13.01.2026 à 10:11
Le grand bond en arrière de Donald Trump sur la Fed, la Réserve fédérale des États-Unis
Texte intégral (1756 mots)

Une enquête pénale vise Jerome Powell, l’actuel gouverneur de la puissante Réserve fédérale des États-Unis (Fed), dont le mandat arrive à terme en mai 2026. Donald Trump, dont la prérogative est de lui nommer un successeur, souhaite mettre à la tête de la Fed un de ses supporters, Kevin Hassett. Mais alors qui pour être le contre-pouvoir ? Contre-intuitivement, ce pourrait bel et bien être les marchés financiers.
Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre de 2003 à 2013, aimait dire que « l’ambition de la Banque d’Angleterre est d’être ennuyeuse ». Le président de la Banque nationale suisse Thomas Jordan rappelait encore récemment que « la clé du succès est peut-être d’être ennuyeux ». Leur message est clair : la stabilité monétaire repose sur la prévisibilité, pas sur le spectacle.
Avec Donald Trump, cette règle pourrait changer. Le président des États-Unis, lui, n’aime pas être ennuyeux. S’il n’est pas clair que cela lui réussisse en politique intérieure ou extérieure, pour ce qui est de l’économie, c’est différent. La prévisibilité est un moteur de la stabilité des marchés et de la croissance des investissements. Dans ce contexte, les marchés pourraient être l’institution qui lui tient tête.
C’est ce rôle de contre-pouvoir que j’analyse dans cet article. Le conflit à venir se porte sur la nomination du successeur du président de la Réserve fédérale des États-Unis (Fed), la banque centrale des États-Unis, Jerome Powell dont le mandat expire en mai 2026. Dans la loi, le président de la première puissance mondiale a la prérogative de nommer un successeur.
Jerome Powell est actuellement visé par une enquête pénale du département de la justice américain, liée officiellement à la rénovation du siège de la Fed. Le président de la FED, lui, y voit une tentative de pression sur son indépendance, après son refus de baisser les taux d’intérêt. Donald Trump nie toute implication, même s’il dit de Powell qu’il « n’est pas très doué pour construire des bâtiments ». Pour de nombreux observateurs, le timing de l’attaque plaide pour une attaque politique. Les marchés ont réagi avec une montée du prix de l’or.
Car les présidents des banques centrales sont des personnages clés. Avec de simples mots, ils peuvent participer à créer des crises financières. Le président de la Bundesbank eut un rôle dans la crise du système monétaire européen de 1992. Si ce dernier s’était abstenu de faire un commentaire sur l’instabilité de la livre sterling, le Royaume-Uni aurait peut-être rejoint l’euro.
Gouverneurs technocrates
Traditionnellement, le choix du successeur n’est pas uniquement politique. Il se porte sur une figure reconnue, souvent issue du Conseil des gouverneurs. Les sept membres du Conseil des gouverneurs du système de la Réserve fédérale sont nommés par le président et confirmés par le Sénat. Il s’agit ordinairement de technocrates.
Les chercheurs Michael Bordo et Klodiana Istrefi montrent que la banque centrale recrute prioritairement des économistes formés dans le monde académique, soulignant la sélection d’experts de la conduite de la politique monétaire. Ils montrent que les clivages entre écoles « saltwater » (Harvard et Berkeley) et « freshwater » (Chicago, Minnesota). Les économistes freshwater étant plus restrictifs (ou hawkish) en termes de baisse de taux, alors que les « saltwater » préfèrent soutenir la croissance.
Ben Bernanke incarne cette tendance. Du 1er février 2006 au 3 février 2014, il est gouverneur de la FED. Après un premier mandat sous la présidente de George W. Bush, Barack Obama le nomme pour un second mandat. Ce professeur d’économie, défenseur de la nouvelle économie keynésienne, gagne le prix Nobel en 2022 pour ses travaux sur les banques et les crises financières. La gouverneure de 2014 à 2018, Janet Yellen, est auparavant professeure d’économie à Berkeley, à Harvard et à la London School of Economics.
