26.01.2026 à 14:58
L’agriculture verticale peut-elle nourrir les villes ? Comment dépasser le mirage technologique
Texte intégral (1520 mots)
L’agriculture verticale a longtemps été présentée comme une solution miracle pour nourrir les mégapoles tout en réduisant leur empreinte environnementale. Mais derrière les promesses high-tech, la réalité est contrastée. Entre des succès spectaculaires en Asie et des faillites retentissantes en Europe et aux États-Unis, le modèle cherche encore sa voie.
L’agriculture verticale repose sur une idée simple : produire en intérieur et hors-sol, dans des milieux totalement contrôlés, y compris la lumière, la température, l’humidité et les nutriments, sur de vastes étagères en hauteur, au cœur des villes. À première vue, ses avantages paraissent irrésistibles. Sans pesticides, ce mode de culture consomme jusqu’à 90 % d’eau en moins grâce au recyclage – notamment l’hydroponie – et peut fonctionner 365 jours par an, avec un rendement élevé, sans dépendre des caprices du climat. Il offre ainsi la promesse d’une production fraîche et locale, directement connectée aux circuits courts.
Cet horizon a suscité un engouement mondial. Le Japon, avec la société Spread, a automatisé la production de salades indoor sur de vastes étagères, dans des univers aseptisés, à l’échelle industrielle. Singapour a inscrit les fermes verticales au cœur de son objectif « 30 by 30 », visant à couvrir localement 30 % de ses besoins alimentaires d’ici à 2030. Les pays du Golfe, comme les Émirats arabes unis et le Koweït, confrontés à la rareté des terres arables, y voient un outil stratégique alors que, aux États-Unis, des start-up ont levé des centaines de millions de dollars sur la base d’une vision d’un futur alimentaire ultratechnologique. Mais des échecs cuisants mettent aussi en évidence les limites du modèle, qui peu à peu tente de se réinventer pour y répondre.
Les ingrédients du succès
Les fermes verticales qui fonctionnent vraiment partagent un point commun : elles naissent dans des contextes où elles répondent à un besoin structurel. Dans les régions où la terre est rare, chère ou aride, la production en hauteur – ou à la verticale – répond efficacement aux contraintes géographiques.
À Singapour ou à Dubaï, par exemple, l’État joue un rôle déterminant en soutenant financièrement les infrastructures, en réduisant les risques d’investissement et en intégrant ces technologies dans les stratégies alimentaires nationales.
La réussite de ces modèles tient aussi à leur insertion dans les dynamiques locales. En effet, à Dubaï, les fermes verticales ne se contentent pas de produire, mais contribuent également à la sécurité alimentaire, à la formation technique, à l’emploi qualifié et à la sensibilisation des citoyens.
L’île-ville de Singapour s’appuie par ailleurs sur des technologies hydroponiques et aéroponiques avancées, avec des tours agricoles intégrés au bâti urbain. Ceci illustre l’adaptation de l’agriculture aux contraintes foncières et urbaines. Les progrès technologiques, notamment l’éclairage LED à haut rendement, l’automatisation poussée et l’IA permettant d’optimiser la croissance des plantes, améliorent la performance des modèles les mieux conçus.
Malgré des défis (coûts énergétiques, fragilité économique), ces fermes continuent aujourd’hui d’être considérées comme un « modèle d’avenir » pour des villes-États densément peuplées, ce qui montre que l’initiative s’inscrit dans une politique de long terme plutôt qu’à titre de simple effet de mode.
Coût, énergie et dépendance au capital-risque
Malgré ces succès, de nombreux projets ont échoué et révélé les fragilités d’un modèle bien moins robuste qu’il y paraît.
Le premier obstacle est énergétique. Éclairer, climatiser et faire fonctionner une installation entièrement contrôlée demande une quantité importante d’électricité, ce qui rend l’activité coûteuse et parfois peu écologique lorsque l’énergie n’est pas décarbonée.
Le second obstacle est économique : les marges sur les herbes aromatiques ou les salades sont faibles, et le modèle dépend souvent du capital-risque plutôt que de revenus stables. C’est ce qui a précipité les difficultés d’Infarm en Europe et d’AeroFarms aux États-Unis.
Certaines fermes se sont également retrouvées déconnectées des besoins alimentaires locaux, produisant des volumes ou des produits qui ne répondaient pas aux attentes des territoires. Le modèle, mal ancré localement, devient alors vulnérable à la moindre fluctuation des marchés financiers ou énergétiques.
