21.01.2026 à 16:20
Maxime Daniélou, Doctorant en études slaves et chargé de cours à l’université Paris-Nanterre, Université Paris Nanterre

Spécialiste reconnu des relations internationales depuis plusieurs décennies, fondateur de think tanks influents et d’une grande revue consacrée aux affaires diplomatiques, Sergueï Karaganov s’est dernièrement fait remarquer par des propos plus que musclés, promettant notamment à ceux qui s’opposeraient à la Russie, à commencer par les pays de l’Union européenne, une destruction totale. On aurait toutefois tort de voir en lui l’un des artisans de la politique étrangère de Moscou : il s’agit plutôt d’un habile « entrepreneur idéologique », qui sert le pouvoir en lui proposant un habillage conceptuel et en lançant des messages destinés à raffermir, dans l’opinion occidentale, l’idée selon laquelle le Kremlin est déterminé à aller, le cas échéant, jusqu’à la guerre nucléaire.
Les prises de position de l’universitaire russe Sergueï Karaganov font l’objet d’une attention croissante dans l’espace médiatique français et international depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. Récemment, des articles et des émissions télévisées lui ont attribué une influence déterminante sur la politique étrangère russe, allant jusqu’à le qualifier de « nouvel architecte de la politique étrangère du Kremlin » ou de « cerveau géopolitique de Vladimir Poutine », le plus souvent sans autre justification que sa proximité supposée avec le président russe.
Cette situation rappelle un phénomène déjà observé avec le philosophe ultranationaliste Alexandre Douguine, lui-aussi régulièrement présenté comme le « cerveau de Poutine » depuis le début des années 2000, en dépit des démentis répétés de plusieurs chercheurs spécialistes de la Russie.
Dans le cas de Douguine comme dans celui de Karaganov, attribuer une telle influence sur le chef du Kremlin sans fondement empirique solide contribue à obscurcir la compréhension des dynamiques à l’œuvre dans le processus de prise de décision en matière de politique étrangère dans la Russie contemporaine. Ces exagérations offrent par ailleurs une exposition médiatique bienvenue à ces entrepreneurs idéologiques. Si ni l’un ni l’autre n’ont jamais confirmé le rôle qui leur est parfois prêté au sommet de l’État, ils profitent de la visibilité et de l’autorité symbolique que cette image leur confère dans une logique de promotion personnelle et de diffusion de leurs idées, en Russie comme à l’étranger.
Afin de dépasser les interprétations excessives, il est nécessaire de s’interroger sur la place réelle qu’occupe Sergueï Karaganov dans l’environnement politique et idéologique russe. Revenir sur son parcours, ses réseaux et les idées qu’il défend permet de relativiser l’idée d’une influence directe sur les décisions du Kremlin, et de mieux comprendre les raisons de sa soudaine surexposition médiatique.
En janvier 1992, moins d’un mois après la chute de l’URSS, Sergueï Karaganov (né en 1952), expert des États-Unis au sein de l’Académie des sciences soviétique, fonde l’un des premiers think tanks russes indépendants, le Conseil pour la politique étrangère et de défense (SVOP selon le sigle russe). En raison de la faiblesse des institutions qui caractérise la décennie 1990 en Russie, le SVOP, qui réunit hommes d’affaires, diplomates et militaires, parvient à exercer une influence certaine sur la politique nationale et permet à son directeur de se doter d’un réseau puissant.
Les dynamiques de centralisation et de renforcement de l’État, ainsi que le renouvellement des élites qui accompagne l’arrivée de Vladimir Poutine à la présidence en 2000, entraînent le déclin irréversible du SVOP et obligent Karaganov à se renouveler. En 2002, il fonde l’influente revue de politique étrangère Russia in Global Affairs, avant d’être nommé à la tête de la faculté de politique internationale de la Haute École d’économie, l’une des plus prestigieuses universités du pays, quatre ans plus tard.
