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21.01.2026 à 16:16

L’ennui n’est pas seulement acceptable chez les enfants, il est bénéfique

Margaret Murray, Associate Professor of Public Communication and Culture Studies, University of Michigan-Dearborn

L’ennui fait partie intégrante d’une vie équilibrée. En en faisant l’expérience, les enfants peuvent apprendre à se fixer des objectifs et à élaborer des projets.
Texte intégral (1755 mots)
Chez l’enfant, l’ennui encourage l’autonomie. Idzard Schiphof/Unsplash, CC BY-NC

L’ennui est souvent perçu comme un mal à éviter à tout prix chez les enfants. Pourtant, loin d’être inutile, il joue un rôle clé dans leur développement, en favorisant l’autonomie, la créativité et l’apprentissage de la gestion du temps.


L’ennui fait partie intégrante de la vie, à travers les époques et partout dans le monde. Et pour cause : il remplit une fonction utile, en poussant les individus à se fixer de nouveaux objectifs et à relever de nouveaux défis.

Je suis professeure et je travaille sur les questions de communication et de culture. J’écris actuellement un livre sur la parentalité contemporaine, et j’ai constaté que de nombreux parents cherchent à éviter à leurs enfants l’expérience de l’ennui. Ils peuvent le percevoir comme une émotion négative qu’ils ne souhaitent pas voir leurs enfants traverser. Ou bien ils les orientent vers des activités qu’ils jugent plus productives.

Les raisons qui poussent les parents à vouloir éviter l’ennui à leurs enfants sont multiples. Beaucoup de parents sont très pris par leur travail et par les préoccupations financières ; les contraintes liées à la garde des enfants et de la gestion du quotidien pèsent lourdement sur eux. Proposer un jeu, un programme télévisé ou une activité créative à la maison permet souvent de gagner un peu de tranquillité : les parents peuvent ainsi travailler sans être interrompus ou préparer le dîner sans entendre leurs enfants se plaindre de s’ennuyer.

À cela s’ajoute parfois une forte attente de réussite. Certains parents ressentent une pression pour que leurs enfants excellent, qu’il s’agisse d’intégrer un établissement sélectif, de briller dans le sport ou de devenir de très bons musiciens.

Les parents peuvent aussi ressentir une forte pression autour de la réussite de leurs enfants, qu’il s’agisse d’intégrer un établissement sélectif, de réussir dans le sport ou d’exceller dans la pratique musicale.

Quant aux enfants, ils consacrent aujourd’hui moins de temps à jouer librement dehors et davantage à des activités organisées qu’il y a quelques décennies. La généralisation des écrans a par ailleurs rendu l’évitement de l’ennui plus facile que jamais.

Pendant la pandémie, beaucoup de parents ont ainsi eu recours aux écrans pour occuper leurs enfants pendant leurs heures de travail. Plus récemment, certains disent ressentir une pression sociale les poussant à utiliser les écrans pour que leurs enfants restent calmes dans les lieux publics.

En somme, si les parents ont de multiples raisons de vouloir tenir l’ennui à distance, il vaut la peine de s’interroger sur ce que l’ennui peut aussi apporter avant de chercher à l’éliminer complètement.

Les bienfaits de l’ennui

Même s’il est désagréable sur le moment, l’ennui est un atout pour le développement personnel. Il agit comme un signal indiquant qu’un changement est nécessaire, qu’il s’agisse de modifier son environnement, son activité ou les personnes qui nous entourent. Les psychologues ont montré que l’expérience de l’ennui peut favoriser l’émergence de nouveaux objectifs et encourager l’exploration de nouvelles activités.

Professeur à Harvard spécialisé dans le leadership public et associatif, Arthur Brooks, a montré que l’ennui est indispensable au temps de réflexion. Ces moments de creux ouvrent un espace pour se poser les grandes questions de l’existence et donner du sens à ce que l’on vit. Des enfants rarement confrontés à l’ennui peuvent devenir des adultes qui peinent à y faire face. L’ennui agit aussi comme un stimulant pour le cerveau, en nourrissant la curiosité naturelle des enfants et en favorisant leur créativité.

