Depuis le début de l’année, l’armée russe progresse de 7 km² par jour en moyenne sur le front en Ukraine.
Tandis que le conflit s’est largement enlisé depuis 2022, conduisant à une chute considérable du rythme de progression, Moscou place la question des territoires — et notamment la revendication de la totalité du Donbass — au centre des discussions avec Washington et Kiev.
Lors d’une rencontre entre les représentants américains Steve Witkoff, Jared Kushner et Josh Gruenbaum avec Vladimir Poutine à Moscou hier, jeudi 22 janvier, le président russe a réitéré sa position quant à un règlement du conflit : la fin de la guerre n’est envisageable qu’à condition d’un retrait ukrainien du Donbass.
Selon des sources américaines, le contrôle territorial est le « principal sujet » discuté lors d’une réunion trilatérale Russie-États-Unis-Ukraine aujourd’hui, vendredi 23, à Abou Dabi 1.
Depuis le lancement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, en février 2022, l’armée russe a conquis 69 500 km² de territoire ukrainien.
La majeure partie de ces gains — 61 700 km², soit 88,8 % du total — ont été réalisés au cours de la première année de guerre, en 2022.
Depuis, le conflit s’est enlisé et le contrôle territorial n’a que relativement peu bougé : +3 300 km² en 2024 et +4 300 km² l’an dernier.
Au cours des trois premières semaines de l’année, l’armée russe n’a progressé que de 150 km², soit moins de 7 km² par jour.
Comme le souligne Stéphane Audrand, il semble désormais abusif de parler de « ligne de front » tant la situation est devenue différente par rapport à 2022. L’actuelle zone de confrontation, sur les plus de 1250 kilomètres de front actif, d’une profondeur de 5 à 20 kilomètres, se présente ainsi sous la forme d’un damier de positions plus ou moins entremêlées.
Les chiffres de l’avancée territoriale russe, bien que faibles, ont néanmoins des implications stratégiques.
Cette région, bien qu’elle ne soit pas officiellement revendiquée par le Kremlin, fait partie de la « Novorossia » (ou « Nouvelle Russie »), un toponyme très marqué idéologiquement qui comprend les régions de Kharkiv, Dnipropetrovsk, Mykolaïv et Odessa.
Lors d’une conférence de presse le 14 janvier, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré : « sans régler la question du sort des populations de Crimée, de Novorossiya et du Donbass […] rien ne pourra aboutir » 2.
Après bientôt quatre années de guerre, l’armée russe contrôle près de 19,3 % du territoire ukrainien, selon les données de Deep State.
Là encore, la majeure partie des gains remonte à 2022, lorsque l’armée russe s’est emparée de plus de 10 % du pays.
Cette progression est venue s’ajouter à la Crimée, illégalement annexée en 2014 et qui représente près de 8 % de l’Ukraine.
En raison de pertes humaines très élevées — estimées par Kiev à 1,2 million de tués et de blessés depuis 2022 —, la Russie a échangé 1 % de sa population contre 1,25 % du territoire ukrainien.
Au jeudi 22 janvier, l’Ukraine contrôlait toujours 21,5 % de la région de Donetsk et 0,4 % de Louhansk, qui forment ensemble la région du Donbass. Kiev maintient également son contrôle sur plus d’un quart de la région de Zaporijia.
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Nous vivons actuellement une double dystopie. Peut-être s’agit-il d’une seule — dont nous verrions aussi le reflet dans un miroir. Dans cette double image, le couple de la vertu et de la liberté se trouve renversé d’une façon que nous avons rarement connue.
Cette dystopie à deux visages dans laquelle nous sommes propose une alternative à l’Europe.
Les deux futurs qui s’offrent à elles sont pourtant sombres et inquiétants.
Mais le choix n’est limité qu’en apparence.
Entre le monstre chinois et le géant américain, une troisième voie européenne peut émerger autour de nouveaux indicateurs — imposant un tout autre rapport au temps, au monde et aux autres.
Ce qui sépare ces trajectoires est un choix fondateur : une stratégie énergétique, que chacun emploie pour provoquer l’accélération.
Alors que les États-Unis ont adopté une stratégie fossile de « capture », la Chine table sur « l’accès » à des vecteurs électriques propres.
Malgré les séductions de ces deux modèles, chacun pourrait — derrière son succès apparent — être pour l’Europe un écueil si elle choisissait de l’imiter point par point.
La planète ou les libertés
Aux États-Unis, la majorité républicaine a renoncé au combat climatique, emportant avec elle une partie de l’opinion.
Alors que ses émissions de CO2, comme celles de plusieurs pays européens, sont en train de remonter, la première puissance économique du monde a rompu avec l’espoir que la liberté d’expression, le respect des faits et la découverte de la vérité par la raison dialectique dans l’espace public — principes fondamentaux de notre tradition démocratique — conduiraient nécessairement à la mobilisation pour le climat.
La lutte contre le réchauffement climatique constitue pourtant l’urgence de notre temps ; elle est aussi une forme aboutie et tangible d’un souci de l’autre et du monde.
Ces faits sont balayés d’un revers de la main. Le coup de force américain au Venezuela achève de consacrer une stratégie impériale, dont l’empreinte est par définition territoriale : l’énergie fossile n’est en effet pas un bien commun, comme les sources d’énergies renouvelables, mais une ressource localisée. C’est bien cette localisation qui fait d’elle un bien d’importance pour les stratégies impériales et de capture.
Le modèle chinois est tout autre.
Pour la première fois cette année, les émissions de CO2 de la Chine atteignent un plateau. Le pays, surtout, déploie à lui seul plus d’énergie renouvelable que toute la planète réunie — près de 300 GW chaque année ces deux dernières années —, recevant un soutien considérable de l’État et bénéficiant de capacités de production d’équipements au-delà de toute proportion ; quand bien même ces capacités font dire à certains que la Chine détruit la mondialisation, elle permet aussi aux autres d’accéder à l’énergie propre la moins chère du monde.
Le modèle de « socialisation » des richesses de Pékin montre ainsi toute sa force. En ayant massivement recours aux subventions pour prendre les marchés par des niveaux de compétitivité indépassables, la Chine s’est placée au cœur de la seule dynamique fermement positive de déploiement massif des renouvelables dans le monde.
Dans le même temps, si le marché chinois est le plus compétitif au monde, il tire une partie de sa vigueur de la gouvernance autoritaire du pouvoir central à même, au nom du Parti et d’un « intérêt supérieur chinois », de mobiliser ou déplacer un territoire, une industrie, une rivière, une montagne un peuple — tout ceci au service de la « cause ».
On sait bien sûr ce qu’il faut penser des promesses allégoriques faites lors des discours de la Chine sur la scène internationale ; les récentes postures soudainement plus réservées à la dernière COP à Belém, sur les trajectoires de sortie des énergies fossiles ont montré que l’universalisme pour la planète s’arrête là où commencent les intérêts stratégiques et industriels — notamment pour ce qui touche à la dépendance du pays au charbon.
Alors que les États-Unis ont adopté une stratégie fossile de « capture », la Chine table sur « l’accès » à des vecteurs électriques propres.
Pierre-Etienne Franc
Ces réserves ne doivent pas nous faire conclure trop vite : sans la Chine, le monde ne convergera pas vers les énergies bas carbone ; s’il y parvient au contraire, ce sera en partie grâce à son initiative.
Alors que le charbon conserve un rôle central dans la puissance chinoise, le pays a bel et bien amorcé une mutation vers les vecteurs électriques de l’énergie et mis en œuvre une stratégie de l’accès diversifié à différentes sources d’énergie, similaire dans ses contraintes à celle que l’Europe tente de développer.
Un siècle plus tard, tout se passe comme si la Chine réalisait le rêve de Lénine, qui en 1919 soutenait que « le socialisme, c’est les soviets, plus l’électricité. » 1 Remplaçant les soviets par les marchés dirigés, la Chine a su trouver une nouvelle équation.
L’impasse américaine
Du côté des États-Unis, la brume est complète.
Il semble, dans la même dynamique, que la liberté d’opinion et de croire ce que l’on souhaite soient aussi au fondement du retournement moral, diplomatique et économique étatsunien — mettant à mal sa pratique démocratique et son rapport au droit international.
La Chine, par un mélange de cynisme géopolitique et de rationalité économique et énergétique, donne pour sa part crédit à la vérité scientifique, dont le principe reste l’exigence de doute raisonnable et la confrontation des idées aux faits.
Nos critères de rationalité sont aujourd’hui brouillés ; certes, ils étaient probablement simplistes et amalgamaient facilement les notions de liberté, de croyance dans la science et de progressisme humaniste — traçant des inférences logiques entre elles.
Nous avons cru que l’existence de faits objectifs et le rôle de la science comme instrument de leur compréhension nourriraient la volonté de débattre quant aux causes sur lesquelles intervenir, et aux actions collectives à entreprendre pour transformer le réel — deux fondements de la société ouverte selon Karl Popper 2.
Cette logique vertueuse est aujourd’hui cassée.
Un ensemble de déchirures transparaît dans l’ordre du monde tel qu’il s’offrait à nous, Européens, qui n’étions pas peu fiers d’avoir su préserver nos acquis séculaires au nom de valeurs que nous avions largement conçues.
Aux États-Unis, le discours tenu en novembre 2025 par le secrétaire à l’Énergie Chris Wright annonce sans détour un schisme dans les croyances occidentales : le lien qu’on pensait exister entre la vérité scientifique, l’exigence démocratique et le progrès, se trouve rompu. Pire : un tel lien n’existait que dans notre imagination.
Pour le secrétaire à l’Énergie, il importe de se doter du maximum d’énergie disponible pour permettre de débrider le potentiel de croissance productive et immatérielle promis par l’IA.
C’est là un point crucial : il cristallise les oppositions et les divergences les plus marquées avec la vision américaine.
