Les Européens voient désormais une guerre ouverte avec les États-Unis comme étant plus probable qu’avec la Chine : 21 % contre 11 %.
Si Trump est perçu comme une menace plus importante pour l’Europe que Xi, notre dernier sondage Eurobazooka montre que les Européens favorisent une troisième voie pour l’Europe dans le cadre des relations entre grandes puissances, et ne souhaitent s’aligner ni sur les États-Unis ni sur la Chine.
Selon notre dernier sondage Eurobazooka, réalisé dans sept pays européens (France, Allemagne, Espagne, Italie, Belgique, Pologne et Danemark) les attaques répétées de Donald Trump contre l’Europe, notamment les menaces d’annexion du Groenland, ont contribué à rapprocher une partie des Européens de Pékin.
Xi Jinping est ainsi perçu comme une menace moins importante que Donald Trump : les sondés lui attribuent un score de 4,3 sur 10 (la note de 0 correspondant à une menace jugée inexistante, et 10 à une menace jugée « très élevée »).
C’est significativement moins que Vladimir Poutine, dont le score à l’échelle des sept pays est de 6,9 sur 10, mais également moins que Donald Trump (5,4).
Il n’y a qu’en Pologne que le dirigeant chinois est davantage perçu comme une menace pour l’Europe que Trump : respectivement 4,9 contre 4,8.
Comme le souligne Jean-Yves Dormagen, « la menace associée à Xi Jinping apparaît plus diffuse et plus homogène, sans pic national marqué : elle varie de 3,6 en Italie à 4,9 en Pologne. Ce positionnement intermédiaire confirme que la Chine est perçue comme un rival stratégique, mais non comme une menace immédiate ou prioritaire pour la sécurité européenne ».
Il n’y a pas qu’en Europe où l’image de la Chine a bénéficié du retour au pouvoir de Trump.
La moyenne des sondages hebdomadaires compilés par l’entreprise américaine Morning Consult indique que, depuis le 10 mars 2025, la Chine jouit d’une image plus positive que les États-Unis à l’échelle mondiale.
Face au chaos généré par l’administration Trump — des droits de douane jusqu’aux menaces d’intervention militaire —, la Chine jouit de l’image d’un acteur plus modéré et stable.
Le dernier rapport sur la perception de la démocratie dans le monde, publié en mai 2025 par l’ONG Alliance of Democracies, indiquait que la Chine était vue plus favorablement que les États-Unis dans la majeure partie des pays européens, à l’exception de l’Ukraine, de la Pologne, du Royaume-Uni, de la Hongrie et de la Lituanie 1.
Les Européens voient désormais une guerre ouverte avec les États-Unis comme étant plus probable qu’avec la Chine : 21 % contre 11 %.
Ils ne sont pas pour autant favorables à s’aligner sur la Chine dans le cadre de la rivalité sino-américaine.
Seulement 4 % des sondés disent vouloir s’allier en priorité avec Pékin tandis que 18 % favorisent un alignement sur Washington.
Près des trois-quarts des personnes interrogées (74 %), indiquent préférer une troisième voie pour l’Europe dans le cadre des relations entre grandes puissances : 52 % d’entre elles souhaitent garder la même distance avec la Chine et les États-Unis, et 22 % préfèrent ne s’allier avec aucun des deux.
Pourtant ses thèses ont profondément structuré la géopolitique du XXe siècle — jusqu’à nos jours.
Qui est Mackinder ?
Entretien fleuve avec l’un de ses meilleurs spécialistes, Hal Brands, Henry A. Kissinger Distinguished Professor à la Johns Hopkins School of Advanced International Studies (SAIS).
Hal Brands est Senior Fellow à l’American Enterprise Institute et Henry A. Kissinger Distinguished Professor en Affaires internationales à la Johns Hopkins School of Advanced International Studies (SAIS).
Il a été assistant spécial du secrétaire à la Défense pour la planification stratégique et rédacteur en chef de la Commission de stratégie de défense nationale. Il vient de publier The Eurasian Century : Hot Wars, Cold Wars, and the Making of the Modern World (Norton & Company, 2025).
Dans The Eurasian Century, vous montrez que le XXe siècle est comme hanté par un spectre : celui de Halford Mackinder. Ce nom demeure encore largement méconnu. De qui s’agit-il ?
Sir Halford Mackinder n’est effectivement pas très connu. C’était un érudit britannique, qui vécut de 1861 à 1947. Il n’est guère resté présent que dans la mémoire des spécialistes de relations internationales. Pour le reste, presque tout le monde l’a oublié.
Comment l’expliquer ?
Bien que passionnément dévoué à l’Empire britannique, Mackinder n’a jamais fait partie intégrante de son élite politique.
Son incursion dans l’administration, en tant que haut-commissaire britannique pour la Russie méridionale après la Première Guerre mondiale, s’est soldée par un échec et une certaine humiliation. Il a terminé sa carrière à des postes importants mais quelque peu obscurs, tels que la présidence du Comité impérial de la Marine marchande.
Pourquoi cet homme au parcours honorable mais qui n’a jamais atteint les plus hautes sphères du pouvoir a-t-il pu exercer une telle influence sur le siècle ?
L’influence peut prendre de nombreuses formes et Mackinder a laissé une empreinte plus durable que celle de nombreux politiciens, diplomates et généraux de son temps. C’était l’une des personnalités les plus intéressantes de son époque : alpiniste et explorateur, membre du Parlement et professeur dans des institutions universitaires prestigieuses, il a écrit de nombreux ouvrages sur un éventail de sujets plus large que la plupart des intellectuels ne tenteraient aujourd’hui de maîtriser.
Mackinder n’était toutefois pas un dilettante. Il a largement contribué à faire de la géographie une discipline universitaire à part entière. Surtout, il est considéré comme le père de la géopolitique, la science qui étudie la façon dont les caractéristiques physiques de la Terre interagissent avec la lutte pour l’influence et le pouvoir.
À partir d’une conférence donnée à la Royal Geographical Society de Londres en 1904, Mackinder a lancé un avertissement prémonitoire sur le tour que le siècle suivant allait prendre. Bien que cela n’ait pas été évident à l’époque, où il rencontra peu d’écho, peu de textes stratégiques ont été aussi influents que celui de cette conférence, qui a marqué des générations de dirigeants militaires, diplomatiques et politiques.
Quelle était la thèse défendue par Mackinder dans ce texte ?
Dans sa conférence intitulée « Le pivot géographique de l’histoire », Mackinder développe quatre grandes idées sur la forme qu’allait prendre l’ère géopolitique naissante au moment où il s’exprimait.
Premièrement, « l’époque colombienne », cette période de 400 ans d’expansion européenne outre-mer qui avait commencé avec la conquête des Amériques, était révolue. Une technologie supérieure avait permis à la domination européenne de s’étendre à tous les continents du globe. Désormais, l’Afrique et la majeure partie de l’Asie étant connus, il n’y avait plus de nouveaux mondes à découvrir. Autrement dit, la soupape de sécurité stratégique que constituait l’expansion coloniale — facile mais souvent brutale — était en train de se fermer. De ce constat, Mackinder tirait une conclusion : les puissances ambitieuses pourraient bientôt se livrer à des conflits entre elles.
Deuxièmement, la technologie changeait la géographie de l’Eurasie. Pendant des siècles, la puissance maritime avait surpassé la puissance terrestre grâce aux progrès réalisés dans le domaine de la voile, puis de la vapeur. Les grands empires océaniques s’étaient étendus à toute l’Eurasie : la Grande-Bretagne s’était emparée de possessions allant de la Chine et de l’Inde au Moyen-Orient. Mais à présent, l’innovation modifiait le paysage stratégique : la prolifération des chemins de fer aidait les puissances terrestres, telles que la Russie et l’Allemagne, à déplacer leurs troupes sur de plus grandes distances et à une vitesse accrue. L’achèvement imminent du chemin de fer transsibérien à travers la Russie pourrait permettre à des armées gigantesques de multiplier les conquêtes d’un bout à l’autre de l’immense continent eurasien. C’est pourquoi, selon Mackinder, une nouvelle ère d’expansion allait bientôt commencer en Eurasie.
L’influence peut prendre de nombreuses formes : Mackinder a laissé une empreinte plus durable que celle de nombreux politiciens, diplomates et généraux de son temps.
Hal Brands
Cette perspective avait tout pour effrayer le partisan de l’impérialisme britannique qu’était Mackinder.
Effectivement, et c’est le troisième point : pour Mackinder, toute hégémonie eurasienne résultant de cette nouvelle phase d’expansion serait cruelle et menaçante, car la tyrannie s’inscrivait dans la modernité.
Un groupe d’États illibéraux combinait répression politique, dynamisme économique et expansion violente. En 1904, il s’inquiétait surtout d’une Russie qui s’accrochait au tsarisme tout en se modernisant économiquement — et peut-être d’une Allemagne à la fois militariste, économiquement vigoureuse et bureaucratiquement compétente. Moins d’une génération plus tard, la révolution russe allait donner le pouvoir à un État policier impitoyable et hypervigilant qui cherchait à opérer une transformation messianique dans son pays et à l’étranger.
