20.01.2026 à 16:57
Nonna Mayer, Directrice de recherche au CNRS/Centre d'études européennes, Sciences Po
Frédéric Gonthier, Professeur de science politique, Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes
Depuis la dissolution de juin 2024, le système politique français semble grippé et la confiance des Français dans les institutions politiques s’érode. Pourtant, la recherche montre que les citoyens ne rejettent pas la démocratie en tant que telle, ils rejettent un système politique qui ne fonctionne plus comme une démocratie.
La France s’est installée dans une zone de turbulences démocratiques durables. Effondrement des partis de gouvernement, poussée de la droite radicale populiste et fragmentation de l’Assemblée nationale nourrissent depuis quelques décennies l’idée d’une démocratie structurellement déstabilisée. La séquence électorale de 2024, marquée par des élections européennes triomphales pour le Rassemblement national (RN), la dissolution surprise de l’Assemblée nationale et l’aggravation de la crise du fait majoritaire, a amplifié ce diagnostic d’une démocratie fragilisée.
Ces turbulences masquent pourtant un paradoxe : si la confiance des Françaises et des Français dans les institutions politiques s’érode, leur attachement aux valeurs démocratiques demeure très solide. Contrastant avec un discours répandu, les recherches que nous avons menées avec 23 autres chercheurs mettent en évidence que les Français ne sont pas fatigués de la démocratie mais d’un système politique qui, à leurs yeux, ne fonctionne plus comme une démocratie.
Les enquêtes internationales sont sans ambiguïté. Selon la dernière vague de l’« Enquête sur les valeurs des Européens » (2018), plus de 90 % des Français considèrent la démocratie comme un bon régime politique. Un soutien comparable à celui observé dans la plupart des démocraties européennes, et largement devant le soutien à une alternative technocratique ou à un gouvernement autoritaire. De la même manière, une large majorité estime qu’il est essentiel de vivre dans un pays gouverné démocratiquement, avec une note moyenne de 8,6 sur une échelle allant de 1 pour « pas important du tout » à 10 pour « absolument important ».
Les Françaises et les Français sont nettement plus sévères quand il s’agit d’évaluer le fonctionnement de leur démocratie. Quand on leur demande à quel point la France est gouvernée démocratiquement, ils la situent à 6,4 sur une échelle où 1 indique « pas du tout démocratique » et 10 « complètement démocratique ». Cela conduit à un niveau de satisfaction dans la démocratie très modeste, de l’ordre de 5,2 selon l’« Enquête sociale européenne » de 2020. Le même décalage entre adhésion et insatisfaction démocratique apparaît dans la plupart des autres pays européens.
La crise actuelle ne traduit donc pas un rejet des valeurs démocratiques, mais une remise en cause d’un système institutionnel perçu comme n’étant plus en phase avec ces valeurs. Loin d’une fatigue démocratique « par le bas », c’est-à-dire parmi les citoyens, il s’agit plutôt d’une fatigue démocratique « par le haut », c’est-à-dire d’un processus dans lequel les pratiques de gouvernement contribuent à effriter la confiance des citoyens.
Le constat est désormais bien documenté dans la littérature comparative : les démocraties libérales s’affaissent moins sous l’effet d’une désaffection populaire ou d’un déficit de performances économiques et sociales que par des choix politiques, des logiques partisanes et des contournements institutionnels opérés par les élites au pouvoir. En France, plusieurs évolutions ont alimenté cette dynamique.
La centralisation extrême de la Ve République a progressivement transformé un exécutif fort en un exécutif hypertrophié, marginalisant le Parlement et affaiblissant les espaces de médiation censés coproduire la confiance démocratique : partis politiques, syndicats, corps intermédiaires… Les usages répétés de l’article 49.3, les négociations difficiles avec les partenaires sociaux ou encore les conventions citoyennes dont les recommandations ont été partiellement ou totalement écartées, ont renforcé l’idée que les dispositifs participatifs et délibératifs, supposés remédier aux dysfonctionnements de la démocratie électorale, restent largement symboliques.
