La ligne Maginot a mauvaise réputation. Après l'invasion allemande, elle fut décriée comme la grande erreur stratégique française.
« Projet orgueilleux », la « ligne » avait en réalité d'autres fonctions que la seule défense du territoire : décentraliser le commandement, gérer le moral des troupes ou enrayer l’autonomisme de l’Alsace-Lorraine.
Kevin Passmore signe une somme qui renouvelle l'approche historique sur ce symbole de la « drôle de guerre ».
La ligne Maginot charrie de nombreuses idées reçues, au point que vous parlez à son propos d’un véritable mythe. Comment le résumeriez-vous ?
Le mythe de la ligne Maginot est en fait celui de la présumée décadence française des années 1930 : l’armée se serait complaisamment retranchée derrière un ensemble de fortifications situées aux frontières allemande et luxembourgeoise et censées former une ligne imperméable ; ces fortifications ont alors été contournées par une attaque éclair audacieuse plus au nord, à travers la Belgique, et plus particulièrement à travers la forêt des Ardennes, réputée imprenable, où seules des fortifications légères avaient été construites.
Selon le mythe, la ligne Maginot était bien plus qu’une simple erreur militaire : elle aurait bercé le peuple français dans un faux sentiment de sécurité, le traumatisme de la Première Guerre mondiale ayant sapé la volonté nationale et rendu la France « décadente ».
Ce concept de décadence est problématique. Il repose sur des hypothèses indéfendables issues de la fascination de la fin du XIXe siècle pour la biologie sociale, l’évolution et la race , il part du principe que les nations sont des organismes qui évoluent selon des cycles de déclin et de renaissance. Pétain et la Résistance voyaient le monde en ces termes et prétendaient, chacun à leur manière, régénérer une France décadente et vaincue.
Un autre problème du mythe de la décadence tient au fait qu’il lit l’histoire à rebours, à partir de la défaite ; il repose sur un sophisme consistant à considérer un événement comme la cause d’un autre du simple fait qu’il lui est antérieur. Quand un système complexe échoue, il est aisé, après coup, de pointer du doigt une « catastrophe annoncée » ; Julian Jackson a ainsi montré que si la France avait perdu en 1914 ou la Grande-Bretagne en 1940, comme cela a failli arriver, il aurait été facile de trouver des failles aussi graves que celles supposées être responsables de la débâcle française de 1940.
Les spécialistes ont depuis longtemps réfuté ces mythes, arguant que la ligne Maginot était une politique rationnelle compte tenu des circonstances ; ils se concentrent désormais plutôt sur les erreurs des généraux.
Cette approche ne me satisfait cependant pas totalement. En effet, l’idée d’« erreurs » conduit trop facilement à des spéculations, voire à des fantasmes sur ce que les généraux et les hommes politiques « auraient dû faire ».
La thèse de la décadence établit à juste titre un lien entre les questions militaires, la politique, la société et la culture ; le problème est que la façon dont elle le fait est grossière. Les décisions des généraux et leur contexte ont tous deux leur importance, le plus difficile étant de les mettre en relation.
C’est ce que j’ai essayé de faire dans ce livre.
Toute l’originalité de celui-ci tient effectivement à ce que votre approche de la ligne Maginot ne se limite pas à l’histoire militaire, mais fait toute sa place à l’histoire sociale, politique et culturelle.
J’ai toujours été intéressé par l’idée de Marc Bloch consistant à prendre un objet historique et à l’étudier sous l’angle de différentes disciplines. La ligne Maginot semblait suffisamment vaste pour cela.
Bloch, qui avait connu deux guerres mondiales, imaginait chaque discipline comme un projecteur éclairant un avion ennemi, leurs faisceaux se croisant pour donner une image globale.
Je souhaitais déplacer l’objet de l’enquête, de la question de savoir pourquoi les Français ont perdu la guerre en 1940 à celle de savoir pourquoi ils ont pris les décisions qui les ont conduits à ce résultat. Je voulais tenter d’expliquer ce qui était en jeu politiquement et socialement dans la décision de construire la ligne Maginot ; j’ai essayé de montrer qu’il s’agissait autant d’un projet social que militaire, et qu’il ne fit jamais l’unanimité. Cela nécessitait d’abandonner la sempiternelle opposition entre une doctrine française passive et défensive et une doctrine allemande active et agressive — une interprétation souvent présentée comme le reflet d’une distinction entre deux mentalités.
Au-delà de ces débats, la ligne Maginot mérite d’être étudiée pour elle-même. C’est une histoire humaine fascinante : au moins un million de soldats français y ont servi, avec parmi eux, des personnages célèbres comme François Mitterrand, Charles de Gaulle, Olivier Messiaen, Jean-Paul Sartre, Fernand Braudel et bien d’autres.
La ligne Maginot, en tant que projet orgueilleux visant à organiser d’en haut les hommes, les machines et le monde naturel, était intrinsèquement irréalisable.
Kevin Passmore
La ligne fut l’un des plus grands projets d’infrastructure de l’époque — peut-être plus important que le barrage Hoover construit aux États-Unis entre 1931 et 1936. Les fortifications elles-mêmes faisaient partie d’un immense complexe comprenant de nouvelles casernes pour les troupes, des cités-jardins pour les officiers, des routes militaires, des chemins de fer à voie étroite, des postes de commandement, des systèmes d’inondations planifiées, des forêts améliorées, des milliers de kilomètres de câbles électriques et téléphoniques, de barbelés et de rails antichars — ainsi que des chaînes d’approvisionnement s’étendant à travers l’empire français et le monde entier.
Au nombre des mythes entourant la ligne Maginot, figure en premier lieu le rôle d’André Maginot dans sa conception. Pourquoi ce malentendu ?
Plutôt que Maginot, c’est Paul Painlevé, un polytechnicien, ministre de la Guerre de 1925 à 1929, qui est à l’origine de la ligne. André Maginot est devenu ministre de la Guerre juste au moment de la présentation de la loi de financement ; c’est ainsi que ce projet dont il n’était pas l’initiateur s’est trouvé associé à lui.
Cette association ne fut cependant pas immédiate ; au début, seule l’Action française parlait de la « ligne Maginot ». C’est le romancier Pierre Nord, lui-même lecteur de L’Action française et auteur du best-seller Double crime sur la ligne Maginot1, paru en 1936 et adapté au cinéma l’année suivante par Félix Gandéra, qui a popularisé l’expression.
Lors du début de la campagne de France en mai et juin 1940, pourquoi la ligne Maginot n’a-t-elle pas eu l’efficacité escomptée ?
Les Français n’ont jamais eu l’intention de rester tapis derrière leurs fortifications , au contraire, l’objectif de la ligne Maginot était de sceller les frontières allemande et italienne afin que les Allemands soient contraints de passer par la Belgique , c’est pour cette raison que la petite ville de Longuyon a été délibérément choisie comme limite occidentale des fortifications, car les contourner nécessitait alors une violation du territoire belge.
Combattre en Belgique présentait l’avantage d’éloigner la bataille du sol français et de garantir l’intervention des Britanniques, comme en 1914. La seule question était de savoir où combattre en Belgique : soit juste de l’autre côté de la frontière, sur l’Escaut ; soit plus profondément, sur la ligne dite de la Dyle, au canal Albert ; soit encore aux Pays-Bas, voire à la frontière allemande.
Maurice Gamelin, commandant en chef des forces alliées en France, a choisi l’option la plus ambitieuse. À l’annonce de l’offensive allemande, il a ordonné aux troupes blindées et motorisées de se rendre dans les plaines centrales de la Belgique et à Breda, aux Pays-Bas. Les Allemands y ont effectivement envoyé des forces, et les Français ont stoppé les Panzers lors de deux grandes batailles, à Hannut et Gembloux.
Les Français sont cependant tombés dans un piège, car les Allemands ont rapidement percé plus au sud, sur la Meuse, en Belgique et en France, notamment à Sedan ; ces derniers se sont dirigés vers la Manche en ne rencontrant presque aucune opposition et ont piégé les armées alliées en Belgique.
Les Allemands ont gagné parce qu’ils ont profité de la faiblesse intrinsèque de la défense initiale : ils ont concentré une force écrasante sur les points faibles des lignes françaises étirées ; en retour, les Alliés ont été incapables de se concentrer pour contre-attaquer.
L’erreur fatale dans cette séquence a été d’envoyer les meilleures forces mobiles aux Pays-Bas, privant ainsi les Français d’une réserve stratégique leur permettant de contre-attaquer la percée allemande.
La ligne Maginot n’a-t-elle pourtant pas une responsabilité dans la défaite de 1940 ?
Sur le fond — même si je ne suis pas en désaccord avec les récentes recherches du général Bruno Chaix et de Julian Jackson 2 — je pense que l’accent mis sur la bataille décisive en Belgique et aux Pays-Bas a conduit à négliger un peu le rôle des fortifications dans la défaite.
Dans leur enthousiasme à réfuter l’idée ancienne selon laquelle la ligne Maginot était un symbole de la décadence française, les révisionnistes ont été trop loin dans la direction opposée ; cette ligne de fortification a aussi une part de responsabilité dans la défaite. D’une part, le général Huntziger, commandant de la Deuxième armée à Sedan, s’est replié pour défendre la ligne Maginot plutôt que d’attaquer les flancs des forces allemandes qui se dirigeaient vers la Manche ; d’autre part, les fortifications étaient massivement surdotées en personnel, près de la moitié des deux millions de soldats français de première ligne étant stationnés derrière la ligne, réduisant ainsi les réserves disponibles pour contrer la percée allemande. Une grande partie de ces troupes, parmi les mieux équipées, étaient des troupes de fortification immobiles.
Comment expliquer ces erreurs stratégiques françaises ?
Sur ce sujet, les historiens s’en remettent encore trop souvent à un contraste stéréotypé entre la doctrine méthodique française, qui met l’accent sur le commandement par le haut, la défense, l’usure et les mouvements lourds, et les méthodes allemandes qui privilégient la vitesse et la manœuvre – la doctrine de l’Auftragstaktik, dans laquelle l’initiative appartient aux soldats à tous les niveaux, jusqu’au simple combattant. Cette distinction repose sur une généralisation tirée de la bataille — certes décisive — sur la Meuse, où les troupes allemandes les mieux entraînées ont affronté les divisions françaises les moins entraînées, qui étaient de surcroît moins nombreuses.
Le plan français, considéré dans son ensemble, contredit cette opposition entre la méthode française et le Blitzkrieg allemand.
Pour moi, le contraste entre les deux armées n’était pas radical ; d’un côté, l’armée allemande, à l’instar de l’armée française, présentait des niveaux de qualité variables : en raison des restrictions imposées par le traité de Versailles, de nombreux soldats allemands étaient à peine entraînés. Cela s’est vu lors de la deuxième phase de la bataille, dans l’Aisne et la Somme, où les tactiques allemandes étaient plus primitives ; les Français y ont bien combattu, malgré leur énorme infériorité.
La construction de la ligne Maginot n’a pas été le réflexe d’une nation traumatisée par la guerre.
Kevin Passmore
D’un autre côté, le plan français dans son ensemble reposait sur la ligne Maginot et sur l’avance fatale, mais audacieuse, jusqu’aux Pays-Bas. Il contraste tant avec la prudence supposée de la doctrine française que les historiens ont eu du mal à l’expliquer. Même si l’avance vers Breda visait à établir un front défensif continu — ce qui est loin d’être prouvé —, il fallait que des divisions blindées et motorisées françaises battent l’ennemi sur des objectifs situés à 200 kilomètres des lignes françaises et à seulement 100 kilomètres des bases allemandes. Il a même été suggéré que l’esprit de Gamelin était obscurci par les conséquences d’une syphilis secondaire !
