28.01.2026 à 12:21
Frédéric Gonthier, Professeur de science politique, Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes
Malgré la montée de l’extrême droite, les enquêtes montrent que les Français restent très attachés à la démocratie. En revanche, l’insatisfaction vis-à-vis de son fonctionnement est grande. Le sentiment de déni de la souveraineté populaire est au cœur du vote populiste et de l’abstention.
Les Françaises et les Français seraient-ils en train de se lasser de la démocratie ? À écouter certains commentateurs, la réponse semble évidente. Montée de la défiance, abstention élevée, succès des partis de droite radicale populiste… Tout indiquerait un pays gagné par la tentation illibérale et autoritaire. Pourtant, les données disponibles livrent une image plus nuancée et, d’une certaine manière, plus rassurante.
Selon l’Enquête sociale européenne (ESS) de 2020, les citoyens restent en effet massivement attachés au régime démocratique. Une écrasante majorité juge important voire très important le fait de vivre en démocratie. Là où le bât blesse, c’est sur la pratique : près de la moitié des enquêtés appartiennent à la catégorie des démocrates insatisfaits, celles et ceux qui soutiennent la démocratie mais se disent mécontents de la façon dont elle fonctionne en France (figure 1).
Ces démocrates insatisfaits ne sont pas des antidémocrates. Ils expriment au contraire une forme d’exigence élevée : plus on attend de la démocratie, plus on est enclin à juger sévèrement son fonctionnement. Cette tension entre un attachement profond aux valeurs démocratiques et un regard critique sur la réalité institutionnelle organise de plus en plus la vie politique française.
Figure 1. Importance et satisfaction par rapport à la démocratie en France
Depuis une dizaine d’années, la question du renouveau démocratique est au cœur des mouvements sociaux. Nuit debout en 2016, les gilets jaunes à partir de 2018, les mobilisations contre le passe sanitaire en 2020 ou, plus récemment, la journée d’action Bloquons tout ont débordé la démocratie participative institutionnalisée. En demandant de « rendre la parole au peuple », ces mobilisations ont contribué à rouvrir le débat sur les règles du jeu démocratique : qui décide et selon quelles procédures ?
Les exécutifs ont tenté de répondre, au moins symboliquement, à cette démocratie d’interpellation. Le grand débat national et, surtout, les conventions citoyennes sur le climat, sur la fin de vie ou sur les temps de l’enfant ont consacré l’entrée des mini-publics délibératifs dans le répertoire institutionnel français. Mais ces dispositifs ont également montré les limites des innovations démocratiques lorsque les promesses de reprise intégrale des propositions citoyennes ne sont pas tenues.
La politisation du renouveau démocratique vient aussi des partis eux-mêmes. Les partis challengers se positionnent souvent en entrepreneurs de la cause démocratique. Les données Chapel Hill Expert Survey (CHES) montrent ainsi que La France insoumise (LFI) et le Rassemblement national (RN) sont les plus enclins à défendre l’idée selon laquelle « le peuple » devrait décider en dernière instance (figure 2). Bien sûr, les deux forces politiques ne mobilisent pas la souveraineté populaire de la même façon. Là où le RN privilégie l’appel direct au peuple plutôt que la médiation parlementaire pour faire pièce au prétendu laxisme des institutions et des élites, LFI promeut plutôt un approfondissement démocratique par l’effectivité et l’extension des droits.
Figure 2. Soutien à la souveraineté populaire
Il n’en reste pas moins que la démocratie libérale perd son caractère consensuel, le conflit partisan portant désormais sur le modèle lui-même, et non seulement sur sa mise en œuvre. Des visions alternatives gagnent en visibilité.
Pour corriger les dysfonctionnements d’un modèle élitiste fondé sur les élus et sur la représentation, faut-il un modèle technocratique qui donne le pouvoir aux experts ? un modèle participatif, qui s’appuie sur l’implication et la délibération des citoyens ? ou un modèle majoritariste, fondé sur l’exercice direct de la souveraineté populaire ? Surtout, comment combiner ces modèles, qui comportent chacun des avantages et des inconvénients, pour décider des fins de l’action publique ?
