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26.01.2026 à 16:34

S’adapter ou périr : le retail face à une menace existentielle

Guillaume Do Vale, Professeur associé, IDRAC Business School

Isabelle Collin-Lachaud, Professeure des universités

Xavier Lecocq, Professeur de management stratégique, Université de Lille

Après l’âge d’or de la fin du XXᵉ siècle, le secteur de la distribution en France doit combiner diminution de son empreinte carbone, rentabilité économique et confiance des consommateurs.
Texte intégral (1859 mots)
L’entreprise de prêt-à-porter C&A a fermé 24 magasins en 2025 en France et licencié des centaines de salariés. ArturBogacki/Shutterstock

Le secteur français de la distribution est secoué par l’arrivée de plateformes telles que Temu et Shein, l’augmentation des droits de douane ou des plans de licenciements massifs. Après l’âge d’or à la fin du XXᵉ siècle, il doit combiner diminution de son empreinte carbone, rentabilité économique et confiance des consommateurs. Alors quels nouveaux modèles d’affaires pour rester viable ?


Les acteurs historiques de la distribution tels qu’Auchan, Boulanger, Carrefour, Décathlon, Fnac-Darty, Idkids ou Leroy Merlin, nés avec des magasins et convertis au numérique, sont dans une situation délicate. Ces entreprises traditionnelles doivent remettre en cause ce qu’elles ont mis des décennies à construire.

Elles cohabitent dorénavant avec des acteurs au modèle d’affaires décriés comme Shein ou Temu. Autres concurrents : les nouveaux acteurs au modèle d’affaires conçu dès l’origine sur des bases de la durabilité comme Asphalte dans le textile ou Le Fourgon dans l’alimentaire.

Le secteur de la distribution est particulièrement concerné par cette remise en question compte tenu du nombre d’emplois que ses entreprises représentent : 1,9 million d’emplois en France en 2025, ce qui en fait le premier secteur employeur.

Alors, comment répondre à des injonctions en apparence contradictoires ? Comment garantir une préservation du pouvoir d’achat tout en améliorant l’écoresponsabilité des produits ? Baisser l’empreinte-carbone des produits tout en préservant leur chiffre d’affaires ? Respecter les normes environnementales et sociales tout en apparaissant compétitifs face à des acteurs comme Shein ou Temu qui peuvent aisément contourner l’ensemble de ces normes ? Augmenter la qualité tout en proposant des prix attractifs ?

« Faire l’autruche » ou survivre

La littérature en management précise qu’une tension est paradoxale dès lors qu’elle est causée par des éléments contradictoires, mais interdépendants, qui sont intégrés dans les processus organisationnels. Par exemple, faire plus de chiffre d’affaires et moins d’empreinte carbone simultanément représente une tension paradoxale. Au regard de la complexité des prises de décisions, certains acteurs peuvent volontairement « faire l’autruche » en reportant des décisions essentielles.

Comme nous l’avons montré dans une recherche récente publiée dans la revue Journal of Retailing, l’évolution vers des modèles d’affaires durables peut souvent mener à une impression « d’indécidabilité » – qui ne peut être démontrée – de ses dirigeants. Ces nouveaux business model génèrent du capital économique, tout en maintenant ou régénérant le capital environnemental et social.

Nous avons étudié pendant sept ans trois distributeurs européens ayant choisi de mettre en œuvre un modèle d’affaires durable. Notre recherche met en lumière les trois étapes clés susceptibles de garantir la mise en œuvre de ces modèles économiques :

  • dépasser les tensions ;

  • engager les actionnaires et les dirigeants ;

  • travailler avec davantage de parties prenantes.

Dépasser les tensions

Avant de vouloir devenir une entreprise au modèle d’affaires durable, les organisations traditionnelles doivent accepter d’intégrer de multiples initiatives à petite échelle qui s’intègrent à leur modèle d’affaires original. Il s’agit par exemple de la proposition de produits de seconde vie et/ou de services de location. Carrefour s’est associé à l’entreprise Cash Converters pour installer des corners dédiés à l’occasion dans ses hypermarchés.

« Comme faire concorder cette évolution avec notre modèle historique depuis soixante-cinq ans ? Quand un produit neuf ramène plus au mètre carré que la circularité, pourquoi changer ? », témoigne un responsable seconde vie des produits d’une entreprise interviewée.


