’effondrement
« Les frappes militaires israéliennes ont déclenché une vague de nationalisme iranien, comblant momentanément les divisions idéologiques de longue date entre les groupes nationalistes et musulmans progressistes, qui s’opposaient tous deux aux frappes contre l’Iran. Cependant, cette unité est tactique et éphémère, car elle renforce le discours du régime sur les menaces extérieures et détourne l’attention de la pression en faveur d’une réforme interne.
Les futures frappes militaires doivent donc s’accompagner de campagnes d’influence visant le public iranien, affirmant que c’est leur régime qui constitue une aberration historique pour l’Iran, par opposition à l’intervention militaire occidentale. L’alternative serait que l’usage de seules frappes militaires permette au régime de pénétrer la société iranienne en suscitant un effet de ralliement autour du drapeau.
L’autoritarisme accru et la concentration du pouvoir créent, par ironie, des fissures au sein du régime. Dans un cadre politique où le Guide suprême et le Corps des Gardiens de la Révolution empêchent le pluralisme et entravent la formation d’un consensus, un fossé peut se creuser entre les factions rivales, telles que les partisans de la ligne dure et les réformistes. Une campagne d’information et de communication menée par des acteurs étrangers peut galvaniser l’opposition opérant en dehors du régime, ce qui peut priver les réformistes opérant au sein du régime du soutien de la population. Cela peut pousser le régime vers l’implosion, à mesure que les schismes au sein de celui-ci deviennent réels. »
Dans ces développements, l’auteur précise ce qui distingue fondamentalement l’intervention qu’il appelle de ses vœux en Iran d’autres opérations comme l’enlèvement de Nicolas Maduro à Caracas au moment de l’opération « Absolute Resolve ».
Même si un tel acte pourrait avoir une influence considérable en termes de représentation, « décapiter » le régime en le privant de l’ayatollah Khamenei ne serait pas suffisant pour le faire tomber. Comme dans les covert ops de la CIA, les États-Unis et Israël devraient user de tous les leviers de la désinformation pour mettre un coin entre les factions rivales au sein du régime et provoquer son éclatement.
« … le seul moyen efficace d’empêcher l’Iran de reconstruire ses installations nucléaires endommagées pourrait finalement se dérouler en deux étapes : à court terme, des frappes aériennes supplémentaires menées par Israël et les États-Unis sur les sites nucléaires iraniens, et à plus long terme, le renversement du régime iranien et de ses dirigeants actuellement au pouvoir, ainsi que des capacités de commandement et de contrôle du CGRI… Les campagnes de communication devraient inclure une augmentation des émissions destinées au peuple iranien, ainsi qu’une aide secrète à l’opposition nationale et le financement d’ONG. »
Là encore, s’il n’est pas motivé de la même manière que dans la guerre contre le terrorisme, l’interventionnisme de Seener s’inscrit dans la tradition néoconservatrice en s’appuyant sur des relais clefs comme la télévision, les ONG et l’aide secrète. Étonnamment, le rapport ne préconise pas de mettre en place une stratégie plus intégrée et plus agressive en ligne.
« Le sectarisme dans les régions périphériques peut se militariser à mesure que les groupes ethniques résistent au déploiement de la milice Basij et des Pasdaran dans leurs régions. En outre, si le régime iranien subit de nouvelles frappes militaires ou est soumis à des tensions résultant de manifestations de masse liées à des griefs économiques et culturels, cela pourrait encourager les groupes sécessionnistes à intensifier leurs attaques contre les cibles du régime. Les groupes sécessionnistes disposant d’armes paramilitaires comprennent : l
— Le KDPI, le PJAK et le Komala, qui opèrent dans le Kurdistan oriental, à Kermanshah et en Azerbaïdjan occidental.
— Le Mouvement arabe de lutte pour la libération de l’Ahwaz (ASMLA) et le Mouvement de libération arabe d’Al-Ahwaz, qui opèrent dans la province du Khuzestan au nom des Arabes ahwazis.
— Jaish al-Adl et Jaish al-Adl, qui opèrent dans la province du Sistan-et-Baloutchistan au nom des Baloutches et des Perses sistanis.
Ces groupes sécessionnistes pourraient prendre pour cible les Gardiens de la Révolution ou l’armée régulière, et empêcher le détournement des ressources et des revenus en cas d’attaque extérieure contre l’Iran. Cela compromettrait le développement militaire et infrastructurel de l’Iran dans le centre du pays et contribuerait à l’effondrement du régime.
Ce n’est pas sans précédent. En 2007, la CIA a engagé Jaysh al-Adl (JAA), anciennement connu sous le nom de Jundallah, un groupe insurgé baloutche, pour mener des actions de sabotage à l’intérieur de l’Iran. Cela s’inscrivait dans le cadre d’un programme secret de la CIA contre le régime iranien autorisé par le président Bush. »
Si son rapport n’est pas présenté comme un manuel contre-insurrectionnel, force est de constater que Seener déploie le playbook de l’ingérence américaine. Ici, il préconise de s’appuyer sur une variété de groupes sécessionnistes pour attaquer le pouvoir central en s’inscrivant dans la continuité d’un programme de l’administration Bush.
Diriger le jour d’après
« Une fragmentation de l’Iran ou un Iran marqué par un conflit à grande échelle est un scénario qu’il faut à tout prix éviter.
Le meilleur moyen d’y parvenir serait que les pays occidentaux aident les différents mouvements d’opposition iraniens à intégrer les mouvements ethniques non sécessionnistes dans un cadre gouvernemental post-régime capable de gérer les identités concurrentes, et qu’ils offrent une place aux groupes ethniques tels que les Arabes, les Azéris, les Kurdes et les Baloutches dans un avenir post-régime.
L’Initiative de La Haye pour la coopération internationale estime que l’autodétermination interne et le pluralisme sont essentiels pour réduire l’attrait du séparatisme et renforcer la légitimité de l’État : ‘Des modèles de gouvernance fédéraux ou décentralisés, adaptés au contexte iranien, pourraient garantir l’autonomie locale tout en préservant l’unité nationale.’
Cette remarque peut être lue comme une réponse à certaines propositions de faucons israéliens visant à démembrer l’Iran pour endiguer la menace. Une telle position avait été diffusée au cours de la guerre de juin 2025 dans un éditorial du Jerusalem Post — un quotidien en langue anglaise, concurrent de droite de Haaretz, très lu par la communauté juive républicaine aux États-Unis.
Dans cet éditorial, le Jerusalem Post s’adressait directement à Donald Trump en lui demandant « d’adopter le changement de régime comme politique » et de former une coalition au Moyen-Orient pour la partition de l’Iran ».
Seener considère ici au contraire que l’intégrité territoriale de l’Iran serait au contraire vitale pour la sécurité de la région.
« Le défi auquel est confrontée l’opposition iranienne est triple : mettre en relation l’opposition en exil avec les groupes d’opposition nationaux ; coordonner leurs positions ; et empêcher l’émergence d’un vide politique à la suite de l’effondrement du régime iranien.