Si les stratégies française et allemande n’étaient pas si radicalement opposées qu’on le dit, comment expliquer le triomphe de la seconde sur la première ?
La doctrine et les décisions françaises étaient le résultat de luttes de pouvoir politisées, non seulement entre les généraux Gamelin et Georges, mais aussi au sein de l’ensemble du corps des officiers. Le rôle des fortifications était central dans ces désaccords.
Il est désormais bien connu que le Blitzkrieg allemand est né d’un conflit au sein de la Wehrmacht ; on peut en dire autant du plan français.
Plutôt que d’expliquer la victoire allemande et la défaite française par des mentalités nationales opposées, j’utilise la méthode relationnelle et ce, dans deux sens. Premièrement, comme je l’ai dit, les Allemands ont concentré leurs meilleures forces contre les forces françaises les plus faibles sur la Meuse, tandis que les Français ont envoyé leurs meilleures forces dans un piège en Belgique ; deuxièmement, les plans ont émergé du conflit et même de la désobéissance au sein des deux armées. Guderian et Hoepner ont désobéi aux ordres de consolider les têtes de pont sur la Meuse et se sont immédiatement dirigés vers la Manche ; Huntziger a désobéi aux ordres de Georges de donner la priorité à la contre-attaque contre les Allemands et s’est replié sur la ligne Maginot.
On a souvent dit que les Français, en 1940, avaient une guerre de retard, rejouant la guerre d’avant quand les Allemands s’étaient préparés à celle d’après. En quoi les leçons tirées de la Première Guerre mondiale ont-elles eu un impact sur la conception de la ligne Maginot ?
Les leçons qu’on disait devoir tirer de la Première Guerre mondiale ont été sans cesse contestées, pendant celle-ci et après la fin du conflit — notamment sur la question de l’utilité des fortifications.
Lors de la Grande Guerre, les fortifications permanentes françaises et belges n’ont pas empêché les Allemands d’approcher de Paris ; les troupes ont aussi rapidement constaté que les tranchées offraient la meilleure protection contre les mitrailleuses et l’artillerie. Cependant, il faut aussi compter avec l’exemple de Verdun, qui a résisté. La question de savoir si cela prouvait la valeur des fortifications permanentes a fait l’objet d’un débat sans fin après la guerre.
Pétain ne croyait pas en la valeur des fortifications permanentes ; il leur préférait les défenses échelonnées. Sa méthode consistait à épuiser l’ennemi dans des lignes de tranchées successives et à passer à l’offensive lorsque l’ennemi serait suffisamment affaibli. De nombreux officiers n’acceptaient cependant pas l’idée de céder des terres qui avaient été conquises au prix de tant de sacrifices et le critiquèrent pour cette raison, en particulier pendant la Grande Guerre ; d’autres encore rejetaient complètement la défense, notamment le grand rival de Pétain, le maréchal Ferdinand Foch.
La Première Guerre mondiale avait également mis en lumière l’importance du commandement dans la conduite de la guerre.
Au début de la guerre, à l’été 1914, l’opinion courante était que les soldats ne se battraient que s’ils craignaient davantage leurs officiers que l’ennemi. Pourtant, il devint rapidement évident que la dispersion et le camouflage étaient nécessaires et que les unités devaient en conséquence être divisées en petits groupes commandés par des officiers subalternes et des sergents ; le haut commandement craignait cependant que ces tactiques décentralisées ne placent le commandement entre les mains d’officiers subalternes et de sous-officiers sans instruction 3.
Les lourdes pertes lors du conflit ont aussi conduit les officiers de réserve et les officiers promus du rang à remplacer les officiers de carrière à la tête des troupes. Cette démocratisation était permanente : la proportion d’officiers promus du rang est passée de 4 % en 1913 à 24 % en 1929. Cependant, les professionnels ont toujours douté de la capacité des officiers de réserve à commander.
Ce n’est pas tout ; le commandement a également été remis en question par les mutineries de 1917, qui ont eu lieu dans le contexte de la révolution russe et des grèves dans les industries de guerre en France.
Ces processus de décentralisation et de démocratisation se sont opposés à une autre innovation dans le domaine de la guerre : afin d’administrer, d’approvisionner et de manœuvrer de vastes armées dans une guerre longue, l’état-major s’est tourné vers des méthodes de gestion industrielle connues sous le nom de « sciences de l’organisation », notamment les systèmes d’Henri Fayol et de l’Américain Frederick Winslow Taylor. Leurs méthodes concentraient le pouvoir entre les mains des commandants tout en réduisant les travailleurs au rang de simples rouages d’une machine, effectuant des tâches simples et répétitives. Appliquées à l’armée, ces méthodes ne laissaient aucune place à l’initiative tactique.
Il est donc possible de dire que la Première Guerre mondiale a légué deux débats : l’un sur la nécessité de la fortification permanente, l’autre sur le commandement. Ni l’un ni l’autre n’était clos en 1940.
Aussi puissantes et durables qu’elles aient été, ces controverses n’ont pas empêché la prise de décisions, notamment celle de construire la Ligne Maginot ; celle-ci a pu être interprétée comme une façon de se persuader de l’impossibilité du retour de la guerre, en faisant de cette impossibilité quelque chose de tangible. Quel rôle a joué le traumatisme de la Première Guerre mondiale dans cette décision ?
La construction de la ligne Maginot n’a pas été le réflexe d’une nation traumatisée par la guerre.
Certes, le pacifisme était très répandu dans la société française, mais la politique du gouvernement consistait à maintenir une domination militaire sur l’Allemagne ; à l’issue du conflit, les Alliés ont occupé une partie de la Rhénanie, comme la Ruhr en 1923 pour contraindre l’Allemagne au paiement des réparations. En cas de guerre, le plan consistait à couper l’Allemagne en deux avec l’aide de la Tchécoslovaquie.
La Première Guerre mondiale a légué deux débats : l’un sur la nécessité de la fortification permanente, l’autre sur le commandement. En 1940, ni l’un ni l’autre n’était clos.
Kevin Passmore
Les discussions sur la manière de défendre la frontière française ont commencé immédiatement après la guerre ; elles ont suscité des débats houleux, mais elles ne portaient que sur des scénarios et des hypothèses. Lorsque, à la fin de 1925, six ans après la fin de la guerre, un comité fut enfin créé pour étudier la fortification, il déclara que « l’organisation de la défense du territoire n’est qu’une branche de l’organisation de la défense nationale et non la plus importante ». Elle était subordonnée à la restructuration de l’armée, à la mobilisation industrielle et à la protection des communications avec l’empire français en Afrique du Nord.
Le fait que les discussions sérieuses n’aient commencé qu’après le retour de Pétain du Maroc en 1926 — où il commandait les troupes françaises pour réprimer la rébellion des tribus berbères du Rif —, souligne la primauté alors accordée à l’empire.
À cette date, la politique de domination de l’Allemagne avait échoué. Dès lors, les gouvernements se tournèrent vers la réconciliation avec le pays, dans un cadre de coopération économique, d’obligations conventionnelles et de désarmement ; or, ce dernier impliquait l’interdiction des armes offensives.
Comme la Société des nations définissait les fortifications comme étant au contraire défensives, celles-ci semblaient d’autant plus nécessaires que l’occupation de la Rhénanie devait prendre fin en 1930. La Rhénanie resterait alors démilitarisée, mais son rôle de zone tampon était réduit. Les discussions sur ces fortifications se sont néanmoins prolongées pendant quatre ans, car il s’est avéré très difficile de se mettre d’accord sur ce qu’il fallait construire.
Quelles étaient les différentes options sur la table ?
Le groupe de travail établi par l’armée proposa une ligne de gros ouvrages avec une artillerie très près de la frontière. Elle était destinée à faciliter les manœuvres, car elle comprenait des brèches pour canaliser l’ennemi, tandis que la frontière belge fut laissée sans fortifications.
Pétain s’opposa à ce plan ; il préconisait simplement de stocker du matériel afin d’être prêt à construire des fortifications de campagne échelonnées sur le terrain en cas de mobilisation. Il a bénéficié du soutien d’hommes politiques de gauche influents, notamment Édouard Daladier et Pierre Cot, anciens combattants de l’infanterie, qui partageaient son aversion pour les fortifications permanentes.
Une autre proposition consistait en un réseau de petits blockhaus, assez similaires au Westwall allemand — la fameuse ligne Siegfried.
Pourquoi le plan prévoyant de grands forts d’artillerie l’emporta-t-il ?
La première raison est que la plupart des officiers supérieurs croyaient que les grands forts d’artillerie permettaient aux commandants de contrôler directement les troupes, alors que les fortifications de campagne et les petits blockhaus les dispersaient. Le commandement semblait d’autant plus important que, depuis 1929, le service militaire avait été réduit à un an.
Ces gros ouvrages étaient organisés selon les principes des sciences de l’organisation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si leurs plans ont finalement été approuvés en janvier 1930, alors qu’André Tardieu, un « organisateur » de premier plan, était président du Conseil. Les commandants de ces gros ouvrages devaient être tout-puissants, comparables à des directeurs d’usine ou à des capitaines de navires de guerre — les officiers de marine ont d’ailleurs contribué à la conception des systèmes de commandement de ce que l’on appelait souvent les « grands cuirassés enterrés ».
Les forts, de même, devaient être occupés par une forte proportion d’officiers professionnels ayant reçu une formation technique ; les troupes ordinaires, comme dans une usine, apprenaient par cœur des opérations simples et n’étaient pas censées faire preuve d’initiative.
L’inspiration tirée des sciences de l’organisation se retrouve dans d’autres aspects de la ligne ; les grands forts devaient permettre d’améliorer les conditions de vie des troupes, pour contrer l’antimilitarisme. La conception interne des forts individuels s’inspirait des plans contemporains visant à construire des logements modernes et confortables pour les classes ouvrières, séparés des quartiers industriels insalubres, afin d’éliminer les causes profondes du communisme. Dans les forts souterrains, les casernes étaient séparées des blocs de combat par de longues galeries dans lesquelles circulaient des trains électriques.
Outre ce combat contre le développement de l’antimilitarisme au sein de l’armée, le projet de fortifications a-t-il eu, au-delà de son aspect stratégique, des objectifs politiques ?
En France, l’armée et les hommes politiques étaient horrifiés par la montée de l’autonomisme en Alsace-Lorraine, comme on l’appelait encore à l’époque.
Après la récupération du territoire en 1918, le gouvernement avait provoqué le mécontentement de la population majoritairement germanophone de la région en imposant le français dans l’éducation, l’administration et les tribunaux, et en s’attaquant aux privilèges religieux ; plus tard, en 1928, le gouvernement a fait arrêter les principaux leaders autonomistes. Si la plupart des Alsaciens et des Lorrains n’avaient aucune envie de rejoindre le Reich, certains le souhaitaient, ainsi qu’en témoignent les nombreuses sections de la Jungmannschaft pro-nazie, nombreuses à l’arrière des zones fortifiées 4.
La volonté de contrer l’autonomisme a influencé le positionnement des fortifications. Pétain plaidait pour une défense en profondeur ; il envisageait uniquement des postes d’alerte à la frontière, des secondes lignes sur les fortifications allemandes d’avant 1914 et une troisième ligne sur les anciennes fortifications françaises, y compris Verdun.