Tout comme les autres Européens, les Français n’investissent pas le mot-valise « démocratie » de façon univoque. L’ESS distingue trois grandes composantes : libérale (élections libres, protection des droits, indépendance des médias et de la justice), populaire (souveraineté du peuple via des référendums) et sociale (égalité et protection). L’ESS mesure à la fois l’importance accordée à chacune de ces composantes (les aspirations) et le jugement porté sur la manière dont elles sont réalisées en France (les évaluations).
En soustrayant les évaluations aux aspirations, on obtient des scores de déficit démocratique perçu : plus l’écart est grand, plus les attentes sont déçues. Les résultats sont éloquents.
Sur la démocratie libérale, les Français perçoivent un déficit, mais d’ampleur relativement modérée. C’est sur la souveraineté populaire et, surtout, sur la dimension sociale que les écarts sont les plus prononcés. Beaucoup, notamment parmi les démocrates insatisfaits, souhaitent une démocratie où les citoyens sont davantage appelés à trancher les grandes orientations politiques, et où l’État joue son rôle de protection contre les risques sociaux.
Comment ces déficits perçus se traduisent-ils dans les comportements électoraux ? Des modèles statistiques permettent de dessiner plusieurs profils.
Les personnes qui perçoivent un fort déficit en matière de démocratie libérale ont tendance à s’abstenir davantage ou à se tourner vers la gauche, qu’elle soit modérée ou radicale. En revanche, ce déficit n’alimente pas le vote pour la droite radicale populiste. Plus les attentes libérales sont déçues, plus la probabilité de voter pour le RN recule (figure 3A).
Il en va différemment pour le déficit de démocratie populaire. Les électeurs qui estiment que « le peuple » n’a pas suffisamment son mot à dire, que les décisions sont confisquées par les élites ou que les référendums manquent sont plus enclins à voter pour la gauche radicale ou pour le RN, mais aussi à s’abstenir. C’est ici que se loge le cœur du vote populiste et de l’abstention : non pas dans un rejet abstrait du système, mais dans la conviction que la souveraineté populaire est entravée (figure 3B).
Par ailleurs, le déficit de démocratie sociale ne profite pas à la droite radicale. Il tend même à réduire l’abstention et le vote RN, ainsi qu’à accroître le vote pour la gauche modérée. Autrement dit, celles et ceux qui jugent que la démocratie française ne tient pas ses promesses en matière de justice sociale sont loin de s’abstenir ou de voter mécaniquement pour les partis de droite radicale (figure 3C).
Figure 3. Probabilités de vote en fonction du déficit démocratique perçu.
Plus instructif encore, ces déficits démocratiques perçus ont un impact plus prononcé sur le vote que l’insatisfaction globale vis-à-vis de la démocratie. Être un démocrate insatisfait augmente bien les probabilités statistiques de voter pour des partis challengers ou de s’abstenir. Mais les attentes déçues vis-à-vis de la démocratie influencent encore plus fortement ces probabilités.
Au total, il est difficile de bien saisir les logiques électorales du soutien à la démocratie si l’on s’en tient au diagnostic d’une insatisfaction généralisée, sans se demander quelles conceptions de la démocratie motivent le vote protestataire et l’abstention.
C’est parce qu’ils restent profondément attachés aux composantes sociales et populaires de la démocratie que les Français sont des démocrates insatisfaits, enclins à sanctionner les partis de gouvernement ou à se détourner des urnes. L’insatisfaction vis-à-vis de la démocratie ne vient pas de citoyens hostiles à la démocratie libérale, mais de citoyens exigeants et porteurs d’autres manières de « faire démocratie ».
Cet article est tiré de l'ouvrage French Democracy in Distress. Challenges and Opportunities in French Politics (Palgrave Macmillan, 2025), sous la direction de Élodie Druez, Frédéric Gonthier, Camille Kelbel, Nonna Mayer, Felix-Christopher von Nostitz et Vincent Tiberj. Une conférence autour de cette publication est organisée à Sciences Po, le jeudi 29 janvier 2026, de 17 heures à 19 heures, 27 rue Saint-Guillaume, Paris (VIIᵉ).