Ce processus relativement apolitique est essentiellement technocratique. Ces conventions seront potentiellement bousculées pour la nomination du prochain gouverneur de la banque centrale des États-Unis. Évidemment, certains gouverneurs avaient des préférences politiques ou des liens avec le président.
Kevin Hassett, économiste controversé
Le candidat de Donald Trump pressenti par les médias est Kevin Hassett. Ce dernier s’inscrit dans le sillage de la vision du nouveau président des États-Unis en appelant à des baisses de taux brutales. Il a qualifié Jerome Powell de « mule têtue », ce qui alimente les craintes d’une Fed docile envers la Maison Blanche.
« Kevin Hassett a largement les capacités pour diriger la Fed, la seule question est de savoir lequel se présentera » entre « Kevin Hassett, acteur engagé de l’administration Trump, ou Kevin Hassett, économiste indépendant », explique Claudia Sahm, ancienne économiste de la Fed dans le Financial Times. C’est cette question qui inquiète les marchés. Cela même si l’économiste a presque 10 000 citations pour ses articles scientifiques et a soutenu sa thèse avec Alan Auerbach, un économiste reconnu qui travaille sur les effets des taxes sur l’investissement des entreprises. De façade, Hassett a tout d’un économiste sérieux. Uniquement de façade ?
Les investisseurs s’inquiètent de la politisation de la Fed. Depuis la nomination de Stephen Miran en septembre 2025 au Conseil des gouverneurs, les choses se sont pimentées. Le président du comité des conseillers économiques des États-Unis est un des piliers de la doctrine économique Trump. Il a longtemps travaillé dans le secteur privé, notamment au fonds d’investissement Hudson Bay Capital Management.
Si les votes de la Fed sont anonymes, le Federal Open Market Committee, chargé du contrôle de toutes les opérations d’open market aux États-Unis, publie un graphique soulignant les anticipations de taux d’intérêt des membres. Depuis l’élection de Stephen Miran, un membre vote en permanence pour des baisses drastiques des taux d’intérêt, pour soutenir Donald Trump. Sûrement Miran ?
Si le nouveau président de la Fed faisait la même chose, on pourrait assister à une panique à bord… qui pourrait éroder la confiance dans le dollar. Les investisseurs internationaux ne veulent pas d’une monnaie qui gagne ou perde de la valeur en fonction du cycle électoral américain. Pour que les investisseurs aient confiance dans le dollar, il faut qu’il soit inflexible à la politique.
Les marchés financiers en garde-fou
Le marché, à l’inverse de la Cour suprême des États-Unis ou du Sénat, n’a pas d’incarnation institutionnelle, mais il a tout de même une voix. Il réagit par les prix, mais pas seulement. Si on ne l’écoute pas, le marché pourrait-il hausser le ton, en changeant les prix et les taux d’intérêt ?
Quelles seraient les conséquences de la nomination d’un président de la Fed pro-Trump et favorable à des coupes de taux pour soutenir le mandat de Trump ? Il se peut que les investisseurs institutionnels puissent fuir la dette américaine, du moins à court terme. Cette réaction augmenterait potentiellement les taux d’emprunt du gouvernement, notamment à long terme.
« Personne ne veut revivre un épisode à la Truss », a résumé un investisseur cité par le Financial Times, à la suite de la consultation du Trésor auprès des grands investisseurs. Liz Truss, la première ministre du Royaume-Uni, avait démissionné sous la pression des marchés en septembre 2022. Elle avait essayé dans un « mini-budget » à la fois d’augmenter les dépenses et de réduire les impôts. Quarante-quatre jours plus tard, elle avait dû démissionner à cause de la fuite des investisseurs qui ne voulaient plus de dette anglaise, jugée insoutenable.
Donald Trump ne démissionnera probablement pas quarante-quatre jours après la nomination de Kevin Hassett. Mais, en cas de panique des marchés, Kevin Hassett lui-même pourrait sauter. Et le dollar perdre encore un peu plus de sa splendide.
Alain Naef a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR).