Apprendre à composer avec l’ennui et, plus largement, avec les émotions négatives, constitue une compétence essentielle dans la vie. Lorsque les enfants apprennent à gérer leur temps par eux-mêmes, cela peut les aider à développer leurs fonctions exécutives, c’est-à-dire la capacité à se fixer des objectifs et à élaborer des plans.

Les bénéfices de l’ennui se comprennent aussi du point de vue de l’évolution. L’ennui est extrêmement répandu : il touche tous les âges, tous les genres et toutes les cultures, et les adolescents y sont particulièrement sujets. Or la sélection naturelle tend à favoriser les traits qui confèrent un avantage. Si l’ennui est aussi universel, il est peu probable qu’il persiste sans offrir, d’une manière ou d’une autre, des bénéfices.

Mieux vaut pour les parents éviter de considérer l’ennui comme une difficulté qu’ils doivent résoudre eux-mêmes pour leurs enfants. Les psychologues ont en effet observé que les étudiants dont les parents s’impliquent de manière excessive présentent davantage de symptômes dépressifs.

D’autres recherches indiquent également que les jeunes enfants à qui l’on donnait des écrans pour les apaiser se révèlent, plus tard, moins capables de réguler leurs émotions.

L’ennui est inconfortable

La tolérance à l’ennui est une compétence que beaucoup d’enfants rechignent à acquérir ou n’ont tout simplement pas l’occasion de développer. Et même chez les adultes, nombreux sont ceux qui préféreraient s’infliger une décharge électrique plutôt que de rester livrés à l’ennui.

Apprendre à faire avec l’ennui demande de l’entraînement. Il est préférable de commencer par de courtes périodes, puis d’allonger progressivement ces moments de temps non structuré. Parmi les conseils aux parents figurent celui d’encourager les enfants à sortir, celui de leur proposer un nouveau jeu ou une recette à tester, ou tout simplement celui de se reposer. Laisser une place à l’ennui implique aussi d’accepter qu’il y ait des moments où, concrètement, il ne se passe rien de particulier.

Les plus jeunes peuvent avoir besoin qu’on leur donne des idées sur ce qu’ils peuvent faire lorsqu’ils s’ennuient. Les parents n’ont pas à jouer avec eux à chaque fois que l’ennui surgit, mais proposer quelques pistes peut être utile. Pour les tout-petits, cinq minutes d’ennui constituent déjà un bon début.

Pour les enfants plus âgés, les encourager à trouver eux-mêmes comment faire face à l’ennui est particulièrement valorisant. Il est important de leur rappeler que cela fait partie de la vie, même si c’est parfois désagréable à vivre.

Avec le temps, ça devient plus facile

Les enfants ont une grande capacité d’adaptation. À force d’être confrontés à de petits moments d’ennui, les enfants se lassent moins vite par la suite. Les études montrent d’ailleurs que le fait d’expérimenter régulièrement l’ennui rend la vie globalement moins monotone.

Renoncer à l’idée qu’il faut sans cesse divertir les enfants peut aussi contribuer à alléger la charge mentale des parents. Aux États-Unis, environ 41 % d’entre eux déclaraient en 2024 être « tellement stressés qu’ils n’arrivent plus à fonctionner », et 48 % disaient que « la plupart des jours, leur niveau de stress est totalement écrasant », selon un rapport du médecin-chef des États-Unis.

Donc, la prochaine fois qu’un enfant se plaint en disant « Je m’ennuie », inutile de culpabiliser ou de s’énerver. L’ennui est une composante saine de la vie : il encourage l’autonomie, pousse à découvrir de nouveaux centres d’intérêt et à relever de nouveaux défis.

Faire comprendre aux enfants que ce n’est pas seulement tolérable mais bénéfique les aide à mieux l’accepter.