Frédéric Gonthier a reçu des financements du programme Horizon Europe n°1010952237: TRUEDEM—Trust in European Democracies.
27.01.2026 à 16:25
Nonna Mayer, Directrice de recherche au CNRS/Centre d'études européennes, Sciences Po
Elodie Druez, Chercheure associée, Sciences Po
Mickaël Durand, Chercheur postdoctoral, Université catholique de Louvain (UCLouvain)
Face à la montée de l’extrême droite et du conservatisme, observée tant aux États-Unis qu’en Europe, différentes théories ont été avancées. Certaines mettent le facteur générationnel au centre de l’analyse. Si cette focale apporte des clés de lecture utiles, elle révèle aussi des tendances contradictoires. Analyse.
Selon la thèse de la « déconsolidation démocratique », la montée de l’extrême droite et du conservatisme serait avant tout due aux millennials, les jeunes nés entre le début des années 1980 et la fin des années 1990, qui oscillent entre apathie politique et antipathie pour la démocratie. À l’inverse, selon la théorie du « cultural backlash » (ou « retour de bâton culturel »), ce seraient les générations les plus âgées qui, nostalgiques d’une époque révolue et critiques des valeurs post-matérialistes (libéralisation des mœurs, place accordée aux groupes minorisés), seraient les principales responsables de la montée de l’extrême droite, nourrie d’attitudes conservatrices et xénophobes.
Le cas de la France, avec l’essor spectaculaire du Rassemblement national (RN), qui a comptabilisé 41,4 % des voix au second tour de l’élection présidentielle de 2022, invite à remettre en question ces deux théories.
En s’appuyant sur l’enquête Youngelect (2022) et le baromètre annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme ou CNCDH (depuis 1990), cet article révèle des dynamiques plus complexes.
La tolérance augmente, quelle que soit la génération. Les jeunes sont les plus progressistes et les plus en demande de démocratie. Pourtant, ils sont plus enclins à voter pour le RN. Comment comprendre ces tendances contradictoires ?
Le baromètre de la CNCDH, qui mesure l’évolution de différentes attitudes culturelles dans le temps, atteste une hausse globale des positions progressistes concernant les opinions vis-à-vis des minorités sexuelles, raciales et religieuses, du rôle social des femmes et de la peine de mort. Il montre une tendance positive, quelle que soit la génération : si les cohortes les plus récentes sont plus tolérantes et libérales que celles qui les précèdent, les anciennes générations ne deviennent pas de plus en plus intolérantes et autoritaires, au contraire. Loin d’être hermétiques à l’évolution des mœurs, les valeurs des seniors se transforment avec la société.
Les données de l’enquête European Social Survey montrent une tendance similaire dans d’autres pays européens. Néanmoins, en menant des analyses permettant d’isoler l’effet propre de différents facteurs, on observe que la génération en tant que telle ne détermine pas l’ouverture à l’égard des minorités ethnoraciales et religieuses. D’autres dimensions, comme l’augmentation du niveau d’éducation, l’origine migratoire et la religion, sont davantage déterminantes.
Si les jeunes générations sont plus tolérantes, c’est moins dû à leur année de naissance que parce qu’elles présentent davantage de caractéristiques favorisant l’acceptation d’autrui, comme des niveaux de diplôme plus élevés, une moindre religiosité, une ascendance immigrée, etc. Concernant le rapport aux minorités sexuelles, les attitudes se révèlent également de plus en plus libérales. Chaque nouvelle cohorte est plus progressiste que la précédente ; et au fil des années, l’acceptation de l’homosexualité progresse même chez les seniors.
S’agissant de l’émancipation des femmes, l’évolution est aussi positive mais moins linéaire que pour l’homosexualité. Ce n’est pas les cohortes les plus récentes qui sont les plus ouvertes, mais les cohortes nées entre 1967 et 1976. De tels résultats suggèrent l’existence d’un retour de bâton chez les plus jeunes, et notamment parmi les jeunes hommes.