12.01.2026 à 15:57
Répression en Iran : pourquoi les forces de sécurité visent les yeux des manifestants
Texte intégral (1676 mots)
En Iran, les manifestants, et spécialement les manifestantes, font l’objet d’une répression extrêmement violente, avec cette spécificité que les tirs prennent souvent pour cible leurs yeux. En aveuglant l’« ennemi » qui ose les contester, les autorités inscrivent leur action dans la longue histoire du pays.
Au cours des mobilisations iraniennes de ces dernières années, et plus encore depuis celles du mouvement Femme, Vie, Liberté déclenché en 2022, la fréquence élevée de blessures oculaires infligées aux manifestants interpelle les observateurs. Femmes, jeunes, étudiants, parfois simples passants, perdent un œil – voire la vue – à la suite de tirs de chevrotine ou de projectiles à courte distance. Une pratique des forces de sécurité que l’on observe de nouveau actuellement : l’avocate Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix en 2003, a ainsi estimé ce 9 janvier que depuis le début des protestations en ce début d’année, « au moins 400 personnes auraient été hospitalisées à Téhéran pour des blessures aux yeux causées par des tirs ».
Ces violences ne relèvent pas de simples bavures. Elles s’inscrivent dans une logique politique qui trouve un écho dans l’histoire longue du pouvoir en Iran, où viser les yeux signifie symboliquement retirer à la victime toute capacité d’existence politique.
Le regard comme attribut du pouvoir
Dans la culture politique iranienne prémoderne, le regard est indissociable de l’autorité. Voir, c’est savoir ; voir, c’est juger ; voir, c’est gouverner. Cette conception traverse la littérature et l’imaginaire politiques iraniens. À titre d’exemple, dans le Shahnameh (Livre des rois), de Ferdowsi (Xe siècle), la cécité constitue un marqueur narratif de déchéance politique et cosmique : elle signale la perte du farr (gloire divine), principe de légitimation du pouvoir, et opère comme une disqualification symbolique durable de l’exercice de la souveraineté. Être aveuglé, c’est être déchu.
Dans le Shahnameh, l’aveuglement d’Esfandiyar par Rostam constitue une scène fondatrice de l’imaginaire politique iranien : en visant les yeux, le récit associe explicitement la perte de la vue à la disqualification du pouvoir et à la fin de toute prétention souveraine.
Historiquement, l’aveuglement a été utilisé comme instrument de neutralisation politique. Il a permis d’écarter un rival – prince ou dignitaire – sans verser le sang, acte considéré comme sacrilège lorsqu’il touchait les élites. Un aveugle n’était pas exécuté : il était rayé de l’ordre politique.
Le chah Abbas Iᵉʳ (au pouvoir de 1587 à sa mort en 1629) fait aveugler plusieurs de ses fils et petits-fils soupçonnés de complot ou susceptibles de contester la succession.
En 1742, Nader Shah ordonne l’aveuglement de son fils et héritier Reza Qoli Mirza, acte emblématique des pratiques de neutralisation politique dans l’Iran prémoderne.
De l’aveuglement rituel à l’aveuglement sécuritaire : pourquoi les forces de sécurité iraniennes visent-elles si souvent les yeux des manifestants ?
La République islamique ne revendique pas l’aveuglement comme châtiment. Mais la répétition massive de blessures oculaires lors des répressions contemporaines révèle une continuité symbolique.
Autrefois rare, ciblé et assumé, l’aveuglement est aujourd’hui diffus, nié par les autorités, produit par des armes dites « non létales » et rarement sanctionné.
La fonction politique demeure pourtant comparable : neutraliser sans tuer, marquer les corps pour dissuader, empêcher toute réémergence de la contestation.
Dans l’Iran contemporain, le regard est devenu une arme politique. Les manifestants filment, documentent, diffusent. Les images circulent, franchissent les frontières et fragilisent le récit officiel. Toucher les yeux, c’est donc empêcher de voir et de faire voir : empêcher de filmer, d’identifier, de témoigner.
La cible n’est pas seulement l’individu, mais la chaîne du regard reliant la rue iranienne à l’opinion publique internationale.