The Conversation

Margaret Murray ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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21.01.2026 à 16:15

Du technocapitalisme aux Venture Capitals : la grande transformation des industries de défense

Nicolas Minvielle, Spécialiste du design et de l'innovation, Audencia

Marie Roussie, Docteur en science de gestion, spécialisée en prospective, Université Paris Dauphine – PSL

En même temps que le contexte géopolitique, le modèle économique des industries de défense est en pleine mutation. Les jeunes pousses et les investisseurs apportent de nouvelles manières de travailler.
Texte intégral (2604 mots)
La valeur de l’industrie de défense est en train de muter vers le monde du logiciel. Le monde d’hier est donc bien caduc. Imperial War Museums

Alors que le contexte géopolitique change en profondeur, de nouvelles entreprises émergent dans le monde de la défense. Après des décennies dominées par la puissance d’entreprises industrielles à l’ancienne, les start-up du logiciel deviennent des actrices clés. Retour sur une mutation en cours et décryptage des nouveaux enjeux qu’elle pose.


Dans le contexte de la guerre en Ukraine où l’« autonomie stratégique » devient un problème concret apparaît, à côté du traditionnel « complexe militaro-industriel »), un nouveau modèle que l’on pourrait décrire comme étant un complexe technocapitaliste. Un écosystème où start-up, fonds de capital-risque, fonds souverains, initiatives européennes et philanthropes techno-nationalistes investissent massivement dans la défense et la sécurité.

Non pas pour remplacer d’un coup la base industrielle et technologique de défense (BITD) – et ce malgré les annonces tonitruantes de certains de ces acteurs –, mais pour en modifier progressivement l’architecture, les acteurs et les temporalités.

Le dernier souper est servi

Le modèle qui domine encore aujourd’hui a pris forme dans les années 1990, avec la grande consolidation de l’industrie américaine de défense sous l’administration Clinton. Durant cette période, la base industrielle de défense américaine a connu une consolidation d’une ampleur inédite. Surnommé le last supper, ce moment d’accélération des fusions a donné naissance aux cinq géants qui dominent encore largement la défense américaine – Lockheed Martin, Boeing, Northrop Grumman, Raytheon et General Dynamics. Quelques grands maîtres d’œuvre – ces fameux Big Five – se partagent ainsi depuis l’essentiel des grands programmes : avions de combat, frégates, satellites, systèmes de commandement intégrés.


À lire aussi : Réarmement : l’indispensable coopétition entre petites, moyennes et grandes entreprises de la défense


Leur logique est celle de la commande publique lourde : des besoins définis par l’État, des appels d’offres longs, des cycles de développement qui se comptent en décennies, une forte intégration verticale, une relation quasi organique avec les ministères de la Défense. Ce modèle assure une certaine visibilité budgétaire et une capacité à gérer des systèmes d’une complexité extrême. Il produit aussi une grande inertie tant sur le plan technologique que procédural.

L’arrivée du monde du logiciel

Depuis une dizaine d’années, ce paysage est bousculé par des acteurs qui viennent, pour l’essentiel, du monde du logiciel : Anduril, Palantir, Helsing, Shield AI, et en France des entreprises comme Command AI. Leur point de départ n’est pas une plateforme matérielle (un avion, un navire, un char), mais le logiciel : fusion de données, IA, capteurs distribués, systèmes autonomes, couches de command & control.

Leurs méthodes de travail et de production, héritées de la tech consistent en itérations rapides, tests fréquents, déploiements progressifs, adaptation au retour du terrain plutôt qu’exécution d’un cahier des charges figé. Aux États-Unis, des dispositifs comme les Other Transaction Authority (OTA) ont été créés pour faciliter cette collaboration avec des acteurs non traditionnels, ce qui permet d’en contourner certaines lourdeurs réglementaires.

Traverser la « vallée de la mort »

Au sein de ces organisations, on sait prototyper plus vite, expérimenter plus tôt, et ce qu’elles que soient leurs origines géographiques. Mais le cœur du problème reste entier : beaucoup de ces start-up valident un démonstrateur… puis butent sur la « vallée de la mort » entre prototypes financés en mode agile et programmes pérennes inscrits en loi de finances. L’appareil budgétaire, taillé pour les grands industriels historiques, peine à absorber des solutions issues de ce nouveau monde.

En Europe, on tente d’importer cet esprit à travers des marchés d’innovation, des programmes d’expérimentation accélérée, des dispositifs dual-use. Mais la culture d’acquisition reste largement calibrée pour les grands programmes industriels, plutôt que pour des produits logiciels qui changent de version plusieurs fois par an.