Si de telles puissances dominaient l’Eurasie — la plus grande masse continentale au monde, où résidaient alors les deux tiers de sa population et la majeure partie de sa puissance industrielle —, elles disposeraient des ressources et de la position stratégique dominante nécessaires pour menacer le monde entier.
Comme le résumait Mackinder, « le bouleversement de l’équilibre des pouvoirs » en Eurasie mettrait en danger la liberté partout, car « l’empire du monde serait alors en vue ».
Cela menait Mackinder à sa conclusion, selon laquelle l’ère à venir serait marquée par des luttes récurrentes pour la suprématie eurasienne et donc mondiale. Les États continentaux imposants — à savoir la Russie, peut-être en tandem avec l’Allemagne — chercheraient à dominer la « zone pivot » et à s’étendre vers l’extérieur, en direction des périphéries de l’Eurasie et au-delà.
Le sort des puissances maritimes était-il pour autant scellé dans l’esprit de Mackinder ?
Pour Mackinder, les puissances maritimes, telles que la Grande-Bretagne et plus tard les États-Unis, tenteraient d’empêcher les puissances eurasiennes de contrôler l’Eurasie en soutenant les « têtes de pont » continentales comme la France et la Corée et en combattant les prétendants à l’hégémonie sur terre et sur mer.
À mesure que les puissances eurasiennes s’étendraient, des coalitions mondiales se constitueraient et lutteraient désespérément pour les contenir.
Selon Mackinder, de telles luttes pouvaient avoir des effets heureux. Une « personnalité repoussante » aurait tendance à dynamiser et à unir ses ennemis. Par le passé, une Europe dynamique et puissante s’était développée entre les pressions exercées par les « nomades asiatiques » mongols, qui faisaient pression sur elle depuis l’est, et les « pirates de la mer » vikings, qui l’encerclaient depuis le nord et l’ouest. « Aucune de ces pressions n’était écrasante, expliquait Mackinder, et toutes deux étaient donc stimulantes. » Peut-être que de nouvelles pressions eurasiennes pourraient alors, pensait-il, libérer de nouvelles formes de création.
Selon vous, l’histoire a donné raison à Mackinder. Pourquoi soutenez-vous qu’il serait plus juste de qualifier le XXe siècle, qu’on associe souvent à un « siècle américain », de siècle eurasien ?
Cela me semble incontestable. Le XXe siècle a été marqué par des conflits répétés pour la domination de l’Eurasie et des eaux qui l’entourent.
Autrement dit, l’Eurasie a été, au XXe siècle, le centre stratégique du monde.
Et cela n’a rien de surprenant puisque c’est là que se trouvent la majeure partie de la population, des ressources économiques et du potentiel militaire de la planète. C’est pourquoi tout au long du dernier siècle, la grande crainte des stratèges des États démocratiques a été qu’une puissance autocratique parvienne à s’emparer de l’Eurasie ou de ses régions clefs et en fasse une base pour projeter sa puissance sur le monde entier. De fait, toutes les grandes luttes du siècle dernier — la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide — ont été des conflits centrés sur ces enjeux et donc sur l’Eurasie.
Il en va d’ailleurs de même aujourd’hui.
Peut-on aller jusqu’à dire que les trois grandes guerres du XXe siècle furent des guerres eurasiennes plus que mondiales ?
Il s’agissait bien de guerres mondiales puisqu’elles se sont déroulées à l’échelle de la planète, mais chacun de ces conflits avait pour but la domination de l’Eurasie.
La Première Guerre mondiale a donné lieu à des affrontements partout dans le monde, de l’Afrique au Pacifique Sud. L’Allemagne illibérale a cherché à s’imposer comme maître de l’Europe. Elle a finalement été écrasée par une vaste coalition comprenant des têtes de pont européennes, notamment la France, et des puissances offshore, telles que la Grande-Bretagne et les États-Unis.
Durant la Seconde Guerre mondiale, la Grande Alliance entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Union soviétique a dû repousser les puissances fascistes qui avaient conquis la majeure partie de l’Europe et de l’Asie orientale, tout en s’enfonçant profondément dans le cœur de l’Eurasie et en semant le chaos dans les océans voisins.
Le XXe siècle a été marqué par des conflits répétés pour la domination de l’Eurasie et des eaux qui l’entourent.
Hal Brands
Pendant la guerre froide, une alliance communiste qui, à un moment donné, s’étendait de l’Europe de l’Est à la Chine, s’est engagée dans une longue lutte pour la suprématie avec le monde non communiste. L’affrontement s’est déroulé sur des champs de bataille — réels ou métaphoriques — dispersés dans l’ensemble du monde en développement, ainsi qu’en Europe et en Asie orientale.
Ce que ces guerres nous montrent, c’est que les conflits eurasiens ont tendance à s’étendre progressivement à l’ensemble du monde. Et c’est pourquoi le sujet principal de ces trois conflits était de savoir qui dominerait l’Eurasie — et donc le monde — dans la mesure où contrôler l’Eurasie donne accès à des ressources et à une situation stratégiques d’envergure planétaire.
Comment la pensée de Mackinder a-t-elle concrètement influencé le cours du XXe siècle ?
Qu’ils en aient été conscients ou non, il est clair que certains des plus grands dirigeants du XXe siècle, même sans avoir lu ses écrits, ont suivi le scénario de Mackinder.
Le diplomate Eyre Crowe, longtemps au cœur du ministère britannique des Affaires étrangères et qui a mis en garde contre un conflit imminent avec l’Allemagne impériale, s’est largement inspiré de la pensée de Mackinder.
Lorsque le président étatsunien Franklin D. Roosevelt
Et quand le diplomate américain George Kennan, dans son célèbre « long télégramme » présentait une stratégie d’endiguement fondée sur le refus d’accorder à l’Union soviétique l’accès à l’Europe occidentale et à l’Asie orientale, il réitérait l’idée selon laquelle les puissances d’équilibre offshore avaient besoin de têtes de pont amies au sein même de l’Eurasie.
Mais Mackinder a également inspiré des penseurs hostiles aux puissances thalassocratiques qu’il défendait.
Effectivement. Les idées de Mackinder sont également devenues une référence pour les intellectuels et dirigeants qui cherchaient à renverser l’équilibre eurasien.
Par exemple, les écrits du géopoliticien allemand Karl Haushofer sont en fait une version inversée de ceux de Mackinder.
En quel sens ?
Mackinder craignait qu’une puissance hégémonique continentale ne dépasse la Grande-Bretagne. Haushofer voulait précisément atteindre cet objectif. Ce dernier avait lu attentivement et largement emprunté aux travaux de Mackinder ; il a même explicitement attribué l’idée d’une alliance entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique à Mackinder qui, dès 1904, craignait qu’une telle combinaison ne conduise à la ruine du monde.
Plus proche de nous dans le temps, le propagandiste poutiniste Alexandre Douguine, qui s’est fait connaître comme l’un des idéologues de la « résurrection russe » est également un disciple intellectuel de Mackinder. Après l’effondrement de l’Union soviétique, il a expliqué comment un nouvel empire pouvait renaître des cendres de l’ancien.
Selon Douguine, la Russie était menacée dans son existence même par une coalition « atlantiste » menée par les États-Unis qui cherchait à implanter leurs valeurs libérales pernicieuses partout dans le monde. La meilleure réponse de Moscou était de restaurer un « grand avenir continental eurasien pour la Russie ». En réaffirmant son contrôle sur les anciennes républiques soviétiques et en forgeant des alliances avec d’autres États mécontents, elle pouvait construire un bloc suffisamment redoutable pour contrarier la superpuissance américaine.
Cette théorie présente un paradoxe apparent : la centralité stratégique de l’Eurasie établie par Mackinder semblait condamner les États-Unis à rester une puissance de second rang — or c’est exactement l’inverse qui s’est produit. L’Eurasie a certes été au cœur des conflits du XXe siècle, mais c’est une puissance non eurasienne, les États-Unis, qui est devenue hégémonique à l’échelle globale. Comment l’expliquez-vous ?
Il ne s’agit pas vraiment d’un paradoxe. En effet, Mackinder comprenait que les coalitions visant à maintenir l’équilibre eurasien devaient être soutenues par des puissances maritimes offshore. Et il pensait en particulier à la Grande-Bretagne car il était britannique et écrivait à l’apogée de l’influence mondiale britannique, au tournant du XXe siècle.
Mais, dans son article de 1904, il relevait qu’une nouvelle puissance maritime, les États-Unis d’Amérique, était en train de s’élever de l’autre côté de l’océan Atlantique et qu’elle exerçait un contrôle accru sur son propre hémisphère. Mackinder voyait bien qu’elle serait en mesure de projeter sa puissance plus loin à l’étranger.
