29.01.2026 à 17:48
Alice Campaignolle
« Il faut se rendre à l’évidence, Donald Trump est parvenu à faire ce que personne n’avait réussi auparavant », lance Samuel Bravo, un travailleur social franco-vénézuélien rencontré à Caracas. Comme beaucoup de militant·es issu·es de la société civile, il se félicite d’être débarrassé du président Nicolás Maduro.
Quatre semaines après le coup de force de Donald Trump qui a fait une centaine de morts, Delcy Rodríguez, l’ancienne vice-présidente, est à la tête d’un pays sous tutelle étasunienne. La transition du Venezuela vers l’économie de marché est déjà à l’œuvre : une loi sur les hydrocarbures a aussitôt été votée qui facilite l’installation d’entreprises privées étrangères – principalement étasuniennes – dans le pays.
Poussé par l’administration Trump, le président de l’Assemblée nationale vénézuélienne a annoncé le 8 janvier 2026 la libération d’un grand nombre de prisonnier·es politiques. Des remises en liberté qui se font pourtant au compte-goutte. « Il n’y a quasiment pas d’avancées en matière de droits humains », déplore l’avocate Ana Leonor Acosta, coordinatrice générale de l’ONG locale Coalition pour les droits humains et la démocratie. Elle reste sur ses gardes : « Depuis les élections de 2024, nous vivons dans un climat de terreur. » En juillet de cette année-là, Nicolás Maduro s’est déclaré vainqueur d’un scrutin présidentiel sur lequel pèsent de lourds soupçons de fraude, provoquant des manifestations d’ampleur à travers tout le pays. Dans les semaines et les mois qui ont suivi, 2 000 personnes ont été jetées en prison, parmi lesquelles un grand nombre d’activistes du mouvement social.
« Il faut mettre fin à la répression. Ensuite, nous pourrons imposer un agenda féministe et LGBTQIA+ »
Andrea, militante féministe vénézuélienne
« Je connais beaucoup de gens, des ami·es, des collègues, qui ont dû s’exiler », explique Andrea, une militante féministe qui témoigne sous un prénom d’emprunt. Car particulièrement depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolás Maduro en 2013, lutter pour la légalisation de l’avortement, diffuser des films LGBTQIA+, dénoncer des discriminations peut mener derrière les barreaux. Elle cite l’exemple, médiatisé au-delà des frontières, de l’avocate Martha Lía Grajales, arrêtée en août 2025 après une manifestation de soutien au mouvement des mères de prisonnier·es politiques.
Au total, c’est près de 8 millions de Vénézuélien·nes (sur une population d’environ 30 millions) qui ont quitté leur pays « en quête de protection ou d’une vie meilleure », selon l’ONU. Et près de 18 000 civil·es qui, depuis 2016, ont été assassiné·es par la force publique. « Je fais profil bas, confie Andrea. Mon passeport a été révoqué et je ne peux pas sortir du pays ». L’annulation ou la révocation des passeports de citoyen·nes vénézuélien·nes sont des mesures répressives mises en place par les autorités après la réélection contestée de Nicolás Maduro en 2024 qui visent à restreindre la liberté de circulation des militant·es. Malgré la décapitation du régime, le 3 janvier dernier : « L’appareil répressif étatique est intact », rapporte l’avocate Ana Leonor Acosta.
Malgré les menaces qui pèsent sur elles et eux, les activistes pour les droits humains et sociaux se positionnent en vigie d’une démocratie vénézuélienne en lambeaux. « Il faut, dans un premier temps, mettre fin à la répression, et permettre le retour de nos camarades de lutte exilé·es. Ensuite, nous pourrons imposer un agenda féministe et LGBTQIA+ », affirme Andrea. Mais la militante féministe reste prudente : « les réformes économiques, avec pour effet la baisse de l’inflation, pourraient améliorer très vite le quotidien des Vénézuélien·nes » et ainsi faire passer au second plan la nécessité des avancées sociales, la libération des prisonnier·es et le rétablissement de la liberté d’expression. D’autant que beaucoup en sont bien conscients·es : l’intérêt de Washington pour le pays est avant tout économique. « Le gouvernement de Donald Trump n’a que faire des droits humains, il n’y a qu’à regarder ce qui se passe à Minneapolis ! », souligne la sociologue Lissette González qui, depuis le Venezuela, imagine le pire : « La répression pourrait être soutenue par Washington, avec plus de savoir-faire encore, grâce au soutien financier et technologique des services de renseignements étasuniens. »
La solution pour les représentant·es du mouvement social vénézuélien ? Une grande « solidarité internationaliste par le bas », répond Yoletty Bracho, politiste et maîtresse de conférences à l’université d’Avignon. La capacité des Vénézuélien·nes « à contenir la vocation impérialiste et extractiviste des États-Unis est très faible », se désole Lisette González. Pour le moment, personne parmi les activistes resté·es au Venezuela, ne parvient à imaginer comment le pays pourra se défaire de l’encombrante tutelle des États-Unis.
