15.01.2026 à 17:43
Marie Kirschen
L’édition 2026 du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD) aurait dû se tenir fin janvier. Mais le 1er décembre dernier, au terme d’une mobilisation intense initiée par plusieurs centaines de créateur·ices de bande dessinée, son annulation a été annoncée en catastrophe.
À l’origine, c’est une enquête de L’Humanité, dévoilant les coulisses peu reluisantes du festival, qui met le feu aux poudres : elle révèle un management inexistant, des salarié·es en burn out, ainsi que le témoignage d’une ancienne chargée de communication qui affirme avoir été licenciée après avoir dénoncé un viol subi lors de l’édition 2024. Au-delà de ces accusations, qu’elle conteste, la société 9eArt+, en charge de l’organisation de l’événement, cristallise les polémiques depuis plusieurs années.
Un premier appel au boycott est lancé en avril 2025 par 400 auteur·ices. En novembre, alors que 9eArt+ est finalement reconduite à la direction du festival, un mouvement de girlcott (jeu de mots désignant un boycott lancé par des femmes) initié par des bédéastes femmes et LGBTQIA+ sonne le glas de l’édition 2026. « Les enjeux de cette crise sont multiples et portent autant sur les conditions de travail que sur les modes de participation, de redistribution économique et de de représentativité, analyse Marys Renné Hertiman, docteure en sciences sociales, à l’origine d’une thèse sur les luttes pour la reconnaissance des femmes dans la bande dessinée. Elle interroge les rapports de pouvoir, à travers les institutions culturelles et les financements territoriaux. »
En ce début d’année, la bande dessinée sera malgré tout célébrée un peu partout. À Angoulême d’abord, où la municipalité soutient financièrement un festival off qui prendra ses quartiers dans une quinzaine de lieux de la ville. De son côté, le collectif – rebaptisé « collective » – à l’origine du mouvement de girlcott compte bien profiter de ces bouleversements pour imaginer ce que pourraient être des célébrations plus égalitaires. En parallèle d’un projet d’album, elle a lancé l’idée de « fêtes interconnectées » de la bande dessinée, qui devraient se tenir notamment à Bordeaux, Bruxelles, Montpellier, Marseille, Paris ou encore Nantes, et proposer des rencontres, des concerts et des tables rondes, où seront évoquées les luttes menées « en tant qu’autrices, femmes et minorités de genre », détaille Elsa Abderhamani, une dessinatrice très impliquée dans le mouvement.
Pour participer, chaque organisation devra se référer à une charte de valeurs et d’engagement, qui précise que les événements « ne doivent en aucun cas reproduire les schémas de domination et d’exploitation qui ont conduit au boycott du FIBD ». Le texte recommande, par exemple, de ne pas « mettre en compétition les ouvrages ».
Malgré les incertitudes qui planent encore sur l’édition 2027 du FIBD, les membres de la collective travaillent en lien avec l’inter-orga BD, qui regroupe associations et syndicats de la profession. S’appuyant sur le succès du girlcott, cette dernière a élaboré une plate-forme de revendications qu’elle a fait parvenir aux collectivités et aux institutions qui financent le festival : mise en place de référent·es contre les violences sexuelles, rémunérations égalitaires des séances de dédicaces, gardes d’enfants. « Le monde de la BD a bien compris que les auteur·ices s’engagent et se politisent de plus en plus, sont moins isolé·es… et ont donc plus de poids », se réjouit Marie-Paule Noël, une autrice qui a participé au mouvement en tant que membre du syndicat STAA CNT-SO.
« Les problèmes du monde de la BD ne se limitent pas au festival d’ Angoulême »
Elsa Abderhamani, dessinatrice
Ces dernières années, à Angoulême comme dans d’autres festivals, « les luttes féministes ont produit des avancées tangibles, notamment la parité dans les jurys qui a contribué à une visibilité accrue des créateur·ices minorisé·es, en particulier des femmes, rappelle Marys Renné Hertiman. Aujourd’hui, pour d’autres groupes sociaux, comme les bédéastes racisé·es, une promesse d’ouverture et d’inclusivité commence également à se formuler. J’espère que cela aboutira. »
Rebaptisée « Girlxcott » – avec un x, « pour montrer que nous ne sommes pas toutes des femmes et que certain·es peuvent se définir comme non-binaires », explicite Elsa Abderhamani – la collective, en passe de devenir une association, aspire à s’exprimer sur des sujets plus larges. « Les problèmes du monde de la BD ne se limitent pas à Angoulême. On veut ouvrir des discussions, sur les difficultés matérielles, le classisme, le validisme, le racisme… », détaille Elsa Abderhamani, donnant pour exemple le parcours d’autrices racisées comme elle, qui lui ont confié avoir quitté le monde de la BD, faute d’y avoir trouvé un espace accueillant.
En décembre 2025, Girlxcott apportait son soutien à une proposition de loi – finalement rejetée par le Sénat – pour la continuité de revenus des artistes-auteur·ices. Comme un avertissement, juste avant Noël, dans une tribune intitulée « Nous ne nous tairons pas », la collective annonçait : « La profession change ! Elle se féminise et se politise ! Elle saura désormais se faire entendre ! »
La Déferlante soutient le GirlxcottEn ce début d’année, notre équipe participera à plusieurs des évènements interconnectés organisés par la collective Girlxcott :
Jeudi 29 janvier à 18h30, à la librairie La Régulière à Paris, assistez à une rencontre entre Nora Bouazzouni, membre du comité éditorial de La Déferlante, Marie-Paule Noël du syndicat STA CNT-SO et les autrices Elsa Abderhamani et Julie Staebler.
Samedi 31 janvier à la Maison des Métallos à Paris, de 14h à 21h. La Déferlante tiendra un stand sur lequel vous pourrez retrouver nos revues, nos livres et nos goodies. À noter ce jour-là, une table ronde sur la BD féministe avec les autrices Melek Zertal, Pénélope Bagieu, et Marie-Paule Noël.
Samedi 31 janvier à 14h30, à la bibliothèque Alcazar de Marseille, Lucie Geffroy, corédactrice en chef de La Déferlante, animera une table ronde intitulée « Publier des auteur·ices arabes en France, de la Palestine à l’Algérie : regards d’éditrices marseillaises ».
Retrouvez l’ensemble de la programmation sur ce lien.
08.01.2026 à 15:47
Marie Barbier
En France, les instituts de sondage prédisent régulièrement des scores élevés pour le Rassemblement national aux municipales de mars, puis à la présidentielle. Quand ce n’est pas la victoire pure et simple de Jordan Bardella en 2027.
La réponse est oui. Le résultat de la mobilisation des citoyen·nes de gauche lors des législatives anticipées de 2024 nous a prouvé qu’aucune situation n’est jamais jouée d’avance. Alors qu’on se voyait déjà avec un Premier ministre d’extrême droite à Matignon, c’est l’union de la gauche qui l’a emporté. Répétons aussi que les sondages n’ont pas valeur d’oracle et qu’ils nous renseignent davantage sur leurs commanditaires (des chaînes d’infos, des think tanks…) que sur la réalité de l’opinion.
« Quand on s’engage dans une cause, ce n’est pas fondamentalement pour gagner, rappelle l’essayiste Corinne Morel Darleux, mais avant tout parce que la cause nous semble juste à mener – et […] même quand tout semble flingué, il reste toujours un pessimisme à organiser, des lueurs à préserver ». Militante écologiste, engagée de longue date contre les inégalités, elle suggère que la transformation sociale repose sur trois piliers : la mise en place de systèmes alternatifs qui préfigurent un monde souhaitable, des récits renouvelés et des luttes vivaces.
C’est précisément pour donner de la matière à penser et agir à celles et ceux qui veulent s’engager contre les violences de genre, le racisme, les inégalités sociales et environnementales, que La Déferlante s’est créée il y a bientôt cinq ans. Cette année encore, parce que la bataille contre les systèmes d’oppression se mène aussi sur le terrain de l’information, nous vous proposerons des enquêtes, à l’image de celles déjà réalisées ici et là en 2025, mais aussi des débats et des récits qui donnent de l’élan.
« Même quand tout semble flingué, il reste toujours un pessimisme à organiser, des lueurs à préserver »
Corinne Morel Darleux, essayiste
Notre 21e numéro intitulé « Obtenir justice », dont les préventes démarrent à la fin du mois, s’intéressera à la manière dont les victimes tentent, par l’organisation collective, de mieux se faire entendre de l’institution judiciaire. Fin mai, c’est un numéro consacré aux chants de lutte qui paraîtra. En septembre, nous publierons un dossier sur l’usage et les effets de la désobéissance en politique, avant de terminer l’année par un dossier « Grandir » qui traitera de la domination adulte.
« L’indignation, pour qu’elle ne soit pas un simple spasme, a besoin de s’appuyer sur des faits. Sur des enquêtes. Sur des récits solides », écrit la journaliste Salomé Saqué en préface de la récente réédition d’Indignez-vous ! (éditions Rue de l’échiquier, 2025), le livre-tract de Stéphane Hessel, qui, deux ans après sa sortie en 2010, s’était vendu à plus de deux millions d’exemplaires à travers le monde. Dans ce fascicule d’une soixantaine de pages, le nonagénaire, aujourd’hui décédé, rappelait à la jeune génération que « la pire des attitudes » est l’indifférence. « Je vous souhaite à tous, écrivait-il, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation ». On n’aurait pas dit mieux.
02.01.2026 à 06:00
La Déferlante
Avant de retourner à l’actualité dense de 2026, on vous propose de prendre avec nous quelques heures de répit. Et pour cela, on vous a sélectionné dans les sorties de 2025, tout ce qui nous a fait le plus de bien. Cela donne une sélection de recommandations toutes douces à explorer seul·e ou avec des proches. Une manière pour toute l’équipe de La Déferlante de vous souhaiter… une bonne année !

