27.01.2026 à 16:22
Restaurer la confiance au niveau local : un enjeu économique et démocratique national
Texte intégral (1810 mots)
Le malaise français ne relève pas seulement de la défiance envers les politiques ou les institutions, mais d’une promesse trahie de l’économie, lorsque les efforts consentis n’améliorent plus les conditions de vie. Toutefois, la confiance n’a pas disparu, elle s’est relocalisée là où l’action publique est visible, incarnée et compréhensible.
Cet article est publié en partenariat avec Mermoz, la revue du Cercle des économistes dont le numéro 9 a pour thème « Territoires abandon ou rebond ? ».
La défiance est devenue l’un des traits dominants de la société française contemporaine. Les enquêtes d’opinion successives, notamment Fractures françaises 2025, décrivent une société pessimiste, inquiète quant à son avenir et profondément divisée. Mais cette défiance ne se manifeste pas de manière uniforme. Elle s’enracine dans des expériences concrètes, situées dans des territoires précis, là où se vivent au quotidien les transformations économiques et sociales. Dès lors, restaurer la confiance au niveau local ne relève pas seulement d’un impératif démocratique ou symbolique : c’est aussi un enjeu économique majeur à l’échelle nationale.
Le mouvement des « gilets jaunes », apparu à l’automne 2018, a joué à cet égard un rôle de révélateur. Parti d’une contestation fiscale liée à la hausse des taxes sur les carburants, il a rapidement mis au jour une crise plus profonde, mêlant conditions de vie, organisation territoriale et perte de confiance. Loin d’être un simple épisode conjoncturel, il a mis en lumière une réalité trop souvent sous-estimée par l’analyse macroéconomique : l’économie, tout comme la démocratie, est d’abord vécue localement, et c’est à ce niveau que se forgent l’adhésion ou le rejet des politiques publiques.
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Une crise de confiance enracinée dans les territoires
L’analyse développée dans les Origines du populisme (Seuil, 2019) montre que le mouvement des gilets jaunes ne peut être compris ni comme une simple révolte des « perdants » de la mondialisation, ni comme un phénomène idéologiquement homogène. Nos données révèlent un profil social et territorial précis : ouvriers, employés, retraités modestes, ménages situés sous le revenu médian, vivant majoritairement dans des villes petites ou intermédiaires, souvent en périphérie des grandes métropoles.
Le symbole du rond-point est à cet égard particulièrement éclairant. Il incarne à la fois la dépendance à la voiture, la dispersion de l’habitat, l’éloignement des services publics et la disparition progressive des lieux traditionnels de sociabilité. Dans ces territoires, la vie quotidienne repose sur des arbitrages contraints : temps de transport élevé, coûts fixes incompressibles, accès limité aux services essentiels. La contestation fiscale n’a fait que cristalliser un malaise déjà ancien.
Ce malaise s’accompagne d’un effondrement de la confiance, tant interpersonnelle qu’institutionnelle. Les soutiens les plus déterminés aux gilets jaunes se situent dans le quadrant combinant faible sentiment d’avoir « réussi sa vie » et faible confiance envers autrui. La défiance à l’égard des institutions est massive : près de huit sur dix déclarent ne pas faire confiance au gouvernement, et la méfiance s’étend à l’Union européenne et aux corps intermédiaires. Cette défiance généralisée explique en grande partie l’incapacité du mouvement à se transformer en projet politique structuré : la colère est collective, mais la confiance nécessaire à la construction de compromis fait défaut.
Quand l’économie ne tient plus sa promesse
L’un des enseignements centraux des Origines du populisme est que cette crise de confiance ne relève pas uniquement d’un choc économique ponctuel, mais d’une rupture de la promesse implicite de l’économie. Pendant plusieurs décennies, l’effort, le travail et la mobilité sociale constituaient un horizon partagé : s’adapter, travailler davantage, accepter les transformations devait permettre de vivre mieux et d’offrir à ses enfants des perspectives supérieures.