Afin d’atténuer le risque d’un vide politique qui découragerait l’opposition au régime iranien, les États occidentaux doivent coordonner les groupes d’opposition iraniens avant l’effondrement du régime afin de faciliter la mise en place d’une structure gouvernementale qui prendra sa place.
(…) Une campagne d’information et de communication peut les aider à coordonner leurs activités et à partager leurs positions entre eux ainsi qu’avec la communauté internationale. Celle-ci doit à son tour reconnaître et nouer des alliances avec l’opposition qui dispose des technologies de l’information et de la communication nécessaires pour contourner la censure en ligne du régime.
Une partie de la coordination de l’opposition implique l’organisation d’une conférence soutenue par l’ONU pour que les différents groupes sécessionnistes planifient leur intégration dans un cadre gouvernemental fédéral ou décentralisé qui garantisse l’autonomie locale tout en préservant l’unité nationale. Dans le même temps, les États occidentaux devraient se coordonner avec les États voisins de l’Iran afin de stabiliser les régions frontalières en cas d’effondrement du régime. Des unités de sécurité composées de personnel déserteur peuvent assurer une surveillance rapide des frontières. »
Si elle cherche à se distinguer d’un pur regime change, la stratégie préconisée par Seener est ambiguë : on voit mal en quoi ce processus de légitimation d’une autorité politique alternative à la République islamique, encore imprécis, pourrait trouver une manière de se stabiliser.
« L’objectif déclaré du président Donald Trump — ‘Make Iran Great Again’ — doit être considéré dans le contexte de la promotion de l’effondrement du régime (regime collapse).
Mais cette stratégie n’est viable que si l’on parvient à éviter le chaos qui pourrait éclater à la suite de l’effondrement d’un régime iranien dont la stabilité repose sur la suppression de ses contradictions internes.
L’élimination totale des capacités terroristes et nucléaires de l’Iran mérite d’être envisagée de manière stratégique.
Cela signifie que la promotion de l’effondrement du régime par une intervention militaire et une campagne de communication doit s’accompagner d’une coordination entre les États occidentaux et les États voisins de l’Iran afin d’apporter une aide humanitaire et de stabiliser les régions frontalières.
Cette coordination devrait s’accompagner d’une harmonisation des positions des groupes d’opposition qui se consacrent à la promotion d’un Iran libéral et démocratique, et contribuer à l’avènement d’un avenir iranien auquel participeront le plus grand nombre possible d’Iraniens. »
L’aggiornamento du state building de Seener n’a rien à voir avec la « théorie réactionnaire de la paix » proposée par Curtis Yarvin dans son essai « Comment occuper et gouverner un État étranger » de 2008 ; mais cet interventionnisme se distingue aussi d’une simple mise à jour du logiciel néoconservateur.
Dans les ambitions exposées à la fin du document, l’auteur se propose d’adopter une approche « limitée », au fond assez proche de celle par laquelle le pouvoir israélien a justifié l’opération Am Kalavi : c’est parce que l’effondrement du régime serait la seule manière de dissuader l’Iran et de démanteler son programme nucléaire qu’il serait « nécessaire ».
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11.01.2026 à 18:59
Sommes-nous entrés dans une nouvelle course aux armes nucléaires ?
Le désarmement et la non-prolifération semblent d’un autre âge.
La Corée du Nord, l’Iran, Israël, la Russie mais aussi les États-Unis et la Chine ont relancé la course aux nouveaux armements.
Dans cette ère du non-droit nucléaire, les risques explosent — jusqu’où est-il possible de contenir l’embrasement ?
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Texte intégral (9335 mots)
En 2003, un chef d’État prononça une fatwa interdisant les armes nucléaires afin de dissimuler les efforts de son pays pour produire de l’uranium de qualité militaire.
En février 2022, un autre dirigeant ordonna l’attaque d’une centrale nucléaire ukrainienne, risquant un accident radiologique comparable à celui de Tchernobyl.
Dans la nuit du 21 au 22 juin 2025, un troisième commanda à son armée de l’air de bombarder une installation nucléaire située à 16 000 km de sa villa en Floride.
Quelques jours auparavant, un quatrième, poursuivi pour corruption dans son pays, avait ordonné l’attaque des mêmes installations, et l’assassinat des plus importants scientifiques y étant liés.
Ces quatre dirigeants — Ali Khamenei, Vladimir Poutine, Donald Trump et Benjamin Netanyahou — ont un point commun.
Ils sont lancés dans une course aux armements nucléaires que la fin de la Guerre froide semblait avoir rendue impossible.
Considérant les armes de destruction massive comme des instruments infaillibles de politique étrangère et convaincus que leurs gesticulations nucléaires reflètent des décisions politiques rationnelles, ils ignorent les traités, jouent avec la sécurité internationale et menacent le monde de destruction.
Depuis le début des années 2000, la « fin » de la course aux armements, qu’on croyait pouvoir dater de celle de la guerre froide, s’est révélée n’être qu’une pause. Signant le début d’une nouvelle ère, les États-Unis ont été les premiers parmi les nations à abandonner les accords de contrôle des armements.
Vingt ans plus tard, la Russie menace l’Europe d’une guerre nucléaire.
Aujourd’hui, les États-Unis, la Russie, l’Iran et Israël sont responsables d’une nouvelle course aux armements : leurs dirigeants contribuent à accélérer un tel phénomène
Vladimir Poutine refuse de reconnaître les faiblesses militaires et économiques de la Russie depuis l’effondrement de l’URSS 1 et insiste sur le fait que le pays doit être prêt à mener une guerre nucléaire.
Donald Trump a abrogé les traités qui ne lui plaisaient pas, bombardé les installations nucléaires iraniennes et ordonné la reprise des essais américains.
Israël est le seul pays disposant d’un arsenal nucléaire dont les capacités soient totalement opaques.
L’ayatollah Khamenei et ses conseillers, enfin, n’ont laissé aucun doute sur leur capacité à construire une bombe nucléaire en quelques semaines.
À quel moment le monde que nous connaissons a-t-il cédé sa place à celui-ci ?
Le nouvel ordre nucléaire au Moyen-Orient
L’effondrement actuel des accords sur les armes nucléaires a commencé en 2002, lorsque George W. Bush retira les États-Unis du traité ABM 2 interdisant le déploiement d’un système de défense antimissile sur le territoire américain ou russe.
Pour le président américain, de telles défenses antimissiles étaient nécessaires contre les « terroristes » et les « États voyous ». En vérité, un tel système peut difficilement détecter, et encore moins arrêter, une attaque terroriste.
Ce retrait ne fut qu’un début. Près de vingt ans plus tard, en 2020, les traités Ciel ouvert et New START, ainsi que le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, ont tous manqué de devenir caducs.
Le refus en 2017 des neuf puissances nucléaires de signer le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires 3 n’était pas pour convaincre des pays comme la Corée du Nord et l’Iran de se conformer aux régimes de contrôle des armements. Alors que se défont les anciens accords, une nouvelle course à l’armement voit le jour, encouragée par les puissances historiques et qui rallie ainsi d’autres pays.
Les grandes puissances nucléaires sont aussi des hors-la-loi : en violation du droit international sur le sujet, la Russie et les États-Unis ont pris pour cible des installations nucléaires.