Au Conseil supérieur de la Guerre, le général Boichut, alors commandant en Alsace, remarqua que la proposition de Pétain entraînerait la perte de l’Alsace. Il était très au fait de l’état d’esprit de la province, car il rapportait des incidents quotidiens entre les patrouilles et les habitants. Les grands forts permanents à la frontière qui ont finalement été adoptés présentaient l’avantage de défendre toute la province, sans que puissent être abandonnées des portions de territoire national lors de la défense, comme pouvait le préconiser Pétain ; bien mieux que le stockage de matériel de construction que celui-ci pouvait préconiser, ils symbolisaient la puissance de l’armée et de l’État français.
Il est désormais bien connu que le Blitzkrieg allemand est né d’un conflit au sein de la Wehrmacht ; on peut en dire autant du plan français.
Kevin Passmore
Pour résumer, le choix de construire des gros ouvrages a été à la fois militaire, politique et social : « neutraliser » la frontière allemande et libérer des troupes pour manœuvrer, contrer la décentralisation tactique, rétablir le commandement, améliorer les conditions des troupes afin de les rendre plus efficaces et moins susceptibles de céder à l’attraction du communisme — et, enfin, enrayer l’autonomisme alsacien-lorrain.
Le projet était donc très ambitieux ; quels ont été les obstacles d’ordre matériel lors de la construction des fortifications ?
La ligne Maginot, en tant que projet orgueilleux visant à organiser d’en haut les hommes, les machines et le monde naturel, était intrinsèquement irréalisable. Les principes sur lesquels elle reposait ont toujours été contestés, au point qu’en 1939, les opinions sur la doctrine française étaient très polarisées.
À cette date, le Génie estimait que les fortifications pouvaient « perfectionner la nature là où elle était déficiente », comme l’a dit un général ; pourtant, les tentatives de l’armée d’intégrer des rivières et des forêts dans le système défensif aboutirent à des résultats très mitigés.
Un problème majeur a été celui du contrôle de la circulation de l’air et de l’eau à l’intérieur des forts. Pendant les chaudes journées d’été, l’air extérieur se condensait dans les blocs de combat plus frais ; tout au long de l’année, la vapeur provenant des cuisines et les odeurs des latrines envahissaient les galeries et remontaient dans les blocs de combat.
Bien que les forts n’aient pas été construits dans la nappe phréatique, des sources souterraines s’infiltraient aussi dans les galeries à travers les murs de maçonnerie — il n’y avait pas assez d’argent pour les bétonner ou même les enduire. En poste au fort du Hochwald en 1939, l’écrivain Roland Dorgelès a raconté comment une sorte de brouillard envahissait les galeries, mentionnant aussi les flaques d’eau sur le sol. Il était difficile de respirer, surtout lorsque les pompes étaient éteintes ; même pendant les périodes d’occupation relativement courtes, en temps de paix, les troupes se plaignaient d’un état de dépression légère et de léthargie qu’elles appelaient « bétonite ».
Tout n’était pas noir pour autant. L’armée construisit également de nombreuses casernes modernes près des fortifications, qui constituaient une grande amélioration par rapport à ce qu’un général appelait « les trous sombres » des installations existantes. Les troupes estimaient pourtant qu’elles y passaient trop peu de temps ; en général, elles étaient occupées à faire des exercices, à construire et à garder de petits blockhaus.
Non seulement les conditions de travail étaient extrêmement inconfortables dans le climat rigoureux de l’Est, mais les commandants se plaignaient que leurs troupes étaient trop dispersées pour pouvoir les commander efficacement. Les recherches que j’ai pu faire dans les archives de la justice militaire montrent combien les officiers ont dû tolérer l’indiscipline.
Vous avez mentionné que l’implantation de la ligne en Alsace-Lorraine visait aussi à enrayer le développement de l’autonomisme dans cette région. Comment ces fortifications étaient-elles perçues dans la région ?
L’idéal d’un commandement hiérarchique était difficile à réaliser, car l’armée devait compter sur des troupes recrutées localement qui ne parlaient pas bien le français. Comme les fortifications devaient être capables de réagir instantanément à une attaque surprise, elles comptaient sur des réservistes recrutés dans les environs, capables de rejoindre leurs unités à tout moment. Plus ils étaient âgés, plus ils étaient susceptibles de ne parler que l’allemand — voire des dialectes — et d’avoir combattu dans l’armée allemande lors de la guerre précédente. On raconte que les réservistes rappelés ne comprenaient pas un mot de ce que leur disaient leurs officiers.
Les habitants, autonomistes ou non, considéraient les fortifications comme une atteinte au rôle de pont entre la France et l’Allemagne joué par l’Alsace-Lorraine ; ils ressentaient comme une injustice l’expropriation des terres agricoles et les multiples servitudes imposées autour des fortifications. De nombreux incidents ont opposé les Français de l’intérieur et les Alsaciens-Lorrains, les soldats et les civils.
Bien que les Alsaciens-Lorrains aient rarement sympathisé avec l’Allemagne, l’armée considérait tous les germanophones comme des espions potentiels. Cette crainte de l’espionnage contribua au renforcement des lois sur le sujet et même au tournant autoritaire des années précédant la guerre. La menace n’était pas pour autant imaginaire : la grande majorité des affaires d’espionnage de 1934 à 1939 concernaient la ligne Maginot.
Une fois entamées les premières constructions de fortifications, quels ont été les nouveaux débats à leur sujet ?
Peu de gens rejetaient le principe des fortifications, mais leur place dans les plans français a toujours été controversée et évolutive.
Avant 1927, si ce n’est plus tard, les Français n’ont pas considéré les fortifications comme urgentes. Alors que celles-ci commençaient à être envisagées, des débats houleux sur leur nature ont retardé leur construction pendant des années.
Ce qui a été construit a été un compromis, qui ne pouvait satisfaire pleinement personne. Avant même que les gros ouvrages ne soient achevés, les partisans de la fortification de campagne ont pris le dessus ; la victoire de la gauche aux élections législatives de 1932 a porté au pouvoir des hommes qui avaient toujours rejeté la construction de grands forts d’artillerie au profit de fortifications de campagne. Édouard Daladier, ministre de la Guerre en 1933, veilla à ce qu’aucun autre fort d’artillerie ne soit construit et élabora un plan pour la construction de la fortification de campagne de Nice à la mer du Nord.
Ces vues divergentes sur la bonne défense ne suscitèrent pas un conflit entre hommes politiques et militaires ; en 1934, Pétain devint ministre de la Guerre et mit en œuvre les propositions de Daladier. Les officiers supérieurs chargés de commander les corps d’armée en temps de guerre, quant à eux, préféraient également les fortifications de campagne, qu’ils pouvaient construire et positionner à leur guise, avant et pendant une bataille. Ils avaient longtemps ressenti comme une injustice le fait que les fortifications permanentes soient construites par une organisation indépendante d’eux, le Comité d’organisation des régions frontières (CORF), et que les unités militaires des régions fortifiées soient également indépendantes sur le plan organisationnel.
Quant aux officiers subalternes d’infanterie, ils étaient également mécontents de ce qu’ils considéraient comme les systèmes abstraits et scientifiques des ingénieurs qui dominaient le CORF ; ils privilégiaient plutôt leur propre compréhension intuitive du terrain. Beaucoup d’entre eux se tournèrent même vers la pseudo-science de la radiesthésie, une sorte de divination qui consistait à utiliser des pendules pour détecter les mouvements de troupes.
Selon un mythe, la ligne Maginot était bien plus qu’une simple erreur militaire : elle aurait bercé le peuple français dans un faux sentiment de sécurité.
Kevin Passmore
Y avait-il même au sein de l’armée des officiers rejetant entièrement le principe des fortifications ?
Bien qu’aucun officier ne se soit opposé en principe à la fortification, le service de fortification était très impopulaire.
Les officiers préféraient les unités privilégiant la manœuvre, telles que les chasseurs à pied et l’infanterie alpine. De même, ils n’aimaient pas le service dans des zones rurales éloignées habitées par une population germanophone où il n’y avait ni vie sociale bourgeoise ni lycées pour leurs enfants. Traditionnellement, le service de fortification était réservé aux officiers âgés qui terminaient leur carrière paisiblement.
L’armée tenta de contrer cette perception en présentant les nouveaux régiments d’infanterie et d’artillerie de fortification comme une élite : ils étaient mieux payés et recevaient de nouveaux uniformes kakis. Pourtant, seuls les nouveaux lieutenants sortant de Saint-Cyr en bas du classement et qui ne pouvaient donc pas choisir leur affectation étaient envoyés dans les fortifications ; d’autres y étaient envoyés pour des crimes contre l’honneur, des dettes ou pour ivresse publique en uniforme. En fin de compte, l’armée obligeait les officiers à y servir, mais ceux-ci n’appréciaient pas cette affectation.
La préférence pour la manœuvre plutôt que pour la défense était partagée au plus haut niveau. En 1931, alors que la construction de la ligne Maginot avait à peine commencé, Maxime Weygand succéda à Pétain en tant que vice-président du Conseil supérieur de guerre et donc commandant désigné en cas de guerre ; puis, en 1935, Maurice Gamelin succéda à Weygand ; tous deux étaient attachés à la manœuvre.
Gamelin et Weygand sont à l’initiative de la motorisation de l’infanterie et, en 1933, de la formation d’une division légère blindée. Leur révision du règlement en 1936-1938 est souvent considérée comme superficielle, ne rompant pas vraiment avec l’approche méthodique de 1921. Il est vrai qu’elle restait un compromis entre des positions opposées, mais les nouveaux règlements laissaient plus de place à l’initiative et comprenaient une nouvelle section sur l’utilisation des divisions blindées, précisément celle utilisée en 1940.
De telles révisions ont été également rendues possibles par l’apparition de nouvelles armes : canons antichars, chenillettes, mortiers de 60 et 81, chars et avions plus rapides ou motos. Il est important de noter aussi qu’elles étaient le résultat de longs débats au sein de l’armée, auxquels participaient des officiers de tous grades ; la controverse s’étendait à tous les rangs du corps d’officiers.
Faut-il donc dire que les Français n’ont jamais réussi à se mettre d’accord sur la meilleure stratégie à adopter et sur le rôle de la ligne Maginot dans celle-ci ?
La situation à la veille de la guerre était caractérisée par une polarisation et une politisation qui se sont poursuivies pendant la « drôle de guerre ».
D’un côté, Gamelin nourrissait des plans de plus en plus ambitieux pour intervenir en Belgique, aux Pays-Bas et même en Suisse. De l’autre côté se trouvaient ceux qui, face à Hitler, prônaient l’apaisement, arguant que puisque l’expansion allemande en Europe de l’Est ne concernait pas la France, le pays devait se replier derrière la ligne Maginot et sur son empire pour ne se défendre qu’en cas d’attaque — une éventualité qu’ils persistaient à croire improbable.
À la tête des partisans de l’apaisement militaire se trouvait le maréchal Pétain : en 1939, il rédigea une préface élogieuse au livre du colonel Chauvineau, Une invasion est-elle encore possible ?, qui concluait par la négative.
Cette préface a souvent été citée comme preuve d’une « mentalité Maginot ». En réalité, elle met en garde contre le retour de la doctrine offensive ; elle ne témoigne pas tant d’une « mentalité Maginot » universelle que d’une polarisation.