27.01.2026 à 15:20
Mathilde Blézat
En 1973, un groupe de militantes féministes marxistes, originaires d’Angleterre, d’Italie et des États-Unis pour la plupart, lance une campagne internationale, Wages for Housework : elles revendiquent la rémunération du travail ménager effectué par les femmes dans les foyers.

Selma James est l’une des instigatrices de ce mouvement. À l’époque, elle a plus de 40 ans, vit à Londres et milite déjà depuis un quart de siècle. Les mouvements antiracistes, féministes et antiguerre sont alors en plein essor. « La révolution arrive toujours quand on ne s’y attend pas, on a intérêt à être prêtes, se rappelle-t-elle aujourd’hui, à 95 ans. Je n’avais plus le choix : je devais construire un mouvement. » En 1971, elle réalise Our Time Is Coming Now, un documentaire (non disponible en français) sur le travail des femmes et sur les luttes féministes en cours. En mars 1972, lors d’un meeting féministe à Manchester, Selma James interpelle les syndicats qui, fustige-t-elle, refusent aux femmes au foyer le statut de travailleuses et ne luttent pas pour l’égalité salariale. C’est là qu’elle clame, pour la première fois : « Nous exigeons des salaires pour le travail ménager ! » Quelques mois plus tard, avec la militante et chercheuse italienne Mariarosa Dalla Costa, elle publie Le Pouvoir des femmes et la subversion sociale (parution en français en 1973), qui servira de base théorique à la campagne Wages for Housework. Elles y proposent une analyse féministe marxiste du travail ménager
« La révolution arrive toujours quand on ne s’y attend pas, on a intérêt à être prêtes. »
Selma James
Si cette campagne fait date dans l’histoire des luttes féministes, Selma James reste méconnue en France, en comparaison de certaines de ses camarades de l’époque, comme la philosophe Silvia Federici, dont les travaux sont largement traduits et publiés. Cela s’explique par le fait qu’elle est avant tout une militante de terrain. Pourtant, elle a développé des analyses et des stratégies politiques ancrées dans ses expériences de lutte qui peuvent servir d’appui aux combats actuels. La « stratégie organisationnelle de l’autonomie », par exemple, qu’elle prône depuis des décennies et qui a été appliquée à la campagne Wages for Housework, consiste à créer des groupes autonomes (lesbiennes, Noires, handicapées, travailleur·euses du sexe…), afin que leurs revendications, liées à l’oppression spécifique qu’ils subissent, puissent être intégrées au mouvement (lire l’encadré ci-dessous).
En novembre 2024, paraît chez Premiers Matins de novembre Éditions une anthologie de ses textes, Sexe, race et classe . La stratégie de l’autonomie, pour ouvrir le lectorat francophone à sa pensée politique et à la diversité des luttes qu’elle mène depuis quatre-vingts ans. « C’était le livre dont nous avions besoin, écrit en préface la philosophe Elsa Dorlin. Un véritable cadeau, un legs donné aux batailles présentes, tout autant qu’une réparation comblant une place vide dans nos bibliothèques, et qui rend justice à la mémoire de la plèbe. » C’est à l’occasion de cette publication que, en mars 2025, Réseau salariat, qui porte la revendication d’un salaire à vie, organise à Lille une discussion publique avec Selma James et que je la rencontre. Quelques semaines plus tôt, elle avait accepté le principe d’un portrait dans la revue à condition que « le “je” ne soit pas aussi grand que le “nous” : tout ce que j’ai fait, c’était avec d’autres personnes », avait-elle insisté. C’est donc aux côtés de trois de ses camarades de longue date, Cristel Amiss, Benoît Martin et Nina López, sa compagne, qu’elle a accepté de retracer son parcours intime et politique.
Selma James est née Selma Deitch, en 1930 à Brooklyn (États-Unis), dans un quartier ouvrier juif. Sa mère, qui a commencé à travailler à l’usine à 12 ans, est au foyer depuis la naissance de ses trois filles et organise des mobilisations de femmes contre les expulsions locatives ou pour l’obtention d’aides sociales. Son père, qui a émigré de Pologne, est camionneur et syndicaliste, en lutte à la fois contre les patrons et la mafia, ce qui lui vaut arrestations et passages à tabac. Il s’oppose aussi au sionisme. « En tant qu’ouvriers juifs internationalistes, nous considérions que le monde entier était notre nation, ça nous semblait absurde d’en revendiquer une spécifiquement pour les Juifs », explique celle qui se définit comme « antisioniste de naissance » et est toujours très impliquée dans les mouvements de soutien à la Palestine, notamment en tant que coordinatrice de la branche londonienne du Réseau international juif antisioniste, Ijan.