Or, dans de nombreux territoires, cette promesse s’est progressivement érodée. Une part importante des gilets jaunes a suivi le modèle dominant des décennies précédentes : accéder à la propriété en zone périurbaine pour des raisons de coût, organiser sa vie autour de la voiture, s’inscrire dans une trajectoire d’ascension sociale modeste mais réelle. Ce modèle s’est retourné contre eux, rendant la mobilité plus coûteuse, les services plus éloignés et les marges de manœuvre quotidiennes de plus en plus étroites.
La colère exprimée ne traduit donc pas un rejet abstrait de l’économie de marché ou de la mondialisation, mais un sentiment de promesse trahie. Lorsque les efforts consentis ne produisent plus d’amélioration tangible des conditions de vie, la confiance dans le système économique et dans ceux qui le gouvernent s’effondre. Ce mécanisme est renforcé par la concentration spatiale de la richesse. Voir la prospérité se concentrer dans quelques grandes métropoles, sans diffusion perceptible vers les territoires environnants, nourrit un sentiment d’injustice plus puissant encore que la baisse du revenu lui-même.
Cette dynamique éclaire la difficulté à conduire les grandes transitions contemporaines, en particulier la transition écologique. Demander des efforts supplémentaires à des populations qui ont déjà le sentiment de ne pas bénéficier des fruits de la croissance est politiquement et économiquement risqué. L’épisode des gilets jaunes l’a montré avec force : une mesure écologiquement justifiée et économiquement rationnelle peut devenir explosive lorsqu’elle heurte un quotidien déjà fragilisé.
De la crise territoriale à l’enjeu économique national
Ces constats rejoignent étroitement les analyses de la note « Territoires, bien-être et politiques publiques » du Conseil d’analyse économique (CAE). Ce dernier y montre que le mécontentement social s’explique moins par les seuls indicateurs économiques classiques que par un ensemble de facteurs liés à la qualité de la vie locale (accès aux services publics, commerces de proximité, lieux de sociabilité, conditions de mobilité).
Certaines politiques publiques ont privilégié l’efficacité économique globale – concentration de l’activité, métropolisation, spécialisation territoriale – sans toujours prendre en compte leurs effets sur le bien-être local. Or, lorsque les gains se concentrent spatialement et que les coûts d’ajustement pèsent ailleurs, la défiance s’installe.
À l’échelle nationale, cette fragmentation territoriale a un coût économique réel. Elle fragilise le consentement à l’impôt, complique la mise en œuvre des réformes et nourrit une instabilité sociale qui pèse sur l’investissement et la croissance. Une économie peut afficher de bonnes performances agrégées tout en devenant socialement et politiquement vulnérable.
La commune, dernier réservoir de confiance
Dans ce paysage de défiance généralisée, un fait mérite une attention particulière : la confiance accordée aux maires demeure élevée. Les enquêtes récentes du Cevipof menées avec Ipsos montrent que le maire reste la figure politique bénéficiant du plus haut niveau de confiance. Cette confiance repose moins sur la proximité affective que sur des critères simples et exigeants : honnêteté, capacité à tenir ses engagements, sens de l’intérêt général.
Ce constat est central pour la question économique. Il montre que la confiance n’a pas disparu ; elle s’est relocalisée. Là où l’action publique est visible, incarnée et compréhensible, le lien de confiance subsiste. Ce lien facilite la coordination des acteurs locaux, l’acceptation des projets d’aménagement et la mise en œuvre des transitions nécessaires.
Restaurer la confiance locale : une stratégie économique
S’appuyant sur ce diagnostic, le CAE plaide pour une réorientation des politiques territoriales autour d’un objectif central : le bien-être local, et non la seule performance économique agrégée. Cela implique de mieux intégrer des indicateurs de qualité de vie dans l’évaluation des politiques publiques, de renforcer les services de proximité et de considérer certains équipements – santé, mobilité, sociabilité – comme de véritables infrastructures de confiance.