Paul Josephson
La genèse du programme iranien
Depuis la fin de la Guerre froide, la plupart des efforts se sont concentrés sur la prévention du développement d’armes nucléaires par de nouveaux pays ; en 1992, peu de temps après le démantèlement de l’Union soviétique, le Protocole de Lisbonne 4 a conduit l’Ukraine, le Bélarus et le Kazakhstan à céder leurs arsenaux nucléaires à la Russie.
Plus tard, au début des années 2000, les programmes nucléaires de la Corée du Nord et de l’Iran ont suscité des inquiétudes dans le monde entier ; en particulier, les dirigeants européens et américains étaient préoccupés par la construction de l’usine d’enrichissement de Fordow en Iran, destinée à produire de l’uranium enrichi.
À bien des égards, l’Iran avait été avant 1979 un partenaire nucléaire fiable.
Téhéran s’était longtemps intéressé à l’énergie nucléaire et aux technologies associées, avec une participation importante des États-Unis et de la Russie depuis les années 1950 sous le règne du shah ; il était l’un des premiers signataires du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 1970 5, et avait conclu un accord de garanties globales avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en 1974, autorisant l’inspection sur place des installations nucléaires pacifiques.
Akbar Etemad, fondateur de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, a quitté le pays trois mois seulement avant la révolution de 1979. Bien qu’il affirmait que le shah ne souhaitait pas développer d’armes nucléaires 6, il avait néanmoins supervisé le développement d’un programme pacifique extrêmement vaste, allant de l’enrichissement de l’uranium à la co-conception et au co-développement de réacteurs — en passant par la recherche liée à la conception des fusées, qui constituent la base des armes nucléaires.
L’avènement d’un nouveau régime à Téhéran redessina les cartes.
Après la révolution, les religieux ont continué à qualifier publiquement le programme nucléaire de trahison de l’Iran, proclamant que la construction de centrales nucléaires était un acte de trahison ; pourtant, les religieux ont appelé à plusieurs reprises Etemad à revenir pour reprendre la direction des programmes nucléaires.
Pendant la guerre Iran-Irak, qui a duré huit ans, les dirigeants du pays ont reconsidéré la question des armes nucléaires. Les mollahs ont alors décidé de poursuivre l’enrichissement d’uranium, considérant l’atome comme le seul moyen de défense contre les pressions internationales, notamment celles des États-Unis.
À partir des années 2000, avec la multiplication des preuves d’un programme iranien de fabrication de bombes, les États-Unis et l’E3 (Royaume-Uni, France et Allemagne) ont imposé des sanctions économiques et autres par l’intermédiaire des Nations unies, pour non-respect des engagements de l’Iran sur le nucléaire. À plusieurs reprises, l’Iran a été reconnu coupable par l’AIEA de violations de l’accord 7 ; celles-ci ont donné lieu à des efforts diplomatiques, des sanctions et des attaques informatiques visant à mettre fin au programme naissant de fabrication de bombes.
Face à ces accusations, l’Iran a continué de nier tout intérêt pour la fabrication d’armes nucléaires et appelle au contraire au désarmement et à la non-prolifération.
Avec cette escalade, plus d’une décennie de négociations se trouve mise à bas.
La fatwa de l’ayatollah Khamenei sur l’interdiction de la production et de l’utilisation d’armes nucléaires, dont la première annonce publique aurait eu lieu en 2003, a jeté les bases des négociations entre les États-Unis et l’Iran en avril 2012 et contribué à ouvrir la voie à l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPoA) de 2015 8. L’accord a limité les activités nucléaires de l’Iran, accru la transparence concernant les centrifugeuses, l’enrichissement et les stocks d’uranium, et conduit à la levée des sanctions contre l’Iran.
À plusieurs égards, le JCPoA était une aubaine pour le régime — réduisant les sanctions, attirant les entreprises internationales et améliorant la transparence. L’accord n’était pas seulement un traité nucléaire, mais une porte d’entrée pour les Iraniens qui aspiraient à un avenir sans guerre ; au contraire, le Guide suprême iranien s’opposait au JCPoA précisément parce qu’il préférait un état permanent d’isolement et de tension.
Le retrait de Trump du JCPoA n’a fait que renforcer cet état que recherchait Khamenei — tout en permettant à la Chine et à la Russie d’obtenir de la part de l’Iran des concessions, du pétrole et de nouveaux accords nucléaires 9.
Dans sa tentative pour geler le programme iranien, ce fut la première grande erreur géopolitique du président américain.
L’endiguement raté du nucléaire iranien
Alors que les négociations étaient censées reprendre pour un nouveau « deal » porté par lui, Trump s’est convaincu de l’existence d’une bombe iranienne, même si sa directrice du renseignement national lui avait rapporté le contraire 10. Dans la séquence de l’opération israélienne, une attaque 11 fut ainsi conduite contre les installations iraniennes de Fordow, Natanz et Ispahan — trois sites soumis aux garanties de l’Agence internationale de l’énergie atomique.
En vingt ans, les nations nucléaires ont déclenché une nouvelle course aux armements ; elles abrogent les traités existants et refusent d’en accepter ou d’en ratifier de nouveaux.
Paul Josephson
À la suite de ces opérations, Trump a proclamé que les attaques étaient « un succès militaire spectaculaire » 12 et que les installations d’enrichissement avaient été « complètement et totalement détruites ». Après s’être réjoui de ses victoires, il a insisté sur le fait que les États-Unis devaient reprendre leurs propres essais nucléaires.
Bien qu’impressionnante au plan opérationnel, « Midnight Hammer » a involontairement révélé l’échec des bombes « bunker buster » 13 — une arme de treize tonnes dont chacune coûte 20 millions de dollars — longtemps vantées mais jamais utilisées auparavant par les États-Unis. Ces bombes n’ont en effet pas « détruit » le site d’enrichissement 14, mais tout au plus retardé le programme de « quelques mois » 15. Du reste, même après cette attaque et comme le remarquent Mark Goodman et Mark Fitzpatrick, l’Iran « conserve les connaissances nécessaires pour construire des centrifugeuses et les assembler en cascades, ainsi que l’expertise acquise lors des travaux secrets menés jusqu’à présent sur le développement d’armes » 16.
L’échec est aussi diplomatique. En renforçant la détermination de l’Iran, comme celle de la Corée du Nord, à se doter de bombes nucléaires pour assurer la préservation du régime, elle n’a fait qu’accélérer la course aux armements.
À la suite de l’attaque américaine, le président iranien Masoud Pezeshkian avait qualifié celle-ci d’« agression sauvage en violation flagrante des principes les plus élémentaires du droit international », survenant « précisément au moment où nous nous engagions sur la voie des négociations diplomatiques » et « constitu[ant] une grave trahison de la diplomatie et une subversion des efforts visant à établir la stabilité et la paix » 17 : « ceux qui possèdent eux-mêmes les plus grands arsenaux nucléaires et qui, en violation flagrante du Traité de non-prolifération, rendent leurs armes encore plus meurtrières et destructrices, soumettent depuis des années notre peuple à des pressions fondées sur des allégations fallacieuses. »
L’attaque a donné carte blanche aux mollahs iraniens pour se tourner vers les armes nucléaires.