Il n’aurait pas été surpris par le fait que, lorsque la puissance britannique a décliné en termes relatifs au XXe siècle, ce soient les États-Unis qui aient pris le relais. D’ailleurs, dans le dernier article important qu’il a écrit environ quatre ans avant sa mort 1, il était tout à fait à l’aise avec l’idée que l’Amérique du Nord, les États-Unis et le Canada, constituaient en quelque sorte le bastion industriel et militaire de ce que nous appellerions le monde libre.
Les conflits eurasiens ont tendance à s’étendre progressivement à l’ensemble du monde.
Hal Brands
Entretemps, nous avons changé de siècle. La grille de lecture mackindérienne vous semble-t-elle toujours pertinente aujourd’hui ?
Beaucoup de choses ont changé, évidemment, depuis que Mackinder a donné sa célèbre conférence au début de l’année 1904.
Il s’exprimait à une époque où l’avion faisait tout juste son apparition. Il n’avait certainement pas à l’esprit les cyberattaques, les missiles hypersoniques et toutes les technologies qui occupent aujourd’hui une place centrale dans les rivalités de puissance.
Mais il comprenait que les relations internationales sont façonnées par des forces profondes qui peuvent transcender la technologie du moment même si elles sont influencées par elle. Sa réflexion fournit donc — malgré tous les changements conjoncturels — un excellent guide pour comprendre les grandes lignes structurantes des conflits du dernier siècle.
Si Mackinder était encore en vie, je pense qu’il comprendrait immédiatement la configuration des affaires internationales du XXIe siècle, car elle est finalement encore très semblable à celle du monde dans lequel il a vécu.
En quel sens ?
De nouveau, nous assistons à l’affrontement d’une coalition maritime fragile et divisée et d’un groupe de puissances eurasiennes qui coopèrent pour tenter de renverser l’équilibre des pouvoirs dans leurs régions respectives et au-delà.
Selon moi, il n’existe toujours pas de meilleur guide pour nos dilemmes mondiaux que la
Les décideurs politiques actuels n’ont peut-être jamais entendu parler de Mackinder. Pourtant, ils vivent dans son monde.
Pour Mackinder, c’était l’apparition d’une nouvelle technologie, le chemin de fer, qui, au XXe siècle, redonnait à l’Eurasie la centralité qui fut longtemps la sienne et qu’elle avait un temps perdu au profit des océans. Nous vivons aujourd’hui une nouvelle révolution technologique majeure avec le développement du numérique et de l’intelligence artificielle. Aura-t-elle d’aussi grandes conséquences géopolitiques ?
Elle modifiera certaines régions du monde, c’est certain.
Si l’on pense par exemple aux composants nécessaires à la production d’énergies renouvelables, il est clair qu’ils se trouvent parfois dans des endroits très différents de ceux où se trouvaient les ressources qui alimentaient l’économie carbonée du XXe siècle. Les zones les plus adaptées pour implanter des data centers ne sont pas l’Europe occidentale ou l’Asie orientale — c’est-à-dire les régions qui ont dominé la production industrielle pendant une grande partie du XXe siècle en dehors des États-Unis.
Mais d’un autre côté, ces nouvelles technologies ne font que souligner l’importance d’espaces dont le caractère stratégique est reconnu de longue date.
Vous pensez à Taïwan ?
Absolument. Le détroit de Taïwan a été un point chaud pendant la guerre froide.
Taïwan a été le point de départ de l’agression japonaise en Chine et en Asie du Sud-Est pendant la Seconde Guerre mondiale.
Et Taïwan occupe évidemment aujourd’hui une place centrale dans la rivalité entre Pékin et Washington.
Cette importance s’explique en partie par sa situation géographique stratégique, car cette île située au large des côtes de l’Asie orientale peut être utilisée pour contrôler l’accès maritime à une grande partie de celles-ci. Elle s’explique aussi par des raisons plus inédites et conjoncturelles, notamment le rôle qu’elle joue dans le domaine des semi-conducteurs et des chaînes d’approvisionnement.
Il y a donc un mélange d’ancien et de nouveau, certes. Mais le plus souvent, les nouvelles technologies ne font que raviver ou rappeler l’importance stratégique de lieux identifiés de longue date.
À vous suivre, c’est donc en Eurasie que se jouera l’avenir de la puissance américaine. Concrètement, qu’est-ce qui peut l’y menacer ?
Il existe des menaces individuelles dans chacune des régions clefs de l’Eurasie — à savoir l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie de l’Est.
En Europe, la Russie tente de renverser violemment l’équilibre des pouvoirs sur son flanc occidental. Elle soutient l’Iran — dont le régime est certes considérablement affaibli en ce moment — qui cherche à briser l’ordre sécuritaire au Moyen-Orient. En réalité, l’histoire de la période postérieure au 7 octobre est celle d’un affrontement intense entre l’Iran et ses proxys d’une part, et les États-Unis et leurs alliés, au premier rang desquels Israël, d’autre part.
En Asie orientale, il existe deux menaces principales. Celle posée par le conflit autour de la Corée du Nord, mais surtout celle posée par la Chine, qui a réellement le potentiel de s’étendre en profondeur en Eurasie par le biais de sa stratégie des nouvelles « routes de la soie ». Pékin a également d’autres projets visant à intégrer le supercontinent eurasien sous son contrôle. Elle développe par ailleurs un spectaculaire programme d’expansion maritime.
De nombreux défis différents se posent donc en Eurasie pour les États-Unis, le plus crucial étant évidemment la question chinoise. Mais il y a aussi un défi plus large que représente l’union des efforts de tous ces pays hostiles pour contrer les États-Unis. Si l’on pense par exemple à la manière dont l’Iran, la Chine et la Corée du Nord ont soutenu la guerre de la Russie en Ukraine — permettant à Poutine de prolonger son offensive bien au-delà de ce qu’elle aurait pu durer sans ce soutien — on comprend que ces autocraties agressives agissent comme des multiplicateurs de puissance les unes pour les autres.
Les décideurs politiques actuels n’ont peut-être jamais entendu parler de Mackinder. Pourtant, ils vivent dans son monde.
Hal Brands
Mackinder peut-il aider les États-Unis à comprendre et contrer la menace représentée par la Chine ?
Mackinder concluait sa conférence de 1904 par une prémonition : une Chine en plein essor pourrait un jour représenter un danger suprême « pour la liberté du monde », car elle pourrait combiner « son accès à l’océan » Pacifique avec « les ressources du grand continent » eurasien.
Ne nous y trompons pas : cet avertissement était teinté de racisme — Mackinder assimilant la Chine à un « péril jaune ». Mais si la Chine était un empire en déclin et en ruine au début du XXe siècle, la thèse de Mackinder ne semble plus si farfelue aujourd’hui de manière anachronique.
La Chine mène l’un des plus impressionnants renforcements militaires en temps de paix de l’histoire du monde dans le cadre de sa tentative d’absorber Taïwan, d’établir une sphère d’influence asiatique et de repousser les États-Unis en dehors du Pacifique occidental. Pékin dispose déjà de la plus grande force de missiles au monde et de la plus grande marine, en termes de nombre de navires.
Dans le même temps, la République populaire utilise un labyrinthe d’accords commerciaux, d’initiatives technologiques, de projets d’infrastructure et de partenariats en matière de sécurité pour construire un empire informel au cœur du continent eurasien. Alors même que la Chine cherche à dominer le Pacifique, elle s’efforce également, comme l’a un jour
C’est exactement le type de quête d’hégémonie hybride, de domination sur terre et sur mer, que Mackinder avait envisagé.
La menace d’un État « pivot » hyperagressif est de retour. Et si la Chine conquiert Taïwan, elle pourrait contraindre le Japon et les Philippines — créant une insécurité dans tout le Pacifique occidental.
Pour relever ce nouveau défi eurasien, le monde démocratique doit se ressaisir comme jamais auparavant, en renforçant sa coopération militaire, en mettant en commun ses ressources économiques et ses innovations technologiques, et en aidant les États en première ligne qui sont en danger.
Il y a plus d’un siècle, Mackinder expliquait que les conflits eurasien pouvaient avoir des résultats constructifs. Aujourd’hui, ses héritiers doivent, une fois de plus, prouver qu’il avait raison.
Pourtant, la Stratégie de sécurité nationale diffusée par l’administration Trump ne va pas vraiment dans le sens d’une coopération renforcée des puissances démocratiques. Les alliés européens des États-Unis y sont critiqués tandis que les rivaux autocratiques russe et chinois sont ménagés.
Une interprétation bienveillante de ce document serait qu’il s’agit d’une manifestation d’amour contrarié envers les alliés européens des États-Unis. Je pense que cette administration s’inquiète réellement de savoir si de nombreux pays européens conserveront leur dynamisme géopolitique et géoéconomique ainsi qu’un degré suffisant de vitalité culturelle pour rester des partenaires précieux et engagés pour les États-Unis dans les années à venir.
Dans une interprétation moins charitable, on peut voir ce texte comme le reflet du fait qu’une partie de l’administration Trump n’apprécie tout simplement pas beaucoup l’Europe, qu’elle considère comme culturellement étrangère aux États-Unis. Elle la voit comme un contre-exemple des méfaits du multiculturalisme et des conséquences néfastes d’une immigration excessive. Elle la considère comme emblématique de la mondialisation de l’après-guerre froide et d’un effacement des frontières qui seraient allés trop loin.
