26.01.2026 à 15:01
Dialogue autour du microbiote : comment la mère et le bébé communiquent à travers le lait maternel
Texte intégral (1699 mots)

Le lait maternel n’est pas seulement un aliment : c’est un langage biologique qui évolue avec le bébé. Deux études publiées dans des revues scientifiques de premier plan décrivent comment il participe à l’enrichissement du microbiote intestinal du nourrisson et permet d’instaurer un véritable dialogue biologique entre la mère et l’enfant pour répondre aux besoins de ce dernier.
Au cours des premières semaines et des premiers mois de sa vie, le bébé entame l’un des processus biologiques les plus importants de son développement : la constitution de son microbiote intestinal. Cet ensemble de microorganismes participe non seulement à la digestion des nutriments. Il joue également un rôle clé dans la maturation du système immunitaire, la régulation du métabolisme et la protection contre les agents pathogènes au cours des premières années de vie.
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Dans ce contexte, le lait maternel s’avère être bien plus qu’un simple aliment : c’est un écosystème vivant, dynamique et complexe qui s’adapte aux besoins du nourrisson. Il apporte de l’énergie, des vitamines et des minéraux, mais aussi des composants bioactifs essentiels, comme des anticorps, des cellules immunitaires, des oligosaccharides (un groupe de sucres complexes et divers) et des microorganismes vivants.
Parce que le lait maternel est loin d’être stérile : il abrite des centaines d’espèces bactériennes qui contribuent activement à l’établissement du microbiome intestinal du bébé (sachant que le microbiome correspond à l’ensemble des génomes des microbes qui constituent le microbiote présent dans ou sur un organisme vivant, ndlr).
Les bactéries dont le bébé hérite par le lait maternel
Chez de nombreux nouveau-nés, en particulier pendant les premiers mois de vie, le lait maternel constitue la principale, voire parfois la seule source de microorganismes intestinaux. Il contient principalement des bactéries des genres Staphylococcus et Streptococcus, ainsi que d’autres, issues des genres Lactobacillus, Bifidobacterium, Veillonella ou Escherichia.
Une étude récente a analysé des échantillons de lait maternel et de selles de nourrissons provenant de 195 couples mère-bébé aux États-Unis pendant les six premiers mois suivants la naissance. Les résultats ont montré que le lait et l’intestin des bébés âgés d’un mois étaient dominés par des bifidobactéries, en particulier Bifidobacterium longum, Bifidobacterium breve et Bifidobacterium bifidum. Des bactéries associées à la peau maternelle, comme Staphylococcus epidermidis et Cutibacterium acnes, ainsi que des espèces liées à la cavité buccale, à l’image de Streptococcus salivarius, ont également été détectées dans le lait. D’autres bactéries telles que Escherichia coli, Bacteroides fragilis, Phocaeiola vulgatus et Phocaeiola dorei étaient également présentes dans l’intestin du bébé, ainsi que des microorganismes typiques de la bouche, comme Veillonella.
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Cette recherche a identifié jusqu’à douze souches bactériennes communes au lait maternel et aux selles du nourrisson. L’espèce la plus fréquente était Bifidobacterium longum, suivie de Bifidobacterium infantis, Staphylococcus epidermidis, Bifidobacterium breve et Streptococcus salivarius. D’autre part, les bébés nourris exclusivement au lait maternel présentaient une plus grande abondance de bifidobactéries intestinales que ceux pour qui l’allaitement exclusif avait été interrompu avant l’âge de six mois, ce qui suggère que l’allaitement prolongé favorise la persistance et l’expansion de ces bactéries.
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Cependant, la présence de ces microorganismes dans le lait ne garantit pas à elle seule leur implantation dans l’intestin du bébé. Des facteurs comme le microbiote préexistant, la génétique de l’hôte ou la disponibilité des nutriments influencent le succès de la colonisation, ce qui suggère que sont à l’œuvre des mécanismes plus complexes qu’un simple transfert microbien.
