20.01.2026 à 15:07
Comment naît un livre sur l’inceste
Texte intégral (1216 mots)
Les livres ont chacun une histoire particulière. Celui que nous nous apprêtons à publier le 6 février, et que j’ai accompagné comme éditrice, commence en 2021 par les confidences d’une amie. Quelques phrases sur des violences sexuelles dans l’enfance, commises par un voisin à peine plus âgé. Elle me dit alors : « Les violences sexuelles commises par les enfants sont le prochain #MeToo. »
Cette phrase m’est restée un moment en tête avant que je me décide à en faire quelque chose. Je contacte la journaliste indépendante Sarah Boucault, qui vient de publier dans la revue une enquête rigoureuse sur les filles du Bon Pasteur. D’emblée, elle me confie être elle-même concernée et demande un temps de réflexion. Enquêter sur les violences sexuelles est un travail long et éprouvant. Surtout pour les journalistes indépendant·es, bien plus isolé·es que celles et ceux qui travaillent au sein des rédactions. Sarah finit par accepter quelques semaines plus tard. Nous sommes au début de l’année 2022 et ignorons lors de ce premier échange qu’il va déboucher sur quatre années de travail commun, avec, à la clé, la publication d’une enquête remarquée… puis d’un livre.
À mesure que ce travail d’investigation avançait, le sujet s’est précisé : le tabou ultime, celui dont personne ne parle, ce sont les violences sexuelles commises par des enfants dans le cadre de la famille. Il s’agit d’un impensé social, scientifique, juridique, culturel. Ce type d’inceste est souvent minimisé par les adultes, associé à du « touche-pipi » ou à des jeux sexuels. Mais ses dégâts sont tout aussi ravageurs pour les victimes que celui commis par deenquête s adultes. Collectivement, nous refusons de voir ces violences, parce qu’elles sont trop dures à concevoir. Nous fermons les yeux, alors qu’il s’agit d’un phénomène massif : il concernerait un tiers des cas d’inceste, soit a minima 2 millions de personnes en France.
L’enquête « L’inceste commis par des mineurs, le grand déni » est parue en mai 2023 dans La Déferlante. Les retours à la suite de cette publication inédite ont été à la hauteur du silence qui l’a précédée : dans les mois qui ont suivi, de nombreuses lectrices et lecteurs nous ont expliqué à quel point cette avait été libératrice pour elles et eux, leur avait permis de mettre des mots sur leur vécu.
Avant même sa publication, nous savions déjà que le travail n’était pas fini : le sujet était trop important, trop invisibilisé pour que nous nous arrêtions là. Un livre était déjà dans nos esprits. À l’été 2023, Sarah Boucault m’envoie un synopsis : elle souhaiterait rencontrer ceux que la justice et la protection de l’enfance nomment « les mineurs auteurs », autrement dit les enfants agresseurs. Dans sa première enquête, elle donnait la parole aux victimes – y compris elle-même. Il était temps, disait-elle, d’aller voir aussi « de l’autre côté », interroger ceux – à 92 % des garçons – qui ont commis l’inceste et les questionner sur leur passage à l’acte, leur culpabilité, leur famille, leur vie d’après. Pour « comprendre les mécanismes », « anéantir la peur » parce que, « en tant que victime, écrit Sarah Boucault dans l’introduction du livre, j’y trouve de mon côté une forme de réparation. J’ai besoin de comprendre pourquoi ».
Un crime généalogique
La Déferlante a publié un appel à témoignages par le biais d’avocat·es, de psychologues et de professionnel·les de la protection de l’enfance. Sarah Boucault a recueilli les témoignages de huit personnes de 14 à 46 ans – dont une femme – qui ont, dans l’enfance, commis des viols ou des agressions sexuelles sur une sœur, un frère, un cousin ou une cousine. Ce sont leurs histoires, entremêlées à celle de l’autrice et à la parole de professionel·les du monde médical, de la justice et de la protection de l’enfance, de chercheur·euses et de comptes rendus d’audiences qui constituent la matière de ce livre à paraître.
Nous refusons de voir ces violences commises par des enfants, parce qu’elles sont trop dures à concevoir
Comme dans l’enquête publiée dans la revue, Sarah Boucault écrit en féministe : elle tire des fils, fait part de ses doutes, de ses questionnements, de ses intuitions, et nous emmène sur cette route, de l’autre côté de l’inceste. Il ne s’agit pas ici d’opposer la parole des victimes à celle des auteurs, mais de questionner cette binarité. C’est d’autant plus nécessaire dans le cas des enfants, qui ont souvent elles et eux-mêmes grandi dans une famille incestuelle ou incestueuse* : l’inceste est un crime généalogique, comme l’a décrit l’anthropologue Dorothée Dussy, il se transmet dans et par le silence, de génération en génération.
