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20.01.2026 à 17:01

La fabrique du « bon patient » : comment les affiches de santé publique nous façonnent

Anouchka Divoux, Maîtresse de conférences en Sciences du Langage et Didactique des Langues, Université de Lorraine

Valérie Langbach, Maitre de conférences en Sciences du Langage, Université de Lorraine

Notre environnement est parsemé d’affiches de santé publique. Derrière une apparente neutralité, elles véhiculent une vision très précise de la santé et de la responsabilité individuelle.
Texte intégral (2521 mots)

Nous les croisons partout, sans vraiment y prêter attention : dans les salles d’attente, les couloirs d’hôpitaux, les stations de métro ou les écoles. Les affiches de santé publique semblent n’être que de simples rappels destinés à nous aider à « bien nous comporter ». Mais, sous leurs couleurs pastel et leurs slogans bienveillants, elles transmettent une vision très précise, et rarement neutre, de ce que doivent être la santé, le citoyen et la responsabilité.


« N’attendez pas les premiers effets des fortes chaleurs », « Debout, chez vous – 10 astuces anti-sédentarité », « Avec le cannabis, on peut vite se sentir dépassé », « Pour un mode de vie plus équilibré, chaque petit pas compte »…

Les affiches de santé publique qui fleurissent toute l’année autour de nous constituent autant de rappels destinés à nous inciter à faire les bons gestes, à adopter les bons comportements pour notre santé. Cependant, loin d’être de simples supports d’information, elles sont aussi des outils de normalisation.

Elles individualisent des problèmes collectifs, construisent un référentiel universel trompeur et occultent les inégalités sociales, matérielles ou linguistiques qui rendent certains comportements difficiles, voire impossibles.

Sous couvert d’aide ou de prévention, elles déplacent subtilement les responsabilités collectives vers les individus. Décryptage.

Quand informer devient prescrire

En tant que chercheuses en sciences du langage, nous avons été interpellées par les réactions de jeunes adultes interrogés dans le cadre du projet CARES (« Comprendre, analyser et repenser les énoncés “brefs” dans les campagnes nationales de prévention de la santé »).

Face à une affiche dénonçant les violences verbales et physiques envers les soignants, l’ensemble des participants a condamné ces pratiques. Cependant, davantage que l’adhésion au message véhiculé par l’affiche en question, les réactions recueillies ont mis en lumière un élément de discours sous-jacent : les participants ont largement dénoncé le jugement moral porté par l’affiche, soulignant l’absence d’explications concernant les défaillances structurelles de l’État sur ces problématiques, susceptibles d’être à l’origine de ces agressions.

Les participants ont immédiatement pointé que, sur l’affiche, rien n’était dit du sous-effectif, de la saturation des services ou des interminables heures d’attente. Autrement dit, le poster condamnait un comportement individuel, sans évoquer aucun des facteurs structurels qui alimentent ces tensions.

Cette observation nous a conduits à constater que les messages de ce type ne se limitent pas à présenter une situation, mais qu’ils tendent à orienter le comportement des individus.

Une question est dès lors apparue centrale dans notre étude : les messages des affiches de santé visent-ils à éclairer ou à orienter le comportement des individus ? Autrement dit, le rôle social de ces affiches est-il d’« informer sur » ou plutôt « d’inciter à » ?

La nuance est primordiale : si l’information vise à raconter et à expliquer pour faire circuler un savoir, l’incitation cherche à orienter nos actions en prescrivant quoi faire et comment, tout en nous informant des conséquences d’un éventuel non-respect.

Partant de ce constat, nous nous sommes interrogées sur les mécanismes et les raisons qui amènent la communication publique à déplacer l’objet de ses messages et à transférer une responsabilité collective vers les individus.

Prévention plutôt que promotion de la santé ? Une confusion qui n’est jamais neutre

Dans le langage institutionnel, le terme prévention et l’expression promotion de la santé sont souvent employés comme s’ils allaient de soi, alors même qu’ils recouvrent des réalités très différentes.

La prévention, telle qu’elle est mise en scène dans la plupart des affiches, repose sur la discipline individuelle. Les messages proposés visent à éviter un risque ou l’aggravation d’une pathologie en demandant aux individus d’adopter un « bon » comportement : annuler un rendez-vous, se laver les mains, ne pas se rendre aux urgences pour un problème bénin, etc.