Les lignes de clivage qui nous séparent des États-Unis sont aujourd’hui multiples : elles touchent au rapport de nos sociétés au temps, aux autres et au monde. Aux démonstrations de Chris Wright et à leur mise en œuvre par Trump s’opposent l’héritage humaniste cultivé en Europe.
L’IA est le catalyseur d’un monde mutant, tel que le veulent les hérauts les plus radicaux du libertarianisme le plus puissant que nous ayons connu. Dans sa forme actuelle, celui-ci bouleverse profondément dans sa finalité, ses méthodes et son emprise sur le monde notre rapport au temps, aux autres et à ce même monde.
L’usage généralisé de l’IA ne rend que plus aiguë la question énergétique et accélère notre emprise sur nos ressources terrestres communes, qui constituent la corde de rappel de la temporalité du monde, face aux aspirations infinies du digital.
Pour continuer de réduire notre « effort à vivre », le monde est accéléré. Il n’est pourtant pas certain que la réduction de cet effort nous aide à mieux vivre.
Aussi hypothétiques que soient les bénéfices, il sera difficile d’empêcher que cette nouvelle rupture technologique ne se produise. Au cours de notre histoire, nous n’avons que très rarement su éviter les avancées technologiques dès qu’elles permettaient de réduire immédiatement nos « efforts à vivre » — de la maîtrise du feu à la mobilité, de l’électricité au digital, en passant par le nucléaire 3.
Ce développement exponentiel apparaît comme la prolongation et l’aboutissement possible d’un processus irréversible, mettant en relation l’homme, les ressources, la nature et le vivant 4. Un tel processus est bien résumé par la formule biblique dont il aura fallu vingt siècles et une encyclique (Laudato si) pour que nous la comprenions d’une nouvelle façon : « Emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la terre, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre. » (Genèse 1:28)
La promesse de développement illimité offerte par les nouvelles technologies — poursuivies « quoi qu’il en coûte » — semble tourner à plein pour les infrastructures de l’IA. Il est difficile d’en dire autant pour les technologies et investissements en faveur du climat, de la biodiversité et d’une énergie propre et résiliente, les investissements à trois chiffres en milliards étant dispersés…
Lors de la COP30, la difficulté à rassembler les fonds pour accompagner les plans d’adaptation des nations les plus vulnérables au changement climatique révèle une puissante divergence. Il est intéressant de comparer les 3000 milliards d’investissements promis sous trois ans dans le secteur de l’IA aux « petits » 120 milliards de dollars annuels pour aider les nations les plus vulnérables à s’adapter au changement climatique — une somme que le monde peine encore à réunir complètement.
L’IA est le catalyseur d’un monde mutant.
Pierre-Etienne Franc
Qu’il s’agisse du domaine de la défense, du sauvetage économique ou de l’IA, le but est poursuivi « quoi qu’il en coûte ». Pourtant, le seul sujet où l’attentisme coûtera à tous — à savoir le climat et la biodiversité — ne suscite pas cet engagement total.
Plusieurs raisons expliquent cette réticence. Ceux qui avancent en accord avec les trajectoires de transition énergétique ne peuvent être garantis de meilleures performances financières ; de plus, les bénéfices de la transition sur nos vies quotidiennes sont souvent différés et parfois déplacés sur d’autres que nous : des peuples indigènes qui nous offrent une vérité contemporaine mais venue d’un autre temps, quand on les voit soudainement surgir dans les discussions de la COP pour dire leur existence, leur détresse et leur impuissance.
L’exemple de l’IA est éloquent. Il déploie comme un paradoxe : des investissements colossaux sont faits pour une technologie dont les effets sociétaux sont loin d’être clairs, tandis que l’on tergiverse pour investir dans une transition de modèle énergétique qui est impérative et incontestablement bénéfique à long terme pour nos sociétés — et alors qu’une telle transition ne se ferait que si les efforts et bénéfices sont proprement répartis.
D’autres raisons devraient pourtant combattre nos préventions.
Nous sommes de plus en plus conscients des coûts induits par le changement climatique, notamment en Europe, alors que les températures augmentent deux fois plus vite sur le continent que la moyenne planétaire 5. Nous comprenons aussi que, discutant de la mise en œuvre de nouveaux modèles énergétiques, nous avons tendance à négliger les bénéfices économiques tant de court terme (solde de notre balance commerciale dans l’énergie) que de long terme (souveraineté renforcée).
À ce jour, l’Europe hésite à utiliser sa capacité, par le droit, les normes et le simple poids qu’elle représente encore dans les échanges mondiaux, de renouveler les règles du jeu de l’énergie à son bénéfice. Il lui serait pourtant possible de prendre l’avantage, étant donné sa place de premier importateur d’énergie mondial.
Une telle stratégie serait gagnante pour le continent, alors que les nouvelles énergies sont essentiellement des activités très intensives en capital. Les développer renforcerait l’attractivité européenne, en lui faisant prendre un avantage quant au coût du capital — la stabilité politique de l’Europe, où demeure un État de droit structuré, permet un pricing très compétitif du risque continental.
L’Europe, enfin, trouverait aussi avec une telle stratégie des moyens pour atteindre une plus grande indépendance, face aux empires fossiles qui jouissent des ressources sur leur sol et en font le levier géopolitique que l’on sait ; c’est de cette façon que la Chine a su tirer profit de sa transition.
Les disponibilités financières n’étant pas infinies, des arbitrages sont en train d’être faits ; ils impactent à trois titres la transition. L’aspiration exponentielle des investissements pour l’IA entraîne un accroissement à terme de la demande en énergie ; dans les métiers d’investissement, elle entraîne une compétition sur le coût des terrains 6. Dans le secteur de la transition, la course menée par les investisseurs s’emballe, mettant en concurrence l’ensemble des conditions de marché — terrains, main-d’œuvre ou énergie. Le coût des investissements à réaliser en est relevé d’autant : la demande en énergie augmente, le ciblage des investissements se déplace, le tout ne faisant qu’augmenter les frais de la transition.
Pour continuer de réduire notre « effort à vivre », le monde est accéléré. Il n’est pourtant pas certain que la réduction de cet effort nous aide à mieux vivre.
Il est aujourd’hui impossible de faire abstraction de la question chinoise.
Cet horizon peut incarner pour l’Europe une fausse promesse, son modèle étant pris à tort comme le seul possible pour basculer vers un monde plus sobre en carbone. En imitant un tel modèle, l’Europe oublierait toutefois ses valeurs fondatrices et ce qu’elles devraient permettre de réinventer.
La Chine échoue aujourd’hui à basculer véritablement vers un modèle économique sobre en énergie : une telle transition détruirait la base de son développement qui consiste à être l’usine du monde.
Il suffit de passer quelques jours et de visiter quelques usines en Chine, ou simplement des aéroports ou des villes « moyennes » pour, à chaque fois, être proprement sidéré par la force du nombre, la puissance et le « calme » d’une société très « harmonieuse ».
Pour composer sans rompre avec le modèle du monstre chinois, il faudra se doter de la capacité de lui opposer un contre-modèle qui puise dans ce qu’elle apporte de bénéfique sans se perdre dans une quête éperdue de consommation — que Pékin continue d’encourager.
Il est avéré que la croissance productive, sans véritable but, est devenue la cause première d’une déconnexion progressive de nos modes de vie et de consommation d’énergies associées, et du cycle de production et de renouvellement des ressources du monde dans lequel nous vivons.
Revisiter ce que la notion de croissance signifie et ce qu’elle implique comme choix de société collectifs, par-delà les aspirations individuelles, en devient d’autant plus nécessaire.
C’est là un thème central du clivage stratégique en cours.
Aujourd’hui, nous ne considérons plus qu’une société est avancée, ou non, selon son taux d’équipement et la puissance de sa consommation énergétique, mais plutôt selon des indicateurs d’espérance de vie et de qualité de vie 7, qui capturent mieux « nos vies » que les indicateurs proprement matériels. La notion de croissance purement mesurée à l’aune d’indicateurs monétaires semble désormais totalement déconnectée des sujets planétaires qui menacent nos sociétés.
Passé ce constat d’un faux pas, reste encore à esquisser le suivant.
L’invention d’un futur européen
Face aux solutions chinoise et américaine, l’Europe doit choisir son camp ou sinon choisir son chemin ; dans tous les cas, il nous faut être en capacité de choisir notre destin.
Contre les deux voies proposées, l’Europe se trouve confrontée à la nécessité d’être, à son tour, une puissance ; et un tel choix la contraint à la solitude.
L’alternative est la suivante : adopter la stratégie du comparse — qui est la version diplomatique du vassal — ou rechercher l’indépendance — au risque de l’isolement.
Il est souhaitable de faire évoluer notre doctrine sur la base des diagnostics de nos faiblesses. C’est peut-être cette nécessaire évolution qui est au cœur d’une nouvelle vision européenne, dépassant à la fois la dépendance américaine pour gagner notre souveraineté et le néo-productivisme chinois pour lui opposer un autre modèle productif.
Ainsi se dessine un chemin, plus qu’un camp. L’Europe ne saurait plus en avoir, tant le camp américain est devenu obscur, quand celui de la Chine n’a jamais véritablement existé. C’est dans la bascule vers un monde à très basse énergie que se trouve son modèle pour demain, indépendant et vertueux.
Un tel modèle est possible pour l’Europe ; il reste encore au continent à se saisir de l’occasion qui lui est donnée. Il empruntera aux autres ce qu’ils veulent offrir, tout en préservant pour l’Europe ses valeurs et une vision du monde, en surpassant les maux qui la grèvent encore : le vieillissement et l’inertie.
La croissance productive, sans véritable but, est devenue la cause première d’une déconnexion progressive de nos modes de vie et de consommation d’énergies associées.
Pierre-Etienne Franc
Retrouver le « pouvoir de vivre »
Une voie européenne doit profondément revisiter notre rapport aux autres, en renforçant la valeur du « pouvoir de vivre » au-delà du pouvoir d’achat. Celle-ci devrait asseoir une politique économique et d’infrastructure qui travaille les territoires et les activités de services, plus qu’elle ne développe les capacités productives pures.