Reste à accepter d’écouter la parole des agresseurs, non pas pour les exonérer de leurs actes ou leur accorder le pardon, mais pour avancer ensemble, vers une société dans laquelle le déni ou la figure du monstre ne seraient plus les seules réponses possibles. Le livre de Sarah Boucault y contribue. À la veille de sa publication, nous espérons ardemment que vous lui ferez le meilleur accueil.
Une partie de cet article reprend la présentation faite dans le cadre du spectacle du média Les 3 Ours : Quand les médias indés secouent la société, auquel j’ai participé en tant qu’éditrice, le 16 octobre 2025 à la salle de la Cité à Rennes. Merci à Louise Katz et Nathanaël Simon de m’avoir permis de raconter sur scène l’histoire de ce livre.
* L’adjectif « incestuel » désigne un climat de relations familiales dans lequel les places et les rôles de chacun·es sont mal définies, par exemple quand les adultes ne respectent pas l’intimité de leurs enfants. Les familles incestueuses sont celles dans lesquelles il existe un passage à l’acte avec des agressions ou des viols incestueux.
19.01.2026 à 10:14
Courrier des lecteur·ices du numéro 11
Texte intégral (1262 mots)
Bonjour, Je tenais à vous remercier pour votre enquête. Je m’y suis reconnue. Ça m’a fait beaucoup de bien d’enfin entendre quelqu’un en parler librement. J’ai subi l’inceste durant de nombreuses années par mon frère âgé de deux ans de plus que moi. Cette différence d’âge minimise très souvent les faits. Heureusement que ma mère m’a beaucoup soutenue, bien que mon père, qui a lui-même vécu dans un climat incestuel, ne se rende pas encore compte à quel point l’inceste peut détruire. Merci de libérer la parole, faisons en sorte que la société l’écoute.
Astrid
AUTEURS D’INCESTE AU MASCULIN ?
Bonjour,
Merci pour cette enquête et bravo à Sarah Boucault de faire de son histoire un sujet d’enquête. Je me suis posé une question à la lecture de l’article. Si les victimes d’inceste sont masculines et féminines, il me semble que les auteurs d’inceste reproduisant ces actes sont majoritairement masculins. J’aurais bien aimé explorer cette question-ci, sait-on jamais, dans un prochain article. Merci pour votre boulot !
Salimo
Bonjour Salimo,
En effet, les chiffres de la sociologue Marie Romero établissent que les mineurs auteurs de violences sexuelles incestueuses sont à 92 % des garçons. L’enquête de Sarah Boucault démontre à quel point leur prise en charge est quasiment inexistante : 82 garçons suivis en France en cinq ans, une goutte d’eau au regard du nombre de situations. C’est un angle que nous espérons continuer à explorer.
La Déferlante
DES ANNÉES POUR COMPRENDRE
Bonjour,
Il est difficile d’expliquer ce que j’ai ressenti en lisant le titre de votre enquête «Inceste commis par des mineurs ». Mon cœur s’est serré, puis a explosé dans ma poitrine. Des larmes se sont mises à couler le long de mes joues sans que je puisse les retenir. Des larmes de choc, des larmes de joie, de l’incrédulité. J’ai moi-même été victime d’inceste, de la part de mon demi-frère, pendant quatre ans, entre mes 11 et mes 15 ans. Je n’ai jamais rien dit pendant toutes les années où ça a duré, gardant ce secret dégoûtant enfoui au plus profond de moi-même. Il m’a fallu des années pour comprendre ce qu’il m’était arrivé et réussir à y donner du sens. Des années où je me suis détruit la santé à boire abondamment, souvent seule chez moi. Des années où j’ai laissé des dizaines et des dizaines d’hommes jouir de mon corps pour me sentir valorisée. Des années où j’ai été incapable d’aimer. À 24 ans, j’ai déménagé à Londres. Là, j’ai découvert le féminisme. Et j’ai appris que mon histoire n’était en fait qu’un exemple parmi tant d’autres de violences sexistes et sexuelles. J’ai passé des heures sur Internet à chercher des articles, des témoignages, n’importe quoi qui m’indiquerait que je n’étais pas seule dans ce cas. Rien. Le néant. Étant incapable de trouver des récits auxquels m’identifier, j’ai pendant longtemps pensé qu’après tout je l’avais peut-être voulu, que ça devait sûrement être ma responsabilité si tout ça m’était arrivé. J’ai 31 ans aujourd’hui. Grâce au féminisme, et à la thérapie que je suis depuis deux ans et demi, je suis finalement redevenue moi-même. J’ai rencontré un homme merveilleux que j’ai épousé l’été dernier. J’ai retrouvé mon énergie créative, mon désir d’apprendre. Il y a encore des jours plus durs que d’autres, mais j’ai surmonté ma dépression. Je me sens bien et je suis fière d’être qui je suis. Je tiens à vous remercier du plus profond de mon cœur. Vous allez aider beaucoup de victimes avec cette enquête. Merci.