La promotion de la santé, quant à elle, vise à transformer l’environnement social pour rendre les comportements souhaités possibles. Cette approche relève d’une tout autre logique. Il ne s’agit plus seulement de dire aux individus quoi faire, mais de créer les conditions favorables à l’action : horaires adaptés, renforcement de l’accueil, simplification administrative, médiation linguistique, etc.

Sous les affiches rassurantes, un ordre social se dessine

Comme l’a montré le sociologue Érik Neveu, les messages de santé publique fabriquent une citoyenneté sanitaire sans conflits sans antagonismes, sans classes sociales, un espace où l’effacement des tensions donne l’illusion d’un consensus moral.

Si chacun adoptait les « bons réflexes », le système fonctionnerait mieux. Peu à peu, « informer » se mue en « orienter », « accompagner » en « commander », « prévenir » en « moraliser ». La santé, pensée hier comme un droit collectif, glisse vers un devoir individuel où le devoir de se soigner prend la place du droit à la santé.

C’est précisément dans ce basculement vers une responsabilisation individuelle que se joue l’ambiguïté des campagnes. Derrière l’apparente neutralité des messages, une confusion s’installe entre prévention et promotion de la santé.

Ce brouillage n’est jamais neutre car il laisse entendre que si le système dysfonctionne, c’est avant tout parce que les citoyens n’adoptent pas le comportement attendu. Autrement dit, derrière les appels au « bon sens » sanitaire se construit une véritable forme de gouvernement des conduites.

Comment la santé publique fabrique le « bon patient »

Pour saisir les ressorts de cette orientation, les travaux du philosophe français Michel Foucault et du sociologue britannique Nikolas Rose constituent un cadre d’analyse particulièrement opérant, en développant notamment la notion de biopolitique.

Le biopolitique désigne la manière dont le pouvoir s’exerce non plus uniquement sur les territoires et les lois, mais directement sur la vie des individus et des populations. En résumé : les institutions modernes gèrent également les populations par le biais de la santé, de la natalité, de l’hygiène, etc. L’État ne contrôle plus directement l’individu mais l’incite à s’autodiscipliner et à s’autoréguler.

Foucault montre ainsi que les institutions modernes gouvernent les populations en agissant sur leurs comportements : hygiène, sport, alimentation, gestion du « capital santé » comme on gère un capital économique. Rose prolonge cette réflexion en décrivant un citoyen sommé de devenir l’entrepreneur de son propre corps, toujours vigilant, anticipant, optimisant.

Dans les sociétés néolibérales, la santé devient une norme morale et identitaire, il y a donc « responsabilisation biologique ». Pour Rose, l’individu est sommé de devenir un acteur actif de sa propre santé, sous peine d’être considéré comme irresponsable, voire coupable. Dans ce cadre, ne pas être un « bon patient » devient presque une faute morale.

Cette reconfiguration du rôle du citoyen ne dépend pas seulement des dispositifs administratifs et politiques, elle s’exprime aussi dans la manière même dont les institutions prennent la parole. Le langage institutionnel ne se limite pas à relayer des faits. Il construit et impose en réalité une « vérité sociale », portée par l’autorité de celui qui énonce.

Abordées sous l’angle de la performativité du langage (Austin, 1962 ; Butler, 2004, ces affiches énoncent tout autant des comportements attendus qu’elles contribuent à produire la figure du « bon patient », celui qui est prévoyant, calme, discipliné, autonome, respectueux, et relègue à la défaillance, voire à la faute, celles et ceux qui s’en écartent.

Entre humour et culpabilité : comment une affiche produit le « bon usager »

L’affiche des « lapins posés aux rendez-vous médicaux » est un exemple très parlant de ce type de processus. Cette campagne de sensibilisation à la gestion du parcours de soin transforme un problème systémique en faute individuelle, à travers un dispositif graphique, langagier ainsi que moral, politiquement et économiquement pensé.

DR -- l’Assurance maladie

L’affiche montre un lapin qui patiente sur une chaise dans une salle d’attente, accompagné du slogan : « Ne posez pas de lapin à un médecin. Annulez et votre rendez-vous profitera à quelqu’un. »

À partir d’un énoncé construit sur une métaphore légère (le lapin) et par l’usage d’un langage simple, familier, infantilisant ou humoristique (rime : lapin/médecin), on délivre un message culpabilisant.