Élevée dans un milieu très politisé, Selma James s’engage très jeune. Elle a 6 ans quand la révolution espagnole éclate. Tandis que des adultes du quartier partent se battre en Espagne ou organisent la solidarité internationale, elle récupère, avec d’autres enfants des environs, les papiers métalliques des paquets de cigarettes, qui, leur dit-on, servent à la fabrication de balles pour armer les révolutionnaires espagnol·es. À 15 ans, elle décide de rejoindre une des organisations de la gauche radicale dont le quartier regorge. Elle arrête son choix sur la tendance Johnson-Forest, où milite sa sœur aînée. Ce courant du Workers Party a été fondé en 1941 par Cyril Lionel Robert « CLR » James, théoricien et militant marxiste anti-impérialiste noir, né à Trinité-et-Tobago, Raya Dunayevskaya, elle aussi théoricienne, ancienne secrétaire de Trotski, Juive d’origine ukrainienne, et Grace Lee Boggs, féministe marxiste d’origine chinoise. « J’ai tout de suite vu qu’il et elles étaient différent·es : c’était les seul·es qui pensaient que nous pouvions gagner. Mais aussi, ils et elles étaient antiracistes, et c’était très important pour moi. » Elle y apprend à militer, découvre la camaraderie politique et se forme, dans les cours dispensés par CLR James, à l’histoire de l’esclavage, de la guerre de Sécession et de la révolution haïtienne, dont il est un spécialiste renommé.
Depuis 2024, grâce aux éditions Premiers Matins de novembre, le lectorat français a accès à une anthologie de textes de Selma James : Sexe, race et classe . La stratégie de l’autonomie. Les essais, allocutions publiques ou récits de lutte publiés entre les années 1970 et les années 2020 par la militante mettent en lumière une histoire politique souvent oubliée. On y découvre une stratégie, celle de l’autonomie des luttes, qu’elle énonce dès 1974 dans la revue marxiste noire Race Today : « Jusqu’à présent, beaucoup d’entre nous ont été sommé·es de sacrifier nos besoins au nom d’un intérêt plus grand, mais qui n’était jamais assez grand pour nous inclure. Nous avons donc appris avec amertume que rien d’unifié ou de révolutionnaire ne sera formé avant que chaque fraction de la classe exploitée fasse valoir son propre pouvoir autonome. »
Refusant la hiérarchie entre les luttes, elle prône également la recherche d’alliances, seul moyen, selon elle, de faire aboutir les revendications. Ces alliances ne peuvent passer que par la reconnaissance préalable des rapports de domination entre « les différents secteurs de la classe ouvrière » et de leurs combats spécifiques. « Plus nous parvenons à prendre en compte […] les divisions liées à la race, à la nationalité, aux revenus, au Sud ou au Nord, au milieu urbain ou rural, à l’âge, au sexe, à la sexualité, aux handicaps, à l’(il)légalité et à toutes leurs combinaisons, moins elles nous divisent. Le pouvoir de chaque secteur peut alors devenir un pouvoir pour tous·tes. »
À 17 ans, Selma James termine le lycée, se marie avec un camarade ouvrier « pour échapper à la famille » et déménage à Los Angeles. Leur fils naît un an plus tard, et tout bascule. « Soudain, je voyais tout différemment, se souvient-elle : l’ampleur de notre travail invisible, notre colère contre la pauvreté et la dépendance aux hommes. J’ai pris conscience que les femmes et les hommes ne vivaient vraiment pas dans le même monde. » Avec deux camarades, elle monte le groupe femmes au sein de la tendance Johnson-Forest. CLR James, qui « n’avait jamais entendu des femmes au foyer de la classe ouvrière parler de leur vie », la pousse à écrire un pamphlet. Travaillant comme serveuse puis ouvrière à la chaîne, elle peine à s’y mettre pendant plusieurs mois, mais, à 22 ans, finit par rédiger A Woman’s Place en une journée – il deviendra le pamphlet le plus lu de l’organisation. Ce texte, qui décrit les conditions de vie des femmes de la classe ouvrière, préfigure le combat autour du travail ménager qu’elle portera vingt ans plus tard avec Wages for Housework. Elle y raconte l’isolement des femmes mariées, la répétition sans fin des tâches ménagères – qu’elle qualifie d’« organisation inhumaine » – ou encore la double journée des ouvrières, avec le travail domestique qui les attend à la fin de leur journée de travail salarié. Mais elle souligne aussi que « chaque femme dans son foyer fait la révolution » en instaurant un rapport de force vis-à-vis de son mari. Et que les femmes peuvent compter les unes sur les autres pour s’entraider en se rassemblant entre voisines dans les cours d’immeuble ou entre ouvrières autour de la chaîne de production.