L’échange de bactéries entre la mère et le nourrisson est plus intense au cours du premier mois de vie et diminue avec le temps. De plus, les enfants nés par voie basse présentent une plus grande persistance des souches partagées que ceux nés par césarienne, dont le microbiome intestinal a tendance à être plus diversifié mais moins stable.
Enfin, il a également été observé que la mère et le bébé partageaient des bactéries typiquement buccales, telles que Rothia mucilaginosa et Streptococcus salivarius. Cela suggère que certaines espèces pourraient d’abord coloniser la cavité buccale du nourrisson avant d’atteindre son intestin, ou que le bébé lui-même contribue à la colonisation microbienne du lait peu après sa naissance.
Un dialogue bidirectionnel
Au-delà du transfert de bactéries, le lait maternel module activement le microbiome infantile grâce à d’autres composants. Les oligosaccharides, par exemple, favorisent sélectivement la croissance de bactéries bénéfiques, telles que Bifidobacterium, Bifidobacterium, Bacteroides et Akkermansia. En ce sens, le lait agit simultanément comme un probiotique (il apporte des microorganismes vivants) et un prébiotique (il fournit des éléments alimentaires utilisés par les bactéries).
Une deuxième étude, menée auprès de 152 couples mères-enfants au Burkina Faso, a analysé dans le temps des échantillons de selles maternelles, de lait et de selles infantiles, durant la grossesse et jusqu’à six mois après l’accouchement. Ce travail de recherche a montré que la richesse microbienne de l’intestin du bébé est très faible par rapport à celle de la mère, tandis que le microbiote du lait présente une grande variabilité entre les femmes et constitue une véritable « signature microbienne » individuelle.
Ses résultats ont révélé une corrélation entre le microbiote intestinal du bébé et la composition du lait maternel. Il est intéressant de noter que les nourrissons présentant une plus grande diversité bactérienne intestinale avaient des mères dont le lait contenait des niveaux plus élevés de macronutriments, de minéraux, de vitamines du groupe B et une grande variété de métabolites. En particulier, les oligosaccharides du lait variaient en fonction du microbiote du bébé au cours des premiers mois de vie. La composition de l’aliment n’est donc pas toujours la même, mais change pendant la période d’allaitement, en fonction du microbiote du bébé.
Cela suggère que le lait maternel influence non seulement le microbiome du nourrisson, mais qu’il y réagit également. Parmi les mécanismes possibles, on peut citer les signaux provenant des métabolites bactériens du bébé, le transfert de bactéries buccales pendant la succion ou les réponses immunitaires maternelles induites par le microbiote infantile.
L’allaitement comme système de communication biologique
Dans l’ensemble, ces études démontrent que la relation entre la mère et le bébé pendant l’allaitement est profondément bidirectionnelle. Le microbiote intestinal et lacté maternel, ainsi que les oligosaccharides, les nutriments et les métabolites du lait, s’adaptent de manière dynamique au développement et à l’état du microbiome de l’enfant.
L’allaitement n’est plus considéré comme un processus unidirectionnel de nutrition, mais comme un système de communication en temps réel entre deux organismes interdépendants. Le lait maternel n’est pas seulement un aliment : c’est un langage biologique qui évolue avec le bébé et qui permet à la mère d’adapter finement sa composition aux besoins de développement de l’enfant.
La version originale de cet article a été publiée sur microBIO, le blog de l’auteur.
Ignacio López-Goñi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.01.2026 à 15:01
Chez le poulain, le lien maternel est un moteur du développement social et cérébral – nouvelle étude
Texte intégral (1629 mots)

Une nouvelle étude montre comment la présence prolongée de la mère façonne le développement comportemental, physiologique et cérébral des poulains.