Son implication dans la création du club de discussion Valdaï en 2004, qui s’impose progressivement comme un des principaux think tanks de l’ère Poutine, lui permet de se garantir un canal de communication avec l’administration présidentielle, institution centrale de la Russie poutinienne, qui est la seule à même de pouvoir faire circuler ses idées jusqu’au sommet de l’État.
La politologue Marlène Laruelle, qui a récemment publié un ouvrage sur la construction idéologique de l’État russe, souligne que cette dernière est en constante évolution et repose sur un corpus dont la production est le plus souvent externe à l’État. Elle propose la notion d’« entrepreneur idéologique » pour désigner les acteurs situés en dehors des institutions étatiques qui entrent en concurrence pour capter l’attention de l’administration présidentielle et du gouvernement, afin d’accéder aux ressources et à la reconnaissance qui y sont associées.
Sergueï Karaganov s’inscrit pleinement dans cette catégorie, puisqu’il utilise son réseau et les organisations qu’il a fondées pour développer puis promouvoir ses idées et récits auprès des décideurs russes, dans l’espoir d’en tirer des bénéfices symboliques et matériels.
Depuis le début des années 2010, Karaganov a ainsi réussi à s’imposer comme l’un des principaux fournisseurs conceptuels du « tournant russe vers l’Asie ». Plusieurs notions qu’il a développées, comme la « Grande Eurasie » ou, plus récemment, « la Majorité mondiale », ont été intégrées dans le discours officiel, aidant les dirigeants à justifier et à promouvoir la réorientation stratégique et économique de la Russie vers la Chine et ses autres partenaires non-occidentaux.
Rien ne permet en revanche de lui attribuer une quelconque influence sur la définition de l’agenda ni sur les choix concrets de politique étrangère : en la matière, le processus de prise de décision semble cloisonné au président et à son entourage le plus proche, dont Karaganov ne fait assurément pas partie.
Tout au long de sa carrière, Sergueï Karaganov a bénéficié d’une exposition médiatique en adéquation avec son statut d’expert reconnu en relations internationales. Depuis le début de la guerre en Ukraine, cette exposition a toutefois changé d’échelle, élargissant nettement son audience. Karaganov a su tirer parti du contexte de radicalisation de l’espace public, dans lequel les experts sont incités à afficher leur soutien à la guerre, voire à surenchérir par rapport à la ligne officielle, afin de se distinguer et d’augmenter leur visibilité.
À partir de l’été 2023, il s’est illustré par ses appels répétés en faveur d’une baisse du seuil d’emploi de l’arme atomique et de « frappes nucléaires limitées » contre plusieurs capitales européennes. Ces prises de position, très controversées, y compris au sein de la communauté académique russe, l’ont propulsé au premier plan du débat public. Elles ont très probablement pesé dans sa désignation comme modérateur de la séance plénière du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, le 7 juin 2024.
Cette position hautement symbolique lui a permis de dialoguer avec Vladimir Poutine en direct devant les caméras du monde entier. Lors de cet échange, le président russe a déclaré lire les textes de Karaganov, ce qui a alimenté les spéculations quant à l’influence de ce dernier sur la politique étrangère du pays. Cet épisode a également accru ses sollicitations par les médias, jusqu’à son intervention en direct sur la première chaîne de télévision russe, le 5 décembre dernier, largement reprise et traduite à l’étranger pour ses déclarations particulièrement belliqueuses envers l’Europe.
Du point de vue du Kremlin, Karaganov constitue une voix radicale supplémentaire permettant de durcir le discours sans impliquer directement le sommet de l’État. Il joue ainsi le rôle d’un épouvantail utile, à l’image de l’ancien président Dmitri Medvedev, dont les déclarations provocatrices s’inscrivent dans une stratégie de guerre psychologique contre l’Occident. Cette délégation du discours le plus extrême permet au pouvoir de préserver une posture officielle apparaissant comme ouverte à la négociation, tout en laissant circuler des messages plus agressifs par des canaux indirects.