On observe un contraste entre la légèreté de la formule et la gravité de la conséquence évoquée : la perte de temps médical. Le lecteur est face à un énoncé qui prescrit une conduite ou un comportement socialement/moralement requis : il faut annuler son rendez-vous !

Or, dans cette affiche, le patient est le seul acteur nommé et mis en cause, les raisons systémiques de la situation sont complètement effacées. Le fonctionnement, ou plutôt les dysfonctionnements, du système de santé aboutissant à ces annulations de dernières minutes n’est pas non plus questionné.

Le manque de praticiens peut en effet entraîner des délais de rendez-vous très longs, délais qui augmentent le risque de potentiels oublis de date. Certains patients peuvent rencontrer des difficultés à contacter le médecin ou son secrétariat pour annuler. Sans oublier que tous les patients ne maîtrisent pas nécessairement – ni techniquement ni linguistiquement – les plates-formes de rendez-vous. D’autres raisons peuvent aussi aboutir au fait que certains patients décident de ne pas se présenter au rendez-vous. On peut par exemple citer l’angoisse de l’annonce d’une maladie potentielle, qui peut faire tourner les talons à certaines personnes en dernière minute.

L’objet du message véhiculé par cette affiche est de culpabiliser les patients « défaillants ». À sa lecture, le lecteur est engagé dans une sorte de dette symbolique envers les soignants : « il n’y a déjà pas beaucoup de rendez-vous possibles donc en plus si on n’y va pas… C’est honteux ! »

Le soin se trouve ainsi dépolitisé ; c’est le comportement individuel – ici, le fait de ne pas honorer un rendez-vous – qui serait responsable de la dégradation du système, plutôt que ses limites structurelles. L’idée sous-jacente est claire et renvoie à l’opposition entre « bons usagers » et « usagers déviants », récurrente dans les discours institutionnels contemporains.

Autrement dit, l’individu est sommé d’être un citoyen discipliné et donc un acteur efficient de la santé publique. Ces éléments de discours mettent ainsi en œuvre une forme de paternalisme discursif et effacent une forme de dialogue en considérant le lecteur comme un sujet à éduquer plutôt qu’un citoyen à accompagner. Cet aspect renvoie au « registre autoritaire masqué », selon lequel « la violence symbolique s’exerce avec le consentement de ceux qui la subissent, par le biais du langage ».

Les affiches de santé ne sont pas neutres

Considérer les affiches de santé dans leur dimension sociale et linguistique permet de rappeler que la santé publique ne se réduit pas à convaincre chacun d’être un « bon patient », mais à construire collectivement les conditions qui rendent les « bons comportements » possibles.

En effet, cette polarisation entre « bon usager » et « usager déviant » reflète une logique de gestion néolibérale des comportements, où l’individu devient responsable du bon fonctionnement du système. L’orientation choisie pour élaborer ces campagnes tend à faire disparaître la dimension politique des questions de santé, comme les inégalités sociales, les politiques publiques ou les choix économiques.

Elle masque également les déterminants sociaux de la santé, tels que la précarité, l’environnement, le stress ou l’illettrisme. Tout cela se fait au profit d’un discours centré sur la volonté, l’effort et la discipline relevant d’une responsabilité individuelle et de choix présentés comme purement personnels et « naturels ».

Pour les publics précarisés et faiblement scolarisés, ces affiches deviennent alors une double peine : ils sont responsables selon la norme, bien qu’étant souvent incapables d’en saisir pleinement les codes.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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20.01.2026 à 17:00

Trump et le Mexique : tensions dans les mots, coopération sécuritaire dans les faits

Cléa Fortuné, Maîtresse de conférences en civilisation des États-Unis, membre du laboratoire Langages, Littératures, Sociétés, Études Transfrontalières et Internationales (LLSETI)., Université Savoie Mont Blanc

Le Mexique est un véritable « filtre à migrants » qui empêche chaque année des centaines de milliers de personnes d’entrer aux États-Unis.
Texte intégral (2217 mots)

Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump ne cesse de reprocher au pouvoir (de gauche) de Mexico de ne pas en faire assez en matière de lutte contre l’immigration irrégulière et contre le trafic de drogue, et va jusqu’à menacer de frapper militairement les cartels de la drogue implantés sur le sol mexicain. La présidente du Mexique Claudia Sheinbaum lui répond à l’occasion avec véhémence. Mais elle est allée dans son sens sur certains dossiers, à commencer par celui du contrôle de la frontière séparant les deux pays, laquelle est aujourd’hui plus que jamais la zone de tous les dangers pour les migrants.


