22.01.2026 à 15:55
L’aide au développement sert aussi à sécuriser les chaînes d’approvisionnement des pays riches
Texte intégral (1556 mots)
En théorie, le montant de l’aide au développement versé à tel ou tel pays ne devrait pas dépendre de sa contribution aux chaînes de valeur mondiales. Dans les faits, pourtant, on observe que les pays donateurs ont tendance à privilégier, quand ils aident financièrement des pays pauvres, ceux qui sont utiles à leur propre production…
Pourquoi certains pays reçoivent-ils davantage d’aide au développement que d’autres alors que leurs besoins sont comparables ? Les chercheurs s’interrogent sur cette question depuis des décennies. Nous savons déjà que les motivations des donateurs ne sont pas uniquement altruistes : elles incluent des considérations diplomatiques ou commerciales par exemple.
Dans un article récent, nous montrons que les chaînes de valeur mondiales — ces réseaux internationaux où les biens sont produits en plusieurs étapes dans différents pays — créent de nouvelles interdépendances entre pays et influencent l’allocation de l’aide.
Aide au développement bien ordonnée…
Depuis les années 1990, la production mondiale s’est largement fragmentée : composants électroniques, pièces automobiles, produits agricoles transformés… une multitude d’étapes de production sont désormais dispersées entre plusieurs pays. Les échanges liés à cette organisation de la production mondiale en chaînes de valeur représentent environ 50 % du commerce mondial.
Notre analyse empirique montre que les pays donateurs accordent davantage d’aide aux pays qui fournissent des biens intermédiaires utilisés dans leur production destinée à l’exportation. Autrement dit, l’aide n’est pas uniquement destinée aux pays dont les besoins sont les plus importants : elle se dirige aussi vers ceux qui occupent des positions clés dans les chaînes de valeur mondiales.
Les exportations des pays récipiendaires de l’aide jouent un rôle particulièrement important dans les secteurs caractérisés par des biens intermédiaires différenciés, difficiles à substituer : équipements électriques et machines, transport et pièces automobiles, industrie agroalimentaire. Les pays produisant ce type de biens reçoivent davantage d’aide, toutes choses égales par ailleurs. Ce résultat complète d’autres recherches montrant que les réserves en pétrole des pays récipiendaires influencent également l’allocation de l’aide.
Le poids des entreprises des pays donateurs
Nous observons aussi une hétérogénéité importante entre pays donateurs déjà mise en avant dans d’autres travaux : les grands pays exportateurs (France, Allemagne, Japon, Royaume-Uni, États-Unis, notamment) semblent allouer l’aide de manière plus stratégique, tandis que les pays considérés traditionnellement comme plus « altruistes » (Pays-Bas, Danemark, Suède…) semblent moins sensibles au fait que le pays récipiendaire soit exportateur de biens intermédiaires spécifiques.
Pour comprendre ces résultats, nous proposons une explication théorique.
Le pays donateur, situé en aval de la chaîne de valeur, dépend d’un intrant produit dans un pays receveur, situé en amont. En transférant — sous forme d’aide — des ressources financières qui font l’objet de négociations, il incite le pays receveur à réduire ses tarifs douaniers d’importations de biens intermédiaires, ce qui diminue le coût final de son intrant produit et exporté vers le pays donateur.
L’aide agirait ainsi comme un levier discret de réduction des coûts de production pour les entreprises du pays donateur. L’influence des entreprises dans l’allocation de l’aide est également révélée ces dernières années par des enquêtes journalistiques.
Un processus qui creuse les inégalités entre pays pauvres
Ce travail montre que l’aide au développement apparaît, au moins en partie, comme un moyen permettant aux pays donateurs de garantir un accès à des biens intermédiaires stratégiques en soutenant les pays situés en amont des chaînes de production. Ce constat interroge la manière dont l’aide est allouée si l’on souhaite éviter que les pays les plus pauvres ne soient doublement exclus : des chaînes de valeur mondiales et des flux d’aide.
Nos résultats ont des implications politiques importantes.
Premièrement, le développement des chaînes de valeur mondiales peut exacerber la fragmentation de l’aide en concentrant les financements vers les pays déjà intégrés dans ces chaînes. Or, malgré plusieurs initiatives internationales comme la Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide au développement adoptée par l’OCDE en 2005, cette fragmentation persiste. Une étude de la Banque mondiale montre que l’augmentation des engagements d’aide au développement en termes réels entre 2000 et 2019 s’est accompagnée d’une multiplication du nombre de donateurs et d’agences d’aide, rendant la coordination de l’allocation de l’aide plus complexe.
