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22.01.2026 à 16:08

En France, tenir ses promesses électorales ne rapporte rien

Isabelle Guinaudeau, Chargée de recherches CNRS, Sciences Po

Emiliano Grossman, Professeur en Science politique, directeur du CDSP, Sciences Po

Une analyse des mandats présidentiels entre 1995 et 2022 montre que le respect – ou non – des promesses de campagne n’a aucun impact mesurable sur la popularité des présidents français.
Texte intégral (2467 mots)

À chaque élection présidentielle, des promesses sont faites, suscitant l’espoir des citoyens, avant qu’ils ne soient déçus. Or l’analyse des mandats présidentiels entre 1995 et 2022 montre que le respect (ou le non-respect) des promesses de campagne n’a aucun impact mesurable sur la popularité des présidents. La dynamique espoir-déception est systématique. Comment expliquer ce phénomène ?


Dans une démocratie représentative, on s’attend à ce que les citoyens évaluent leurs dirigeants au moins en partie au regard du degré de réalisation de leurs promesses électorales. Cette idée, au cœur de la théorie du mandat démocratique, suppose que les citoyens approuvent davantage les gouvernants qui tiennent parole. Ce mécanisme doit à la fois inciter les élus à respecter leurs engagements et assurer que les élections orientent réellement l’action publique.

Mais en France, il semble grippé : la cote des présidents suit une courbe descendante quasi mécanique, insensible à la mise en œuvre de leurs promesses de campagne. Notre analyse des mandats présidentiels entre 1995 et 2022, croisant données de popularité mensuelle et suivi de 921 promesses électorales, révèle que la réalisation des engagements ne produit aucun effet mesurable sur l’approbation publique.

Une popularité insensible aux promesses tenues

Les exécutifs se tiennent mieux à leur programme que beaucoup ne le pensent : le taux de réalisation (partielle ou complète) atteint près de 60 % en moyenne sur les cinq derniers mandats présidentiels. Emmanuel Macron, lors de son premier quinquennat, affiche un taux de réalisation supérieur à 70 %. François Hollande, Jacques Chirac (deuxième mandat) et Lionel Jospin (premier ministre en cohabitation) suivent de près. Nicolas Sarkozy affiche un taux de réalisation de 54 %, plus faible mais significatif, malgré une crise économique majeure. Jacques Chirac se démarque lors de son premier mandat par une proportion de promesses tenues comparativement faible (30 %). Ce faible taux reflète, d’une part, un désengagement rapide vis-à-vis de sa campagne sur la fracture sociale pour déployer une politique de rigueur budgétaire et, d’autre part, la période de cohabitation qui a fortement limité la capacité d’action du président.

Projet Partipol, Fourni par l'auteur

Ces bilans non négligeables ne se traduisent pas dans les sondages : nos analyses ne mettent en évidence aucun effet statistiquement significatif des promesses réalisées sur la popularité présidentielle. Les courbes de popularité font plutôt ressortir une dynamique bien connue : une phase de « lune de miel » postélectorale, suivie d’un déclin régulier, parfois ponctué d’un léger rebond en fin de mandat.

Ce phénomène, appelé « cost of ruling » (ou « coût de gouverner »), reflète une usure du pouvoir que ni les promesses tenues ni les réformes menées à bien ne parviennent à enrayer.

Projet Partipol, Executive Approval Project, Fourni par l'auteur

Pourquoi tenir parole ne paie pas

Plusieurs facteurs expliquent ce décalage. D’abord, une certaine méconnaissance des programmes électoraux. Peu d’électeurs les lisent dans le détail ; moins encore suivent précisément leur mise en œuvre.

Les engagements les plus visibles – ceux qui marquent la campagne par leur degré d’ambition – ne sont pas les plus faciles à réaliser. Les promesses tenues, souvent d’ampleur moindre, passent souvent inaperçues, noyées dans le flot de l’actualité ou éclipsées par les polémiques.

La couverture médiatique accentue cette asymétrie. Les promesses rompues font la une, les promesses tenues n’attirent guère l’attention. Les conflits, les revers et les scandales sont plus vendeurs que le travail gouvernemental au long cours sur les promesses de campagne. Cette focalisation sur les échecs alimente une perception négative du pouvoir, même lorsque celui-ci agit conformément à ses engagements.