Donner aux collectivités locales, et en particulier aux communes, les moyens d’agir est également essentiel. Sans visibilité financière ni capacité d’adaptation, les promesses locales risquent de se transformer en déceptions supplémentaires, alimentant à nouveau la défiance.
Restaurer la confiance au niveau local n’est ni un supplément d’âme ni une politique périphérique. Les gilets jaunes ont montré ce qui se produit lorsque le bien-être local se dégrade et que la promesse économique ne tient plus : la contestation devient la seule forme d’expression disponible. À l’inverse, une économie capable de s’appuyer sur des territoires vivants, dotés de services accessibles et d’institutions locales crédibles, est une économie plus résiliente, plus inclusive et plus durable. Investir dans la confiance locale, c’est créer les conditions sociales et politiques de la prospérité nationale.
Cet article est publié en partenariat avec Mermoz, la revue du Cercle des économistes dont le numéro 9 a pour thème « Territoires abandon ou rebond ? ».
Yann Algan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.01.2026 à 16:35
La dictature du prolétariat, vie et mort d’un projet politique
Texte intégral (2369 mots)

Il y a cinquante ans, en février 1976, le Parti communiste français (PCF) abandonnait officiellement le projet de « dictature du prolétariat ». Que recouvrait réellement cette notion dans la doctrine et la pratique communistes, et comment a-t-elle été interprétée au fil du temps ?
On peut distinguer chez les partisans de la dictature du prolétariat plusieurs versions se démarquant à des degrés divers de l’ordre démocratique libéral/représentatif.
Pour le leader bolchevik Lénine (1870-1924) :
« La dictature du prolétariat est une lutte opiniâtre, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions de la vieille société. »
Dans sa mouture la plus rassurante, le terme « dictature » est revendiqué en tant que système provisoire visant à écarter le chaos après la mise à bas de l’ordre ancien et s’oppose donc – selon une nomenclature antique – à la « tyrannie ». Elle se présente également, du fait de la référence prolétarienne, comme une alternative progressiste à la « dictature de la bourgeoisie »
Paternités
La paternité de la formule semble pouvoir être attribuée au socialiste français Auguste Blanqui (1805-1881). Croyant à la nécessité d’un petit groupe organisé de révolutionnaires, il se plaçait dans la continuité de figures, telles que Jean-Paul Marat (1743-1793) ou Gracchus Babeuf (1760-1797). Il s’agissait dans l’esprit de ces derniers de suspendre pour un temps – selon leur interprétation du modèle romain – les droits fondamentaux afin de briser la résistance des ennemis de la Révolution.
Karl Marx (1818-1883) recueille cet héritage en affichant sa volonté de le dépasser de façon dialectique. En fait, il récuse toute prétention d’une minorité à se substituer aux masses révolutionnaires. Selon la narration historique qu’il développe :
« La lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat [qui] elle-même ne constitue que la transition à l’abolition de toutes les classes et à une société sans classes. »
L’idée d’un accaparement éventuel du pouvoir est selon lui balayée vu que les communistes « ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers » et « n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat ».
Une postérité socialiste
Même si Marx n’a guère développé son idée, l’expression a connu une belle postérité dans les rangs socialistes. En France, le concept de « dictature du prolétariat » est notamment assumé par Jules Guesde (1845-1922) alors même que son courant tire profit de son insertion dans le jeu parlementaire. Souhaitant désamorcer la contradiction entre le slogan et la défense des valeurs républicaines, Jean Jaurès (1859-1914) préconise l’abandon de cette perspective. Sans pour autant renoncer à la violence ou au projet communiste, il franchit le pas en 1901 :
« Une minorité révolutionnaire, si intelligente, si énergique qu’elle soit, ne suffit pas, du moins dans les sociétés modernes, à accomplir la révolution. Il y faut le concours, l’adhésion de la majorité, de l’immense majorité. »
Pour autant, la « dictature du prolétariat » ne disparaîtra que progressivement de la rhétorique socialiste. À preuve, son usage par Léon Blum (1872-1950) à l’occasion de la fracture de la social-démocratie française consécutive à la révolution russe de 1917. Devant les militants réunis à Tours en décembre 1920, il affirme n’avoir peur « ni du mot ni de la chose » : le Parti socialiste est prêt à exercer sa dictature au nom du prolétariat en vertu, précise-t-il, « d’une fiction à laquelle nous acquiesçons tous ». Son refus d’adhérer à l’Internationale communiste repose sur son hostilité à l’organisation centralisée, hiérarchisée et militarisée des bolcheviks :
« Dictature d’un parti, oui, dictature d’une classe, oui, dictature de quelques individus, connus ou inconnus, cela, non. »
De la théorie à la pratique
Si la dictature du prolétariat autorisait l’exercice d’une violence sans bornes contre la « bourgeoisie », à compter de novembre 1917, son champ d’application allait connaître une inflation considérable.