À lire aussi : Ressourceries, Emmaüs, Le Relais : les acteurs emblématiques de la seconde main menacés par la grande distribution


Ces initiatives génèrent des tensions, donnant parfois l’impression aux parties prenantes d’être des pansements, ou patchs, sur le modèle d’affaire initial.

« On réfléchit à supprimer des catégories de produits, mais si ça concerne trop le chiffre ou la rémunération des employés, ça ne va pas trop marcher. Nous devons chercher des arbitrages pour mettre la direction de l’entreprise face à cette contradiction », souligne un responsable stratégie offre d’une autre entreprise.

Engagement des actionnaires et des dirigeants

Seules certaines tensions peuvent être gérées par les managers dans leurs activités quotidiennes ou par l’équipe en charge de la responsabilité sociale et environnementale. D’autres vont subsister dans l’entreprise. Elles restent paradoxales tant que les dirigeants ne font pas des choix clairs, engageant l’entreprise vers une transformation profonde du modèle d’affaires.

La non-gestion de ces tensions paradoxales entraîne des critiques majeures, soit en interne par les collaborateurs, soit en externe par les consommateurs ou par les organisations non gouvernementales. Ces dernières peuvent remettre en cause certaines décisions, mais aussi l’absence de décisions dans un contexte d’urgence climatique.

« Si on communique sur la durabilité, on se fait taper dessus. Si on ne communique pas, on se fait taper dessus. Si on communique partiellement, on se fait taper dessus », rappelle un directeur général interviewé.

L’engagement formel des actionnaires et dirigeants apparaît comme essentiel. Les prises de décisions fortes en termes d’attribution des ressources – création de nouvelles fonctions comme le leader Planet – et les nouvelles mesures de la performance – pourcentage sur le chiffre d’affaires « durable », seconde vie, location ou réparation – sont nécessaires pour avancer vers la mise en œuvre d’un modèle d’affaires plus durable.

Travailler avec davantage d’acteurs

La mise en œuvre des principes de durabilité ne se fait à la seule échelle de l’organisation. Les distributeurs ont besoin dans une troisième étape de restructurer de manière importante leur écosystème. Ce dernier correspond à tous les acteurs avec lesquels l’entreprise choisit de collaborer plus ou moins directement.

Leroy Merlin a créé Home Index, un indicateur qui évalue l’impact environnemental et social d’un produit tout au long de son cycle de vie. marinissim/Shutterstock

Les actions à l’échelle de l’écosystème impliquent de renouveler les relations avec les parties prenantes historiques – consommateurs, fournisseurs, pouvoirs publics – et d’en initier de nouvelles avec de nouveaux acteurs – chercheurs, acteurs de l’économie sociale et solidaire, concurrents, citoyens. C'est ainsi que l’enseigne de bricolage Leroy Merlin, en lançant son Home Index, utilise son poids dans le secteur en proposant un indicateur d’impact clair pour les consommateurs.

The Conversation

Guillaume Do Vale est membre de de la chaire TREND(S) Transformation of Retailing Ecosystems & New market Dynamics for Sustainability.

Cette recherche a été menée dans le cadre de la chaire industrielle TREND(S) - Transformation of Retailing Ecosystems & New market Dynamics for Sustainability - dont elle est la fondatrice et directrice scientifique.

Xavier Lecocq est membre de la chaire TREND(S) - Transformation of Retailing Ecosystems & New market Dynamics for Sustainability.

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26.01.2026 à 16:30

« Paresseux et complaisants » : des retraités suédois racontent comment la suppression de l’impôt sur la fortune a transformé leur pays

Miranda Sheild Johansson, Senior Research Fellow in Social Anthropology, UCL

Pour certains Suédois, la question n’est pas seulement de savoir si l’impôt sur la fortune fonctionne, mais aussi quel type de société ils ont perdu avec sa suppression.
Texte intégral (2141 mots)

Quels sont les impacts de la suppression d’un impôt au-delà des personnes et des agents économiques concernés ? Les Suédois ont aboli l’impôt sur la fortune en 2007. Ce faisant, c’est toute la vision de la société partagée jusque-là qui pourrait avoir été ébranlée. Car la fiscalité n’est pas qu’une affaire économique. Elle a aussi un rôle social, voire individuel.