Contrairement à l’aveuglement ancien, réservé aux élites masculines, la violence oculaire actuelle frappe majoritairement des femmes et des jeunes. Le regard féminin, visible, autonome, affranchi du contrôle idéologique, devient politiquement insupportable pour un régime fondé sur la maîtrise du corps et du visible.
Un continuum de violences visibles
La répression actuelle, qui fait suite aux protestations massives déclenchées fin décembre 2025, s’est intensifiée avec une coupure d’Internet à l’échelle nationale, une tentative manifeste d’entraver la visibilité des violences infligées aux manifestants.
Des témoignages médicaux et des reportages indépendants décrivent des hôpitaux débordés par des cas de traumatismes graves – notamment aux yeux – alors que l’usage croissant d’armes à balles réelles contre la foule est documenté dans plusieurs provinces. Ces blessures confirment que le corps, et particulièrement la capacité de voir et de documenter, reste une cible centrale du pouvoir répressif.
Au-delà des chiffres, les récits des victimes féminines racontent une autre dimension de ces pratiques contemporaines. Alors que la société iranienne a vu des femmes à la pointe des mobilisations depuis la mort de Mahsa Jina Amini en 2022 – dont certaines ont été aveuglées intentionnellement lors des manifestations –, ces blessures symbolisent à la fois l’effort du pouvoir pour effacer le regard féminin autonome, source de menace politique, et la résistance incarnée par des femmes blessées mais persistantes, dont les visages mutilés circulent comme des preuves vivantes de répression.
L’histoire ne se limite donc pas à un passé lointain de neutralisation politique : elle imprègne l’expérience corporelle des femmes aujourd’hui, où l’atteinte à l’œil se lit à la fois comme une violence instrumentale et un signe que la lutte politique se joue aussi sur le champ visuel.
Le corps comme dernier champ de souveraineté
La République islamique a rompu avec le sacré monarchique, mais elle a conservé un principe ancien : le corps comme lieu d’inscription du pouvoir. Là où le souverain aveuglait pour protéger une dynastie, l’État sécuritaire mutile pour préserver sa survie.
Cette stratégie produit toutefois un effet paradoxal. Dans l’Iran ancien, l’aveuglement faisait disparaître politiquement. Aujourd’hui, il rend visible la violence du régime. Les visages mutilés circulent, les victimes deviennent des symboles et les yeux perdus témoignent d’une crise profonde de légitimité.
L’histoire ne se répète pas, mais elle survit dans les gestes. En visant les yeux, le pouvoir iranien réactive une grammaire ancienne de domination : empêcher de voir pour empêcher d’exister politiquement.
Firouzeh Nahavandi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.01.2026 à 16:49
Le raid de Donald Trump sur le Venezuela laisse présager un nouveau partage du monde entre les grandes puissances
Texte intégral (2166 mots)

Donald Trump a célébré la nouvelle année en marquant son territoire et en ouvrant la porte à un nouveau partage du monde entre Washington, Moscou et Pékin. L’Europe, tétanisée, prend acte par son silence approbateur de la mort du droit international.
Donald Trump et les hauts responsables de son administration ont salué l’opération « Détermination absolue » – le raid sur Caracas et la capture et l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro, le 3 janvier 2026 – comme un succès militaire exceptionnel. On peut tout aussi aisément affirmer qu’il s’agit d’une violation flagrante et éhontée du droit international, qui marque une nouvelle érosion de ce qui reste de l’ordre international.
Mais la tentation pour la Maison Blanche est désormais de crier victoire et de passer rapidement à d’autres cibles, alors que le monde est encore sous le choc de l’audace dont a fait preuve le président américain en kidnappant un dirigeant étranger en exercice. Les populations et les dirigeants de Cuba (depuis longtemps une obsession pour le secrétaire d’État de Trump Marco Rubio), de Colombie (le plus grand fournisseur de cocaïne des États-Unis) et du Mexique (la principale voie d’entrée du fentanyl aux États-Unis) ont des raisons de s’inquiéter sérieusement pour leur avenir dans un monde trumpien.