Après les mesures adoptées par les bolcheviks russes contre les membres de l’appareil d’État et les couches possédantes, vint rapidement le tour de l’ensemble des diverses fractions politiques et sociologiques de la société. Ouvriers grévistes ou paysans rétifs face à l’extorsion de leur grain, tous les récalcitrants furent englobés sous l’appellation « contre-révolutionnaire » et à ce titre devenaient la cible d’un appareil répressif performant : dès le 23 novembre, tous les individus suspectés de sabotage, de spéculation et d’accaparement étaient susceptibles d’être arrêtés sur le champ comme « ennemis du peuple ».
Après le renversement du tsarisme (mars 1917), le Gouvernement provisoire avait engagé un processus électoral devant déboucher sur la mise en place de nouvelles institutions. Défavorables aux bolcheviks, les résultats des élections à l’Assemblée constituante furent appréciés en ces termes par ceux qui, depuis mars 1918, se désignaient comme « communistes », notamment Lénine :
« Le prolétariat doit d’abord renverser la bourgeoisie et conquérir pour lui le pouvoir politique ; ce pouvoir politique, c’est-à-dire la dictature prolétarienne, il doit ensuite s’en servir comme d’un moyen pour s’attirer la sympathie de la majorité des travailleurs. »
En définitive, le pouvoir soviétique et la dictature du prolétariat constituaient aux yeux de Lénine et de ses camarades une forme plus élevée d’expression démocratique qu’un Parlement.
En foi de quoi, le 6 janvier 1918, les travaux de l’Assemblée sont interrompus manu militari par les bolcheviks. Seule la guerre civile peut alors ouvrir une issue à la crise. La « Terreur rouge » s’inscrit dès lors dans un processus d’une implacable « rationalité ». Elle représente désormais, aux yeux de ses promoteurs comme des anticommunistes de tous bords, la manifestation concrète de la dictature du prolétariat.
Après la victoire du Parti communiste, son secrétaire général Staline (1879-1953) inscrit en 1924 cette politique dans la durée :
« Il faut considérer la dictature du prolétariat, le passage du capitalisme au communisme, non comme une période éphémère d’actes et de décrets “éminemment révolutionnaires” mais comme toute une époque historique remplie de guerres civiles et de conflits extérieurs, d’un opiniâtre travail d’organisation et d’édification économique, d’offensives et de retraites, de victoires et de défaites. »
L’Espagne, banc d’essai de la « démocratie populaire »
Pour autant, le réalisme stalinien s’attachait à établir une distinction entre l’essentiel (la souveraineté et l’indépendance du Parti communiste) et les infinies conjonctures se dévoilant au cours de la « période historique ». C’est ainsi que, en 1936, dans le cadre de la guerre civile espagnole (1936-1939), se fit jour un autre modèle de transition adapté à la conjoncture locale : la « démocratie populaire ». Cette politique illustre le tournant advenu à la suite de la victoire de Hitler en 1933 : il s’agissait d’élargir les alliances avec les forces susceptibles de s’opposer au nazisme.