Deuxièmement, orienter prioritairement l’aide vers les pays liés aux chaînes de valeur mondiales peut nuire au développement des pays les moins avancés, dont l’intégration dans les réseaux de production mondiaux reste limitée. Or, l’intégration aux chaînes de valeur stimule la croissance : une étude de la Banque mondiale indique qu’une augmentation de 1 % de participation entraîne en moyenne plus de 1 % de hausse du revenu par habitant. Mais si l’aide se concentre sur les pays déjà bien intégrés, elle risque de creuser davantage l’écart entre les « gagnants » et les laissés-pour-compte de la mondialisation. Or, les déclarations récentes de l’administration américaine qui limiteraient l’aide au développement à 17 pays prioritaires choisis par les États-Unis (« excluant certains pays en proie à de graves crises humanitaires, tels que l’Afghanistan et le Yémen ») ne font que renforcer ces inquiétudes.
Basak Bayramoglu est membre de la Chaire Énergie et Prospérité, sous l'égide de La Fondation du Risque.
Jean-François Jacques et Julie Lochard ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
21.01.2026 à 16:20
Sergueï Karaganov est-il vraiment l’architecte de la politique étrangère du Kremlin ?
Texte intégral (2213 mots)

Spécialiste reconnu des relations internationales depuis plusieurs décennies, fondateur de think tanks influents et d’une grande revue consacrée aux affaires diplomatiques, Sergueï Karaganov s’est dernièrement fait remarquer par des propos plus que musclés, promettant notamment à ceux qui s’opposeraient à la Russie, à commencer par les pays de l’Union européenne, une destruction totale. On aurait toutefois tort de voir en lui l’un des artisans de la politique étrangère de Moscou : il s’agit plutôt d’un habile « entrepreneur idéologique », qui sert le pouvoir en lui proposant un habillage conceptuel et en lançant des messages destinés à raffermir, dans l’opinion occidentale, l’idée selon laquelle le Kremlin est déterminé à aller, le cas échéant, jusqu’à la guerre nucléaire.
Les prises de position de l’universitaire russe Sergueï Karaganov font l’objet d’une attention croissante dans l’espace médiatique français et international depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. Récemment, des articles et des émissions télévisées lui ont attribué une influence déterminante sur la politique étrangère russe, allant jusqu’à le qualifier de « nouvel architecte de la politique étrangère du Kremlin » ou de « cerveau géopolitique de Vladimir Poutine », le plus souvent sans autre justification que sa proximité supposée avec le président russe.
Cette situation rappelle un phénomène déjà observé avec le philosophe ultranationaliste Alexandre Douguine, lui-aussi régulièrement présenté comme le « cerveau de Poutine » depuis le début des années 2000, en dépit des démentis répétés de plusieurs chercheurs spécialistes de la Russie.
Dans le cas de Douguine comme dans celui de Karaganov, attribuer une telle influence sur le chef du Kremlin sans fondement empirique solide contribue à obscurcir la compréhension des dynamiques à l’œuvre dans le processus de prise de décision en matière de politique étrangère dans la Russie contemporaine. Ces exagérations offrent par ailleurs une exposition médiatique bienvenue à ces entrepreneurs idéologiques. Si ni l’un ni l’autre n’ont jamais confirmé le rôle qui leur est parfois prêté au sommet de l’État, ils profitent de la visibilité et de l’autorité symbolique que cette image leur confère dans une logique de promotion personnelle et de diffusion de leurs idées, en Russie comme à l’étranger.
Afin de dépasser les interprétations excessives, il est nécessaire de s’interroger sur la place réelle qu’occupe Sergueï Karaganov dans l’environnement politique et idéologique russe. Revenir sur son parcours, ses réseaux et les idées qu’il défend permet de relativiser l’idée d’une influence directe sur les décisions du Kremlin, et de mieux comprendre les raisons de sa soudaine surexposition médiatique.
Un réseau puissant en formation dès la chute de l’URSS
En janvier 1992, moins d’un mois après la chute de l’URSS, Sergueï Karaganov (né en 1952), expert des États-Unis au sein de l’Académie des sciences soviétique, fonde l’un des premiers think tanks russes indépendants, le Conseil pour la politique étrangère et de défense (SVOP selon le sigle russe). En raison de la faiblesse des institutions qui caractérise la décennie 1990 en Russie, le SVOP, qui réunit hommes d’affaires, diplomates et militaires, parvient à exercer une influence certaine sur la politique nationale et permet à son directeur de se doter d’un réseau puissant.