Cette rigidification des pratiques de gouvernement s’est accompagnée d’une répression plus visible des mobilisations sociales. Des travaux récents, ainsi que la défenseure des droits, ont attiré l’attention sur la normalisation de dispositifs d’exception, l’extension du maintien de l’ordre judiciaire et administratif, et l’usage accru de qualifications pénales restrictives. De la gestion du mouvement des gilets jaunes à celle des mobilisations contre la réforme des retraites, la protestation, pourtant pilier historique de la vie politique française, s’est vue de plus en plus disqualifiée voire criminalisée. Ces évolutions ont aujourd’hui réduit la capacité de la société civile à influencer durablement l’agenda politique.
Face à la fermeture des canaux conventionnels, les aspirations démocratiques se déplacent vers des formes d’expression plus faiblement institutionnalisées : blocages, actions locales, pétitions, mobilisations numériques. Celles-ci traduisent un désir persistant de participation à la fabrique des choix publics.
Par ailleurs, les Françaises et Français sont maximalistes en matière de démocratie : ils adhèrent massivement aux piliers électoraux et constitutionnels du régime libéral, mais aussi à la dimension sociale de la démocratie, qui suppose l’égalité réelle et la protection contre l’arbitraire économique. On constate également un fort soutien à une souveraineté populaire plus directe, qui va de pair avec l’attrait pour des formes de démocratie sans intermédiaires. Les citoyens ordinaires tirés au sort ou les experts sont perçus comme capables de prendre des décisions rationnelles et rapides, transcendant les divisions politiques.
Les données du baromètre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) 2023 confirment ce soutien élevé aux réformes démocratiques. Le référendum recueille notamment une adhésion majoritaire, en particulier parmi les citoyens qui se sentent exclus de la représentation politique. Les électeurs du Rassemblement national, souvent décrits comme antidémocratiques, ne font pas exception à cette logique. Une part importante d’entre eux soutient des dispositifs de démocratie directe ou délibérative. Paradoxalement, ce parti qui valorise l’ordre et l’autorité ne trouve pas ses meilleurs soutiens chez les personnes en faveur d’un « dirigeant fort qui n’a à se préoccuper ni du Parlement ni des élections », mais chez celles qui souhaiteraient plutôt que « des citoyens tirés au sort décident ce qui leur paraît le meilleur pour le pays ». L’idée selon laquelle l’électorat de droite radicale populiste serait par principe hostile à la démocratie ne résiste pas à l’examen empirique.
Le décalage entre valeurs démocratiques et fonctionnement institutionnel s’enracine dans les inégalités sociales. La précarité économique, les faibles niveaux de revenus et de diplômes comme les discriminations raciales s’accompagnent d’un sentiment aigu de ne pas compter politiquement. Le score EPICES, qui mesure la précarité sociale individuelle, est fortement associé à l’abstention répétée. Les minorités racisées comme les classes populaires vivent la représentation comme distante, parfois hostile, et développent un rapport à la fois utilitaire et méfiant à la politique.
Les institutions de l’État social – école, logement, justice, services publics – constituent des lieux centraux où les citoyens font l’expérience concrète et émotionnelle de la démocratie. Or, sous l’effet de contraintes budgétaires et de réformes structurelles de long terme, ces institutions ont vu leur capacité protectrice se recomposer ; ce qui alimente un sentiment d’abandon et d’injustice. Sans un socle minimal de justice sociale, l’égalité politique formelle et l’État de droit peinent à produire de la légitimité durable.
La France est-elle alors en voie de basculer dans l’autocratisation ? En comparaison européenne, l’attachement à la démocratie est élevé. La participation record aux législatives anticipées de 2024 – plus de 66 %, soit près de vingt points de plus qu’en 2022 – rappelle aussi que les citoyens peuvent se mobiliser lorsque l’enjeu est perçu comme décisif. Enfin, il faut voir dans l’attrait des Français pour différentes formes de démocratie le signe d’une culture démocratique mature et exigeante, qui entend combiner pluralisme, efficacité, inclusion et capacité décisionnelle. Cela représente une opportunité pour l’action publique pour réinventer les règles du jeu démocratique en mêlant plusieurs façons de décider.
