29.01.2026 à 17:48
Alice Campaignolle
« Il faut se rendre à l’évidence, Donald Trump est parvenu à faire ce que personne n’avait réussi auparavant », lance Samuel Bravo, un travailleur social franco-vénézuélien rencontré à Caracas. Comme beaucoup de militant·es issu·es de la société civile, il se félicite d’être débarrassé du président Nicolás Maduro.
Quatre semaines après le coup de force de Donald Trump qui a fait une centaine de morts, Delcy Rodríguez, l’ancienne vice-présidente, est à la tête d’un pays sous tutelle étasunienne. La transition du Venezuela vers l’économie de marché est déjà à l’œuvre : une loi sur les hydrocarbures a aussitôt été votée qui facilite l’installation d’entreprises privées étrangères – principalement étasuniennes – dans le pays.
Poussé par l’administration Trump, le président de l’Assemblée nationale vénézuélienne a annoncé le 8 janvier 2026 la libération d’un grand nombre de prisonnier·es politiques. Des remises en liberté qui se font pourtant au compte-goutte. « Il n’y a quasiment pas d’avancées en matière de droits humains », déplore l’avocate Ana Leonor Acosta, coordinatrice générale de l’ONG locale Coalition pour les droits humains et la démocratie. Elle reste sur ses gardes : « Depuis les élections de 2024, nous vivons dans un climat de terreur. » En juillet de cette année-là, Nicolás Maduro s’est déclaré vainqueur d’un scrutin présidentiel sur lequel pèsent de lourds soupçons de fraude, provoquant des manifestations d’ampleur à travers tout le pays. Dans les semaines et les mois qui ont suivi, 2 000 personnes ont été jetées en prison, parmi lesquelles un grand nombre d’activistes du mouvement social.
« Il faut mettre fin à la répression. Ensuite, nous pourrons imposer un agenda féministe et LGBTQIA+ »
Andrea, militante féministe vénézuélienne
« Je connais beaucoup de gens, des ami·es, des collègues, qui ont dû s’exiler », explique Andrea, une militante féministe qui témoigne sous un prénom d’emprunt. Car particulièrement depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolás Maduro en 2013, lutter pour la légalisation de l’avortement, diffuser des films LGBTQIA+, dénoncer des discriminations peut mener derrière les barreaux. Elle cite l’exemple, médiatisé au-delà des frontières, de l’avocate Martha Lía Grajales, arrêtée en août 2025 après une manifestation de soutien au mouvement des mères de prisonnier·es politiques.
Au total, c’est près de 8 millions de Vénézuélien·nes (sur une population d’environ 30 millions) qui ont quitté leur pays « en quête de protection ou d’une vie meilleure », selon l’ONU. Et près de 18 000 civil·es qui, depuis 2016, ont été assassiné·es par la force publique. « Je fais profil bas, confie Andrea. Mon passeport a été révoqué et je ne peux pas sortir du pays ». L’annulation ou la révocation des passeports de citoyen·nes vénézuélien·nes sont des mesures répressives mises en place par les autorités après la réélection contestée de Nicolás Maduro en 2024 qui visent à restreindre la liberté de circulation des militant·es. Malgré la décapitation du régime, le 3 janvier dernier : « L’appareil répressif étatique est intact », rapporte l’avocate Ana Leonor Acosta.
Malgré les menaces qui pèsent sur elles et eux, les activistes pour les droits humains et sociaux se positionnent en vigie d’une démocratie vénézuélienne en lambeaux. « Il faut, dans un premier temps, mettre fin à la répression, et permettre le retour de nos camarades de lutte exilé·es. Ensuite, nous pourrons imposer un agenda féministe et LGBTQIA+ », affirme Andrea. Mais la militante féministe reste prudente : « les réformes économiques, avec pour effet la baisse de l’inflation, pourraient améliorer très vite le quotidien des Vénézuélien·nes » et ainsi faire passer au second plan la nécessité des avancées sociales, la libération des prisonnier·es et le rétablissement de la liberté d’expression. D’autant que beaucoup en sont bien conscients·es : l’intérêt de Washington pour le pays est avant tout économique. « Le gouvernement de Donald Trump n’a que faire des droits humains, il n’y a qu’à regarder ce qui se passe à Minneapolis ! », souligne la sociologue Lissette González qui, depuis le Venezuela, imagine le pire : « La répression pourrait être soutenue par Washington, avec plus de savoir-faire encore, grâce au soutien financier et technologique des services de renseignements étasuniens. »
La solution pour les représentant·es du mouvement social vénézuélien ? Une grande « solidarité internationaliste par le bas », répond Yoletty Bracho, politiste et maîtresse de conférences à l’université d’Avignon. La capacité des Vénézuélien·nes « à contenir la vocation impérialiste et extractiviste des États-Unis est très faible », se désole Lisette González. Pour le moment, personne parmi les activistes resté·es au Venezuela, ne parvient à imaginer comment le pays pourra se défaire de l’encombrante tutelle des États-Unis.
27.01.2026 à 15:20
Mathilde Blézat
En 1973, un groupe de militantes féministes marxistes, originaires d’Angleterre, d’Italie et des États-Unis pour la plupart, lance une campagne internationale, Wages for Housework : elles revendiquent la rémunération du travail ménager effectué par les femmes dans les foyers.

Selma James est l’une des instigatrices de ce mouvement. À l’époque, elle a plus de 40 ans, vit à Londres et milite déjà depuis un quart de siècle. Les mouvements antiracistes, féministes et antiguerre sont alors en plein essor. « La révolution arrive toujours quand on ne s’y attend pas, on a intérêt à être prêtes, se rappelle-t-elle aujourd’hui, à 95 ans. Je n’avais plus le choix : je devais construire un mouvement. » En 1971, elle réalise Our Time Is Coming Now, un documentaire (non disponible en français) sur le travail des femmes et sur les luttes féministes en cours. En mars 1972, lors d’un meeting féministe à Manchester, Selma James interpelle les syndicats qui, fustige-t-elle, refusent aux femmes au foyer le statut de travailleuses et ne luttent pas pour l’égalité salariale. C’est là qu’elle clame, pour la première fois : « Nous exigeons des salaires pour le travail ménager ! » Quelques mois plus tard, avec la militante et chercheuse italienne Mariarosa Dalla Costa, elle publie Le Pouvoir des femmes et la subversion sociale (parution en français en 1973), qui servira de base théorique à la campagne Wages for Housework. Elles y proposent une analyse féministe marxiste du travail ménager
« La révolution arrive toujours quand on ne s’y attend pas, on a intérêt à être prêtes. »
Selma James
Si cette campagne fait date dans l’histoire des luttes féministes, Selma James reste méconnue en France, en comparaison de certaines de ses camarades de l’époque, comme la philosophe Silvia Federici, dont les travaux sont largement traduits et publiés. Cela s’explique par le fait qu’elle est avant tout une militante de terrain. Pourtant, elle a développé des analyses et des stratégies politiques ancrées dans ses expériences de lutte qui peuvent servir d’appui aux combats actuels. La « stratégie organisationnelle de l’autonomie », par exemple, qu’elle prône depuis des décennies et qui a été appliquée à la campagne Wages for Housework, consiste à créer des groupes autonomes (lesbiennes, Noires, handicapées, travailleur·euses du sexe…), afin que leurs revendications, liées à l’oppression spécifique qu’ils subissent, puissent être intégrées au mouvement (lire l’encadré ci-dessous).
En novembre 2024, paraît chez Premiers Matins de novembre Éditions une anthologie de ses textes, Sexe, race et classe . La stratégie de l’autonomie, pour ouvrir le lectorat francophone à sa pensée politique et à la diversité des luttes qu’elle mène depuis quatre-vingts ans. « C’était le livre dont nous avions besoin, écrit en préface la philosophe Elsa Dorlin. Un véritable cadeau, un legs donné aux batailles présentes, tout autant qu’une réparation comblant une place vide dans nos bibliothèques, et qui rend justice à la mémoire de la plèbe. » C’est à l’occasion de cette publication que, en mars 2025, Réseau salariat, qui porte la revendication d’un salaire à vie, organise à Lille une discussion publique avec Selma James et que je la rencontre. Quelques semaines plus tôt, elle avait accepté le principe d’un portrait dans la revue à condition que « le “je” ne soit pas aussi grand que le “nous” : tout ce que j’ai fait, c’était avec d’autres personnes », avait-elle insisté. C’est donc aux côtés de trois de ses camarades de longue date, Cristel Amiss, Benoît Martin et Nina López, sa compagne, qu’elle a accepté de retracer son parcours intime et politique.
Selma James est née Selma Deitch, en 1930 à Brooklyn (États-Unis), dans un quartier ouvrier juif. Sa mère, qui a commencé à travailler à l’usine à 12 ans, est au foyer depuis la naissance de ses trois filles et organise des mobilisations de femmes contre les expulsions locatives ou pour l’obtention d’aides sociales. Son père, qui a émigré de Pologne, est camionneur et syndicaliste, en lutte à la fois contre les patrons et la mafia, ce qui lui vaut arrestations et passages à tabac. Il s’oppose aussi au sionisme. « En tant qu’ouvriers juifs internationalistes, nous considérions que le monde entier était notre nation, ça nous semblait absurde d’en revendiquer une spécifiquement pour les Juifs », explique celle qui se définit comme « antisioniste de naissance » et est toujours très impliquée dans les mouvements de soutien à la Palestine, notamment en tant que coordinatrice de la branche londonienne du Réseau international juif antisioniste, Ijan.