C’est là une forme de développement économique nouvelle ; elle comprend que les déterminants de la valeur ajoutée ne peuvent pas fonctionner indéfiniment selon les logiques productives associant capital et travail, la création de valeur étant fonction de l’efficacité des processus.
Dans une économie de la relation, au contraire de nos idées courantes sur la productivité, la valeur est d’autant plus grande qu’est long le temps passé avec l’autre. Cette valeur par le temps est l’essence même de la vie en société ; tout pourtant en notre monde tend à la mettre en cage pour mieux nous isoler.
Aujourd’hui, alors que la proportion de la population vivant seule, souvent sans l’avoir souhaité, ne cesse de progresser, chez les jeunes et les vieux — alimentant en retour la crainte et le repli identitaire — il est urgent d’agir contre cette solitude subie. Sur le seul territoire français, la population vivant dans l’isolement est estimée à plus de 10 millions ; pour la première fois dans l’histoire, le taux de « solitude » est plus élevé chez les peu diplômés que chez les diplômés, conduisant à un double déclassement social et économique.
En remettant cette valeur au centre, il s’agit en définitive de rendre nos vies moins consuméristes et plus centrées sur le partage du temps et de l’autre, dans un souci de soi et des autres qui prédomine sur le souci de posséder.
C’est sur ce chemin que réside une partie de la valeur du nouveau projet européen ; une telle dynamique nous est imposée par la démographie, l’état de saturation des avoirs matériels dont nous disposons et la grande lassitude générale des populations à consommer du vide.
Cette fatigue se voit, en creux, par l’ampleur de la réaction suscitée dès lors qu’une énergie touche les activités collectives, associatives, militantes, artistiques et culturelles qui garantissent notre bien commun. Il importe ainsi de privilégier des modèles de création de richesses qui ne soient plus dépendants en énergie, basés sur l’exhortation de toutes les formes de « pouvoir de vivre » : liberté d’aller et de venir, de penser, débattre et créer, renforçant non pas la possession et l’achat mais l’action et l’interaction avec ce que la société nous offre.
Ce modèle-là, en germe dans tous les fantasmes d’une société post-productive, reste à construire patiemment. Il nous conduira à repenser les vecteurs principaux de la valeur que sont la productivité — celle des ressources ou des hommes, le capital et le travail — comme l’innovation qui l’accélère.
En la réalisant, nous pourrions enfin nous diriger, dans nos interactions sociales et économiques, vers ce que Levinas esquissait avec cette simple phrase : « lorsque le visage de l’autre m’apparaît, il m’oblige. »
Les infrastructures du bien commun
La voie européenne doit aussi formuler un nouveau rapport au monde, en valorisant les infrastructures du bien commun pour ceux à qui elles sont destinées, tout en les renforçant. Ce rapport nous acheminerait de nouveau au véritable bien commun : notre Terre et l’écosystème vivant, en sus des infrastructures collectives de nos sociétés.
Ce rapport-là est central : il conditionne notre alignement économique en nous faisant atteindre la compétitivité et la sobriété énergétique que nous recherchons ; il est aussi au principe de notre alignement géopolitique en bâtissant notre indépendance, de même qu’il fonde notre alignement moral. En nous préoccupant d’un tel rapport, nous contribuons à « l’habitabilité de notre monde commun ».
Tout ce qui ancrera dans nos modèles économiques une meilleure prise en compte de la part inaliénable du monde contribuera à une sobriété économiquement et écologiquement avantageuse, qui ne nuise pas pour autant aux aspirations individuelles à une vie pleine. Notre capacité à séparer l’utile de l’accessoire dans l’énergie que nous dépensons et à « réduire notre effort à vivre », lequel tend à réduire nos vies tout court, nous permettrait d’orienter celle-ci vers les enjeux collectifs les plus critiques.
C’est là le grand chantier politique de demain ; ici résident les choix de souveraineté industrielle nécessaires, pour produire sur son sol sans renoncer à travailler avec les acteurs internationaux les plus compétitifs.
Bifurquer ne sera possible qu’en modifiant notre rapport à la dette.
Pierre-Etienne Franc
Résister au vertige de l’accélération
Le dernier rapport que l’Europe se doit d’infléchir est celui au temps.
Il importera à l’Europe de redéfinir ce que la richesse veut dire, par les normes, les indicateurs et les codes tarifaires — afin de redonner au temps des hommes de la valeur, pour lui faire prendre l’avantage sur le temps des choses et des données.
Le chantier a déjà commencé dans les tentatives louables de l’Union de protéger nos corps et nos esprits des données numériques qu’ils produisent — et de sortir de la marchandisation complète de nos vies. Il ne s’agit pas ainsi de refuser les bénéfices des technologies numériques et de l’accélération des temps qu’ils permettent, mais de trouver les outils pour flécher énergie, données et intelligence artificielle et servir les enjeux critiques de nos sociétés — qu’il s’agisse des sciences de la vie, de la santé ou des technologies propres.
Cette façon d’appréhender le monde ne saurait pourtant fonctionner sans prendre la mesure du rythme à adopter, alors que nous sommes pris de vitesse par l’accélération de ce même monde.
Pour emprunter un nouveau chemin, il nous faut, comme les spécialistes de course automobile, faire usage de la « technique du talon-pointe » : accélérer et ralentir en même temps, pour tenir le rythme des urgences tout en développant une stratégie de valeur de basse énergie.
Dans une telle approche, le « talon » serait la mise en œuvre de modèles économiques plus homogènes au monde qui nous offre la vie, modèles que nous développerions sans pour autant renoncer aux attributs les plus vertueux de nos sociétés modernes. C’est là une quête ontologique, qui prend la forme d’une réappropriation de notre être à vivre, afin de trouver pour nos sociétés un autre rythme.
La « pointe » de notre approche serait de parvenir, au même moment, à déployer au plus vite les technologies et les savoirs les plus puissants dont nous avons besoin pour basculer d’un modèle productif et énergétique à un autre.
C’est dans ce contexte qu’il est impératif de définir la bonne formule d’alliances de production et de déploiements à même de renverser les rôles entre l’Europe et la Chine tels qu’ils ont été distribués ces trente dernières années.
Désormais, il s’agit d’amener la Chine sur notre continent pour entreprendre avec elle ce que nous ne savons plus faire seuls.
Une telle alliance ne serait pas la première ; dans les années 1970, nous collaborions avec les États-Unis sur le nucléaire ou l’aéronautique. Notre allié était alors la première puissance industrielle du monde. Aujourd’hui, une nouvelle collaboration est nécessaire, cette fois avec l’industrie chinoise.
Il n’est pas une industrie en Europe qui ne sache pas qu’un tel partenariat est la seule solution pour aller vite, faire moins cher, et dans le même temps préserver ce qu’il reste d’industrie et d’emplois sur les grandes verticales où la Chine a pris le contrôle industriel.
Dans cette perspective, il convient de relocaliser et de fabriquer en Europe ce que la Chine veut vendre sur notre continent. Le schéma serait similaire à ceux qui ont été conçus avec le pays dans les années 1990 et 2000 ; cette fois-ci, cependant, il s’agirait de produire sur notre propre sol avec l’accès aux technologies et ressources critiques dont dispose désormais la Chine.
Sous l’impulsion de la Chine et dans la majeure partie du monde, hors la France, les écosystèmes renouvelables ont pris des trajectoires radicales. Leur dynamique, en termes de puissance et de rapidité de déploiement, est bien plus vive que celle du seul nucléaire, dont le développement exclusif est prôné par certains. Les derniers chiffres, publiés par EMBER dans son rapport annuel sorti le 22 janvier, montrent que pour l’Europe, la part de l’électricité renouvelable dans le mix électrique du continent est désormais la première à 30 %, devant les énergies fossiles et l’énergie nucléaire 8. En d’autres termes : l’utopie électrique et indépendante progresse.
Tandis que les coûts et le temps de déploiement du nucléaire s’allongent, alors que sa fiabilité diminue, les énergies renouvelables enregistrent des progrès sur ces trois tableaux 9. Tandis que la combinaison des deux serait gagnante, n’exploiter que l’énergie nucléaire semble risqué ; un tel choix ne favoriserait pas non plus une convergence à l’échelle européenne.
Sur le sujet du nucléaire, certains en France semblent parfois tentés par une position semblable à celle de Trump à l’égard des énergies fossiles : ils en sont obnubilés, presque obsédés, au risque de l’erreur économique, historique et géopolitique.
Les chiffres font débat et il est urgent de restaurer la rationalité critique sur le sujet ; il ne s’agit pas d’abandonner nos forces, mais de refuser la solution unique. L’heure est au mix, qui offre à nos modèles bien plus d’alternatives énergétiques, plus rapides et plus agiles, qu’une seule voie.
La Chine a bien compris les bénéfices d’un tel choix : depuis 2022, le pays approuve le déploiement d’une dizaine de réacteurs par an et, en parallèle, met en marche chaque année plus de 300 GW de renouvelable.
Il nous faut, comme les spécialistes de course automobile, faire usage de la « technique du talon-pointe » : accélérer et ralentir en même temps, pour tenir le rythme des urgences tout en développant une stratégie de valeur de basse énergie.
Pierre-Etienne Franc
Trois obstacles à la nouvelle voie européenne
Pour tenir cette route à double vitesse, il est urgent de considérer trois défis.
Le premier de ceux-ci touche à notre gouvernance européenne. Pour emprunter une nouvelle trajectoire, il nous faudrait enfin pouvoir décider vite, et déployer efficacement.
À cette fin, il nous faut accélérer les processus de décision européens pour que les directives qui concernent les sujets régaliens — énergie, défense, infrastructures critiques — soient initiées et votées dans des calendriers contraints et prioritaires 10.
Aujourd’hui encore, nous sommes englués dans les processus de transposition des principales directives de la transition énergétique initiées depuis plus de six ans — alors même qu’elles sont déjà en train d’être rendues caduques par les forces de réaction populistes au Parlement et au Conseil, rendant le secteur de plus en plus difficile à cibler pour les investisseurs et industriels.
