10.02.2026 à 12:31
Erwan Manac'h
Les compagnies aériennes promettent une décarbonation grâce aux carburants dits « durables ». Mais le prix à payer pour y parvenir et la croissance du secteur rendent cette hypothèse illusoire, selon plusieurs expertises.
4 février 2026 | tiré de reporterre.net
Non, l'aviation ne pourra pas compter sur les biocarburants pour atteindre la « neutralité carbone ». Une nouvelle étudedu Shift Project et de l'association Aéro Décarbo, collectif de salariés du secteur aérien, publiée le 3 février, apporte un nouveau verdict sans appel.
Même en retenant les hypothèses les plus optimistes, il faudrait limiter les déplacements en avion à 1 000 km par an et par personne pour respecter l'Accord de Paris sur le climat. Cela constituerait une rupture radicale avec la tendance actuelle de développement du trafic aérien.
Brûler des plantes en (très) grande quantité
Les carburants d'aviation durables (CAD ou SAF, en anglais) constituent une grande famille regroupant deux principales techniques et une large déclinaison de procédés industriels. La première catégorie consiste à brûler de la biomasse, c'est-à-dire des arbres, des résidus agricoles, des huiles de friture usagées ou graisses animales, des boues d'épuration. L'Europe a exclu les biocarburants dits de première génération, fabriqués à partir de cultures dédiées comme le colza ou l'huile de palme, pour ne pas encourager la déforestation.
Ces « biokérosènes » affichent un rendement particulièrement médiocre : pour parcourir 12 000 km en avion, soit la distance entre Paris et Montréal, grâce à des bio-SAF, il faudrait cultiver une surface équivalente à quatre terrains de tennis, pour une personne, selon les calculs du Shift Project et d'Aéro Décarbo.
Lire aussi :Biokérosène, pellets : ces mégaprojets qui dévorent la forêt
Rappel utile : le raffinage de la biomasse est en tant que tel néfaste pour l'environnement et la combustion de kérosène, fusse-t-il « bio », émet bel et bien du carbone dans l'atmosphère. C'est sur le temps très long que l'opération peut être considérée comme « neutre », lorsque la végétation repousse et capte ainsi du CO2. Au final, « la plupart des biocarburants avancés ont une intensité carbone peu intéressante, sur l'ensemble de leur cycle de vie, voire parfois proche du niveau d'émission du kérosène fossile », résume à Reporterre Jérôme du Boucher, responsable aviation pour l'ONG Transport & Environment (T&E) France.
Lire aussi : Couper la forêt pour faire voler les avions : dans les Pyrénées, la résistance s'organise
Aéro Décarbo et le Shift Project ont analysé l'hypothèse la plus ambitieuse, colportée par les industriels, selon laquelle la France disposerait d'un potentiel de biomasse de 10 millions de tonnes. Pour parvenir à produire une telle quantité, il faudrait construire 30 usines comme le projet contesté d'unité E-Cho à Lacq (Pyrénées-Atlantiques), dont la zone d'approvisionnement en bois couvre tout le quart sud-ouest de la France.
Capter du CO2, moyennant une quantité d'électricité colossale
La seconde grande technique, aujourd'hui marginale mais considérée comme prometteuse, consiste à récupérer du CO2 dans l'atmosphère, en y ajoutant de l'hydrogène, pour produire un kérosène de synthèse, ou e-SAF. Cette solution épargne la biomasse et reste compatible avec les limites planétaires, mais elle nécessite énormément d'électricité. « Ces carburants de synthèse sont incontournables pour avancer sur la décarbonation, sans être pour autant la solution miracle. C'est un des principaux enseignements du rapport conjoint », résume Jérôme du Boucher.
Là aussi, il faut avoir en tête un ordre de grandeur : remplacer l'ensemble du kérosène mondial consommé aujourd'hui par du e-SAF nécessiterait la totalité de l'électricité renouvelable produite dans le monde aujourd'hui, soit un tiers de toute la production électrique planétaire (10 000 TWh), selon les deux associations. Un simple trajet Paris-Montréal nécessiterait 8 000 kWh d'électricité, pour produire le e-SAF essentiel au voyage, soit le double de la consommation électrique moyenne d'un foyer français.
Lire aussi : Stocker le CO2 dans le sous-sol, une diversion pour polluer encore
Produire du e-SAF est également bien moins rentable, énergétiquement, que les autres modes de transport électrique. 1 MWh d'électricité permet de parcourir 5 000 km en voiture électrique et 1 400 km en avion alimenté en e-SAF.