Au sujet de l’autoritarisme, mesuré à partir de l’opinion sur la peine de mort, l’effet générationnel est clair : entre 2004 et 2022, chaque nouvelle cohorte est davantage opposée à la peine capitale que la précédente. Et pour chaque génération, le rejet augmente de décennie en décennie. De même, le soutien à la démocratie représentative fait consensus, tant chez les personnes les plus jeunes que chez les plus âgées.
Certes les jeunes sont plus critiques à l’égard du fonctionnement de la démocratie, et davantage favorables à des modes de gouvernement alternatifs, plus technocratiques (gouvernement d’experts) ou participatifs (tirage au sort ou référendum populaire), mais pas dans leurs versions autoritaires – une différence générationnelle persiste même lorsque cette dimension est contrôlée par d’autres facteurs.
Comment ces attitudes culturelles et ce rapport à la démocratie se traduisent-ils dans les urnes, notamment au regard du vote RN ? Ce sont davantage les jeunes générations qui sont enclines à voter pour ce parti lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2022. Plus la cohorte est âgée, plus la propension à voter pour Marine Le Pen plutôt que pour Emmanuel Macron diminue, à rebours de la thèse du « cultural backlash » chez les seniors. Mais la même dynamique s’observe avec le vote pour Jean-Luc Mélenchon. Les jeunes ont plus de chances que les générations plus âgées de voter pour le candidat de La France insoumise (LFI) que pour Emmanuel Macron.
Prendre le président sortant comme référence met en évidence que les jeunes privilégient tantôt le RN, tantôt LFI. Les logiques qui sous-tendent ces préférences ne sont toutefois pas les mêmes, un faible niveau d’éducation et le racisme sont déterminants dans le vote pour Marine Le Pen, le vote pour Jean-Luc Mélenchon étant à l’inverse davantage le fait de profils diplômés et tolérants. Néanmoins, les attitudes négatives envers la place sociale des femmes et l’homosexualité ou le fait de soutenir le rétablissement de la peine de mort n’augmentent pas la probabilité de voter pour Marine Le Pen plutôt que pour Emmanuel Macron. En outre, être favorable au tirage au sort, c’est-à-dire confier le pouvoir décisionnel à des citoyens ordinaires plutôt qu’aux élites dirigeantes, augmente la probabilité du vote RN.
Comment comprendre alors le paradoxe d’une jeunesse plus ouverte à l’égard des groupes minorisés et peu favorable aux alternatives autoritaires de gouvernement, mais encline à voter pour le RN ?
Premièrement, les cohortes, quelle que soit la génération, sont socialement et politiquement diverses : plusieurs variables doivent être prises en compte. De plus, selon le sociologue Vincent Tiberj, cela s’expliquerait par une politisation différenciée des valeurs selon les générations : chez les personnes plus âgées, les valeurs culturelles (sexisme, opinion sur l’homosexualité ou sur l’immigration) seraient moins politisées et orienteraient dès lors moins leur vote que chez les jeunes générations.
Ce paradoxe découle aussi possiblement des données mobilisées qui diffèrent au regard de la population sélectionnée : l’enquête de la CNCDH se fonde sur des échantillons représentatifs de la population adulte vivant en France (incluant les personnes immigrées étrangères), à l’inverse de l’enquête Youngelect qui cible uniquement des personnes inscrites sur les listes électorales.
Et si les jeunes votent davantage pour le RN, elles et ils se caractérisent avant tout par leur abstention, à l’inverse des personnes plus âgées qui se rendent massivement aux urnes. D’ailleurs, les analyses du vote « Macron », « Mélenchon » ou « Le Pen » ne tiennent pas compte de l’abstention (26 % au premier tour de l’élection présidentielle de 2022), accentuant l’impression trompeuse d’un vote massif pour l’extrême droite.
In fine, loin de se réduire à un vote générationnel, le vote RN séduit avant tout les segments les moins éduqués de l’électorat et les classes populaires. De surcroît, les écarts entre cohortes semblent s’estomper depuis les élections législatives anticipées de 2024. Ces dernières révèlent que le RN gagne en popularité auprès des seniors et des personnes retraitées jusqu’à présent hostiles à ce parti. Les municipales et la présidentielle à venir nous permettront de juger dans quelle mesure cette tendance se confirme, ou non.