Dans ces conditions, la réponse aux turbulences actuelles ne peut se limiter à des ajustements techniques. Elle suppose une refondation du lien politique.
Les assemblées citoyennes dotées de pouvoirs réels, les référendums d’initiative citoyenne encadrés, les budgets participatifs décisionnels ou les dispositifs délibératifs sur les politiques complexes sont des instruments éprouvés et bénéficiant, on l’a vu, d’un soutien populaire significatif.
En définitive, la France se trouve à un carrefour. Une voie mène à la poursuite de la centralisation technocratique, à la déresponsabilisation des élites et à la tentation illibérale. L’autre ouvre sur un nouvel horizon démocratique, où la participation citoyenne produit de véritables décisions.
Le choix appartient moins aux citoyens, dont l’attachement aux valeurs démocratiques ne faiblit pas, qu’aux responsables politiques, aujourd’hui appelés à réformer un système perçu comme verrouillé. Les Français ne sont pas fatigués de la démocratie. Ils sont fatigués d’une démocratie inachevée, car vécue comme défaillante et confisquée.
Cet article est tiré de l'ouvrage « French Democracy in Distress. Challenges and Opportunities in French Politics » (Palgrave Macmillan, 2025), sous la direction de Nonna Mayer et Frédéric Gonthier. Une conférence autour de cette publication est organisée à Sciences Po le jeudi 29 janvier 2026 à partir de 17h.
Frédéric Gonthier a reçu des financements du programme Horizon Europe n°1010952237: TRUEDEM—Trust in European Democracies.
Nonna Mayer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
16.01.2026 à 15:56
Sérgio Amadeu da Silveira, Professor associado, Universidade Federal do ABC (UFABC)
La violence, les exagérations, la diffusion de fake news et les mensonges sont les bienvenus sur les plateformes numériques. Il s’agit de maximiser la visibilité des contenus et, ainsi, les profits des Big Tech. Soutenus par Donald Trump, les milliardaires qui détiennent les plateformes refusent tout contrôle au nom de la liberté d’expression.
Jamais dans l’histoire un si petit groupe d’entreprises n’avait réussi à s’immiscer dans les relations des individus à une telle échelle – celle du monde. Les fameuses « Big Tech » sont devenues des médiateurs actifs des relations sociales grâce aux technologies numériques. Or il n’est pas inutile de rappeler que les médiateurs ne sont pas neutres. Les Big Tech influencent les opinions en modulant l’attention et en produisant des réactions chez leurs millions d’utilisateurs.
Au sein des réseaux sociaux et de leurs variantes, leurs contrôleurs opèrent en capturant les données de chaque mouvement, de chaque clic, en somme, des actions qui permettent à leurs algorithmes d’extraire des modèles de comportement, des informations fondamentales pour alimenter les réseaux neuronaux artificiels qui proposeront des contenus dans le but de prévoir nos désirs et nos besoins afin de prédire nos actions. Cela peut se résumer par l’expression « monétisation totale de la vie sociale ».
Fonctionnant de manière invisible pour leurs utilisateurs, ces plateformes ont concentré les budgets publicitaires de presque toutes les sociétés, à partir de la gestion algorithmique des regards et de l’attention. D’où leur logique fondée sur la spectacularisation de tout.
Pour ces plateformes, une bonne information est celle qui génère de l’engagement, celle qui est spectaculaire, celle qui permet de monétiser les interactions. L’engagement que les Big Tech prétendaient avoir envers la qualité de l’information n’était que rhétorique. Le nombre de clics, les réplications, les attaques mutuelles, les exagérations, les mensonges et la diffusion de fake news sont les bienvenus sur les plateformes des Big Tech.