Il en va de même pour les Groenlandais, en particulier à la lumière des commentaires de Trump ce week-end selon lesquels les États-Unis « ont besoin du Groenland du point de vue de leur sécurité nationale ». Sans parler du tweet alarmant de Katie Miller, influente membre du mouvement MAGA et épouse de Stephen Miller, l’influent chef de cabinet adjoint de Trump, montrant une carte du Groenland aux couleurs du drapeau américain.
Et ce n’est pas la réaction timide de la plupart des responsables européens qui freinera le président américain dans son élan. Celle-ci est extrêmement déconcertante, car elle révèle que les plus ardents défenseurs du droit international semblent avoir renoncé à prétendre qu’il a encore de l’importance.
La cheffe de la politique étrangère de l’Union européenne (UE), Kaja Kallas a été la première à réagir, avec un message qui commençait par souligner le manque de légitimité de Maduro en tant que président et se terminait par l’expression de sa préoccupation pour les citoyens européens au Venezuela. Elle a du bout des lèvres réussi à ajouter que « les principes du droit international et de la charte des Nations unies doivent être respectés ». Cette dernière partie apparaissait comme une réflexion après coup, ce qui était probablement le cas.
La déclaration commune ultérieure de 26 États membres de l’UE (soit tous les États membres sauf la Hongrie) était tout aussi équivoque et ne condamnait pas explicitement la violation du droit international par Washington.
Le premier ministre britannique Keir Starmer a pour sa part axé sa déclaration sur le fait que « le Royaume-Uni soutient depuis longtemps une transition au Venezuela », qu’il « considère Maduro comme un président illégitime » et qu’il « ne versera pas de larmes sur la fin de son régime ». Avant de conclure en exprimant son souhait d’une « transition sûre et pacifique vers un gouvernement légitime qui reflète la volonté du peuple vénézuélien », l’ancien avocat spécialisé dans les droits humains a brièvement réitéré son « soutien au droit international ».
Le chancelier allemand Friedrich Merz remporte toutefois la palme. Tout en faisant des commentaires similaires sur le défaut de légitimité de Maduro et l’importance d’une transition au Venezuela, il a finalement souligné que l’évaluation juridique de l’opération américaine était complexe et que l’Allemagne « prendrait son temps » pour le faire.
Le point de vue de Moscou et Pékin
Alors que l’Amérique latine était partagée entre enthousiasme et inquiétude, les condamnations les plus virulentes sont venues de Moscou et de Pékin.
Le président russe Vladimir Poutine avait manifesté son soutien à Maduro dès le début du mois de décembre. Dans une déclaration publiée le 3 janvier, le ministère russe des affaires étrangères se contentait initialement d’apporter son soutien aux efforts visant à résoudre la crise « par le dialogue ». Dans des communiqués de presse ultérieurs, la Russie a adopté une position plus ferme, exigeant que Washington « libère le président légitimement élu d’un pays souverain ainsi que son épouse ».
La Chine a également exprimé son inquiétude quant à l’opération américaine, la qualifiant de « violation flagrante du droit international ». Un porte-parole du ministère des affaires étrangères a exhorté Washington à « garantir la sécurité personnelle du président Nicolas Maduro et de son épouse, à les libérer immédiatement, à cesser de renverser le gouvernement du Venezuela et à résoudre les problèmes par le dialogue et la négociation ».
La position de Moscou, en particulier, est bien sûr profondément hypocrite. Certes condamner l’opération américaine comme étant une « violation inacceptable de la souveraineté d’un État indépendant » est peut-être justifié. Mais cela n’est guère crédible au vu de la guerre que Moscou mène depuis dix ans contre l’Ukraine, qui s’est traduite par l’occupation illégale et l’annexion de près de 20 % du territoire ukrainien.
La Chine, quant à elle, peut désormais avoir le beurre et l’argent du beurre à Taïwan, qui, contrairement au Venezuela, n’est pas largement reconnu comme un État souverain et indépendant. Le changement de régime apparaissant de nouveau à l’ordre du jour international comme une entreprise politique légitime, il ne reste plus grand-chose, du point de vue de Pékin, qui pourrait s’opposer à la réunification, si nécessaire par la force.