Autre écueil, le procédé coûte extrêmement cher. Sur les onze projets industriels comptabilisés par T&E, aucun ne sera opérationnel avant 2030, faute de rentabilité — et donc d'investissement — pour les majors pétrolières.
Deux tours du monde au cours d'une vie
Le développement à grande échelle des carburants « durables » — qui représentent en 2024 seulement 0,53 % de la consommation mondiale de carburant pour l'aviation — est donc plus qu'improbable, comprend-on entre les lignes de cette expertise qui fait écho à de nombreux travaux similaires avant elle. Sans compter que le secteur aérien n'est pas le seul à lorgner sur la biomasse pour s'imaginer un avenir sans pétrole. Les transports maritimes et routiers, ainsi que l'agriculture, comptent également sur cette ressource limitée.
Les deux associations ont néanmoins joué le jeu jusqu'au bout, retenant des « hypothèses volontairement optimistes » [1] pour évaluer la crédibilité d'une décarbonation du transport aérien grâce aux SAF. Dans ce scénario, les émissions de l'aviation commenceraient par augmenter fortement avant de diminuer, pour rejoindre, en 2050, leur niveau d'aujourd'hui grâce à un remplacement massif du kérosène par des SAF.
Même en imaginant que l'aérien dispose d'une électricité renouvelable en quantité illimitée — ce qui est impossible —, cette projection nous ramène à une idée qui fait largement consensus : le trafic aérien doit baisser, fortement, le plus rapidement possible. Au moins 15 % de baisse d'ici cinq ans pour limiter leréchauffement climatique à +1,7 °C, selon Aéro Décarbo et le Shift Project. « Le choix devient explicite : maintenir les perspectives de croissance annoncées par le secteur ou respecter les objectifs climatiques », écrivent les experts.
La limitation du trafic est le « seul levier qui n'apparaît pas dans leur feuille de route »
En refaisant leurs calculs avec des hypothèses plus crédibles de développement des SAF [2], les deux associations estiment que le trafic aérien devrait diminuer de moitié pour atteindre la neutralité carbone en 2050. C'est loin des estimations du secteur (1,1 % de croissance par an) et de la tendance constatée (+3 % par an).
« La limitation du trafic reste un gros tabou pour le secteur aérien. C'est le seul levier qui n'apparaît pas dans leur feuille de route, alors que toutes les études indépendantes montrent qu'elle est nécessaire », dit à Reporterre Alexis Chailloux, responsable aérien au Réseau Action Climat. « Ils ne peuvent pas se permettre d'anticiper une baisse, car leur modèle économique est fondé sur la croissance. Leurs actionnaires ne permettraient pas un autre scénario », dit Jérôme du Boucher.
Un voyage en Australie tous les 30 ans
Diviser le trafic actuel par deux, « c'est rejoindre le niveau de trafic de l'an 2000, qui était tout de même une période où nous voyagions en avion », souligne Timon Vicat-Blanc, d'Aéro Décarbo. En imaginant que chaque personne, dans le monde, puisse avoir un accès équitable à l'aviation en 2040, chaque individu pourra parcourir 1 000 km par an, contre 3 000 en moyenne aujourd'hui pour un Français. Cela représente un aller-retour Paris-Montréal tous les douze ans, un voyage en Australie tous les trente ans, ou deux tours du monde au cours d'une vie, écrivent le Shift Project et Aéro Décarbo.
Un lobby très puissant
Un tel tableau n'empêche pas les acteurs du secteur aérien de nourrir le mirage d'une aviation décarbonée, sans stagnation du trafic. Avec succès : alors que l'aérien est l'un des rares secteurs dont la contribution au réchauffement climatique continue d'augmenter année après année, la Stratégie nationale bas carbone, feuille de route de la France pour atteindre la neutralité carbone en 2050, prévoit une augmentation des émissions de gaz à effet de serre entre 2023 et 2030 de l'aérien international (17 contre 18 MtCO2e), « à rebours de tous les autres secteurs », souligne le Réseau Action Climat.
« Les lobbies du secteur sont très puissants et ont la promesse facile. En 2007, l'Association du transport aérien international (Iata) nous promettait 10 % d'incorporation de SAF en 2017. Nous sommes à peine à 1 % aujourd'hui. C'est à se demander pourquoi les gouvernements continuent de croire à ces beaux discours », dit Alexis Chailloux.