D’où la promotion « d’un type spécifique de république, avec une authentique démocratie populaire. Il ne s’agira pas encore d’un État soviétique, mais bien d’un État antifasciste, de gauche, auquel participera le secteur authentiquement de gauche de la bourgeoisie ». Staline ratifie cette ligne dans une lettre au socialiste espagnol Largo Caballero (1869-1946) dans laquelle il recommande pour l’Espagne une voie parlementaire au socialisme pour « empêcher que les ennemis de l’Espagne voient en elle une république communiste ». Telle fut également la stratégie développée après 1945 en Europe de l’Est.
La paille des mots…
En Extrême-Orient l’affirmation de la dictature du prolétariat revint rapidement au premier plan, sitôt assurée l’hégémonie du parti communiste vis-à-vis de ses concurrents, un temps présentés comme partenaires au sein de « fronts nationaux » visant le départ des Japonais ou des Européens. La taxinomie n’était d’ailleurs pas toujours fidèle à la formulation canonique. La constitution de la Corée du Nord définit ainsi le régime en place comme une « dictature de la démocratie du peuple ». Si la Chine post-maoïste recourt encore à la marque déposée « dictature du prolétariat », le Vietnam l’a jetée par-dessus bord en 1992. Mais après tout Staline l’avait déjà évacuée en 1936 dans une Constitution présentée par lui comme « la plus démocratique du monde », quelques mois avant le déclenchement de la grande terreur (700 000 assassinats…).
En Europe, l’expression fit brièvement l’actualité dans la seconde moitié des années 1970, au cours d’un intermède dit « eurocommuniste » où les partis communistes espagnol, français et italien affichèrent une prise de distance avec l’URSS. Dans une situation internationale marquée par l’extension maximale du système communiste (Sud-Vietnam, Angola, Mozambique, Éthiopie…), les trois PC furent alors écartelés entre leurs liens avec un communisme soviétique triomphant et des conjonctures jugées porteuses dans le cadre national : mort de Franco en Espagne, alliance avec les socialistes en France, rapprochement avec la démocratie chrétienne en Italie.
C’est de cette période que date, lors du XXIIe congrès du Parti communiste français (PCF) (février 1976), l’annonce unilatérale par son secrétaire général Georges Marchais (1920-1997) de l’abandon par le PCF de la notion de dictature du prolétariat. L’aspect emblématique de la déclaration n’échappa à personne : l’objectif figurait en 1919 parmi les 21 conditions de l’adhésion à l’Internationale communiste. Cette atteinte à l’identité du Parti fut partiellement compensée par diverses campagnes visant à flatter la clientèle populaire, telles que la dénonciation de la pornographie, de la drogue et de l’immigration incontrôlée. Elle fut insuffisante à éviter, dès l’année suivante, un décrochage électoral par rapport à un Parti socialiste en phase ascendante. Le désamour entre la France et son Parti communiste relevait d’un processus difficile à enrayer par la seule dédiabolisation. Et la querelle parut bientôt relever du sexe des anges devant un déclin bientôt précipité par l’effondrement du système soviétique.
Yves Santamaria ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.01.2026 à 18:13
« Chemsex » : quand l’excès tente de faire taire la douleur
Texte intégral (1967 mots)
Les personnes qui pratiquent le « chemsex », en consommant de la 3-MMC et d’autres drogues de synthèse (GHB, GLB, poppers…) pendant les relations sexuelles, prennent des risques pour leur santé physique et leur intégrité psychique. Mais grâce à un accompagnement dans des services de soins, au sein de groupes d’entraide et/ou avec des proches, ils peuvent revenir à une vie pacifiée.
La pratique du « chemsex » connaît un essor exponentiel ces dernières années. Les usagers s’exposent à des dommages psychiques et corporels. Les demandeurs de soins font apparaître une souffrance d’origines variées, parfois traumatiques.
À la psychothérapie doit se conjuguer la prévention.
Le « chemsex », qu’est-ce que c’est ?