Récemment, avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, Musk a pris la tête de la lutte contre la réglementation des plateformes. Pour ce faire, il diffuse l’idée que réglementer équivaut à censurer. La notion de liberté de Musk est fondée sur la force.
Alors que la liberté démocratique repose sur la symétrie, c’est-à-dire sur le droit égal de tous et toutes à être libres, la proposition de liberté de l’extrême droite se traduit par des asymétries. Le puissant n’est libre que s’il peut exercer tout son pouvoir. Le milliardaire n’est libre que s’il peut utiliser sans limites tout ce que sa richesse lui permet. Cette conception s’apparente à une légitimation de la violence, loin de l’idée que chacun a le même droit de s’exprimer.
Sur les plateformes, ce n’est pas la liberté d’expression qui prévaut. C’est le pouvoir de l’argent qui règne. La monétisation de toutes les relations dans une architecture informationnelle verticale, limitée et extrêmement surveillée par ses propriétaires. La gestion totalement opaque des réseaux sociaux en ligne est assurée par des systèmes algorithmiques qui appliquent les règles et les lois de leurs propriétaires. Cette exécution est totalement arbitraire, décidée de manière monocratique par la direction de ces entreprises, modifiée sans préavis, sans débat, sans considération pour leurs utilisateurs, en suivant uniquement deux logiques : celle de leur rentabilité et celle de favoriser l’expansion du pouvoir de leur vision du monde.
Qui croit que les systèmes algorithmiques de la plateforme d’Elon Musk seront neutres dans les conflits entre l’extrême droite et les forces démocratiques de certains pays ? Qui pense que les plateformes du groupe Meta ne favoriseront pas les discours des groupes qui partagent des idées de Trump ? Qui croit que ces structures ne sont pas ploutocratiques, que l’argent n’y fait pas la loi ?
L’un des grands leaders d’extrême droite des Big Tech, Peter Thiel, affirmait déjà en 2009 :
« Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. »
Face au manque de perspectives catastrophique du système capitaliste, une grande partie des élites défendant les solutions néolibérales ont rompu avec la démocratie et adhéré au réactionnarisme, c’est-à-dire aux solutions de l’extrême droite. Si nous ne comprenons pas cela, nous ne serons pas en mesure de défendre la démocratie. Le philosophe Michel Foucault nous a suggéré que le pouvoir est aussi une stratégie. Fondamentalement, la destruction du débat rationnel fondé sur les faits est devenue la principale stratégie de l’extrême droite. La lutte contre la réalité, contre l’information factuelle, contre la science, est liée à une stratégie visant à propager de la confusion intellectuelle et à autoriser la violence grâce à une fausse idée de la liberté.
Dans ce contexte, il est bon de rappeler la perspective du sociologue Georg Simmel, qui nous enseignait que le conflit est un élément inhérent et nécessaire à la vie sociale. Le conflit et la coopération sont complémentaires dans la vie sociale. Mais Simmel avertissait qu’il existe des situations dans lesquelles l’absence de formes sociales régulatrices, le rejet absolu de l’autre, la fragmentation de la société sans canaux de médiation sont destructrices et extrêmement dangereuses.
Simmel n’a pas connu le monde hyperconnecté d’aujourd’hui, où les gens sont constamment exposés à des vagues de désinformation et de discours haineux modulés par des systèmes algorithmiques afin de maximiser l’extraction d’argent et la destruction des droits. Mais en travaillant à partir de ses analyses, nous constatons qu’il est indispensable de réglementer ces oligopoles géants et de garantir la qualité et l’intégrité de l’information.
Sérgio Amadeu da Silveira ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.01.2026 à 15:59
Thomas Jammet, Professeur associé, Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO)
Michael Perret, Enseignant-chercheur en communication, médias sociaux et jeux, Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO)

La cyberviolence est omniprésente dans le domaine du streaming – en particulier de jeux vidéo – et touche particulièrement les personnes minorisées, au point d’infléchir carrières et pratiques. Quels mécanismes sont à l’œuvre ? À l’heure où la visibilité se paie cher, comment rendre ces espaces numériques plus vivables ?