Pendant une grande partie du XXe siècle, la Suède jouissait à juste titre de la réputation d’être l’un des pays les plus égalitaires d’Europe. Pourtant, au cours des deux dernières décennies, elle s’est transformée en ce que le journaliste et auteur Andreas Cervenka qualifie de « paradis pour les super-riches ».

Aujourd’hui, la Suède affiche l’un des ratios de milliardaires en dollars les plus élevés au monde et abrite de nombreuses start-up « licornes », valorisées à au moins un milliard de dollars américains (850 millions d’euros), dont la plateforme de paiement Klarna et le service de streaming audio Spotify

La suppression de l’impôt sur la fortune (förmögenhetsskatten) il y a vingt ans s’inscrit pleinement dans cette évolution, tout comme, la même année, l’instauration de généreuses déductions fiscales pour les travaux domestiques et la rénovation des logements. Vingt ans plus tard, le nombre de foyers suédois qui emploient du personnel de ménage est devenu l’un des signes révélateurs d’un pays de plus en plus fracturé socialement.

Dans le cadre de mes recherches anthropologiques sur les relations sociales que produisent les différents systèmes fiscaux, j’ai travaillé avec des retraités dans les banlieues sud de la capitale suédoise, Stockholm, afin de comprendre comment ils perçoivent la baisse du niveau de taxation au cours de leurs dernières années de vie.

Cette évolution s’est accompagnée d’un recul progressif de l’État-providence. Beaucoup des personnes que j’ai interrogées regrettent que la Suède n’ait plus de projet collectif visant à construire une société plus cohésive.

« Nous, les retraités, voyons la destruction de ce que nous avons bâti, de ce qui a commencé quand nous étions de très jeunes enfants », explique Kjerstin, 74 ans.

« Je suis née après la fin de la guerre et j’ai contribué à construire cette société tout au long de ma vie, avec mes concitoyens. Mais avec la baisse des impôts et le démantèlement de notre sécurité sociale… aujourd’hui, nous ne construisons plus rien ensemble. »

Le coefficient de Gini de la Suède, l’indicateur le plus couramment utilisé pour mesurer les inégalités, a atteint 0,3 ces dernières années (0 correspondant à une égalité totale et 1 à une inégalité totale), contre environ 0,2 dans les années 1980. L’Union européenne dans son ensemble se situe à 0,29. « Il y a désormais 42 milliardaires en Suède – c’est une hausse considérable », m’a confié Bengt, 70 ans.

« D’où viennent-ils ? Ce n’était pas un pays où l’on pouvait devenir aussi riche aussi facilement. »

Mais, comme d’autres retraités que j’ai rencontrés, Bengt reconnaît aussi la part de responsabilité de sa génération dans cette évolution.

« J’appartiens à une génération qui se souvient de la manière dont nous avons construit la Suède comme un État-providence, mais tellement de choses ont changé. Le problème, c’est que nous n’avons pas protesté. Nous n’avons pas réalisé que nous devenions ce pays de riches. »

À l’opposé de l’American Dream

L’impôt sur la fortune a été instauré en Suède en 1911. Son montant était alors calculé à partir d’une combinaison du patrimoine et des revenus. À la même période, les premières pierres de l’État-providence suédois étaient posées, notamment via l’introduction de la retraite publique en 1913.

Le terme utilisé pour désigner ce modèle, folkhemmet (« la maison du peuple »), renvoyait à l’idée d’un confort et d’une sécurité garantis à tous de manière égale. Il constituait, à bien des égards, l’exact opposé idéologique du rêve américain : non pas la recherche de l’exceptionnel, mais celle de niveaux de vie décents pour tous et de services universels.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’impôt sur la fortune – désormais dissocié de l’impôt sur le revenu – a de nouveau été relevé par étapes, jusqu’à atteindre dans les années 1980 un niveau historiquement élevé, avec un taux marginal de 4 % pour les patrimoines les plus importants, même si la charge fiscale réelle reste difficile à établir en raison de règles d’exonération complexes. Malgré cela, les recettes totales générées par cet impôt sont restées relativement modestes. Rapportées au PIB annuel de la Suède, elles n’ont jamais dépassé 0,4 % sur l’ensemble de la période d’après-guerre.