Les documents de stratégie de sécurité nationale étant généralement un amalgame des différents points de vue cohabitant au sein d’une administration, je pense que l’on peut retirer à la fois l’une et l’autre de ces conclusions à la lecture de ce document.
Si Trump veut le Groenland, c’est parce qu’il associe la grandeur nationale à la possession et à l’ajout de nouveaux territoires.
Hal Brands
On peut aussi tout simplement constater que Donald Trump semble préférer la doctrine Monroe à celle de Mackinder — et considérer que la puissance des États-Unis se joue d’abord sur le continent américain, plutôt qu’en Eurasie.
Là encore, je pense qu’il y a deux interprétations possibles de la politique de Trump.
La première est que les États-Unis ont besoin d’une base sûre dans l’hémisphère occidental s’ils veulent être un acteur mondial efficace. Autrement, ils seront paralysés et distraits par les désordres provoqués par leurs ennemis à proximité de leur propre territoire. On peut donc interpréter l’accent mis sur une nouvelle doctrine Monroe comme étant tout à fait compatible avec un engagement américain à l’échelle mondiale — et je suis assez convaincu que c’est ainsi que certaines personnes au sein de l’administration Trump voient les choses.
Je pense toutefois que d’autres considèrent la domination hémisphérique comme une alternative à l’engagement mondial américain, estimant que si les États-Unis pouvaient être hégémoniques dans leur hémisphère, ils n’auraient pas à se préoccuper outre-mesure des événements en Ukraine, à Taïwan ou en mer de Chine méridionale. Leur idée est fondée sur le présupposé suivant : même dans un monde de sphères d’influence, les États-Unis auront toujours la sphère d’influence la plus impressionnante de toutes.
Or je pense que ce dernier point de vue, qui est aujourd’hui présent dans une partie de l’administration Trump, est erroné. Et je pense que les États-Unis rencontreront beaucoup de difficultés à l’avenir s’ils ne sont plus une puissance majeure en Eurasie, et plus particulièrement en Asie orientale.
Quant au président lui-même, je pense qu’il oscille entre les deux positions.
Il dit parfois que les États-Unis ne devraient pas se soucier autant de l’Ukraine, car un océan nous sépare de ce conflit. Mais dans le même temps, il est tout à fait disposé à intervenir militairement en Iran ou ailleurs au Moyen-Orient. Il s’agit donc d’un domaine de plus pour lequel des points de vue concurrents s’affrontent au sein de l’administration Trump.
La stratégie de Trump ne revient-elle pas à renier l’idée d’hégémonie globale qui sous-tend la pensée de Mackinder pour accepter, dans une logique plutôt inspirée de Carl Schmitt, l’idée d’un partage du monde entre quelques grandes puissances régnant chacune sur sa sphère d’influence ?
D’un point de vue rhétorique, je suis d’accord que certains éléments du discours de Trump suggèrent cela, mais je n’en vois pas beaucoup de preuves dans la pratique.
Les États-Unis ne se sont pas retirés du Moyen-Orient. Ils y ont au contraire mené deux guerres au cours de la première année de la présidence Trump et pourraient être sur le point d’en mener une troisième. Il existe des frictions dans les relations entre les États-Unis et l’OTAN, mais Washington n’a pas renoncé à ses engagements en matière de sécurité européenne. Ils n’ont pas retiré un nombre important de troupes d’Europe. Ils n’ont pas non plus renoncé à leurs engagements dans le cadre de leurs alliances en Asie orientale et dans le Pacifique occidental.
Il m’est donc difficile de concilier la perspective d’un monde divisé en sphères d’influence avec un monde dans lequel les États-Unis conservent tous ces engagements dans le cadre d’alliances dans de multiples régions et continuent de projeter leur puissance à l’échelle mondiale de temps à autre.
C’est un débat stratégique en cours à Washington. Mais je pense qu’il est prématuré de suggérer que nous nous dirigerions vers un monde où la Russie serait dominante en Europe de l’Est et la Chine dominante dans le Pacifique occidental simplement parce que les États-Unis se seraient retirés de ces régions. Je ne pense pas que nous en soyons là.
Avec la Chine, la menace d’un État « pivot » hyperagressif est de retour.
Hal Brands
Comment comprenez-vous les revendications de Donald Trump sur le Groenland ?
Trump veut le Groenland et il est sincère lorsqu’il l’affirme et qu’il croit sincèrement que cette revendication est stratégiquement nécessaire pour les États-Unis.
Pour autant, quand on analyse les choses, les raisons qu’il avance pour justifier son désir d’annexion ne sont guère convaincantes. Il pourrait régler les problèmes sécuritaires et économiques que lui-même et d’autres responsables de son administration soulèvent simplement en renforçant la coopération avec le Danemark et le peuple groenlandais.
Si Trump veut le Groenland, c’est parce qu’il associe la grandeur nationale à la possession et à l’ajout de nouveaux territoires.
Cela pourrait avoir des conséquences pour le moins explosives. Si les États-Unis s’emparaient militairement du Groenland, cela soulèverait des questions fondamentales pour l’avenir de la relation transatlantique. Je ne pense pas qu’il le souhaite et il a d’ailleurs clarifié les choses dans son discours à Davos. Je pense par contre va essayer d’acquérir le Groenland par le biais de diverses incitations économiques et manœuvres diplomatiques.
La question est de savoir ce qui se passera si cela ne fonctionne pas — car je ne pense pas que cela fonctionnera.
Quoi qu’il en soit, je ne considère pas qu’il soit stratégiquement utile pour les États-Unis d’acquérir le Groenland, ni productif de dépenser l’énergie américaine à cette fin.
Le lien transatlantique s’est-il définitivement brisé ?
Je commencerai par rappeler une chose : l’alliance atlantique n’est pas encore au bord de l’implosion. C’est peut-être le sentiment qui prévaut à Paris ou à Berlin, mais je ne pense pas que ce soit le cas à Varsovie, par exemple. Je ne pense pas que ce soit le cas dans les autres États du front oriental qui accordent la priorité à leurs relations de sécurité avec les États-Unis avant tout autre chose, et qui seraient probablement prêts à maintenir ces relations de sécurité même si les États-Unis envahissaient le Groenland, car ils continueraient à considérer que la menace russe est plus importante que la menace américaine.
Cela dit, il est vrai que les relations transatlantiques sont soumises à de réelles tensions. Et je pense que l’une des raisons pour lesquelles elles sont mises à rude épreuve est que Trump a relativement peu de respect pour les pays européens qu’il considère comme faibles et dépendants des États-Unis. Ce que nous avons vu ces dernières semaines, avec des pays européens clairement alarmés, à juste titre, par la menace d’une intervention américaine au Groenland, mais qui tentent en même temps de convaincre les États-Unis de soutenir leur force de dissuasion en Ukraine, illustre parfaitement cette dissonance cognitive que l’on observe dans de nombreuses capitales européennes.
La réalité, c’est que l’Europe va tout simplement devoir investir beaucoup plus dans ses propres capacités si elle veut être prise au sérieux par les États-Unis — ou, d’ailleurs, les autres grandes puissances du XXIe siècle.
La ligne Maginot a mauvaise réputation. Après l'invasion allemande, elle fut décriée comme la grande erreur stratégique française.
« Projet orgueilleux », la « ligne » avait en réalité d'autres fonctions que la seule défense du territoire : décentraliser le commandement, gérer le moral des troupes ou enrayer l’autonomisme de l’Alsace-Lorraine.
Kevin Passmore signe une somme qui renouvelle l'approche historique sur ce symbole de la « drôle de guerre ».
La ligne Maginot charrie de nombreuses idées reçues, au point que vous parlez à son propos d’un véritable mythe. Comment le résumeriez-vous ?
Le mythe de la ligne Maginot est en fait celui de la présumée décadence française des années 1930 : l’armée se serait complaisamment retranchée derrière un ensemble de fortifications situées aux frontières allemande et luxembourgeoise et censées former une ligne imperméable ; ces fortifications ont alors été contournées par une attaque éclair audacieuse plus au nord, à travers la Belgique, et plus particulièrement à travers la forêt des Ardennes, réputée imprenable, où seules des fortifications légères avaient été construites.
Selon le mythe, la ligne Maginot était bien plus qu’une simple erreur militaire : elle aurait bercé le peuple français dans un faux sentiment de sécurité, le traumatisme de la Première Guerre mondiale ayant sapé la volonté nationale et rendu la France « décadente ».
Ce concept de décadence est problématique. Il repose sur des hypothèses indéfendables issues de la fascination de la fin du XIXe siècle pour la biologie sociale, l’évolution et la race , il part du principe que les nations sont des organismes qui évoluent selon des cycles de déclin et de renaissance. Pétain et la Résistance voyaient le monde en ces termes et prétendaient, chacun à leur manière, régénérer une France décadente et vaincue.