Depuis le milieu des années 2010, l’intérêt porté par la recherche et par le grand public s’est progressivement déplacé des « effets des jeux vidéo violents » ou des jeux vidéo « qui rendent violents » à la place de la violence ordinaire dans les interactions entre membres d’une situation de jeu. Parmi les terrains de la cyberviolence, la diffusion en direct de sessions de jeux vidéo (streaming) est fortement concernée.
Cette violence s’observe entre les joueurs et joueuses, au cours des parties en ligne, mais également de la part du public qui peut participer activement à travers l’interface de discussion (chat). Selon une récente étude de l’ADL Center for Technology and Society, plus du trois quarts des joueurs adultes aux États-Unis ont subi une forme de cyberviolence, allant de l’insulte en ligne au harcèlement.
Le streaming prend aujourd’hui des formes variées et se déploie sur une pluralité de plateformes, dont Twitch, YouTube ou Kick. Twitch demeure la plus utilisée : en 2024, elle représentait environ 61 % du total des heures de visionnage live dans le secteur de la webdiffusion.
Dans nos travaux, nous nous intéressons aux violences que subissent les streameurs et streameuses de jeux vidéo, un phénomène encore largement sous-estimé malgré ses effets concrets sur les pratiques et la carrière des vidéastes.
La cyberviolence touche durement Twitch, un « environnement communicationnel » où la personne qui diffuse est placée dans une « position exposée », livrée aux regards et aux prises de parole – parfois peu amènes – d’un large public. Le streaming fonctionne comme un régime de visibilité qui valorise l’« authenticité », la « proximité », l’humour et la « spontanéité ». Il se caractérise par une forte dimension spectatorielle et spectaculaire, qui cristallise la cyberviolence.
D’une part, les comportements violents surgissent de manière cyclique dans les environnements multijoueurs et les chats : les provocations et la toxicité entre les joueurs et joueuses sont monnaie courante, la violence peut même être encouragée par les streameurs et streameuses. D’autre part, le public peut se comporter en perturbateur intentionnel et faire dérailler la performance de la webdiffusion par des propos inappropriés, voire violents, publiés dans le chat, surtout quand ces propos deviennent collectifs et prennent la forme de « raids haineux ».
Comme en témoignait, en 2023, une vidéaste de Suisse romande déplorant la banalité et la violence de ces actes de harcèlement :
« On reçoit des compliments, des propositions sexuelles, mais aussi des menaces de mort. »
Ces agressions semblent même encouragées par le modèle économique des plateformes, dans la mesure où elles suscitent des controverses qui permettent d’augmenter le nombre de vues, mais aussi d’abonnés (followers) et de dons monétaires de leur part.
Les micro-agressions s’y accumulent de telle sorte qu’elles peuvent créer un environnement hostile et excluant pour les personnes minorisées qui s’adonnent à l’activité de webdiffusion. Par « groupes minorisés », on désigne notamment les femmes, les personnes racisées ou encore les personnes LGBTQIA+, qui sont statistiquement très exposées aux attaques : 49 % des femmes, 42 % des personnes noires et 39 % des personnes LGBTQIA+ déclarent avoir été harcelées en ligne sur la base de leur identité, tandis que 82 % des victimes de violences sexistes ou sexuelles sont des femmes ou des filles.
Dans le contexte de la culture vidéoludique, historiquement façonnée par la masculinité hégémonique toxique et geek, la position exposée des streameurs et streameuses est loin de garantir aux personnes minorisées la légitimité accrue qu’elle confère aux joueurs (blancs et) masculins.