Les dynamiques de centralisation et de renforcement de l’État, ainsi que le renouvellement des élites qui accompagne l’arrivée de Vladimir Poutine à la présidence en 2000, entraînent le déclin irréversible du SVOP et obligent Karaganov à se renouveler. En 2002, il fonde l’influente revue de politique étrangère Russia in Global Affairs, avant d’être nommé à la tête de la faculté de politique internationale de la Haute École d’économie, l’une des plus prestigieuses universités du pays, quatre ans plus tard.
Son implication dans la création du club de discussion Valdaï en 2004, qui s’impose progressivement comme un des principaux think tanks de l’ère Poutine, lui permet de se garantir un canal de communication avec l’administration présidentielle, institution centrale de la Russie poutinienne, qui est la seule à même de pouvoir faire circuler ses idées jusqu’au sommet de l’État.
Un entrepreneur idéologique
La politologue Marlène Laruelle, qui a récemment publié un ouvrage sur la construction idéologique de l’État russe, souligne que cette dernière est en constante évolution et repose sur un corpus dont la production est le plus souvent externe à l’État. Elle propose la notion d’« entrepreneur idéologique » pour désigner les acteurs situés en dehors des institutions étatiques qui entrent en concurrence pour capter l’attention de l’administration présidentielle et du gouvernement, afin d’accéder aux ressources et à la reconnaissance qui y sont associées.
Sergueï Karaganov s’inscrit pleinement dans cette catégorie, puisqu’il utilise son réseau et les organisations qu’il a fondées pour développer puis promouvoir ses idées et récits auprès des décideurs russes, dans l’espoir d’en tirer des bénéfices symboliques et matériels.
Depuis le début des années 2010, Karaganov a ainsi réussi à s’imposer comme l’un des principaux fournisseurs conceptuels du « tournant russe vers l’Asie ». Plusieurs notions qu’il a développées, comme la « Grande Eurasie » ou, plus récemment, « la Majorité mondiale », ont été intégrées dans le discours officiel, aidant les dirigeants à justifier et à promouvoir la réorientation stratégique et économique de la Russie vers la Chine et ses autres partenaires non-occidentaux.
Rien ne permet en revanche de lui attribuer une quelconque influence sur la définition de l’agenda ni sur les choix concrets de politique étrangère : en la matière, le processus de prise de décision semble cloisonné au président et à son entourage le plus proche, dont Karaganov ne fait assurément pas partie.
Pourquoi toute cette attention aujourd’hui et quelle utilité pour le Kremlin ?
Tout au long de sa carrière, Sergueï Karaganov a bénéficié d’une exposition médiatique en adéquation avec son statut d’expert reconnu en relations internationales. Depuis le début de la guerre en Ukraine, cette exposition a toutefois changé d’échelle, élargissant nettement son audience. Karaganov a su tirer parti du contexte de radicalisation de l’espace public, dans lequel les experts sont incités à afficher leur soutien à la guerre, voire à surenchérir par rapport à la ligne officielle, afin de se distinguer et d’augmenter leur visibilité.
À partir de l’été 2023, il s’est illustré par ses appels répétés en faveur d’une baisse du seuil d’emploi de l’arme atomique et de « frappes nucléaires limitées » contre plusieurs capitales européennes. Ces prises de position, très controversées, y compris au sein de la communauté académique russe, l’ont propulsé au premier plan du débat public. Elles ont très probablement pesé dans sa désignation comme modérateur de la séance plénière du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, le 7 juin 2024.
Cette position hautement symbolique lui a permis de dialoguer avec Vladimir Poutine en direct devant les caméras du monde entier. Lors de cet échange, le président russe a déclaré lire les textes de Karaganov, ce qui a alimenté les spéculations quant à l’influence de ce dernier sur la politique étrangère du pays. Cet épisode a également accru ses sollicitations par les médias, jusqu’à son intervention en direct sur la première chaîne de télévision russe, le 5 décembre dernier, largement reprise et traduite à l’étranger pour ses déclarations particulièrement belliqueuses envers l’Europe.
Du point de vue du Kremlin, Karaganov constitue une voix radicale supplémentaire permettant de durcir le discours sans impliquer directement le sommet de l’État. Il joue ainsi le rôle d’un épouvantail utile, à l’image de l’ancien président Dmitri Medvedev, dont les déclarations provocatrices s’inscrivent dans une stratégie de guerre psychologique contre l’Occident. Cette délégation du discours le plus extrême permet au pouvoir de préserver une posture officielle apparaissant comme ouverte à la négociation, tout en laissant circuler des messages plus agressifs par des canaux indirects.