Chez les mammifères sociaux, les relations sociales jouent un rôle déterminant dans le développement. On sait depuis longtemps que la période autour de la naissance est cruciale, lorsque le nouveau-né dépend entièrement de son ou de ses parent(s) pour se nourrir et se protéger. En revanche, ce qui se joue après, lorsque le jeune n’est plus physiquement dépendant de sa mère mais continue de vivre à ses côtés, reste encore mal compris.
Dans une étude récente publiée dans Nature Communications, nous avons exploré chez le cheval cette période souvent négligée du développement. Nos résultats montrent que la présence prolongée de la mère façonne à la fois le cerveau, le comportement
– social en particulier – et la physiologie des poulains.
Pourquoi s’intéresser à l’« enfance » chez le cheval ?
Le cheval est un modèle particulièrement pertinent pour étudier le rôle du lien parental sur le développement des jeunes. Comme chez l’humain, les mères donnent généralement naissance à un seul petit à la fois, procurent des soins parentaux prolongés et établissent un lien mère-jeune fort sur le plan affectif, individualisé et durable.
Dans des conditions naturelles, les poulains restent avec leur groupe familial, et donc avec leur mère, jusqu’à l’âge de 2 ou 3 ans. En revanche, en élevage ou chez les particuliers, la séparation est le plus souvent décidée par l’humain et intervient bien plus tôt, autour de 6 mois. Ce contraste offre une occasion unique d’étudier l’impact de la présence maternelle sur le développement au-delà de la période néonatale.
Comment étudier de rôle d’une présence maternelle prolongée chez le cheval ?
Pour isoler l’effet de la présence maternelle, nous avons suivi 24 poulains de l’âge de 6 à 13 mois. Cette période peut être assimilée à celle de l’enfance chez l’être humain. En effet, durant cette période, les poulains ressemblent déjà physiquement à de petits adultes, apparaissent autonomes dans leurs déplacements et consomment très majoritairement des aliments solides, tout en étant encore sexuellement immatures. En d’autres termes, leur survie immédiate ne dépend plus directement de la mère.
Dans notre étude, tous les poulains vivaient ensemble dans un contexte social riche, avec d’autres jeunes et des adultes. La seule différence concernait la présence ou non de leurs mères respectives à partir de l’âge de 6 mois : ainsi, 12 poulains sont restés avec leur mère tandis que 12 autres en ont été séparés, comme c’est fréquemment le cas en élevage.
Durant les sept mois qui ont suivi, nous avons étudié le développement de ces poulains. En éthologie, les comportements sont étudiés de façon quantitative. Nous avons suivi le développement comportemental des poulains à l’aide d’observations et de tests comportementaux standardisés, puis analysé statistiquement ces données pour comparer leurs trajectoires développementales. Ces données ont été complétées par des mesures physiologiques régulières (par exemple, la prise de poids, les concentrations hormonales) et par une approche d’imagerie par résonance magnétique (IRM) pour visualiser les différences fonctionnelles et morphologiques entre nos deux groupes de poulains de manière non invasive.
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La présence de la mère favorise l’émergence des compétences sociales
Les résultats issus de nos observations répétées dans le temps montrent que les poulains bénéficiant de la présence de leur mère interagissaient davantage avec leurs congénères, notamment à travers des comportements positifs, comme le jeu ou le toilettage mutuel, que les poulains séparés de leurs mères. Ils se montraient aussi plus explorateurs et plus à l’aise face à des situations sociales nouvelles, suggérant une plus grande sociabilité.
Autre résultat intéressant, les poulains bénéficiant de la présence de leur mère passaient moins de temps à manger mais prenaient plus de poids, suggérant une croissance plus efficace.
Le lien maternel, moteur du développement du cerveau
Pour aller plus loin, nous avons combiné ces observations comportementales avec une approche encore rare chez les animaux d’élevage : l’imagerie médicale. Ici nous avons utilisé des techniques d’IRM, permettant d’observer le fonctionnement et l’organisation du cerveau vivant, sans douleur. Ainsi, nous avons pu caractériser le développement cérébral de nos poulains.