À cela s’ajoute la manière dont les citoyens interprètent l’action gouvernementale. Tous ne réagissent pas de la même façon à la réalisation d’une promesse. D’une part, les biais cognitifs jouent un rôle majeur : chacun lit l’actualité politique au prisme de ses préférences partisanes, de sa confiance dans les institutions ou de son humeur générale. Les soutiens de l’exécutif en place seront plus disposés à porter ses réalisations à son crédit.

D’autre part, les citoyens n’adhèrent pas tous à la même vision du mandat démocratique. Pour certains, l’élection donne mandat à l’exécutif pour tenir ses promesses ; pour d’autres, ces mesures peuvent rester intrinsèquement contestables, d’autant plus dans un système majoritaire où une partie des voix relève du vote « utile » ou de barrage plutôt que de l’adhésion.

Une promesse tenue suscitera donc souvent l’approbation des partisans, mais crispera les opposants. Ces réactions opposées annulent tout effet net sur la popularité.

Une hyperprésidentialisation contre-productive

Le cas français est particulièrement révélateur. La Ve République confère au président des pouvoirs beaucoup plus forts que dans d’autres régimes. Élu au suffrage universel direct, il concentre les attentes, incarne l’État, définit l’agenda et la ligne gouvernementale. Cette concentration du pouvoir est censée clarifier les responsabilités et lui donner la capacité de mettre en œuvre son programme. Mais elle se retourne contre lui en le rendant responsable de tout ce qui cristallise les insatisfactions et en démultipliant le cost of ruling.

Cette dynamique s’atténue en période de cohabitation, comme entre 1997 et 2002. Le président partage alors le pouvoir avec un premier ministre issu d’une autre majorité, ce qui brouille les responsabilités. Hors cohabitation, le président est seul en première ligne, cible de toutes les critiques et les insatisfactions et son capital politique s’épuise rapidement. En concentrant les attentes autant que les critiques, l’hyperprésidentialisation finit par miner la capacité d’action du président là où elle devait la renforcer.

Un mandat sous tension, un modèle aux abois ?

Cette déconnexion entre promesses et popularité met à mal le modèle du « mandat » démocratique. La présidentielle concentre des attentes immenses : les candidats sont incités à incarner des visions d’alternance très ambitieuses et à promettre des transformations profondes. Sur le papier, cette élection devrait leur donner la légitimité nécessaire pour mettre en œuvre ce programme une fois au pouvoir.

Mais en pratique, ce mandat est fragile. Le capital politique tiré de l’élection s’érode très vite une fois passée la « lune de miel », réduisant les marges de manœuvre de l’exécutif et limitant sa fenêtre pour imprimer sa marque. Cela incite à se précipiter pour faire passer le plus rapidement possible un maximum de réformes, au risque de sembler passer en force. Mais l’exécutif peine à convertir l’élection en capacité durable d’action : ses réalisations n’alimentent ni sa popularité ni le sentiment qu’ont les électeurs d’être représentés. Que les promesses soient tenues ou non, beaucoup ont le sentiment de ne pas avoir été entendus.

Projet Partipol, Fourni par l'auteur

Dans un paysage politique de plus en plus fragmenté et instable, il devient de plus en plus difficile de mettre en œuvre son programme (les promesses sont rarement réalisées au-delà de la deuxième année de mandat) et la frustration suscitée au regard des espoirs nourris par chaque élection présidentielle risque de se renforcer encore. Restaurer le lien entre élections, promesses et action publique suppose de sortir d’un modèle où le président est censé tout promettre, tout décider et tout assumer seul.

Il est temps de réfléchir à une forme de gouvernement plus collégial, où les responsabilités sont partagées et où un spectre plus inclusif de sensibilités peut s’exprimer. Une telle évolution permettrait non seulement de mieux répartir le crédit des accomplissements – les promesses tenues –, mais aussi le prix des défaites, dont l’inévitable coût de gouverner.