Élevée dans un milieu très politisé, Selma James s’engage très jeune. Elle a 6 ans quand la révolution espagnole éclate. Tandis que des adultes du quartier partent se battre en Espagne ou organisent la solidarité internationale, elle récupère, avec d’autres enfants des environs, les papiers métalliques des paquets de cigarettes, qui, leur dit-on, servent à la fabrication de balles pour armer les révolutionnaires espagnol·es. À 15 ans, elle décide de rejoindre une des organisations de la gauche radicale dont le quartier regorge. Elle arrête son choix sur la tendance Johnson-Forest, où milite sa sœur aînée. Ce courant du Workers Party a été fondé en 1941 par Cyril Lionel Robert « CLR » James, théoricien et militant marxiste anti-impérialiste noir, né à Trinité-et-Tobago, Raya Dunayevskaya, elle aussi théoricienne, ancienne secrétaire de Trotski, Juive d’origine ukrainienne, et Grace Lee Boggs, féministe marxiste d’origine chinoise. « J’ai tout de suite vu qu’il et elles étaient différent·es : c’était les seul·es qui pensaient que nous pouvions gagner. Mais aussi, ils et elles étaient antiracistes, et c’était très important pour moi. » Elle y apprend à militer, découvre la camaraderie politique et se forme, dans les cours dispensés par CLR James, à l’histoire de l’esclavage, de la guerre de Sécession et de la révolution haïtienne, dont il est un spécialiste renommé.
Depuis 2024, grâce aux éditions Premiers Matins de novembre, le lectorat français a accès à une anthologie de textes de Selma James : Sexe, race et classe . La stratégie de l’autonomie. Les essais, allocutions publiques ou récits de lutte publiés entre les années 1970 et les années 2020 par la militante mettent en lumière une histoire politique souvent oubliée. On y découvre une stratégie, celle de l’autonomie des luttes, qu’elle énonce dès 1974 dans la revue marxiste noire Race Today : « Jusqu’à présent, beaucoup d’entre nous ont été sommé·es de sacrifier nos besoins au nom d’un intérêt plus grand, mais qui n’était jamais assez grand pour nous inclure. Nous avons donc appris avec amertume que rien d’unifié ou de révolutionnaire ne sera formé avant que chaque fraction de la classe exploitée fasse valoir son propre pouvoir autonome. »
Refusant la hiérarchie entre les luttes, elle prône également la recherche d’alliances, seul moyen, selon elle, de faire aboutir les revendications. Ces alliances ne peuvent passer que par la reconnaissance préalable des rapports de domination entre « les différents secteurs de la classe ouvrière » et de leurs combats spécifiques. « Plus nous parvenons à prendre en compte […] les divisions liées à la race, à la nationalité, aux revenus, au Sud ou au Nord, au milieu urbain ou rural, à l’âge, au sexe, à la sexualité, aux handicaps, à l’(il)légalité et à toutes leurs combinaisons, moins elles nous divisent. Le pouvoir de chaque secteur peut alors devenir un pouvoir pour tous·tes. »
À 17 ans, Selma James termine le lycée, se marie avec un camarade ouvrier « pour échapper à la famille » et déménage à Los Angeles. Leur fils naît un an plus tard, et tout bascule. « Soudain, je voyais tout différemment, se souvient-elle : l’ampleur de notre travail invisible, notre colère contre la pauvreté et la dépendance aux hommes. J’ai pris conscience que les femmes et les hommes ne vivaient vraiment pas dans le même monde. » Avec deux camarades, elle monte le groupe femmes au sein de la tendance Johnson-Forest. CLR James, qui « n’avait jamais entendu des femmes au foyer de la classe ouvrière parler de leur vie », la pousse à écrire un pamphlet. Travaillant comme serveuse puis ouvrière à la chaîne, elle peine à s’y mettre pendant plusieurs mois, mais, à 22 ans, finit par rédiger A Woman’s Place en une journée – il deviendra le pamphlet le plus lu de l’organisation. Ce texte, qui décrit les conditions de vie des femmes de la classe ouvrière, préfigure le combat autour du travail ménager qu’elle portera vingt ans plus tard avec Wages for Housework. Elle y raconte l’isolement des femmes mariées, la répétition sans fin des tâches ménagères – qu’elle qualifie d’« organisation inhumaine » – ou encore la double journée des ouvrières, avec le travail domestique qui les attend à la fin de leur journée de travail salarié. Mais elle souligne aussi que « chaque femme dans son foyer fait la révolution » en instaurant un rapport de force vis-à-vis de son mari. Et que les femmes peuvent compter les unes sur les autres pour s’entraider en se rassemblant entre voisines dans les cours d’immeuble ou entre ouvrières autour de la chaîne de production.
Selma James est aussi connue pour ses engagements antiracistes et anticolonialistes. En 1955, séparée de son mari depuis quelque temps, elle quitte les États-Unis avec son fils pour rejoindre à Londres CLR James, qui a perdu son titre de séjour étasunien du fait de ses activités politiques. Elle l’épouse, prend son nom de famille, puis part avec lui vivre quelques années à Trinité-et-Tobago pour soutenir le mouvement d’indépendance et de construction d’une fédération caribéenne. Ces années constituent une autre charnière dans son parcours militant : elle observe les stratégies des femmes pour se libérer d’une partie du travail ménager et participer à la lutte d’indépendance. Elle découvre aussi les obstacles majeurs auxquels font face les mouvements de décolonisation, notamment socialistes, comme à Trinité-et-Tobago, où la fédération échoue, au Ghana, où CLR James est convié par le leader indépendantiste Kwame Nkrumah, ou en Tanzanie
Quand le couple rentre à Londres en 1962, Selma James fréquente les militant·es anticolonialistes caribéen·nes ou encore les British Black Panthers. Elle devient secrétaire organisatrice de la Campagne contre la discrimination raciale, un groupe de pression qui vise à faire changer certaines lois racistes. Cet engagement antiraciste, tout aussi fondamental pour elle que la cause des femmes, est l’une des raisons pour lesquelles, à la fin des années 1970, quelque temps après le lancement de Wages for Housework, des dissensions éclatent entre elle et d’autres fondatrices de la campagne. « Aux États-Unis, on a fait une guerre civile sur la question de l’esclavage, explique-t-elle. Le mouvement noir a ensuite été la figure de proue des mouvements de protestation des années 1960. Alors, en tant que militant·e, c’était impensable de faire de la lutte des classes et du féminisme sans antiracisme ! » Depuis lors, Selma James est très critique des mouvements féministes dominants, qui, selon elle, « n’aiment pas les femmes de la base » et font du gatekeeping, c’est-à-dire restreignent l’accès de la lutte à certaines catégories de femmes : relégation des militantes noires, rejet des lesbiennes (dans les années 1970) et des femmes trans (aujourd’hui), mépris pour les travailleuses du sexe, les mères et les femmes au foyer… Après ces conflits au sein de Wages for Housework, les groupes new-yorkais et italiens sont dissous et la campagne se poursuit aux États-Unis notamment avec les militantes noires, tandis qu’au Royaume-Uni, Selma James la redéploie avec d’autres camarades, dont Nina López.

Les deux femmes se connaissent depuis 1976. Selma James vient alors de cofonder, dans un squat londonien, le Crossroads Women’s Centre (« Centre des femmes », dont le nom signifie « carrefour » ou « intersection » en français), un lieu qui deviendra essentiel pour les mobilisations féministes des décennies à venir. C’est à la suite de l’évacuation forcée du squat que Selma James et Nina López se rencontrent. « On était en réunion, on parlait d’un grand bâtiment à occuper et j’ai dit qu’on n’allait jamais pouvoir le tenir, se souvient cette dernière. Après, Selma est venue discuter avec moi pour comprendre pourquoi je n’étais pas d’accord. Elle ne m’a pas convaincue, mais je me suis dit : “Elle est géniale !” » Le nouveau Crossroads fermera au bout de deux semaines : « On a fini par squatter un lieu plus petit », dit en souriant Nina López. Menacées à nouveau, elles occupent la mairie de secteur et récoltent des milliers de signatures de soutien. Les autorités, sous pression, leur accordent un bail précaire pour 1 livre symbolique par mois. « Ça a duré dix-sept ans, ajoute Selma James, jusqu’à ce qu’on puisse acheter notre propre lieu », à Kentish Town, dans le nord-ouest de Londres, où Crossroads est toujours installé aujourd’hui.
Leur relation intime débute bien des années plus tard, mais Selma James entretient, depuis la fin des années 1970 et sa séparation avec CLR James, des relations avec des femmes. « Pour moi, cela n’a pas constitué une bascule comme la maternité l’avait fait, car je militais, je luttais, je vivais déjà entourée de femmes tous les jours. » Lesbienne, bisexuelle, queer… Selma James explique ne s’être jamais, jusqu’à aujourd’hui, identifiée à une orientation sexuelle en particulier, ou plutôt aux termes qui les définissent. « Au sein de Wages due Lesbians [le collectif lesbien autonome de Wages for Housework], il y avait beaucoup de fluidité : certaines sortaient uniquement avec des femmes, d’autres ont eu des relations longues avec des femmes, puis avec des hommes, et inversement… Mais nous étions toutes ensemble, dans la lutte pour la rémunération du travail ménager. »
En cinquante ans d’existence, le centre Crossroads a été la base stratégique de nombreuses mobilisations. En novembre 1982, des travailleuses du sexe y organisent l’occupation de l’église de Holy Cross, masques noirs sur les yeux, pour protester contre la répression policière et les discriminations. Selma James est choisie pour être leur porte-parole. À l’époque, un journal se vante d’avoir « démasqué » celle qu’il décrit comme une « protestataire professionnelle » et la surnomme « the rebel with one cause after another » (« la rebelle qui va d’une cause à l’autre

Enfin, c’est à partir de ce lieu que Selma James, Nina López et d’autres poursuivent l’héritage de Wages for Housework, jusqu’à gagner, grâce à une mobilisation d’envergure internationale au cours de la Décennie des Nations unies pour les femmes (Nairobi 1985 — Pékin 1995), que les gouvernements comptabilisent la valeur économique du travail non rémunéré, qu’il soit effectué à la maison, pour la communauté ou dans les champs. Elles tissent des liens avec des collectifs de femmes des pays du Sud global, autour de questions comme l’agriculture de subsistance, l’extractivisme, l’impérialisme, ou encore la réparation postcoloniale, comme l’explique leur camarade Cristel Amiss, qui appartient au groupe Women of Colour de la campagne et travaille étroitement avec un groupe de demandeuses d’asile qui se réunit à Crossroads : « Nous revendiquons le droit de vivre où nous voulons et d’avoir un salaire en réparation du fait que nos pays ont été pillés par les puissances coloniales pendant des siècles et qu’ils y ont aussi provoqué des guerres pour les intérêts des multinationales. » Cette coalition a lancé, le 8 mars 2000, une grève mondiale des femmes, un mouvement qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Enfin, au moment de la pandémie de Covid-19, Selma James et Nina López élargissent la revendication du salaire ménager à celle d’un « revenu de soin pour le peuple et la planète » : il s’agit d’assurer des salaires décents aux travailleur·euses du soin pas ou peu rémunéré·es, mais aussi aux personnes qui luttent pour la justice climatique, les communs

Au fil d’une vie passée à militer, Selma James a connu déconvenues et ruptures politiques. À 95 ans, comment garde-t-elle l’élan pour lutter ? « Mon énergie personnelle faiblit parfois, mais j’ai celle d’un réseau international de camarades déterminé·es à changer ce monde, répond-elle. Et j’ai aussi celle que ma colère me donne. » Des motifs de colère, le monde n’a jamais manqué de lui en fournir, encore moins aujourd’hui. Mais elle explique que, pour tenir, il est primordial de célébrer chaque victoire, si petite soit-elle, et de la rendre publique. « On est conscient·es que la situation est terrible, ça fait des mois qu’on lutte contre le génocide à Gaza sans réussir à l’arrêter. Mais on doit construire sur ces petites victoires parce que la seule possibilité qu’on a, c’est de renforcer le mouvement social. » Et pour cela, explique-t-elle, être internationalistes est un atout : « On voit des camarades gagner ailleurs, dans des contextes parfois beaucoup plus difficiles que les nôtres, des dictatures… Et ça, ça donne beaucoup d’énergie. » Dans le contexte actuel de vague réactionnaire et belliciste, les enseignements stratégiques de Selma James, son recul historique et son approche internationale de la lutte permettent de ne pas céder au désespoir et à la démobilisation. •
Naissance à Brooklyn, aux États-Unis.
Publication du pamphlet A Woman’s Place.
Selma James quitte les États-Unis avec son fils.
Elle s’installe à Trinité-et-Tobago.
Publication de The Power of Women and the Subversion of the Community (Le Pouvoir des femmes et la subversion sociale).
Lancement de la Campagne pour un salaire du travail ménager.
Appel à la grève mondiale des femmes.
Lancement de la campagne pour un revenu de soin pour le peuple et la planète.
27.01.2026 à 14:51
Léa Mormin-Chauvac
C’était un dimanche de janvier, en 2023. Le Collectif des ouvrières et des ouvriers agricoles et de leurs ayants droit empoisonné·es par les pesticides (Coaadep) s’était réuni sur l’habitation Bochet
« Digne », c’est peut-être l’adjectif qui qualifie le mieux Josette Bomaré, qui, avec sa nièce Gisèle Gros, a lancé le Coaadep. À 86 ans, elle est la mémoire vacillante mais toujours présente – doubout, dit-on en créole – de cinq décennies de luttes pour la justice sociale et environnementale en Martinique. Instigatrice de la grande grève de février 1974, qui a permis d’améliorer les conditions de travail épouvantables des ouvrier·es agricoles, elle a aussi été le fer de lance de la mobilisation contre l’utilisation de pesticides mortifères, longtemps avant la fondation du collectif en 2019. Rares sont les militant·es anticolonialistes en Martinique qui ignorent son nom.
Aujourd’hui encore, on vient frapper chez elle, dans la commune du Robert, pour lui demander conseil lorsqu’il s’agit d’organiser un mouvement.
Née en janvier 1938 dans cette ville martiniquaise bordée par l’océan Atlantique et entourée de mornes, ces reliefs typiquement caribéens, Josette Bomaré est la benjamine d’une famille de 13 enfants. Sa mère est ouvrière agricole. À 15 ans, elle quitte l’école et devient manœuvre maçonne, transportant des seaux de ciment pour construire la voie rapide vers Fort-de-France. Elle rejoint ensuite les rangs des travailleur·euses de la canne à sucre et vend sa force de travail d’habitation en habitation, au gré des récoltes et des décisions des contremaîtres, qu’on appelle encore « commandeurs », comme au temps de l’esclavage.
« Je suis née communiste et je mourrai communiste », a l’habitude d’affirmer fièrement la militante. Jeune ouvrière, elle court les réunions que le Parti tient dans tous les recoins de la Martinique. À l’époque, Justice, le journal édité par les militant·es communistes à Fort-de-France, est lu à haute voix dans les foyers d’une grande partie de la population rurale. « J’ai toujours aimé savoir, marcher, connaître. Alors je marchais, et j’écoutais. Le Parti communiste parlait tellement bien que [j’ai adhéré] à l’Union des jeunes communistes martiniquais [UJCM]. »