Des événements médiatisés ont révélé une pratique déjà bien connue des soignants. Le « chemsex » est la contraction de chemical (« produit chimique », en anglais) et de sex, et correspond à l’usage de cathinones dans des relations sexuelles, souvent pratiquées à plusieurs, avec des inconnus. Les cathinones sont des produits de synthèse, aux propriétés stimulantes, entactogènes – elles amplifient les sensations physiques –, et empathogènes – l’intimité est facilitée.
Souvent, le néophyte le découvre au décours d’une soirée festive, et fait l’expérience d’un plaisir intense, sans limites physiologiques (la fatigue ou la faim). La 3-MMC (3-MéthylMéthCathinone) est la cathinone la plus fréquemment citée dans nos consultations. Elle peut être consommée avec d’autres drogues de synthèse, du GHB, du GBL, ou du poppers. Dans ce nouveau « paradis artificiel », les participants exacerbent leur sensorialité, au sein d’un groupe d’anonymes, conçu comme « safe ».
À l’usage, ces derniers recourent à des applications géolocalisées de type Grindr qui potentialisent leur rencontre un peu partout et instantanément. Les « chemsexeurs » diversifient les modes de prises : en sniff, en plug (par voie rectale), ou en slam (par voie intraveineuse). Slam, signifiant « claquer », a l’effet le plus puissant. Les produits sont faciles d’accès : le darknet (réseau Internet clandestin, ndlr) livre à domicile. La durée des « plans » augmente au gré de l’appétence au produit, de plusieurs heures à plusieurs jours.
Surdosage, arrêts respiratoires et autres risques
Les usagers prennent des risques, par exemple des G-hole, c’est-à-dire des comas liés à du surdosage, des arrêts respiratoires ou encore des oublis de leur PrEP (prophylaxie préexposition), quand ils suivent ce traitement antirétroviral utilisé par des personnes séronégatives exposées au risque de VIH.
Souvent, les chemsexeurs rapportent d’abord le plaisir d’expérimenter une émancipation extatique. Ils la requalifient d’autothérapeutique, lorsque des revers leur apparaissent comme le résultat de ce qu’ils voulaient oublier : des blessures psychiques plus ou moins profondes.
Avec la pratique, ils perdent l’intérêt pour la sexualité sans cathinones, et même avec : seule l’appétence au produit demeure. Certains finissent par consommer seuls chez eux. Ils régressent dans un repli mortifère.
Une automédication dangereuse
Certains chemsexeurs lui attribuent une fonction ordalique. Lorsqu’ils nous sollicitent, ils se remémorent des carences affectives, des violences psychologiques, comme le rejet familial et/ou intériorisé de leur orientation sexuelle ou de leur identité. D’autres, ou parfois les mêmes, y réactualisent des traumas liés à des violences physiques, ou sexuelles. À des degrés divers, ils s’absentent d’eux-mêmes, accentuent leur état dissociatif, dans des relations anonymes avec des psychotropes. La toxicomanie crée parfois une emprise qui libère d’une autre.
Lorsqu’ils ont été abusés jeunes, c’est souvent par quelqu’un ayant eu un ascendant sur eux, quelqu’un qu’ils admiraient et qui les a trahis. Relégués au rang d’objet, ils se sont fait extorquer leur intimité.
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Ils se sont construits en déshumanisant le plaisir sexuel. Ils se sont asservis à un excès après l’autre pour forcer l’oubli. Certains déplorent s’assujettir à une société de consommation, ou se « chosifier » les uns les autres, comme s’ils donnaient consistance à une injonction néolibérale de performance.
Clivés, ils entretiennent à leur insu des carences affectives. Cela en a amené certains à aimer des personnes les faisant souffrir. Leur enjeu devient de différencier le fait d’aimer, du fait d’aimer souffrir. Enlisés dans la confusion, ils retournent contre eux la violence qu’ils ont subie par une compulsion aux passages à l’acte. Les plus « avancés » s’isolent, se délaissent. Ils s’octroient des états modifiés de conscience pour édulcorer des reviviscences traumatiques, qui leur reviennent lors de leurs descentes.