De nouveaux modèles en développement
Face à ces limites, une nouvelle génération de projets émerge, cherchant à combiner technologie, intégration et demande urbaine au moyen de modèles de microfermes verticales adossées à des supermarchés, garantissant la fraîcheur, la visibilité et une réduction des coûts logistiques.
D’autres initiatives explorent les synergies énergétiques, en couplant production alimentaire et récupération de chaleur de data centers, en développant des serres photovoltaïques ou en utilisant des réseaux de chaleur urbains.
Les fermes verticales évoluent aussi vers des fonctions plus pédagogiques et démonstratives : même après sa faillite, une partie du modèle Infarm continue d’inspirer des fermes urbaines où la production sert autant à sensibiliser les citoyens qu’à fournir des produits frais. Ces approches hybrides témoignent d’une maturité croissante du secteur, qui privilégie moins la production de masse que la pertinence territoriale.
Vers une agriculture verticale plus durable ?
Pour devenir un levier crédible de la transition alimentaire, l’agriculture verticale doit clarifier sa finalité. Produire davantage ne suffit pas : il s’agit de contribuer à la résilience alimentaire des villes, d’offrir une complémentarité avec les agricultures urbaines plus « horizontales », telles que les toits productifs, les ceintures maraîchères ou les jardins partagés, et de s’inscrire dans les politiques alimentaires territoriales.
En particulier, les projets alimentaires territoriaux (PAT) peuvent, par leur ambition, fédérer les différents acteurs du territoire autour de l’alimentation. Ils jouent un rôle clé pour intégrer ces dispositifs de manière cohérente, en les articulant avec les enjeux de nutrition, d’accessibilité, de distribution et d’éducation. L’agriculture verticale ne deviendra durable que si elle est pensée dans une logique systémique, sobre sur le plan énergétique, ancrée localement et compatible avec les objectifs climatiques.
Loin d’être la panacée, elle est en revanche un laboratoire d’innovation. Là où elle réussit, c’est parce qu’elle s’inscrit dans une vision systémique de la transition alimentaire, combinant technologie, gouvernance territoriale et sobriété énergétique. Son avenir dépendra moins de la hauteur des tours que de la manière dont elle s’imbrique dans les territoires et contribue à renforcer la capacité des villes à se nourrir face aux crises climatiques et géopolitiques.
Marie Asma Ben-Othmen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.01.2026 à 12:17
La solitude des étudiants décrocheurs : quelques mois de formation et déjà face à l’échec
Texte intégral (1661 mots)
Le début des études supérieures n’est pas seulement un cap vers l’autonomie, cela peut être aussi une période de vulnérabilité, surtout lorsque les jeunes découvrent que les choix d’orientation faits en terminale ne correspondent pas à leurs attentes réelles. Se réorienter reste une épreuve, pour eux comme pour leurs familles. Explications.
Trois ans après leur première inscription en licence en 2020-2021, seuls 55 % des bacheliers sont encore en licence. Autrement dit, près d’un jeune sur deux connaît, à un moment de son cursus, une interruption, un réajustement de parcours ou une situation d’échec. Durant cette période, les sentiments éprouvés comme les solutions envisagées tendent à s’individualiser : chacun affronte seul ses doutes, ses inquiétudes et la recherche de voies possibles pour rebondir.
Au bout de quelques mois, les désillusions émergent, la solitude dans le logement ou dans l’établissement peut devenir pesante. Chaque année, en fin de premier semestre, « les décrocheurs », ces étudiants qui découvrent que la formation obtenue via Parcoursup ne correspond pas à leurs attentes ou qui ne se sentent pas bien dans leur vie étudiante, refont surface. Les notes, les partiels et les premiers bilans les obligent à se rendre à l’évidence.
Les établissements mettent en place de nouvelles initiatives pour essayer d’y remédier. Plusieurs travaux ont montré que ce phénomène ne peut être réduit à un simple échec scolaire, d’autres facteurs étant en jeu. En effet, il s’agit d’un phénomène souvent multicausal, où plusieurs éléments se conjuguent au cours de ces premiers mois d’études.