Cet article est tiré de l’ouvrage French Democracy in Distress. Challenges and Opportunities in French Politics (Palgrave Macmillan, 2025), sous la direction d’Élodie Druez, Frédéric Gonthier, Camille Kelbel, Nonna Mayer, Felix-Christopher von Nostitz et Vincent Tiberj. Une conférence autour de cette publication est organisée à Sciences Po, le jeudi 29 janvier 2026, de 17 heures à 19 heures, 27 rue Saint-Guillaume, Paris (VIIᵉ).
Nonna Mayer est membre de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme et coordonne son Baromètre annuel sur le racisme
Elodie Druez a reçu, en tant que chercheuse en postdoctorat, des financements de l'ANR, du FNRS (Fonds de la Recherche Scientifique belge), de l'ERC et de l'Institut Convergences Migrations (ICM). Elle membre de l'AFSP et de l'AFS.
Dans le cadre de ses postdoctorats, Mickaël Durand a reçu des financements de l'ANR, de l'Ined et du FNRS belge. Il a participé à l'enquête 2022 de la CNCDH sur l'hétérosexisme et les préjugés à l'égard des LGBTI. Il est membre du RT28 de l'Association française de sociologie.
27.01.2026 à 16:24
Jimmy Bordarie, Docteur, Maitre de conférences, Université de Tours
Audrey Damiens, Maître de conférences en droit privé, Université de Tours
La vitesse à laquelle le numérique évolue soulève des questions éthiques. Mais disposons-nous des connaissances nécessaires pour les affronter ? Une partie non négligeable de la population, parmi laquelle un certain nombre de jeunes, se trouverait en situation d’illectronisme.
Moins d’un étudiant sur deux disposerait des compétences numériques attendues en fin de licence, selon une étude de l’Observatoire Pix, relayée fin 2025 par différents médias nationaux. Ces résultats mettent en avant ce qu’on peut appeler l’illectronisme chez les jeunes, loin du cliché des digital natives souvent associé à cette génération née à l’ère des réseaux sociaux.
Formé par la contraction d’illettrisme et d’électronique, l’illectronisme – certains auteurs parlent d’e-lettrisme – fait référence à l’état d’une personne qui ne maitrise pas les compétences nécessaires à l’utilisation et à la création des ressources numériques.
À lire aussi : « L’envers des mots » : Illectronisme
Selon l’Insee, cela correspond à la situation dans laquelle une personne n’a pas utilisé Internet dans les trois derniers mois, soit par incapacité, soit pour des raisons matérielles ou ne possède pas les compétences numériques de base. L’illectronisme est parfois évoqué comme relevant de la fracture numérique informationnelle.
Pour évaluer le niveau de connaissances dont on dispose sur le plan numérique, il faut considérer cinq domaines de compétences :
la recherche d’information en ligne (sur des produits, services ou la vérification des sources, etc.) ;
la communication électronique (envoyer ou recevoir des e-mails, etc.) ;
l’usage de logiciels (traitement de texte, etc.) ;
la protection de la vie privée en ligne (refuser les cookies, restreindre l’accès à sa position géographique, etc.) ;
la résolution de problèmes sur Internet (accéder à son compte bancaire par Internet, suivre des cours en ligne, etc.).
Certaines personnes maîtrisent une partie d’entre eux, d’autres n’en maîtrisent aucun. Pour repérer l’illectronisme, il faut différencier l’illectronisme total et l’illectronisme partiel.
Selon l’Insee, l’illectronisme total concerne environ 15,4 % des Français de plus de 15 ans, ce qui correspond à environ 8 millions de personnes. Cela concerne soit celles qui n’ont pas utilisé Internet dans les trois derniers mois (90,3 % des 8 millions), soit celles qui n’ont pas les compétences numériques de base – c’est-à-dire qu’elles obtiennent 0/2 dans au moins 4 des 5 domaines de compétences (10,7 % des 8 millions).
L’illectronisme partiel correspond aux personnes qui n’ont pas certaines compétences de base, ce qui concerne environ 30 % des personnes de plus de 15 ans. Notons par ailleurs que 20,5 % des internautes en général n’ont pas la compétence de base de protection de la vie privée, alors même que cette compétence concerne tout le monde, et ce dans une période où toute information est susceptible d’être monnayée, utilisée, voire détournée (« fake news », deepfakes, etc.).