Dans les mois qui précédèrent la guerre, les divergences publiques s’accentuèrent encore, car la destruction de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne et les nouvelles revendications italiennes sur Nice, la Savoie et la Tunisie réduisirent le choix à une alternative entre la guerre et l’hégémonie allemande.
Plus que jamais, les partisans de l’apaisement, menés par Pierre Laval, ne voyaient alors dans la ligne Maginot qu’un symbole ; elle signifiait la volonté de la France de ne se battre qu’en cas de menace directe.
Sources
Double crime sur la ligne Maginot, Paris, Le livre de Poche, 1971 [1936]
En mai 1940, fallait-il entrer en Belgique ?, Paris, Economica, 2005, et Julian Jackson, The Fall of France. The Nazi Invasion of 1940, Oxford, Oxford University Press, 2003.
Selon un rapport des Nations unies publié le 20 janvier, les entreprises étrangères ont investi 69 milliards de dollars dans la construction de centres de données et d'infrastructures liées à l'intelligence artificielle en France l'an dernier.
Ce montant est deux fois supérieur à celui enregistré aux États-Unis et trois fois supérieur à celui de la Corée du Sud.
En 2025, la France a attiré 69 milliards de dollars d’investissements étrangers greenfield — qui impliquent de nouvelles installations opérationnelles et la création d’une nouvelle entreprise par une société-mère — pour la construction de centres de données. C’est plus du double des investissements réalisés aux États-Unis, selon les données de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (UNCTAD) 1.
Ces chiffres ne concernent pas les investissements réalisés par des entreprises domestiques, et exclut ainsi la plupart des méga-projets annoncés par Amazon, Google ou Meta aux États-Unis.
En novembre, Donald Trump avait lancé la Mission Genesis, une initiative visant à accélérer les autorisations pour la construction d’infrastructures, notamment des centres de données, financées par les grandes entreprises technologiques.
Le projet Stargate, annoncé en janvier 2025, pourrait quant à lui débloquer 500 milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures américaines du domaine de l’IA, en partenariat avec le japonais SoftBank et l’émirati MGX.
Les chiffres de l’UNCTAD soulignent néanmoins l’attractivité de la France auprès des investisseurs étrangers.
Ceux-ci sont notamment intéressés par ses 20 connexions par câbles sous-marins, qui transportent l’information en Europe et vers le reste du monde, ainsi que par ses capacités de production et de distribution d’électricité — propre, notamment grâce au nucléaire.
Paris propose également un accompagnement institutionnel aux investisseurs étrangers qui voient aussi la France comme un point d’entrée vers le marché européen.
Une part importante de ces 69 milliards de dollars d’investissements (58,5 milliards d’euros) réalisés en France est dédiée à deux projets : un méga campus d’IA en Île-de-France, fruit d’un accord entre MGX, l’entreprise française Mistral AI, NVIDIA et Bpifrance, et jusqu’à 20 milliards d’euros d’investissements dans des centres de données et des infrastructures de l’IA financés par le canadien Brookfield Asset Management.
Les centres de données constituent la clef de voûte du développement de l’intelligence artificielle.
Ce sont ces infrastructures qui permettent d’entraîner des grands modèles de langage et de faire fonctionner les chatbots et autres assistants alimentés par IA.
Les Européens sont en avance sur les États-Unis et la Chine en matière d’adoption de l’IA : 44 % des Français, 42 % des Espagnols et 39 % des Néerlandais ont utilisé au moins un produit d’IA générative au cours du deuxième semestre 2025, selon un rapport de Microsoft, contre 28 % des Américains et 16 % des Chinois.
Alors que les drones sont au cœur des combats sur le front ukrainien, Poutine mise sur le développement de systèmes sans pilote pour relancer l’économie du pays.
Selon le Kremlin, l’avenir est à la dronisation de l’économie et de la société.
Sur le front ukrainien, l’usage des drones est désormais omniprésent.
Le recours massif aux drones a permis à Kiev de compenser les déséquilibres en matière d’armement et de ressources humaines.
Dès les premières semaines du conflit, l’utilisation de grands drones de reconnaissance et d’attaque, comme le Bayraktar TB2, a élargi la capacité de frappe de l’Ukraine, tandis que le drone russe Orlan-10 fournissait des données à son adversaire.
Ces grands drones ont peu à peu été remplacés par des drones kamikazes militaires, comme le Lancet-3 russe, les drones iraniens Shahed — Geran dans l’arsenal russe —, le Switchblade utilisé par l’Ukraine, ainsi qu’une série de drones artisanaux FPV (First-Person View).
On estime ainsi que plus des deux-tiers des chars russes détruits en Ukraine l’auraient été par des drones. Ces derniers auraient aussi permis aux forces ukrainiennes de détruire un tiers de la flotte russe en mer Noire.
Les conséquences sont considérables, avec comme premier effet la création d’un no man’s land de plusieurs dizaines de kilomètres autour du front.
Le recours aux drones à fibre optique a encore augmenté la profondeur de cette killing zone tout en laissant des traces durables, et même potentiellement indélébiles, sur le territoire.
Il y a un mois, des images ont montré la ville de Lyman, dans l’oblast de Donetsk, entièrement recouverte de débris de fibre optique, comme une toile d’araignée industrielle 1.
En Russie, le tournant des systèmes sans pilote ne se limite pas aux terrains d’opérations militaires.
Vladimir Poutine l’a fait savoir le 16 janvier à l’occasion d’une réunion consacrée au développement des systèmes autonomes organisée sur le site du dépôt électrique Aminevskoe de la ligne circulaire du métro de Moscou.
On dit volontiers que les drones ont représenté, dans le domaine militaire, une révolution analogue à celle qu’avait été la mitrailleuse Maxim à la fin du XIXe siècle. Le président russe reprend cette rhétorique à son compte pour affirmer que l’usage de systèmes sans pilote dans les domaines du transport et de la logistique s’annonce comme un tournant sans précédent : « En Russie comme dans le reste du monde, une véritable révolution est en cours dans le domaine des transports. Une révolution comparable, par son ampleur, au basculement des technologies et des infrastructures qui s’est produit au tournant des XIXe et XXe siècles. À l’époque, le développement des grandes lignes ferroviaires, de la flotte et d’autres systèmes de transport avait permis à la Russie de faire un bond en avant titanesque. »
Lors de cette rencontre, une série d’innovations visant à intégrer les systèmes sans pilote dans l’économie civile et la vie quotidienne de la population a été présentée officiellement au président russe, dans les environnements terrestres, aériens, maritimes et spatiaux.
Ont notamment été présentés un modèle de tramway sans conducteur (L’vënok), une rame de métro automatisée (Moskva-2024), des camions, des tracteurs et des moissonneuses autonomes, des drones multicoptères, des drones de surveillance des forêts et de lutte anti-incendie, des robots-taxis et des robots-livreurs, tous développés par des entreprises russes 2.
Pour le Kremlin, il ne fait aucun doute que l’avenir est à la dronisation de l’économie et de la société. Il s’agit d’un tournant inévitable dans lequel la Russie ne doit pas se laisser distancer, sous peine de sacrifier sa souveraineté. À cela s’ajoute une question tout aussi centrale, celle de la pénurie de main-d’œuvre, due à la fois à une démographie en berne, à des pertes militaires élevées et à la réorientation des flux migratoires, sous l’effet notamment de la politique toujours plus discriminatoire de la Fédération de Russie à l’égard des étrangers.
« Il faut le dire clairement : tout cela est très impressionnant, à la fois par l’audace et par la diversité des propositions des concepteurs, mais aussi par la manière dont les technologies qu’ils mettent en circulation sont appelées à transformer radicalement le monde qui nous entoure, en générant à terme une véritable économie des systèmes autonomes », a déclaré Vladimir Poutine lors de cette réunion.
Le président russe a aussitôt ajouté : « Je le souligne une fois encore : l’introduction des solutions autonomes et sans pilote dans la vie quotidienne n’est pas une mode, mais une nécessité, un moyen de renforcer la compétitivité mondiale de notre pays, mais aussi de résoudre certaines questions relatives au développement socio-économique dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre et de défis démocratiques. C’est une garantie de sécurité et donc, en dernière analyse, de souveraineté de la Russie ».
Vladimir Poutine a évoqué une série de mesures qui permettraient à la Russie d’opérer ce grand tournant :
La préparation de plans d’action coordonnés entre les ministères, les administrations, les sujets de la Fédération, les entreprises technologiques et les organisations scientifiques ;
La levée des barrières administratives qui entravent l’introduction rapide et sûre des solutions autonomes dans l’économie et la généralisation des régimes juridiques expérimentaux mis en place dans la région de Moscou, sur le territoire fédéral de Sirius (kraï de Krasnodar), à Sakhaline et, depuis l’année dernière, dans tout l’Extrême-Orient russe ;
La mise en place d’une politique douanière permettant d’accroître les échanges de matériaux entre la Russie et ses États partenaires, voire la création d’un véritable « cadre commun de technologies sans pilote ».
Le mot « investissements » n’y est toutefois mentionné qu’une seule fois, au détour d’une phrase appelant à les « planifier ». La vision d’avenir de Vladimir Poutine risque de rester un vœu pieux si elle n’est pas accompagnée d’une politique concrète de la part de l’État.
Or, l’État russe est confronté à deux difficultés majeures.
La première tient aux sanctions. Depuis 2022, les sanctions internationales ont durement frappé le complexe militaro-industriel russe, réduisant sa capacité à produire des armements sophistiqués et le contraignant à mettre en place des réseaux complexes de sociétés écrans pour importer des composants essentiels 3.
La deuxième est plus générale. Dans les secteurs civil et militaire, toutes les industries européennes sont confrontées au même problème que la Russie : celui de la souveraineté économique.
Poutine reconnaît d’ailleurs la nécessité de constituer une industrie nationale s’appuyant sur les ressources propres en matière d’industrie et d’ingénierie. La dépendance de la Russie et de nombreux autres pays aux matériaux étrangers constitue toutefois un obstacle de taille à cette politique.
En trame de fond de ces combats, innovations et discours, la Chine reste l’acteur-clef.
L’industrie de drones ukrainienne repose sur des composants en plastique, des moteurs et des émetteurs produits dans les usines chinoises.
Pékin approvisionne également la Russie en microélectronique et petits turboréacteurs utilisés dans la production de drones.
À une autre échelle, lorsque les deux militaires du 1er régiment de hussards parachutistes ont entrepris de concevoir une munition téléopérée antichar basée sur un drone FPV, le premier défi a été de s’émanciper du Racer FPV de conception chinoise pour mieux répondre aux « exigences de souveraineté économique » 4.
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Beaucoup ont trouvé son discours ennuyeux, long, particulièrement confus et inquiétant — ravivant même des doutes sur sa stabilité mentale.
Pourtant, la scène jouée par Donald Trump depuis la tribune du Forum économique mondial cette semaine avait une fonction très précise.
À Davos, les représentants des États-Unis étaient venus en nombre. Même Elon Musk était là. Entre l’église désacralisée recouverte de posters d’aigle de quatre mètres de haut et la signature de la Charte du Conseil pour la paix — nouvel outil de prédation présenté comme une alternative à l’ONU — le but n’était pas juste de faire de la figuration.