Selma James est aussi connue pour ses engagements antiracistes et anticolonialistes. En 1955, séparée de son mari depuis quelque temps, elle quitte les États-Unis avec son fils pour rejoindre à Londres CLR James, qui a perdu son titre de séjour étasunien du fait de ses activités politiques. Elle l’épouse, prend son nom de famille, puis part avec lui vivre quelques années à Trinité-et-Tobago pour soutenir le mouvement d’indépendance et de construction d’une fédération caribéenne. Ces années constituent une autre charnière dans son parcours militant : elle observe les stratégies des femmes pour se libérer d’une partie du travail ménager et participer à la lutte d’indépendance. Elle découvre aussi les obstacles majeurs auxquels font face les mouvements de décolonisation, notamment socialistes, comme à Trinité-et-Tobago, où la fédération échoue, au Ghana, où CLR James est convié par le leader indépendantiste Kwame Nkrumah, ou en Tanzanie
Quand le couple rentre à Londres en 1962, Selma James fréquente les militant·es anticolonialistes caribéen·nes ou encore les British Black Panthers. Elle devient secrétaire organisatrice de la Campagne contre la discrimination raciale, un groupe de pression qui vise à faire changer certaines lois racistes. Cet engagement antiraciste, tout aussi fondamental pour elle que la cause des femmes, est l’une des raisons pour lesquelles, à la fin des années 1970, quelque temps après le lancement de Wages for Housework, des dissensions éclatent entre elle et d’autres fondatrices de la campagne. « Aux États-Unis, on a fait une guerre civile sur la question de l’esclavage, explique-t-elle. Le mouvement noir a ensuite été la figure de proue des mouvements de protestation des années 1960. Alors, en tant que militant·e, c’était impensable de faire de la lutte des classes et du féminisme sans antiracisme ! » Depuis lors, Selma James est très critique des mouvements féministes dominants, qui, selon elle, « n’aiment pas les femmes de la base » et font du gatekeeping, c’est-à-dire restreignent l’accès de la lutte à certaines catégories de femmes : relégation des militantes noires, rejet des lesbiennes (dans les années 1970) et des femmes trans (aujourd’hui), mépris pour les travailleuses du sexe, les mères et les femmes au foyer… Après ces conflits au sein de Wages for Housework, les groupes new-yorkais et italiens sont dissous et la campagne se poursuit aux États-Unis notamment avec les militantes noires, tandis qu’au Royaume-Uni, Selma James la redéploie avec d’autres camarades, dont Nina López.

Les deux femmes se connaissent depuis 1976. Selma James vient alors de cofonder, dans un squat londonien, le Crossroads Women’s Centre (« Centre des femmes », dont le nom signifie « carrefour » ou « intersection » en français), un lieu qui deviendra essentiel pour les mobilisations féministes des décennies à venir. C’est à la suite de l’évacuation forcée du squat que Selma James et Nina López se rencontrent. « On était en réunion, on parlait d’un grand bâtiment à occuper et j’ai dit qu’on n’allait jamais pouvoir le tenir, se souvient cette dernière. Après, Selma est venue discuter avec moi pour comprendre pourquoi je n’étais pas d’accord. Elle ne m’a pas convaincue, mais je me suis dit : “Elle est géniale !” » Le nouveau Crossroads fermera au bout de deux semaines : « On a fini par squatter un lieu plus petit », dit en souriant Nina López. Menacées à nouveau, elles occupent la mairie de secteur et récoltent des milliers de signatures de soutien. Les autorités, sous pression, leur accordent un bail précaire pour 1 livre symbolique par mois. « Ça a duré dix-sept ans, ajoute Selma James, jusqu’à ce qu’on puisse acheter notre propre lieu », à Kentish Town, dans le nord-ouest de Londres, où Crossroads est toujours installé aujourd’hui.