Dès son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, Donald Trump a de nouveau, comme au cours de son premier mandat, placé la frontière avec le Mexique au cœur de son agenda politique. Sécurité nationale, contrôle strict des migrations et guerre contre les cartels de drogues sont redevenus des priorités affichées, tant à la frontière sud qu’à l’intérieur des États-Unis.

Un an plus tard, le bilan de cette première année de mandat révèle une militarisation renforcée, une remise en cause des droits des personnes migrantes et des relations diplomatiques avec le Mexique incertaines.

L’urgence sécuritaire malgré une frontière historiquement calme

Dès janvier 2025, Donald Trump a signé le décret présidentiel Protecting the American People Against Invasion, présenté comme une réponse à ce qu’il décrit comme une « inondation sans précédent de migrations illégales » sous l’administration Biden qui constituerait, selon lui, une « menace » pour la sécurité nationale. Ce décret permet notamment de restreindre les possibilités d’accès à l’asile aux États-Unis et de renvoyer les personnes migrantes sans audience devant un tribunal de l’immigration, rompant avec le droit international et le principe de non-refoulement.

Dans la foulée, l’administration Trump a déclaré l’état d’urgence nationale à la frontière États-Unis/Mexique, une décision qui lui a permis de débloquer des fonds fédéraux pour en renforcer la sécurisation. Cette logique s’est concrétisée en juillet 2025 par l’adoption de la loi dite One Big Beautiful Bill Act qui prévoit 46,5 milliards de dollars pour la construction d’un « mur intelligent » (Smart Wall), combinant barrières physiques, capteurs, drones, et dispositifs de surveillance numérique. Cette stratégie s’inscrit dans la continuité de politiques déjà engagées au niveau des États fédérés, notamment au Texas, où des barrières aquatiques ont été installées dans le Rio Grande dans le cadre de l’Operation Lone Star lancée par le gouverneur républicain Greg Abbott en 2021.

Au-delà de ces dispositifs physiques et technologiques, le mur reste un puissant symbole politique dans le discours de l’administration Trump. À l’instar de son slogan de campagne de 2016, « Build the Wall », l’administration continue de mettre l’accent sur les portions de mur inachevées, qu’elle érige en symbole d’une frontière prétendument « ouverte » permettant l’entrée de migrants qualifiés de « criminels ».

Cette insistance sur les « vides » du mur contraste pourtant avec la réalité de la frontière. Les cartes officielles publiées par la Customs and Border Protection entretiennent d’ailleurs une certaine confusion, en minimisant visuellement l’ampleur des infrastructures déjà existantes. En réalité, sur les 3 150 kilomètres de frontière, environ 1 130 kilomètres de barrières ont été progressivement installés depuis les années 1990, tandis qu’environ 1 100 kilomètres correspondent à une barrière naturelle constituée par le fleuve Rio Grande/Rio Bravo. Depuis mars 2025, les segments en construction – qui visent à remplacer des barrières déjà existantes pour la plupart –, notamment dans la vallée du Rio Grande (sud du Texas), s’inscrivent ainsi davantage dans une logique de continuité administrative (achevant des projets décidés sous l’administration Biden) que dans une réponse à une crise migratoire inédite.

Pourtant, au moment où ces infrastructures se densifient, la frontière États-Unis/Mexique connaît une période d’accalmie. Les mesures sécuritaires et anti-migratoires mises en œuvre dès juin 2024 sous l’administration Biden, et intensifiées en 2025, interviennent dans un contexte qui peut sembler paradoxal. Entre octobre 2024 et octobre 2025, environ 443 671 traversées irrégulières ont été enregistrées, contre 2,5 millions entre octobre 2023 et octobre 2024.