À la fin des années 1980, les vents politiques commencent toutefois à tourner en Suède, dans le sillage d’un mouvement plus large de privatisation des services publics et de dérégulation des marchés financiers observé dans plusieurs pays européens, dont le Royaume-Uni sous Margaret Thatcher, ainsi qu’aux États-Unis.

L’un des reproches récurrents adressés à l’impôt sur la fortune en Suède était alors son caractère régressif : il taxait surtout le patrimoine des classes moyennes, principalement constitué de logements et d’actifs financiers, tout en épargnant les plus grandes fortunes, notamment celles détenues par des propriétaires de grands groupes ou des dirigeants occupant des postes élevés dans des entreprises cotées. Une autre critique tenace était que cet impôt encourageait l’optimisation fiscale, en particulier sous la forme de fuites de capitaux vers des paradis fiscaux offshore.

Si l’existence d’un impôt sur la fortune pouvait sembler incarner l’engagement du pays en faveur de l’égalité socioéconomique, les personnes que j’ai interrogées disent ne pas y avoir vraiment prêté attention avant son abolition en 2006 par le gouvernement de droite alors en place, après la suppression, un an plus tôt, des droits de succession par le précédent gouvernement social-démocrate.

« Quand l’impôt sur la fortune a été supprimé, raconte Marianne, 77 ans, je ne pensais pas que l’on faisait un cadeau aux millionnaires, parce que… nous n’avions pas de riches aristocrates possédant tout. La suppression de l’impôt sur la fortune et des droits de succession semblait être une mesure pratique, pas vraiment politique. »

Marianne, comme les autres retraités à qui j’ai parlé, racontent tous une histoire dans laquelle l’État-providence a été construit par un effort collectif, plutôt que comme un projet à la Robin des Bois consistant à prendre aux riches pour donner aux pauvres. Cette vision de l’État-providence suédois comme l’œuvre d’égaux, issus à l’origine d’une population majoritairement rurale et pauvre, a sans doute détourné ces retraités des questions liées à l’accumulation des richesses.

Si la Suède continue de taxer la propriété et différentes formes de revenus du capital, avec le recul, nombre de mes interlocuteurs âgés considèrent aujourd’hui que la suppression de l’impôt sur la fortune, intervenue « alors qu’ils en étaient les témoins directs », a constitué une étape décisive dans la transformation de la société suédoise, l’éloignant du modèle social-démocrate de l’État-providence pour l’orienter vers autre chose : un pays de milliardaires à la fragmentation sociale accrue.

« Je pense à mes enfants, à mes deux filles qui travaillent et ont de jeunes familles, m’a confié Jan, 72 ans. Quand elles étaient enfants, l’État-providence s’occupait d’elles : elles allaient dans de bonnes écoles, avaient accès au football, au théâtre, au dentiste…, mais aujourd’hui, je crains que la société ne se dégrade pour elles. »

Comme d’autres personnes interrogées, Jan exprime des regrets quant à son propre rôle dans cette évolution.

« Je pense maintenant que c’est en partie de ma faute, dit-il. Nous sommes devenus paresseux et complaisants, convaincus que l’État-providence suédois était solide, nous ne nous sommes pas inquiétés de la suppression de l’impôt sur la fortune, nous pensions que cela ne changerait rien… mais je crois que ça a changé beaucoup de choses. »

« Une société plus humaine »

Mes recherches suggèrent que les effets de l’existence – ou de l’absence – d’un impôt sur la fortune ne se limitent pas aux recettes fiscales ou à la redistribution des richesses. Ils ont des répercussions sociales plus larges et peuvent être constitutifs de la manière dont les individus se représentent la société.

À l’heure actuelle, seuls trois pays européens appliquent un véritable impôt sur la fortune : la Norvège, l’Espagne et la Suisse. Par ailleurs, la France, l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas prélèvent des impôts sur le patrimoine ciblant certains actifs, sans toutefois taxer la richesse globale des individus.

En Suède du moins, la question aujourd’hui n’est pas seulement de savoir si l’impôt sur la fortune fonctionne ou non, mais aussi quel type de société il dessine : celle du folkhemmet, ou celle d’un paradis pour les riches.