Cet article est tiré de l'ouvrage «French Democracy in Distress. Challenges and Opportunities in French Politics» (Palgrave Macmillan, 2025), sous la direction de Nonna Mayer et Frédéric Gonthier. Une conférence autour de cette publication est organisée à Sciences Po le jeudi 29 janvier 2026 à partir de 17h.

The Conversation

Isabelle Guinaudeau a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (Projet ANR- 13-JSH1-0002-01, PARTIPOL, 2014-2018).

Emiliano Grossman ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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22.01.2026 à 16:00

En Iran, la République islamique, le Bazar et la Mosquée : un ménage à trois impossible ?

Djamchid Assadi, Professeur associé au département « Digital Management », Burgundy School of Business

En rompant l’équilibre qui a longtemps existé entre la religion et le commerce, la République islamique d’Iran a semé les graines de la crise actuelle.
Texte intégral (2834 mots)

Longtemps, les milieux d’affaires et religieux ont été, les uns comme les autres, des piliers du système iranien. Mais dès les années 1940, le clergé se politise et prend de plus en plus d’importance. L’avènement de la République islamique en 1979 entérine et accélère nettement ce processus : la Mosquée prend alors le pas sur le Bazar, réduit à un rôle subalterne. La défection observée dernièrement du Bazar vis-à-vis du pouvoir s’explique par des éléments conjoncturels ; mais, structurellement, elle était en germe depuis des décennies.


Pourquoi un allié historique, longtemps pilier d’un régime autoritaire, s’en désiste-t-il et contribue-t-il à sa fragilisation, voire à sa chute ?

Depuis Tocqueville jusqu’aux travaux contemporains sur les « piliers du pouvoir », une constante traverse l’histoire politique moderne : la stabilité d’un régime dépend moins de l’adhésion diffuse des foules que de l’obéissance de ses corps intermédiaires organisés. Lorsque ces soutiens cessent d’obéir, le pouvoir entre dans une zone de vulnérabilité structurelle.

Ce mécanisme s’observe dans des contextes variés, comme la rupture des forces armées portugaises avec le régime de Caetano en 1974, le désengagement des élites franquistes après 1975 : le basculement ne procède pas d’une mobilisation populaire isolée, mais de la désolidarisation d’acteurs institutionnels jusque-là intégrés à l’ordre autoritaire.

Le Grand Bazar de Téhéran illustre précisément ce mécanisme. Sa fermeture lors du soulèvement de janvier 2026 ne constitue ni l’origine ni le moteur principal de la contestation, mais son symptôme institutionnel le plus lisible. Elle signale le retrait d’un acteur longtemps arrimé à la jurisprudence religieuse – moins par conviction que parce qu’elle offrait un cadre normatif stable à ses échanges économiques. Si le mouvement iranien est national, porté par des groupes sociaux, professionnels et générationnels multiples, chacun mû par des motifs distincts, le désistement du bazar conserve une singularité claire : celle d’un acteur qui cesse d’assurer sa fonction d’amortisseur institutionnel entre société et pouvoir.

Pour en saisir la portée, il faut revenir à la mutualité séculaire entre le Bazar et la Mosquée. Cette relation ne reposait ni sur une fusion idéologique ni sur une subordination politique, mais sur une complémentarité fonctionnelle : le religieux garantissait les normes et arbitrages assurant la prévisibilité des échanges ; le marchand finançait le clergé et garantissait son indépendance vis-à-vis du pouvoir central. Cette autonomie réciproque constituait l’un des fondements de la stabilité sociale iranienne.

La révolution islamique de 1979 rompt cet équilibre. En assujettissant la Mosquée pour monopoliser le sacré, le nouveau pouvoir transforme une institution autonome en instrument de règne. La relation cesse d’être horizontale et devient médiatisée par un État idéologique. La grève de janvier 2026 ne peut donc être réduite à une réaction conjoncturelle à la cherté de la vie – même si celle-ci joue un rôle déclencheur. Elle révèle une rupture plus profonde, inscrite dans la longue durée, née de la transformation du rapport entre religion, économie et pouvoir depuis 1979.