Bifurquer ne sera possible qu’en modifiant également notre rapport à la dette.
Changer de modèle énergétique nécessite de nouveaux moyens. À ce titre, il faut enfin donner à l’Europe le budget et les ressources pour piloter cette approche de nos infrastructures, pour la placer au cœur de notre projet de souveraineté — au moment même où la géopolitique remet la défense au premier rang.
Aux fins d’une telle accélération, il nous faut doter la Banque centrale des moyens de remobiliser les fonds publics et ceux des acteurs financiers vers les actifs durables, comme ceux garantissant notre souveraineté 11 ; une telle réorientation pourrait être faite par des conditions de refinancement bonifiées. S’il s’agit de la seule solution, il nous faudrait aussi envisager de contourner les règlementations de Maastricht sur la dette pour doter l’Europe d’une capacité d’endettement en propre — afin de financer les infrastructures énergétiques et de défense de demain.
Ce sujet est central. Si la bascule envisagée ne se fait pas dans des conditions économiques acceptables pour la masse la plus large de nos concitoyens — si le prix de la transition des véhicules thermiques vers des solutions électriques 12 pèse trop lourdement sur eux, comme celui d’un marché de l’électricité aux cours erratiques — le populisme gagnerait alors du terrain ; nous pourrions alors connaître un Trump français et des Trump européens.
Alors qu’il n’a pas fallu beaucoup de temps pour émanciper les budgets de défense des critères de Maastricht, il est surprenant, quand on sait à quel point les sujets sont liés, qu’il en faille autant pour financer notre souveraineté et sortir des énergies fossiles.
Dans la même lignée, il nous faut choisir nos combats, accélérer la mise en œuvre de projets énergétiques et de défense sur les zones industrielles déjà existantes ou les friches de nos industries défaillantes, tout en facilitant les circuits administratifs pour construire et exploiter.
Si nous souhaitons préserver un tant soit peu notre base productive, notamment celle qui garantit notre indépendance et notre souveraineté, il nous faut agir vite.
Notre rapport au marché, enfin, est aussi vide de contenu qu’inefficace.
Aujourd’hui, nous ne dirigeons pas le marché, ou bien si mal ; celui-ci est de plus en plus inefficace à produire des effets sur les prix, parce que peu compétitif.
Le marché prend son sens si la société lui donne les éléments de pilotage nécessaires à son développement compétitif. C’est en partie ce qu’a permis en France la planification de l’économie lors des Trente Glorieuses ; c’est aujourd’hui ce que fait la Chine, certes en tirant profit d’une contrainte autoritaire ; son pilotage mêle la direction et la dynamique, plus fortement encore que ce que nous n’avons jamais su faire.
Imposer sur certains thèmes une direction claire, avec des règles et les barrières extérieures nécessaires, consiste simplement pour l’Europe à utiliser ce qu’elle maîtrise, pour donner le ton sur les sujets où elle reste encore influente : son marché, ses normes et son espace de droit.
Le droit est la verticalité de la démocratie ; encore faut-il qu’il ne cède pas au premier lobby venu.
Dans un nombre croissant d’États membres, notre démocratie est en passe de porter au pouvoir des mouvements extrêmes se saisissant du vote populaire — malgré leur détestation cachée de celui-ci — pour mieux l’asphyxier ensuite.
Nous semblons entrer aujourd’hui dans un monde où, quelle que soit la direction choisie, les contraintes se renforceront et les libertés se réduiront.
Un tel futur ne nous est pourtant pas promis.
Si les libertés individuelles peuvent être sauvegardées — sauf peut-être, dans l’hypothèse de l’accession au pouvoir des partis évoqués, celles des étrangers — il est toutefois sûr qu’à l’avenir, les libertés collectives seront menacées, en raison des contraintes que la puissante dynamique du réchauffement et des extinctions de la biodiversité vont amener sur nos vies collectives.
Ce processus a d’ores et déjà commencé.
Dans un cas comme dans l’autre — gouvernement d’experts ou gouvernement populiste — notre vivre-ensemble est appelé à être examiné à nouveaux frais, pour lui faire emprunter de nouvelles voies.
Alors que Trump mène une politique constituant une rupture épistémologique profonde dans le rapport entre science, vérité et décision publique, il y a lieu de douter si l’on peut conserver la croyance en la démocratie — dès lors que les faits ne permettent plus de préparer un débat vertueux, disposant à l’action.
Nous sommes aujourd’hui entrés dans un monde où les appuis scientifiques pour définir les conditions du débat manquent à l’appel ; monde dans lequel ce sont les plus puissants, les plus forts ou les plus riches qui prennent la main, à l’aide d’un récit qui tire sa puissance des porte-voix, pilotés par les maîtres et les seigneurs du digital.
Le techno-césarisme est arrivé par la démocratie, en particulier par la démocratie participative ; au nom de celle-ci, nous avons développé des politiques de court terme, selon des motifs électoraux et non des motifs sociétaux de long terme.
Cette perspective amène une illusion d’optique ; nous pouvons ainsi croire que des régimes longs — parce qu’autoritaires, en partie ou dans leur ensemble — sont vertueux, dès lors qu’ils conservent une croyance dans la valeur des faits et une volonté de peser sur le cours des choses. C’est ainsi que nous avons pu valoriser la Chine.
Regarder les choses de cette manière, c’est pourtant soutenir que la démocratie n’est pas le seul gage de la vérité et d’une décision publique guidée en partie par le souci des faits.
En contrepoint, la situation américaine tend à proposer un modèle inversé : la politique trumpiste ne se soucie guère des faits, qui ne forment plus la base du débat.
De la Chine aux États-Unis, et combinant leurs travers, la dystopie est alors complète : l’ambiance orwellienne disséquée avec une forme de jubilation morbide.
Comment l’Europe peut-elle jouer ?
Qu’il s’agisse de la Chine ou des États-Unis, la dystopie s’accompagne dans les deux cas d’une rapidité d’action, représentant une force considérable. Elle semble être la conséquence de l’absence de contestation populaire et d’une puissante verticalité du pouvoir.
Dans un monde ultra-connecté qui pourrait pourtant empêcher cette verticalité, notre état de sidération la rend possible.
Certains diront que les modèles très décentralisés sont aussi potentiellement vertueux ; néanmoins, l’Europe n’a de poids qu’en tant qu’ensemble construit, et de tels modèles ne sont plus pertinents quand il s’agit de développer rapidement un modèle économique et énergétique radicalement nouveau pour un continent tout entier.
Pour faire de notre démocratie un instrument d’usage rapide sur les sujets qui l’exigent, trois dysfonctionnements doivent être éliminés :
D’abord, le discrédit de la vérité objective et de la science comme méthode de connaissance pour la décision publique.
Ensuite, le processus de gouvernance de décision que nous connaissons, totalement déconnecté des enjeux du moment et incapable d’atteindre la vitesse des autres parties prenantes.
Enfin, un défaut du système démocratique qui conduit au pouvoir ceux-là mêmes qui veulent saper ses fondements — notamment dans le rapport aux faits et à la vérité.
Tant que nous n’aurons pas résolu ces problèmes, l’Europe n’avancera plus, parce qu’elle ne se sera pas dotée des instruments de la puissance 13.
L’Europe de la défense en moteur de la transition
L’Histoire nous offre une chance.
L’urgence géopolitique peut être le premier jalon d’un rebond plus large ; c’est en tout cas un fil à suivre, surtout quand la stratégie impériale américaine s’accélère.
L’opinion publique s’organise : elle est favorable à un tel sursaut. Les sondages Eurobazooka montrent qu’un sentiment européen est en voie de constitution ; il se renforce de l’urgence géopolitique, alors que l’Europe est aux prises avec un ancien allié maintenant adversaire et un adversaire maintenant ennemi — par ailleurs partenaire commercial trop ambivalent.
Une approche par la quête de la puissance offre un chemin, difficile mais empruntable, pour essayer d’aligner les contraintes. La donne géopolitique qui nous est imposée par le retour de la guerre sur le continent européen peut ainsi s’avérer une force pour avancer.
La question de la défense contient en effet quelques similitudes avec les questions énergétiques ; elle souffre des mêmes problématiques d’accès, de coûts et de développement, alors que ses besoins énergétiques n’ont cessé de croître avec les progrès des technologies et de l’efficacité des armes 14. La capacité de nos industries de défense à disposer d’une énergie compétitive mais surtout souveraine est encore plus importante aujourd’hui qu’hier.
Dans ce contexte, toutes les bascules rapides vers des bouquets énergétiques diversifiés, de l’électricité verte aux molécules de synthèse 15 ne sont que d’autant plus nécessaires, alors qu’elles permettent une production relocalisée et une grande diversité d’accès. De telles bascules constituent des éléments de souveraineté essentiels qui permettent de nous défaire de nos dépendances énergétiques à l’est, à l’ouest et au sud.
L’innovation est aussi un paramètre central de disruption des modèles de défense : ainsi, l’usage des drones a conduit à une réévaluation massive de l’efficacité des équipements usuels de défense ; elle montre que la capacité à innover et surtout à déployer rapidement les nouvelles technologies est un des facteurs essentiels de puissance.
La résistance ukrainienne nous a appris une leçon : elle est un cas d’école où une technologie qui n’avait pas encore pris toute sa force change la donne.
Ici comme ailleurs, l’urgence crée la vitesse.
Cette leçon de notre temps, que l’on retrouve dans l’approche chinoise du test and fail ou l’approche américaine quant au numérique, font de l’urgence le principe du faire, à rebours des principes de précaution qui ont pris le contrôle absolu de nos décisions politiques, technologiques et financières, empêchant d’adopter les rythmes de déploiements requis par notre agenda géopolitique.
Un exemple, digne du livre The Hero with a Thousand Faces de Joseph Campbell, peut faire saisir les freins à la puissance européenne.