Leur relation intime débute bien des années plus tard, mais Selma James entretient, depuis la fin des années 1970 et sa séparation avec CLR James, des relations avec des femmes. « Pour moi, cela n’a pas constitué une bascule comme la maternité l’avait fait, car je militais, je luttais, je vivais déjà entourée de femmes tous les jours. » Lesbienne, bisexuelle, queer… Selma James explique ne s’être jamais, jusqu’à aujourd’hui, identifiée à une orientation sexuelle en particulier, ou plutôt aux termes qui les définissent. « Au sein de Wages due Lesbians [le collectif lesbien autonome de Wages for Housework], il y avait beaucoup de fluidité : certaines sortaient uniquement avec des femmes, d’autres ont eu des relations longues avec des femmes, puis avec des hommes, et inversement… Mais nous étions toutes ensemble, dans la lutte pour la rémunération du travail ménager. »
En cinquante ans d’existence, le centre Crossroads a été la base stratégique de nombreuses mobilisations. En novembre 1982, des travailleuses du sexe y organisent l’occupation de l’église de Holy Cross, masques noirs sur les yeux, pour protester contre la répression policière et les discriminations. Selma James est choisie pour être leur porte-parole. À l’époque, un journal se vante d’avoir « démasqué » celle qu’il décrit comme une « protestataire professionnelle » et la surnomme « the rebel with one cause after another » (« la rebelle qui va d’une cause à l’autre

Enfin, c’est à partir de ce lieu que Selma James, Nina López et d’autres poursuivent l’héritage de Wages for Housework, jusqu’à gagner, grâce à une mobilisation d’envergure internationale au cours de la Décennie des Nations unies pour les femmes (Nairobi 1985 — Pékin 1995), que les gouvernements comptabilisent la valeur économique du travail non rémunéré, qu’il soit effectué à la maison, pour la communauté ou dans les champs. Elles tissent des liens avec des collectifs de femmes des pays du Sud global, autour de questions comme l’agriculture de subsistance, l’extractivisme, l’impérialisme, ou encore la réparation postcoloniale, comme l’explique leur camarade Cristel Amiss, qui appartient au groupe Women of Colour de la campagne et travaille étroitement avec un groupe de demandeuses d’asile qui se réunit à Crossroads : « Nous revendiquons le droit de vivre où nous voulons et d’avoir un salaire en réparation du fait que nos pays ont été pillés par les puissances coloniales pendant des siècles et qu’ils y ont aussi provoqué des guerres pour les intérêts des multinationales. » Cette coalition a lancé, le 8 mars 2000, une grève mondiale des femmes, un mouvement qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Enfin, au moment de la pandémie de Covid-19, Selma James et Nina López élargissent la revendication du salaire ménager à celle d’un « revenu de soin pour le peuple et la planète » : il s’agit d’assurer des salaires décents aux travailleur·euses du soin pas ou peu rémunéré·es, mais aussi aux personnes qui luttent pour la justice climatique, les communs

Au fil d’une vie passée à militer, Selma James a connu déconvenues et ruptures politiques. À 95 ans, comment garde-t-elle l’élan pour lutter ? « Mon énergie personnelle faiblit parfois, mais j’ai celle d’un réseau international de camarades déterminé·es à changer ce monde, répond-elle. Et j’ai aussi celle que ma colère me donne. » Des motifs de colère, le monde n’a jamais manqué de lui en fournir, encore moins aujourd’hui. Mais elle explique que, pour tenir, il est primordial de célébrer chaque victoire, si petite soit-elle, et de la rendre publique. « On est conscient·es que la situation est terrible, ça fait des mois qu’on lutte contre le génocide à Gaza sans réussir à l’arrêter. Mais on doit construire sur ces petites victoires parce que la seule possibilité qu’on a, c’est de renforcer le mouvement social. » Et pour cela, explique-t-elle, être internationalistes est un atout : « On voit des camarades gagner ailleurs, dans des contextes parfois beaucoup plus difficiles que les nôtres, des dictatures… Et ça, ça donne beaucoup d’énergie. » Dans le contexte actuel de vague réactionnaire et belliciste, les enseignements stratégiques de Selma James, son recul historique et son approche internationale de la lutte permettent de ne pas céder au désespoir et à la démobilisation. •
Naissance à Brooklyn, aux États-Unis.
Publication du pamphlet A Woman’s Place.
Selma James quitte les États-Unis avec son fils.
Elle s’installe à Trinité-et-Tobago.
Publication de The Power of Women and the Subversion of the Community (Le Pouvoir des femmes et la subversion sociale).
Lancement de la Campagne pour un salaire du travail ménager.
Appel à la grève mondiale des femmes.
Lancement de la campagne pour un revenu de soin pour le peuple et la planète.