Le Bazar et la Mosquée : une relation ancienne, fonctionnelle et non fusionnelle

La relation séculaire entre le Bazar et la Mosquée repose sur une division fonctionnelle du travail social. Avant toute politisation du clergé, cette relation est avant tout professionnelle. La jurisprudence islamique chiite (fiqh) agit depuis toujours, surtout depuis la dynastie des Safavides (1501-1722), comme un véritable « code de commerce » : elle encadre les contrats, arbitre les litiges et garantit la sécurité des échanges (Lambton, 1969). La Mosquée fonctionne ainsi comme un tiers de confiance indépendant, extérieur à l’État, assurant la prévisibilité de l’ordre marchand.

Les travaux empiriques de Keshavarzian (2009) confirment que cette relation repose sur des réseaux horizontaux de confiance et de coordination sociale, produits en dehors des structures étatiques, et non sur une loyauté idéologique. L’islam chiite non politisé valorise historiquement l’activité marchande, faisant du commerce une pratique socialement légitime et moralement encadrée. Cette alliance économico-religieuse constitue un fait sociologique structurant de longue durée (Abrahamian, 1982), dans lequel la religion ne gouverne pas l’économie mais en stabilise les règles.

Cette mutualité s’exprime politiquement dès le XIXe siècle. Lors de la crise du tabac (1891–1892), Bazar et Mosquée s’unissent contre une concession accordée par le pouvoir. La révolte du tabac, déclenchée en 1891 sous le règne de Nasser al-Din Chah, était une protestation massive contre la concession accordée par le gouvernement iranien à un ressortissant britannique pour le monopole du tabac. Cette mesure, perçue comme une violation de l’intérêt national et une intrusion étrangère, a été fortement dénoncée par le clergé chiite et les intellectuels, marquant un tournant dans la mobilisation politique moderne de l’Iran. Cette opposition ciblée à l’arbitraire étatique – plutôt qu’un projet théocratique (Keddie, 1966) – a jeté les bases d’un mouvement nationaliste sans ambitions politiques religieuses qui changera de cap plus tard pour soutenir la Révolution iranienne de 1979.

Le même schéma se retrouve durant la Révolution constitutionnelle (1905–1911), lorsque les grands commerçants financent les bast (sit-in de protestation) et les hijrat (exils protestataires, consistant généralement à quitter une ville pour exercer une pression politique) afin de soutenir l’instauration d’une mashrouteh – un État constitutionnel limitant le pouvoir monarchique, non un État islamique (Afary, 1996).

Le grand bazar de Téhéran en 1907. Wikimedia

La modernisation des années 1920–1930 ne rompt pas immédiatement cet équilibre. Reza Shah (fondateur de la monarchie Pahlavi, à la tête du pays de 1925 à 1941) transforme progressivement le droit commercial religieux en droit civil, en extrayant les principes juridiques modernes du fiqh sans rupture frontale avec les institutions religieuses (Banani, 1961). Les sphères demeurent distinctes : le Bazar conserve sa fonction économique, la Mosquée son rôle normatif et social.

C’est précisément cette architecture fonctionnelle, fondée sur la séparation des rôles et l’autonomie réciproque, qui commence à se fissurer à partir des années 1940, et plus encore dans les années 1960, lorsqu’une partie du clergé se politise et remet en cause sa fonction traditionnelle de médiation.

L’émergence du clergé radical et la politisation de la mosquée

La politisation de la Mosquée marque une rupture décisive dans l’histoire des relations entre religion, commerce et pouvoir en Iran. Elle met fin à la fonction du clergé comme tiers normatif indépendant et ouvre la voie à une instrumentalisation politique du religieux. Deux figures structurent ce basculement.

La première est Navab Safavi (1924–1956), fondateur des Fadaian·e Islam (« les Sacrifiés de l’islam » ou « les Fidèles prêts au sacrifice pour l’islam »). En prônant l’application coercitive de la charia et en légitimant l’assassinat politique, Navab Safai rompt avec le rôle historique du clergé chiite comme arbitre moral et juridique. Bien que marginal et rapidement réprimé, ce courant inaugure une conception militante et autoritaire du religieux, qui influencera durablement l’islamisme politique iranien (Rahnema, 1998).