Cette approche nous a permis d’identifier, pour la première fois chez le cheval, un réseau cérébral appelé le réseau du mode par défaut. Bien connu chez l’humain et identifié chez une poignée d’autres espèces animales, ce réseau serait impliqué dans l’intégration des pensées introspectives, la perception de soi et des autres. Chez les poulains ayant bénéficié d’une présence maternelle prolongée, ce réseau était plus développé, faisant écho aux meilleures compétences sociales que nous avons observées.
En outre, nous avons observé des différences morphologiques dans une région fortement impliquée dans la régulation physiologique, l’hypothalamus, en lien avec les différences physiologiques et de comportement alimentaire mises en évidence.
Une phase clé du développement aux effets multidimensionnels
Pris dans leur ensemble, nos résultats soulignent l’importance de cette phase du développement, encore peu étudiée chez l’animal, située entre la petite enfance et l’adolescence.
Ils suggèrent que la présence maternelle prolongée induit un développement comportemental, cérébral et physiologique plus harmonieux, qui pourrait contribuer à équiper les jeunes pour leur vie adulte future, notamment dans le domaine de compétences sociales.
Quelles implications pour l’élevage… et au-delà ?
Notre travail ne permet pas de définir une règle universelle sur l’âge idéal de séparation chez le cheval. Il montre en revanche que la séparation précoce a des conséquences mesurables, bien au-delà de la seule question alimentaire.
Lorsque les conditions le permettent, garder plus longtemps le poulain avec sa mère pourrait donc constituer un levier simple et favorable au développement du jeune. Cependant, d’autres études sont nécessaires pour évaluer l’impact de ces pratiques sur les mères et les capacités de récupération des poulains après la séparation, par exemple.
Avec grande prudence, ces résultats font aussi écho à ce que l’on observe chez d’autres mammifères sociaux, y compris l’humain : le rôle du parent ou de la/du soignant·e (« caregiver ») comme médiateur entre le jeune et son environnement social et physique pourrait être un mécanisme largement partagé. Le cheval offre ainsi un modèle précieux pour mieux comprendre comment les premières relations sociales façonnent durablement le cerveau et le comportement.
Cette étude a été financée grâce à une bourse européenne HORIZON 2020 Marie Skłodowska-Curie Actions (MSCA) (ref: 101033271, MSCA European Individual Fellowship, https://doi.org/10.3030/101033271) et au Conseil Scientifique de l'Institut Français du Cheval et de l’Equitation (IFCE) (ref: DEVELOPPEMENTPOULAIN).
David Barrière ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.01.2026 à 14:58
Victoire démocrate à Miami : signe annonciateur d’un essoufflement du trumpisme ou épiphénomène ?
Texte intégral (2224 mots)
L’élection d’une candidate démocrate à la mairie de Miami, ville acquise au Parti républicain depuis presque trente ans, a été saluée par les poids lourds du Parti démocrate, qui veulent y voir la preuve que leur formation a le vent en poupe en vue des midterms de novembre prochain. À y regarder de plus près, la grande ville de Floride constitue en réalité un cas très particulier, et il est risqué de tirer des enseignements nationaux de son scrutin local.
En décembre dernier, Eileen Higgins a été élue maire de Miami. Ce résultat est historique à plusieurs égards : elle sera la première femme à diriger la ville et la première démocrate depuis vingt-huit ans. Surtout, elle a remporté la victoire dans un comté (Miami-Dade, où se trouve la municipalité de Miami) et un État (la Floride) souvent considérés comme des bastions du trumpisme.
Officiellement non partisane, l’élection municipale aurait pu passer inaperçue. Mais Eileen Higgins a revendiqué son étiquette démocrate durant son affrontement avec Emilio Gonzalez, candidat soutenu par Donald Trump. Dans un contexte marqué par des succès démocrates récents en Virginie et au New Jersey, cette victoire a ravivé l’idée d’un possible regain de popularité du parti. Elle invite pourtant à une lecture plus nuancée, notamment à travers le prisme de l’analyse du vote hispanique et des spécificités de la Floride.