« L’impôt allait de soi quand j’ai grandi dans les années 1950, se souvient Kjerstin. Je me rappelle avoir pensé, alors que j’étais en deuxième année de primaire, que je serais toujours prise en charge, que je n’aurais jamais à m’inquiéter. »

Revenant sur le sentiment que la vie en Suède est aujourd’hui très différente, elle ajoute :

« Désormais, les gens ne veulent plus payer d’impôts – parfois même moi, je n’ai plus envie d’en payer. Tout le monde réfléchit à ce qu’il reçoit en retour et à la manière de s’enrichir, au lieu de penser à construire quelque chose ensemble. »

« Je ne pense pas qu’on puisse dire : “Je paie tant d’impôts, donc je devrais récupérer exactement la même chose.” Il faut plutôt prendre en compte le fait que l’on vit dans une société plus humaine, où chacun sait, dès le CE1, qu’il sera pris en charge. »


Les noms des personnes interrogées ont été modifiés.

The Conversation

Miranda Sheild Johansson a reçu des financements de UK Research And Innovation.

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26.01.2026 à 16:30

« Les Sept Cadrans » : la série Netflix transforme le huis clos campagnard d’Agatha Christie en une réflexion sur la guerre

Catherine Wynne, Associate Dean for Research and Enterprise, Faculty of Arts, Social Sciences and Education, University of Hull

Sous ses airs de divertissement élégant, la nouvelle adaptation Netflix des « Sept Cadrans » révèle une Agatha Christie plus politique qu’on ne le croit.
Texte intégral (1405 mots)
Le rôle de Bundle, tenu dans la série par Mia McKenna-Bruce, rappelle celui d’Adler dans *Un mystère en Bohème*, de Sir Arthur Conan Doyle. Simon Ridgway/Netflix

Netflix revisite les Sept Cadrans en déplaçant le regard : l’intrigue policière devient un prisme pour interroger la guerre, l’ordre social et l’impensé impérial de la Grande-Bretagne des années 1920. Une relecture ambitieuse qui montre combien Agatha Christie reste une autrice de son temps – et du nôtre.


Nous sommes en 1925 et l’action se déroule à Chimneys, la demeure aristocratique anglaise de la famille Caterham. Mais Lady Caterham (Helena Bonham Carter), désargentée, a été contrainte de la louer à l’industriel Sir Oswald Coote (Mark Lewis Jones).

À l’intérieur, la réception bat son plein. Misanthrope et réduite au rôle de simple invitée chez elle, Lady Caterham glisse à sa fille, Lady Eileen « Bundle » Brent (Mia McKenna Bruce), que l’assemblée réunit « l’industrie, l’aristocratie et la diplomatie (le Foreign Office).

Les Sept Cadrans, d’Agatha Christie, publié en 1929, est aujourd’hui adapté en une minisérie Netflix de trois épisodes, écrite par Chris Chibnall et réalisée par Chris Sweeney. Cette nouvelle version s’appuie sur l’énigme des sept cadrans non seulement pour divertir, mais aussi pour interroger le monde politique et impérial que les romans de Christie laissent souvent en arrière-plan.

Au cours de la réception, de jeunes fonctionnaires du Foreign Office jouent un tour à l’un de leurs collègues en disposant huit réveils dans sa chambre, programmés pour sonner à 11 h 15 le lendemain matin. La raison ? Leur camarade est réputé pour faire la grasse matinée.

Lorsqu’un des réveils disparaît, avant d’être retrouvé par Bundle sur la pelouse, tandis que les sept autres sont soigneusement disposés sur la cheminée de la chambre, la jeune femme est perplexe. Et puis on découvre un mort – évidemment.

Malgré l’idée que la victime aurait été fragilisée par le stress lié à son travail – écho contemporain à la hausse rapide des troubles de santé mentale chez les jeunes hommes –, Bundle rejette la thèse du suicide. Sa certitude se renforce lorsqu’elle tombe plus tard sur un autre jeune homme mort, dont les derniers mots sont « sept cadrans ». Mais à quoi fait-il réellement référence ? Bundle entend bien le découvrir.

La bande-annonce de la série.