En septembre 2025, après que le Conseil de sécurité des Nations Unies a réimposé à la demande de l’E3 des sanctions et des restrictions sur les programmes nucléaires et balistiques de Téhéran, l’Iran a déclaré qu’il suspendrait sa coopération avec l’AIEA, tout en menaçant de se retirer du Traité de non-prolifération.
L’opération américaine a ainsi offert deux autres victoires nucléaires substantielles à Khamenei : alors que l’ayatollah avait affirmé que la diplomatie était vaine et que le JCPoA était un accord imparfait et inefficace, l’événement lui a aussi fourni un prétexte pour déclarer que les armes nucléaires étaient légitimes et nécessaires à la survie du régime clérical.
En réalité, la guerre a servi les intérêts politiques personnels de Netanyahou et de Trump, faisant face dans leurs pays à une contestation croissante de leur politique intérieure. L’attaque américano-israélienne a ainsi contribué à éroder la légitimité des accords nucléaires internationaux.
En conséquence de cette perte de confiance, les nations aspirant à se doter de l’arme nucléaire apprendront à développer des programmes clandestins ; il leur semblera inutile d’accepter les inspections et les traités de désarmement si les États puissants peuvent se retirer de ceux-ci à leur guise et attaquer les sites surveillés quand bon leur semble.
À ce jour, la Force spatiale voulue par Trump n’a déployé aucun système d’armes viable — elle a seulement produit un document qui ressemble fort à un scénario de Star Trek.
Paul Josephson
Une fatwa antinucléaire ?
La course aux armements russo-américaine s’est aujourd’hui étendue au reste du Moyen-Orient. Si les dirigeants iraniens avaient besoin de justifications pour se doter d’armes nucléaires, ils les ont trouvées dans l’abrogation du JCPoA par Trump, dans sa recherche de nouveaux systèmes d’armes et dans l’attention européenne focalisée sur la guerre en Ukraine et les dangereux programmes d’armes nucléaires de Poutine.
Les attaques de juin 2025 contre les installations nucléaires iraniennes ont renforcé la détermination de Téhéran de construire une bombe nucléaire ; au fil du temps, les scientifiques iraniens se sont affairés à développer « tous les composants nécessaires » à la fabrication d’une arme nucléaire 18.
La fatwa existante contre les armes nucléaires est probablement un écran de fumée 19, alors que les fatwas n’ont aucune valeur juridique contraignante au niveau international et ne nécessitent pas l’approbation du parlement, sans parler d’un consensus national.
Sur le site web officiel du Guide suprême, plusieurs pages sont consacrées à l’explication de sa position sur les armes nucléaires 20. Parmi les quatre-vingt-cinq commentaires sur le sujet que répertorie l’une d’elle 21, le mot haram (interdit) n’est utilisé que trois fois, et exclusivement à propos de « l’utilisation des armes nucléaires », et non de leur production ou de leur stockage.
En juin 2023, Khamenei a averti les puissances mondiales qu’elles « ne pourraient pas arrêter » son régime s’il décidait de construire des armes nucléaires 22, une menace reprise par l’ancien chef du programme nucléaire iranien, Ali Akbar Salehi. Le 22 avril 2024, un membre de la Commission de sécurité nationale du Parlement, Javad Karimi Ghodousi, a de même écrit : « Si [le Guide suprême] donne son autorisation, nous serions à une semaine de tester la première [bombe nucléaire]. » 23
Le Premier ministre israélien a aussi contribué à engager Téhéran dans la course aux armements : le 9 mai 2024, Kamal Kharrazi, le principal conseiller en politique étrangère de Khamenei, a averti que si Israël menaçait l’existence de la République islamique, Téhéran modifierait sa doctrine nucléaire 24.
Plus généralement, les attaques de Netanyahou contre la Palestine et l’Iran ont ébranlé la sécurité nucléaire dans le monde entier, alors que les installations et les armes nucléaires israéliennes n’ont jamais fait l’objet d’inspections internationales.
Les conflits au Proche-Orient révèlent en effet les rapports d’alliances entre puissances maniant l’arme atomique : alors que les États-Unis soutiennent les manœuvres nucléaires d’Israël, la Russie critique l’État hébreu pour ses attaques, tout en faisant de l’Iran un partenaire commercial important dans le domaine nucléaire 25.
Les échecs russo-américains
L’incapacité à freiner le programme nucléaire iranien s’inscrit dans le contexte des désaccords entre la Russie et les États-Unis au cours des vingt-cinq dernières années sur les principaux traités de contrôle des armements.
Alors qu’ils ont laissé échouer plusieurs accords cruciaux sur les armes nucléaires, les États-Unis sont peut-être les principaux responsables de cette situation 26.
Le démantèlement américain
En 2019, Trump fut à l’initiative de l’effondrement du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), signé en 1987.
Accord significatif et fructueux, signé par les dirigeants américains et soviétiques Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, il interdisait aux deux pays de produire, tester ou déployer des missiles balistiques ou lancés depuis le sol d’une portée comprise entre 500 kilomètres et 5 500 kilomètres.
Les tensions commencèrent en décembre 2017, lorsque l’administration Trump affirma que les Russes testaient un missile de croisière lancé depuis le sol dans cette gamme de portée 27 — ce bien que, d’un point de vue technique, les missiles de croisière, avec leur portée plus courte, constituent une menace directe pour l’Europe et l’Asie, mais pas pour les États-Unis 28.
En réponse à ce qu’ils considéraient comme une violation du traité FNI, les États-Unis annoncèrent des sanctions économiques et renouvelèrent leurs plans de développement de missiles 29, afin de contraindre la Russie à se conformer pleinement et de manière vérifiable aux obligations du traité.
Face à ces mesures, la Russie a rejeté les allégations américaines, accusant à son tour les États-Unis de violer le traité en installant un système de défense antimissile balistique en Pologne, membre de l’OTAN 30.
La mise en place aux États-Unis d’un système de défense antimissile est un rêve coûteux — voué à ne pas se réaliser — que Trump entretient depuis longtemps.
Paul Josephson
Avec l’effondrement du traité FNI le 2 août 2019, la Russie et les États-Unis ont été libres de poursuivre le déploiement de missiles à portée intermédiaire lancés depuis le sol 31, leur retrait de l’accord accélérant le développement des missiles de croisières.
Alors que les deux nations ont déclaré qu’elles « répondraient à toute escalade de la situation par l’autre partie », les États-Unis ont été les premiers à intensifier les tensions en testant un missile de croisière Tomahawk 32.
Ce n’est pas là le seul pas en arrière accompli par la première administration Trump.
En mai 2020, l’administration Trump a annoncé le retrait des États-Unis du traité Ciel ouvert, en vigueur depuis 1992, qui permettait aux États membres d’effectuer des vols de reconnaissance au-dessus du territoire des autres pour vérifier le respect des accords et renforcer la confiance mutuelle.