À 16 ans, Josette Bomaré s’engage pour que tous·tes les travailleur·euses puissent bénéficier de la Sécurité sociale et des congés payés : malgré la création officielle, en 1947, de la Caisse générale de Sécurité sociale en Martinique, nombre d’ouvrier·es agricoles continuent de travailler sans être déclaré·es. L’économie de plantation ressemble encore trop à l’esclavage, pourtant aboli définitivement un siècle auparavant, en 1848. Le travail, harassant, est distribué selon le bon vouloir du contremaître. Les journées sont régulièrement prolongées de deux à quatre heures au-delà des huit heures réglementaires. Le salaire hebdomadaire, misérable, est souvent amputé par les crédits contractés auprès de la boutique de l’habitation. Et les ouvrières rapportent que les offres de travail sont parfois conditionnées à des faveurs sexuelles. Les communistes donnent aux ouvrier·es des clés pour « dire non au béké », ces exploitant·es descendant·es des propriétaires d’esclaves.
C’est au cours d’une de ces réunions que Josette Bomaré rencontre l’historien Robert Saé. Il fait partie du Groupe d’action prolétaire (GAP), une organisation composée d’étudiant·es martiniquais·es qui se sont formé·es au militantisme anti-impérialiste en France hexagonale, ont participé aux révoltes sociales de mai 1968 et ont décidé de rentrer dans leur pays natal pour mener la lutte indépendantiste. Elles et ils tentent de diffuser leurs idées politiques au sein de la population au moyen d’actions coup de poing. En 1971, le GAP lance, par exemple, le mouvement Nous irons voir Pelé sans payer, pour protester contre le prix des billets d’un match opposant la sélection martiniquaise au club de la légende du football brésilien. Il obtient la retransmission télévisée de la rencontre.
Peu après, une ouvrière, Laélie Délicace, les alerte sur les conditions de travail qu’elle subit avec ses camarades. « Elles nous ont dit : “Arrêtez vos bêtises, et venez sortir les gens de l’esclavage dans la banane” », raconte Robert Saé. C’est ainsi qu’elles et ils font la connaissance des habitant·es de Trou Terre, au Robert, dont Josette Bomaré est une figure centrale. « Dans le quartier, tout le monde l’écoutait, se souvient Robert Saé. On lui a dit qu’une combattante comme elle devait travailler avec nous. »
Dans les années 1960, un pesticide à base de chlordécone est introduit dans les bananeraies des Antilles françaises pour lutter contre le charançon, un insecte qui ravage les cultures. Dès 1979, le potentiel cancérigène du chlordécone est identifié. La molécule est interdite en France hexagonale en 1990, mais en Martinique et en Guadeloupe une dérogation permet son usage jusqu’à épuisement des stocks. Le chlordécone a été épandu au moins jusqu’en 1993, contaminant environ 90 % de la population martiniquaise, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire et Santé publique France. La molécule serait aujourd’hui responsable des taux de cancer de la prostate les plus élevés
au monde constatés dans les deux îles antillaises.
Dès 2006, des collectifs menés par des avocat·es guadeloupéen·nes et martiniquais·es portent plainte contre l’État et contre X pour empoisonnement et administration de substances nuisibles. Le 2 janvier 2023, quinze ans après l’ouverture d’une information judiciaire à Paris, les juges d’instruction prononcent un non-lieu. Leur ordonnance reconnaît le « scandale sanitaire », mais avance la difficulté de « rapporter la preuve pénale des faits dénoncés ». Les parties civiles ont fait appel de cette décision et sauront en mars 2026 si l’enquête sera rouverte.
Le 12 mai 2025, le tribunal administratif de Martinique a rendu une décision historique en condamnant l’État à indemniser deux anciennes ouvrières du préjudice moral qu’elles ont subi, lié à l’anxiété de développer des maladies graves dues à leur exposition au chlordécone.
Pendant deux ans, les membres du GAP mènent des enquêtes pour documenter les conditions de vie des travailleur·euses des 168 exploitations que compte la Martinique. Une petite case jouxtant la maison de Josette Bomaré sert de quartier général pour l’organisation de la grève générale de février 1974. L’année précédente a été difficile. La crise économique et la perte d’une quantité importante de la production bananière entraînent une forte augmentation des prix. La rémunération journalière ne suffit plus à nourrir les familles. Elles et ils demandent l’alignement de leur salaire sur le smic horaire et dénoncent, déjà, l’utilisation des pesticides dangereux dans les champs de bananes. « On mettait l’engrais à mains nues. Notre visage était à peine protégé par des mouchoirs en tissu. Certain·es ouvrier·es avaient des vertiges, des vomissements », raconte la militante, qui n’hésitait pas à refuser ouvertement les travaux d’épandage. Quitte à se voir refuser du travail par des contremaîtres désireux de la punir pour l’exemple. Qu’importe : Josette Bomaré sait qu’il s’agit d’un poison. Les doutes des ouvrier·es sont d’ailleurs confirmés par un médecin qui examine un camarade pris de malaise alors qu’il saupoudre des plants de banane et leur explique que cela a été provoqué par l’engrais.
Les grèves sont généralement menées au moment de la récolte, en début d’année. En janvier 1974, Josette Bomaré et ses camarades lancent le mouvement. La grève sera « marchante » : selon la tradition, les grévistes se déplacent d’habitation en habitation pour rallier les ouvrier·es agricoles à leur cause. Le mouvement, parti des plantations du Nord-Atlantique, s’étend dans toute l’île. À plusieurs reprises, des confrontations ont lieu avec les forces de l’ordre. « Le père de mon fils, charpentier, était inquiet de me voir mener ces mouvements de grève. Il me demandait d’arrêter », raconte Josette Bomaré. Cela ne ralentit pas la militante, qui confie son enfant à sa mère et poursuit le combat.
Le 14 février 1974, les grévistes se réunissent sur l’habitation Chalvet, à Basse-Pointe, dans le nord de l’île. Les gendarmes les encerclent à l’aide de gaz lacrymogènes et leur tirent dessus à balles réelles. « Je ne sais pas pourquoi ils ont tiré », s’étonne encore aujourd’hui Josette Bomaré. Elle voit tomber, mortellement touché, un gréviste de 50 ans, Ilmany Sérier. Une foule importante se rassemble pour ses obsèques, deux jours plus tard. Les autorités craignent l’embrasement et parlent de « légitime défense » pour justifier les tirs. Le 16 février, on retrouve sur une plage du Lorrain, à quelques kilomètres de Chalvet, le corps d’un jeune ouvrier maçon de 19 ans, Georges Marie-Louise, disparu depuis le rassemblement.
Selon les militant·es du GAP, son corps présente des traces de torture. Le rapport d’autopsie contredit cette affirmation. Les circonstances de la mort de Georges Marie-Louise ne seront jamais élucidées, mais le « drame de Chalvet » – comme on l’appelle toujours en Martinique – provoque une grande colère. Dans les cortèges des manifestations, les banderoles dénonçant la « répression coloniale » s’ajoutent aux revendications syndicales. Est-ce par souci d’apaisement que le smic horaire est alors accordé aux manifestant·es ? L’utilisation des produits phytosanitaires toxiques continuera en revanche bien longtemps après la grève de 1974.
Josette Bomaré, identifiée comme gréviste, ne trouve plus de travail dans la région. Elle doit aller en chercher à Fort-de-France, emportée par ce grand mouvement d’exode rural qui traverse une Martinique vivant de moins en moins de l’économie de plantation. Les ancien·nes ouvrier·es agricoles s’établissent dans les quartiers populaires du chef-lieu de l’île, montant en une nuit leur case en tôle. Des maisons de ce type, Josette Bomaré en a déjà beaucoup construit aux alentours de sa commune natale. Elle garde sa maison du Robert, à 20 kilomètres de là, mais ne peut faire l’aller-retour tous les jours. Elle entend parler de terrains vacants au nord de la ville et décide de s’y installer, non sans devoir affronter l’hostilité des autres travailleur·euses pauvres. Devant son refus catégorique de quitter les lieux, ils la surnomment « Ti tigres la » (la tigresse, en créole).