Depuis trois mois, l’aciérie du sidérurgiste danois Stegra est en attente de refinancement pour achever sa mise en route. Alors qu’il est l’un des projets emblématiques de l’ambition systémique — valorisant l’entrepreneuriat, contribuant à la souveraineté, et développant une énergie verte —, il est en butte aux inerties de gouvernance, complexes et disparates. Que l’Europe ne soit pas dotée d’un instrument d’intervention de crise pour les projets les plus critiques pour son ambition industrielle, à l’instar du CIRI en France, est absolument étourdissant.
Pendant ce temps, trois heures suffisent à la présidence américaine pour exfiltrer un président en exercice16, suscitant dans le monde une sidération militaire et géopolitique.
Sans un numéro de téléphone unique, l’Europe ne pourra jamais sidérer personne ; ceux qui font croire qu’un pays européen peut le faire seul propagent une illusion — les empires en jeu dépasseraient de beaucoup un acteur solitaire.
Les États-Unis veulent le ciel. Il nous faut d’abord protéger nos racines.
Pierre-Etienne Franc
L’utopie par les racines
Nous sommes désormais confrontés à une nouvelle forme de « tragédie des horizons »
Dans un discours prononcé en septembre 2015, Mark Carney, alors gouverneur de la banque centrale du Royaume-Uni, soulignait l’écart tragique entre plusieurs échelles de temps — celle utilisée par les forces de marché et celle où peuvent être appréhendés les investissements nécessaires pour traiter les questions climatiques.
Les deux échelles s’accordent mal ; l’horizon des forces de marché est si court que celles-ci ne sont pas à même de susciter les investissements souhaités ; pour que ceux-ci ne soient pas escamotés, des artifices de valeur tels que le prix du carbone ou l’intervention de l’État sont nécessaires pour raccrocher les horizons d’investissements et rapprocher les primes de risques.
Les tragédies des horizons que connaissent les secteurs de l’énergie et de la défense sont assez similaires : l’urgence militaire se mesure en quelques années au mieux, quand l’industrie de l’énergie se déploie en décennies — sauf à travailler avec ceux qui vont vite, en revisitant nos principes règlementaires sur les secteurs stratégiques et sensibles, sans pour autant se compromettre.
L’urgence temporelle que connaît l’Europe pour sa défense et son énergie nous pousse à réagir : il nous faut tirer profit de ce moment.
Notre capacité à nous saisir d’une urgence géopolitique, en alignant transition énergétique, souveraineté et relance économique, doit redonner un élan à un projet européen bien plus essentiel.
Ce projet, s’il est couronné de succès, pourrait démontrer à tous qu’il y a un intérêt à déployer une stratégie fondée sur les faits ; ceux-ci nous montrent le chemin de l’indépendance, nous préservant du décrochage économique, géopolitique et moral.
Passée la sidération que suscitent les États-Unis, nous devons intégrer ce moment de divergence profonde, qui constitue au sens spirituel et philosophique du terme, un véritable schisme.
Il y a soixante-dix ans, Romain Gary nous alertait déjà dans Les Racines du ciel sur l’urgence de protéger la nature et les êtres vivants — comme le faisaient Lévi-Strauss et tant d’autres, précurseurs de cette conscience de la finitude et de la splendeur du monde.
Les États-Unis veulent le ciel. Il nous faut d’abord protéger nos racines.
Renversant les termes, il nous faut soutenir ceci : ce sont ces racines qui nous ouvriront le ciel.
Ces racines constituent l’urgence qui vient.
Par où commencer à les chercher ?
Pour s’orienter en haute mer, les marins fixent une ligne imaginaire, de la poupe à la proue du navire et passant par le centre du bâtiment. Ils en font, fictivement, l’axe de référence de leur mouvement.
Embrasser ses racines pourrait bien permettre à l’Europe, elle aussi, de trouver sa « ligne de de foi ».
Sources
soviet (littéralement « conseil ») désigna d’abord les conseil d’ouvriers, de paysans ou de soldats acquis aux idées communistes, prenant le pouvoir dans une usine, une ville ou une province. Si Lénine, dans ses thèses d’avril 1917, appelait à la fondation d’une « république des conseils », le pouvoir appartenant aux conseils locaux ainsi émancipés d’une tutelle politique et incarnant une forme de démocratie directe. En vérité, leur hiérarchisation de facto au sein de l’Union soviétique renversa la souveraineté, celle-ci s’exerçant du sommet du Parti communiste vers la base.
La Société ouverte et ses ennemis, Paris, Seuil, 1979.
Le Bug humain. Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher, Paris, Robert Laffont, 2019.
L’assistant du réseau social X (ex-Twitter), racheté par Elon Musk à l’automne 2022, a fait l’objet de plusieurs signalements ces derniers mois pour avoir généré des images pédopornographiques et diffusé du contenu négationniste.
Selon notre sondage exclusif Eurobazooka publié aujourd’hui, vendredi 23 janvier, 74 % des Européens sont favorables à son interdiction sur le territoire de l’Union.
Dans les sept pays européens sondés (France, Allemagne, Espagne, Italie, Pologne, Belgique et Danemark) dans le cadre de notre dernière enquête Eurobazooka, plus de 50 % des répondants affirment que l’Union devrait « tout à fait » interdire Grok, l’IA du réseau social d’Elon Musk, sur son territoire.
Les Belges (86 %) et les Danois (83 %) sont les plus favorables à son interdiction, bien que l’écart avec les cinq autres pays soit relativement faible (15 points au maximum entre le plus favorable, la Belgique, et l’Italie, pays le moins favorable).
En Allemagne, plus d’un cinquième des sondés (21 %) est contre l’interdiction de Grok dans l’Union, soit la part la plus élevée, devant l’Italie avec 18 %, la France et l’Espagne avec 17 %.
À l’échelle des sept pays, 74 % des répondants sont d’accord pour interdire Grok et 18 % s’y opposent.
Depuis son lancement fin 2023 sur le réseau social X (ex-Twitter), racheté un an plus tôt par Elon Musk, Grok a multiplié les polémiques. À l’été 2025, l’assistant IA s’était lui-même renommé « MechaHitler » après avoir fait l’éloge du dirigeant nazi. À l’automne dernier, il a tenu des propos négationnistes en affirmant que les crématoires d’Auschwitz n’avaient pas été conçus pour des « exécutions massives » mais plutôt « pour la désinfection au Zyklon B contre le typhus ».
Certains utilisateurs avaient sollicité Grok pour « déshabiller », entièrement ou partiellement, des adolescents ou des enfants.
Depuis, la plateforme a limité les capacités de génération d’images de Grok aux abonnés payants, et a apporté des modifications à l’IA pour l’empêcher de générer des images « explicites ».
Ces mesures font suite à l’interdiction annoncée de Grok dans trois pays d’Asie du Sud-Est : l’Indonésie, la Malaisie et les Philippines.
Il ne s’agit pas de la première fois que les Européens sont opposés aux produits et services d’entreprises appartenant à Elon Musk.
Lors d’une précédente vague de notre sondage Eurobazooka, en mars 2025, 71 % des Européens déclaraient avoir une opinion négative de Musk — dont 49 % avec un jugement « très négatif ».
Une majorité d’Européens était également favorable au boycott de Tesla (58 %) et de Starlink (57 %). 79 % des sondés affirmaient qu’on ne pouvait pas « faire confiance » à Elon Musk.
Les ventes de véhicules Tesla se sont effondrées en Europe l’an dernier : -66 % en décembre en France par rapport à 2024, -71 % en Suède ou encore -44 % en Espagne.
Selon la dernière vague de notre enquête Eurobazooka publiée aujourd’hui, vendredi 23 janvier, 21 % des Européens estiment que les États-Unis pourraient entrer en guerre avec leur pays dans les prochaines années — soit deux fois plus que la Chine (11 %).
Lors du dernier sondage, réalisé en décembre, seulement 10 % des Européens considéraient qu’une guerre contre les États-Unis était possible.
Notre dernier sondage Eurobazooka, réalisé dans sept pays européens (France, Allemagne, Espagne, Italie, Belgique, Pologne et Danemark), montre que plus d’un cinquième (21 %) des Européens considèrent désormais que Washington pourrait entrer en guerre contre leur pays dans les prochaines années.
Il s’agit d’une augmentation considérable (+110 %) par rapport à la précédente vague, réalisée en décembre, lorsque 10 % des Européens considéraient qu’un tel scénario était possible.
Au Danemark, principal pays visé par les menaces de Trump, 44 % des sondés voient un « risque élevé » — et 13 % un risque « très élevé » de guerre avec les États-Unis.
Viennent ensuite l’Espagne (29 %), accusée par Trump d’être un « profiteur » en raison de dépenses de défense jugées trop faibles, et la France (21 %), visée par des menaces de tarifs en raison de son refus de rejoindre le « Conseil de la paix », la nouvelle organisation lancée par Trump hier à Davos.
Impensable il y a quelques années, les Européens sont désormais plus nombreux à craindre une guerre ouverte lancée par les États-Unis (21 %) contre leur pays plutôt que la Chine (9 %) ou que l’Iran (18 %). La perception de la menace posée par Pékin a d’ailleurs reculé par rapport à la précédente vague, passant de 14 % en décembre à 9 %, tandis que la menace que fait peser l’Iran est restée stable, tout comme celle de la Russie (48 %).
81 % des Européens interrogés déclarent qu’ils considéreraient une intervention militaire américaine au Groenland comme un « acte de guerre ».
Cette part est la plus élevée en Belgique, où elle atteint 89 %, au Danemark et en Espagne (86 %), et en Allemagne (84 %), tandis qu’elle est la plus faible en Pologne (66 %).
La nouvelle vague de notre grande enquête d’opinion européenne révèle une rupture dans la perception des États-Unis pour les Européens : l’hypothèse d’un affrontement avec Washington est désormais clairement et majoritairement exprimée.
Jean-Yves Dormagen présente les résultats du nouvel Eurobazooka.