La défense devient une classe d’actifs

Parallèlement à cette rupture technologique, c’est la structure du financement de la défense qui se transforme. La sécurité n’est plus seulement affaire de budgets ministériels ; elle devient aussi un segment identifié du capital-risque. Aux côtés des commandes publiques et des investissements des grands groupes se constitue un nouvel écosystème d’investisseurs composé :

  • des fonds privés spécialisés dans la défense, la sécurité et les technologies dites « civilisationnelles » (IA, autonomie, cyber, spatial, résilience d’infrastructures) ;

  • des fonds souverains et publics qui cherchent à orienter l’innovation vers des priorités de souveraineté ;

  • des dispositifs européens (fonds de fonds, véhicules dédiés) qui tentent de structurer un marché encore fragmenté ;

  • des philanthropes techno-nationalistes qui investissent par conviction politique ou civilisationnelle autant que pour le rendement (Peter Thiel par exemple).

Tous partagent la conviction que certaines technologiesIA militaire, lutte anti-drones, robotique autonome, surveillance avancée, sécurité spatiale – vont devenir structurantes, et que la valeur se créera très en amont, bien avant les grands contrats publics. Le schéma de l’industriel finançant la R&D sur fonds propres pour vendre ensuite un produit à marge encadrée recule. Le risque est socialisé dans le capital : les VC, les fonds souverains, les programmes européens prennent le risque initial, en misant sur l’hypothèse qu’un jour, une partie de la commande publique basculera vers ces nouvelles solutions.

Ce mouvement ne remplace pas le financement traditionnel par les États ; il l’encercle, le complète et le pousse à se réorganiser. Ministères de la Défense, Union européenne, Otan tentent désormais de co-concevoir des instruments (fonds, equity facilities, fonds d’innovation) pour ne pas laisser au seul capital privé le soin de définir, par ses paris, l’architecture future de la BITD.

Un dialogue nécessaire entre deux modèles

On l’aura compris, dans ce nouvel environnement, deux grandes logiques industrielles cohabitent. Du côté des industriels historiques, la chaîne de valeur part de l’expression de besoin : l’État formalise une exigence (un avion de combat, un système de défense antiaérienne, une frégate de nouvelle génération), lance un appel d’offres, sélectionne un industriel, et s’engage sur des décennies. La robustesse, la certification, l’intégration dans des architectures complexes sont centrales. Les marges sont encadrées, le risque est partagé, mais le tempo reste celui du temps long.

Les start-up de défense, à l’inverse, développent des produits avant que le besoin ne soit formalisé. Elles financent le développement puis se tournent vers les États en disant, en substance : « voilà ce que nous savons déjà faire, regardez si vous pouvez vous en passer ».

Cette asymétrie se voit dans la façon dont on conçoit les systèmes. Là où les grands industriels ont longtemps construit d’abord la plateforme matérielle, puis ajouté des couches logicielles au fil du temps, les nouveaux entrants adoptent une logique software first.

Un nouveau rapport de forces

Le cas d’Anduril est emblématique. Au cœur de sa stratégie se trouve un système d’exploitation tactique, conçu pour connecter capteurs, drones, effecteurs et flux de données. À partir de cette brique logicielle, l’entreprise déploie ensuite ses propres drones, capteurs, systèmes d’armes, en gardant la maîtrise de l’architecture logicielle qui fait la jonction. Le tout étant principalement focalisé sur La clientèle militaire.

Cette inversion du rapport de force – la valeur se loge dans le logiciel, la plateforme matérielle devient, jusqu’à un certain point, substituable – rend très concrète la question de la souveraineté : qui contrôle la brique logicielle qui orchestre l’ensemble ? Qui décide du rythme des mises à jour ? Où se situent les dépendances critiques ?

Elle rebat aussi les cartes du Hi–Low mix : comment articuler des systèmes lourds, rares et coûteux (avion de combat, frégate) avec des objets plus simples, distribués, produits en masse (drones, capteurs, effecteurs low cost). Les nouveaux acteurs occupent volontiers ce bas et ce milieu du spectre, la « masse agile » ; les industriels historiques doivent, eux, apprendre à descendre vers des produits plus modulaires, plus rapides, tout en continuant à garantir l’excellence sur les systèmes de très haute complexité.