Dans les années 1990, elle militera pour que les habitant·es des communes rurales venu·es travailler en ville ne soient plus expulsé·es au gré des tentatives d’urbanisation de ces habitats précaires
Quand Josette Bomaré arrive à Fort-de-France, en 1975, elle se rend au domicile d’Aimé Césaire avec un groupe de mères de famille privées d’emploi par la crise économique de 1973 et la désindustrialisation progressive de la Martinique, qui ne savent plus comment nourrir leurs enfants. Le maire de la capitale martiniquaise est un homme politique et un poète de premier plan, dont le Cahier du retour au pays natal, publié en 1939, a été l’un des fers de lance d’un mouvement littéraire et intellectuel majeur du xxe siècle : la négritude. Réputé proche des militant·es communistes de la base malgré son départ médiatisé du Parti en 1956, il fait embaucher Josette Bomaré comme employée municipale aux espaces verts. Dix-huit ans après la mort de l’écrivain et homme politique, elle en est toujours une fervente partisane. Et aime raconter qu’il lui disait en rigolant : « À chaque mouvement, tu es toujours devant, tu vas finir en prison ! »
« J’ai toujours aimé savoir, marcher, connaître. Alors je marchais, et j’écoutais. »
Josette Bomaré
En 2019, Robert Saé, l’historien militant, reçoit un message : Josette Bomaré et sa nièce Gisèle Gros demandent à le voir. « Tout le monde parle de chlordécone, mais on ne parle jamais de nous, les ouvrier·es, alors que nos enfants meurent », s’insurgent-elles. C’est de cette indignation que naît le collectif des ouvrières et des ouvriers empoisonné·es. La fille de Gisèle Gros est atteinte de malformation cardiaque ; Gisèle Gros elle-même souffre de plusieurs pathologies liées à l’exposition au chlordécone ; le fils de Josette Bomaré est mort à 54 ans d’un cancer du foie. Les deux femmes survivent avec des retraites misérables. Au-delà des réparations économiques – que Josette Bomaré « n’attend plus » –, leur lutte pour faire reconnaître l’empoisonnement au chlordécone est un combat pour la dignité.
« Le chat travaille avec moi », dit en riant la militante en parlant du compagnon qui joue entre ses pieds à chacune de nos entrevues. Les souvenirs, doucement, lui échappent. Certains jours, elle se souvient de tout, d’autres, elle reconnaît à peine le visage de son infirmière. Elle reçoit toujours sur sa terrasse, ornée de fûts en bois vernis, le dernier ouvrage qu’a réalisé son fils, Ti No, juste avant de mourir. Elle s’interroge : « Autour de moi, tout le monde a des cancers, de l’hypertension, du diabète. Ce sont des maladies qu’on ne voyait pas autant avant. Il y a quelque chose dans la nourriture qui nous rend malades. » De la terrasse, on aperçoit les plantes de son petit potager, qui poussent désormais dans des contenants placés en hauteur : ce sont les recommandations de l’agence régionale de santé, pour éviter la contamination des légumes. •
Naissance de Josette Bomaré au Robert, en Martinique.
Josette Bomaré organise le mouvement de grève des ouvrier·es agricoles pour demander une revalorisation salariale et l’arrêt de l’utilisation des pesticides dangereux pour la santé.
Avec sa nièce Gisèle Gros, Josette Bomaré crée le Collectif des des ouvriers agricoles et de leurs ayants droit empoisonnés par les pesticides (Coaadep).
Les juges d’instruction prononcent un non-lieu dans le dossier de l’empoisonnement au chlordécone.
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27.01.2026 à 06:46
Delphine Bauer
Dans la crypte carrelée de blanc du mémorial de Nyamata, dans le sud du Rwanda, Thérèse Mukandori gît dans son cercueil. On l’aperçoit à travers une plaque de verre sur laquelle reposent des ossements.
Dans ce bain de sang, Thérèse Mukandori a été suppliciée. Après l’avoir forcée à s’exhiber nue, ses bourreaux l’ont violée tour à tour en public avant de lier ses poignets à ses chevilles, de planter un bâton dans son vagin et de l’achever d’un coup de machette sur la nuque. Dans le charnier, son corps a été retrouvé momifié, le visage encore empreint de son dernier hurlement.
Singulière, sa dépouille fait l’objet d’une forme de sacralité : longtemps, son cercueil était présenté ouvert aux visiteur·euses. « Mettre en avant son destin porte à la conscience ce qu’elle a vécu, mais, aussi, la spécificité des souffrances infligées aux femmes [pendant le génocide] », résume l’historien Marcel Kabanda, président d’Ibuka France (« Souviens-toi », en kinyarwanda), une association « engagée dans le devoir de mémoire et la lutte contre l’impunité ». Désormais à l’abri des regards, mais toujours séparée des ossuaires et caveaux collectifs, Thérèse Mukandori occupe une place particulière dans le dispositif mémoriel de Nyamata : elle incarne le martyre des Tutsies.
Entre le 7 avril et le 19 juillet 1994, au moins 800 000 enfants, femmes et hommes tutsi·es
Le viol était « la règle, et l’exception le non-viol », écrivait le rapporteur spécial de l’Organisation des Nations unies (ONU) pour le Rwanda en 1996. Il n’a pas été contredit depuis. Dans « Faire le compte de l’incomptable
Mais entraver la capacité d’un groupe à engendrer une nouvelle génération passe aussi par la destruction des liens existants entre ses membres : le viol constitue, là encore, un outil puissant. Séquestrées et violées pendant de longues semaines – y compris devant, voire avec leurs filles –, des survivantes ont aussi porté les « enfants des tueurs ». Ces derniers sont les mémoires vivantes des traumatismes et des hontes liées au fait de n’avoir pas su se protéger ou se défendre. Comme leurs mères, beaucoup de ces enfants ont été rejeté·es par ce qui leur restait de communauté ou de famille.
Punitifs, la majorité des viols ont eu lieu en public parce que les génocidaires considéraient qu’ils prenaient une « revanche » de race, mais aussi de genre.
Cette détermination à anéantir sur la durée se révèle, aussi, dans les contaminations intentionnelles par le VIH. En 1993, à une époque où contracter le virus condamnait à mort dans les dix années à venir, 30 % des femmes enceintes de Kigali étaient porteuses du virus. Six ans plus tard, l’Association des veuves du génocide d’avril (Avega Agahozo) relevait que les deux tiers des survivantes étaient séropositives. Ce moyen de tuer les femmes – mais aussi leurs futur·es enfants et partenaires – avait été revendiqué par des génocidaires pendant qu’ils les violaient, et le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR
Car le viol génocidaire est exécuté sur ordre : « Il ne s’agit pas d’un viol hors de contrôle, mais d’un viol sous contrôle », écrit la juriste étasunienne Catharine MacKinnon, spécialiste des violences sexuelles de guerre, dans son essai Are Women Human? (« Les femmes sont-elles humaines ? », Belknap Press of Harvard University, 2006, non traduit en français). Racistes et sexospécifiques, ces violences génocidaires ont en effet été organisées par les autorités politiques et militaires afin d’en faire l’instrument de l’anéantissement des Tutsi·es.
Prolongeant un demi-siècle de déshumanisation et de violences d’État contre les Tutsi·es, le basculement d’avril 1994 fut loin d’un déchaînement spontané. Lorsque, en octobre 1990, le jeune Front patriotique rwandais (FPR
La racialisation de la société rwandaise est un héritage du colonialisme belge. Imposant la mention de l’« ethnie » sur la carte d’identité rwandaise au début des années 1930, la Belgique a transformé des groupes socio-économiques « largement perméables » en catégories raciales, rappelle l’historienne spécialiste du génocide des Tutsi·es Hélène Dumas. S’étant toujours appuyée sur la monarchie (abolie en 1961), l’administration coloniale a décidé, à la fin des années 1950, de soutenir la perspective républicaine en encourageant « les Hutu·es à “se libérer” de la “domination” des Tutsi·es », explique-t-elle. Le roi était tutsi. Ici germe le mythe d’une « oppression des Hutu·es » par les Tutsi·es, considéré·es comme « des étranger·es » complotant pour « voler » le pays aux Hutu·es.
Central dans le discours suprémaciste hutu, l’idée d’un « complot tutsi » se cristallise dans la figure d’« Umututsikazi » (« la femme tutsie », en kinyarwanda), qui apparaît dans « Les dix commandements du Hutu », publiés en décembre 1990 par la jeune, mais influente, revue Kangura
Raciste, complotiste et guerrier, ce manifeste est tout autant masculiniste : deux « commandements » enjoignent aux Hutues d’entretenir et de préserver l’entre-soi du groupe, les rendant responsables des comportements de « leurs » hommes et enfants. Ainsi, si les Tutsies y sont décrites comme particulièrement dangereuses, toutes les femmes sont réduites à un rôle de gardiennes ou de traîtresses vis-à-vis des intérêts de leur groupe racial. Par ce geste, les hommes se sont donc, aussi, présentés comme victimes des femmes, qu’elles apparaissent comme négligentes ou diaboliques.
En miroir de l’énonciation du tabou sexuel, le Hutu Power décrit les Tutsies comme « belles, mais perverses, sans cœur ni conscience, mises dans le lit des Hutus pour conquérir le pouvoir », synthétise l’historien Marcel Kabanda. En un mot, elles sont marquées du stigmate de la putain, figure peuplant les caricatures de presse qui, avec la radio, ont joué un rôle majeur dans la diffusion de l’idéologie génocidaire parmi la population rwandaise, alors largement analphabète.
Dans la revue suprémaciste Pawa, en décembre 1993, un dessin montre des Casques bleus et des Tutsies dans des postures figurant fellation et sodomie. « Dans un pays où l’Église est si puissante, ces pratiques considérées comme immorales disent la violence de cette propagande dont les femmes sont les figures centrales », analyse Hélène Dumas. « Elles incarnent des espionnes, des “enjôleuses” entraînant les hommes dans leur “piège” », poursuit l’historienne en commentant un autre dessin, publié dans Kangura en février 1994, mettant en scène le commandant des Casques bleus à Kigali accompagné de deux femmes figurées en travailleuses du sexe, affublées de l’écusson du FPR. Les propagandistes forçaient encore le trait, représentant « Umututsikazi » dans les draps des étrangers, notamment des Occidentaux : une cinquième colonne de l’intérieur, mais aussi de l’extérieur.

Et cela s’est poursuivi pendant le génocide. Sur les ondes de la très écoutée Radio-télévision libre des Mille Collines (largement diffusée dans le pays et voix du Hutu Power), le 25 mai 1994, le journaliste Ananie Nkurunziza encourageait les auditeur·ices à continuer « la guerre », martelant que, si la Commission des droits de l’homme des Nations unies avait été « saisie d’actes de génocide », c’était « grâce à l’action des filles inkotanyi [militant·es du FPR] qui tendent leurs jambes dans les hôtels [de Genève] », en référence à la session spéciale de la Commission des droits de l’homme de l’ONU sur le Rwanda, qui s’est tenue les 24 et 25 mai en Suisse. En résumé, les années précédant le génocide, le Hutu Power a transformé les Tutsies en agentes d’un complot anti-Hutu·es reposant sur le pouvoir – supposément immense – tiré de leur sexe.
Ministre de la Famille et de la Promotion féminine du Rwanda au printemps 1994, Pauline Nyiramasuhuko est chargée de la « sensibilisation » dans la région de Butare : elle doit mobiliser les civils pour massacrer les Tutsi·es. Mégaphone à la main, elle arpente les rues. Aux miliciens, elle précise : « Avant de tuer les femmes, vous devez les violer ! » Reconnue coupable de génocide et de viols constitutifs de crimes contre l’humanité par le TPIR en 2011, elle devient la première femme condamnée pour ces crimes.
Mais elle ne fut pas la seule. Dans ses travaux, l’historienne Juliette Bour documente les trajectoires de femmes politiques, religieuses ou intellectuelles rwandaises, rappelant que plusieurs dizaines de milliers de femmes ont été condamnées, dans les années 2000, pour des pillages, des dénonciations et de l’aide aux milices pendant le génocide.
Idéologie de défense de l’ordre patriarcal, le masculinisme est une proposition politique à laquelle les femmes peuvent adhérer parce qu’elle protège l’ordre racial dont elles bénéficient. Ainsi, bien que cantonnées à leur rôle de reproductrices dans les sociétés esclavagistes, les femmes blanches possédaient et martyrisaient les femmes noires que les hommes blancs violaient. Dans l’Allemagne nazie, des femmes alimentaient les usines à bébés aryens qu’étaient les Lebensborn
Cette insistance sur des capacités de séduction décuplées des Tutsies est, elle aussi, un héritage belge. Hélène Dumas rappelle que les colons avaient considéré que les Tutsi·es appartenaient à « une race supérieure, cousine des Blancs », « jugée “plus belle”, parce qu’ayant un nez supposément “plus fin” ou le front “plus haut” ». Selon l’historienne, cette fiction de la différenciation raciale a même tenu une place fondamentale au moment des viols : « Comme si elles étaient anatomiquement différentes, on disait : “Venez voir à quoi ressemble une Tutsie !” » Cette projection est donc, elle aussi, une métabolisation genrée du racisme colonial par le Hutu Power. Évidemment, ce mythe s’est retourné contre les Tutsies : les suprémacistes hutus percevaient leur « grande beauté » comme un signe de mépris envers eux.
Survivante du génocide, membre d’Ibuka Rwanda et psychothérapeute à l’origine des premiers groupes de parole ouverts aux victimes, Émilienne Mukansoro, 58 ans, se souvient des rumeurs dans le village de son enfance sur ces « femmes arrogantes » qui « n’épouseraient jamais un Hutu ». Combinée à l’hypersexualisation complotiste, la représentation de « la femme tutsie » comme « inaccessible » a joué un rôle essentiel dans la façon dont les génocidaires ont pratiqué les tortures sexuelles et le viol, selon la sociologue Sandrine Ricci. Cibler le sexe des femmes et des filles, c’était détruire le lieu où, dans l’imaginaire masculiniste et raciste du Hutu Power, logeaient mépris, trahison et pouvoir, explique-t-elle dans son ouvrage Avant de tuer les femmes, vous devez les violer ! Rwanda, rapports de sexe et génocide des Tutsi (Syllepse, 2014).
Punitifs, la majorité des viols ont eu lieu en public parce que les génocidaires considéraient qu’ils prenaient une « revanche » de race, mais aussi de genre. Lorsqu’elle se souvient de Thérèse Mukandori comme de la plus belle femme de Nyamata, la mémoire populaire rwandaise conserve la trace de cette grammaire génocidaire masculiniste. Pour Sandrine Ricci, ces viols systématiques ne peuvent être appréhendés comme une simple variation de méthodes dans l’anéantissement d’un peuple : ils constituent un phénomène à part entière, à travers lequel « le génocide se transmue en féminicide ».