Cette baisse des traversées s’explique en partie par des tendances amorcées sous l’administration Biden, notamment la restriction des possibilités de demande d’asile et la signature d’accords régionaux dans le cadre de la Déclaration de Los Angeles sur la migration et la protection de 2022 qui ont contribué à externaliser la gestion de la frontière sud des États-Unis vers les pays latino-américains. Elle tient également au rôle central joué par le Mexique, qui a intensifié les contrôles migratoires sur son territoire, sous la pression des administrations Trump et Biden. Le Mexique arrête aujourd’hui davantage de migrants en transit vers les États-Unis que les États-Unis eux-mêmes, agissant de facto comme le premier « mur » de la politique migratoire des États-Unis.

De la militarisation de la frontière aux expulsions intérieures

Alors que les traversées diminuent à la frontière, Donald Trump a déplacé son attention vers l’intérieur du territoire états-unien. Dès sa campagne présidentielle, il a annoncé un plan de rapatriements de masse, présenté comme le plus ambitieux de l’histoire des États-Unis, visant jusqu’à un million de personnes par an.

Cette politique s’est traduite par une intensification des raids menés par l’agence en charge des migrations, ICE (Immigration and Customs Enforcement), dans les villes sanctuaires, mais aussi par l’évolution des outils administratifs existants. L’application CBP One, initialement conçue en 2020 et largement utilisée par l’agence CBP (Customs and Border Protection) sous l’administration Biden afin de permettre aux migrants de prendre rendez-vous avec les autorités états-uniennes pour déposer une demande d’asile, a été relancée en mars 2025 avec une nouvelle fonction : celle de faciliter le départ volontaire des non-citoyens.

Le département de la Sécurité intérieure (Department of Homeland Security) affirme que 1,9 million de personnes seraient reparties volontairement en 2025, certaines incitées par la promesse d’un billet gratuit pour un vol de rapatriement et d’une aide financière de 1 000 dollars (860 euros), portée à 3 000 dollars (2500 euros) pendant la période de Noël 2025.

Ces chiffres sont toutefois contestés. Un tel exode ne serait vraisemblablement pas passé inaperçu. Des estimations plus plausibles évoquent plutôt environ 200 000 départs volontaires, tandis que de nombreux migrants en situation irrégulière adoptent des stratégies d’invisibilisation afin d’éviter les arrestations et les contrôles. Par ailleurs, un sondage national indique que 15 % des migrants sondés (en situation régulière ou non) auraient envisagé de quitter le pays, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’ils soient effectivement partis.

Des relations diplomatiques incertaines

Le durcissement des mesures anti-migratoires et sécuritaires s’accompagne d’une fragilisation des relations diplomatiques entre les États-Unis et le Mexique.

Dès janvier 2025, l’administration Trump a désigné six organisations criminelles mexicaines comme organisations terroristes étrangères, une décision qui ouvre la possibilité d’interventions militaires. Cette rhétorique coercitive s’est durcie après la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro par les États-Unis, le 4 janvier 2026, officiellement justifiée par son implication présumée dans des trafics de drogues. Dans ce contexte, Donald Trump a de nouveau évoqué la possibilité d’une action militaire au Mexique, accusant le pays d’être géré par les cartels de drogues et de ne pas en faire assez pour endiguer les traversées irrégulières et le trafic de fentanyl.


À lire aussi : Fentanyl : vers une opération militaire des États-Unis au Mexique ?


Cette relation asymétrique renvoie à une tradition plus ancienne de la politique étrangère des États-Unis. Donald Trump évoque lui-même une « Doctrine Donroe », contraction de son nom et de la Doctrine Monroe. Si cette dernière, formulée en 1823, visait à écarter les puissances européennes des Amériques, son corollaire de 1904 (le corollaire Roosevelt) légitimait déjà l’intervention des États-Unis dans les affaires intérieures des pays latino-américains.

Face à ces accusations, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a adopté une ligne diplomatique à la fois prudente et ferme. Tout en réaffirmant la coopération du Mexique avec les États-Unis dans la lutte contre le trafic de drogues, elle a rejeté toute intervention militaire états-unienne sur le sol mexicain. Elle a également condamné l’intervention des États-Unis au Venezuela, invoquant les principes de la souveraineté et d’intégrité territoriale.

Cette montée des tensions pourrait laisser penser à la possibilité d’une rupture des relations bilatérales. Pourtant, les critiques publiques du Mexique face aux menaces d’actions unilatérales des États-Unis s’articulent avec une coopération sécuritaire étroite et durable entre les deux pays.