La deuxième figure, l’ayatollah Ruhollah Khomeini, procède à une rupture structurelle. À partir de 1963, son opposition aux réformes de la « Révolution blanche » (un vaste programme de modernisation lancé par Mohammad Reza Chah, comprenant la réforme agraire, l’alphabétisation de masse, l’émancipation juridique des femmes, etc.) transforme la Mosquée en acteur politique central. Le clergé cesse alors d’être un garant des normes sociales et économiques ; il devient un instrument de mobilisation politique, puis, après 1979, un pilier constitutif de l’État idéologique.

Cette politisation rencontre un écho auprès d’une fraction du bazar dans un contexte de transformation rapide de l’économie iranienne. Durant les années 1960, la croissance atteint en moyenne 9 à 10 % par an, portée par la substitution des importations et l’industrialisation (Amuzegar, 1977). Ce processus marginalise les bazaris spécialisés dans le commerce extérieur, alimentant un mécontentement économique qui se mue en radicalisation politique partielle.

C’est dans ce contexte qu’émerge le Motalefeh (Parti de la coalition islamique), réseau de bazaris islamisés, qui joue un rôle clé dans la mobilisation révolutionnaire de 1978–1979 (Bakhash, 1984). Toutefois, cette alliance ne traduit pas un ralliement durable du bazar comme corps social. Le Motalefeh se transforme rapidement en élite intégrée à l’appareil d’État, utilisant son identité bazari pour administrer et contrôler le bazar plutôt que pour le représenter.

La politisation du religieux désorganise ainsi les réseaux traditionnels. La confiance horizontale fondée sur le fiqh est remplacée par une loyauté idéologique surveillée, médiatisée par l’État. En sortant la religion du domaine de la croyance volontaire et de la médiation sociale, le régime affaiblit sa capacité à structurer durablement les relations économiques, préparant les conditions du désistement ultérieur du bazar.

Les limites de l’État rentier clientéliste (1979–2026)

Le régime islamique issu de la révolution de 1979 opère une double transformation structurante. D’une part, il place le clergé et la mosquée sous l’autorité du velayat·e faqih – le principe de « tutelle du juriste‑théologien », qui confère au guide suprême un pouvoir politique et religieux supérieur à toutes les autres institutions ; d’autre part, il étatiste une large part du secteur privé, redistribuant entreprises, licences et monopoles d’import-export à ses fidèles. Les frères Asgaroladi incarnent ce capitalisme de connivence adossé à l’État révolutionnaire. Issus du bazar traditionnel, ils deviennent des hommes d’affaires ultra‑puissants grâce à leur proximité avec le régime, obtenant monopoles, licences et positions clés dans les fondations para‑étatiques – une illustration emblématique du capitalisme de connivence né après 1979.

Cette mutation rompt l’équilibre historique : la Mosquée perd son autonomie institutionnelle, tandis que le Bazar devient un bénéficiaire rentier dépendant de l’État. Tant que la rente pétrolière permet de financer ce clientélisme, le système fonctionne de manière précaire mais durable.

Toutefois, ce modèle ne repose jamais sur une représentation collective du Bazar. Le régime privilégie des relations personnelles et sélectives, substituant au profit marchand l’accès à des licences d’importation. Ce mécanisme devient fatal lorsque les sanctions internationales privent l’État de devises. Exclu des circuits financiers internationaux, le régime perd son principal levier de contrôle économique.

L’économie entre alors dans une spirale inflationniste : inflation supérieure à 42 %, effondrement du rial, chute rapide du pouvoir d’achat. Pour les bazaris, dont l’activité repose sur l’anticipation, cette instabilité rend le calcul économique impossible. Comme l’avait montré Hayek (1945), la désorganisation du système des prix détruit la rationalité des décisions économiques.

Cette crise s’accompagne d’une fragmentation institutionnelle entretenue : division des chambres de commerce, bureaucratisation du clergé, marginalisation des mosquées comme instances d’arbitrage. La rupture de janvier 2026 résulte ainsi d’une double faillite : celle d’un État rentier incapable de tenir ses promesses, et celle d’une Mosquée assujettie ayant cessé de jouer son rôle historique.

Le désistement des alliés stratégiques

Le cas iranien montre que le désistement d’un allié stratégique ne relève ni d’un sursaut moral ni d’une rupture idéologique soudaine, mais de l’effondrement progressif des mécanismes institutionnels qui rendaient l’obéissance rationnelle.