Des horizons temporels différents

La rencontre entre capital-risque et défense met aussi au jour une tension structurante : celle des horizons temporels. Le Venture Capital (VC, ou capital-risque) raisonne en cycles de cinq à sept ans, avec l’idée que l’entreprise doit, soit atteindre une taille critique, soit être rachetée, soit entrer en bourse. Les ministères de la défense, eux, raisonnent sur vingt ou trente ans, voire davantage.

Ce décalage pose des questions très concrètes. Que se passe-t-il si un acteur clé de l’IA tactique ou du contre-drone, devenu indispensable sur le terrain, se retrouve fragilisé par la conjoncture financière, ou racheté par un acteur étranger ? Comment garantir la continuité d’une capacité opérationnelle dont la brique critique est portée par une entreprise structurée selon les logiques de la tech ?

Trois idées structurantes

À l’inverse, la défense ne peut plus ignorer le rythme d’innovation propre au logiciel. Attendre dix ans pour figer une architecture revient souvent à se condamner à déployer des systèmes déjà dépassés. D’où la montée en puissance de trois idées structurantes :

  • Le dual-use : privilégier les technologies qui ont, par construction, des débouchés civils et militaires (cyber, spatial, IA, robotique, résilience d’infrastructures). Cela élargit la base industrielle, répartit le risque et évite de concentrer des capacités critiques sur des marchés de niche.

  • Le « software-defined, hardware-enabled » : concevoir des systèmes où le cœur de valeur est dans l’algorithme (détection, fusion de capteurs, décision), et où le matériel – drone, capteur, effecteur – peut évoluer plus librement.

  • La modularisation et les architectures ouvertes : prévoir dès la conception des points d’insertion réguliers pour de nouvelles briques logicielles, de nouveaux capteurs, sans devoir réinventer tout le système.

Ces leviers ne font pas disparaître la tension entre temps court financier et temps long doctrinal, mais ils la rendent plus gérable. L’État peut, en théorie, remplacer une brique sans casser l’ensemble. Et le capital peut se concentrer sur des modules identifiables plutôt que sur des mégaprogrammes monolithiques.

BFM, 2025.

Jungle et zoo ou concilier l’inconciliable

On décrit parfois la situation actuelle comme la rencontre d’un « zoo » – celui des grands programmes, très régulés, très documentés, pensés pour durer – et d’une « jungle » peuplée d’insurgés technologiques, financés par les VC, en constante exploration.

Les nouveaux acteurs occupent des niches, souvent à la périphérie des grands programmes, mais avec un fort potentiel de diffusion. Pour l’instant, une grande partie d’entre eux reste dépendante de tremplins publics (contrats d’étude, expérimentations, appels à projets). Le marché réel, celui des grands volumes, demeure largement capté par les industriels historiques.

Dans le même temps, et le point est clé, les investisseurs privés se concentrent progressivement sur des profils plus mûrs : des entreprises qui ont déjà fait la preuve de leur solidité technique, de leur capacité à dialoguer avec les armées, de leur compréhension des contraintes réglementaires. On s’éloigne du fantasme de la start-up de défense sortie de nulle part pour se rapprocher d’acteurs hybrides, où se mêlent les cultures tech, industrielle et stratégique. Dit autrement, malgré le marketing ambiant, les investisseurs préfèrent accélérer des sociétés ayant une forme de maturité plutôt qu’une forme de risque extrême à tout va.

Quelles réponses européennes ?

Pour l’Europe, l’enjeu n’est pas de choisir entre la jungle et le zoo, ni de rêver à une table rase. Il est d’apprendre à articuler ces deux univers :

  • en assumant plus clairement une politique industrielle de défense, qui fixe des priorités et des lignes rouges ;

  • en construisant des passerelles institutionnelles et financières entre fonds souverains, VC et industriels historiques ;

  • en pensant la souveraineté non seulement en termes de plates-formes matérielles, mais aussi en termes d’architectures logicielles, de données, de standards.

Le « complexe technocapitaliste » ne supprime pas le complexe militaro-industriel. Il le met à l’épreuve, l’oblige à se transformer et offre, si l’on sait le canaliser, de nouveaux leviers pour renforcer une souveraineté européenne qui ne peut plus se contenter de dépendre des choix technologiques et politiques des autres.