Après le Venezuela et le Groenland, 73 % des Européens estiment désormais que l’Union ne doit plus compter que sur elle-même pour défendre son indépendance.
Les Européens se déclarent prêts pour cela à employer la force — y compris contre leur allié historique. 81 % estiment qu’une opération militaire au Groenland constituerait « un acte de guerre contre l’Europe » et 63 % se déclarent favorables à l’envoi de troupes sur l’île en posture défensive.
44 % des Européens jugent désormais que Trump se comporte comme un dictateur et une majorité absolue (51 %) le qualifie d’« ennemi » de l’Europe. Pour 64 % des répondants, la politique étrangère américaine est définie par la « recolonisation » et la « prédation ».
Dans la continuité de Turnberry, 56 % des sondés sont insatisfaits de la réaction de leurs autorités nationales au coup de force de Trump au Venezuela. Ils considèrent à une large majorité (63 %) que l’enlèvement de Maduro était une action illégale violant la souveraineté d’un État souverain.
21 % des sondés jugent qu’une guerre directe avec les États-Unis est probable — plaçant la confrontation avec Washington comme une menace plus élevée que celle avec la Chine (11 %) et l’Iran (18 %).
La demande d’un alignement de l’Union européenne sur les États-Unis s’effondre et sort du champ des options crédibles, laissant face à face compromis (44 %) et opposition (46 %). Mais derrière cet équilibre apparent, une dynamique nette se dessine : le compromis recule et l’Europe glisse progressivement vers un durcissement assumé.
La cinquième vague de notre Baromètre de l’opinion publique européenne Eurobazooka met au jour ce que l’on peut désormais qualifier de « moment Groenland ». Elle révèle une évolution considérable et ciblée : en l’espace d’un an de présidence Donald Trump, les États-Unis ont changé de statut dans l’opinion européenne. Sans que les autres grandes menaces géopolitiques ne se transforment significativement, Washington cesse progressivement d’être perçu comme un allié structurellement fiable et extérieur au champ de la guerre européenne.
Lors des vagues précédentes, la défiance envers les États-Unis s’était installée, nourrie par l’imprévisibilité de Donald Trump et la remise en cause de principes politiques et stratégiques fondamentaux.
La vague de janvier 2026 marque une étape supplémentaire, jusqu’alors inimaginable : une part significative des Européens envisage désormais les États-Unis comme une menace potentielle, en particulier à la lumière des positions adoptées par Donald Trump sur le Groenland.
Dans ce contexte, l’hypothèse d’une réponse européenne incluant une posture militaire défensive face aux États-Unis devient non seulement pensable, mais majoritairement soutenue.
Le « moment Groenland » ne traduit pas une panique générale, mais le franchissement d’un seuil : la relation transatlantique est désormais comprise par l’opinion comme un sujet pour la sécurité européenne.
1 — Le moment Groenland : l’hypothèse de la guerre avec un allié est désormais clairement formulée dans l’opinion
La question du Groenland occupe une place centrale dans l’espace public européen de cette vague de notre baromètre Eurobazooka. La quasi-totalité des Européens interrogés déclarent avoir entendu parler des prises de position de Donald Trump sur ce territoire et comprendre clairement de quoi il s’agit.
Ce niveau de notoriété est inhabituel pour un sujet de politique internationale, qui ne relève ni d’un conflit en cours ni d’une crise immédiate impliquant directement les pays sondés.
Ce résultat signale une rupture nette avec la relation ordinaire des opinions publiques européennes aux affaires internationales. Le Groenland n’apparaît pas ici comme un dossier lointain, technique ou réservé aux spécialistes de la géopolitique.
Il devient un sujet largement médiatisé, compris et approprié, qui pénètre profondément les sociétés européennes. Autrement dit, la géopolitique — longtemps cantonnée à des cercles experts — s’installe au cœur des préoccupations d’une large majorité de citoyens.
Cette centralité se confirme dans la manière dont les Européens qualifient les déclarations de Donald Trump. Dans l’ensemble des sept pays sondés, 84 % des répondants jugent ces propos « graves », dont 63 % les considèrent comme « très graves ».
Ce niveau de sévérité est remarquable : il traduit un rapport de forte intensité émotionnelle et politique à l’événement, bien au-delà d’une simple désapprobation diplomatique.
Plus encore, cette perception de la gravité est largement partagée à l’échelle européenne. Les écarts nationaux sont faibles : l’Italie, la France, l’Espagne, l’Allemagne et la Belgique présentent des niveaux de jugement très proches de ceux observés au Danemark, pourtant pays directement concerné par la question du Groenland. Cette convergence, rare sur un sujet de politique étrangère, témoigne de la constitution d’un diagnostic européen commun.
Dans ce paysage largement aligné, la Pologne se distingue légèrement.
Une majorité des répondants y qualifie bien les propos de Donald Trump de « graves » (62 %), mais le pays compte aussi une minorité plus importante qu’ailleurs de sondés qui les jugent « pas graves » ou qui ne se prononcent pas. Cette hésitation relative peut s’interpréter à la lumière de la trajectoire politique polonaise : un pays durablement atlantiste depuis la fin du communisme, où subsiste une frange significative d’électeurs très conservateurs, parfois sensibles au discours trumpiste, et pour lesquels la critique des États-Unis demeure plus délicate.
Au-delà de cette appréciation de la gravité, la question la plus structurante est sans doute celle qui porte sur la qualification d’une éventuelle intervention militaire américaine au Groenland. Interrogés sur ce point, 81 % des Européens estiment qu’une telle intervention constituerait un « acte de guerre contre l’Europe », dont 53 % répondent « tout à fait ». Ce chiffre est particulièrement marquant.
Il montre à quel point les déclarations répétées de Donald Trump, évoquant explicitement la possibilité d’un recours à la force, sont désormais reçues par les opinions européennes comme relevant potentiellement du registre de la guerre. Là encore, le consensus est très large entre les pays sondés, même si une partie des répondants polonais se montre un peu plus réservée ou hésitante.
Ce premier ensemble de résultats permet ainsi d’identifier ce que l’on peut appeler un « moment Groenland » : non pas une montée générale de la peur mais le franchissement d’un seuil symbolique majeur — celui où l’hypothèse d’un conflit impliquant un allié historique cesse d’être impensable et devient explicitement formulable dans l’opinion publique européenne.
Longtemps cantonnée à des cercles experts, la géopolitique s’installe au cœur des préoccupations d’une large majorité de citoyens.
Jean-Yves Dormagen
2 — La politique extérieure américaine est désormais perçue comme prédatrice
Les tensions autour du Groenland s’inscrivent dans un cadre interprétatif plus large, qui semble désormais s’imposer au sein des sociétés européennes. Il apparaît très clairement lorsque l’on propose aux répondants de qualifier la politique extérieure américaine à partir de plusieurs cadrages concurrents.
À l’échelle de l’ensemble des pays sondés, 64 % des répondants définissent la politique extérieure américaine comme relevant avant tout de la « recolonisation et de la prédation des ressources mondiales ».
Ce cadrage arrive nettement en tête, loin devant celui de la « défense de la liberté et des intérêts légitimes » des États-Unis (19 %) et celui de l’isolationnisme ou du désengagement vis-à-vis du reste du monde (11 %). 6 % des sondés déclarent ne pas savoir comment qualifier cette politique. Ce faible niveau relatif d’indécision est en soi un résultat notable : il indique que la politique extérieure américaine actuelle suscite des jugements largement structurés et polarisés et qu’elle ne laisse qu’une minorité de citoyens européens sans opinion arrêtée.
Cette lecture prédatrice est largement partagée dans les grands pays d’Europe occidentale.
En Allemagne, en France, en Espagne et en Italie, elle constitue le cadrage le plus fréquemment mobilisé. Le Danemark se distingue partiellement : si la perception prédatrice y reste élevée, les répondants y sont relativement plus nombreux à évoquer le registre de l’isolationnisme et du désengagement, une spécificité qui peut s’expliquer par le sentiment d’abandon ressenti dans un pays directement concerné par la question du Groenland et historiquement très lié aux États-Unis.
C’est dans ce cadre général que les Européens interprètent également l’opération américaine au Venezuela ayant conduit à l’arrestation de Nicolas Maduro. 63 % des répondants qualifient cette action d’« illégale, car violant la souveraineté nationale et le droit international », contre une minorité qui y voit une intervention justifiée.
Ce résultat marque une condamnation nette de l’action menée par les États-Unis sous l’impulsion de Donald Trump et montre que la critique dépasse largement le seul cadre européen.
Dans la continuité de ces jugements, 59 % des Européens estiment que l’action internationale de Donald Trump fragilise l’Occident.
Ce diagnostic est particulièrement répandu en Belgique (70 %), en Allemagne (67 %) et au Danemark (66 %), confirmant que la politique extérieure américaine est perçue non seulement comme prédatrice à l’égard d’autres régions du monde mais aussi comme déstabilisatrice pour l’ensemble du camp occidental.
Il convient toutefois de souligner l’existence de minorités significatives qui continuent de juger cette politique légitime. En France, en Italie et en Pologne, entre 20 % et 25 % des répondants adhèrent à l’idée d’une défense légitime des intérêts américains.
Ces positions sont particulièrement concentrées parmi les électorats situés à droite et à l’extrême droite : électeurs des droites italiennes, du Rassemblement national et de Reconquête en France, ou encore des formations d’extrême droite en Pologne.
Cette dissymétrie révèle une fracture politique interne nette : là où une majorité d’Européens tend à voir dans la politique extérieure américaine une logique prédatrice, une partie des électorats les plus à droite adopte une lecture inverse, fondée sur l’acceptation assumée d’un rapport de force et de la primauté des intérêts nationaux. Elle suggère ainsi l’émergence d’affinités idéologiques transnationales au sein des droites radicales européennes, qui les conduit à se démarquer du diagnostic dominant dans le reste des sociétés européennes.