En Suisse, Trump et son clan ont mis en scène la rupture définitive entre un certain ordre international et la pratique brutale du nouvel impérialisme étatsunien ; entre la recherche de solutions diplomatiques et l’imposition de la volonté nationale ; entre la technocratie mondiale dans sa manifestation la plus pure et un nouvel ordre fondé sur le principe de la force. Dans un forum créé pour célébrer l’intégration des marchés, le multilatéralisme réglementé et la confiance dans les experts, Trump a revendiqué le rôle des droits de douane comme arme de pression politique ; il a dépeint les alliés européens comme « affaiblis » et « méconnaissables » ; en réitérant sa demande « d’acquérir » le Groenland, il a posé la possibilité concrète de redessiner les frontières non pas par des négociations diplomatiques et progressives, mais par la menace de l’usage de la coercition économique et militaire.
Dans un discours d’une heure devant une élite qui avait théorisé pendant trente ans la pacification technocratique du monde, Trump a montré que le langage de la technique ne pouvait plus se prétendre neutre et comme affecté, par défaut, au service d’une meilleure coordination mondiale.
Au contraire : avec lui, la technocratie devient une grammaire de conflit hiérarchique entre empires, dans laquelle même l’énergie nécessaire pour alimenter l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques et les nouveaux secteurs stratégiques est présentée comme un indice de supériorité nationale.
Lieu emblématique de la technocratie mondialisée, Davos était le cadre idéal pour réaliser cette mutation génétique.
Le dispositif qui avait soutenu l’ordre de l’après-guerre froide — banques centrales indépendantes, tribunaux supranationaux, régulateurs, institutions scientifiques mondiales — s’était légitimé en promettant la stabilité, la croissance et la dépolitisation des conflits : un monde dans lequel les inégalités étaient gommées, absorbées par des algorithmes, des procédures, des paramètres économiques, statistiques et juridiques.
Aujourd’hui, cette architecture apparaît comme le vestige d’une époque révolue : les mêmes instruments sont réinvestis dans toute leur puissance non pas pour neutraliser le politique mais au contraire pour l’armer et le rendre encore plus brutal.
La technique ne sert plus à atténuer le conflit — elle est mise à son service pour le rendre plus brutal, pour porter des coups plus efficaces.
L’administration étatsunienne assume le retour de la guerre comme moyen d’étendre la domination d’un seul pays — à la tête duquel se trouve un « monarque républicain ». Et celui-ci demande à ses alliés historiques d’accepter un tel oxymore.
Suivant cette logique très puissante, la politique monétaire devient le prolongement des sanctions, les règles commerciales se retrouvent détournées au profit d’une guerre tarifaire, les technologies de l’information et de l’énergie sont transformées en leviers de chantage et de surveillance, les infrastructures critiques — ports, câbles, réseaux, approvisionnements et glaciers — étant traitées comme des territoires à conquérir.
Technocratie contre technocratie
Notre époque ne signe pas la « fin » de la technocratie — mais la fin d’une déclinaison particulière de la technocratie : mondiale, juridique, confiante dans sa capacité à remplacer le conflit politique par une administration compétente.
Ce cycle, qui s’était déployé avec une certaine stabilité de la fin des années 1970 au milieu des années 2010, reposait sur la foi dans la « seule voie rationnelle » de la politique économique, dans la primauté des traités et la « gouvernance sans peuple ». Il s’est effrité sous le poids des crises : chocs financiers, stagnation des classes moyennes, perception d’une intégration commerciale asymétrique, vagues migratoires et guerres sans fin à la périphérie du système.
La contre-révolution trumpienne ne vise pas à détruire la technocratie, mais à la contraindre à accepter un nouveau maître ; elle y parvient en partie. Elle oblige ainsi cette technocratie à entrer dans le carcan d’une nouvelle logique de légitimation — un nouveau langage et une nouvelle fonction. D’instrument de pacification, celle-ci doit devenir un instrument de puissance au service des nouveaux maîtres du pouvoir politique.
Davos était le cadre idéal pour réaliser la mutation génétique de la technocratie.
Lorenzo Castellani
À Davos, Trump a incarné précisément cette reconversion. Le président s’adresse à un public habitué à des appels à une coopération ordonnée, à des compromis réglementés, à des risques systémiques partagés ; le président des États-Unis dresse au contraire une liste de revendications nationales et de vengeances politiques : des tarifs sélectifs contre les alliés qui n’augmentent pas leurs dépenses militaires, un levier commercial pour faire plier les gouvernements récalcitrants, des menaces de réorganiser les chaînes de valeur dans une optique ouvertement cryptomercantiliste et une conquête matérielle de nouveaux territoires sous le paradigme de la sécurité nationale.
Sa rhétorique très vancienne contre une Europe « méconnaissable » et qui ne serait « pas sur la bonne voie » ne doit pas être lue comme une énième variation sur le thème du populisme anti-establishment : en s’ingérant dans la politique européenne, Washington demande aux appareils de chaque pays de prendre position, de choisir un camp, d’abandonner la prétention de représenter et de servir le plus grand nombre pour devenir les provinces d’un empire qui revendique son caractère exceptionnel.
On reproche souvent à la technocratie d’avoir remplacé la politique par sa propre idéologie, de s’être enfermée dans des cercles autoréférentiels, d’avoir transformé les institutions « indépendantes » en bastions d’une nouvelle classe oligarchique.
Dans le langage de Trump, cette hostilité se traduit par une attaque systématique contre les « élites mondialistes » et leurs lieux symboliques — Davos en premier lieu — auquel le président a toutefois choisi de participer plutôt que de délégitimer le forum en le désertant.
Car dans l’esprit de la nouvelle élite politique, le résultat de ce processus n’est pas l’annulation du pouvoir technocratique, mais sa réaffectation à un autre projet.
Pour le dire autrement : Trump ne gouverne pas seul. La nouveauté de cette phase réside précisément dans la fusion entre le culte voué au leader et la technocratie militante.
Le trumpisme, à cet égard, n’est pas une forme de leadership purement plébiscitaire — dans lequel un César gouvernerait uniquement à travers une relation directe avec le « peuple » émotionnel et numérique. Ce n’est pas non plus une restauration de l’« ancienne » technocratie qui parle le langage neutre des règles.
La configuration qui émerge est hybride : le nouveau leader — qui méprise la liturgie du multilatéralisme et l’hypocrisie du langage cosmopolite — construit autour de lui un « cerveau technique » restreint, sélectionné pour sa loyauté et son agressivité, capable de traduire des impulsions intuitives en dispositifs juridiques, financiers, administratifs et militaires. En parallèle de cette nouvelle technocratie trumpienne, dans d’autres laboratoires politiques nationalistes, des économistes, des stratèges des données, des juristes spécialisés dans la sécurité et des ingénieurs en infrastructures deviennent l’avant-garde opérationnelle d’une reconfiguration impériale.
Dans ce contexte, la technocratie cesse d’être un code universel de coopération et se repositionne comme une infrastructure de conflit : l’usage des algorithmes pour optimiser les chaînes de valeur mondiales laisse place aux logiciels pour le renseignement et à la guerre cybernétique ; les normes comptables pour harmoniser les marchés laissent place aux paramètres d’exclusion, aux sanctions, aux embargos ; les réseaux numériques comme plateformes de connexion laissent place aux appareils de surveillance, de manipulation, de construction d’ennemis.
La Silicon Valley — du moins une certaine Silicon Valley — passe du statut de laboratoire enthousiaste du mondialisme progressiste à celui de bras armé d’une modernisation réactionnaire : les entrepreneurs et les innovateurs ne revendiquent plus seulement le mérite et la disruption, mais se présentent comme l’aristocratie technique d’un nouveau cycle impérial, engagée dans la guerre pour les données, pour l’intelligence artificielle et pour le contrôle total de l’orbite terrestre basse.
La partie sans doute la plus intéressante de ce phénomène, c’est que cette métamorphose ne concerne pas uniquement les États-Unis.
La Chine et son paradigme de l’« État ingénieur » offrent une autre variante de technocratie reconfigurée : une bureaucratie d’ingénieurs, de planificateurs et de data scientists intégrée organiquement dans le parti et dans l’État, qui mesure le succès non pas en termes de bien-être individuel mais en termes d’accumulation de capacités industrielles, de domination des filières stratégiques, de contrôle des infrastructures matérielles et numériques et de pénétration progressive et silencieuse dans les leviers du pouvoir d’autres pays. À Pékin, la compétence technique est certifiée par les instances supérieures, la loyauté politique est une condition d’accès au pouvoir : la technocratie n’est pas un filtre autonome par rapport à la politique mais le bras spécialisé d’une volonté de puissance collective qui ne feint pas la neutralité.
Alors que la technocratie d’hier avait tenté de dépolitiser la technique, la nouvelle technocratie la repolitise avec des instruments nouveaux et inquiétants.
Lorenzo Castellani
Il en résulte un duel entre deux technocraties impériales — celle des États-Unis, réorganisée autour du nationalisme trumpien, et celle de la Chine, fondée sur le dirigisme technique du parti — qui redessine la géographie du pouvoir mondial.
Entre ces deux pôles, l’Europe apparaît comme le grand vestige du cycle technocratique précédent : un continent qui a profondément intériorisé l’idée que les cours de justice, les banques centrales indépendantes, les autorités de régulation et les traités peuvent compenser le manque de puissance et de décision.
Alors que Trump affiche et revendique sans aucune honte la nouvelle logique de l’empire, de nombreux dirigeants européens continuent de parler le langage de la gouvernance, du droit, du développement durable et de la diplomatie — comme si le monde n’était pas déjà entré dans une phase d’arsenalisation intense des interdépendances, même entre alliés.
À ce stade, ces deux mondes politiques ne semblent plus parvenir à communiquer pour renégocier les termes d’une alliance.
Le texte qui suit propose une lecture réaliste de la « fin » d’une certaine technocratie et de la montée de la nouvelle alliance entre leaders et technocratie militante.
Il ne s’agit pas de regretter le « pilote automatique » de la mondialisation, ni d’exalter naïvement le retour du politique comme s’il était synonyme de plus de démocratie.
Le cœur du problème est ailleurs.
Ce qu’il nous revient d’essayer de comprendre, c’est comment la compétence, libérée de la rhétorique de la neutralité, a été réabsorbée dans des projets ouvertement impériaux, nationaux, conflictuels ; et comment, dans la grande circulation des élites en cours, le remplacement de l’ancienne technocratie mondiale par la nouvelle technocratie nationaliste redessine les frontières entre la force et le droit, entre l’exception et la norme, entre l’État et le marché.
C’est dans cet espace ouvert entre Davos et Washington, entre Pékin et Bruxelles, qu’est en train de se dérouler une guerre des technocraties.
L’ordre technocratique de la mondialisation reposait sur un principe simple : le conflit politico-social étant potentiellement destructeur.
Pour se sauver et assurer la paix sociale, il fallait le neutraliser en transférant les décisions les plus importantes vers des instances protégées, techniques et professionnalisées. La constitution matérielle de l’Occident après la guerre froide est passée par l’expansion d’institutions qui tiraient leur légitimité non pas du consentement populaire direct, mais de leur compétence : banques centrales indépendantes, autorités administratives, cours constitutionnelles et supranationales, organisations internationales et régimes de traités.
Les démocraties libérales ont délégué à la science économique, au droit et aux statistiques la gestion des grands dossiers : inflation, déficit, commerce, politiques industrielles, voire même les droits fondamentaux, au nom d’une rationalité supérieure.
En échange, les technocrates promettaient une croissance stable, une intégration pacifique des marchés, la protection des droits individuels : au total, un monde à faible intensité de conflits, dans lequel la politique était encapsulée dans des contraintes juridiques et économiques définies par une nouvelle aristocratie de la compétence.