Des démarches de réorientation complexes
Pour une partie de ces jeunes femmes et de ces jeunes hommes commence alors la longue et souvent complexe démarche de réorientation. D’autres entrent dans une période d’attente indéterminée, sans véritable projet, dans l’espoir diffus de trouver leur voie, leur place ou simplement une direction. Cela s’accompagne du sentiment de « ne servir à rien », l’impression de ne pas avoir une place dans ce monde. Marie, 20 ans, explique son ressenti après trois mois passés à Sciences Po :
« J’ai eu tout le temps de me rendre compte que les cours ne m’intéressaient pas autant que ce que je pensais et, en plus, qu’il n’y avait pas la vie étudiante ou les associations à côté pour compenser. En janvier, j’ai décidé d’arrêter les cours à Sciences Po et, à ce moment-là, ce n’était pas très marrant. C’était, je pense, un début de dépression, où j’avais l’impression que rien n’avait de sens, ni les études ni la société. »
Pour certains jeunes, ces doutes s’ajoutent à des contextes personnels déjà fragiles, marqués par des problèmes familiaux, des difficultés matérielles, des histoires personnelles difficiles ou un mal-être antérieur qui empêche d’avancer dans les études. C’est aussi le moment où des fragilités du passé peuvent refaire surface. Carine, inscrite en sciences du langage, aujourd’hui infirmière, l’explique :
« Alors, moi, j’avais demandé les écoles d’infirmière dès la fin du bac, sauf que j’étais sur liste d’attente, et je ne me voyais pas faire autre chose que ça… J’avais une inscription à l’université, sauf que moi, je suis dyslexique et dysorthographique, du coup, je savais que j’allais décrocher tout de suite… Enfin, après, ça dépend des endroits, mais je savais qu’il y aurait eu trop de monde et que ça n’allait pas le faire au niveau de mon apprentissage. »
Le difficile repérage des jeunes en difficulté
Si le phénomène du décrochage est visible et comptabilisé statistiquement, les solutions restent encore limitées pour ces jeunes qui sortent du cadre des études après seulement quelques mois. Lorsqu’ils abandonnent leurs études supérieures, les parcours deviennent difficilement lisibles. Certains s’engagent dans un service civique, d’autres se retrouvent dans la catégorie des « NEET » (« not in employment education or training », « ni en emploi, ni en formation, ni en études »).
Cette répartition entre différentes catégories statistiques ne permet pas un réel suivi des trajectoires. Le repérage de ces jeunes reste difficile, en particulier lorsqu’ils ne sollicitent aucun dispositif d’accompagnement public. Certains peuvent se réorienter, mais devront « rattraper » le travail du premier semestre au second semestre. Les dispositifs sont souvent complexes à mobiliser, peu visibles, ou trop tardifs pour répondre à cette période de vide existentiel et de sentiment d’échec.
À lire aussi : Choix d’études, orientation professionnelle : « Donnons aux jeunes le droit de se tromper »
À l’incertitude vécue par les étudiants s’en ajoute une autre, plus silencieuse, qui touche leurs parents. Après une année de terminale éprouvante, marquée par la pression du bac – où leurs enfants avaient eu le sentiment de « jouer leur vie » à chaque épreuve, les choix imposés par Parcoursup et la crainte de l’échec, ils se retrouvent face à leurs enfants en souffrance, qui doutent de leur vie et d’eux-mêmes.
Commence un temps où chacun tente de savoir s’il faut encourager la poursuite des études, accompagner un changement de filière ou financer (pour ceux qui le peuvent) une année dans l’attente d’un nouveau projet.
Des différences de ressources sociales
Les enquêtes soulignent la diversité des trajectoires de ces jeunes et mettent en évidence le rôle du milieu social dans la probabilité de décrocher ou, au contraire, de poursuivre des études supérieures. Les ressources familiales, les histoires personnelles et la capacité à se projeter dans l’avenir façonnent des parcours profondément différents.
Il y a une individualisation dans la recherche des solutions. Pour ceux qui sont dotés de ressources économiques et culturelles suffisantes, des alternatives sont envisagées : une prépa privée, une école hors Parcoursup. Trouver la bonne option devient un parcours assez solitaire, où les ressources relationnelles et économiques sont mobilisées pour commencer la chasse aux informations. Ainsi, ces jeunes accompagnés par leurs familles concoctent des recettes variées où interviennent de multiples professionnels, tels que psys, coachs en orientation…
Pour les autres, issus de milieux moins bien dotés, la situation est plus difficile. Les jeunes risquent de se retrouver sans solution claire, oscillant entre petits boulots précaires (le temps de trouver ce qu’ils veulent faire), longues périodes d’attente et, pour une minorité, l’accompagnement des structures du service public.
Un manque de lisibilité des dispositifs
Nous observons la difficulté de tous les parents face à l’impossibilité pour leurs enfants de réaliser leurs projets. Certains n’ont pas les compétences ni les moyens pour les accompagner, d’autres pas d’idées ou de connaissance des dispositifs. Les jeunes, de leur côté, ont aussi des souffrances communes telles que se sentir « en dehors du tapis roulant », à l’arrêt dans la course collective et étant en « retard » par rapport aux autres.