Pourtant, les premiers actes d’accusation du TPIR ne mentionnaient pas les viols. Ce sont les témoignages de survivantes contre l’ancien maire de Taba Jean-Paul Akayesu qui ont poussé les juges et les procureur·es à intégrer les crimes sexuels à l’acte d’accusation. Reconnu coupable de génocide, le 2 septembre 1998, l’ancien édile est également condamné pour viol, créant une jurisprudence historique : pour la première fois, le viol est reconnu comme un acte pouvant être constitutif de génocide. Mais cet arrêt va encore plus loin en définissant le viol génocidaire comme un continuum qui commence par la contrainte à se dénuder en public. Par la suite, la majorité des personnes jugées devant le TPIR ont eu à répondre d’accusation de viol.
Si l’État rwandais a définitivement interdit la mention de l’ethnie sur les documents d’identité en 2003, créé le Fonds d’aide aux rescapé·es du génocide en 1998, des tribunaux communautaires et de proximité pour juger les génocidaires dans les années 2000 et, plus récemment, mis en place des cellules médico‑légales pour les victimes de violences sexuelles, la justice et les réparations se font encore discrètes pour les survivantes. « La reconstruction des bâtiments est plus rapide que celles des corps », regrette Marcel Kabanda. « En dehors des espaces de commémoration, le silence des survivantes est requis, dénonce Émilienne Mukansoro, qui considère que la société rwandaise ne prend pas soin des victimes : Alors qu’elles vivent avec la culpabilité de ne pas s’être assez défendues, on leur dit qu’elles exagèrent, qu’elles refusent de “s’en sortir”, voire qu’elles l’ont bien cherché ! »
La psychothérapeute envisage le soin collectif comme un bouclier pour faire face à la stigmatisation. Ayant elle-même perdu une partie de sa famille en 1994, la quinquagénaire voit ces démarches comme un outil de reconstruction du « sentiment d’appartenance » pour trouver la force de tenir debout face aux injonctions de ne pas « perturber l’harmonie de la société », explique-t-elle. Et de conclure : « Au nom de la réconciliation, ce crime [le viol génocidaire] ne dit toujours pas son nom. » •
27.01.2026 à 06:27
Léonie Perano
À Nancy, l’hiver commence toujours un peu trop tôt. Sur le city-stade coincé entre les arbres dégarnis et un pont autoroutier qui bourdonne sans fin, il fait déjà nuit et le mercure accuse 2 °C. De chaque côté du terrain, une lampe de chantier portative se charge tant bien que mal d’éclairer la scène. Tous les dimanches, une petite équipe se retrouve pour taper dans le ballon. « L’hiver on joue ici parce qu’il n’y a personne et qu’on est les seul·es à ramener notre éclairage », glisse Théodora, 34 ans, bibliothécaire depuis une dizaine d’années à Nancy, en soufflant dans ses mains pour les réchauffer (les personnes interviewées ont préféré ne pas donner leur nom de famille).
Ce club queer féministe, qui n’a pas encore de nom, existe depuis septembre 2024. Une naissance tardive après des années d’idées lancées à demi-mot et une dernière discussion au Thé Trans, un refuge local pour les personnes trans. Théodora a grandi dans les Vosges et se souvient des nombreuses parties de football improvisées avec son frère et ses cousins : « Il y avait des clubs près de chez moi, mais ça ne m’intéressait pas du tout. C’était un milieu qui me faisait plutôt peur. Ces groupes de footballeurs représentaient une masculinité dont je me méfiais, avec un culte de la virilité. »

Il y a dix ans, elle a rencontré Nahid, 28 ans, dans le milieu militant nancéien. C’est à la suite de leurs discussions qu’est venue l’idée de créer ce club. Après quelques années passées dans le sud de la France, Nahid revient en Lorraine pour reprendre des études de théologie à Metz. « C’était le bon moment pour se lancer », raconte Théodora. Nahid a commencé le football enfant, « en tant que petite fille, avec toutes les difficultés que ça implique pour s’intégrer ». Il a déserté les terrains à l’adolescence, puis les a retrouvés à Marseille, dans un club queer. « C’était aussi une manière de réparer quelque chose de l’enfance au sujet du sport, qui a parfois été difficile », ajoute-t-il. Il y a deux ans, Théodora lui rend visite et participe à un entraînement du Drama Queer FC – la team queer-trans-féministe marseillaise. « C’est là que je me suis dit qu’on pourrait faire la même chose à Nancy, se souvient-elle. Il manquait un espace sportif dans lequel on pouvait se sentir nous-mêmes. »
Ces équipes s’inscrivent dans un mouvement apparu dans les années 2010, observe Alison Hernandez-Joset, doctorante au Laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport (L‑Vis, université Lyon 1), autrice d’une thèse sur l’usage de la pratique footballistique au sein des mouvements féministes et queers contemporains. « À Paris, il y a eu des premières initiatives féministes, menées par des personnes trans, lesbiennes, queers, qui ont duré quelques mois. D’autres ont duré bien plus longtemps, comme Les Dégommeuses, nées en 2012 », résume-t-elle (lire l’encadré plus bas). Depuis, ces équipes se sont multipliées, surtout après la Coupe du monde féminine de 2019, largement diffusée en clair à la télévision.
Couvert·es de la tête aux pieds, six courageux·ses arrivent au compte-gouttes ce soir-là. Le froid a un peu réduit les effectifs. Cet été, elles et ils étaient jusqu’à vingt à courir dans l’herbe du parc de la Pépinière, le plus grand de Nancy. L’entraînement n’a pas encore commencé que Baptiste, 27 ans, enchaîne déjà les dribbles et les tirs. « Défenseur gauche », annonce-t-il pour se présenter, avec son maillot du Clapton FC (un club londonien antifasciste et ouvert aux personnes LGBTQIA+) sur le dos. La messe est dite. Son jeu de jambes révèle ses années d’expérience. Baptiste a subi « l’ambiance mascu » des vestiaires, jusqu’à ce qu’il rejoigne une équipe de football libertaire strasbourgeoise. D’un espace empreint de virilité où fusent les blagues lourdes, il est passé à un collectif où « on s’attache autant à déconstruire le jeu qu’à remettre en cause la masculinité normée ». Récemment arrivé à Nancy pour enseigner la philosophie, il voulait retrouver une équipe « safe, inclusive et LGBTQIA+ ». Avec, derrière, une envie de réinvestir le football et de « s’attaquer à un sport attaché à son phallus symbolique, où il y a encore un vrai tabou sur la question de l’homosexualité », lâche-t-il en tapant ses crampons sur le synthétique gelé.
La Caillasse FC, Vaginantes 44, les Camionneuses, Doigt O But, les Footeureuxses, Butch de France, Les Hijabeuses, Queer Amann FC, Les 103 Mouillettes… L’inventivité des noms est un bon marqueur de la vitalité des clubs de foot queers et féministes en France. La chercheuse Alison Hernandez-Joset, autrice d’une thèse sur la pratique footballistique au sein des mouvements féministes et queers contemporains, a recensé pas moins de trente clubs en France. L’initiative de l’équipe queer de Nancy s’inscrit dans ce mouvement que l’on observe dans tout l’Hexagone depuis une dizaine d’années. À Paris, les pionnières restent les Dégommeuses, cofondées par Cécile Chartrain, militante féministe et LGBTQIA+ et porte-parole du club. En 2022, lors des 10 ans du club, elle annonçait « autour de 90 adhérent·es » avec presque autant de personnes en liste d’attente, faute de pouvoir accueillir tout le monde aux entraînements. Mais la capitale n’est plus le seul terrain de jeu. Caen, Marseille ou Lyon ont aussi participé à ouvrir la voie à une nouvelle génération de clubs inclusifs. Le phénomène ne se cantonne plus aux grandes métropoles. « C’est encore quasi uniquement urbain, mais on n’est plus seulement à Paris ou Lyon », analyse Alison Hernandez-Joset. Des villes moins peuplées, comme Nancy, entrent dans le jeu.
Le collectif est autogéré et les décisions se prennent souvent le dimanche, après les entraînements. Pas de groupe WhatsApp ni de présence sur les réseaux sociaux. « On fonctionne ainsi parce que des personnes n’ont pas de smartphone », explique Théodora. Pas de capitaine non plus. « Certes, j’ai plus d’implications et de responsabilités que d’autres, admet Théodora. Cela me donne aussi certainement plus de pouvoir, mais pour moi ce n’est ni idéal ni une fin en soi. » Si elle se charge d’annoncer les dates d’entraînement, d’apporter le matériel ou de prévenir si la pluie force l’annulation, le collectif bat au rythme d’une responsabilité partagée dans le déroulé des entraînements. « Il y a une personne qui anime l’échauffement, une autre les exercices… Ça tourne d’une semaine à l’autre », détaille-t-elle. L’inscription est gratuite, la mixité « évolutive et choisie ».
Au départ, les fondateur·ices avaient imaginé une équipe sans hommes cis hétéros. Mais elles et ils ont vite constaté que l’espace public a ses propres règles. « Comme on joue dehors, on ne peut pas contrôler l’accès aux lieux, poursuit la bibliothécaire. Ça a suscité quelques discussions au début, sur comment continuer à rester fidèles à nos principes. » Le collectif a trouvé un compromis : rester un espace sûr et inclusif, mais avec une mixité plus souple et négociée. « Et finalement, ça permet de belles rencontres », conclut-elle. Esmatullah est un exilé afghan. Arrivé en France après le retour au pouvoir des talibans (en 2021), il a découvert le club cet été grâce à des ami·es commun·es. En Afghanistan, il a longtemps joué en club. Ici, sur le terrain, il retrouve une familiarité rassurante et le plaisir de voir l’équipe progresser avec lui.
D’autres n’avaient jamais foulé un terrain avant d’atterrir dans le collectif. Camille*, 28 ans, boxeuse dans un club fédéral – affilié à une fédération sportive officielle, avec des licences, compétitions et règlements stricts –, voulait faire du sport dans un espace avec plus de femmes et de personnes queers. « L’ambiance me fait revenir, plus que le foot », confie l’étudiante emmitouflée dans un bomber kaki. Bonnet vissé sur le crâne et keffieh autour du cou, Steven travaille dans l’économie sociale et solidaire. À 37 ans, il n’avait jamais touché un ballon avant septembre. « J’avais envie de dépasser mon a priori sur le foot, avoue-t-il. Et de reprendre l’espace public à plusieurs. » Ce qu’il retient surtout, c’est la bienveillance qui règne. « Je ne suis pas très adroit, donc ça arrive que je tire trop fort sur quelqu’un ou qu’on se marche sur les pieds, reconnaît-il en riant, mais ça n’est jamais un lieu de moqueries ou de supériorité. » Pour Camille, c’est la même chose : « On te laisse rater, on t’explique, on te montre. »