Un autre problème du mythe de la décadence tient au fait qu’il lit l’histoire à rebours, à partir de la défaite ; il repose sur un sophisme consistant à considérer un événement comme la cause d’un autre du simple fait qu’il lui est antérieur. Quand un système complexe échoue, il est aisé, après coup, de pointer du doigt une « catastrophe annoncée » ; Julian Jackson a ainsi montré que si la France avait perdu en 1914 ou la Grande-Bretagne en 1940, comme cela a failli arriver, il aurait été facile de trouver des failles aussi graves que celles supposées être responsables de la débâcle française de 1940.
Les spécialistes ont depuis longtemps réfuté ces mythes, arguant que la ligne Maginot était une politique rationnelle compte tenu des circonstances ; ils se concentrent désormais plutôt sur les erreurs des généraux.
Cette approche ne me satisfait cependant pas totalement. En effet, l’idée d’« erreurs » conduit trop facilement à des spéculations, voire à des fantasmes sur ce que les généraux et les hommes politiques « auraient dû faire ».
La thèse de la décadence établit à juste titre un lien entre les questions militaires, la politique, la société et la culture ; le problème est que la façon dont elle le fait est grossière. Les décisions des généraux et leur contexte ont tous deux leur importance, le plus difficile étant de les mettre en relation.
C’est ce que j’ai essayé de faire dans ce livre.
Toute l’originalité de celui-ci tient effectivement à ce que votre approche de la ligne Maginot ne se limite pas à l’histoire militaire, mais fait toute sa place à l’histoire sociale, politique et culturelle.
J’ai toujours été intéressé par l’idée de Marc Bloch consistant à prendre un objet historique et à l’étudier sous l’angle de différentes disciplines. La ligne Maginot semblait suffisamment vaste pour cela.
Bloch, qui avait connu deux guerres mondiales, imaginait chaque discipline comme un projecteur éclairant un avion ennemi, leurs faisceaux se croisant pour donner une image globale.
Je souhaitais déplacer l’objet de l’enquête, de la question de savoir pourquoi les Français ont perdu la guerre en 1940 à celle de savoir pourquoi ils ont pris les décisions qui les ont conduits à ce résultat. Je voulais tenter d’expliquer ce qui était en jeu politiquement et socialement dans la décision de construire la ligne Maginot ; j’ai essayé de montrer qu’il s’agissait autant d’un projet social que militaire, et qu’il ne fit jamais l’unanimité. Cela nécessitait d’abandonner la sempiternelle opposition entre une doctrine française passive et défensive et une doctrine allemande active et agressive — une interprétation souvent présentée comme le reflet d’une distinction entre deux mentalités.
Au-delà de ces débats, la ligne Maginot mérite d’être étudiée pour elle-même. C’est une histoire humaine fascinante : au moins un million de soldats français y ont servi, avec parmi eux, des personnages célèbres comme François Mitterrand, Charles de Gaulle, Olivier Messiaen, Jean-Paul Sartre, Fernand Braudel et bien d’autres.
La ligne Maginot, en tant que projet orgueilleux visant à organiser d’en haut les hommes, les machines et le monde naturel, était intrinsèquement irréalisable.
Kevin Passmore
La ligne fut l’un des plus grands projets d’infrastructure de l’époque — peut-être plus important que le barrage Hoover construit aux États-Unis entre 1931 et 1936. Les fortifications elles-mêmes faisaient partie d’un immense complexe comprenant de nouvelles casernes pour les troupes, des cités-jardins pour les officiers, des routes militaires, des chemins de fer à voie étroite, des postes de commandement, des systèmes d’inondations planifiées, des forêts améliorées, des milliers de kilomètres de câbles électriques et téléphoniques, de barbelés et de rails antichars — ainsi que des chaînes d’approvisionnement s’étendant à travers l’empire français et le monde entier.
Au nombre des mythes entourant la ligne Maginot, figure en premier lieu le rôle d’André Maginot dans sa conception. Pourquoi ce malentendu ?
Plutôt que Maginot, c’est Paul Painlevé, un polytechnicien, ministre de la Guerre de 1925 à 1929, qui est à l’origine de la ligne. André Maginot est devenu ministre de la Guerre juste au moment de la présentation de la loi de financement ; c’est ainsi que ce projet dont il n’était pas l’initiateur s’est trouvé associé à lui.
Cette association ne fut cependant pas immédiate ; au début, seule l’Action française parlait de la « ligne Maginot ». C’est le romancier Pierre Nord, lui-même lecteur de L’Action française et auteur du best-seller Double crime sur la ligne Maginot1, paru en 1936 et adapté au cinéma l’année suivante par Félix Gandéra, qui a popularisé l’expression.
Lors du début de la campagne de France en mai et juin 1940, pourquoi la ligne Maginot n’a-t-elle pas eu l’efficacité escomptée ?
Les Français n’ont jamais eu l’intention de rester tapis derrière leurs fortifications , au contraire, l’objectif de la ligne Maginot était de sceller les frontières allemande et italienne afin que les Allemands soient contraints de passer par la Belgique , c’est pour cette raison que la petite ville de Longuyon a été délibérément choisie comme limite occidentale des fortifications, car les contourner nécessitait alors une violation du territoire belge.
Combattre en Belgique présentait l’avantage d’éloigner la bataille du sol français et de garantir l’intervention des Britanniques, comme en 1914. La seule question était de savoir où combattre en Belgique : soit juste de l’autre côté de la frontière, sur l’Escaut ; soit plus profondément, sur la ligne dite de la Dyle, au canal Albert ; soit encore aux Pays-Bas, voire à la frontière allemande.
Maurice Gamelin, commandant en chef des forces alliées en France, a choisi l’option la plus ambitieuse. À l’annonce de l’offensive allemande, il a ordonné aux troupes blindées et motorisées de se rendre dans les plaines centrales de la Belgique et à Breda, aux Pays-Bas. Les Allemands y ont effectivement envoyé des forces, et les Français ont stoppé les Panzers lors de deux grandes batailles, à Hannut et Gembloux.
Les Français sont cependant tombés dans un piège, car les Allemands ont rapidement percé plus au sud, sur la Meuse, en Belgique et en France, notamment à Sedan ; ces derniers se sont dirigés vers la Manche en ne rencontrant presque aucune opposition et ont piégé les armées alliées en Belgique.
Les Allemands ont gagné parce qu’ils ont profité de la faiblesse intrinsèque de la défense initiale : ils ont concentré une force écrasante sur les points faibles des lignes françaises étirées ; en retour, les Alliés ont été incapables de se concentrer pour contre-attaquer.
L’erreur fatale dans cette séquence a été d’envoyer les meilleures forces mobiles aux Pays-Bas, privant ainsi les Français d’une réserve stratégique leur permettant de contre-attaquer la percée allemande.
La ligne Maginot n’a-t-elle pourtant pas une responsabilité dans la défaite de 1940 ?
Sur le fond — même si je ne suis pas en désaccord avec les récentes recherches du général Bruno Chaix et de Julian Jackson 2 — je pense que l’accent mis sur la bataille décisive en Belgique et aux Pays-Bas a conduit à négliger un peu le rôle des fortifications dans la défaite.
Dans leur enthousiasme à réfuter l’idée ancienne selon laquelle la ligne Maginot était un symbole de la décadence française, les révisionnistes ont été trop loin dans la direction opposée ; cette ligne de fortification a aussi une part de responsabilité dans la défaite. D’une part, le général Huntziger, commandant de la Deuxième armée à Sedan, s’est replié pour défendre la ligne Maginot plutôt que d’attaquer les flancs des forces allemandes qui se dirigeaient vers la Manche ; d’autre part, les fortifications étaient massivement surdotées en personnel, près de la moitié des deux millions de soldats français de première ligne étant stationnés derrière la ligne, réduisant ainsi les réserves disponibles pour contrer la percée allemande. Une grande partie de ces troupes, parmi les mieux équipées, étaient des troupes de fortification immobiles.
Comment expliquer ces erreurs stratégiques françaises ?
Sur ce sujet, les historiens s’en remettent encore trop souvent à un contraste stéréotypé entre la doctrine méthodique française, qui met l’accent sur le commandement par le haut, la défense, l’usure et les mouvements lourds, et les méthodes allemandes qui privilégient la vitesse et la manœuvre – la doctrine de l’Auftragstaktik, dans laquelle l’initiative appartient aux soldats à tous les niveaux, jusqu’au simple combattant. Cette distinction repose sur une généralisation tirée de la bataille — certes décisive — sur la Meuse, où les troupes allemandes les mieux entraînées ont affronté les divisions françaises les moins entraînées, qui étaient de surcroît moins nombreuses.
Le plan français, considéré dans son ensemble, contredit cette opposition entre la méthode française et le Blitzkrieg allemand.
Pour moi, le contraste entre les deux armées n’était pas radical ; d’un côté, l’armée allemande, à l’instar de l’armée française, présentait des niveaux de qualité variables : en raison des restrictions imposées par le traité de Versailles, de nombreux soldats allemands étaient à peine entraînés. Cela s’est vu lors de la deuxième phase de la bataille, dans l’Aisne et la Somme, où les tactiques allemandes étaient plus primitives ; les Français y ont bien combattu, malgré leur énorme infériorité.