En janvier 2026, le Grand Bazar ne se retire pas seulement d’un État en crise économique. Il se désengage d’un ordre politique qui a détruit les conditions mêmes de la loyauté. En assujettissant la Mosquée, la République islamique a rompu la mutualité fonctionnelle entre religion et économie, privant le bazar des cadres normatifs stables indispensables à son activité.

Ce désistement ne traduit pas un rejet de la foi, mais le refus d’une religion devenue autoritaire, bureaucratisée et imprévisible. En neutralisant les corps intermédiaires qui assuraient la coordination sociale, l’État a remplacé la confiance horizontale par une loyauté contrainte, tolérée tant qu’elle restait matériellement soutenable.

Comme l’avait montré Raymond Aron, un régime autoritaire devient vulnérable lorsqu’il perd l’obéissance de ses soutiens structurants. Le désistement du Bazar révèle ainsi une fragilisation systémique. Lorsque l’État détruit simultanément la prévisibilité économique et les institutions sociales qui rendaient l’obéissance rationnelle, il ouvre une zone d’incertitude historique dont l’issue dépend moins de la rue que de la capacité – ou non – à reconstruire une alternative institutionnelle crédible.

The Conversation

Djamchid Assadi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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22.01.2026 à 15:59

Apprendre à varier son alimentation : écouter les émotions des enfants, un enjeu central

Aurélie Maurice, Maîtresse de conférences en Sciences de l'Éducation et de la Formation, Université Sorbonne Paris Nord

S’alimenter est un acte complexe, croisant psychologie, culture et physiologie. Que nous dit la recherche sur la façon d’aider les enfants au quotidien à élargir leur répertoire alimentaire ?
Texte intégral (1434 mots)

Se nourrir est un acte complexe, croisant psychologie, culture et physiologie. Dès lors, comment s’y prendre, en tant que parent ou éducateur, pour aider les enfants à former leur goût et élargir leur répertoire alimentaire ? La recherche donne quelques pistes pour mieux tenir compte de la place des émotions dans le rapport à la nourriture.


L’éducation à l’alimentation des jeunes est au cœur des politiques publiques : elle est l’un des objectifs du Programme national nutrition santé (PNNS) et l’un des axes du Programme national pour l’alimentation (PNA). De plus, un Vademecum sur l’éducation à l’alimentation et au goût a récemment émané de l’éducation nationale. Plusieurs membres de l’Assemblée nationale organisent aussi depuis quelques années des « états généraux » sur le sujet.

Les derniers états généraux d’octobre 2025 ont conduit à une proposition de loi d’expérimentation pour l’instauration d’un enseignement d’éducation à l’alimentation obligatoire à l’école.


À lire aussi : Comment peut-on repenser l’éducation à l’alimentation ?


Alors que l’éducation à l’alimentation s’est longtemps heurtée à des limites, notamment face aux inégalités sociales de santé, de nouvelles approches apparaissent : citons l’approche tridimensionnelle qui intègre les dimensions « nutritionnelle », « psycho-sensorielle et comportementale » et « socio-environnementale ». L’approche hédonique, elle, privilégie le plaisir alimentaire avec trois leviers d’actions : l’exposition sensorielle répétée aux aliments, les interactions sociales lors des prises alimentaires et les croyances sur les aliments.

Si ces démarches mettent en avant l’importance des émotions, comment, concrètement, les prendre en compte au quotidien, lors de repas ou de séances de découverte, que l’on soit parent, acteur ou actrice de l’éducation ?

Veiller au contexte des repas

S’alimenter est un acte complexe, car multidimensionnel : physiologie, sociabilité, identité culturelle et psychologie s’entremêlent. S’alimenter, c’est aussi ressentir toute une palette d’émotions : la joie, le dégoût, la peur… Celles-ci sont pour l’instant peu prises en compte globalement dans les séances d’éducation à l’alimentation. C’est le cas néanmoins dans l’éducation au goût, qui cherche à reconnecter les jeunes avec leurs sens.