Ainsi, invité du podcast de Tucker Carlson au mois de janvier 2026 dans un contexte de tensions inédites dans les relations transatlantiques dont le Kremlin entend profiter, Sergueï Karaganov a pu s’adresser à l’Amérique trumpiste par l’un de ses canaux favoris. Espérant sans doute être entendu jusque dans le Bureau ovale, il est allé toujours plus loin dans la surenchère, rappelant que « l’Europe est la source de tous les maux » et qu’elle serait « rayée de la carte de l’humanité » en cas d’assassinat de Vladimir Poutine…
Maxime Daniélou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.01.2026 à 16:20
Myriam Benraad, Chercheure spécialiste de l'Irak, professeure en relations internationales, enseignante sur le Moyen-Orient, Institut catholique de Paris (ICP)
Idéologie doublée d’une militance globale, le djihadisme a connu un recul après la débâcle de l’organisation État islamique sur le théâtre syro-irakien, dont les combattants ne sont pas parvenus à se réimposer, Al-Qaida ayant aussi perdu de son écho. Le monde est témoin d’un épuisement du phénomène et d’une mise en déroute de ses structures, en Europe et en France par exemple, terres vers lesquelles un terrorisme de masse a cessé de s’exporter. Mais n’est-il pas plus judicieux d’évoquer une « métamorphose » du djihad, au sens de la modification progressive et inachevée de ses formes et de sa nature ? Dans son nouvel ouvrage Jihad : la métamorphose d’une menace, la politiste et professeure en relations internationales Myriam Benraad sonde un ensemble d’idées reçues sur cette mouvance hétéroclite.
Les plus méfiants rétorqueront que des développements dramatiques comme l’attentat de la plage de Bondi à caractère antisémite en décembre 2025, la chute de Kaboul aux mains des talibans en 2021, le changement de régime en Syrie en décembre 2024 à la faveur de djihadistes endurcis, ou encore l’expansion de cette mouvance dans les États du Sahel, l’assassinat de Samuel Paty en 2020 et celui de Dominique Bernard trois ans plus tard démontrent que le djihadisme reste un système de pensée actif et meurtrier. L’affirmation n’est pas dénuée de fondement.
Mais évoquer un épuisement ne revient pas à conclure à la déchéance définitive des idées et des hommes. Comme mouvement et dispositif, le djihadisme s’inscrit dans la durée. À plusieurs reprises, il a surmonté ses revers et l’élimination de ses chefs. Une survivance illustrée en 2023 lorsque, dans le contexte de la relance des hostilités au Proche-Orient après les attaques du Hamas en Israël le 7 octobre, a ressurgi une « Lettre à l’Amérique » signée par Oussama Ben Laden en 2001 en justification des attentats du 11 septembre et incitant les musulmans à « venger le peuple palestinien » contre les États-Unis, Israël et leurs alliés.
Il y a, d’une part, une dégradation manifeste des groupes et de leur commandement, de leur cause et de leurs capacités. On peut juger, d’autre part, qu’une actualité géopolitique extrêmement lourde, de la pandémie de Covid-19 à la guerre en Ukraine et à la conflagration dans la bande de Gaza, a contribué à reléguer la menace au second plan.
Le traitement médiatique n’a plus rien à voir avec la frénésie informationnelle qui avait marqué la période antérieure. Quoique le traumatisme suscité par des vagues d’attaques sanglantes n’ait jamais complètement guéri, le temps a commencé à faire son œuvre, lentement. Peu de citoyens craignent une répétition des actions qui ont meurtri la France en 2015 et 2016. Aucun Français ne s’attend plus à la commission d’une attaque comparable à celle du Bataclan.
