Sur le front ukrainien, l’usage des drones est désormais omniprésent.
- Le recours massif aux drones a permis à Kiev de compenser les déséquilibres en matière d’armement et de ressources humaines.
- Dès les premières semaines du conflit, l’utilisation de grands drones de reconnaissance et d’attaque, comme le Bayraktar TB2, a élargi la capacité de frappe de l’Ukraine, tandis que le drone russe Orlan-10 fournissait des données à son adversaire.
- Ces grands drones ont peu à peu été remplacés par des drones kamikazes militaires, comme le Lancet-3 russe, les drones iraniens Shahed — Geran dans l’arsenal russe —, le Switchblade utilisé par l’Ukraine, ainsi qu’une série de drones artisanaux FPV (First-Person View).
On estime ainsi que plus des deux-tiers des chars russes détruits en Ukraine l’auraient été par des drones. Ces derniers auraient aussi permis aux forces ukrainiennes de détruire un tiers de la flotte russe en mer Noire.
- Les conséquences sont considérables, avec comme premier effet la création d’un no man’s land de plusieurs dizaines de kilomètres autour du front.
- Le recours aux drones à fibre optique a encore augmenté la profondeur de cette killing zone tout en laissant des traces durables, et même potentiellement indélébiles, sur le territoire.
- Il y a un mois, des images ont montré la ville de Lyman, dans l’oblast de Donetsk, entièrement recouverte de débris de fibre optique, comme une toile d’araignée industrielle 1.
En Russie, le tournant des systèmes sans pilote ne se limite pas aux terrains d’opérations militaires.
- Vladimir Poutine l’a fait savoir le 16 janvier à l’occasion d’une réunion consacrée au développement des systèmes autonomes organisée sur le site du dépôt électrique Aminevskoe de la ligne circulaire du métro de Moscou.
- On dit volontiers que les drones ont représenté, dans le domaine militaire, une révolution analogue à celle qu’avait été la mitrailleuse Maxim à la fin du XIXe siècle. Le président russe reprend cette rhétorique à son compte pour affirmer que l’usage de systèmes sans pilote dans les domaines du transport et de la logistique s’annonce comme un tournant sans précédent : « En Russie comme dans le reste du monde, une véritable révolution est en cours dans le domaine des transports. Une révolution comparable, par son ampleur, au basculement des technologies et des infrastructures qui s’est produit au tournant des XIXe et XXe siècles. À l’époque, le développement des grandes lignes ferroviaires, de la flotte et d’autres systèmes de transport avait permis à la Russie de faire un bond en avant titanesque. »
- Lors de cette rencontre, une série d’innovations visant à intégrer les systèmes sans pilote dans l’économie civile et la vie quotidienne de la population a été présentée officiellement au président russe, dans les environnements terrestres, aériens, maritimes et spatiaux.
- Ont notamment été présentés un modèle de tramway sans conducteur (L’vënok), une rame de métro automatisée (Moskva-2024), des camions, des tracteurs et des moissonneuses autonomes, des drones multicoptères, des drones de surveillance des forêts et de lutte anti-incendie, des robots-taxis et des robots-livreurs, tous développés par des entreprises russes 2.
Pour le Kremlin, il ne fait aucun doute que l’avenir est à la dronisation de l’économie et de la société. Il s’agit d’un tournant inévitable dans lequel la Russie ne doit pas se laisser distancer, sous peine de sacrifier sa souveraineté. À cela s’ajoute une question tout aussi centrale, celle de la pénurie de main-d’œuvre, due à la fois à une démographie en berne, à des pertes militaires élevées et à la réorientation des flux migratoires, sous l’effet notamment de la politique toujours plus discriminatoire de la Fédération de Russie à l’égard des étrangers.
- « Il faut le dire clairement : tout cela est très impressionnant, à la fois par l’audace et par la diversité des propositions des concepteurs, mais aussi par la manière dont les technologies qu’ils mettent en circulation sont appelées à transformer radicalement le monde qui nous entoure, en générant à terme une véritable économie des systèmes autonomes », a déclaré Vladimir Poutine lors de cette réunion.
- Le président russe a aussitôt ajouté : « Je le souligne une fois encore : l’introduction des solutions autonomes et sans pilote dans la vie quotidienne n’est pas une mode, mais une nécessité, un moyen de renforcer la compétitivité mondiale de notre pays, mais aussi de résoudre certaines questions relatives au développement socio-économique dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre et de défis démocratiques. C’est une garantie de sécurité et donc, en dernière analyse, de souveraineté de la Russie ».
Vladimir Poutine a évoqué une série de mesures qui permettraient à la Russie d’opérer ce grand tournant :
- La préparation de plans d’action coordonnés entre les ministères, les administrations, les sujets de la Fédération, les entreprises technologiques et les organisations scientifiques ;
- La levée des barrières administratives qui entravent l’introduction rapide et sûre des solutions autonomes dans l’économie et la généralisation des régimes juridiques expérimentaux mis en place dans la région de Moscou, sur le territoire fédéral de Sirius (kraï de Krasnodar), à Sakhaline et, depuis l’année dernière, dans tout l’Extrême-Orient russe ;
- La mise en place d’une politique douanière permettant d’accroître les échanges de matériaux entre la Russie et ses États partenaires, voire la création d’un véritable « cadre commun de technologies sans pilote ».
Le mot « investissements » n’y est toutefois mentionné qu’une seule fois, au détour d’une phrase appelant à les « planifier ». La vision d’avenir de Vladimir Poutine risque de rester un vœu pieux si elle n’est pas accompagnée d’une politique concrète de la part de l’État.
Or, l’État russe est confronté à deux difficultés majeures.
- La première tient aux sanctions. Depuis 2022, les sanctions internationales ont durement frappé le complexe militaro-industriel russe, réduisant sa capacité à produire des armements sophistiqués et le contraignant à mettre en place des réseaux complexes de sociétés écrans pour importer des composants essentiels 3.
- La deuxième est plus générale. Dans les secteurs civil et militaire, toutes les industries européennes sont confrontées au même problème que la Russie : celui de la souveraineté économique.
- Poutine reconnaît d’ailleurs la nécessité de constituer une industrie nationale s’appuyant sur les ressources propres en matière d’industrie et d’ingénierie. La dépendance de la Russie et de nombreux autres pays aux matériaux étrangers constitue toutefois un obstacle de taille à cette politique.
En trame de fond de ces combats, innovations et discours, la Chine reste l’acteur-clef.
- L’industrie de drones ukrainienne repose sur des composants en plastique, des moteurs et des émetteurs produits dans les usines chinoises.
- Pékin approvisionne également la Russie en microélectronique et petits turboréacteurs utilisés dans la production de drones.
- À une autre échelle, lorsque les deux militaires du 1er régiment de hussards parachutistes ont entrepris de concevoir une munition téléopérée antichar basée sur un drone FPV, le premier défi a été de s’émanciper du Racer FPV de conception chinoise pour mieux répondre aux « exigences de souveraineté économique » 4.
Sources
- Лиман покрыт « паутиной » из-за дронов, DW Russia, YouTube, 20 décembre 2025.
- Совещание по вопросам развития автономных систем, Kremlin, 16 janvier 2026.
- Влияние санкций на ВПК, Riddle, 28 mai 2025.
- Mise au point par le 1er Hussards Parachutistes, la munition rôdeuse Fronde 2.0 vient de passer un cap », Opex360, 18 janvier 2026.