27.01.2026 à 14:51
Léa Mormin-Chauvac
C’était un dimanche de janvier, en 2023. Le Collectif des ouvrières et des ouvriers agricoles et de leurs ayants droit empoisonné·es par les pesticides (Coaadep) s’était réuni sur l’habitation Bochet
« Digne », c’est peut-être l’adjectif qui qualifie le mieux Josette Bomaré, qui, avec sa nièce Gisèle Gros, a lancé le Coaadep. À 86 ans, elle est la mémoire vacillante mais toujours présente – doubout, dit-on en créole – de cinq décennies de luttes pour la justice sociale et environnementale en Martinique. Instigatrice de la grande grève de février 1974, qui a permis d’améliorer les conditions de travail épouvantables des ouvrier·es agricoles, elle a aussi été le fer de lance de la mobilisation contre l’utilisation de pesticides mortifères, longtemps avant la fondation du collectif en 2019. Rares sont les militant·es anticolonialistes en Martinique qui ignorent son nom.
Aujourd’hui encore, on vient frapper chez elle, dans la commune du Robert, pour lui demander conseil lorsqu’il s’agit d’organiser un mouvement.
Née en janvier 1938 dans cette ville martiniquaise bordée par l’océan Atlantique et entourée de mornes, ces reliefs typiquement caribéens, Josette Bomaré est la benjamine d’une famille de 13 enfants. Sa mère est ouvrière agricole. À 15 ans, elle quitte l’école et devient manœuvre maçonne, transportant des seaux de ciment pour construire la voie rapide vers Fort-de-France. Elle rejoint ensuite les rangs des travailleur·euses de la canne à sucre et vend sa force de travail d’habitation en habitation, au gré des récoltes et des décisions des contremaîtres, qu’on appelle encore « commandeurs », comme au temps de l’esclavage.
« Je suis née communiste et je mourrai communiste », a l’habitude d’affirmer fièrement la militante. Jeune ouvrière, elle court les réunions que le Parti tient dans tous les recoins de la Martinique. À l’époque, Justice, le journal édité par les militant·es communistes à Fort-de-France, est lu à haute voix dans les foyers d’une grande partie de la population rurale. « J’ai toujours aimé savoir, marcher, connaître. Alors je marchais, et j’écoutais. Le Parti communiste parlait tellement bien que [j’ai adhéré] à l’Union des jeunes communistes martiniquais [UJCM]. »

À 16 ans, Josette Bomaré s’engage pour que tous·tes les travailleur·euses puissent bénéficier de la Sécurité sociale et des congés payés : malgré la création officielle, en 1947, de la Caisse générale de Sécurité sociale en Martinique, nombre d’ouvrier·es agricoles continuent de travailler sans être déclaré·es. L’économie de plantation ressemble encore trop à l’esclavage, pourtant aboli définitivement un siècle auparavant, en 1848. Le travail, harassant, est distribué selon le bon vouloir du contremaître. Les journées sont régulièrement prolongées de deux à quatre heures au-delà des huit heures réglementaires. Le salaire hebdomadaire, misérable, est souvent amputé par les crédits contractés auprès de la boutique de l’habitation. Et les ouvrières rapportent que les offres de travail sont parfois conditionnées à des faveurs sexuelles. Les communistes donnent aux ouvrier·es des clés pour « dire non au béké », ces exploitant·es descendant·es des propriétaires d’esclaves.
C’est au cours d’une de ces réunions que Josette Bomaré rencontre l’historien Robert Saé. Il fait partie du Groupe d’action prolétaire (GAP), une organisation composée d’étudiant·es martiniquais·es qui se sont formé·es au militantisme anti-impérialiste en France hexagonale, ont participé aux révoltes sociales de mai 1968 et ont décidé de rentrer dans leur pays natal pour mener la lutte indépendantiste. Elles et ils tentent de diffuser leurs idées politiques au sein de la population au moyen d’actions coup de poing. En 1971, le GAP lance, par exemple, le mouvement Nous irons voir Pelé sans payer, pour protester contre le prix des billets d’un match opposant la sélection martiniquaise au club de la légende du football brésilien. Il obtient la retransmission télévisée de la rencontre.
Peu après, une ouvrière, Laélie Délicace, les alerte sur les conditions de travail qu’elle subit avec ses camarades. « Elles nous ont dit : “Arrêtez vos bêtises, et venez sortir les gens de l’esclavage dans la banane” », raconte Robert Saé. C’est ainsi qu’elles et ils font la connaissance des habitant·es de Trou Terre, au Robert, dont Josette Bomaré est une figure centrale. « Dans le quartier, tout le monde l’écoutait, se souvient Robert Saé. On lui a dit qu’une combattante comme elle devait travailler avec nous. »
Dans les années 1960, un pesticide à base de chlordécone est introduit dans les bananeraies des Antilles françaises pour lutter contre le charançon, un insecte qui ravage les cultures. Dès 1979, le potentiel cancérigène du chlordécone est identifié. La molécule est interdite en France hexagonale en 1990, mais en Martinique et en Guadeloupe une dérogation permet son usage jusqu’à épuisement des stocks. Le chlordécone a été épandu au moins jusqu’en 1993, contaminant environ 90 % de la population martiniquaise, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire et Santé publique France. La molécule serait aujourd’hui responsable des taux de cancer de la prostate les plus élevés
au monde constatés dans les deux îles antillaises.