Mais comme le suggère l’idée de métamorphose, se transformer ne signifie pas avoir disparu. Le djihad, abordé comme un acte guerrier violent, n’est certes plus aussi puissant qu’auparavant et a vu son potentiel d’enrôlement s’amoindrir. Il n’y a pas eu non plus d’internationalisation djihadiste de la question palestinienne et pas de nouveaux flots de militants à destination du Moyen-Orient depuis la dernière guerre israélo-palestinienne.
Au même moment, le djihadisme est opérationnel sur d’autres terrains. Même minoritaire, il agit dans des pays comme la Syrie, la Libye, le Yémen, où les guerres civiles ont laissé de lourdes séquelles et continuent de procurer aux djihadistes des espaces pour sévir. Dans nos sociétés, des profils d’individus vulnérables aux idées de cette mouvance sont identifiés et mis hors d’état de nuire régulièrement. Enfin, du fait de leur promesse d’endurance et de rétribution, les djihadistes clament haut et fort leur détermination à survivre et continuer de frapper.
Rappelons que le djihad n’est pas réductible à la guerre, en dépit de la violence qui demeure la principale expression du djihadisme contemporain. Au-delà des stéréotypes et clichés, il est impératif de se saisir de la pluralité des significations de ce mot et d’opérer une distinction claire entre ses interprétations théologiques et manifestations historiques, d’un côté, et ses acceptions idéologiques récentes, de l’autre. En effet, le djihad n’est pas le djihadisme malgré la confusion fréquemment opérée entre ces deux termes.
Nier la lourdeur de leurs connotations négatives n’est pas non plus la meilleure des manières de dépasser les préjugés courants, ni d’apporter des éléments de réponse sur un sujet qui reste d’actualité même s’il n’occupe plus les grands titres.
Si l’on excepte le poids de certaines dérives médiatiques et politiques, le djihad est un objet pluridimensionnel. La mouvance djihadiste initialement constituée par des Sayyid Qutb, Abdallah Azzam et Oussama Ben Laden n’en a pas épuisé toutes les formes et les structures, et encore moins l’influence. Or ce caractère hétéroclite est difficilement démontrable dans un contexte trop souvent marqué par les polémiques et controverses, notamment en France où les tueries de l’année 2015 continuent de résonner au niveau sociétal.
Dix ans plus tard, les commémorations des attentats du 13 novembre ont montré en quoi la mémoire traumatique de l’ultraviolence est omniprésente et combien le besoin d’une justice restaurative importe pour les victimes, directes ou indirectes. On perçoit bien à cet égard la nécessité d’un retour aux sources, arabes et médiévales, en vue de lever le voile sur les zones d’ombre persistantes. Certes, l’approche belliqueuse du djihad élaborée par les djihadistes sied à leurs convictions, mais elle fausse en large part le sens de l’islam.
Dans de nombreux commentaires, on observe aussi que l’Histoire est la grande absente. Les djihadistes ont imposé leur lecture idéologique des circonstances d’expansion de cette religion, qu’ils assimilent à une conquête militaire. En réalité, cette expansion a été plus dispersée dans le temps, pluriforme et multifactorielle. Elle est également plus riche que les descriptions qui en sont faites ici et là. Les bouleversements des dernières décennies ne sauraient occulter que l’islam a accouché d’une civilisation qui était autrefois majestueuse et orientée vers le progrès.
Les djihadistes sont d’ailleurs loin d’être unis dans la vision qu’ils entretiennent de ce passé et des moyens de le restituer. Le « califat » un temps revendiqué par l’État islamique procédait d’une réinvention de la tradition islamique et s’est symptomatiquement vu rejeté par une majorité de musulmans. Cette logique de fragmentation du champ djihadiste a cours, dans les faits, depuis les années 1990 et les djihads afghan, algérien, bosniaque et tchétchène. Puis les clivages entre mouvements se sont renforcés avec les guerres d’Irak, de Libye et de Syrie, pour ne citer que ces crises.