Ce système a fonctionné, du moins pour un temps.
Tant que l’économie mondiale garantissait des marges de redistribution et une mobilité sociale suffisantes pour légitimer le « pilotage automatique » et tant que la confiance dans une culture libérale et optimiste autour de la mondialisation pouvait se maintenir, peu de pressions externes pouvaient remettre en cause ce modèle. Cette culture, qui soutenait la légitimation politique des « institutions de compétence », rendait aussi possible une interaction entre les systèmes politiques à plusieurs niveaux autour de nœuds technocratiques supranationaux et internationaux.
Mais quelque chose s’est cassé. La grande crise financière, la stagnation des classes moyennes, la perception d’une intégration commerciale asymétrique, les vagues migratoires, les guerres interminables au Moyen-Orient ont fini par éroder la confiance dans le gouvernement des compétents. L’idée même qu’il existait une seule voie rationnelle en matière de politique économique et internationale a commencé à vaciller, ouvrant la voie aux entrepreneurs politiques de la révolte.
Une fois cette promesse d’ordre et de bien-être brisée, la rancœur s’est concentrée non pas tant contre la démocratie que contre ceux qui l’administraient au nom de la compétence.
La technocratie a été accusée de s’être transformée en « caste » : autoréférentielle, idéologisée, imperméable au vote, incapable d’assumer la responsabilité politique de ses échecs.
Au cours de la dernière décennie, une partie du monde intellectuel a bien tenté de défendre cette élite en revendiquant son rôle rationalisateur contre les dérives populistes. Tom Nichols a dénoncé la « mort de la compétence », Adrian Wooldridge a théorisé une nouvelle aristocratie du talent, Jason Brennan a poussé le raisonnement jusqu’à imaginer des systèmes dans lesquels le suffrage universel serait affaibli au profit de mécanismes mixtes de technocratie et de tirage au sort. D’autres, comme Parag Khanna, ont misé sur une « technocratie directe », où la technologie numérique concilierait démocratie participative et gouvernement des experts 1.
Les cryptomonnaies deviennent une arme géopolitique, l’automatisation un outil de relocalisation industrielle, les plateformes numériques des systèmes de surveillance et d’influence.
Lorenzo Castellani
Dark Technocracy : la structure élitiste de la droite étatsunienne
Parallèlement, des propositions encore plus radicales ont émergé des tréfonds de la nouvelle droite : du « gouvernement propriétaire » de Curtis Yarvin, inspiré du modèle des entreprises privées, au mythe de la cité-État hyper-rentable 2.
Toutes ces visions, aussi divergentes soient-elles, partent en fait du même postulat : le rôle central de l’expertise n’est pas remis en question, il doit simplement être dissocié de l’ancien compromis libéral-progressiste et rattaché à de nouvelles formes de légitimation.
Aux États-Unis, les théories technocratiques de Peter Thiel et Alex Karp élargissent la compréhension des nouvelles formes de gouvernance élitiste à l’ère numérique — dans la lignée de l’accélération réactionnaire que nous avions décrite dans ces pages après l’élection de Trump. Peter Thiel, dans Zero to One et dans d’autres textes, promeut ainsi une vision technocratique et oligarchique dans laquelle l’innovation radicale serait l’apanage d’une poignée d’entrepreneurs visionnaires et d’investisseurs capables de fonder des monopoles créatifs comme instruments de progrès et de suprématie géopolitique. Pour Thiel, la démocratie des masses serait totalement inefficace pour reconnaître le mérite dans le développement technologique. L’avenir appartiendrait à ceux qui détiennent le savoir-faire et la propriété intellectuelle, consolidant ainsi une nouvelle élite « technique » capable de redéfinir les rapports de pouvoir économique et national.
Alex Karp, cofondateur de Palantir avec Thiel, dans diverses interventions et lettres aux actionnaires, ainsi que dans son dernier livre où il appelle à l’avènement d’une « république technologique » présente la technocratie comme nécessaire dans le contexte de la sécurité nationale et de la concurrence entre les États. L’intégration entre le big data, l’intelligence artificielle et les appareils bureaucratiques conduirait selon lui à un modèle où seules les élites dotées de capacités analytiques et d’infrastructures numériques pourraient garantir l’ordre et la prévisibilité sociale. Karp défend ainsi ouvertement l’intervention des entreprises privées comme outil de pure gestion des sociétés humaines, affirmant que la « légitimité démocratique » est secondaire lorsque la sécurité et le leadership technologique mondial sont en jeu. Sa proposition d’une version radicale de la technocratie managériale reflète la logique de la nouvelle droite étatsunienne 3.
C’est sur ce terrain que s’opère le changement de phase : la technique cesse d’être présentée comme un instrument de pacification et d’ordre et redevient explicitement un instrument de pouvoir qu’on peut mobiliser, y compris de manière brutale.
Alors que la technocratie d’hier avait tenté de dépolitiser la technique, la nouvelle technocratie la repolitise avec des instruments nouveaux et inquiétants.
Les cryptomonnaies deviennent une arme géopolitique, l’automatisation un outil de relocalisation industrielle, les plateformes numériques des systèmes de surveillance et d’influence.
Dans cette nouvelle phase, l’expertise n’a de sens que si elle est au service d’une volonté politique claire.
La question n’est plus tant de savoir si les experts doivent gouverner, mais quels experts doivent prendre le pouvoir et au profit de quelles communautés politiques.
Miran, Bessent, Miller : figures de la technocratie en Amérique
La technocratie trumpienne ne se présente pas comme un vide de compétences, mais exprime plutôt une réorganisation agressive de celles-ci autour d’un projet impérial, incarné par un groupe relativement restreint de personnalités qui constituent le nouveau « cerveau technique » de l’America First. Trois d’entre eux sont emblématiques de cette génération : Stephen Miran, Scott Bessent et Stephen Miller.
Il serait faux de croire que Trump a chassé les experts de la Maison-Blanche.
Ce qui se passe à Washington est un processus de remplacement des élites : la nouvelle technocratie renonce délibérément au voile de la neutralité pour revendiquer son caractère partial et engagé.
C’est l’une des différences fondamentales entre le premier et le deuxième mandat de Donald Trump.
Stephen Miran représente bien ce changement. Il incarne l’archétype du technocrate économique de haut vol : formation universitaire très technique, doctorat à Harvard, expérience des marchés et de la politique économique, maîtrise du vocabulaire des banques centrales et des institutions financières internationales. Son rôle au sein du bloc trumpiste n’est pas de démanteler la machine technico-financière, mais de la réorienter : la sophistication macroéconomique est utilisée pour transformer le Trésor, la Réserve fédérale et les instruments fiscaux et réglementaires en leviers d’un nationalisme économique assertif, fondé sur les guerres commerciales, la restructuration des chaînes de valeur et l’utilisation stratégique du dollar.
Scott Bessent incarne quant à lui le volet purement financier de cette même métamorphose. Issu du monde des hedge funds, fort d’une réputation bâtie sur sa capacité à anticiper les chocs et à manœuvrer des capitaux à l’échelle mondiale, le secrétaire au Trésor ne prétend pas se légitimer par ses qualités d’impartialité et de pondération. Sa fonction est d’être un « opérateur » extraordinaire des marchés. C’est précisément ce capital de crédibilité, acquis dans la sphère privée, qu’il lui est demandé de transférer dans la sphère publique : l’État est conçu comme un grand portefeuille à restructurer, un budget impérial à rééquilibrer au profit des intérêts des citoyens étatsuniens — et de la famille Trump.
La figure de Stephen Miller se déploie dans un registre différent et joue une autre fonction. Il incarne le visage le plus idéologique de la technocratie trumpienne : il n’est ni économiste ni financier, mais stratège politique et architecte doctrinaire, décrit comme l’un des hommes les plus influents du clan Trump. Il a conçu les politiques migratoires les plus radicales — de l’interdiction de voyager à la séparation des familles à la frontière — et, en tant que chef de cabinet adjoint à la Maison-Blanche avec un portefeuille transversal, il a étendu son influence bien au-delà de l’immigration, imposant une orientation centralisatrice à des segments entiers de la politique fédérale.
Miller remplit la fonction que les théoriciens classiques des élites comme Mosca et Pareto attribuaient au noyau dirigeant : transformer les impulsions diffuses et les intuitions viscérales du leader en programmes, récits et dispositifs institutionnels cohérents 4.
Son expertise réside dans sa maîtrise de la théologie politique sécularisée : savoir se créer des ennemis efficaces, organiser une sémantique ami-ennemi, convertir les ressentiments sociaux en identités collectives et en mesures administratives sévères capables de redéfinir les frontières, les droits, les relations entre l’État et l’individu.
La question n’est plus tant de savoir si les experts doivent gouverner, mais quels experts doivent prendre le pouvoir et au profit de quelles communautés politiques.
Lorenzo Castellani
Pour reprendre la taxonomie que Pareto empruntait aux catégories de Machiavel, chez Miran et Bessent, c’est la dimension « renard » de l’élite qui prévaut : ruse technique, capacité à manier des instruments complexes, familiarité avec l’ingénierie financière et institutionnelle du capitalisme mondial. Miller concentrerait plutôt quant à lui la fonction « lion » : insistance sur la souveraineté, les frontières, l’ordre, disposition à recourir à la force de l’État et à la dureté normative pour marquer une rupture nette avec l’ordre précédent. L’entrelacement de ces profils produit une technocratie hybride, dans laquelle la sophistication analytique et la brutalité décisionnelle se renforcent mutuellement.
Le trumpisme n’est pas une négation de l’élite mais sa prise de contrôle en vue d’une réorientation stratégique. Les experts ne sont pas écartés au nom d’un vague « sens commun » : ils sont sélectionnés pour leur capacité à mettre leurs compétences — économiques, financières ou narratives — au service d’un projet de démantèlement du multilatéralisme et de reconfiguration hiérarchique des interdépendances. La technocratie n’est plus la gardienne impartiale de l’ordre mondial mais le corps opérationnel d’une hégémonie impériale renouvelée, dans laquelle des figures telles que Miran, Bessent et Miller servent à faire le lien entre l’intuition politique du leader et la machine complexe de l’État contemporain.
Cette nouvelle configuration du pouvoir politique à Washington soulève également une autre question. L’exceptionnalisme étatsunien était lié à une forme de scission entre la constitution matérielle de l’empire et la constitution formelle de la démocratie libérale ; la littérature la plus critique à l’égard des institutions du pays l’avait thématisée en reprenant le concept de double État ou en théorisant une polarisation entre démocratie des droits et État profond : avec les empires, les institutions « normatives » de l’État de droit seraient remplacées par les institutions « discrétionnaires » d’une présidence qui procède par « décrets exécutifs », neutralisant les organes de garantie et les autorités indépendantes dans une version actualisée à l’échelle mondiale du « double État », le concept théorisé par Ernst Fraenkel en référence à la dictature hitlérienne, repris ensuite par Alan Wolfe en référence à la démocratie impériale étatsunienne 5.
Aujourd’hui, la séparation entre constitution formelle et constitution matérielle tend à s’effacer. Sous l’influence de la Silicon Valley, les États-Unis d’aujourd’hui ressemblent de plus en plus à un autre système qu’ils présentent comme leur principal rival : la Chine.
Un État ingénieur : le contrepoint chinois
Cette comparaison n’a rien d’accessoire.