Trump et Poutine ont également commencé à démanteler le traité New START de 2011, limitant les arsenaux nucléaires stratégiques des deux pays en matière de missiles intercontinentaux 33, de missiles balistiques lancés par sous-marins et de bombardiers lourds. Si les deux pays ne se sont pas pour l’instant retirés de cet accord, reconnaissant qu’il valait mieux ne pas s’engager dans une course aux armements, plusieurs fragilités se font pourtant jour.
Après son élection en 2017, Trump s’est d’abord montré peu intéressé par la prolongation de New START, probablement en raison du rôle joué par Obama dans sa conclusion ; son administration a également insisté pour que la Chine participe à toute prolongation du traité.
C’est là une façon indirecte de saper l’accord : la Chine refusant de prendre part à l’extension du traité, celle-ci est ainsi vouée à l’échec 34.
L’essor des armes nucléaires russes
La Russie, quant à elle, ne cherche pas seulement à retrouver la grandeur nucléaire de l’ère soviétique mais poursuit aussi activement la modernisation de son arsenal 35 — rouvrant des bases militaires dans l’Arctique 36, qu’elle équipe de bombardiers, d’avions à réaction et de nouveaux radars.
Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, Poutine et ses porte-paroles ont menacé au moins cinquante fois d’utiliser des armes nucléaires si l’Occident — les États-Unis, l’OTAN, la Grande-Bretagne et l’Allemagne — franchissait une « ligne rouge » arbitraire et sans cesse mouvante.
C’est avec une fierté jubilatoire que Poutine a annoncé l’ajout de nouvelles armes à l’arsenal russe : la torpille nucléaire Poseidon, dotée de « capacités inégalées » et destinée à libérer des radiations sur une côte cible, et le missile Bourevestnik à propulsion et à charge nucléaire 37.
De tels essais ont suscité des réactions : aux États-Unis, ils ont donné lieu à un « essai de routine » 38 d’un missile balistique intercontinental Minuteman III.
Trump relance la course aux armements
La production de nouveaux vecteurs ne signe pas pour autant par elle seule la fin de la politique de désarmement.
En septembre 2025, Poutine a annoncé que la Russie était « prête à continuer à respecter les restrictions quantitatives centrales » 39 du traité New START si les États-Unis « agissaient dans un esprit similaire ». Le président russe a déclaré que « renoncer complètement à l’héritage du New START serait, à bien des égards, une grave erreur et un manque de vision à long terme » qui aurait « des conséquences néfastes pour les objectifs du [Traité de non-prolifération nucléaire] ».
Deux semaines plus tard, Trump répondait : « Cela me semble être une bonne idée » — bien qu’il ait précédemment déclaré que les négociations sur le désarmement avec la Russie ne pourraient avoir lieu qu’après la fin de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine 40.
Le président américain semblait donc avoir changé d’avis.
Ce n’était pourtant qu’un premier revirement.
Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, Poutine et ses porte-paroles ont menacé au moins cinquante fois d’utiliser des armes nucléaires
Paul Josephson
Le début d’une escalade ?
En octobre 2025, Trump a menacé de manière ambiguë sur les réseaux sociaux — et non dans un discours officiel ou un document de position du Pentagone — de reprendre les essais nucléaires américains interrompus depuis 1992, probablement sur le site d’essais du Nevada, où plus de 900 essais d’armes ont été effectués.
Le président américain justifié cette décision en affirmant que d’autres pays avaient commencé à effectuer des essais 41 et que les États-Unis avaient pris du retard — tout en affirmant de manière confuse que le pays possédait plus d’armes nucléaires que tout autre 42.
La reprise des essais d’armes au Nevada nécessitera des milliards de dollars et l’approbation du Congrès. Elle prendra plusieurs années et exigera de déterminer si ces essais violent d’autres engagements pris par les États-Unis dans le cadre de traités. Ces nombreux obstacles ne sont probablement pas compris par le président américain.
Aujourd’hui, avec leurs sous-marins Trident, leurs bombardiers furtifs, leurs missiles balistiques Minuteman et MX, et leurs missiles de croisière lancés depuis les airs et la mer, les États-Unis disposent déjà de la plus grande capacité de dissuasion au monde ; néanmoins, il est manifeste que Trump semble « jaloux » des annonces audacieuses de Poutine : lui aussi souhaite disposer de nouvelles armes, vecteurs et défenses antimissiles.
Alors que Trump cherche un argumentaire pour mettre en œuvre la production de nouvelles armes, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, et le président de la commission du renseignement du Sénat, Tom Cotton 43, ont publiquement soutenu l’idée de la Maison-Blanche selon laquelle la Russie et la Chine mèneraient des essais nucléaires secrets.
Poutine a en effet répondu aux menaces de Trump en ordonnant à ses commandants militaires de préparer le site d’essais nucléaires russe de Nouvelle-Zemble 44.
La force défensive à laquelle aspire le président américain montre pourtant dès aujourd’hui ses limites.
Dôme doré ou passoire de fer
La mise en place aux États-Unis d’un système de défense antimissile est un rêve coûteux — voué à ne pas se réaliser — que Trump entretient depuis longtemps.
La défense antimissile est déstabilisante 45.
Elle sape la dissuasion que maintient la certitude d’une destruction mutuelle des belligérants, incite à lancer une première frappe en cas de crise et encourage les nations à construire de nouvelles armes offensives.
Trump insiste sur le fait que le prochain système de défense antimissile des États-Unis offrira davantage de sécurité grâce au « Golden Dome » 46, inspiré du « Dôme de fer » israélien.
Lors de sa création en décembre 2019 47, le président américain a chargé la nouvelle Force spatiale de s’attaquer aux « graves menaces qui pèsent sur notre sécurité nationale » ; donner aux États-Unis la supériorité dans l’espace « nous aidera à dissuader toute agression et à avoir l’avantage en dernier ».
La mise en place du « Golden Dome » conduirait à l’abrogation de facto du Traité sur l’espace de 1967, interdisant les armes de destruction massive en orbite. Les analystes craignent déjà que certains pays, dont la Russie, développent des armes nucléaires antisatellites (ASAT) qui pourraient causer des dommages importants aux satellites et créer des débris en cas d’explosion 48.
À ce jour, la Force spatiale voulue par Trump n’a déployé aucun système d’armes viable, mais a seulement produit un recueil de « doctrines, stratégies et concepts » 49 qui ressemble fort à un scénario de Star Trek.
Un analyste a fait remarquer que l’outil sur lequel fantasme Trump, celui qui devrait lui permettre d’occuper le « dernier des domaines stratégiques » n’est pas un dôme doré, mais une passoire 50 présentant les mêmes failles techniques que celles auxquelles la défense antimissile a été confrontée dès le début : la capacité de l’ennemi à submerger un système avec des missiles offensifs ; la capacité de survie discutable des armes spatiales ; l’incapacité à faire la distinction entre les ogives réelles et les leurres, etc.
Pour fonctionner sans failles, le Dôme devrait couvrir des millions de kilomètres carrés, détecter les missiles hypersoniques, faire face aux missiles à plusieurs têtes et répondre aux menaces provenant de l’arsenal russe composé de milliers d’ogives.
Le Golden Dome sera incapable de faire face aux menaces nord-coréennes ou iraniennes, qui n’ont fait que s’amplifier depuis l’échec de la diplomatie de Trump.