Traduire en mots les abus qu’ils ont subis les aide à distinguer ce qui relève de leur choix ou de leur instrumentalisation par une contrainte de répétition. S’ils identifient leurs traumas, ils peuvent retrouver l’origine de leur destructivité qu’ils cherchaient sans succès à fuir, et l’intégrer dans leur vie selon d’autres modalités.
Psychothérapie, prévention, contexte sociétal
Quel que soit le degré d’engagement dans le chemsex, il est essentiel avec les demandeurs de soins de réintégrer ce qu’ils vivent dans la réalité commune, de lever leurs clivages, et d’éviter à leurs excès de constituer des traumas secondaires. Entrer dans l’espace thérapeutique, leur permet de reconnaître à un autre la capacité d’entendre les éléments épars de leur histoire. Ils la pensent et pansent les blessures. Les plus démunis d’ancrage ont pour enjeu préalable de se réinscrire dans une relation humanisante, d’y éprouver la détresse auprès d’un autre secourable avec qui interroger l’avenir : pour qui ne s’abandonneraient-ils pas ?
C’est d’un appui bienveillant dont ils ont besoin d’abord pour résorber leur effraction psychique, se réconcilier avec eux-mêmes et élaborer les enjeux tragiques de leur relation à l’amour. Certains ne savent plus comment aimer, ou s’ils en sont capables. Pour d’autres, cela n’a jamais été une expérience hédoniste.
Après s’être expulsés de la vie de la cité, ils reviennent à la vie ordinaire dans un état de grande fragilité. Leur vie affective progresse dans des services de soins, des groupes d’entraide, de proches, qu’ils considèrent comme leur nouvelle famille.
Ce passage est structurant pour leur prise de parole, complémentairement à celle qu’ils déploient auprès du clinicien. Ce dernier les soutient dans leur démarche créatrice ou sublimatoire qu’ils ouvrent souvent spontanément : la reconversion professionnelle, la reprise d’études, l’expression artistique de leur sensibilité. Ils changent de vie pour participer autrement à celle de la cité.
Certes les cathinones se sophistiquent régulièrement et changent de nom pour défier la législation. Mais cela n’est pas aux usagers d’endosser cette responsabilité. La leur est de demander de l’aide. Il y a quelques années, c’est seulement à un stade avancé, qu’ils nous sollicitaient. Aujourd’hui, les campagnes de prévention et le fait de côtoyer les plus expérimentés les rendent alertes plus tôt. La prise en charge s’est diversifiée et démocratisée.
Les chemsexeurs, des témoins d’un mal-être psychique plus gobal ?
À l’heure où l’usage de drogue refait l’objet de représentations régressives dans un climat politique répressif, les usagers continuent de nécessiter des lieux de soin « safe ». Si l’on n’en tient pas compte, on participe à entraver ou à retarder leurs accès aux soins. En craignant d’être discrédités, ils peuvent préférer nier les violences et les revivre alors à l’identique comme une torture sans fin. Pour la proportion d’usagers ayant subi des violences sexuelles, ils peuvent continuer de se meurtrir en prenant sur eux la responsabilité de leur victimisation préalable. Déposer une plainte, thérapeutique, est structurant : le patient relance dans la thérapie le désir de se respecter.
À l’heure où le mal-être psychique des jeunes gens est criant, où l’appétence aux sites « porno », parfois « trash », est perçu comme un refuge, il paraît essentiel d’éclairer et de prévenir le malaise dont les usagers de chemsex témoignent eux aussi. Le cumul de carences, de traumatismes d’enfance et/ou de traitements discriminatoires nécessite des soins humanisants, étayants, par des professionnels soutenus.
Préférer à l’agir le récit de soi, s’ouvrir à l’altérité et aux relations affectives et se réinscrire dans le collectif leur est généralement possible lorsqu’ils ont appris ou réappris à s’aimer eux-mêmes.
Laure Westphal ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.