Louise
Merci La Déferlante pour cette enquête qui éveille les consciences. L’inceste nous entoure et le monde est amorphe. Après l’avoir lue, j’en ai parlé autour de moi et une amie proche a osé me dire qu’elle suspectait son frère d’avoir des comportements incestueux avec son enfant. Je lui ai conseillé de la lire à son tour et désormais elle va en parler à sa famille. Il faut parler, c’est primordial.
Mat
Bonjour,
C’est la première fois qu’on parle de mon histoire avec autant de clairvoyance. Quel sujet dans notre société vous avez mis en lumière ! J’ignorais les chiffres. Malgré une grande terreur, ils me réchauffent un peu le cœur. C’est agréable de ne pas se sentir OVNI. La justesse de vos mots a redéfini le cadre.
Mathilde
RESPONSABILITÉ RENDUE
par Sarah Boucault
Mon père a parlé à son frère et ses sœurs. Le jour où je l’apprends, je visite un cimetière. Mon père a parlé à son frère et ses sœurs. Mon corps avance en mode automatique sur le goudron des allées funèbres. Mon père a
dit à sa sœur que son fils m’avait agressée sexuellement dans l’enfance et à l’âge adulte. Je marche d’un pas énergique entre les concessions. Mon père a annoncé à sa sœur qu’il ne verra plus jamais son fils, mon agresseur. Mon souffle est rapide, bruyant et nerveux; ma gorge est sèche. Mon père a annoncé à son frère qu’il ne verra plus jamais son fils, l’agresseur de mon frère. Dommage, l’eau n’est pas potable aux robinets du cimetière. Mon père a informé sa famille qu’il soutiendra ses enfants. Tiens, le vert des arbres rivalise avec le gris des tombes. Au bout de 25 ans, mon père a changé de camp. Tiens, le soleil d’avril réchauffe ma peau. Mon père a renoncé à la réputation familiale. Tiens, mes épaules s’ouvrent et ma tête se redresse. Mon père a choisi ses enfants. Le soleil remplit le cimetière.
Les effets traumatiques des agressions incestueuses sont infimes comparés aux effets de l’abandon. En témoignant publiquement, j’ai rendu aux adultes de ma famille la responsabilité qui leur appartient depuis toujours et les ai contraints à prendre position. La révélation est d’or contre le silence des lâches, la démission des parents et l’indifférence de la société.
La mort du secret est une déflagration familiale. Mais mon père a changé de camp, et ma dignité revit.
15.01.2026 à 17:43
Angoulême : le girlcott, et après ?
Texte intégral (1436 mots)
L’édition 2026 du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD) aurait dû se tenir fin janvier. Mais le 1er décembre dernier, au terme d’une mobilisation intense initiée par plusieurs centaines de créateur·ices de bande dessinée, son annulation a été annoncée en catastrophe.
À l’origine, c’est une enquête de L’Humanité, dévoilant les coulisses peu reluisantes du festival, qui met le feu aux poudres : elle révèle un management inexistant, des salarié·es en burn out, ainsi que le témoignage d’une ancienne chargée de communication qui affirme avoir été licenciée après avoir dénoncé un viol subi lors de l’édition 2024. Au-delà de ces accusations, qu’elle conteste, la société 9eArt+, en charge de l’organisation de l’événement, cristallise les polémiques depuis plusieurs années.
Un premier appel au boycott est lancé en avril 2025 par 400 auteur·ices. En novembre, alors que 9eArt+ est finalement reconduite à la direction du festival, un mouvement de girlcott (jeu de mots désignant un boycott lancé par des femmes) initié par des bédéastes femmes et LGBTQIA+ sonne le glas de l’édition 2026. « Les enjeux de cette crise sont multiples et portent autant sur les conditions de travail que sur les modes de participation, de redistribution économique et de de représentativité, analyse Marys Renné Hertiman, docteure en sciences sociales, à l’origine d’une thèse sur les luttes pour la reconnaissance des femmes dans la bande dessinée. Elle interroge les rapports de pouvoir, à travers les institutions culturelles et les financements territoriaux. »
En ce début d’année, la bande dessinée sera malgré tout célébrée un peu partout. À Angoulême d’abord, où la municipalité soutient financièrement un festival off qui prendra ses quartiers dans une quinzaine de lieux de la ville. De son côté, le collectif – rebaptisé « collective » – à l’origine du mouvement de girlcott compte bien profiter de ces bouleversements pour imaginer ce que pourraient être des célébrations plus égalitaires. En parallèle d’un projet d’album, elle a lancé l’idée de « fêtes interconnectées » de la bande dessinée, qui devraient se tenir notamment à Bordeaux, Bruxelles, Montpellier, Marseille, Paris ou encore Nantes, et proposer des rencontres, des concerts et des tables rondes, où seront évoquées les luttes menées « en tant qu’autrices, femmes et minorités de genre », détaille Elsa Abderhamani, une dessinatrice très impliquée dans le mouvement.