Des facteurs sociodémographiques existent, à commencer par l’âge. Les personnes les plus âgées sont les plus touchées par l’illectronisme total (60 % des plus de 75 ans, contre 2 % des 15-24 ans). Pour autant, 19 % des 15-24 ans ont des compétences faibles.
D’autres variables ont une influence importante. Le niveau d’éducation par exemple peut être déterminant : les personnes sans diplôme ou titulaires d’un certificat d’études primaires ont 7 fois plus de risque d’être en situation d’illectronisme qu’une personne ayant un niveau bac+3 ou plus. Le niveau socio-économique également : les personnes vivant dans un foyer parmi les 20 % plus modestes ont 6,6 fois plus de risque d’être touchées par l’illectronisme qu’une personne vivant dans un ménage parmi les 20 % plus aisés.
Lorsque l’on s’intéresse en particulier aux 15-24 ans, des données viennent relativiser le mythe du jeune qui maîtriserait le numérique. Si les jeunes n’ont jamais été aussi connectés, le baromètre de l’Observatoire Pix appelle à la vigilance.
À l’entrée à l’université, 40 % des étudiants sont en deçà du niveau attendu, et en sortie de licence, 52 % des étudiants ne maîtrisent pas les usages numériques nécessaires à leur poursuite d’études ou à leur insertion sur le marché du travail. Parmi les compétences soulevant des difficultés : vérifier la fiabilité d’une information en ligne ou connaître ses droits en matière de protection des données.
De nombreux freins, notamment psychologiques, pourraient expliquer ces constats. Sur le plan individuel, le fait de (ne pas) se sentir capable (Bandura parle de sentiment d’auto-efficacité) est un déterminant majeur. Cela influence la motivation à utiliser les outils numériques et la performance lors de leur usage et, plus globalement, la motivation scolaire.
En outre, l’anxiété vis-à-vis du numérique et le technostress (concept relatif au stress induit par le numérique) influencent également le rapport au numérique des adolescents, notamment en fonction du genre.
Sur le plan collectif, les représentations et les stéréotypes peuvent conduire à une stigmatisation de certains jeunes dits offline (utilisant pas ou peu les outils numériques). Ils peuvent générer une menace du stéréotype (c’est-à-dire une altération des performances lorsque l’on est victime d’un stéréotype en situation d’évaluation ou de jugement), influençant notamment les trajectoires en études d’informatique en fonction du genre.
Maîtriser les outils numériques, c’est aussi avoir conscience et connaissance des enjeux juridiques et environnementaux.
Sur le plan juridique, c’est comprendre par exemple les réglementations européennes ou les règles relatives au droit à la vie privée, au partage des informations en ligne et à la désinformation, au cyberharcèlement, au télétravail ou encore au droit à la déconnexion.
Sur le plan environnemental, c’est savoir que le numérique représente 4,4 % de l’empreinte carbone de la France, 11,3 % de la consommation électrique en 2022, avec une prévision, en l’état, d’une augmentation de 80 % à l’horizon 2050 selon l’ADEME ; que la consommation d’énergie des data centers a augmenté de 11 % en un an, et leur consommation d’eau pour le refroidissement des circuits a augmenté de 19 % entre 2022 et 2023. Notons par ailleurs que ces données sont antérieures à la démocratisation de l’usage des intelligences artificielles génératives.
La vitesse à laquelle le numérique évolue (le développement des intelligences artificielles génératives en étant une manifestation) soulève des questions éthiques. Nous avons tenté de répondre à certaines d’entre elles dans le Bon Usage du numérique. Comment s’en servir, pour soi et pour les autres (Ellipses, 2025). Il s’agit désormais pour chacun et chacune d’entre nous de prendre conscience de tous ces enjeux, de développer une littératie numérique, autrement dit de nous éduquer aux médias et au numérique.
Et si vous souhaitez faire un bilan de vos propres compétences, vous pouvez vous tester à l’aide de l’outil mis à disposition par Pix.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.