La construction de la ligne Maginot n’a pas été le réflexe d’une nation traumatisée par la guerre.
Kevin Passmore
D’un autre côté, le plan français dans son ensemble reposait sur la ligne Maginot et sur l’avance fatale, mais audacieuse, jusqu’aux Pays-Bas. Il contraste tant avec la prudence supposée de la doctrine française que les historiens ont eu du mal à l’expliquer. Même si l’avance vers Breda visait à établir un front défensif continu — ce qui est loin d’être prouvé —, il fallait que des divisions blindées et motorisées françaises battent l’ennemi sur des objectifs situés à 200 kilomètres des lignes françaises et à seulement 100 kilomètres des bases allemandes. Il a même été suggéré que l’esprit de Gamelin était obscurci par les conséquences d’une syphilis secondaire !
Si les stratégies française et allemande n’étaient pas si radicalement opposées qu’on le dit, comment expliquer le triomphe de la seconde sur la première ?
La doctrine et les décisions françaises étaient le résultat de luttes de pouvoir politisées, non seulement entre les généraux Gamelin et Georges, mais aussi au sein de l’ensemble du corps des officiers. Le rôle des fortifications était central dans ces désaccords.
Il est désormais bien connu que le Blitzkrieg allemand est né d’un conflit au sein de la Wehrmacht ; on peut en dire autant du plan français.
Plutôt que d’expliquer la victoire allemande et la défaite française par des mentalités nationales opposées, j’utilise la méthode relationnelle et ce, dans deux sens. Premièrement, comme je l’ai dit, les Allemands ont concentré leurs meilleures forces contre les forces françaises les plus faibles sur la Meuse, tandis que les Français ont envoyé leurs meilleures forces dans un piège en Belgique ; deuxièmement, les plans ont émergé du conflit et même de la désobéissance au sein des deux armées. Guderian et Hoepner ont désobéi aux ordres de consolider les têtes de pont sur la Meuse et se sont immédiatement dirigés vers la Manche ; Huntziger a désobéi aux ordres de Georges de donner la priorité à la contre-attaque contre les Allemands et s’est replié sur la ligne Maginot.
On a souvent dit que les Français, en 1940, avaient une guerre de retard, rejouant la guerre d’avant quand les Allemands s’étaient préparés à celle d’après. En quoi les leçons tirées de la Première Guerre mondiale ont-elles eu un impact sur la conception de la ligne Maginot ?
Les leçons qu’on disait devoir tirer de la Première Guerre mondiale ont été sans cesse contestées, pendant celle-ci et après la fin du conflit — notamment sur la question de l’utilité des fortifications.
Lors de la Grande Guerre, les fortifications permanentes françaises et belges n’ont pas empêché les Allemands d’approcher de Paris ; les troupes ont aussi rapidement constaté que les tranchées offraient la meilleure protection contre les mitrailleuses et l’artillerie. Cependant, il faut aussi compter avec l’exemple de Verdun, qui a résisté. La question de savoir si cela prouvait la valeur des fortifications permanentes a fait l’objet d’un débat sans fin après la guerre.
Pétain ne croyait pas en la valeur des fortifications permanentes ; il leur préférait les défenses échelonnées. Sa méthode consistait à épuiser l’ennemi dans des lignes de tranchées successives et à passer à l’offensive lorsque l’ennemi serait suffisamment affaibli. De nombreux officiers n’acceptaient cependant pas l’idée de céder des terres qui avaient été conquises au prix de tant de sacrifices et le critiquèrent pour cette raison, en particulier pendant la Grande Guerre ; d’autres encore rejetaient complètement la défense, notamment le grand rival de Pétain, le maréchal Ferdinand Foch.
La Première Guerre mondiale avait également mis en lumière l’importance du commandement dans la conduite de la guerre.
Au début de la guerre, à l’été 1914, l’opinion courante était que les soldats ne se battraient que s’ils craignaient davantage leurs officiers que l’ennemi. Pourtant, il devint rapidement évident que la dispersion et le camouflage étaient nécessaires et que les unités devaient en conséquence être divisées en petits groupes commandés par des officiers subalternes et des sergents ; le haut commandement craignait cependant que ces tactiques décentralisées ne placent le commandement entre les mains d’officiers subalternes et de sous-officiers sans instruction 3.
Les lourdes pertes lors du conflit ont aussi conduit les officiers de réserve et les officiers promus du rang à remplacer les officiers de carrière à la tête des troupes. Cette démocratisation était permanente : la proportion d’officiers promus du rang est passée de 4 % en 1913 à 24 % en 1929. Cependant, les professionnels ont toujours douté de la capacité des officiers de réserve à commander.
Ce n’est pas tout ; le commandement a également été remis en question par les mutineries de 1917, qui ont eu lieu dans le contexte de la révolution russe et des grèves dans les industries de guerre en France.
Ces processus de décentralisation et de démocratisation se sont opposés à une autre innovation dans le domaine de la guerre : afin d’administrer, d’approvisionner et de manœuvrer de vastes armées dans une guerre longue, l’état-major s’est tourné vers des méthodes de gestion industrielle connues sous le nom de « sciences de l’organisation », notamment les systèmes d’Henri Fayol et de l’Américain Frederick Winslow Taylor. Leurs méthodes concentraient le pouvoir entre les mains des commandants tout en réduisant les travailleurs au rang de simples rouages d’une machine, effectuant des tâches simples et répétitives. Appliquées à l’armée, ces méthodes ne laissaient aucune place à l’initiative tactique.
Il est donc possible de dire que la Première Guerre mondiale a légué deux débats : l’un sur la nécessité de la fortification permanente, l’autre sur le commandement. Ni l’un ni l’autre n’était clos en 1940.
Aussi puissantes et durables qu’elles aient été, ces controverses n’ont pas empêché la prise de décisions, notamment celle de construire la Ligne Maginot ; celle-ci a pu être interprétée comme une façon de se persuader de l’impossibilité du retour de la guerre, en faisant de cette impossibilité quelque chose de tangible. Quel rôle a joué le traumatisme de la Première Guerre mondiale dans cette décision ?
La construction de la ligne Maginot n’a pas été le réflexe d’une nation traumatisée par la guerre.
Certes, le pacifisme était très répandu dans la société française, mais la politique du gouvernement consistait à maintenir une domination militaire sur l’Allemagne ; à l’issue du conflit, les Alliés ont occupé une partie de la Rhénanie, comme la Ruhr en 1923 pour contraindre l’Allemagne au paiement des réparations. En cas de guerre, le plan consistait à couper l’Allemagne en deux avec l’aide de la Tchécoslovaquie.
La Première Guerre mondiale a légué deux débats : l’un sur la nécessité de la fortification permanente, l’autre sur le commandement. En 1940, ni l’un ni l’autre n’était clos.
Kevin Passmore
Les discussions sur la manière de défendre la frontière française ont commencé immédiatement après la guerre ; elles ont suscité des débats houleux, mais elles ne portaient que sur des scénarios et des hypothèses. Lorsque, à la fin de 1925, six ans après la fin de la guerre, un comité fut enfin créé pour étudier la fortification, il déclara que « l’organisation de la défense du territoire n’est qu’une branche de l’organisation de la défense nationale et non la plus importante ». Elle était subordonnée à la restructuration de l’armée, à la mobilisation industrielle et à la protection des communications avec l’empire français en Afrique du Nord.
Le fait que les discussions sérieuses n’aient commencé qu’après le retour de Pétain du Maroc en 1926 — où il commandait les troupes françaises pour réprimer la rébellion des tribus berbères du Rif —, souligne la primauté alors accordée à l’empire.
À cette date, la politique de domination de l’Allemagne avait échoué. Dès lors, les gouvernements se tournèrent vers la réconciliation avec le pays, dans un cadre de coopération économique, d’obligations conventionnelles et de désarmement ; or, ce dernier impliquait l’interdiction des armes offensives.
Comme la Société des nations définissait les fortifications comme étant au contraire défensives, celles-ci semblaient d’autant plus nécessaires que l’occupation de la Rhénanie devait prendre fin en 1930. La Rhénanie resterait alors démilitarisée, mais son rôle de zone tampon était réduit. Les discussions sur ces fortifications se sont néanmoins prolongées pendant quatre ans, car il s’est avéré très difficile de se mettre d’accord sur ce qu’il fallait construire.
Quelles étaient les différentes options sur la table ?
Le groupe de travail établi par l’armée proposa une ligne de gros ouvrages avec une artillerie très près de la frontière. Elle était destinée à faciliter les manœuvres, car elle comprenait des brèches pour canaliser l’ennemi, tandis que la frontière belge fut laissée sans fortifications.
Pétain s’opposa à ce plan ; il préconisait simplement de stocker du matériel afin d’être prêt à construire des fortifications de campagne échelonnées sur le terrain en cas de mobilisation. Il a bénéficié du soutien d’hommes politiques de gauche influents, notamment Édouard Daladier et Pierre Cot, anciens combattants de l’infanterie, qui partageaient son aversion pour les fortifications permanentes.