L’analyse de l’abandon après ces premiers mois dans l’enseignement supérieur met en lumière le manque de lisibilité des dispositifs d’accompagnement des jeunes qui n’ont pas trouvé leur voie ou n’ont pas pu accéder à leurs vœux. Pour une partie d’entre eux, cette période restera celle d’un simple ajustement. Pour d’autres, elle marque la première rupture d’un parcours plus long et irrégulier. Cette période entraîne, parfois, une accentuation de leurs dépendances – alcool, drogues, jeux vidéo – et de l’incertitude sur le long terme.
Le début des études supérieures n’est pas seulement le début de l’autonomie, mais aussi un temps de vulnérabilité sous-estimé. Le sentiment d’échec face aux études cristallise l’ensemble des insécurités des jeunes et les plonge dans l’impression d’être seuls face au monde. Ils ont le sentiment que les autres avancent tandis qu’eux restent à l’arrêt, sans possibilité de se projeter, uniquement traversés par des questions : qu’est-ce que j’aime ? Qu’est-ce que je peux faire ? Comment puis-je réussir ?
Sandra Gaviria ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.01.2026 à 11:14
Les performances RSE des entreprises françaises nourries par la recherche de résilience
Texte intégral (1707 mots)
Les pratiques en matière de responsabilité sociétale des entreprises françaises progressent. En particulier, les efforts en direction des fournisseurs. Les plus critiques trouveront qu’au regard de l’urgence des objectifs, cela va trop lentement. Les plus optimistes noteront que les choses bougent dans le bon sens.
Publiée en octobre 2025, la sixième édition de l’étude réalisée par le médiateur des entreprises et la plateforme de notation Ecovadis, intégrant en plus de la photographie habituelle une analyse dynamique fondée sur cinq années de données (2020-2024), témoigne pour l’essentiel de la poursuite des tendances observées à l’occasion des éditions précédentes (tous les deux ans depuis 2015).
Concernant la France, l’échantillon utilisé pour l’étude était constitué de toutes les entreprises françaises de 25 salariés et plus, évaluées par EcoVadis. Soit pour cette nouvelle édition : 9 372 entreprises françaises étudiées sur cinq ans, dont 5 576 avec une évaluation RSE en 2024. Au-delà de la taille de l’échantillon, constituant l’un des principaux atouts de l’étude, la méthodologie, validée depuis une dizaine d’années, repose sur des analyses statistiques poussées permettant de faire émerger des enseignements clairs et précis sur plusieurs dimensions (nationalités et tailles d’entreprises, axes principaux de la RSE…).
De réels progrès
Un certain nombre de progrès sont ainsi clairement identifiés sur chacune des grandes dimensions appréhendées par l’étude, tant au niveau international que dans le cas précis des entreprises françaises : environnement, social et droits humains, éthique, et achats responsables. Des disparités sont bien sûr observées entre pays et grands ensembles (OCDE, BICS…).
Si les fameux « Nordics » (Finlande, Suède, Norvège, Danemark et Islande), dont les performances remarquables avaient justifié la création d’une catégorie particulière lors de la précédente étude, sont toujours bien classés et assez largement en avance par rapport aux autres pays (avec un score moyen de 60,2 à comparer à ceux de l’Union européenne, de l’OCDE et des BICS (groupe Brésil, Inde, Chine et Afrique du Sud), respectivement de 57,8, 55,8 et 46,1), les grandes économies que sont la Chine et les États-Unis obtiennent, à travers leurs entreprises, des performances demeurant modestes, avec des scores respectivement de 45,2 et 50,1.
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Le score des entreprises françaises apparaît, à la lumière des résultats présentés ci-dessus, une nouvelle fois particulièrement remarquable, s’établissant à 60,4, en hausse de 2,8 points par rapport à 2022. Avec ce score, la France se hisse à la troisième place du classement par pays, derrière la Finlande et la Suède, mais devant la Norvège.
Des progrès plus ou moins marqués selon les grandes dimensions de la RSE
Bien sûr, le rythme des progrès réalisés n’est pas le même sur chaque dimension. Un focus sur les performances des entreprises françaises permet notamment de mesurer une progression de 3,7 points depuis 2022 sur la dimension « environnement » (pour un score de 62,0), permettant à la France de prendre la quatrième place du classement sur cette dimension. Avec son score de 63,5 (et une progression de 2,9 points) sur la dimension « social et droits humains », la France conserve, grâce aux politiques et pratiques mises en œuvre par ses entreprises, la deuxième place sur cet axe. Avec un score de 50,8 et une progression de 2,7 points par rapport à 2022, nos entreprises offrent à la France la troisième place du classement sur l’axe « achats responsables ». Enfin, l’« éthique » reste le domaine sur lequel le classement est le moins favorable à la France avec une sixième place obtenue grâce à une note de 54,6 (et une progression de 0,9 point).