Un socle partagé n’en définit pas moins le djihadisme, pétri de mythes et d’un puissant imaginaire. Depuis le 11 septembre 2001, une majorité de militants s’est ainsi ralliée à la notion d’une croisade supposément conduite par l’Occident et ses alliés contre l’islam et ses fidèles, croisade à laquelle devrait répondre un djihad globalisé. Cette représentation binaire et manichéenne explique l’intolérance absolue des djihadistes et leur rejet de toute différence, y compris religieuse parmi leurs coreligionnaires qu’ils prétendent représenter et défendre.
Quelles sont au fond les causes du djihadisme ? Prétendre apporter une réponse linéaire et exclusive relève du leurre car il n’existe aucun système d’interprétation fixe. À l’identique, les parcours des djihadistes pris individuellement rendent compte de l’absence d’un profil-type, tandis que radicalisation et déradicalisation se doivent d’être examinées à la lumière d’expériences tangibles. Pour l’heure, le djihadisme poursuit sa métamorphose, moins délétère que par le passé, mais le chemin sera long, dans le monde musulman comme dans nos sociétés, avant de prétendre l’avoir vaincu.
Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.01.2026 à 16:19
Coralie Thieulin, Enseignant chercheur en physique à l'ECE, docteure en biophysique, ECE Paris
Au cœur de l’hiver, la quête du pull-over parfait peut parfois sembler bien compliquée. Trouver un textile chaud, qui n’endommage pas l’environnement, qui soit confortable… Les critères s’accumulent. Tâchons d’y voir plus clair.
Avoir chaud en hiver tout en limitant son impact environnemental peut sembler un défi. Chercher à avoir des vêtements nous protégeant au mieux du froid est certes un levier efficace pour réduire sa consommation d’énergie, comme le montrent des initiatives telles que le mouvement Slow Heat et d’autres expérimentations récentes.
Toutefois, cette démarche se heurte à une contradiction de taille : le secteur textile reste parmi les plus polluants au monde, avec des émissions de gaz à effet de serre importantes et une contribution notable aux microplastiques marins.
Alors, quelles matières tiennent vraiment chaud tout en respectant davantage l’environnement ? Si les fibres naturelles sont souvent mises en avant pour leur bonne isolation et leur fin de vie plus respectueuse de l’environnement, leur impact réel dépend largement de la manière dont elles sont produites et utilisées. Pour y voir plus clair, commençons par comprendre ce qui fait qu’un textile tient chaud.
La capacité d’un textile à tenir chaud dépend moins de la fibre utilisée que de l’air qu’elle parvient à enfermer. En restant immobile dans de minuscules espaces au cœur du tissu, cet air limite les échanges de chaleur, un peu comme dans une couette ou un double vitrage. Plus un tissu est épais, duveteux ou poreux, plus il limite les échanges de chaleur.
Cette capacité dépend beaucoup de la structure des fibres et de la manière dont le textile est fabriqué. Les fibres frisées ou ondulées comme la laine de mouton créent des poches où l’air reste piégé. D’autres fibres comme l’alpaga (un camélidé des Andes proche du lama) ou le duvet synthétique sont partiellement creuses, augmentant encore la capacité isolante. De même, les tricots et mailles, plus lâches, isolent mieux que les tissages serrés. Ainsi, la chaleur d’un vêtement dépend autant de sa construction que de sa matière.
C’est sur ces mêmes principes physiques que reposent les fibres synthétiques. En effet, le polyester, l’acrylique, le polaire imitent en partie la laine par leur structure volumineuse et leur capacité à emprisonner de l’air, soit grâce à des fibres frisées, soit grâce à des fibres creuses ou texturées.
Ainsi, ces textiles offrent une bonne isolation thermique, sont légers et sèchent rapidement, ce qui les rend très populaires pour le sport et l’outdoor. En revanche, leur faible respirabilité intrinsèque et leur capacité limitée à absorber l’humidité peuvent favoriser la transpiration et la sensation d’humidité lors d’efforts prolongés. D’autre part, contrairement aux fibres naturelles, ces matériaux sont inflammables, un aspect souvent négligé, mais qui constitue un enjeu réel de sécurité.