Ainsi, invité du podcast de Tucker Carlson au mois de janvier 2026 dans un contexte de tensions inédites dans les relations transatlantiques dont le Kremlin entend profiter, Sergueï Karaganov a pu s’adresser à l’Amérique trumpiste par l’un de ses canaux favoris. Espérant sans doute être entendu jusque dans le Bureau ovale, il est allé toujours plus loin dans la surenchère, rappelant que « l’Europe est la source de tous les maux » et qu’elle serait « rayée de la carte de l’humanité » en cas d’assassinat de Vladimir Poutine…
Maxime Daniélou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.01.2026 à 16:20
Comment le djihadisme s’est métamorphosé
Texte intégral (1940 mots)
Idéologie doublée d’une militance globale, le djihadisme a connu un recul après la débâcle de l’organisation État islamique sur le théâtre syro-irakien, dont les combattants ne sont pas parvenus à se réimposer, Al-Qaida ayant aussi perdu de son écho. Le monde est témoin d’un épuisement du phénomène et d’une mise en déroute de ses structures, en Europe et en France par exemple, terres vers lesquelles un terrorisme de masse a cessé de s’exporter. Mais n’est-il pas plus judicieux d’évoquer une « métamorphose » du djihad, au sens de la modification progressive et inachevée de ses formes et de sa nature ? Dans son nouvel ouvrage Jihad : la métamorphose d’une menace, la politiste et professeure en relations internationales Myriam Benraad sonde un ensemble d’idées reçues sur cette mouvance hétéroclite.
Les plus méfiants rétorqueront que des développements dramatiques comme l’attentat de la plage de Bondi à caractère antisémite en décembre 2025, la chute de Kaboul aux mains des talibans en 2021, le changement de régime en Syrie en décembre 2024 à la faveur de djihadistes endurcis, ou encore l’expansion de cette mouvance dans les États du Sahel, l’assassinat de Samuel Paty en 2020 et celui de Dominique Bernard trois ans plus tard démontrent que le djihadisme reste un système de pensée actif et meurtrier. L’affirmation n’est pas dénuée de fondement.
Mais évoquer un épuisement ne revient pas à conclure à la déchéance définitive des idées et des hommes. Comme mouvement et dispositif, le djihadisme s’inscrit dans la durée. À plusieurs reprises, il a surmonté ses revers et l’élimination de ses chefs. Une survivance illustrée en 2023 lorsque, dans le contexte de la relance des hostilités au Proche-Orient après les attaques du Hamas en Israël le 7 octobre, a ressurgi une « Lettre à l’Amérique » signée par Oussama Ben Laden en 2001 en justification des attentats du 11 septembre et incitant les musulmans à « venger le peuple palestinien » contre les États-Unis, Israël et leurs alliés.
Il y a, d’une part, une dégradation manifeste des groupes et de leur commandement, de leur cause et de leurs capacités. On peut juger, d’autre part, qu’une actualité géopolitique extrêmement lourde, de la pandémie de Covid-19 à la guerre en Ukraine et à la conflagration dans la bande de Gaza, a contribué à reléguer la menace au second plan.
Le traitement médiatique n’a plus rien à voir avec la frénésie informationnelle qui avait marqué la période antérieure. Quoique le traumatisme suscité par des vagues d’attaques sanglantes n’ait jamais complètement guéri, le temps a commencé à faire son œuvre, lentement. Peu de citoyens craignent une répétition des actions qui ont meurtri la France en 2015 et 2016. Aucun Français ne s’attend plus à la commission d’une attaque comparable à celle du Bataclan.
Mais comme le suggère l’idée de métamorphose, se transformer ne signifie pas avoir disparu. Le djihad, abordé comme un acte guerrier violent, n’est certes plus aussi puissant qu’auparavant et a vu son potentiel d’enrôlement s’amoindrir. Il n’y a pas eu non plus d’internationalisation djihadiste de la question palestinienne et pas de nouveaux flots de militants à destination du Moyen-Orient depuis la dernière guerre israélo-palestinienne.