À ce jour, l’Initiative de défense stratégique, précurseur du Dôme, aurait coûté 415 milliards de dollars et n’aurait réussi que onze des dix-neuf interceptions lors des essais. Un tel système ne permet pas même de faire face à l’attaque terroriste, bien plus probable, que serait une bombe sale lancée depuis un bateau.
Le non-droit nucléaire
En vingt ans, certaines des nations nucléaires ont déclenché une nouvelle course aux armements.
Elles abrogent les traités existants et refusent d’en accepter ou d’en ratifier de nouveaux.
Alors que le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, entré en vigueur le 22 janvier 2021, interdit leur développement, leur essai, leur production et leur utilisation, les neuf États aujourd’hui dotés de l’arme atomique refusent de le signer 51.
Aujourd’hui, ces neuf États réunis possèdent plus de 12 000 bombes nucléaires 52.
Un tel chiffre représente certes une baisse significative par rapport aux quelque 70 000 ogives prêtes à être lancées au pic de la Guerre froide.
Mais de nouveaux arsenaux nucléaires pourraient se développer au Moyen-Orient et en Asie au cours des prochaines décennies.
Les grandes puissances nucléaires sont aussi hors-la-loi. En violation du droit international sur le sujet, la Russie et les États-Unis ont pris pour cible des installations nucléaires.
Au cours de son invasion de l’Ukraine, la Russie a attaqué les centrales nucléaires de Zaporijia et de Tchernobyl, ignorant les garanties internationales en matière de sûreté nucléaire telles que celles énoncées par l’AIEA et les Conventions de Genève 53. Aujourd’hui, Moscou continue de compromettre la stabilité de la centrale de Zaporijia, mettant l’Ukraine et l’Europe en grand danger 54.
Bien qu’à l’exception de la Corée du Nord, aucun pays n’a testé d’ogive depuis les années 1990 55, la Russie et les États-Unis ont tous deux brisé un tabou en bombardant des installations de combustible fissile en Iran et en Ukraine.
En ce début de XXIe siècle le nombre de points chauds économiques et militaires exposés au risque d’une guerre ou d’un accident nucléaire ne fait qu’augmenter — qu’il s’agisse de la Chine et des États-Unis, de la Corée du Nord et de la Corée du Sud, ou bien de l’Inde et du Pakistan.
Que les menaces dangereuses des États-Unis et de la Russie de reprendre les essais d’armes nucléaires soient suivies des faits ou pas, le mal est déjà fait : ils susciteront sans doute des comportements similaires de la part d’autres pays.
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08.01.2026 à 06:00
Câbles sous-marins à Taïwan : la stratégie chinoise du blackout
La bataille de Taïwan a déjà commencé — sous la mer.
Alors que la Chine prépare l’invasion de l’île, le sabotage des câbles sous-marins reliant Taïwan au monde pourrait la paralyser.
Samanth Subramanian a rencontré ceux qui écrivent la stratégie de défense de Taipei.
Reportage.
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Texte intégral (4924 mots)
Dans le manuel de la guerre hybride moderne, les câbles sous-marins sont devenus l’une des cibles les plus précieuses. Alors que 98 % des données mondiales transitent aujourd’hui par leur intermédiaire — la quasi-totalité des activités en ligne nécessitant leur utilisation — le sabotage de ces câbles peut isoler un adversaire, coupant ses communications avec l’extérieur.
Alors que la Chine prépare la prise de Taïwan, la section des câbles reliant l’île au monde pourrait l’empêcher de communiquer avec ses alliés.
Derrière des « accidents » de la marine civile chinoise, endommageant ces communications, l’Armée populaire de libération pourrait commencer à mettre en œuvre son plan de bataille.
Des bureaux du gouvernement taïwanais aux hôpitaux touchés par le blackout, Samanth Subramanian a rencontré les figures en première ligne des possibles actes de sabotage, comme ceux qui, à Taipei, tentent d’en tirer les leçons pour repousser l’invasion qui vient.
Pour le suivre, il faut mettre pied, avec lui, sur l’archipel Matsu — à dix kilomètres des côtes chinoises.
Nous publions les bonnes feuilles de sa grande enquête The Web Beneath the Waves. The Fragile Cables that Connect our World (Columbia Global, 2025).
Une bonne résolution pour 2026 ? Soutenez une rédaction indépendante et européenne en vous abonnant au Grand Continent
Nangan est une petite île en forme de tache d’encre. Son relief vallonné fait travailler les mollets de ceux qui la parcourent.
Lorsqu’après un vol de quarante-cinq minutes depuis Taipei, vous atterrissez à son aéroport — fait d’une seule grande pièce — vous pouvez, comme je l’ai fait, décider de marcher vers l’ouest.
Vous passerez alors devant le village de Jinsha, où l’on construit une nouvelle digue pour se protéger des ondes de tempête provoquées par les typhons. Ces soudains réhaussements du niveau de la mer causés par une dépression peuvent provoquer d’importantes inondations du littoral.
Là, on trouve une base pour les nageurs de combat, gardée par une statue d’un homme amphibie portant à la fois un équipement de plongée et des bottes — et armé d’un fusil.
Plus loin, une autre base de la 55e unité d’un régiment taïwanais, une statue de Tchang Kaï-shek et une autre installation militaire, aujourd’hui abandonnée, appelée le Fort de fer.
Sur le chemin, un panneau indique : « Le rocher corallien à côté du tunnel est recouvert d’éclats de verre fixés dans du ciment afin de se défendre contre les nageurs de combat ennemis qui, dans le passé, profitaient souvent de l’isolement du fort et de sa forme proéminente pour tenter de débarquer la nuit et surprendre les défenseurs. »
En vous dépassant, les Taïwanais sur leurs scooters ralentiront, se demandant qui vous êtes.
Au terme de cette marche, on rejoint l’un des points les plus occidentaux de Nangan : en montant un escalier menant à un pavillon en bois et en métal, vous arriverez aux pieds de béton de la déesse de la mer Matsu, tenant une tablette cérémonielle et drapée de perles.
En suivant son regard serein sur l’océan, on peut croire apercevoir un morceau de terre à l’horizon, à une dizaine de kilomètres.
À Nangan, nous sommes en effet à l’avant-poste taïwanais le plus proche de la Chine.
Niché si près du vieil ennemi que l’île est en permanence sur ses gardes, l’endroit frémit d’un nationalisme militaire.
Le blackout d’Internet : la double insularité de Nangan
En février 2023, environ six mois avant ma visite, deux navires chinois ont coupé deux câbles sous-marins nationaux reliant l’île de Taïwan à la Chine et aux États-Unis. L’un d’eux, appelé Taima n°3, assurait directement la connexion avec Nangan.
Officiellement, les navires responsables de la section étaient un bateau de pêche et un cargo. Mais la marine chinoise utilise si souvent des navires apparemment civils à des fins militaires qu’il est impossible de savoir avec certitude si la coupure de ces câbles était accidentelle ou non.
Nangan fait partie d’un ensemble d’îlots appelés les îles Matsu.