The Conversation

Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de La Fabrique de la Cité, et du collectif Making Tomorrow

Marie Roussie travaille au sein de Alt-a et est membre du Collectif Making Tomorrow.

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21.01.2026 à 16:15

« Une bataille après l’autre » et « The Mastermind » : quand le cinéma révèle les échecs de la gauche aux États-Unis

Gregory Frame, Teaching Associate in Media and Cultural Studies, University of Nottingham

Si deux films portant sur les échecs de la politique de la gauche états-unienne des années 1960 et 1970 ont émergé au même moment du retour en force de Trump, ce n’est pas par hasard.
Texte intégral (1584 mots)

Explorant les failles et la défaite de la gauche américaine, les films Une bataille après l’autre, de Paul Thomas Anderson, et The Mastermind, de Kelly Reichardt, sont sortis en 2025, tandis que Donald Trump faisait un retour en force. Chacun à leur manière, ils invitent les membres et les partisans du parti démocrate comme les activistes de la gauche radicale à faire leur introspection.


La victoire de Donald Trump en novembre 2024 a provoqué une profonde remise en question dans les forces de gauche de la politique états-unienne. Après avoir échoué, les dirigeants du Parti démocrate ont passé l’essentiel de l’année 2025 à panser leurs plaies, tandis que Trump lançait ce que ses opposants considèrent comme une attaque frontale contre la démocratie américaine.

La nouvelle année a commencé par de nouveaux scandales, tant sur le plan intérieur qu’extérieur, l’administration Trump agissant avec une impunité de plus en plus effrayante.


À lire aussi : Le raid de Donald Trump sur le Venezuela laisse présager un nouveau partage du monde entre les grandes puissances


Combinée à la poursuite de la montée du populisme de droite et de l’autoritarisme dans le monde entier, la version « 2.0 » de Trump est vécue comme une crise existentielle pour la gauche.

Le pays a déjà connu une telle situation. Les mouvements de protestation de gauche des années 1960 aux États-Unis ont contribué à d’importants changements législatifs – en particulier dans le domaine des droits civiques –, mais ils ont souvent été caricaturés comme étant « antipatriotiques », notamment s’agissant de la guerre du Vietnam. Le sentiment que le pays se désagrégeait sous l’action de jeunes radicaux violents a conduit la « majorité silencieuse » conservatrice à offrir la victoire électorale à Richard Nixon en 1968.

Depuis lors, la gauche institutionnelle étasunienne s’est détournée de l’idéalisme des années 1960 et a plutôt proposé des changements progressifs et limités. Mais cette stratégie ne s’est sans doute pas révélée très efficace au cours du dernier demi-siècle.

Dans le contexte d’une nouvelle défaite et d’un énième cycle d’introspection, il semble donc approprié que deux films portant sur les échecs de la politique révolutionnaire de gauche des années 1960 et 1970 émergent presque simultanément avec le retour en force de Trump.

Explorer l’activisme de gauche

Bien que très différents par leur style et leur ton, Une bataille après l’autre (2025), de Paul Thomas Anderson, et The Mastermind (2025), de Kelly Reichardt, critiquent ce qu’ils présentent comme l’insuffisance stratégique et l’autosatisfaction de l’activisme de gauche, tout en explorant son coût personnel.

Une bataille après l’autre met en scène l’ancien révolutionnaire Pat Calhoun, alias Bob, (Leonardo DiCaprio) qui tente de sauver sa fille Willa (Chase Infiniti) des griffes d’un colonel suprémaciste blanc, qui a tout d’un psychopathe, Lockjaw (Sean Penn). Bien que Bob ait autrefois résisté aux politiques d’immigration cruelles et racistes du gouvernement fédéral à travers une série de raids audacieux contre des centres de détention, la paternité et une consommation excessive de cannabis ont émoussé son ardeur révolutionnaire.

Au lieu de cela, Bob est désormais un bouffon quelque peu incompétent. Le film exploite à des fins comiques ses tentatives chaotiques pour communiquer avec la « French 75 », l’armée révolutionnaire dont il faisait autrefois partie, inspirée de groupes révolutionnaires réels des années 1960 et 1970, comme les Weathermen.