Au-delà de ces classements globaux, les performances enregistrées par tailles d’entreprises fournissent d’intéressants constats. Les PME et ETI françaises (25-999 salariés) « surperforment » par rapport aux grandes entreprises, mais aussi par rapport aux progressions de leurs pairs dans d’autres pays (avec une première place atteinte à la fois sur l’axe social et des droits humains et sur l’axe des achats responsables). Ceci témoigne de la diffusion d’une culture RSE dans toute l’économie et non dans les seules grandes entreprises ayant sans doute davantage de moyens à y consacrer.
Les PME premières pour les achats responsables
Sur le score thématique brut, les performances mesurées en matière d’achats responsables des entreprises françaises demeurent en retrait par rapport aux autres dimensions évaluées (avec un score global de 50,8 en progrès de 2,7 points depuis 2022 sur cet axe). Les progrès sont ici massivement le fait des grandes entreprises (gain de 7,3 points pour un score de 58,3), même si les PME et ETI, avec des scores moindres, obtiennent la première place mondiale sur cette catégorie de taille. Ces chiffres témoignent du rôle des achats en tant que « nouvelle frontière », au sens américain du terme, comme nous l’évoquions en janvier 2022 sur le Cercle les Échos.
La véritable montée en maturité en matière de RSE passe désormais principalement par cet axe essentiel consistant à étendre les bonnes pratiques à toute la chaîne de fournisseurs. Il est particulièrement intéressant de noter l’engagement des entreprises françaises en matière de réalisation et de mobilisation d’une cartographie des risques RSE liés aux achats (l’une des dix actions considérées comme essentielles pour un programme d’achats responsables performant). Ainsi, 54 % des grandes entreprises françaises disposaient en 2024 d’une cartographie des risques, contre seulement 47 % des entreprises de même taille dans l’UE, 38 % dans l’OCDE et 20 % chez les BICS.
Ceci témoigne clairement d’une vision très « défensive », alimentée par la volonté de se prémunir, plus qu’ailleurs, des risques en tout genre (géopolitiques, économiques, financiers…) auxquels nos entreprises sont désormais exposées.
Dynamique de progrès
Bien qu’il soit toujours possible de regretter une trop grande lenteur face à l’importance des enjeux, la dynamique de progrès, observée depuis la première étude de 2015, demeure réelle.
Si, sur la période considérée, les valeurs des dirigeants ont peu évolué, le renforcement des contraintes légales (devoir de vigilance, CSRD, CS3D…) a incontestablement joué un rôle très important dans les progrès accomplis par les entreprises françaises sur les quatre grandes dimensions, et, en particulier sur l’axe achats responsables.
Au-delà, ce sont sans doute les intérêts économiques bien compris qui ont le plus contribué aux progrès. De plus en plus, les dirigeants et décideurs sont conscients de la pertinence économique et financière de la RSE et des achats responsables. Il n’existe, en effet, bien souvent pas d’investissement aussi rentable, à long comme à plus court terme, que ceux qui consistent à mieux se comporter, de façon générale, vis-à-vis des parties prenantes au sens large. Ceci est particulièrement vrai en période de crise, et a fortiori face aux difficultés posées par la polycrise et, a fortiori, par la permacrise.
La recherche de résilience requiert la possibilité de s’appuyer sur un écosystème économique robuste et des relations de qualité avec clients, fournisseurs et concurrents, des relations renforcées par les efforts accomplis en matière de RSE. Cet enseignement rejoint d’ailleurs les conclusions de la troisième édition du Baromètre achats responsables « RSE : la parole aux fournisseurs ! », récemment publiée par l’Observatoire de la responsabilité sociétale des entreprises (ORSE), PwC et Bpifrance. Ce dernier met ainsi en lumière plusieurs constats clés, dont l’attente forte de collaboration des fournisseurs qui aspirent à faire évoluer la relation client-fournisseur vers un véritable partenariat durable.
Dans ce contexte, il est particulièrement intéressant de constater que les difficultés diverses rencontrées ces dernières années par nos entreprises, loin de décourager leurs efforts en matière de RSE, les incitent plutôt à persévérer. L’effet de mode est clairement dépassé et les motivations assumées, même si le chemin reste long et les progrès potentiels importants.
Hugues Poissonnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.