Faites vite ! Il reste encore quelques séances pour voir en salle ce documentaire tourné entre les deux mandats de Donald Trump à la Maison Blanche, auprès de quatre jeunes femmes féministes, écologistes, antiracistes, engagées pour la défense des plus fragiles. Nora Philippe, la réalisatrice, les a rencontrées en 2014 à New York, alors qu’elles étaient encore étudiantes au Barnard College, une université d’excellence réservée aux femmes. Finançant le tournage sur ses propres deniers, elle a essuyé plusieurs années durant la méfiance et les refus successifs des chaînes de télévision françaises, avant de sortir son film au cinéma fin 2025. Un documentaire rare sur l’engagement et sur la manière dont les luttes modèlent nos vies.
→ Girls for tomorrow, de Nora Philippe, 98 minutes. Actuellement en salle.
De retour dans sa région natale pour veiller sur un père au cœur défaillant, Cécile – une cheffe cuisinière révélée par une émission de télé-réalité – renoue avec ses amis d’enfance et son amour de jeunesse. Des retrouvailles qui font vaciller son couple et ses plans de carrière. Réalisé par Amélie Bonnin (qui est aussi notre directrice artistique), Partir un jour met en chansons et en images des questions qu’on est nombreux·ses à se poser sur les liens familiaux, le couple et le désir d’enfant.
→ Partir un jour, réalisé par Amélie Bonnin, 98 minutes. Disponible sur les plateformes VOD.