Elles ont également un coût environnemental élevé. Issues du pétrole, non biodégradables et fortement consommatrices d’énergie, ces fibres libèrent à chaque lavage des microfibres plastiques dans l’eau, contribuant à la pollution marine. On estime qu’entre 16 % et 35 % des microplastiques marins proviennent de ces textiles, soit de 200 000 à 500 000 tonnes par an. Ces impacts surpassent largement ceux des fibres naturelles, ce qui constitue un vrai défi pour une mode plus durable.
Face à ces limites, les fibres naturelles apparaissent donc souvent comme des alternatives intéressantes, à commencer par la laine de mouton, longtemps considérée comme une référence en matière d’isolation thermique.
La laine possède en effet une structure complexe et écailleuse : chaque fibre est frisée et forme de multiples micro-poches d’air, réduisant ainsi la perte de chaleur corporelle. Même lorsqu’elle absorbe un peu d’humidité, l’air reste piégé dans sa structure, ce qui lui permet de continuer à isoler efficacement. Cette organisation particulière explique aussi pourquoi la laine est respirante et capable de réguler l’humidité sans donner une sensation de froid. Cependant, ces mêmes fibres peuvent parfois provoquer une sensation de « grattage » pour certaines personnes : plus les fibres sont épaisses, plus elles stimulent les récepteurs de la peau et provoquent des picotements. Il s’agit d’un phénomène purement sensoriel, et non d’une allergie.
Parmi les différents types de laines, la laine de mouton mérinos, issue d’une race d’ovin originaire d’Espagne se distingue par la finesse de ses fibres, nettement plus fines que celles de la laine classique (de 11 à 24 microns pour le mérinos et de 25 à 40 microns pour la laine classique) . Cette caractéristique réduit fortement les sensations d’irritation au contact de la peau et améliore le confort.
Elle favorise également la formation de nombreuses micro-poches d’air isolantes, tout en maintenant une excellente respirabilité. Ces qualités expliquent son usage croissant dans les sous-couches et vêtements techniques, aussi bien pour le sport que pour le quotidien.
Pour autant, la laine n’est pas exempte d’impact environnemental. Bien qu’elle soit renouvelable et biodégradable, son élevage contribue aux émissions de gaz à effet de serre, principalement via le méthane produit par les moutons et la gestion des pâturages. On estime qu’entre 15 et 35 kg de CO₂ équivalent sont émis pour produire 1 kg de laine brute, et qu’environ 10 000 litres d’eau sont nécessaires, selon le mode d’élevage. Le bien-être animal et les pratiques agricoles, comme le mulesing ou l’intensification des pâturages, jouent également un rôle déterminant dans l’empreinte globale de cette fibre.
D’autres fibres animales, comme l’alpaga, suscitent un intérêt croissant en raison de propriétés thermiques comparables, voire supérieures, associées à un meilleur confort. Les fibres d’alpaga sont en effet partiellement creuses, ce qui leur permet de piéger efficacement l’air et de limiter les pertes de chaleur, tout en restant légères. Contrairement à certaines laines plus grossières, elles ne grattent pas, ce qui les rend agréables à porter directement sur la peau.
Elles sont également plus longues et plus fines que la laine classique, avec une bonne capacité de régulation de l’humidité et un séchage plus rapide. Ces caractéristiques expliquent l’essor de l’alpaga dans les vêtements techniques comme dans les pièces haut de gamme, des sous-couches aux manteaux. Sur le plan environnemental, l’alpaga présente aussi certains avantages. En effet, l’élevage d’alpagas exerce généralement une pression moindre sur les écosystèmes : animaux plus légers, consommation alimentaire plus faible, émissions de méthane réduites et dégradation limitée des sols comparativement à l’élevage ovin. Là encore, la durabilité dépend largement du respect de systèmes extensifs et adaptés aux milieux locaux.