À 19 heures passées, Luni*, la cadette du club, débarque en skate, chevelure blond platine et coupe mulet qui lui rebondit sur les épaules. Elle a 22 ans et étudie la communication au Centre européen universitaire. « Ça fait un moment qu’on t’a pas vue ! », lui lance-t-on depuis le terrain. Elle rigole, le sourire contagieux. Plus jeune, elle a joué dans une équipe mixte, « mais c’était horrible, les garçons ne faisaient jamais la passe ». Elle finit par retrouver le plaisir du jeu dans une équipe féminine allemande « très hétéroclite ». En arrivant à Nancy, elle envisageait d’intégrer un club fédéral pour s’entraîner régulièrement. C’est dans le club queer féministe qu’elle a finalement pris ses quartiers. « C’est dur de faire vivre une équipe comme celle-ci, donc je pense que c’est mieux de s’y investir pour rendre accessible le foot à des minorités », explique-t-elle, mains dans les poches. Alison Hernandez-Joset résume ainsi : « Beaucoup de personnes adorent jouer, mais en ont été empêchées dans l’enfance, l’adolescence, ou même à l’âge adulte. Notamment les personnes trans ou lesbiennes. Créer une équipe queer féministe, c’est répondre au besoin d’un football où elles n’ont pas à se justifier d’exister. »
L’échauffement commence doucement, mené par Luni. Les joueuses et les joueurs alignent pas chassés et extensions de jambes. En cercle, chacun·e passe la balle à son voisin ou sa voisine. Puis Baptiste prend le relais avec des exercices de mobilité. « C’est un entraînement adapté aux trentenaires ! », lâche-t-il, hilare. Pendant que les autres continuent de mouliner des hanches, le prof de philo installe deux rangées de plots jaunes avec une précision approximative. Réparti·es en deux équipes, les six présent·es s’élancent dans un exercice de vitesse où chacun·e zigzague entre les plots avant de revenir en sprintant. Théodora, avec son maillot de foot rose et noir FC Palestina, joue la commentatrice sportive. « On peut dédier ce match aux 13 jeunes Palestiniens tués le 18 novembre par un bombardement israélien », propose-t-elle. Pour distinguer les équipes, trois d’entre elles et eux enfilent des chasubles orange floquées « Free Palestine » en lettres noires, estompées à force de lavages.
Malgré les écarts de niveau, difficile de savoir qui débute. Les plus aguerri·es ralentissent pour aider et les novices accélèrent pour suivre. Dans ce joyeux bazar, on se félicite bruyamment pour un contrôle de balle approximatif, un tir raté, une passe décisive. Il y a quelques mois, l’équipe a participé à un tournoi organisé à Strasbourg par un autre club queer, les Footeureuxses, et à un tournoi solidaire pour la Palestine organisé par l’Association France Palestine solidarité à Nancy. Mais le collectif n’a pas pour ambition de devenir un club de compétition. Ici, on réfléchit davantage à la manière de jouer pour que chaque corps trouve sa place, on insiste sur l’attention au consentement et au soin collectif. Les joueuses et les joueurs refusent le modèle viriliste par défaut. Parce que le terrain est un espace politique autant que sportif. « Ces équipes réfléchissent différemment à la compétition. Elles se demandent si la victoire est vraiment l’objectif, observe la doctorante Alison Hernandez-Joset. Souvent, elles ont un entraînement, un match, une réunion politique et une manif dans la même semaine. C’est une pratique sportive et militante. »

À la fin du match, les mains sont frigorifiées et les joues écarlates. Esmatullah sort de son sac un gâteau, un thermos de thé fumant et des gobelets en carton. « On a envie de rester jusqu’au bout de la nuit », souffle Steven. Là, autour du cake, adossé·es au grillage froid, on parle aussi des tensions internes, que personne n’ignore. Être un club queer et féministe, c’est aussi se questionner pour éviter de reproduire les dominations comme le racisme, le classisme, ou l’exclusion des personnes en situation de handicap.
Le collectif n’a pas vraiment idée de ce à quoi il ressemblera dans quelques années. Il pourrait se doter d’un nom officiel, de maillots d’équipe, se développer en taille ou bien rester une petite cellule telle qu’il est aujourd’hui. L’avenir pour ce genre d’équipes, selon Alison Hernandez-Joset, ne passera pas par la Fédération. « Ces équipes n’ont pas spécialement envie d’intégrer le milieu fédéral, explique-t-elle. L’enjeu, c’est de consolider un réseau, de pérenniser les initiatives, d’en créer d’autres. L’objectif n’est pas de changer la FFF [Fédération française de football], mais de proposer un autre football. » Sur le city-stade, chacun·e acquiesce : ce n’est pas sur la scène internationale qu’elles et ils veulent agir. « On a déjà un impact pour les gens qui viennent, et c’est le plus important », résume Luni. Dimanche prochain, rendez-vous au même endroit. Pas seulement pour jouer, mais pour continuer cette petite révolution du ballon rond. Pour un football plus inclusif où chacun·e trouve sa place. •
* Les prénoms suivis d’une astérisque sont des pseudonymes.
27.01.2026 à 06:09
Sarah Bosquet
Des vulves et des clitoris en peluche, des flyers colorés disposés sur des tables, un drapeau arc-en-ciel au mur, des éclats de rire : ce 28 juin 2025, l’ambiance est à la fête au Planning familial de Loire-Atlantique, à Nantes. Salariées et bénévoles de l’association inaugurent leur nouveau local. Une éclaircie dans l’actualité sombre de la structure, dont les subventions promises par la région Pays de la Loire pour 2025, 2026, 2027 et 2028 ont été annulées. Grâce au soutien financier de la ville, dirigée depuis 2020 par la socialiste Johanna Rolland, le Planning a pu acheter les murs dans lesquels il s’installe. Un moyen « de ne pas craindre la perte de [son] local si la mairie change de couleur politique », explique l’ex-directrice de l’association Bérengère Tessé.
À l’instar de Johanna Rolland, nombreuses sont les candidates et les candidats aux élections municipales de 2026 qui se positionnent sur les questions d’égalité de genre, tandis que les militantes féministes redoublent d’efforts pour que des mesures en faveur des droits des femmes apparaissent dans les programmes. C’est le cas du collectif Mères déters, qui a, par exemple, élaboré dix propositions pour soutenir les familles monoparentales : accès facilité au logement, aux soins, aux loisirs, etc
Ce mouvement, certes encore marginal à l’échelle du pays, traduit la volonté politique de nombre d’élu·es et de militant·es politiques de faire de l’échelon municipal un laboratoire des politiques féministes. À Nantes, la majorité en place s’est engagée à en faire « la première ville antisexiste de France d’ici 2030 », tandis que, sous l’impulsion de la mairesse écologiste Jeanne Barseghian, Strasbourg s’est autoproclamée « ville féministe ». Avec moins de moyens, de plus petites communes, telles que Les Lilas (Seine-Saint-Denis), Saint-Brieuc (Côtes‑d’Armor) ou Villeneuve-Tolosane (Haute-Garonne), confirment que la lutte contre les violences sexistes et sexuelles et pour les droits des femmes se mène aussi localement.
« La ville a longtemps été produite quasi exclusivement par des hommes : géographes, urbanistes, architectes, mais aussi hommes politiques. »
Nicole Mosconi, Marion Paoletti, Yves Raibaud, universitaires
Si la mise en action des élu·es est relativement récente, la question du genre dans l’espace urbain a commencé à se poser dans les années 1970, à la faveur des recherches de terrain menées par des géographes, des sociologues et des urbanistes féministes. Dans les années 2000, sous l’impulsion, notamment, de la géographe du genre Édith Maruéjouls, l’intérêt des universitaires pour ces sujets grandit, mais cette spécialité reste le parent pauvre de la discipline. Un retard qui tient sans doute « à ce que la ville a longtemps été produite quasi exclusivement par des hommes : géographes, urbanistes, architectes, mais aussi hommes politiques », expliquent les universitaires Nicole Mosconi, Marion Paoletti et Yves Raibaud
Ces dernières années, à Creil, Villiers-le-Bel, Nantes ou Saint-Nazaire, des bureaux d’études spécialisés ont identifié les besoins des habitantes : construction de bancs, de trottoirs, d’espaces verts, d’éclairages ou de toilettes publiques… « Les ateliers menés avec les associations de quartier sont des éléments cruciaux pour comprendre les besoins des femmes, détaille Chris Blache, anthropologue et cofondatrice du laboratoire de recherche et d’action Genre et ville. On travaille aussi avec les acteur·ices qui financent : les bailleurs sociaux, les services de la ville… » Au sein des municipalités, les projets de « ville féministe » sont le plus souvent portés par des élues, des activistes ou des fonctionnaires engagées qui, en l’absence de pilotage national, puisent leur expertise au sein d’un réseau informel. Ainsi, depuis 2021, un peu moins de 80 chargées de mission – presque uniquement des femmes – se retrouvent chaque mois en visioconférence pour échanger sur leurs projets et leurs pratiques. « Dans les petites villes, on peut parfois être isolées. Ce réseau, c’est un espace de sororité qui permet de nous entraider en cas de difficulté, de nous valoriser et de nous motiver », explique Helen Daniel, chargée de la mission égalité femmes-hommes et luttes contre les discriminations à la mairie des Lilas et cofondatrice de ce réseau.

Transformer des promesses en actions de terrain nécessite non seulement des équipes engagées, mais aussi d’y allouer les financements nécessaires, comme le souligne l’ONG Oxfam dans son rapport « Territoires féministes. L’action locale comme levier essentiel de la réduction des inégalités femmes-hommes » (2023). Encore faut-il savoir quel est l’impact concret des dépenses réalisées. Plusieurs métropoles ont, pour cela, recours à la budgétisation sensible au genre (BSG), un outil qui permet d’analyser en amont les effets de chaque dépense, afin de mieux flécher les investissements. « L’idée, c’est d’appliquer le principe d’éga-conditionnalité : chaque centime d’argent public doit favoriser l’égalité », explique Isabelle Guéguen, consultante spécialisée sur le sujet. Dans son cabinet, fondé en 2005, elle accompagne des communes – le plus souvent dirigées par des socialistes ou des écologistes, davantage sensibles aux questions d’égalité – comme à Lyon, Paris, Brest, Bordeaux, Strasbourg, Nantes ou encore Rouen. Elle y forme les agent·es et les élu·es à décrypter les comptes municipaux et à récolter des données de terrain permettant de répondre à des questions concrètes : à quelles populations bénéficie tel dispositif ou telle dépense ? Cela correspond-il bien aux objectifs ? « On propose des ajustements, et on crée des outils de suivi. Cela redonne du sens au travail des agent·es », témoigne-t-elle.
Lorsqu’elle a pris ses fonctions en 2020, la nouvelle équipe municipale lyonnaise, menée par l’écologiste Grégory Doucet, s’est, par exemple, rendu compte que la subvention du tournoi masculin de tennis était trois fois supérieure à celle de la compétition féminine ; un constat qui l’a amenée à rééquilibrer globalement les subventions aux clubs pour favoriser la pratique sportive féminine. À Bordeaux, la BSG a permis de réorienter les commandes faites aux artistes : « Avec des données, on peut montrer, par exemple, qu’on achète plus de spectacles à des hommes qu’à des femmes… », explique Sarah Jégou, chargée de mission égalité de la cité girondine. Plus globalement, l’essentiel des choix financiers d’une commune peuvent être l’occasion de corriger ou de réduire les inégalités : « Les cahiers des charges des commandes publiques peuvent prévoir l’achat de matériel adapté à la morphologie des agentes, de livres sans stéréotypes pour les écoles et les bibliothèques… », illustre Aurélie Arquier, formatrice en égalité professionnelle.
Autre levier majeur, l’orientation et le montant des subventions annuelles aux associations donnent un indice clair de l’orientation politique d’une ville. Comme le suggère la FNCIDFF dans ses recommandations, les communes, petites ou grandes, peuvent mettre à disposition des locaux, des moyens humains et matériels. Des ressources précieuses en cette période de flou politique et de restrictions budgétaires. « Des petites communes nous soutiennent, par exemple dans le Loiret, où certaines ont voté des subventions exceptionnelles après que le conseil départemental a coupé les siennes », rapporte Sarah Durocher, présidente nationale du Planning familial.
En zone rurale, où se concentrent près de la moitié des féminicides du territoire, certain·es élu·es s’organisent en réseau pour échanger sur leurs expériences et se former aux mécanismes des violences de genre.
En réorientant leurs investissements, des communes s’insèrent dans le maillage national de lutte contre les violences faites aux femmes, allant au-delà des effets d’affichage gouvernementaux. Depuis la première élection d’Emmanuel Macron, en 2017, ces annonces sont monnaie courante. L’égalité entre les hommes et les femmes a été déclarée grande cause des deux mandats présidentiels. Dans un rapport portant sur la période 2017–2022, la Cour des comptes pointait, en septembre 2023, « des avancées limitées par rapport aux objectifs fixés ». Si le sujet de la lutte contre les violences faites aux femmes renvoie avant tout à des compétences étatiques, les communes ont la possibilité d’agir au niveau de leurs compétences propres : petite enfance, gestion des écoles, logement social, transport, aménagement urbain, etc. Et, pour celles comptant plus de 20 000 habitant·es, de formaliser leurs engagements dans des rapports annuels sur les questions d’égalité de genre. De nombreuses villes, comme Les Lilas, Saint-Brieuc ou Bordeaux, s’appuient sur le réseau associatif pour former des agent·es au repérage des violences et à l’orientation des victimes. En zone rurale, où se concentrent près de la moitié des féminicides du territoire, certain·es élu·es s’organisent en réseau pour échanger sur leurs expériences et se former aux mécanismes des violences de genre.
À Nantes, « quand Johanna Rolland s’est déclarée candidate, les associations féministes lui ont signalé des lacunes dans l’accueil des victimes. Il y avait un manque de coordination entre associations, et des moments où seuls l’hôpital et la police prenaient les femmes en charge… », se souvient Caroline Godard, ancienne directrice de Citad’elles, un lieu d’accueil pour les femmes victimes de violences ouvert en 2019 sur l’île de Nantes. Ici, 7 jours sur sept, 24 heures sur 24, au septième étage d’un immeuble sécurisé, les femmes victimes de violences y sont accueillies par des soignant·es, des travailleur·euses du secteur social, des juristes, des fonctionnaires de police et des associations. Dans ces bureaux lumineux et insonorisés, tout est pensé pour améliorer la prise en charge et éviter aux femmes des parcours énergivores. Les travaux, d’un montant de 1,8 million d’euros, ont été payés par la ville, qui, en partenariat avec le département, finance également le fonctionnement de la structure, à raison de 2,3 millions d’euros par an.