Dès 2006, des collectifs menés par des avocat·es guadeloupéen·nes et martiniquais·es portent plainte contre l’État et contre X pour empoisonnement et administration de substances nuisibles. Le 2 janvier 2023, quinze ans après l’ouverture d’une information judiciaire à Paris, les juges d’instruction prononcent un non-lieu. Leur ordonnance reconnaît le « scandale sanitaire », mais avance la difficulté de « rapporter la preuve pénale des faits dénoncés ». Les parties civiles ont fait appel de cette décision et sauront en mars 2026 si l’enquête sera rouverte.
Le 12 mai 2025, le tribunal administratif de Martinique a rendu une décision historique en condamnant l’État à indemniser deux anciennes ouvrières du préjudice moral qu’elles ont subi, lié à l’anxiété de développer des maladies graves dues à leur exposition au chlordécone.
Pendant deux ans, les membres du GAP mènent des enquêtes pour documenter les conditions de vie des travailleur·euses des 168 exploitations que compte la Martinique. Une petite case jouxtant la maison de Josette Bomaré sert de quartier général pour l’organisation de la grève générale de février 1974. L’année précédente a été difficile. La crise économique et la perte d’une quantité importante de la production bananière entraînent une forte augmentation des prix. La rémunération journalière ne suffit plus à nourrir les familles. Elles et ils demandent l’alignement de leur salaire sur le smic horaire et dénoncent, déjà, l’utilisation des pesticides dangereux dans les champs de bananes. « On mettait l’engrais à mains nues. Notre visage était à peine protégé par des mouchoirs en tissu. Certain·es ouvrier·es avaient des vertiges, des vomissements », raconte la militante, qui n’hésitait pas à refuser ouvertement les travaux d’épandage. Quitte à se voir refuser du travail par des contremaîtres désireux de la punir pour l’exemple. Qu’importe : Josette Bomaré sait qu’il s’agit d’un poison. Les doutes des ouvrier·es sont d’ailleurs confirmés par un médecin qui examine un camarade pris de malaise alors qu’il saupoudre des plants de banane et leur explique que cela a été provoqué par l’engrais.
Les grèves sont généralement menées au moment de la récolte, en début d’année. En janvier 1974, Josette Bomaré et ses camarades lancent le mouvement. La grève sera « marchante » : selon la tradition, les grévistes se déplacent d’habitation en habitation pour rallier les ouvrier·es agricoles à leur cause. Le mouvement, parti des plantations du Nord-Atlantique, s’étend dans toute l’île. À plusieurs reprises, des confrontations ont lieu avec les forces de l’ordre. « Le père de mon fils, charpentier, était inquiet de me voir mener ces mouvements de grève. Il me demandait d’arrêter », raconte Josette Bomaré. Cela ne ralentit pas la militante, qui confie son enfant à sa mère et poursuit le combat.
Le 14 février 1974, les grévistes se réunissent sur l’habitation Chalvet, à Basse-Pointe, dans le nord de l’île. Les gendarmes les encerclent à l’aide de gaz lacrymogènes et leur tirent dessus à balles réelles. « Je ne sais pas pourquoi ils ont tiré », s’étonne encore aujourd’hui Josette Bomaré. Elle voit tomber, mortellement touché, un gréviste de 50 ans, Ilmany Sérier. Une foule importante se rassemble pour ses obsèques, deux jours plus tard. Les autorités craignent l’embrasement et parlent de « légitime défense » pour justifier les tirs. Le 16 février, on retrouve sur une plage du Lorrain, à quelques kilomètres de Chalvet, le corps d’un jeune ouvrier maçon de 19 ans, Georges Marie-Louise, disparu depuis le rassemblement.
Selon les militant·es du GAP, son corps présente des traces de torture. Le rapport d’autopsie contredit cette affirmation. Les circonstances de la mort de Georges Marie-Louise ne seront jamais élucidées, mais le « drame de Chalvet » – comme on l’appelle toujours en Martinique – provoque une grande colère. Dans les cortèges des manifestations, les banderoles dénonçant la « répression coloniale » s’ajoutent aux revendications syndicales. Est-ce par souci d’apaisement que le smic horaire est alors accordé aux manifestant·es ? L’utilisation des produits phytosanitaires toxiques continuera en revanche bien longtemps après la grève de 1974.