Les États-Unis entrent dans la hiérarchie des risques sans en devenir le centre.
Jean-Yves Dormagen
3 — Ce que révèle l’observation barométrique : les États-Unis sont le seul acteur dont la perception change vraiment
La question barométrique reconduite d’une vague à l’autre sur le risque de guerre dans les prochaines années permet de confirmer, de manière particulièrement nette, le changement de perception en cours concernant les États-Unis.
Elle offre surtout un cadre de comparaison précieux, en montrant que cette évolution s’inscrit dans un paysage globalement stable.
Concernant la Russie, la Chine et les organisations terroristes, les résultats de cette cinquième vague sont remarquablement proches de ceux observés en décembre 2025. Les organisations terroristes demeurent, comme lors de la vague précédente, la menace la plus largement perçue : 68 % des Européens estiment que le risque d’une guerre ouverte avec elles est « élevé » en janvier 2026, contre 67 % en décembre. Cette quasi-stabilité confirme que cette peur constitue un socle durable de l’opinion européenne.
La France se distingue une nouvelle fois par l’intensité exceptionnelle de cette inquiétude : 84 % des répondants y jugent le risque de guerre avec des organisations terroristes comme « élevé », et seuls 2 % estiment qu’il n’existe « pas de risque ». Cette permanence permet d’écarter l’hypothèse d’un effet conjoncturel lié aux commémorations des attentats de 2015 : la menace terroriste apparaît bien comme un élément structurant et durable au sein de la société française.
Comme en décembre, la Russie reste la puissance étatique perçue comme la plus menaçante pour l’Europe. Cette perception s’explique par la guerre en Ukraine et par les inquiétudes persistantes concernant les frontières orientales de l’Union. La polarisation territoriale de cette crainte demeure très forte : en Pologne, 76 % des répondants estiment le risque de guerre avec la Russie comme « élevé », un niveau sans équivalent parmi les pays sondés. À l’inverse, l’Italie se singularise par une perception beaucoup plus atténuée de la menace russe (31 %), confirmant une spécificité déjà observée lors des vagues précédentes.
Dans ce contexte de stabilité globale, une seule évolution apparaît véritablement saillante : celle des États-Unis.
En janvier 2026, 21 % des Européens estiment que le risque d’une « guerre ouverte » avec les États-Unis dans les prochaines années est élevé. Ce niveau a doublé par rapport à décembre 2025, où cette perception demeurait marginale.
4 — Un changement de statut : l’allié entre dans la hiérarchie des risques
Cette progression modifie la hiérarchie des menaces secondaires. Les États-Unis sont désormais perçus comme une menace élevée de guerre directe plus importante que la Chine (11 %) et même que l’Iran (18 %).
Par ailleurs, seuls 35 % des répondants estiment désormais que le risque de guerre avec les États-Unis n’existe pas, signe que la possibilité d’un scénario conflictuel s’est diffusée dans l’opinion, même si elle demeure minoritaire.
Il est toutefois essentiel de souligner ce que cette évolution ne signifie pas. Les États-Unis restent très loin derrière la Russie et les organisations terroristes, qui continuent de structurer l’essentiel des perceptions de risque. Il n’y a donc ni panique généralisée, ni inversion complète de la hiérarchie des menaces.
D’un point de vue barométrique, il s’agit bien d’une requalification partielle, et non d’un basculement général. Les États-Unis entrent dans la hiérarchie des risques sans en devenir le centre. Cette évolution invite à la prudence dans l’interprétation et appelle à être observée dans la durée.
Il n’en demeure pas moins frappant de constater que la possibilité d’un conflit armé avec les États-Unis est en train de pénétrer progressivement les sociétés européennes. Ce déplacement marque l’entrée dans un paradigme nouveau : celui où les États-Unis de Donald Trump cessent d’être perçus uniquement comme un allié instable ou peu fiable, pour apparaître, dans une partie de l’opinion, comme un adversaire potentiel.
64 % des répondants définissent la politique extérieure américaine comme relevant avant tout de la « recolonisation et de la prédation des ressources mondiales ».
Jean-Yves Dormagen
5 — Le soutien de l’opinion à une réponse militaire européenne
Le résultat sans doute le plus marquant de cette nouvelle vague réside dans le soutien très net des Européens à l’envoi de troupes au Groenland.
À l’échelle des pays sondés, 63 % des répondants se déclarent favorables à cette option, contre 28 % qui s’y opposent, tandis que seuls 9 % ne se prononcent pas.
Ce dernier chiffre est particulièrement faible. Il révèle à quel point la question suscite des réactions fortes et relativement tranchées au sein des opinions publiques européennes, là où les sujets de politique étrangère donnent habituellement lieu à des niveaux d’indécision plus élevés.
Le soutien à l’envoi de troupes est particulièrement massif au Danemark, pays directement concerné par la question du Groenland : 84 % des répondants s’y déclarent favorables, contre seulement 7 % opposés. Ce niveau d’adhésion traduit une mobilisation nationale exceptionnelle face à une situation perçue comme mettant en jeu la souveraineté et la sécurité du pays.
Sans atteindre de tels scores, le soutien demeure nettement majoritaire dans l’ensemble des autres pays sondés. Une nouvelle fois, la Pologne se distingue par un profil plus hésitant. Les opinions opposées à l’envoi de troupes (32 %) et celles qui ne se prononcent pas (27 %) y sont particulièrement nombreuses, dessinant une opinion plus incertaine et divisée face à la perspective d’un rapport de forces militaire avec un allié historique.
Il est toutefois essentiel de rappeler que la formulation de la question précisait explicitement « l’envoi de troupes européennes en posture défensive ». Ce cadrage contribue à renforcer la légitimité de la démarche et à en atténuer le caractère potentiellement belliqueux. Il n’enlève rien, toutefois, à la portée du résultat : ainsi formulée, l’option militaire recueille un soutien majoritaire.
Les réponses apportées par les Européens permettent ainsi de saisir l’une des dynamiques centrales à l’œuvre aujourd’hui dans l’Union. Elles expriment une volonté croissante de se faire respecter sur la scène internationale et, pour ce faire, d’assumer un rapport de forces, y compris sur le terrain militaire. Cette disposition ne traduit pas une aspiration à l’escalade, mais une logique de dissuasion, qui n’exclut pas la recherche de solutions négociées.
6 — Donald Trump personnifie fortement la tension transatlantique
La tension avec les États-Unis est aujourd’hui profondément incarnée dans la figure de Donald Trump. Dès les lendemains de sa prise de fonction, il est apparu aux yeux de nombreux Européens comme un « ennemi de l’Europe », comme le révélait déjà la première vague du baromètre en décembre 2024. Cette image ne s’est pas dissipée avec le temps : elle semble au contraire durablement installée, comme en témoignent les quatre vagues successives réalisées depuis.
Lors de la vague de janvier 2026, 51 % des Européens qualifient Donald Trump d’« ennemi de l’Europe », contre seulement 8 % qui le perçoivent comme un « ami ».
Ce dernier chiffre est particulièrement bas pour le chef d’État d’une puissance historiquement alliée. 39 % des répondants le décrivent comme « ni ami ni ennemi », tandis que seuls 2 % déclarent ne pas savoir. Ce très faible niveau d’indécision illustre à quel point Donald Trump est devenu une figure familière de l’actualité européenne, qui laisse peu de citoyens indifférents.
Sur ce point, la Pologne constitue à nouveau une exception notable. Donald Trump n’y est qualifié d’« ennemi de l’Europe » que par 28 % des sondés, alors que ce jugement est majoritaire dans l’ensemble des autres pays européens.
Les opinions à l’égard de Donald Trump apparaissent cependant largement cristallisées depuis plusieurs vagues. Le contexte très tendu autour du Groenland, tout comme les critiques répétées du président américain à l’égard des sociétés européennes, n’ont guère fait évoluer l’indicateur « ennemi de l’Europe », qui ne progresse que marginalement. Autrement dit, le rejet politique est déjà installé ; il ne s’emballe pas, mais se maintient à un niveau élevé.
En revanche, les traits d’image associés à Donald Trump continuent de se dégrader. Il est de plus en plus perçu comme se comportant en dictateur : 44 % des Européens partagent cette appréciation, contre seulement 10 % qui estiment qu’il respecte les principes démocratiques. Dans les quatre pays barométrisés de manière continue — France, Allemagne, Espagne et Italie — cette qualification a progressé de 7 points entre la vague de décembre 2025 et celle de janvier 2026. Même en Pologne, pays pourtant plus indulgent à son égard, seuls 13 % des sondés considèrent que Donald Trump respecte les principes démocratiques.
Ce contraste est éclairant : si la qualification d’« ennemi de l’Europe » semble désormais stabilisée, la dégradation continue de son image démocratique contribue à durcir en profondeur le regard porté sur les États-Unis.
La possibilité d’un conflit armé avec les États-Unis est en train de pénétrer progressivement les sociétés européennes.
Jean-Yves Dormagen
7 — Donald Trump se rapproche de Vladimir Poutine dans la hiérarchie des menaces
La requalification de Donald Trump comme figure centrale de la tension transatlantique se confirme lorsqu’on observe la manière dont les Européens évaluent, de façon comparative, le niveau de menace que représentent les grands dirigeants internationaux pour l’Europe.
Interrogés sur une échelle de 0 à 10, les répondants hiérarchisent très clairement les risques, tout en faisant apparaître un déplacement particulièrement significatif concernant le président américain.
À l’échelle européenne, Vladimir Poutine demeure la figure de menace la plus élevée, avec une note moyenne de 6,9. Ce niveau reflète la centralité persistante de la Russie dans l’imaginaire sécuritaire européen, en lien direct avec la guerre en Ukraine et les inquiétudes concernant les frontières orientales de l’Union. Cette perception est particulièrement forte en Pologne (8,1), mais reste élevée dans l’ensemble des pays sondés.