À lire aussi : Au Mexique, le pouvoir criminalise les défenseurs des migrants


Lorsque, en septembre 2025, le secrétaire d’État Marco Rubio qualifie l’intensification de la coopération bilatérale entre Mexico et Washington d’« historique », il s’agit moins d’un tournant que de la poursuite d’une relation qui s’inscrit dans la durée.

De l’Initiative Mérida lancée en 2008 à la pression exercée par l’administration Biden sur le gouvernement d’Andres Manuel Lopez Obrador pour déployer des dizaines de milliers de membres de la garde nationale mexicaine à sa frontière avec le Guatemala et accepter des rapatriements de migrants non mexicains, les États-Unis ont, depuis longtemps, délégué une part essentielle de la gestion de leur frontière au Mexique.

Malgré la baisse des traversées irrégulières observée en 2025, la frontière États-Unis/Mexique demeure l’une des frontières terrestres les plus dangereuses au monde. La militarisation accrue, la suspension du droit d’asile, la surveillance massive et les pressions diplomatiques exercées sur le Mexique y produisent une violence structurelle, et font de la frontière un espace d’exception au cœur de la stratégie anti-migratoire et sécuritaire du second mandat de Donald Trump.

The Conversation

Cléa Fortuné ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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20.01.2026 à 16:59

Compter sur ses doigts aide-t-il un enfant à progresser en maths ?

Jennifer Way, Associate Professor in Primary and Early Childhood Mathematics Education, University of Sydney

Katherin Cartwright, Senior Lecturer Primary Education

Faut-il décourager les enfants de compter sur leurs doigts ? Une étude publiée récemment apporte quelques éléments d’explication.
Texte intégral (1285 mots)

Contrairement à certaines idées reçues, il n’est pas nécessaire de décourager les enfants de compter sur leurs doigts. Une étude publiée récemment apporte quelques éléments d’explication.


Si vous demandez à un jeune enfant de résoudre une opération mathématique simple, telle que 4 + 2, il est possible qu’il compte sur ses doigts pour trouver la solution. Devrions-nous encourager ce type de réflexe ? La question peut paraître simple, mais il est étonnamment complexe d’y répondre.

Certains enseignants et parents pourraient dire que, oui, car cela semble aider les jeunes enfants à apprendre les chiffres. D’autres pourraient être plus réticents, arguant que cela pourrait ralentir la mise en place de stratégies mentales.

Une nouvelle étude suisse montre que les enfants qui comptent sur leurs doigts dès leur plus jeune âge obtiennent de meilleurs résultats pour résoudre des additions que ceux qui ne le font pas.

Que dit la recherche ?

Les chercheurs ont de vifs débats entre eux quant à l’intérêt pour les enfants de compter sur leurs doigts.

Les psychologues scolaires affirment que cela aide les enfants à élaborer des stratégies sans surcharger leur mémoire de travail (la capacité de notre cerveau à stocker des informations pendant un court laps de temps pendant que nous réfléchissons à quelque chose), jusqu’à ce qu’ils maîtrisent des stratégies plus abstraites.

Les chercheurs en cognition incarnée (apprentissage par l’action) affirment que l’association des doigts et des chiffres est « une action naturelle » et qu’elle doit donc être encouragée. Les neuroscientifiques pourraient également noter que des parties similaires du cerveau s’activent lorsque vous bougez vos doigts et pensez à des chiffres, ce qui aide la mémoire.

Plusieurs études menées en classe ont montré que les enfants qui utilisent des stratégies avec leurs doigts pour résoudre des problèmes mathématiques obtiennent de meilleurs résultats que ceux qui ne le font pas, jusqu’à l’âge de 7 ans environ, où l’inverse devient vrai.

Ainsi, avant l’âge de 7 ans, il vaut mieux compter sur ses doigts. Après 7 ans, il vaut mieux ne plus le faire.

Pourquoi en est-il ainsi ? Qu’est-ce que cela signifie pour l’enseignement des mathématiques ? Cela fait l’objet d’un débat depuis plusieurs années.

Une nouvelle étude auprès de 200 enfants

Une nouvelle étude de l’Université de Lausanne a permis de franchir un cap dans ce débat.