Près de Toulouse, la petite commune de Villeneuve-Tolosane (11 000 habitant·es) finance depuis 2003 deux logements temporaires réservés, eux aussi, aux victimes de violences conjugales. Porté par des salariées du centre communal d’action sociale (CCAS), le projet veut simplifier le parcours des femmes victimes en fluidifiant la communication entre les différents services municipaux. Avant d’en bénéficier, Sabrina, employée dans la restauration, vivait avec un homme qui, après la naissance de leur deuxième enfant et alors qu’elle venait d’apprendre qu’elle était atteinte d’un cancer, a commencé à lui infliger des violences physiques et psychologiques. « Je savais que [les assistantes sociales du CCAS] auraient des réponses à mes questions : je me sentais protégée, nous raconte la jeune femme lorsque nous la rencontrons. Je n’ai pas été obligée de répéter plusieurs fois mon histoire. »
L’exemple de Villeneuve-Tolosane ou celui de Nantes montrent à quel point l’efficacité des actions municipales dépend de la capacité des villes à prendre en compte les besoins des premières concernées. Mais cette démarche peine à être traduite en propositions de campagne. En 2025, le collectif Mères déters a passé au crible les projets politiques de 14 villes de France hexagonale et ultramarine. Pour ses militantes, citées par Mediapart, les familles monoparentales, « à 82 % composées de mères seules, qui restent particulièrement “tributaires” des politiques municipales dans leur vie quotidienne », sont les grandes oubliées des promesses de campagne. Lors des élections municipales de 2020, déjà, à peine 40 % des programmes électoraux s’intéressaient à cette problématique.
Autre indice du chemin qu’il reste à parcourir : même dans les villes dirigées par des municipalités sensibles aux questions sociales, des mesures prises au nom des électrices et de la lutte contre les violences ont parfois des effets pervers, comme l’éviction de l’espace public des femmes racisées et des personnes les plus marginalisées. À Nantes, la ville s’est dotée de 80 caméras de surveillance supplémentaires en 2024 « alors qu’en réalité c’est dans l’espace domestique qu’ont lieu la plupart des violences », dénoncent Chloé et Coline (les prénoms ont été changés à leur demande), militantes féministes et colleuses. Pour la géographe canadienne Leslie Kern, autrice de Villes féministes. Notes de terrain (trad. Arianne Des Rochers, Les éditions du remue-ménage, 2022), cette tendance aux politiques sécuritaires a pour effet « l’éviction délibérée de groupes de gens qui en sont venus à symboliser le désordre, le danger, la criminalité ou la maladie, [comme les] travailleuses du sexe et [les] personnes sans abri ».
Dans les communes qui, sur tout le territoire, tentent de déployer des politiques égalitaires, celles-ci sont encore trop souvent pensées pour la seule catégorie des femmes blanches, cisgenres, issues des classes moyennes ou de la bourgeoisie. En cause notamment, le manque de représentativité des élu·es, que dénonce Lumir Lapray, militante écologiste et ancienne candidate de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) aux législatives de 2022 dans l’Ain : « Les maires ruraux sont surtout des hommes blancs et âgés, qui n’ont aucune idée de ce que vit une femme qui gère une famille avec un salaire minuscule. Plus il y aura de femmes élues et de profils divers en politique, plus il y aura de mesures en adéquation avec les besoins des habitantes. » Une analyse corroborée par le Haut Conseil à l’égalité qui, dans un rapport publié en 2022, constatait combien, à l’échelle nationale, « l’exécutif local reste un lieu de pouvoir sexiste et stéréotypé », où les femmes, qui n’occupent qu’à peine un cinquième des sièges de premier·e élu·e dans les conseils municipaux, restent largement sous-représentées.
Dans ce contexte, l’échelon local peut-il réellement permettre de changer la vie des femmes et des minorités de genre, voire devenir un espace de résistance féministe ? « On a beau avoir toute la bonne volonté du monde, on n’agit pas en dehors du patriarcat », regrette Mahaut Bertu, adjointe à la mairie de Nantes. Un constat sur lequel la rejoignent les militantes et colleuses locales : « Les bancs d’allaitement et les cours d’école égalitaires, c’est chouette. Mais c’est toute la société qui doit agir ! »
Illustration : Calypso Breon pour La Déferlante.
Elle est devenue illustratrice et tatoueuse, après une école d’arts graphiques à Ivry-sur-Seine. Elle aime mettre en scène de façon onirique des personnages en milieu urbain.
27.01.2026 à 05:59
Ana Pich
Le 22 mai 2025, le tribunal de Paris a condamné l’État français à verser 8 000 euros de dommages et intérêts à Khadija. Une décision inédite qui marque l’aboutissement de quatre longues années de bataille judiciaire. En septembre 2020, la jeune femme n’avait pas été informée du procès de son ex-conjoint, condamné à huit ans de prison pour violences conjugales mais acquitté des viols conjugaux.
La dessinatrice d’audience Ana Pich s’est penchée sur cette histoire révélatrice de la déconsidération des victimes par la justice française.










27.01.2026 à 05:43
Jess T. Dugan
Il y a dans les portraits de Jess T. Dugan des lumières douces, des postures d’abandon, des gestes de soin, des décors empreints de quiétude. Mais également des présences affirmées, des regards qui soutiennent le nôtre. Si l’artiste s’empare de ce genre classique de la photographie, c’est pour donner à voir les visages et les corps trop peu représentés des personnes queers, tout en s’éloignant d’une iconographie attendue. Nourri·e par son vécu de personne non binaire et son histoire familiale et affective, iel souhaite que son travail « invite le ou la spectateur·ice à se confronter à l’autre dans une forme d’intimité qui lui permet aussi de réfléchir à sa propre existence, sa propre identité ».
La prise de vue elle-même s’inscrit dans une collaboration, parfois au long cours, avec les modèles. Dans certains cas, les images s’accompagnent de témoignages, comme dans le cycle consacré aux personnes trans âgées. En faisant poser ses proches aussi bien que des inconnu·es, seul·es ou à deux, mais aussi par l’autoportrait, Jess T. Dugan tisse des liens sensibles entre expériences personnelles et enjeux universels : « Nous voulons tous·tes être perçu·es et aimé·es tel·les que nous sommes. » En cela, iel assume une « mission éducative et militante ». Dans le contexte mondial des atteintes de plus en plus graves aux droits des personnes LGBTQIA+, et en particulier dans son propre pays, Jess T. Dugan veut plus que jamais croire que « l’amour, la joie et le fait de se relier les un·es aux autres sont des manières de résister ».

![Self-portrait with Vanessa, 2020 [Autoportrait avec Vanessa]. Série « Family Pictures ».](https://revueladeferlante.fr/wp-content/uploads/2026/01/Self-portrait-with-Vanessa-2020-1024x767.jpg)


![De haut en bas : — Collin at sunset, 2020 [Collin au coucher du soleil]. — Jamie and Ann, 2016. — Apolo lying in the grass, 2019 [Apolo allongé dans l’herbe]. Série « Look at me like you love me ».](https://revueladeferlante.fr/wp-content/uploads/2026/01/09_JUSTICE_portfolio-2-510x1024.jpg)
![Mom holding Elinor (1 month old), 2018
[Maman tenant dans ses bras Elinor (âgée de 1 mois)].
Série « Family Pictures ».](https://revueladeferlante.fr/wp-content/uploads/2026/01/Mom-holding-Elinor-one-month-old-2018-768x1024.jpg)