Les actions de Trump contre le Venezuela n’ont peut-être pas accéléré les plans chinois de réunification par la force, mais elles n’ont guère contribué à les dissuader. Cet épisode va probablement encourager la Chine à montrer plus d’assurance en mer de Chine méridionale.
Le partage du monde
Tout cela laisse présager un nouveau glissement progressif des intérêts des grandes puissances américaine, chinoise et russe, qui souhaitent disposer de sphères d’influence dans lesquelles elles peuvent agir à leur guise. Car si la Chine et la Russie ne peuvent pas faire grand-chose pour leur allié Maduro, désormais destitué, c’est aussi parce qu’il n’existe aucun moyen simple de délimiter où commence une sphère d’influence et où finit une autre.
La perspective d’un partage du monde entre Washington, Moscou et Pékin explique aussi l’absence d’indignation européenne face à l’opération menée par Trump contre le Venezuela. Elle témoigne de sa prise de conscience que l’ère de l’ordre international libre et démocratique est bel et bien révolue. L’Europe n’est pas en position d’adopter une posture qui lui ferait risquer d’être abandonnée par Trump et assignée à la sphère d’influence de Poutine.
Au contraire, les dirigeants européens feront tout leur possible pour passer sous silence leurs divergences avec les États-Unis et tenteront de tirer parti d’une remarque presque anodine faite par Trump à la fin de sa conférence de presse samedi 3 janvier, selon laquelle il n’est « pas fan » de Poutine.
Ce qui importe désormais pour l’Europe, ce ne sont plus les subtilités des règles internationales. Il s’agit dorénavant de garder les États-Unis et leur président imprévisible de son côté, dans l’espoir de pouvoir défendre l’Ukraine et de dissuader la Russie de commettre de nouvelles agressions.
Ces efforts pour accommoder le président américain ne fonctionneront que dans une certaine mesure. La décision de Trump de réaffirmer son ambition d’annexer le Groenland, dont il convoite les vastes ressources minérales essentielles, s’inscrit dans sa vision d’une domination absolue dans l’hémisphère occidental.
Cette renaissance de la doctrine Monroe vieille de deux siècles (rebaptisée par Trump « doctrine Donroe ») a été exposée dans la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine en décembre 2025. Elle ne s’arrête clairement pas au changement de régime au Venezuela.
La stratégie vise à « rétablir les conditions d’une stabilité stratégique sur le continent eurasien » ou à « atténuer le risque de conflit entre la Russie et les États européens ». Mais déstabiliser davantage l’alliance transatlantique en menaçant l’intégrité territoriale du Danemark au sujet du Groenland et en abandonnant peut-être l’Europe et l’Ukraine aux desseins impériaux du Kremlin risque d’avoir l’effet inverse.
De même, si l’incursion au Venezuela encourage les revendications territoriales chinoises en mer de Chine méridionale et éventuellement une action contre Taïwan, elle ne permettra guère d’atteindre l’objectif américain, énoncé dans la stratégie de sécurité nationale, qui consiste à prévenir une confrontation militaire avec son rival géopolitique le plus important.
À l’instar des autres tentatives de changement de régime menées par les États-Unis depuis la fin de la guerre froide, l’action américaine au Venezuela risque d’être une initiative qui isolera le pays et se retournera contre lui. Elle marque le retour de la loi de la jungle, pour laquelle les États-Unis, et une grande partie du reste du monde, finiront par payer un lourd tribut.
La traduction en français de cet article a été assurée par le site Justice Info.
Stefan Wolff a bénéficié par le passé de subventions du Conseil britannique de recherche sur l'environnement naturel, de l'Institut américain pour la paix, du Conseil britannique de recherche économique et sociale, de la British Academy, du programme « Science pour la paix » de l'OTAN, des programmes-cadres 6 et 7 et Horizon 2020 de l'UE, ainsi que du programme Jean Monnet de l'UE. Il est administrateur et trésorier honoraire de la Political Studies Association du Royaume-Uni et chercheur principal au Foreign Policy Centre de Londres.