Les chercheurs affirment que les précédentes études nous ont laissé deux explications possibles à cette apparente bascule dans les avantages du fait de compter sur les doigts vers l’âge de 7 ans.

Une interprétation est que les stratégies fondées sur le décompte des doigts deviennent inefficaces lorsque les questions mathématiques se complexifient (par exemple, 13 + 9 est plus difficile que 1 + 3), de sorte que les enfants qui les utilisent obtiennent de moins bons résultats.

L’autre possibilité est que les enfants qui n’utilisent pas de stratégies digitales à l’âge de 7 ans (et qui obtiennent de meilleurs résultats que ceux qui les utilisent) en étaient auparavant des utilisateurs mais sont passés à des stratégies mentales plus avancées.

Pour démêler ces explications contradictoires, les chercheurs ont suivi près de 200 enfants âgés de 4,5 ans à 7,5 ans et ont évalué leurs compétences en addition et leur utilisation des doigts tous les six mois.

Ils ont notamment suivi si et quand les enfants ont commencé et arrêté d’utiliser leurs doigts. Ainsi, à chaque point d’évaluation, il a été noté si les enfants n’utilisaient pas leurs doigts, s’ils venaient de commencer à les utiliser, s’ils continuaient à les utiliser ou s’ils avaient arrêté de les utiliser.

Quels sont les résultats de l’étude ?

L’étude a révélé qu’à l’âge de 6,5 ans, la plupart des enfants qui n’utilisaient pas leurs doigts étaient en fait d’anciens utilisateurs. Ces anciens utilisateurs étaient également ceux qui obtenaient les meilleurs résultats aux questions d’addition et continuaient à s’améliorer un an plus tard. L’importance de cette découverte réside dans le fait que, dans les études précédentes, ces enfants très performants avaient seulement été identifiés comme des enfants n’utilisant pas leurs doigts, et non comme d’anciens utilisateurs de stratégies basées sur les doigts.

Dans la nouvelle étude suisse, seuls 12 enfants n’ont jamais utilisé leurs doigts au fil des ans, et ils constituaient le groupe le moins performant.

De plus, l’étude a montré que les « débutants tardifs » utilisant des stratégies de comptage sur les doigts, qui continuaient à utiliser ces stratégies à l’âge de 6,5 à 7,5 ans, n’étaient pas aussi performants que les anciens utilisateurs de leurs doigts.

Dans la nouvelle étude suisse, seuls 12 enfants n’ont jamais utilisé leurs doigts au fil des ans, et ils constituaient le groupe le moins performant.

De plus, l’étude a montré que les « débutants tardifs » utilisant des stratégies de comptage sur les doigts, qui continuaient à les mobiliser à l’âge de 6,5 à 7,5 ans, n’étaient pas aussi performants que les anciens utilisateurs.

Quelles conséquences en tirer ?

Les résultats de cette étude longitudinale unique sont éloquents. Il semble raisonnable de conclure que les enseignants et les parents devraient encourager le fait de compter sur ses doigts dès la maternelle, et pendant les deux premières années d’école.

Cependant, l’étude suisse s’est principalement concentrée sur des enfants européens blancs issus de milieux socio-économiques moyens à élevés. Trouverions-nous des résultats aussi clairs dans une école publique multiculturelle de niveau moyen ? Nous pensons que oui.

Notre propre étude 2025 a révélé une grande variété de méthodes pour compter sur les doigts dans ces écoles, mais lorsque les enseignants y prêtaient attention, cela favorisait les compétences des enfants en matière de calcul.

Les parents peuvent montrer aux enfants d’âge préscolaire comment représenter les chiffres, par exemple en levant trois doigts et en disant « trois ».

Aidez-les à s’entraîner à compter de un à dix, en levant un doigt à la fois. Une fois qu’ils auront commencé, le reste viendra naturellement. Il n’est pas nécessaire de les décourager de le faire. Les enfants cessent naturellement d’utiliser leurs doigts lorsqu’ils n’ont plus besoin de ce recours.

The Conversation

Jennifer Way a reçu un financement du ministère de l'Éducation de Nouvelle-Galles du Sud, Fonds de recherche stratégique (2021-2024). ID : G212850.

Katherin Cartwright a reçu un financement du ministère de l'Éducation de Nouvelle-Galles du Sud, Fonds de recherche stratégique (2021-2024). ID : G212850.

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