À Dunkerque, le Lieu d’art et action contemporaine (LAAC) propose jusqu’à début mars une exposition sur le rire des femmes tel qu’il se déploie depuis les slogans de manifestations jusque dans le cinéma expérimental, en passant par la bande dessinée. Richement dotée et documentée, cette exposition pose avec clarté le contexte politique et historique dans lequel elle s’inscrit et donne à voir, à travers les œuvres d’Orlan, de Niki de Saint Phalle, de Claire Bretécher et bien d’autres, toute la dimension subversive du rire des femmes.

→ La Marrade, jusqu’au 8 mars 2026 au LAAC, à Dunkerque.

Vous ne connaissez pas encore Aline Kominsky-Crumb, l’une des pionnières de la BD underground américaine ? Qu’à cela ne tienne, le fanzine Fanatic Female Frustration lui rend hommage en donnant carte blanche à douze autrices de bande dessinée (dont certaines ont été publiées dans La Déferlante). Elles y parlent sexualité, deuil, justice ou questionnement de genre avec beaucoup de profondeur. Alors qu’en ce début janvier, en remplacement du Festival d’Angoulême, les autrices de bande dessinée organisent un peu partout en France les Fêtes interconnectées de la BD, c’est le bon moment pour découvrir cette anthologie lauréate du Fauve de la BD alternative 2025.

→ Fanatic Female Frustration, à l’initiative de Lucile Ourvouai, Elsa Klée et Morgane Somville. Avec Alice Bienassis, Valentine Gallardo, Claire Malissen, Karla Paloma, Mireille Nyangono Ebene, Marthe Pequignot, Margot Preham, Caroline Sury et Mélanie Utzmann-North. Autoédité, 2024. Disponible dans certaines librairies indépendantes ou sur commande.
Logn est une femme trans de 61 ans qui vit en Islande, à l’étage d’un immeuble pour retraité·es qui fait face à la mer. Biochimiste, divorcée, mère d’un fils devenu adulte, et ancien DJ amateur, elle a attendu longtemps avant d’entamer une transition hormonale puis un parcours de chirurgie. Au sujet de sa vie d’avant, elle dit : « Je n’étais nulle part à ma place […] je n’étais pas encore devenue moi. » Dernier roman en date d’Audur Ava Olafsdottir, DJ Bambi aurait facilement pu se prendre les pieds dans les fantasmes qu’une autrice cisgenre projette sur les femmes trans. C’était sans compter sur l’humilité et la finesse de l’écrivaine islandaise qui, lors de la promotion de son livre, répondait ainsi à un libraire qui la questionnait sur la réception d’un tel ouvrage auprès du public islandais : « Chez nous, ce n’est pas comme en France. On ne se sent pas obligés d’avoir une opinion sur la vie des autres… »
→ Audur Ava Olafsdottir, DJ Bambi, traduit par Éric Boury, Zulma, 2025. 21,50 euros.

Ven 30 et Sam 31 Jan
Le Quartz, Brest
Marie Barbier, cofondatrice et corédactrice en chef de La Déferlante, animera deux tables rondes lors de ce festival qui met à l’honneur la radio et le podcast : la première sur la politisation de l’enfance, le 30 janvier à 14h15. La seconde sur les victoires politiques et militantes, le 31 janvier à 15h.
→ Plus d’informations par ici
Sam 7 et Dim 8 Fev
Le Point éphémère, Paris
La Déferlante sera présente deux jours durant dans ce salon qui regroupe des maisons d’édition indépendantes et engagées. Vous pourrez y croiser notre équipe, acheter nos revues, nos livres et nos goodies.
→ Informations à venir par ici