Le lobby déploie désormais des efforts pour tenter d'affaiblir les critères de durabilité des SAF, afin de faciliter leur développement quitte à les vider de toute cohérence écologique. Il a abandonné la promesse de faire voler des avions à l'hydrogène et le mirage de l'avion électrique ; promet de nombreux projets d'extension aéroportuaire [3] et milite activement contre toute augmentation de taxe.
Pour inverser cette tendance, le Shift Project et Aéro Décarbo formulent, avec leurs mots feutrés, des propositions radicales : interdire les programmes de fidélité des compagnies aériennes ; réguler la publicité pour l'avion ; augmenter les taxes sur les billets d'avion ; instaurer des quotas ou taxes sur le CO2, sur le kérosène ou sur les kilomètres parcourus à l'échelle individuelle ou/et des entreprises ; limiter la taille des aéroports ; supprimer les liaisons disposant d'alternatives efficaces…
Un an et demi avant l'élection présidentielle, les deux associations soulignent que des « arbitrages sociétaux forts » sont nécessaires.
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10.02.2026 à 12:30
Khadija Haidary
Parmi les dizaines de femmes dont les livres ont été interdits par les talibans figure Leila, professeure d'université dans l'ouest de l'Afghanistan. Son ouvrage porte sur la gestion de projet, notamment sur la manière d'utiliser efficacement des ressources telles que le temps, le capital et la main-d'œuvre. Ce livre était utilisé comme manuel universitaire pour les étudiant·es de premier cycle.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Ce rapport a été publié en partenariat avec Avvenire.it.
« Il m'a fallu deux ans pour traduire plusieurs sources en anglais, puis rédiger mon propre livre », explique-t-elle. « Mon livre traite de l'application de normes de qualité à l'aide d'outils et de techniques scientifiques pour la réussite de projets nationaux et commerciaux. »
Mais après la prise du pouvoir par les talibans, il a été interdit. « Quand j'ai demandé pourquoi, ils m'ont répondu que comme l'auteure était une femme, il devait être retiré », explique Leila.
Depuis qu'elle a été licenciée de son poste à l'université en décembre 2022, après la fermeture des universités aux femmes par les talibans, Leila a réussi à publier un article universitaire dans une revue internationale. Aujourd'hui, elle dit ne plus avoir la force d'écrire : « J'ai un travail inachevé, mais malheureusement, je n'ai plus la motivation. Imaginez-vous à un carrefour sombre, sans aucune information sur la direction à prendre, partout où vous regardez, il n'y a que l'obscurité. »
En août 2025, le ministère de l'Enseignement supérieur des talibans a publié deux directives distinctes à l'intention des universités du pays, leur enjoignant de cesser d'enseigner 18 matières universitaires, affirmant que les matières nouvellement interdites « étaient jugées contraires à la charia et aux politiques du système et avaient donc été retirées du programme ». En outre, les talibans ont interdit l'utilisation d'environ 640 manuels scolaires et supports de cours. Plus de 140 de ces ouvrages ont été interdits uniquement parce que leurs auteures étaient des femmes. Parmi les femmes mises sur liste noire figuraient des universitaires ayant plus de 30 ans d'expérience dans l'enseignement et de longs antécédents dans la recherche. De nombreuses et nombreux militants affirment qu'il s'agit là d'une nouvelle tentative systématique des talibans pour faire taire les femmes dans la vie publique. Comme le fait remarquer un·e professeur·e, les manuels scolaires rédigés par des femmes remettent en cause l'idéologie des talibans par leur simple existence : « Comment peut-on interdire à une femme d'enseigner ou d'étudier, alors que son livre est enseigné dans les universités ? »
En novembre, Zohra s'est vu refuser une autorisation d'impression par le ministère de l'Information et de la Culture dirigé par les talibans. Âgée de 37 ans, elle écrit des livres pour enfants depuis 2017. « Mon objectif est d'aider les enfants afghan·es à se préparer mentalement et émotionnellement à l'apprentissage de différentes matières avant leur entrée à l'école », explique-t-elle. Ses livres utilisent des images d'enfants et des dessins animés pour faciliter l'apprentissage de matières telles que les mathématiques. « Ils m'ont dit de ne pas utiliser d'images d'êtres vivants, en particulier de filles », rappelle-elle dans le Zan Times. « Ils m'ont dit que si j'inclus une image d'une fille, elle doit porter le hijab islamique. Sinon, mes livres ne seront pas imprimés en Afghanistan. »
Malgré ce refus des talibans, Zohra continue de travailler sur de nouvelles éditions. « Je crois que ces livres resteront comme un héritage de la résistance des femmes dans l'histoire de l'Afghanistan », dit-elle.