Au même moment, le djihadisme est opérationnel sur d’autres terrains. Même minoritaire, il agit dans des pays comme la Syrie, la Libye, le Yémen, où les guerres civiles ont laissé de lourdes séquelles et continuent de procurer aux djihadistes des espaces pour sévir. Dans nos sociétés, des profils d’individus vulnérables aux idées de cette mouvance sont identifiés et mis hors d’état de nuire régulièrement. Enfin, du fait de leur promesse d’endurance et de rétribution, les djihadistes clament haut et fort leur détermination à survivre et continuer de frapper.
Rappelons que le djihad n’est pas réductible à la guerre, en dépit de la violence qui demeure la principale expression du djihadisme contemporain. Au-delà des stéréotypes et clichés, il est impératif de se saisir de la pluralité des significations de ce mot et d’opérer une distinction claire entre ses interprétations théologiques et manifestations historiques, d’un côté, et ses acceptions idéologiques récentes, de l’autre. En effet, le djihad n’est pas le djihadisme malgré la confusion fréquemment opérée entre ces deux termes.
Nier la lourdeur de leurs connotations négatives n’est pas non plus la meilleure des manières de dépasser les préjugés courants, ni d’apporter des éléments de réponse sur un sujet qui reste d’actualité même s’il n’occupe plus les grands titres.
Si l’on excepte le poids de certaines dérives médiatiques et politiques, le djihad est un objet pluridimensionnel. La mouvance djihadiste initialement constituée par des Sayyid Qutb, Abdallah Azzam et Oussama Ben Laden n’en a pas épuisé toutes les formes et les structures, et encore moins l’influence. Or ce caractère hétéroclite est difficilement démontrable dans un contexte trop souvent marqué par les polémiques et controverses, notamment en France où les tueries de l’année 2015 continuent de résonner au niveau sociétal.
Dix ans plus tard, les commémorations des attentats du 13 novembre ont montré en quoi la mémoire traumatique de l’ultraviolence est omniprésente et combien le besoin d’une justice restaurative importe pour les victimes, directes ou indirectes. On perçoit bien à cet égard la nécessité d’un retour aux sources, arabes et médiévales, en vue de lever le voile sur les zones d’ombre persistantes. Certes, l’approche belliqueuse du djihad élaborée par les djihadistes sied à leurs convictions, mais elle fausse en large part le sens de l’islam.
Dans de nombreux commentaires, on observe aussi que l’Histoire est la grande absente. Les djihadistes ont imposé leur lecture idéologique des circonstances d’expansion de cette religion, qu’ils assimilent à une conquête militaire. En réalité, cette expansion a été plus dispersée dans le temps, pluriforme et multifactorielle. Elle est également plus riche que les descriptions qui en sont faites ici et là. Les bouleversements des dernières décennies ne sauraient occulter que l’islam a accouché d’une civilisation qui était autrefois majestueuse et orientée vers le progrès.
Les djihadistes sont d’ailleurs loin d’être unis dans la vision qu’ils entretiennent de ce passé et des moyens de le restituer. Le « califat » un temps revendiqué par l’État islamique procédait d’une réinvention de la tradition islamique et s’est symptomatiquement vu rejeté par une majorité de musulmans. Cette logique de fragmentation du champ djihadiste a cours, dans les faits, depuis les années 1990 et les djihads afghan, algérien, bosniaque et tchétchène. Puis les clivages entre mouvements se sont renforcés avec les guerres d’Irak, de Libye et de Syrie, pour ne citer que ces crises.
Un socle partagé n’en définit pas moins le djihadisme, pétri de mythes et d’un puissant imaginaire. Depuis le 11 septembre 2001, une majorité de militants s’est ainsi ralliée à la notion d’une croisade supposément conduite par l’Occident et ses alliés contre l’islam et ses fidèles, croisade à laquelle devrait répondre un djihad globalisé. Cette représentation binaire et manichéenne explique l’intolérance absolue des djihadistes et leur rejet de toute différence, y compris religieuse parmi leurs coreligionnaires qu’ils prétendent représenter et défendre.
Quelles sont au fond les causes du djihadisme ? Prétendre apporter une réponse linéaire et exclusive relève du leurre car il n’existe aucun système d’interprétation fixe. À l’identique, les parcours des djihadistes pris individuellement rendent compte de l’absence d’un profil-type, tandis que radicalisation et déradicalisation se doivent d’être examinées à la lumière d’expériences tangibles. Pour l’heure, le djihadisme poursuit sa métamorphose, moins délétère que par le passé, mais le chemin sera long, dans le monde musulman comme dans nos sociétés, avant de prétendre l’avoir vaincu.
Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.