Malgré les nombreux atouts de ces textiles naturels, les fibres synthétiques restent donc très utilisées, notamment pour leurs performances techniques. Mais leur succès est aussi lié à des facteurs économiques et pratiques : elles sont généralement moins coûteuses, très abondantes dans le commerce, et faciles à transformer en vêtements de masse. Ces aspects rendent le synthétique accessible et pratique pour une large partie des consommateurs, ce qui explique en partie sa prédominance dans l’industrie textile, indépendamment des préférences individuelles.
Polaire, duvet synthétique ou fibres techniques offrent une isolation thermique efficace, tout en étant légères et rapides à sécher, des qualités particulièrement recherchées dans les vêtements de sport et d’outdoor. La conductivité thermique est une mesure de la capacité d’un matériau à conduire la chaleur : plus cette valeur est faible, moins la chaleur passe facilement à travers le matériau, ce qui signifie une meilleure capacité à retenir la chaleur dans un textile donné.
Des mesures de conductivité thermique montrent par exemple que certains isolants synthétiques comme la polaire présentent des valeurs très basses (0,035-0,05 watt par mètre-kelvin (W/m·K)), indiquant une excellente capacité à retenir la chaleur. Pour comparaison, la laine, lorsqu’elle est compacte ou densifiée, peut atteindre 0,16 W/m·K, mais dans les textiles isolants volumineux, elle reste faible (0,033–0,045 W/m·K).
Toutefois, l’origine fossile, la non-biodégradabilité, la libération de microplastiques et un recyclage encore très limité font des textiles synthétiques des matériaux à fort impact environnemental.
À l’inverse, si les fibres naturelles sont parfois boudées, ce n’est pas toujours pour des raisons environnementales, mais souvent pour des questions de confort. Une personne ayant déjà porté un vêtement en fibres naturelles qui lui a paru inconfortable ou irritant peut développer un rejet global de ces fibres, au profit du synthétique, même lorsque des alternatives plus douces existent.
Or, des solutions sont disponibles : privilégier des fibres fines comme la laine mérinos, l’alpaga ou le cachemire, recourir à des traitements mécaniques ou enzymatiques pour adoucir les fibres, ou encore combiner différentes fibres naturelles. Le choix doit aussi tenir compte de l’usage du vêtement et de son contact direct avec la peau.
En pratique, choisir un textile chaud et moins polluant relève donc d’un compromis, qui dépend autant de la matière que de l’usage. Une sous-couche portée à même la peau bénéficiera de fibres fines et respirantes, comme la laine mérinos, tandis qu’une couche intermédiaire privilégiera l’isolation et un vêtement extérieur la protection contre l’humidité et le vent.
Enfin, plutôt que de rechercher une matière « parfaite », il est essentiel de raisonner en cycle de vie. Sa durabilité (combien de temps il est porté), sa réparabilité, la fréquence et la manière de le laver, ainsi que sa fin de vie (recyclage, réutilisation, compostage pour les fibres naturelles) influencent largement son impact environnemental total. Un vêtement bien entretenu et durable peut avoir un impact bien moindre qu’un textile « écologique », mais rapidement jeté.
Au final, les matières textiles les plus chaudes et les moins polluantes sont majoritairement naturelles, mais aucune n’est totalement exempte d’impact. La laine mérinos et l’alpaga offrent aujourd’hui un compromis intéressant entre chaleur, confort et fin de vie environnementale. Le rejet des fibres naturelles pour des raisons de grattage mérite d’être nuancé : la qualité et la finesse des fibres font toute la différence. Mieux informer sur ces aspects pourrait encourager des choix plus durables. En textile comme ailleurs, le meilleur choix reste souvent celui que l’on garde longtemps.
Coralie Thieulin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.