Au cours des cinq dernières années, les câbles de ce petit archipel au large de Taïwan ont été sectionnés au moins vingt fois.
En trois ans, les câbles nationaux et internationaux de Taïwan ont subi plus de cinquante coupures dues à des facteurs humains et naturels.
Les coupures de 2023 quant à elles — suivant une année de vives tensions avec la Chine — ont rappelé une fois de plus la vulnérabilité de l’île, isolée en pleine mer.
Alors que son flanc ouest fait face à la Chine et que son flanc est se trouve sismiquement trop instable, quinze câbles internationaux relient Taïwan au reste du monde.
Si une puissance étrangère venait à les couper, Taïwan — l’usine de semi-conducteurs de la planète — serait coupée du monde dont elle a besoin — et qui, lui aussi, a besoin d’elle.
Au siège du comté 56, à Nangan, j’ai rencontré un homme au visage juvénile nommé Tsung Chun Yen.
Il porte des lunettes, un appareil dentaire et de courts cheveux, hérissés.
L’appareil dentaire est sans doute neuf : chaque fois que Tsung Chun Yen rie, il s’arrête brusquement à mi-chemin — comme s’il se souvenait soudainement de ses dents métalliques.
Tsung, qui occupait un emploi au bureau anti-corruption du comté, a grandi près de Taipei et travaillait déjà à Nangan depuis quatre ans lorsque les coupures de câbles ont eu lieu en février 2023.
Ce jour-là, me raconte-t-il, il était à Taipei pour rendre visite à sa famille ; lorsqu’il est revenu à Nangan et est descendu de l’avion, il s’est aperçu que son téléphone ne captait même pas la 2G : « j’avais l’impression d’être entré dans un autre monde. »
En bon collectionneur compulsif, Tsung s’était assuré de télécharger de la musique et des séries télévisées avant de quitter Taipei. Il avait revu Friends sur Netflix. Les dix longues saisons de la série l’avaient aidé à tenir le coup pendant les semaines de coupure qui ont suivi.
Au cours des cinq dernières années, les câbles du petit archipel au large de Taïwan ont été sectionnés au moins vingt fois.
Samanth Subramanian
Le bureau anti-corruption disposait d’une connexion d’urgence, via une liaison de télécommunication dans la fréquence dites des « micro-ondes ». Mais elle était si lente et surchargée qu’il fallait cinq minutes à Tsung pour télécharger ses e-mails.
Tsung a la trentaine. Il se souvient à grand-peine de l’accès que l’on pouvait avoir à Internet dans les années 1990, lorsque sa famille s’y connectait via la ligne téléphonique : « la connexion au bureau du gouvernement était encore plus lente que cela. »
Il m’a ensuite conduit à l’hôpital du comté de Lienchiang, situé à proximité, dont le hall d’entrée caverneux était désert à midi.
La réceptionniste ne comprenait pas ce dont je voulais parler. Elle a appelé un médecin urgentiste qui parlait anglais et ils m’ont conduit dans une salle d’examen vide, rejoints par le responsable informatique de l’hôpital Rex Wang.
Wang portait des Nike, un pantalon cargo et un t-shirt avec l’inscription « Feeling is Living ».
Le médecin urgentiste, en blouse, n’était sur l’île que depuis deux semaines ; alors qu’il rapportait mes questions à Wang, il m’a raconté comment l’hôpital avait composé avec la situation pendant les mois qui ont suivi la coupure du câble de Nangan.
Des services de santé paralysés
Pendant deux mois, l’hôpital de Nangan a été pratiquement coupé du réseau médical national tandis que le gouvernement taïwanais s’efforçait de réparer les câbles endommagés. La présence continue de médecins, d’infirmières et de médicaments disponibles a permis que les soins ne soient pas complètement interrompus.
Tout comme les bureaux des autres services publics, l’hôpital ne disposait que d’un accès intermittent à Internet, par micro-ondes. Sa bande passante était limitée. Les médecins pouvaient effectuer des recherches sur Google et parfois même consulter les dossiers des patients — mais il leur était impossible de verser des fichiers de radiographies vers des serveurs de données situés à Taïwan.
« À Taïwan, nous avons un système d’assurance maladie national, de sorte que si vous passez d’un hôpital à un autre, les images sont accessibles à tous », m’explique Wang. « De plus, comme Nangan est une île, nous avions parfois besoin d’un hélicoptère de Taïwan pour venir chercher des personnes afin de leur prodiguer des soins plus avancés. Le problème, c’est qu’il nous fallait également Internet pour demander un hélicoptère. »
Lors de cette période d’accès limité à Internet, le personnel a réussi à mettre la main sur un télécopieur pouvant utiliser la liaison d’urgence. Si celui-ci a pu recevoir quelques dossiers médicaux vers et depuis Taïwan, la qualité des fichiers était médiocre.
Au cours de ces mois, Wang se souvient que quatre ou cinq patients ont dû être transférés d’urgence à Taïwan — notamment des personnes victimes d’accidents vasculaires cérébraux ou de traumatismes.
Pour obtenir leur transfert aérien hors de Nangan, les employés de l’hôpital ont dû copier leurs dossiers et leurs images sur des CD-ROM pour se rendre sur l’île de Taïwan avec ceux-ci afin d’effectuer une demande.
Mais pour Wang, le pire avait été évité : une coupure d’Internet lors de l’année 2022 — alors que l’épidémie de Covid faisait encore rage — aurait été bien plus grave.
Pour chaque nouveau patient, il était alors nécessaire de consulter le dossier de vaccination avant d’administrer tout nouveau traitement.
Il s’en était fallu d’un an pour que le blackout de Nangan ne mène à une catastrophe sanitaire.
En trois ans, les câbles nationaux et internationaux de Taïwan ont subi plus de cinquante coupures dues à des facteurs humains et naturels.
Samanth Subramanian
Pour Taïwan, la lutte passe par l’insularité
Pendant les mois qui ont précédé mon arrivée à Taïwan, j’ai été en contact avec Herming Chiueh, un ingénieur électricien qui occupait alors le poste de vice-ministre des Affaires numériques de Taïwan.
Je m’attendais à ce que le gouvernement soit réticent à discuter des coupures de câbles dans l’archipel de Matsu.
Mais Chiueh s’est montré extrêmement franc : il était important pour Taïwan que le monde sache à quel point sa sécurité peut être précaire.
Cette fragilité s’étend à sa connectivité — une dimension essentielle pour le gouvernement.
La veille de mon vol entre Taipei et Nangan, Chiueh a organisé à son ministère une réunion d’information à mon intention — à laquelle étaient invités un universitaire, des représentants du gouvernement et un dirigeant de Chunghwa Telecom, la plus grande entreprise de télécommunications de Taïwan, gestionnaire d’une grande partie du réseau câblé du pays.
Tous portaient des chemises à manches courtes et des masques chirurgicaux.
Nous nous sommes assis autour d’une table de conférence.
Chaque fois que je posais une question, les hommes discutaient d’abord entre eux, consultaient des documents de briefing soigneusement agrafés, puis préparaient une réponse qui était transmise par Chiueh ou par un traducteur.