En octobre 2024, les talibans ont distribué une autre liste de 433 livres interdits aux libraires. Parmi eux, 18 titres ont été écrits par des femmes, dont neuf par des autrices afghanes : Saeqa Hadiya Yazdanwali, Atifa Tayeb, Fatema Jafari, Dr Marzia Mohammadzada, Shakiba Hashemi, Sohaila Aman, Dr Sediqa Hosseini, Nawida Khushbo et Aqila Nargis Rahmani. Quel que soit leur sujet, les talibans ont jugé que leurs œuvres étaient « contraires aux intérêts nationaux » et à leur version de la charia. « J'ai écrit sur les talibans dans mon livre ; c'est pourquoi ils l'ont interdit », explique l'autrice Nawida Khushbo, depuis Londres. « Je me demandais pourquoi une femme ne devrait pas écrire sur la politique et se limiter à la littérature ». L'interdiction concerne également les livres d'autrices internationales telles que Rachel Hollis, Reshma Saujani et la biographie de Malala Yousafzai, Je suis Malala.
En Afghanistan, certaines femmes continuent d'écrire, souvent au péril de leur vie. Nazanin, 25 ans, écrit des nouvelles et des essais depuis son domicile, dans une province proche de Kaboul. « J'ai parfois l'impression que le canon d'un fusil des talibans est pointé directement sur ma gorge », dit-elle. « La ville est tellement militarisée que nous croisons des hommes armés à chaque coin de rue. Pour moi, écrire est une forme de résistance. Ma situation est très difficile, mais je pense l'utiliser pour tout consigner pour l'avenir. »
En novembre 2024, le quotidien 8am Daily a rapporté que les responsables talibans de la province de Kapisa avaient retiré les livres écrits par des femmes des bibliothèques des écoles de filles. Cette information est confirmée par Suraya, une enseignante de 34 ans, qui déclare au Zan Times : « Dans toutes les écoles et bibliothèques de filles, tous les livres écrits par des femmes ont été retirés conformément à l'ordre des talibans. »
Dans des villes comme Kandahar, les librairies proposent rarement des ouvrages écrits par des femmes. « Dans notre librairie, les livres écrits par des femmes sont pratiquement inexistants », explique un libraire. « Même la photo d'une femme sur la couverture d'un magazine peut causer des problèmes. »
Le désir des autrices de continuer à créer signifie qu'elles ne cesseront pas de travailler, malgré les risques. Mana, une écrivaine de 34 ans vivant dans l'ouest de l'Afghanistan, déclare : « Lorsque j'ai décidé de publier mon premier livre, je n'ai jamais envisagé de faire appel à des éditeurs afghans. Sous le régime taliban, imprimer un livre en tant que femme est dangereux. »
Elle écrit actuellement son deuxième roman. Bien que son sujet ne soit pas politique, elle sait que ses écrits pourraient lui coûter cher, simplement parce qu'elle est une femme. Pour l'instant, elle préfère « continuer à écrire tranquillement, dans un coin silencieux ».
Khadija Haidary, 29 janvier 2026 Les noms ont été modifiés afin de protéger l'identité des personnes interrogées.
Khadija Haidary est journaliste et rédactrice en chef au Zan Times. Un·e journaliste utilisant le pseudonyme Arya a contribué à cet article. https://zantimes.com/2026/01/29/writing-is-resistance-afghan-women-authors-defy-the-taliban/ Traduit par DE
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10.02.2026 à 12:29
Stephanie Lamy
Une petite musique qui monte est celle d'assimiler les masculinismes à des dérives sectaires. Cette confusion, historiquement entretenue entre terrorisme et sectarisme, engage des choix méthodologiques et des instruments d'action publique qui conditionnent directement la qualification de la menace, la prévention des violences et la protection des personnes ciblées.
Tiré de Entre les lignes et les mots
photo Capture d'écran d'une vidéo de Jean-Marie Corda, qui incarne les angles mort de l'approche des masculinismes par "les dérives sectaires"
La gouvernance des politiques de lutte contre les dérives sectaires et celle des politiques de lutte contre le terrorisme relèvent de cadres institutionnels distincts. La lutte contre les dérives sectaires est pilotée par la MIVILUDES, rattachée au ministère de l'Intérieur, et repose sur la protection des individus face à des situations d'emprise, via des dispositifs de signalement, d'accompagnement et de prévention centrés sur les vulnérabilités individuelles. À l'inverse, la lutte contre le terrorisme et la radicalisation violente relève d'une gouvernance sécuritaire impliquant notamment le SG-CIPDR, la DGSI, le Parquet national antiterroriste (PNAT) et les services de renseignement, et vise l'identification de milieux radicaux, de processus de radicalisation idéologique et de modes opératoires violents. Confondre ces deux régimes institutionnels conduit à une sous-qualification des violences politiques et à l'inadaptation des réponses publiques.