Comme le restitue Dan Wang dans son ouvrage de référence Breakneck, le modèle chinois repose sur une forme de « technocratie dirigiste », dans laquelle la bureaucratie des ingénieurs et la synergie entre l’État et l’industrie remplacent l’autonomie de l’entreprise privée typique du cas étatsunien 6.
En Chine, la compétence technique est « certifiée par l’État » et utilisée explicitement comme un outil de centralisation, d’accélération du développement industriel et d’orientation des investissements stratégiques — une solution technocratique, mais profondément différente, qui combine la sélection méritocratique avec une légitimation autoritaire et collectiviste.
Pour Wang, la Chine est un État d’ingénieurs dédiés à la poursuite de la volonté de puissance par la croissance technologique.
Vue sous cet angle, la partie se joue précisément entre des modèles rivaux de technocratie : l’oligarchie algorithmique et méritocratique étatsunienne hybridée de populisme d’un côté, et le centralisme pragmatique et planifié de Pékin de l’autre.
Dans les deux cas, la technologie n’est plus présentée comme un outil de pacification des conflits, mais comme un moyen de les intensifier et de les gérer à l’échelle nationale.
La technocratie oligarchique de la Silicon Valley tend à se légitimer par le langage de l’innovation et du mérite individuel en s’associant au nationalisme économique des États-Unis.
La technocratie dirigiste chinoise, en revanche, intègre la compétence technique et la planification étatique dans une forme d’ingénierie sociale qui vise à maximiser la puissance collective.
La concurrence entre ces modèles configure un champ de forces dans lequel les anciennes technocraties libérales-mondialistes européennes apparaissent de plus en plus marginales et vulnérables.
À en juger par la diversité des positions qui ont émergé au cours de la dernière décennie, la technocratie est devenue progressivement un sujet de plus en plus controversé. Certaines parties du monde intellectuel ont cherché à en défendre les mérites, d’autres ont surtout dénoncé ses défauts ; d’autres encore ont fait de la croissance technocratique un moyen de résoudre la crise des institutions et de la représentation politique. Malgré cela, la technocratie de la mondialisation, du moins dans le monde occidental, n’a pas réussi à se sauver de la réaction et de la spirale de délégitimation dans laquelle les institutions compétentes ont sombré au cours de la dernière décennie. Le retour du politique, et de sa conflictualité à travers le consensus et l’usage de la force, semble avoir atteint en 2025 un niveau de primauté tel qu’il a balayé l’ordre technocratique qui s’était développé au cours des cinquante dernières années.
C’est d’ailleurs sur ce point qu’apparaît la différence la plus évidente entre les deux principales puissances et l’Europe.
Le trumpisme n’est pas une négation de l’élite mais sa prise de contrôle en vue d’une réorientation stratégique.
Lorenzo Castellani
Les États-Unis et la Chine ont arraisonné l’infrastructure technocratique de la mondialisation. Ils en ont fait une phalange impériale prête à être utilisée de manière agressive — contre leurs adversaires comme contre leurs alliés. Les pays européens, et avec eux l’Union européenne, ne semblent pas avoir pleinement pris conscience de ce changement, oscillant entre les schémas désormais dépassés de l’ancienne technocratie mondialiste et des approximations hyperpolitiques, souvent peu concluantes.
Dans ce va-et-vient, la reconstruction de la puissance en Europe s’avère impossible. Le continent est vulnérable à de nouvelles manipulations de l’élite politique et institutionnelle par les puissances qui ont achevé d’arsenaliser leurs appareils administratifs et technologiques.
De l’hégémonie impériale à l’empire despotique
Après avoir traversé une crise qui a duré plusieurs décennies, la primauté du politique réapparaît sous une nouvelle forme.
Elle ne perd pas toutefois complètement ses attributs technocratiques : ceux-ci ont séduit les prophètes de l’accélération réactionnaire sur laquelle repose l’offre politique du second Trump.
Dans le même temps, le politique s’incarne dans le pouvoir à travers la personne.
La prédominance du leadership dans la politique actuelle, combinée à la rupture de l’ordre institutionnel technocratique, ouvre la voie à la personnalisation du pouvoir et à des formes de néo-patrimonialisme dans lesquelles les « assistants » du leader se partagent et administrent les ressources d’un empire essentiellement clanique.
C’est dans ce nouveau dispositif que s’installe la Silicon Valley en revendiquant de nouveaux privilèges qui lui sont dus par le pouvoir en raison du rôle stratégique qu’elle joue sur le plan technologique et économique. L’ancienne technocratie administrative doit être décimée, tandis que les restes du pouvoir peuvent être utilisés pour distribuer des protections et des ressources à certains monopoles et oligopoles.
Cette transformation apparaît même dans les mécanismes diplomatiques : le Qatar négocie les droits de douane, les armes et l’équilibre au Moyen-Orient en offrant un avion au président des États-Unis ; les princes saoudiens investissent des sommes exorbitantes dans une crypto-monnaie à la légalité douteuse lancée par la famille Trump en échange d’un beau discours irénique ; la Suisse est contrainte d’offrir des lingots d’or et des Rolex de luxe à la Maison-Blanche pour voir ses droits de douane réduits. Le caractère prédateur et patrimonial s’accentue également dans la gestion des relations institutionnelles, déstabilisant tous ceux qui sont restés attachés aux anciennes règles de négociation faites d’échanges, de normes, de procédures ritualisées, de séparation entre le public et le personnel.
C’est de la nécessité de se débarrasser d’une élite défaillante — notamment parce qu’elle repose sur le principe de la compétence plutôt que sur celui de la représentation démocratique — que naît la demande d’une métamorphose visant à se libérer du processus de rationalisation wébérienne du pouvoir. Seule l’exception permet d’établir une nouvelle règle ; seul le rétablissement de la légitimité politique, sous une forme plus directe et moins médiatisée, peut en l’occurrence fonder une nouvelle légalité qui transforme toutefois les garanties et les pouvoirs institutionnels de manière substantielle, même si ce n’est pas en termes formels.
La nouvelle classe politique rejette la technique de l’État « constitutionnel » — et, avec elle, la fragmentation de la souveraineté et la pluralité des pouvoirs — qui parvient à anéantir tout résidu de personnalité et de responsabilité individuelle dans la formulation des préceptes juridiques et, par conséquent, dans l’administration de l’État. C’est de là que résultent les pressions et les attaques contre les agences administratives, les circuits judiciaires et les institutions non partisanes, comme les tentatives de manipulation de la Constitution matérielle.
L’intellectuel postlibéral Patrick Deneen préconise ainsi un retour à la « constitution mixte », de type aristotélicien, qui ne repose pas sur la séparation des pouvoirs — qui aurait creusé un fossé profond entre le peuple et l’élite — mais sur un mélange entre aristocratie et plèbe qu’il appelle « aristopopulisme ». C’est grâce à cette nouvelle configuration du pouvoir, soutient Deneen, qu’il sera possible de se libérer de la technocratie mondialiste et de ses distorsions, afin de faire place à une société plus juste et plus vertueuse 7.
La conception de la politique qui a prévalu pendant trois générations touche à sa fin.
Elle a peut-être même déjà disparu.
Cette conception laisse place à un monde fondé sur la verticalité du pouvoir, sur un ordre basé sur la force plutôt que sur les règles, sur une rationalité politique axée sur le rapport de force et l’identité plutôt que sur la rationalité technico-scientifique. Elle produit un glissement doctrinal : une translatio de l’hégémonie impériale vers l’empire despotique.
Là où l’hégémonie impériale cherchait à trouver un point d’équilibre entre le pouvoir économique, le pouvoir politique et le pouvoir militaire, ce nouvel empire despotique concentre ses efforts sur l’armement et cherche à passer en économie de guerre — une économie dirigée par le pouvoir politique et militaire.
Là où l’hégémonie impériale portait en elle les tensions fécondes de la polycratie économique et du pluralisme politique, au nom de l’universalisme et d’une conception exigeante du droit international, l’empire despotique est au contraire particulariste, toujours prêt à violer le droit international — humanitaire, par exemple — pour poursuivre ses objectifs particuliers, en adoptant une version brutale de la Realpolitik8.
Nous ne sommes pas encore face à un empire formel — c’est-à-dire une domination par annexion et administration par des gouverneurs coloniaux soutenus par des troupes métropolitaines et des collaborateurs locaux, selon le modèle romain, ou par des vice-rois comme dans l’empire britannique.
Mais les contours d’un empire informel se dessinent de plus en plus nettement, impliquant un modèle de contrôle, exercé indirectement — par la corruption et la manipulation d’élites dépendantes et collaboratrices, par la domination technologique, militaire et infrastructurelle —, sur les politiques intérieures et étrangères de régimes périphériques légalement indépendants.
Pour Trump et les siens, cette formule a ses avantages.
L’empire despotique peut se permettre une plus grande cohérence entre sa constitution matérielle et sa constitution formelle — là où l’hégémonie impériale ne tolérait qu’une forme hybride, abondamment critiquée dans le cas des États-Unis. À cet égard, on pourrait même dire que l’empire despotique trumpiste consolide un vide institutionnel au profit de la personnalisation et de la centralisation.
Les États-Unis et la Chine ont arraisonné l’infrastructure technocratique de la mondialisation pour en faire une phalange impériale.
Lorenzo Castellani
Les ingénieurs du chaos et le spectre des ingénieurs de l’ordre
Face à cette transformation profonde, on peut se demander quel sera l’avenir des relations entre la technique et la politique.
Dans les années 1920, la présence croissante de larges masses populaires homogènes rendait inévitable, comme à la fin de l’Empire romain, un retour général à la conception charismatique du pouvoir politique. À cette époque, la technocratie disparut sur le plan politico-culturel et se résigna, sur le plan institutionnel, à servir les nouveaux maîtres du pouvoir.
Les grands mythes de la « nation » et de la « classe » permirent ainsi très vite non seulement la fondation de dictatures et de régimes despotiques dans le domaine de l’organisation étatique, mais aussi l’affirmation d’un type parallèle de commandement personnel dans toute une série d’organismes différents : des partis aux syndicats, des unités de production aux associations professionnelles.
Parallèlement, la « crise du droit » ne s’est pas tant manifestée par l’incapacité des systèmes juridiques en vigueur à s’adapter aux nouvelles situations sociales, mais plutôt par l’hostilité des groupes politiques dominants à l’égard d’une consolidation institutionnelle qui aurait marqué la fin de leur pouvoir personnel et charismatique. C’est précisément cette orientation générale — sous-entendue dans une multitude de problèmes et de phénomènes particuliers, facilitée par le nivellement culturel et donc par l’abaissement spirituel des classes intermédiaires — qui doit être considérée comme intimement et irrémédiablement inconciliable avec l’esprit de la civilisation occidentale.
L’Europe a déjà connu des crises de ce type : pour en sortir, elle s’est souvent laissée guider, comme par un instinct infaillible, vers la mise en place d’ordres impersonnels et rationnels comme seule garantie de la liberté individuelle.
La crise actuelle sera-t-elle également surmontée ? La tendance à la personnalisation du pouvoir et à la guerre — civile et intra-étatique — pourra-t-elle être enrayée ?
Il me semble qu’il est possible de répondre par l’affirmative.
L’autorité charismatique peut entraîner les foules vers des sacrifices inouïs, mais elle ne sert pas, ou peu, à faire fonctionner l’administration, c’est-à-dire à organiser les services que le développement de la civilisation ne cesse d’étendre et de multiplier.