J’avais l’impression de consulter des dieux impénétrables par l’intercession de deux oracles.
D’après Chiueh, à différentes dates au début du mois de février 2023, les deux navires chinois responsables de la section avaient jeté l’ancre dans le fond marin puis continué leur route, de sorte que les ancres avaient probablement rompu les câbles : « Je dis qu’il s’agit là d’un ‘accident’ car c’est leur mot. ‘Accidentellement’, donc, tout cela s’est produit en une semaine ».
Tout se passe comme si, dans le silence de cette salle, ces guillemets suggérés étaient visibles de tous.
Les autorités de Taïwan savaient que le délai d’attente pour les réparations pouvait aller jusqu’à six mois.
Alors que les deux câbles avaient été sectionnés en février 2023, les réparations conduites par un navire de Global Marine ont été achevées en juin de la même année.
Contrairement, par exemple, aux îles Tonga 57, Taïwan a maintenu ses liaisons de données par micro-ondes en état de fonctionnement.
Mais la vitesse de cette connexion de données, utilisée au départ par les seules institutions publiques de Nangan, était irrégulière : avec 2,2 gigaoctets par seconde, le débit n’atteignait que le quart de ce à quoi l’île était habituée.
Concrètement, envoyer un simple SMS pouvait prendre jusqu’à vingt minutes.
Avec une légère ironie, Chiueh me glisse : « Nous avons reçu des plaintes. »
Il faudra un mois pour mettre à niveau les relais micro-ondes afin d’augmenter la vitesse, de sorte que l’Internet sans fil puisse être étendu aux autres habitants de l’île.
La liaison micro-ondes était vitale, littéralement : « nous versions alors à chaque citoyen une aide financière d’environ 200 dollars après le Covid. Internet était utilisé pour distribuer cet argent. »
Pour Taïwan, nation insulaire fortement digitalisée, la protection des câbles sous-marins est une question de vie ou de mort.
Pour se protéger, le gouvernement met en œuvre un ensemble de plans — que Chiueh n’a pas pu me dévoiler dans le détail — visant à se doter de moyens de secours et, plus encore, de nouveaux moyens si les premiers devaient aussi être rendus inopérants.
Parmi ces projets, Chiueh mentionne la construction de nouveaux câbles nationaux, dont un nouveau pour les îles Matsu ; davantage de stations d’atterrissement 58, étant donné que les quinze câbles internationaux de Taïwan aboutissent actuellement à seulement trois points sur l’île principale ; de meilleures liaisons par micro-ondes ; ou bien encore sept cents récepteurs satellites terrestres, afin de mettre en place ce que les cadres dirigeants de Chunghwa Telecom appellent « un portefeuille de services satellitaires multi-orbites ».
Pour Chiueh, ces procédures d’extrême urgence mises en place par le gouvernement taïwanais ont un but : s’assurer que « si, un jour, tous les câbles sous-marins étaient détruits, nous puissions toujours communiquer avec le reste du monde ».
Pour Taïwan, nation insulaire fortement digitalisée, la protection des câbles sous-marins est une question de vie ou de mort.
Samanth Subramanian
L’impossible droit de la mer
Peu après la coupure des câbles dans les îles Matsu, l’autorité taïwanaise chargée des communications a proposé des sanctions pénales sévères pour toute personne qui endommagerait des câbles sous-marins : une amende pouvant atteindre 3,2 millions de dollars et la prison à vie.
Cette loi est à la fois sévère et, dans le cas d’acteurs étrangers, fondamentalement sans effet.
Comment un tribunal taïwanais pourrait-il juger l’équipage chinois d’un navire de pêche disparu depuis longtemps ?
À l’heure actuelle, il n’existe pas de cadre juridique efficace et cohérent permettant de tenir pour responsables les saboteurs de câbles en mer. Les seules références disponibles sont un ensemble confus de réglementations nationales et la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.
Sur l’eau et sous les vagues, les juridictions se chevauchent de manière chaotique : si, dans les eaux internationales, un navire battant pavillon panaméen et exploité par un équipage indien sectionne un câble qui dessert plusieurs pays le long de la côte ouest-africaine et qui est détenu conjointement par des sociétés britanniques, sud-africaines et américaines, il est bien difficile de déterminer qui sera l’auteur du délit, qui est la victime et où un hypothétique procès aurait lieu.
La législation relative aux câbles sous-marins s’avère aussi obscure et incertaine que les profondeurs sous-marines dans lesquelles ces câbles sont posés.
Depuis plus d’un siècle, l’emplacement des câbles en mer est public. Soigneusement répertorié sur des cartes, il est diffusé dans le but d’avertir les navires et leur permettre de les éviter.
Mais cette transparence est à double tranchant.
Comme le résume Chiueh : « Si ces données sont utilisées à d’autres fins, elles deviennent une vulnérabilité. Tous les pays sont aujourd’hui confrontés à ce problème. »
Le dilemme taïwanais de la transparence
Au cours de cette réunion, j’ai tout naturellement demandé à Chiueh si le gouvernement taïwanais avait envisagé de cesser de rendre publiques les routes de ses câbles et l’emplacement de ses stations d’atterrissement.
Après avoir consulté les membres présents autour de la table, il a répondu avec prudence : « Selon la loi, ces routes doivent être publiées. Ce n’est que lorsqu’elles sont utilisées à des fins militaires que ces informations n’ont pas besoin d’être divulguées. Mais votre idée est intéressante. Nous évaluons actuellement les possibilités pour réaliser de telles choses. »
Les vulnérabilités des câbles dans notre XXIe siècle, leur ascension soudaine au rang de cibles privilégiées, pourraient en effet faire reculer de plusieurs décennies la transparence acquise quant à l’emplacement de ce gigantesque réseau.
Car la non-publication des informations les concernant pourrait cependant être contre-productive.
Pour Chiueh, « si vous avez un câble qui ne figure pas sur la carte, il sera tendanciellement coupé plus souvent. Et ces coupures seront vraiment accidentelles — car les navires ne peuvent pas savoir que ces câbles sont là et les éviter. C’est là tout le dilemme. »
Alors que j’étais sur le point de quitter le ministère, Chiueh a voulu me dire une dernière chose.
Il m’a raconté une histoire curieuse.
Au moment de cette conversation, sur les quinze câbles internationaux qui arrivaient à Taïwan, un seul — appelé TSE 1 — était connecté à la Chine.
Le câble était hors service. Une panne l’affectait depuis plus d’un an.
Pourtant, Chiueh me confiait que ni la Chine ni Taïwan n’avaient manifesté l’intention de le réparer.
Alors que les deux pays échangeaient toujours beaucoup d’informations numériques, ces paquets de données devaient parcourir des milliers de kilomètres via le Japon ou les Philippines — plutôt que de traverser les cent-quatre-vingts kilomètres du détroit de Taïwan.
Chiueh m’a résumé la situation sous la forme d’un paradoxe : « Taïwan est physiquement plus proche de la Chine. Mais numériquement, nous sommes en fait pour l’instant plus proches du Japon ou des États-Unis. »
Le câble sous-marin avait courbé le temps et l’espace. Il avait fini par vider la géographie de son sens.
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