Donald Trump obtient quant à lui une note moyenne de 5,4 — un niveau remarquable pour le dirigeant d’une puissance historiquement alliée. Cette évaluation le place nettement au-dessus de Xi Jinping, dont la menace perçue s’établit à 4,3 en moyenne. Autrement dit, Donald Trump est considéré par les Européens comme plus menaçant pour l’Europe que le dirigeant chinois, pourtant souvent présenté comme le principal rival stratégique à long terme de l’Occident.
Les variations nationales confirment la portée de ce résultat.
Donald Trump est perçu comme une menace particulièrement élevée au Danemark (6,6), en Espagne (6,0) et en Allemagne (5,6), ainsi qu’à un niveau important en Belgique (5,4), en France (5,3) et en Italie (5,2). Là encore, la Pologne se distingue par une évaluation plus modérée (4,8), cohérente avec les autres indicateurs révélant une relation plus ambivalente à l’égard de la présidence Trump.
À l’inverse, la menace associée à Xi Jinping apparaît plus diffuse et plus homogène, sans pic national marqué : elle varie de 3,6 en Italie à 4,9 en Pologne. Ce positionnement intermédiaire confirme que la Chine est perçue comme un rival stratégique, mais non comme une menace immédiate ou prioritaire pour la sécurité européenne.
Ce point est essentiel pour comprendre la dynamique actuelle. Donald Trump n’est pas assimilé à Vladimir Poutine — qui demeure la référence centrale de la menace étatique — mais il sort désormais clairement du statut d’allié non menaçant, en se situant à un niveau de risque inédit pour un président américain.
8 — La fin de l’allié américain : dégradation assumée et autonomie européenne
Les résultats relatifs à la relation entre l’Europe et les États-Unis convergent vers un diagnostic désormais largement partagé : celui d’une dégradation profonde et durable du lien transatlantique. Interrogés sur l’évolution de cette relation, 83 % des Européens estiment qu’elle se dégrade, contre seulement 2 % qui jugent qu’elle s’améliore. Les réponses intermédiaires restent minoritaires (13 %), et l’indécision est marginale (2 %). Ce constat s’impose avec une remarquable homogénéité dans l’ensemble des pays sondés, y compris dans ceux historiquement les plus atlantistes.
Cette perception se traduit par une relecture stratégique explicite. Lorsqu’on interroge les Européens sur la manière dont l’Union devrait désormais assurer sa défense, 73 % estiment qu’elle ne doit plus compter que sur elle-même, sans miser sur le soutien des États-Unis, contre 22 % qui considèrent qu’elle peut encore s’appuyer sur Washington.
Le résultat est massif et transversal, atteignant 81 % en France, 79 % en Belgique et 73 % en Allemagne, mais restant majoritaire dans l’ensemble des pays étudiés. Le faible niveau de non-réponse (5 %) indique que cette question fait désormais l’objet d’un jugement structuré.
Ce décrochage vis-à-vis de l’allié américain ne débouche toutefois ni sur un isolement stratégique, ni sur un basculement vers une autre puissance. L’hypothèse d’un alignement alternatif, notamment avec la Chine, demeure très marginale (4 %).
À l’inverse, une majorité absolue des Européens (52 %) souhaite garder la même distance entre les grandes puissances, tandis que 22 % déclarent ne vouloir s’allier avec aucun des deux. Autrement dit, près des trois quarts des répondants rejettent le principe même d’un alignement contraint.
Cette configuration dessine une dynamique nouvelle. En cessant de se penser comme durablement protégée par un allié extérieur, l’Union européenne est conduite à se concevoir davantage comme un ensemble responsable de sa propre sécurité. L’adversité nouvelle, tout particulièrement lorsqu’elle émane d’un allié traditionnel, pourrait agir moins comme un facteur de désagrégation que comme un accélérateur d’autonomie, en obligeant les Européens à penser plus explicitement leur destin stratégique commun.
9 — De l’alignement au rapport de force : le glissement progressif du compromis vers l’opposition
La question de l’attitude que l’Union européenne devrait adopter à l’égard du gouvernement américain met au jour une dynamique plus qu’un état figé. Les opinions européennes ne basculent pas brutalement vers la confrontation mais elles se déplacent progressivement : l’alignement recule fortement, le compromis s’érode, et l’opposition progresse.
À l’échelle européenne, l’alignement sur les États-Unis apparaît désormais largement marginal : seuls 10 % des répondants le privilégient. Cette option, qui constituait encore un horizon implicite dans de nombreux pays, sort progressivement du champ des positions crédibles. Le cœur du débat se structure désormais entre deux options : le compromis (44 %) et l’opposition (46 %).
Ce quasi-équilibre ne doit pas être interprété comme une stabilisation. La lecture dynamique montre au contraire un glissement continu. Entre mars 2025 et janvier 2026, la part des Européens favorables à l’opposition augmente régulièrement, tandis que le compromis, longtemps majoritaire, recule graduellement. Autrement dit, la recomposition en cours ne s’opère pas du côté de l’alignement, mais par un durcissement progressif.
Cette évolution est particulièrement visible dans plusieurs pays clefs. En France (52 %), en Espagne (52 %) et au Danemark (63 %), l’opposition est désormais majoritaire. En Belgique, les partisans du compromis et de l’opposition sont à égalité (45 %), signe d’un basculement en cours. En Allemagne (47 %) et en Italie (51 %), le compromis reste légèrement dominant, mais l’opposition progresse et réduit l’écart avec la position traditionnelle de gestion pragmatique de la relation transatlantique.
Les questions internationales, longtemps perçues comme lointaines ou secondaires dans les arbitrages électoraux, entrent progressivement dans le champ des critères de jugement politique.
Jean-Yves Dormagen
Même en Pologne, l’opposition atteint désormais 40 %, tandis que l’alignement ne concerne plus qu’une minorité limitée. Là encore, le mouvement est net : la critique se renforce sans que la relation soit pensée en termes de rupture.
Cette dynamique éclaire la configuration actuelle. Les Européens ne cherchent ni la confrontation frontale, ni le maintien d’un statu quo affaibli. Ils semblent plutôt engagés dans une recomposition graduelle de leur rapport à Washington, où le compromis reste une option, mais de plus en plus conditionnelle, et où l’opposition devient progressivement une posture légitime pour défendre les intérêts européens.
10 — La géopolitique structure la politique intérieure
Les résultats des questions portant à la fois sur l’évaluation de l’action des autorités nationales face aux prises de position de Donald Trump et sur leur impact potentiel sur les choix électoraux signalent une évolution clef : les tensions géopolitiques et internationales tendent à structurer de plus en plus la politique intérieure européenne.
Interrogés sur leur satisfaction à l’égard de la réaction de leurs autorités nationales face aux dossiers du Groenland et du Venezuela, une majorité nette d’Européens se déclarent insatisfaits. À l’échelle des pays sondés, 56 % expriment une insatisfaction, contre 31 % seulement de satisfaits.
Ce déséquilibre est particulièrement marqué dans plusieurs grands pays. En France, 67 % des répondants se disent insatisfaits, en Italie 63 %, en Allemagne 62 %, et en Belgique 55 %. L’Espagne se situe également dans une zone majoritairement critique (50 % d’insatisfaits).
Le Danemark fait figure d’exception relative : 69 % des répondants s’y déclarent satisfaits de l’action de leurs autorités. Ce résultat peut s’interpréter à la lumière d’un contexte national spécifique, marqué par un fort enjeu de souveraineté et possiblement par un réflexe de soutien patriotique face à une pression extérieure directe. À l’inverse, la Pologne présente un profil plus ambivalent, avec un niveau élevé de non-réponse (40 %), traduisant une plus grande difficulté à évaluer l’action gouvernementale sur un dossier touchant à la relation avec un allié historiquement central.
Ce jugement porté sur l’action des gouvernements nationaux se prolonge de manière explicite dans le champ électoral. À la question de savoir si la capacité à s’opposer aux ingérences de Donald Trump constituera un critère déterminant lors des prochains choix électoraux, 53 % des Européens répondent par l’affirmative, contre 39 % qui estiment que ce ne sera pas un critère déterminant.
Autrement dit, pour une majorité relative d’électeurs, la posture adoptée face aux États-Unis entre désormais dans l’évaluation politique des dirigeants et des candidats.
Là encore, les écarts nationaux sont éclairants. La dimension électorale est particulièrement marquée au Danemark (73 %), mais aussi en Belgique (59 %), en Italie (56 %), en France (56 %) et en Allemagne (53 %). En Espagne, les opinions sont plus partagées (48 % déterminant, 47 % non déterminant), tandis qu’en Pologne, la part de non-réponse reste élevée (28 %), confirmant un rapport plus incertain à cette politisation de la question transatlantique.
Ces résultats doivent toutefois être interprétés avec prudence. Il n’est pas toujours possible de distinguer ce qui relève d’un jugement spécifique sur la politique étrangère des gouvernements et ce qui renvoie à des dynamiques de popularité plus structurelles. En France, par exemple, le rejet du président en exercice peut contribuer à accentuer l’insatisfaction exprimée, indépendamment de l’évaluation précise de l’action diplomatique. De même, les contextes politiques nationaux pèsent fortement sur la manière dont les enjeux internationaux sont traduits dans l’espace domestique.
Il n’en demeure pas moins que le signal est fort. Les questions internationales, longtemps perçues comme lointaines ou secondaires dans les arbitrages électoraux, entrent progressivement dans le champ des critères de jugement politique. La géopolitique cesse d’être un domaine réservé aux spécialistes ou aux sommets diplomatiques : elle devient un prisme à travers lequel les citoyens évaluent l’action de leurs dirigeants et, potentiellement, orientent leurs choix électoraux.
Cette évolution ouvre une séquence nouvelle, encore incertaine dans ses effets. Son ampleur dépendra évidemment de l’évolution des tensions internationales et de leur degré de visibilité. Mais elle marque déjà un déplacement significatif : les enjeux de souveraineté, d’alliances et de rapports de force extérieurs tendent à s’inscrire durablement au cœur des débats politiques intérieurs européens.