En suivant une silhouette qu’elle ne parvient pas à identifier, elle se retrouve à Scotland Yard, face à l’inspecteur Battle (Martin Freeman, habitué des enquêtes pour avoir incarné Watson dans la série Sherlock de la BBC). Bundle fait écho à Irene Adler, héroïne d’Arthur Conan Doyle dans Un scandale en Bohême (1891). Dans la nouvelle, Adler suit Holmes déguisé jusqu’à Baker Street et devient la seule personne à avoir jamais réussi à le déjouer.

À l’image d’Adler, l’intrépide Bundle s’impose comme une figure féministe avant l’heure. McKenna Bruce est remarquable, habitant le rôle avec une assurance éclatante. Dans le roman de Christie, Bundle est incapable de tenir en place. Dans la série, elle saute par la fenêtre d’un étage de Chimneys pour échapper à une demande en mariage formulée par un député ennuyeux et plus âgé, George Lomax (Alex Macqueen), et atterrit dans le jardin, où Kettle examine des indices. Son choix est fait.

Ce que Netflix ajoute à l’œuvre originale de Christie

La série adopte une forme de thriller plus directe que dans le roman de Christie. Dans l’introduction à l’édition anglaise de 2026 de référence, dotée d’une nouvelle couverture et d’un nouveau design signés Netflix, Val McDermid avance que Christie évolue sur le terrain du pastiche de thriller, en détournant les thrillers virils à la John Buchan qui dominaient les années 1910 et 1920. Elle se rapproche aussi de Jane Austen par son regard ironique sur l’aristocratie, les nouveaux riches et les jeunes hommes et femmes désœuvrés.

La série fait écho à la critique des structures sociales rigides des années 1920, dont Agatha Christie est coutumière. Lady Caterham, incarnée par Helena Bonham Carter, remarque que Lady Coote ne devrait pas remercier les domestiques ; Sir Oswald Coote affirme, lui, que la distinction sociale peut s’acheter. Mais la série va plus loin encore. Christie évitait toute référence directe à la Première Guerre mondiale, écrivant dans la décennie qui a suivi sa fin. Pendant le conflit, elle avait travaillé à la distribution de médicaments pour le Voluntary Aid Detachment de la Croix-Rouge britannique à Torquay, où elle a acquis sa connaissance des poisons. À l’inverse, dans la série, la guerre est pleinement intégrée à l’intrigue.

Bundle a perdu son frère pendant le conflit, et le lien qui l’unit aux jeunes hommes du Foreign Office est une camaraderie forgée par la guerre. Ce sont, d’une certaine manière, des survivants. La vie, dit-elle, est « bien trop courte ». Son frère disparu, Tommy, servait aux côtés de Gerry Wade (Corey Mylchreest), du Foreign Office, qui a rapatrié son corps.

Au point culminant de la série, Lady Caterham, interprétée avec une force saisissante par Helena Bonham Carter, décrit la guerre comme un « abattoir », dénué de toute « gloire ». À la manière de Miss Havisham, elle vit recluse dans une maison où un seau recueille l’eau qui goutte d’un toit qui fuit et où le valet n’est même plus payé. Et, comme le découvre Bundle – conformément aux codes du thriller – personne n’est réellement ce qu’il paraît être.

Mais la dénonciation la plus glaçante des empires européens et des structures sociales qui les soutiennent est portée par le Dr Cyril Matip (Nyasha Hatendi), brillant inventeur camerounais que Lomax tente d’attirer au service de la Grande-Bretagne en l’invitant dans sa demeure de campagne.

Lorsque Lomax organise une chasse au faisan pour divertir son invité, Matip refuse d’y prendre part : il a vu ce que les armes peuvent faire. Pendant ce temps, le regard de Bundle s’attarde sur un faisan abattu dans l’herbe. À table, Matip décrit les ravages de la guerre et la défiance qu’elle a fait naître chez lui à l’égard des Européens. Il a vu comment « des Africains ont combattu d’autres Africains pour des Européens blancs ».

En hommage à l’œuvre la plus célèbre de Christie, le Crime de l’Orient-Express, le dénouement se joue à bord d’un train. Mais tout n’est pas encore terminé. Le dernier secret – celui des Sept Cadrans – reste à révéler. Les Sept Cadrans d’Agatha Christie actualise l’œuvre de l’autrice, et le fait avec brio.

The Conversation

Catherine Wynne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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