Une autre proposition consistait en un réseau de petits blockhaus, assez similaires au Westwall allemand — la fameuse ligne Siegfried.
Pourquoi le plan prévoyant de grands forts d’artillerie l’emporta-t-il ?
La première raison est que la plupart des officiers supérieurs croyaient que les grands forts d’artillerie permettaient aux commandants de contrôler directement les troupes, alors que les fortifications de campagne et les petits blockhaus les dispersaient. Le commandement semblait d’autant plus important que, depuis 1929, le service militaire avait été réduit à un an.
Ces gros ouvrages étaient organisés selon les principes des sciences de l’organisation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si leurs plans ont finalement été approuvés en janvier 1930, alors qu’André Tardieu, un « organisateur » de premier plan, était président du Conseil. Les commandants de ces gros ouvrages devaient être tout-puissants, comparables à des directeurs d’usine ou à des capitaines de navires de guerre — les officiers de marine ont d’ailleurs contribué à la conception des systèmes de commandement de ce que l’on appelait souvent les « grands cuirassés enterrés ».
Les forts, de même, devaient être occupés par une forte proportion d’officiers professionnels ayant reçu une formation technique ; les troupes ordinaires, comme dans une usine, apprenaient par cœur des opérations simples et n’étaient pas censées faire preuve d’initiative.
L’inspiration tirée des sciences de l’organisation se retrouve dans d’autres aspects de la ligne ; les grands forts devaient permettre d’améliorer les conditions de vie des troupes, pour contrer l’antimilitarisme. La conception interne des forts individuels s’inspirait des plans contemporains visant à construire des logements modernes et confortables pour les classes ouvrières, séparés des quartiers industriels insalubres, afin d’éliminer les causes profondes du communisme. Dans les forts souterrains, les casernes étaient séparées des blocs de combat par de longues galeries dans lesquelles circulaient des trains électriques.
Outre ce combat contre le développement de l’antimilitarisme au sein de l’armée, le projet de fortifications a-t-il eu, au-delà de son aspect stratégique, des objectifs politiques ?
En France, l’armée et les hommes politiques étaient horrifiés par la montée de l’autonomisme en Alsace-Lorraine, comme on l’appelait encore à l’époque.
Après la récupération du territoire en 1918, le gouvernement avait provoqué le mécontentement de la population majoritairement germanophone de la région en imposant le français dans l’éducation, l’administration et les tribunaux, et en s’attaquant aux privilèges religieux ; plus tard, en 1928, le gouvernement a fait arrêter les principaux leaders autonomistes. Si la plupart des Alsaciens et des Lorrains n’avaient aucune envie de rejoindre le Reich, certains le souhaitaient, ainsi qu’en témoignent les nombreuses sections de la Jungmannschaft pro-nazie, nombreuses à l’arrière des zones fortifiées 4.
La volonté de contrer l’autonomisme a influencé le positionnement des fortifications. Pétain plaidait pour une défense en profondeur ; il envisageait uniquement des postes d’alerte à la frontière, des secondes lignes sur les fortifications allemandes d’avant 1914 et une troisième ligne sur les anciennes fortifications françaises, y compris Verdun.
Au Conseil supérieur de la Guerre, le général Boichut, alors commandant en Alsace, remarqua que la proposition de Pétain entraînerait la perte de l’Alsace. Il était très au fait de l’état d’esprit de la province, car il rapportait des incidents quotidiens entre les patrouilles et les habitants. Les grands forts permanents à la frontière qui ont finalement été adoptés présentaient l’avantage de défendre toute la province, sans que puissent être abandonnées des portions de territoire national lors de la défense, comme pouvait le préconiser Pétain ; bien mieux que le stockage de matériel de construction que celui-ci pouvait préconiser, ils symbolisaient la puissance de l’armée et de l’État français.
Il est désormais bien connu que le Blitzkrieg allemand est né d’un conflit au sein de la Wehrmacht ; on peut en dire autant du plan français.
Kevin Passmore
Pour résumer, le choix de construire des gros ouvrages a été à la fois militaire, politique et social : « neutraliser » la frontière allemande et libérer des troupes pour manœuvrer, contrer la décentralisation tactique, rétablir le commandement, améliorer les conditions des troupes afin de les rendre plus efficaces et moins susceptibles de céder à l’attraction du communisme — et, enfin, enrayer l’autonomisme alsacien-lorrain.
Le projet était donc très ambitieux ; quels ont été les obstacles d’ordre matériel lors de la construction des fortifications ?
La ligne Maginot, en tant que projet orgueilleux visant à organiser d’en haut les hommes, les machines et le monde naturel, était intrinsèquement irréalisable. Les principes sur lesquels elle reposait ont toujours été contestés, au point qu’en 1939, les opinions sur la doctrine française étaient très polarisées.
À cette date, le Génie estimait que les fortifications pouvaient « perfectionner la nature là où elle était déficiente », comme l’a dit un général ; pourtant, les tentatives de l’armée d’intégrer des rivières et des forêts dans le système défensif aboutirent à des résultats très mitigés.
Un problème majeur a été celui du contrôle de la circulation de l’air et de l’eau à l’intérieur des forts. Pendant les chaudes journées d’été, l’air extérieur se condensait dans les blocs de combat plus frais ; tout au long de l’année, la vapeur provenant des cuisines et les odeurs des latrines envahissaient les galeries et remontaient dans les blocs de combat.
Bien que les forts n’aient pas été construits dans la nappe phréatique, des sources souterraines s’infiltraient aussi dans les galeries à travers les murs de maçonnerie — il n’y avait pas assez d’argent pour les bétonner ou même les enduire. En poste au fort du Hochwald en 1939, l’écrivain Roland Dorgelès a raconté comment une sorte de brouillard envahissait les galeries, mentionnant aussi les flaques d’eau sur le sol. Il était difficile de respirer, surtout lorsque les pompes étaient éteintes ; même pendant les périodes d’occupation relativement courtes, en temps de paix, les troupes se plaignaient d’un état de dépression légère et de léthargie qu’elles appelaient « bétonite ».
Tout n’était pas noir pour autant. L’armée construisit également de nombreuses casernes modernes près des fortifications, qui constituaient une grande amélioration par rapport à ce qu’un général appelait « les trous sombres » des installations existantes. Les troupes estimaient pourtant qu’elles y passaient trop peu de temps ; en général, elles étaient occupées à faire des exercices, à construire et à garder de petits blockhaus.
Non seulement les conditions de travail étaient extrêmement inconfortables dans le climat rigoureux de l’Est, mais les commandants se plaignaient que leurs troupes étaient trop dispersées pour pouvoir les commander efficacement. Les recherches que j’ai pu faire dans les archives de la justice militaire montrent combien les officiers ont dû tolérer l’indiscipline.
Vous avez mentionné que l’implantation de la ligne en Alsace-Lorraine visait aussi à enrayer le développement de l’autonomisme dans cette région. Comment ces fortifications étaient-elles perçues dans la région ?
L’idéal d’un commandement hiérarchique était difficile à réaliser, car l’armée devait compter sur des troupes recrutées localement qui ne parlaient pas bien le français. Comme les fortifications devaient être capables de réagir instantanément à une attaque surprise, elles comptaient sur des réservistes recrutés dans les environs, capables de rejoindre leurs unités à tout moment. Plus ils étaient âgés, plus ils étaient susceptibles de ne parler que l’allemand — voire des dialectes — et d’avoir combattu dans l’armée allemande lors de la guerre précédente. On raconte que les réservistes rappelés ne comprenaient pas un mot de ce que leur disaient leurs officiers.
Les habitants, autonomistes ou non, considéraient les fortifications comme une atteinte au rôle de pont entre la France et l’Allemagne joué par l’Alsace-Lorraine ; ils ressentaient comme une injustice l’expropriation des terres agricoles et les multiples servitudes imposées autour des fortifications. De nombreux incidents ont opposé les Français de l’intérieur et les Alsaciens-Lorrains, les soldats et les civils.
Bien que les Alsaciens-Lorrains aient rarement sympathisé avec l’Allemagne, l’armée considérait tous les germanophones comme des espions potentiels. Cette crainte de l’espionnage contribua au renforcement des lois sur le sujet et même au tournant autoritaire des années précédant la guerre. La menace n’était pas pour autant imaginaire : la grande majorité des affaires d’espionnage de 1934 à 1939 concernaient la ligne Maginot.
Une fois entamées les premières constructions de fortifications, quels ont été les nouveaux débats à leur sujet ?
Peu de gens rejetaient le principe des fortifications, mais leur place dans les plans français a toujours été controversée et évolutive.
Avant 1927, si ce n’est plus tard, les Français n’ont pas considéré les fortifications comme urgentes. Alors que celles-ci commençaient à être envisagées, des débats houleux sur leur nature ont retardé leur construction pendant des années.