Déambulant en peignoir, il a oublié tous les codes et les conventions nécessaires pour évoluer dans cet univers. Des mots de passe aux pronoms, Bob est en décalage avec son époque.

Cependant, le film se permet aussi de se moquer du moralisme de la gauche. Alors que Bob devient de plus en plus agressif faute d’obtenir des informations sur un point de rendez-vous crucial, le radical à qui il parle au téléphone l’informe que le langage qu’il emploie nuit à son bien-être. Si Bob manque de compétences pour soutenir la révolution, ceux qui la dirigent sont trop fragiles pour en mener une à bien.

À l’inverse, The Mastermind suit J. B. Mooney (Josh O’Connor) dans ses tentatives d’échapper aux autorités après avoir orchestré le vol de quatre œuvres d’art dans un musée de banlieue. Mari, père et fils d’un juge, Mooney est privilégié, sans direction, désorganisé, égoïste et, semble-t-il, indifférent à l’impact de la guerre du Vietnam alors que le conflit fait rage autour de lui.

Sa désorganisation est évidente dès le moment où il réalise que l’école de ses enfants est fermée pour une journée de formation des enseignants, le jour du casse. Son privilège apparaît clairement lorsqu’il lui suffit de mentionner le nom de son père lors de son premier interrogatoire par la police pour qu’on le laisse tranquille.

Même ses tentatives de convaincre sa femme, Terri (Alana Haim), qu’il a agi pour elle et pour leurs enfants sont maladroites, puisqu’il finit par admettre qu’il l’a aussi fait pour lui-même.

Alors qu’il est en fuite, Mooney semble ignorer ce qui se passe réellement autour de lui, des jeunes hommes noirs qui discutent de leur déploiement imminent au Vietnam, aux bulletins d’information relatant la réalité de la guerre. Sans rien dévoiler, Mooney ne peut finalement échapper aux conséquences de la guerre du Vietnam sur la société américaine.

Des moments révélateurs dans les deux films suggèrent également l’engagement vacillant envers la révolution de la part de ses anciens adeptes. Dans The Mastermind, Mooney se cache chez Fred (John Magaro) et Maude (Gaby Hoffmann), un couple avec lequel il a fréquenté l’école d’art. Malgré son passé militant, Maude refuse de l’héberger plus d’une nuit par crainte d’attirer l’attention des autorités. Dans Une bataille après l’autre, la volonté de Bob de prendre des risques pour sa sécurité et sa liberté diminue lorsqu’il devient parent et il est, de manière assez problématique, prompt à juger la mère de Willa, Perfidia (Teyana Taylor), qui continue à agir à ses risques et périls.

Le cinéma politique des années 1970

Les deux films rappellent inévitablement les œuvres tout aussi politiques produites par le cinéma états-unien à la fin des années 1960 et au début des années 1970, telles que Cinq pièces faciles (1970), Macadam à deux voies (1971) et Chinatown (1974). Au cœur du contrecoup nixonien face au radicalisme des années 1960, ces films adoptent un ton de résignation défaitiste, mettant en scène des protagonistes sans direction et des fins malheureuses.

La conclusion de The Mastermind ressemble à celle de ces films des années 1970. Le film s’achève sur des policiers présents lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam, se félicitant mutuellement après avoir arrêté un nouveau groupe de manifestants et de les avoir envoyés en prison.

Bien qu’Une bataille après l’autre soit beaucoup plus pétillant dans son style, la politique révolutionnaire de gauche y apparaît aussi comme une impasse. Des victoires à plus petite échelle restent possibles : Sergio (Benicio del Toro) continue de se battre pour les immigrés sans papiers, et Willa s’enfuit pour rejoindre une manifestation Black Lives Matter à la fin du film.

Mais en regardant ces deux films depuis la perspective d’une nouvelle année où l’administration Trump menace de provoquer de nouveaux bouleversements violents, tant au plan national qu’international, je repense à la lamentation mélancolique de Captain America (Peter Fonda) vers la fin du classique de la contre-culture Easy Rider (1969) :

« On a tout gâché. »

The Conversation

Gregory Frame ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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