Les masculinismes, un objet hors périmètre d'action de la MIVILUDES
Il est essentiel de rappeler que la MIVILUDES elle-même reconnaît les limites de son périmètre d'action concernant les masculinismes. Dans son rapport d'activité 2021, elle indique explicitement que « les thématiques associées au masculinisme, au virilisme ou à l'anti-féminisme relèvent a priori davantage d'un radicalisme idéologique, voire politique, que de thématiques d'ordre sectaire ».
Cette qualification inscrit clairement les masculinismes hors du champ principal de la dérive sectaire et les rattache au registre de la radicalisation violente idéologique, tel qu'il est appréhendé dans les politiques de lutte contre le terrorisme.
La MIVILUDES définit les dérives sectaires comme « un dévoiement de la liberté de pensée, d'opinion ou de religion qui porte atteinte à l'ordre public, aux lois ou aux règlements, aux droits fondamentaux, à la sécurité ou à l'intégrité des personnes », caractérisé par « la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d'exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d'une partie de son libre arbitre ».
Cette définition repose sur une logique d'emprise individuelle, de sujétion psychologique et de préjudice centré sur la personne, et décorrélée des rapports sociaux de genre, pourtant centraux pour comprendre les masculinismes.
À l'inverse, la MIVILUDES distingue explicitement la radicalisation comme « un processus graduel qui conduit l'individu à adhérer à une idéologie ou des croyances extrêmes qui légitiment la violence ».
L'apologie, la menace ou l'usage de la violence est précisément ce qui caractérise les milieux masculinistes : un ensemble d'offres idéologiques identitaires suprémacistes masculines, construites, diffusées et opérationnalisées au sein de divers milieux radicaux (en ligne et hors ligne), qui font l'apologie de, ou prônent, la violence sous toutes ses formes afin de maintenir, voire renforcer, la domination des hommes sur les femmes et les minorités de genre.
De l'emprise au contrôle coercitif : un conflit de cadres analytiques
En traitant les masculinismes comme un problème d'ordre psychologique, à travers une terminologie telle que « masculinité toxique » ou « emprise » plutôt que « contrôle coercitif », l'action publique dissocie la violence de sa fonction politique.
Or les milieux masculinistes opèrent en opposition aux avancées des droits des femmes et des minorités de genre, afin de maintenir, voire renforcer, la domination masculine. Ce sont donc des idéologies politiques violentes. La psychologisation affaiblit ainsi la qualification de la menace et empêche de penser les masculinismes comme des milieux radicaux produisant de la violence à l'égard de femmes et des minorités de genre.
L'opposition entre emprise et contrôle coercitif n'est pas un débat terminologique, mais un conflit de cadres analytiques. L'emprise psychologise la domination et recentre l'attention sur le comportement de la victime ; le contrôle coercitif politise la violence et recentre l'analyse sur les stratégies de l'agresseur.
Des loupés qui ont déjà produit des dégâts
Du fait de l'approche par « l'emprise » et de sa décorrélation des rapports sociaux de genre, la lecture par la MIVILUDES des masculinismes bascule rapidement vers un effacement de la perspective des femmes. Elle déplace l'analyse vers les dispositions psychiques des hommes engagés dans ces milieux et détourne l'attention des violences produites, de leurs cibles et de leurs effets.
Ce cadrage reproduit l'un des piliers des masculinismes : l'androcentrisme, c'est-à-dire le recentrage du regard sur le supposé mal-être des hommes plutôt que sur le contrôle coercitif effectivement exercé sur les femmes et les minorités de genre.
Ce déplacement analytique produit des angles morts et des loupés majeurs dans l'identification et la prévention des violences. Le cas Jean-Marie Corda en constitue un exemple emblématique.