Ce qui a été construit a été un compromis, qui ne pouvait satisfaire pleinement personne. Avant même que les gros ouvrages ne soient achevés, les partisans de la fortification de campagne ont pris le dessus ; la victoire de la gauche aux élections législatives de 1932 a porté au pouvoir des hommes qui avaient toujours rejeté la construction de grands forts d’artillerie au profit de fortifications de campagne. Édouard Daladier, ministre de la Guerre en 1933, veilla à ce qu’aucun autre fort d’artillerie ne soit construit et élabora un plan pour la construction de la fortification de campagne de Nice à la mer du Nord.
Ces vues divergentes sur la bonne défense ne suscitèrent pas un conflit entre hommes politiques et militaires ; en 1934, Pétain devint ministre de la Guerre et mit en œuvre les propositions de Daladier. Les officiers supérieurs chargés de commander les corps d’armée en temps de guerre, quant à eux, préféraient également les fortifications de campagne, qu’ils pouvaient construire et positionner à leur guise, avant et pendant une bataille. Ils avaient longtemps ressenti comme une injustice le fait que les fortifications permanentes soient construites par une organisation indépendante d’eux, le Comité d’organisation des régions frontières (CORF), et que les unités militaires des régions fortifiées soient également indépendantes sur le plan organisationnel.
Quant aux officiers subalternes d’infanterie, ils étaient également mécontents de ce qu’ils considéraient comme les systèmes abstraits et scientifiques des ingénieurs qui dominaient le CORF ; ils privilégiaient plutôt leur propre compréhension intuitive du terrain. Beaucoup d’entre eux se tournèrent même vers la pseudo-science de la radiesthésie, une sorte de divination qui consistait à utiliser des pendules pour détecter les mouvements de troupes.
Selon un mythe, la ligne Maginot était bien plus qu’une simple erreur militaire : elle aurait bercé le peuple français dans un faux sentiment de sécurité.
Kevin Passmore
Y avait-il même au sein de l’armée des officiers rejetant entièrement le principe des fortifications ?
Bien qu’aucun officier ne se soit opposé en principe à la fortification, le service de fortification était très impopulaire.
Les officiers préféraient les unités privilégiant la manœuvre, telles que les chasseurs à pied et l’infanterie alpine. De même, ils n’aimaient pas le service dans des zones rurales éloignées habitées par une population germanophone où il n’y avait ni vie sociale bourgeoise ni lycées pour leurs enfants. Traditionnellement, le service de fortification était réservé aux officiers âgés qui terminaient leur carrière paisiblement.
L’armée tenta de contrer cette perception en présentant les nouveaux régiments d’infanterie et d’artillerie de fortification comme une élite : ils étaient mieux payés et recevaient de nouveaux uniformes kakis. Pourtant, seuls les nouveaux lieutenants sortant de Saint-Cyr en bas du classement et qui ne pouvaient donc pas choisir leur affectation étaient envoyés dans les fortifications ; d’autres y étaient envoyés pour des crimes contre l’honneur, des dettes ou pour ivresse publique en uniforme. En fin de compte, l’armée obligeait les officiers à y servir, mais ceux-ci n’appréciaient pas cette affectation.
La préférence pour la manœuvre plutôt que pour la défense était partagée au plus haut niveau. En 1931, alors que la construction de la ligne Maginot avait à peine commencé, Maxime Weygand succéda à Pétain en tant que vice-président du Conseil supérieur de guerre et donc commandant désigné en cas de guerre ; puis, en 1935, Maurice Gamelin succéda à Weygand ; tous deux étaient attachés à la manœuvre.
Gamelin et Weygand sont à l’initiative de la motorisation de l’infanterie et, en 1933, de la formation d’une division légère blindée. Leur révision du règlement en 1936-1938 est souvent considérée comme superficielle, ne rompant pas vraiment avec l’approche méthodique de 1921. Il est vrai qu’elle restait un compromis entre des positions opposées, mais les nouveaux règlements laissaient plus de place à l’initiative et comprenaient une nouvelle section sur l’utilisation des divisions blindées, précisément celle utilisée en 1940.
De telles révisions ont été également rendues possibles par l’apparition de nouvelles armes : canons antichars, chenillettes, mortiers de 60 et 81, chars et avions plus rapides ou motos. Il est important de noter aussi qu’elles étaient le résultat de longs débats au sein de l’armée, auxquels participaient des officiers de tous grades ; la controverse s’étendait à tous les rangs du corps d’officiers.
Faut-il donc dire que les Français n’ont jamais réussi à se mettre d’accord sur la meilleure stratégie à adopter et sur le rôle de la ligne Maginot dans celle-ci ?
La situation à la veille de la guerre était caractérisée par une polarisation et une politisation qui se sont poursuivies pendant la « drôle de guerre ».
D’un côté, Gamelin nourrissait des plans de plus en plus ambitieux pour intervenir en Belgique, aux Pays-Bas et même en Suisse. De l’autre côté se trouvaient ceux qui, face à Hitler, prônaient l’apaisement, arguant que puisque l’expansion allemande en Europe de l’Est ne concernait pas la France, le pays devait se replier derrière la ligne Maginot et sur son empire pour ne se défendre qu’en cas d’attaque — une éventualité qu’ils persistaient à croire improbable.
À la tête des partisans de l’apaisement militaire se trouvait le maréchal Pétain : en 1939, il rédigea une préface élogieuse au livre du colonel Chauvineau, Une invasion est-elle encore possible ?, qui concluait par la négative.
Cette préface a souvent été citée comme preuve d’une « mentalité Maginot ». En réalité, elle met en garde contre le retour de la doctrine offensive ; elle ne témoigne pas tant d’une « mentalité Maginot » universelle que d’une polarisation.
Dans les mois qui précédèrent la guerre, les divergences publiques s’accentuèrent encore, car la destruction de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne et les nouvelles revendications italiennes sur Nice, la Savoie et la Tunisie réduisirent le choix à une alternative entre la guerre et l’hégémonie allemande.
Plus que jamais, les partisans de l’apaisement, menés par Pierre Laval, ne voyaient alors dans la ligne Maginot qu’un symbole ; elle signifiait la volonté de la France de ne se battre qu’en cas de menace directe.
Sources
Double crime sur la ligne Maginot, Paris, Le livre de Poche, 1971 [1936]
En mai 1940, fallait-il entrer en Belgique ?, Paris, Economica, 2005, et Julian Jackson, The Fall of France. The Nazi Invasion of 1940, Oxford, Oxford University Press, 2003.
Selon un rapport des Nations unies publié le 20 janvier, les entreprises étrangères ont investi 69 milliards de dollars dans la construction de centres de données et d'infrastructures liées à l'intelligence artificielle en France l'an dernier.
Ce montant est deux fois supérieur à celui enregistré aux États-Unis et trois fois supérieur à celui de la Corée du Sud.
En 2025, la France a attiré 69 milliards de dollars d’investissements étrangers greenfield — qui impliquent de nouvelles installations opérationnelles et la création d’une nouvelle entreprise par une société-mère — pour la construction de centres de données. C’est plus du double des investissements réalisés aux États-Unis, selon les données de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (UNCTAD) 1.
Ces chiffres ne concernent pas les investissements réalisés par des entreprises domestiques, et exclut ainsi la plupart des méga-projets annoncés par Amazon, Google ou Meta aux États-Unis.
En novembre, Donald Trump avait lancé la Mission Genesis, une initiative visant à accélérer les autorisations pour la construction d’infrastructures, notamment des centres de données, financées par les grandes entreprises technologiques.
Le projet Stargate, annoncé en janvier 2025, pourrait quant à lui débloquer 500 milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures américaines du domaine de l’IA, en partenariat avec le japonais SoftBank et l’émirati MGX.
Les chiffres de l’UNCTAD soulignent néanmoins l’attractivité de la France auprès des investisseurs étrangers.
Ceux-ci sont notamment intéressés par ses 20 connexions par câbles sous-marins, qui transportent l’information en Europe et vers le reste du monde, ainsi que par ses capacités de production et de distribution d’électricité — propre, notamment grâce au nucléaire.
Paris propose également un accompagnement institutionnel aux investisseurs étrangers qui voient aussi la France comme un point d’entrée vers le marché européen.
Une part importante de ces 69 milliards de dollars d’investissements (58,5 milliards d’euros) réalisés en France est dédiée à deux projets : un méga campus d’IA en Île-de-France, fruit d’un accord entre MGX, l’entreprise française Mistral AI, NVIDIA et Bpifrance, et jusqu’à 20 milliards d’euros d’investissements dans des centres de données et des infrastructures de l’IA financés par le canadien Brookfield Asset Management.
Les centres de données constituent la clef de voûte du développement de l’intelligence artificielle.
Ce sont ces infrastructures qui permettent d’entraîner des grands modèles de langage et de faire fonctionner les chatbots et autres assistants alimentés par IA.
Les Européens sont en avance sur les États-Unis et la Chine en matière d’adoption de l’IA : 44 % des Français, 42 % des Espagnols et 39 % des Néerlandais ont utilisé au moins un produit d’IA générative au cours du deuxième semestre 2025, selon un rapport de Microsoft, contre 28 % des Américains et 16 % des Chinois.