Marie Jaunet, Sylvie Delaroche-Houot et moi-même avons mené une revue de la littérature scientifique afin d’explorer comment les émotions peuvent être mobilisées dans le champ de l’éducation à l’alimentation et quels en sont les bénéfices. Cette revue a été effectuée sur 30 articles publiés entre 2005 et 2022, dont 90 % en anglais, provenant principalement d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale.

Cette revue montre que les émotions des jeunes sont bel et bien à prendre en compte, et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il apparaît que la composition nutritionnelle des aliments a un impact sur ces émotions. Un repas suffisamment varié et correspondant bien aux besoins nutritionnels des enfants diminuerait les émotions négatives, comme la tristesse ou l’anxiété.

Ensuite, l’importance d’être attentif à ses cinq sens quand on se nourrit est soulignée, notamment, par des études sur l’alimentation consciente chez les enfants. Créer un environnement positif pendant les repas, c’est-à-dire faire du moment du repas un moment joyeux, ludique et apaisant, favorise une prise alimentaire diversifiée et en quantité suffisante de la part des enfants. Cette attention portée à la qualité de l’ambiance des repas est d’autant plus bénéfique qu’elle est travaillée tant à la maison qu’à l’école.

En obligeant les enfants à finir leurs assiettes, ou en se servant de l’alimentation comme d’une récompense ou d’un élément de chantage, certains parents peuvent favoriser le développement d’une « alimentation émotionnelle » chez leurs enfants. Cela peut conduire à un surpoids à moyen et long terme.

Favoriser l’empathie

Un groupe d’experts est arrivé à une classification des styles éducatifs parentaux sur l’alimentation qui en distingue trois types : coercitif (fondé sur la pression, les menaces et les récompenses), structuré (donnant des règles qui encadrent les prises alimentaires) et favorisant l’autonomie (donnant les clés à l’enfant pour qu’il fasse ses propres choix, dans un climat d’amour inconditionnel).

Ces trois grandes catégories conduisent à des états émotionnels très différents, allant de la peur à la joie, et à des pratiques alimentaires enfantines très contrastées (se cacher pour manger des aliments interdits, se restreindre de manière autonome).

Le repas familial peut être un moment propice au partage et à l’écoute des émotions de l’enfant. Aux États-Unis apparaît depuis plusieurs décennies un terme, « parent responsiveness », qui pourrait être traduit par « réactivité parentale », à savoir une attitude empathique des parents, apportant une réponse adaptée aux émotions exprimées par leurs enfants et aux besoins sous-jacents.

Plusieurs chercheurs ont proposé d’adapter ce concept à l’alimentation, et parlent de « responsive feeding » ou « réactivité alimentaire ». Il s’agit de soigner le temps du repas, d’en faire un moment pendant lequel l’enfant se sent à l’aise et en confiance. Le parent cherche à être attentif aux sensations de faim et de satiété de son enfant, à lui répondre rapidement, de façon appropriée, en fonction de l’émotion qu’il exprime et de son stade de développement.

Enfin, les articles étudiés dans la revue de littérature font état de plusieurs outils conçus pour aider les enfants à s’exprimer autour de l’alimentation et à nommer leurs émotions.

Cette revue montre qu’il faut prendre en compte les différentes dimensions de l’acte alimentaire, tel que l’environnement dans lequel l’aliment est consommé. Un climat bienveillant et joyeux apparaît plus propice aux nouvelles expériences gustatives, alors que, si l’enfant se sent contraint, voire angoissé, les conditions ne sont pas réunies pour qu’il découvre de nouveaux aliments ou accepte de manger des légumes, par exemple.

La politique publique des mille premiers jours de l’enfant recommande des activités conjointes parents/enfant, sources d’émotions positives dans lesquelles l’alimentation a toute sa place. Il apparaît donc que la formation tant des parents que des enseignants, des personnels du périscolaire et des autres professionnels éducateurs est essentielle pour développer la capacité d’autorégulation et d’ouverture des jeunes dans leur alimentation.


Le projet Enfants Récepteurs et Messagers pour l'Éducation à la Santé – ERMES est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Aurélie Maurice a reçu des financements de l'ANR et de l'ARS Ile-de-France pour le projet ERMES qu'elle coordonne.

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