Le rapport d'activité 2021 de la MIVILUDES décrit précisément le mode opératoire de Jean-Marie Corda : animation d'un programme intitulé Domination By Love, diffusion d'une idéologie prônant la domination des femmes, enseignement de techniques de manipulation, valorisation explicite du proxénétisme, mise au travail de femmes dans des dispositifs de type camgirls, exigences financières répétées, recrutement de jeunes hommes sur le forum JVC 18-25 afin de faire la promotion de ces activités et de répliquer son modèle économique de proxénétisme. Le rapport mentionne également la proposition de relations sexuelles tarifées comme récompense pour les membres les plus engagés, ainsi que la diffusion de contenus explicitement violents à l'égard des femmes, tels qu'un tutoriel intitulé « comment étrangler ta femme ».
Pourtant, l'écriture institutionnelle neutralise ces faits : les violences sexuelles et l'exploitation économique des femmes sont dissoutes dans un vocabulaire de développement personnel, de coaching, de vente multi-niveau et de manipulation, qui déplace l'attention vers les mécanismes d'emprise psychologique et les préjudices économiques subis par les jeunes hommes recrutés.
Ce cadrage opère une hiérarchisation implicite des violences. L'exploitation sexuelle et économique des femmes apparaît comme un élément périphérique du dispositif, alors qu'elle en constitue le cœur. La violence n'est pas appréhendée comme une stratégie politique fondée sur le genre, mais comme une dérive individuelle ou commerciale.
Or le programme Domination By Love correspond à une duplication directe du modèle économique et idéologique du Pimping Hoes Degree (PhD) d'Andrew et Tristan Tate et de Miles Sonkin, enseigné au sein de la War Room de Tate. Et ceci n'est pas le fruit du hasard, puisque Jean-Marie Corda a reconnu, dans une vidéo publiée sur Youtube, avoir intégré cette War Room, monnayant environ 8 000 dollars.
Malgré ces éléments, disponibles publiquement au moment de la publication du rapport, les signalements concernant Jean-Marie Corda ont été classifiés dans le champ de la vente multi-niveau. Le même rapport consacrait pourtant une section aux masculinismes, réduites au Mankind Project, une organisation de type masculinisme chamanique.
Les discours et pratiques d'Andrew Tate s'inscrivent dans l'idéologie MGTOW, qui constitue aujourd'hui l'un des milieux masculinistes les plus dangereux. Le seul attentat meurtrier masculiniste connu en France est le féminicide de Mélanie Ghione, commis par un membre du milieu MGTOW.
Rien n'empêche de qualifier les violences sexuelles comme un mode opératoire terroriste. La question est celle du nombre de femmes exposées au terrorisme MGTOW de Jean-Marie Corda du fait de ce loupé majeur de la MIVILUDES.
Des proximités avec des thèses masculinistes anti-victimes
Alors même que la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) a explicitement dénoncé les pseudo-théories de l'aliénation parentale et des faux souvenirs induits comme irriguant la logique judiciaire, la notion de faux souvenirs continue de circuler comme une grille d'analyse légitime. Elle connaît même un regain de visibilité, à la fois comme outil de contestation des avancées normatives en matière de violences sexuelles et comme ressource mobilisée dans la lutte contre les dérives sectaires.
Avant la refonte de son site internet, la MIVILUDES présentait l'AFSI (Alerte Faux Souvenirs Induits) comme association partenaire d'aide aux victimes. Cette association s'inscrit dans une constellation antiféministe transnationale issue de la False Memory Syndrome Foundation, organisation historiquement structurée comme un dispositif de défense des personnes mises en cause dans des affaires de violences sexuelles.
Par ailleurs, la MIVILUDES entretient des liens avec des organisations telles que l'association VIRAGE Grand Est (Violences et Rapports de Genre : Analyse, Gouvernance, Évaluation), qui se présente comme un collectif de professionnel·les intervenant en matière de violences intrafamiliales, violences conjugales et problématiques parentales. VIRAGE Grand Est organise des formations, des conférences et des vidéos, et diffuse sur son site et sa chaîne des contenus qui présentent la notion d'aliénation parentale comme un phénomène psychologique structurant des séparations parentales conflictuelles, en mobilisant les registres de l'emprise, de la manipulation et de la suggestibilité de l'enfant.
Dans ces conditions, il n'est ni cohérent ni opérant de prétendre lutter contre les masculinismes en s'appuyant sur une institution qui, par ailleurs, légitime ou relaie des thèses constituant l'un des socles idéologiques des stratégies masculinistes.
Stephanie Lamy Féministe, chargée d'enseignement, chercheuse https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/290126/non-les-masculinismes-ne-sont-pas-des-derives-sectaires
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