Pour participer, chaque organisation devra se référer à une charte de valeurs et d’engagement, qui précise que les événements « ne doivent en aucun cas reproduire les schémas de domination et d’exploitation qui ont conduit au boycott du FIBD ». Le texte recommande, par exemple, de ne pas « mettre en compétition les ouvrages ».
S’inscrire dans la durée
Malgré les incertitudes qui planent encore sur l’édition 2027 du FIBD, les membres de la collective travaillent en lien avec l’inter-orga BD, qui regroupe associations et syndicats de la profession. S’appuyant sur le succès du girlcott, cette dernière a élaboré une plate-forme de revendications qu’elle a fait parvenir aux collectivités et aux institutions qui financent le festival : mise en place de référent·es contre les violences sexuelles, rémunérations égalitaires des séances de dédicaces, gardes d’enfants. « Le monde de la BD a bien compris que les auteur·ices s’engagent et se politisent de plus en plus, sont moins isolé·es… et ont donc plus de poids », se réjouit Marie-Paule Noël, une autrice qui a participé au mouvement en tant que membre du syndicat STAA CNT-SO.
« Les problèmes du monde de la BD ne se limitent pas au festival d’ Angoulême »
Elsa Abderhamani, dessinatrice
Ces dernières années, à Angoulême comme dans d’autres festivals, « les luttes féministes ont produit des avancées tangibles, notamment la parité dans les jurys qui a contribué à une visibilité accrue des créateur·ices minorisé·es, en particulier des femmes, rappelle Marys Renné Hertiman. Aujourd’hui, pour d’autres groupes sociaux, comme les bédéastes racisé·es, une promesse d’ouverture et d’inclusivité commence également à se formuler. J’espère que cela aboutira. »
Rebaptisée « Girlxcott » – avec un x, « pour montrer que nous ne sommes pas toutes des femmes et que certain·es peuvent se définir comme non-binaires », explicite Elsa Abderhamani – la collective, en passe de devenir une association, aspire à s’exprimer sur des sujets plus larges. « Les problèmes du monde de la BD ne se limitent pas à Angoulême. On veut ouvrir des discussions, sur les difficultés matérielles, le classisme, le validisme, le racisme… », détaille Elsa Abderhamani, donnant pour exemple le parcours d’autrices racisées comme elle, qui lui ont confié avoir quitté le monde de la BD, faute d’y avoir trouvé un espace accueillant.
En décembre 2025, Girlxcott apportait son soutien à une proposition de loi – finalement rejetée par le Sénat – pour la continuité de revenus des artistes-auteur·ices. Comme un avertissement, juste avant Noël, dans une tribune intitulée « Nous ne nous tairons pas », la collective annonçait : « La profession change ! Elle se féminise et se politise ! Elle saura désormais se faire entendre ! »
La Déferlante soutient le Girlxcott
En ce début d’année, notre équipe participera à plusieurs des évènements interconnectés organisés par la collective Girlxcott :
Jeudi 29 janvier à 18h30, à la librairie La Régulière à Paris, assistez à une rencontre entre Nora Bouazzouni, membre du comité éditorial de La Déferlante, Marie-Paule Noël du syndicat STA CNT-SO et les autrices Elsa Abderhamani et Julie Staebler.
Samedi 31 janvier à la Maison des Métallos à Paris, de 14h à 21h. La Déferlante tiendra un stand sur lequel vous pourrez retrouver nos revues, nos livres et nos goodies. À noter ce jour-là, une table ronde sur la BD féministe avec les autrices Melek Zertal, Pénélope Bagieu, et Marie-Paule Noël.
Samedi 31 janvier à 14h30, à la bibliothèque Alcazar de Marseille, Lucie Geffroy, corédactrice en chef de La Déferlante, animera une table ronde intitulée « Publier des auteur·ices arabes en France, de la Palestine à l’Algérie : regards d’éditrices marseillaises ».
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