![Self-portrait with mom (embrace), 2024 [Autoportrait avec maman (étreinte)].
Série « Family Pictures ».](https://revueladeferlante.fr/wp-content/uploads/2026/01/Self-portrait-with-mom-embrace-2024-768x1024.jpg)
26.01.2026 à 17:24
Zoé Cottin
Il n’est que 17 heures, en ce jour de plein été. Une lumière blanche écrase les façades du secteur Saint-Antoine, dans les quartiers nord de Marseille. Personne dans la rue, il fait trop chaud. Une heure de fin de sieste.
En raison de la transphobie qu’il subissait dans son pays d’origine, Micha a été reconnu comme réfugié
L’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) est un établissement public administratif sous tutelle du ministère de l’Intérieur. Il est chargé, entre autres, de l’instruction des demandes de protection internationale et de la protection de ceux et celles qui en bénéficient. Ces dernières années, le contexte social y est tendu.
Plusieurs agent·es ont dénoncé dans Mediapart le fait qu’ils et elles soient contraint·es de vérifier si les demandeur·euses d’asile qui se présentent à elles et eux ne représentent pas une menace ou un danger pour la France. Ils alertent aussi sur les risques d’une politique du chiffre, qui pousserait à privilégier le pôle instruction plutôt que le pôle protection. Cela leur donne parfois l’impression de mal faire leur travail. Malgré le recrutement récent de 16 rédacteur·ices de l’état civil au pôle protection, le taux de rotation des salarié·es a crû ces dernières années.
Pour l’ensemble des catégories B de l’Ofpra (composé à environ 70 % de rédacteur·ices d’état civil du pôle protection), ce taux est passé de 16 % en 2022 à 28,4 % en 2024 (contre 19,2 % pour l’ensemble des salarié·es de l’Ofpra). Une augmentation qui traduit sans doute la souffrance et la difficulté grandissantes des agent·es à mener à bien leurs missions.
C’est une erreur de parcours qui a fait s’enliser le dossier de Micha. En tant que réfugié et trans, s’il voulait faire modifier genre et prénom sur son acte d’état civil, la procédure était la suivante : enclencher un changement de prénom auprès de la mairie, l’acter auprès de l’Ofpra, demander la modification de la mention de sexe au tribunal judiciaire, puis envoyer la décision de justice à l’Ofpra. Mais, quand Micha arrive en France, la préfecture établit son récépissé de demande d’asile sur la base de son apparence, au masculin. Conséquence : tous ses documents officiels sont émis sous cette identité. « Au début, tout a très bien fonctionné, explique Sasha Dvanova. Il a pu ouvrir ses droits à France Travail, obtenir la Sécu, un logement social, tout. »
Un répit de courte durée. L’Ofpra lui délivre son premier acte de naissance… sous le genre féminin. Résultat : Micha n’est pas identifié comme une seule et même personne par l’administration française. Comme la mention de sexe sur son acte de naissance et celui de sa pièce d’identité se contredisent, la Caisse d’allocations familiales (CAF) lui bloque son versement d’allocation aux adultes handicapés (AAH). La Sécurité sociale suspend ses droits. Par phobie administrative et crainte d’être « outé » à cause de son deadname
En l’absence de données chiffrées concernant l’identité de genre des personnes arrivant en France, on peut seulement estimer à plusieurs centaines le nombre de personnes trans en situation de migration. Sasha Dvanova tente un calcul approximatif : « Si on prend le nombre d’admissions à l’Ofpra sur les trois dernières années, on est à plus de 84 000 personnes. Si on considère que près de 1 % de la population est trans, on arrive à 840 personnes sur trois ans. » Une estimation qui ne prend en compte que les personnes réfugiées ou sous protection subsidiaire
Pour les accompagner au mieux dans leurs démarches de changement d’état civil, des associations comme le Gisti et Acceptess‑T
L’Ofpra, établissement public sous tutelle du ministère de l’Intérieur, est responsable de ces lenteurs administratives. Son fonctionnement est « représentatif d’une politique axée sur les traitements de l’instruction et n’a que faire de l’intégration des personnes une fois qu’elles ont été reconnues bénéficiaires de la protection internationale », regrette Jean-Charles Lallemand, représentant syndical de la CGT-Ofpra. Il en veut pour preuve la différence entre le délai de délivrance d’un premier acte d’état civil pour tout bénéficiaire de la protection internationale (10,4 mois) et celui d’un examen de demande d’asile : 4 mois – « tout simplement pour réduire le nombre de jours de versement de l’allocation de demande d’asile », interprète le syndicaliste.
En 2023, des salarié·es se sont mis·es en grève contre la « politique du chiffre » de l’établissement – politique qui consiste à rendre le plus de décisions possible quant aux demandes d’asile, qu’elles soient négatives ou positives. Sarah (elle n’a pas souhaité donner son nom de famille), représentante syndicale d’Asyl (Action syndicale libre/Ofpra), évoque une « perte de sens » : « On octroie l’asile sans accompagner les personnes sur la protection. Pourtant, on n’a pas envie que la personne soit ensuite bloquée plusieurs mois dans toutes ses démarches administratives. » De son côté, l’Ofpra, par la voix de son service de communication, dit s’être « fortement mobilisé pour réduire le délai de reconstitution des actes d’état civil des bénéficiaires d’une protection internationale », de 11,7 mois en 2023 à 10,4 mois, et être « pleinement conscient de l’impact de ces délais sur le processus d’intégration des personnes concernées ».
L’établissement met en avant un doublement des moyens dévolus à l’activité du pôle protection, passé « d’une à deux divisions » et la création en 2013 d’un groupe spécifique sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre, face au constat que « les motifs liés au genre ou à l’intime prenaient une place de plus en plus importante dans les demandes d’asile ».
Pour autant, l’Ofpra assume le fait que sa « première priorité » est « la détermination de l’éligibilité à une protection internationale des demandeurs et demandeuses qui s’adressent à lui ». Soit le traitement des demandes d’asile. Parfois, l’état civil d’une personne en transition a beau avoir été modifié dans le pays d’origine, il n’est pas rétabli tel quel par l’Ofpra une fois la personne arrivée en France. Laura Sage, référente pédagogique de l’Association pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles et trans à l’immigration et au séjour (Ardhis), se souvient de Sara*, une Iranienne qui avait fourni son acte de naissance iranien, avec la mention de sexe féminin et de son prénom d’usage.
En retour, l’office français lui avait délivré un acte de naissance portant la mention de sexe masculin et son ancien prénom. Dans un courrier, l’Ofpra justifiait sa décision ainsi : « Le document présenté comme le duplicata de l’acte de naissance de Mme S., délivré en 2015 en Iran, constitue une décision des autorités iraniennes modifiant l’état civil de l’intéressée mais ne revêt pas le caractère d’un acte de naissance, dès lors que celui-ci ne peut que refléter l’état civil tel qu’il a été constaté à la naissance de l’enfant. »
« Du jour au lendemain, j’ai été licencié. J’ai tout quitté. Quand je suis arrivé en France, ça m’a flingué de voir que j’avais des droits, mais de ne pas réussir à les faire valoir. »
Micha, 58 ans
Il existe encore d’autres cas que ceux de Micha et Sara : ceux des demandeur·euses d’asile qui ont formulé une demande de protection internationale auprès de l’Ofpra mais sont encore en attente d’une réponse. Pour ces personnes, d’après June Lucas, bénévole à l’Ardhis et à Acceptess‑T, « l’idée qui domine c’est : “De toute façon, je ne peux pas faire le changement d’état civil.” » Ce qui n’est pas entièrement faux. Quand on a fait une demande de protection internationale dans son pays d’origine, on ne peut plus y solliciter de demande de changement d’état civil. Mais la France, en tant que pays d’accueil, n’a pas encore la compétence de gestion de cet état civil. On ne peut donc entamer aucune démarche.
« Dans un contexte de recrudescence des discours transphobes, il est important de continuer à conquérir de nouveaux droits. »
Mélanie Vogel, sénatrice écologiste
Quant aux personnes ayant un titre de séjour, c’est-à-dire qui ont le droit de séjourner en France sans bénéficier de protection, certaines se découragent d’avance. Inès est arrivée en France du Maroc pour ses études il y a quinze ans. Une fois sa thèse terminée, elle a entamé une transition. « Mais je n’ai pas changé d’état civil, assume-t-elle. Je savais que ça allait être trop complexe. » Comme le changement de la mention de sexe dépend de la loi du pays dont la personne a la nationalité, le risque aurait été de faire une demande de modification des documents administratifs français sans qu’il y ait de changement de l’état civil dans le pays d’origine… Et de se retrouver avec des documents discordants.
Inès a préféré attendre d’être naturalisée pour lancer une démarche, mais cela l’a placée en situation de vulnérabilité. « Alors que je voyageais à Dubaï, des policiers m’ont demandé mes papiers, se rappelle-t-elle. Après que je leur ai montré mon passeport, ils m’ont menacée : “Vous êtes un homme, c’est interdit dans notre pays, ça s’appelle du travestissement.” Ils m’ont dit que s’ils m’avaient chopée à la sortie des toilettes des femmes, j’aurais terminé en prison. Tout ça parce que mes papiers n’étaient pas avec la bonne identité. » Cela fait maintenant un an qu’elle attend une réponse du service d’état civil de Nantes à sa demande de changement de genre à l’état civil. Elle dit rester optimiste et patiente, même si elle ne peut pas changer de travail sans évoquer sa transidentité. Elle retarde donc le projet. « Je suis condamnée à vivre sous mon ancienne identité. »
Ces réalités ont longtemps constitué un angle mort des droits des personnes trans. Employé à Urgence homophobie en tant que travailleur social depuis 2019, Sasha Dvanova se rend compte des besoins sur le terrain grâce à un groupe de parole. Il se spécialise petit à petit. Pionnier sur le sujet, il a l’impression de devoir « constamment expliquer les enjeux ». Mais, depuis peu, il constate que « davantage de travailleurs et travailleuses sociales s’intéressent au sujet ». Il reçoit aussi des commandes institutionnelles : une formation à l’institut régional du travail social de Provence-Alpes-Côte d’Azur et une intervention auprès du tribunal administratif de Marseille. Un intérêt qu’il explique par la « force politique du sujet » alors qu’un « climat transphobe règne à l’échelle internationale », d’« Emmanuel Macron, selon qui, “changer de sexe en mairie” est une idée “ubuesque
En France, ce climat transphobe s’observe à travers une hausse des infractions anti-LGBTQIA+ : en 2024, 4 800 infractions à caractère homophobe ou transphobe ont été enregistrées, soit une hausse de 5 % par rapport à l’année précédente, selon les données du ministère de l’Intérieur – qui ne compile que les chiffres issus des dépôts de plainte. Aux États-Unis, dès son accession au pouvoir, en janvier 2025, Donald Trump a signé une série de décrets restreignant les droits des personnes trans : interdiction de la notion de genre au sein de l’administration fédérale, bannissement des rangs de l’armée ou interdiction de la thérapie hormonale pour les mineur·es.
Dans ce contexte, il est plus qu’urgent, selon Sasha Dvanova, de s’emparer du sujet de l’état civil des personnes trans étrangères, qui « rencontrent des problèmes spécifiques », à l’intersection de plusieurs discriminations. Dans une étude qualitative menée en Italie en 2021 auprès de personnes trans réfugiées
Afin d’éviter ces situations de double peine en France, June Lucas, juriste de l’Ardhis, estime que « l’un des meilleurs leviers d’action serait de changer la loi pour permettre à tous·tes l’autodétermination » : rendre possible le changement de prénom et de genre en mairie, sans passer par la case tribunal. En 2016, la loi a déjà évolué en faveur de la démédicalisation du changement d’état civil des personnes trans : il n’est plus obligatoire de fournir de documents médicaux et psychiatriques. « Mais on n’est pas allé·es au bout de la démarche », avance Mélanie Vogel, sénatrice écologiste, à l’initiative d’une proposition de loi visant à faciliter la reconnaissance du genre à l’état civil. Déposée le 2 avril 2024 au Sénat, sa proposition accorde une grande place aux personnes en situation de migration. Elle prévoit la reconnaissance du sexe dans lequel un étranger se présente, mais aussi que « la décision de modification ou de changement de prénoms régulièrement acquise à l’étranger donne lieu à la délivrance d’une attestation de demande d’asile conforme ».
Avec ce texte de loi qui rendrait possible l’autodétermination, l’élue souhaite un changement de braquet. « Dans un contexte de recrudescence des discours transphobes, affirme-t-elle, il est important de montrer qu’il y a des responsables politiques qui se préoccupent du sujet, et de continuer à conquérir de nouveaux droits. »
Encore faut-il que la mesure soit adoptée au Sénat, à majorité de droite. À ce jour, la proposition de loi n’est plus à l’étude. La dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024 a retardé le processus : il a fallu de nouveau déposer le texte. La sénatrice écologiste espérait du gouvernement un soutien entier pour l’inscrire à l’ordre du jour et en permettre l’examen rapidement, en vain. Les saillies homophobes du Premier ministre Sébastien Lecornu n’ont pas tardé à sortir dans la presse et à doucher les espoirs.
Malgré tout, Micha ne peut s’empêcher d’être optimiste. À la fin du repas, il passe une serviette sur ses lèvres et confie en regardant Sasha : « Sans vous, j’aurais mis fin à ma vie. » Aujourd’hui il n’a pas d’autre choix que de se battre en espérant des jours meilleurs. •