Cette visibilité fonctionne de manière différenciée : si elle tend à renforcer la crédibilité des hommes, elle offre en revanche davantage de prises aux critiques et aux attaques visant celles et ceux qui n’appartiennent pas à cette catégorie, les exposant à la surveillance de leurs comportements en jeu, à la mise en cause de leur légitimité et à du cyberharcèlement, ce qui rend leur maintien dans les environnements en ligne comparable à une course d’obstacles.
Participant à part entière à la dynamique de la webdiffusion, que ce soit par le soutien ou la moquerie, mais aussi l’insulte, le public contribue à la présence systémique de comportements sexistes, racistes, et parfois à l’humiliation constante de streameurs et streameuses. Ce dernier point s’est tristement et fatalement illustré avec le décès en direct du streameur Jean Pormanove en août 2025 sur Kick, une plateforme critiquée pour la faiblesse de son système de modération. Ici, les encouragements du public ont conduit au pire, poussant les personnes humiliant Jean Pormanove à poursuivre leurs sévices des jours durant.
Les recherches les plus récentes semblent indiquer ainsi une brutalisation croissante dans les usages quotidiens du Web, caractérisée par un double processus de banalisation et de légitimation de la violence dans les espaces (publics) numériques.
Les règles de modération sur les plateformes de streaming oscillent entre approches réactives punitives – fondées sur la sanction a posteriori et, dans les cas les plus extrêmes, le bannissement définitif – et approches proactives, qui visent à prévenir les comportements offensants.
Sur Twitch, la régulation consiste essentiellement à punir les fauteurs de troubles. Elle s’exerce, d’une part, de manière centralisée, via des algorithmes et des lignes de conduite générales. Ces règles peuvent mener à la suppression de contenus, une suspension temporaire ou un bannissement, mais leur application dépend largement des signalements et du travail de modérateurs et modératrices bénévoles. D’autre part, la régulation s’opère de manière décentralisée par l’entremise des streameurs et streameuses (qui disposent d’un pouvoir discrétionnaire sur leur chaîne) et de leurs équipes. Son efficacité est limitée puisqu’elle repose aussi en grande partie sur le travail gratuit des modérateurs et modératrices qui font face à des offenses massives et continues.
Dans ce contexte, les streameurs et streameuses subissant des agressions entreprennent de nombreux efforts pour se préserver en essayant de « recadrer » les membres de leur audience qui les agressent. Nous avons étudié à ce propos le cas de l’expulsion d’un spectateur sexiste par une streameuse amatrice, et celui d’un streameur à succès qui, confronté à des sous-entendus racistes et par ailleurs harcelé en dehors de la plateforme, a fini par renoncer à son activité. D’autres travaux montrent que, face à l’absence de communication et de soutien technique de Twitch, certains streameurs et streameuses s’organisent en réseau pour partager des outils et des stratégies permettant de gérer le public pendant les attaques et d’apporter un soutien émotionnel à leurs pairs.
Ces exemples témoignent d’un important travail de sensibilisation du public, souvent épuisant, entrepris par les streameurs et streameuses_minorisés pour pallier le manque de régulation offert par les plateformes qui hébergent leur activité. Ce travail, destiné à rendre moins acceptables les actes de cyberviolence, est encore insuffisamment étudié à ce jour.
La recherche pourrait venir prêter main-forte aux acteurs et actrices du streaming dans leur effort crucial pour favoriser une dynamique saine des interactions avec le public. Mobiliser le savoir expérientiel des joueurs et des joueuses, des modérateurs et des modératrices est essentiel pour comprendre comment les streameurs et streameuses peuvent transformer, au quotidien, un environnement parfois hostile en espace viable.
Dans cette optique, une démarche participative associant chercheurs et communautés vidéoludiques permettrait d’identifier des moyens de réparer l’offense et de formaliser des dispositifs de régulation plus inclusifs que les outils techniques existants. À l’heure où la cyberviolence pousse nombre de personnes minorisées à abandonner leur activité de streaming, il est urgent de débrutaliser les pratiques vidéoludiques.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.