Et c’est précisément ici — dans le domaine modeste mais décisif de l’administration — que l’autorité doit comme autrefois se plier aux exigences objectives d’une technique rigoureuse, intolérante à l’improvisation et à l’arbitraire individuel. Il ne s’agit plus de la technique des juristes ou des économistes, mais de quelque chose d’indéfini aujourd’hui qui pourra prendre sa place et qui, comme elle, sera finalement capable de « mettre un frein » au despotisme politique potentiel et aux nouvelles formes de conflit.
Car cette dynamique de neutralisation n’est qu’un développement de positions déjà assez claires depuis l’âge d’or du « caméralisme » et des « ingénieurs économiques » du XVIIIe siècle qui voyaient dans l’État une machine délicate et dans le souverain un Maschinendirektorr.
C’est un développement qui a trouvé sa force dans l’énorme croissance de la spécialisation professionnelle et dans la conviction qui en découle que les choses peuvent « se gouverner d’elles-mêmes » — c’est-à-dire que les décisions administratives, même si elles visent à atteindre des objectifs plutôt qu’à respecter des règles, peuvent être déterminées selon des critères d’un savoir impersonnel, sinon objectif, du moins contrôlable 9.
Même les esprits les moins perspicaces sont capables de percevoir — partout où existe un organisme étatique, mais surtout là où le commandement personnel a été ou continue d’être plus rude — le terrible contraste sous-jacent entre les titulaires de ce dernier et une classe de techniciens régénérée et dévouée à une nouvelle hégémonie ; une classe qui ne se manifeste pas encore clairement aujourd’hui, mais dont on espère qu’elle pourra s’imposer afin de mettre de l’ordre dans la transition, même dans un système politique international plus conflictuel.
Le passage des « ingénieurs du chaos » — marionnettistes du conflit et de la délégitimation — aux « ingénieurs de l’ordre » — concepteurs d’une nouvelle légalité et d’un processus de légitimation et d’équilibre des pouvoirs — est probable. Il y a fort à parier qu’il aura lieu. Toutefois, ils ne pourront pas être la copie conforme de ceux de l’ancien cycle.
L’empire despotique trumpiste consolide un vide institutionnel au profit de la personnalisation et de la centralisation.
Lorenzo Castellani
Si une nouvelle génération d’« ingénieurs de l’ordre » devait émerger, elle pourrait passer par les nœuds stratégiques où le pouvoir se concentre aujourd’hui : le renseignement et la sécurité nationale, le développement de l’intelligence artificielle, les infrastructures énergétiques et militaires, les administrations fiscales et de contrôle des capitaux.
C’est là que la combinaison de l’expertise technique, de la capacité coercitive et de la vision politique pourra décider si un nouveau nomos de la terre émergera et quels équilibres il contiendra. Cela ne sera possible qu’avec un nouveau pacte qui touche à la « loi fondamentale » à la base de l’ordre politique.
La tâche des constitutions et des institutions est certes de freiner et de diviser le pouvoir, mais aussi de créer une nouvelle autorité et, avec elle, une réserve de pouvoir, un domaine réservé de la capacité de gouvernement appliqué par les nouvelles classes politiques — en particulier les classes européennes qui sont aujourd’hui appelées à sortir de leur sentiment d’impuissance sans revenir à des schémas désormais dépassés.
Autrement dit : ces nouvelles élites techniques et politiques devraient consolider une nouvelle conception du pouvoir capable de neutraliser les conflits internes et externes aux États, qui privilégie la décision au formalisme, le pouvoir de police à la jurisprudence, le pouvoir infrastructurel au pouvoir constitutionnel, la politique et la technologie au droit et à l’économie, la dissuasion à la diplomatie des traités.
En d’autres termes, les nouveaux « ingénieurs de l’ordre » devront prendre en charge le gouvernement de la société au sens le plus traditionnel et le plus ancien du terme, en assumant la responsabilité d’une nouvelle raison d’État capable de gérer les conflits internes et externes de manière assertive et avec les mesures nécessaires 10.
La victoire à long terme de ces derniers, de leurs règles et de leurs procédures signifierait un retour complet à l’autorité impersonnelle des ordres rationnels.
Nous serions alors très loin de Trump — dans l’inconnu brumeux où l’on ne sait plus très bien distinguer l’aube du crépuscule.
Sources
The Death of Expertise : The Campaign Against Established Knowledge and Why It Matters, Oxford, Oxford University Press, 2017 ; Adrian Wooldridge, The Aristocracy of Talent : How Meritocracy Made the Modern World, Londres, Allen Lane, 2021 ; Jason Brennan, Against Democracy, Princeton, Princeton University Press, 2016 ; Parag Khanna, Technocracy in America : Rise of the Info-State, Scotts Valley, CreateSpace, 2017. Voir également, pour une reconstitution historique, Lorenzo Castellani, L’ingranaggio del potere, Macerata, LiberiLibri, 2020.
Unqualified Reservations (2007-2013).
Zero to One : Notes on Startups, or How to Build the Future, New York, Crown Business, 2014 ; Marc Andreessen, « Why Software Is Eating the World », The Wall Street Journal, 20 août 2011 ; Alex Karp et Nicholas W. Kamiska, The Technological Republic, Londres, Bodley Head, 2025.
Elites and democracy, Princeton, Princeton University Press, 2026.
The Dual State : A Contribution to the Theory of Dictatorship, Oxford, Oxford University Press, 1941 ; Alan Wolfe, Does American Democracy Still Work ?, New Haven, Yale University Press, 2006.
Breakneck : China’s Headlong Rise to Technological Superpower, Londres, Allen Lane, 2025.
Regime Change : Toward a Postliberal Future, New York, Sentinel, 2023.
Realpolitik, John Bew, Realpolitik. A History, Oxford, Oxford University Press, 2016.
Against Constitutionalism, Harvard, Harvard University Press, 2022 ; Gianfranco Miglio, « L’unità fondamentale di svolgimento dell’esperienza politica occidentale ». Rivista internazionale di scienze sociali, 28 (5), 1957, pp. 424-440.
Machiavellism : The Doctrine of Raison d’Etat and Its Place in Modern History, Londres, Routledge, 1997.
Depuis le début de l’année, l’armée russe progresse de 7 km² par jour en moyenne sur le front en Ukraine.
Tandis que le conflit s’est largement enlisé depuis 2022, conduisant à une chute considérable du rythme de progression, Moscou place la question des territoires — et notamment la revendication de la totalité du Donbass — au centre des discussions avec Washington et Kiev.
Lors d’une rencontre entre les représentants américains Steve Witkoff, Jared Kushner et Josh Gruenbaum avec Vladimir Poutine à Moscou hier, jeudi 22 janvier, le président russe a réitéré sa position quant à un règlement du conflit : la fin de la guerre n’est envisageable qu’à condition d’un retrait ukrainien du Donbass.
Selon des sources américaines, le contrôle territorial est le « principal sujet » discuté lors d’une réunion trilatérale Russie-États-Unis-Ukraine aujourd’hui, vendredi 23, à Abou Dabi 1.
Depuis le lancement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, en février 2022, l’armée russe a conquis 69 500 km² de territoire ukrainien.
La majeure partie de ces gains — 61 700 km², soit 88,8 % du total — ont été réalisés au cours de la première année de guerre, en 2022.
Depuis, le conflit s’est enlisé et le contrôle territorial n’a que relativement peu bougé : +3 300 km² en 2024 et +4 300 km² l’an dernier.
Au cours des trois premières semaines de l’année, l’armée russe n’a progressé que de 150 km², soit moins de 7 km² par jour.
Comme le souligne Stéphane Audrand, il semble désormais abusif de parler de « ligne de front » tant la situation est devenue différente par rapport à 2022. L’actuelle zone de confrontation, sur les plus de 1250 kilomètres de front actif, d’une profondeur de 5 à 20 kilomètres, se présente ainsi sous la forme d’un damier de positions plus ou moins entremêlées.
Les chiffres de l’avancée territoriale russe, bien que faibles, ont néanmoins des implications stratégiques.
Cette région, bien qu’elle ne soit pas officiellement revendiquée par le Kremlin, fait partie de la « Novorossia » (ou « Nouvelle Russie »), un toponyme très marqué idéologiquement qui comprend les régions de Kharkiv, Dnipropetrovsk, Mykolaïv et Odessa.
Lors d’une conférence de presse le 14 janvier, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré : « sans régler la question du sort des populations de Crimée, de Novorossiya et du Donbass […] rien ne pourra aboutir » 2.
Après bientôt quatre années de guerre, l’armée russe contrôle près de 19,3 % du territoire ukrainien, selon les données de Deep State.
Là encore, la majeure partie des gains remonte à 2022, lorsque l’armée russe s’est emparée de plus de 10 % du pays.
Cette progression est venue s’ajouter à la Crimée, illégalement annexée en 2014 et qui représente près de 8 % de l’Ukraine.
En raison de pertes humaines très élevées — estimées par Kiev à 1,2 million de tués et de blessés depuis 2022 —, la Russie a échangé 1 % de sa population contre 1,25 % du territoire ukrainien.
Au jeudi 22 janvier, l’Ukraine contrôlait toujours 21,5 % de la région de Donetsk et 0,4 % de Louhansk, qui forment ensemble la région du Donbass. Kiev maintient également son contrôle sur plus d’un quart de la région de Zaporijia.
Selon la dernière vague de notre enquête Eurobazooka publiée aujourd’hui, vendredi 23 janvier, 21 % des Européens estiment que les États-Unis pourraient entrer en guerre avec leur pays dans les prochaines années — soit deux fois plus que la Chine (11 %).
Lors du dernier sondage, réalisé en décembre, seulement 10 % des Européens considéraient qu’une guerre contre les États-Unis était possible.
Notre dernier sondage Eurobazooka, réalisé dans sept pays européens (France, Allemagne, Espagne, Italie, Belgique, Pologne et Danemark), montre que plus d’un cinquième (21 %) des Européens considèrent désormais que Washington pourrait entrer en guerre contre leur pays dans les prochaines années.
Il s’agit d’une augmentation considérable (+110 %) par rapport à la précédente vague, réalisée en décembre, lorsque 10 % des Européens considéraient qu’un tel scénario était possible.
Au Danemark, principal pays visé par les menaces de Trump, 44 % des sondés voient un « risque élevé » — et 13 % un risque « très élevé » de guerre avec les États-Unis.
Viennent ensuite l’Espagne (29 %), accusée par Trump d’être un « profiteur » en raison de dépenses de défense jugées trop faibles, et la France (21 %), visée par des menaces de tarifs en raison de son refus de rejoindre le « Conseil de la paix », la nouvelle organisation lancée par Trump hier à Davos.
Impensable il y a quelques années, les Européens sont désormais plus nombreux à craindre une guerre ouverte lancée par les États-Unis (21 %) contre leur pays plutôt que la Chine (9 %) ou que l’Iran (18 %). La perception de la menace posée par Pékin a d’ailleurs reculé par rapport à la précédente vague, passant de 14 % en décembre à 9 %, tandis que la menace que fait peser l’Iran est restée stable, tout comme celle de la Russie (48 %).
81 % des Européens interrogés déclarent qu’ils considéreraient une intervention militaire américaine au Groenland comme un « acte de guerre ».
Cette part est la plus élevée en Belgique, où elle atteint 89 %, au Danemark et en Espagne (86 %), et en Allemagne (84 %), tandis qu’elle est la plus faible en Pologne (66 %).