Josette Bomaré, identifiée comme gréviste, ne trouve plus de travail dans la région. Elle doit aller en chercher à Fort-de-France, emportée par ce grand mouvement d’exode rural qui traverse une Martinique vivant de moins en moins de l’économie de plantation. Les ancien·nes ouvrier·es agricoles s’établissent dans les quartiers populaires du chef-lieu de l’île, montant en une nuit leur case en tôle. Des maisons de ce type, Josette Bomaré en a déjà beaucoup construit aux alentours de sa commune natale. Elle garde sa maison du Robert, à 20 kilomètres de là, mais ne peut faire l’aller-retour tous les jours. Elle entend parler de terrains vacants au nord de la ville et décide de s’y installer, non sans devoir affronter l’hostilité des autres travailleur·euses pauvres. Devant son refus catégorique de quitter les lieux, ils la surnomment « Ti tigres la » (la tigresse, en créole).

Dans les années 1990, elle militera pour que les habitant·es des communes rurales venu·es travailler en ville ne soient plus expulsé·es au gré des tentatives d’urbanisation de ces habitats précaires
Quand Josette Bomaré arrive à Fort-de-France, en 1975, elle se rend au domicile d’Aimé Césaire avec un groupe de mères de famille privées d’emploi par la crise économique de 1973 et la désindustrialisation progressive de la Martinique, qui ne savent plus comment nourrir leurs enfants. Le maire de la capitale martiniquaise est un homme politique et un poète de premier plan, dont le Cahier du retour au pays natal, publié en 1939, a été l’un des fers de lance d’un mouvement littéraire et intellectuel majeur du xxe siècle : la négritude. Réputé proche des militant·es communistes de la base malgré son départ médiatisé du Parti en 1956, il fait embaucher Josette Bomaré comme employée municipale aux espaces verts. Dix-huit ans après la mort de l’écrivain et homme politique, elle en est toujours une fervente partisane. Et aime raconter qu’il lui disait en rigolant : « À chaque mouvement, tu es toujours devant, tu vas finir en prison ! »
« J’ai toujours aimé savoir, marcher, connaître. Alors je marchais, et j’écoutais. »
Josette Bomaré
En 2019, Robert Saé, l’historien militant, reçoit un message : Josette Bomaré et sa nièce Gisèle Gros demandent à le voir. « Tout le monde parle de chlordécone, mais on ne parle jamais de nous, les ouvrier·es, alors que nos enfants meurent », s’insurgent-elles. C’est de cette indignation que naît le collectif des ouvrières et des ouvriers empoisonné·es. La fille de Gisèle Gros est atteinte de malformation cardiaque ; Gisèle Gros elle-même souffre de plusieurs pathologies liées à l’exposition au chlordécone ; le fils de Josette Bomaré est mort à 54 ans d’un cancer du foie. Les deux femmes survivent avec des retraites misérables. Au-delà des réparations économiques – que Josette Bomaré « n’attend plus » –, leur lutte pour faire reconnaître l’empoisonnement au chlordécone est un combat pour la dignité.
« Le chat travaille avec moi », dit en riant la militante en parlant du compagnon qui joue entre ses pieds à chacune de nos entrevues. Les souvenirs, doucement, lui échappent. Certains jours, elle se souvient de tout, d’autres, elle reconnaît à peine le visage de son infirmière. Elle reçoit toujours sur sa terrasse, ornée de fûts en bois vernis, le dernier ouvrage qu’a réalisé son fils, Ti No, juste avant de mourir. Elle s’interroge : « Autour de moi, tout le monde a des cancers, de l’hypertension, du diabète. Ce sont des maladies qu’on ne voyait pas autant avant. Il y a quelque chose dans la nourriture qui nous rend malades. » De la terrasse, on aperçoit les plantes de son petit potager, qui poussent désormais dans des contenants placés en hauteur : ce sont les recommandations de l’agence régionale de santé, pour éviter la contamination des légumes. •
Naissance de Josette Bomaré au Robert, en Martinique.
Josette Bomaré organise le mouvement de grève des ouvrier·es agricoles pour demander une revalorisation salariale et l’arrêt de l’utilisation des pesticides dangereux pour la santé.
Avec sa nièce Gisèle Gros, Josette Bomaré crée le Collectif des des ouvriers agricoles et de leurs ayants droit empoisonnés par les pesticides (Coaadep).
Les juges d’instruction prononcent un non-lieu dans le dossier de l’empoisonnement au chlordécone.
.