« La Gringa » face à un candidat hispanique
Bien implantée localement, Higgins, 61 ans, est surnommée « la Gringa », un terme parfois péjoratif en espagnol pour désigner les Américains blancs, mais employé ici de manière presque affectueuse. Une étiquette qu’elle assume pleinement, comme elle l’a confié à l’Associated Press :
« Cela aide simplement les gens à comprendre qui je suis, et vous savez quoi ? Je suis une gringa, alors qu’est-ce que je vais faire, le nier ? »
Non hispanique, cette ingénieure de formation, ancienne directrice au Belize du Peace Corps (une agence publique états-unienne destinée à soutenir les pays en développement), parle pourtant un excellent espagnol. Cela a sans doute joué en sa faveur dans un comté où 70 % de la population est hispanique et environ 35 % est d’origine cubaine. Elle est ainsi parvenue à s’imposer face à un adversaire républicain d’origine cubaine.
Une campagne municipale fortement nationalisée
Si Higgins est une figure locale, sa campagne a rapidement pris une dimension nationale. Elle a bénéficié du soutien de plusieurs poids lourds démocrates : Rahm Emanuel, ancien maire de Chicago et ex-chef de cabinet de Barack Obama ; Pete Buttigieg, secrétaire aux transports dans l’administration Biden et candidat aux primaires démocrates de 2020 ; ainsi que Ruben Gallego, élu de l’Arizona et représentant d’une nouvelle génération de leaders latino-américains du parti.
En face, Emilio Gonzalez disposait lui aussi d’un profil national affirmé : cet ancien colonel de l’US Air Force est proche de la Maison Blanche sous la présidence de Trump (il a notamment cofondé le mouvement Veterans for Trump et occupe aujourd’hui un poste au sein de l’America First Policy Institute, un think tank aligné sur les orientations MAGA). En plus du soutien du président, Gonzalez a reçu celui de Ron DeSantis, gouverneur républicain de l’État, et du sénateur texan Ted Cruz.
Cette nationalisation s’est traduite dans les discours. Higgins n’a pas évité les lignes de fracture, déclarant notamment à propos de Donald Trump : « Lui et moi avons des visions très différentes de la manière dont nous devrions traiter nos habitants, dont beaucoup sont des immigrés », et allant jusqu’à qualifier la politique migratoire de l’administration Trump d’« inhumaine et cruelle ».
Miami-Dade : du bastion démocrate au symbole trumpiste
Pendant des décennies, le comté de Miami-Dade a constitué un pilier démocrate en Floride, votant « bleu » à chaque présidentielle depuis 1988, avec un point culminant en 2016, lorsque Hillary Clinton s’y est imposée avec près de 30 points d’avance. Mais l’écart s’est progressivement réduit. En 2020, Joe Biden ne s’y imposait plus que de justesse (53 %) avant que Donald Trump ne fasse basculer le comté en 2024 avec environ 55 % des voix.
Ce basculement s’explique notamment par la mobilisation en faveur de Trump d’une partie des membres des communautés hispaniques – spécialement les communautés cubaine, vénézuélienne et nicaraguayenne – sensibles à sa rhétorique antisocialiste. En liant la politique étrangère, l’immigration et l’identité politique, les républicains (Republican Party) ont construit un récit particulièrement efficace à Miami. Guillermo Grenier, professeur à la Florida International University et spécialiste de la communauté cubaine, résume ainsi cette dynamique :
« Ce message résonne davantage dans le sud de la Floride. C’est comme crier dans une église : l’écho est immédiat. Cela continue d’attiser les passions chez les électeurs cubains. »
Face à cette évolution, les démocrates ont progressivement réduit leurs investissements en Floride, un État jugé trop coûteux et difficile à reconquérir, choisissant de les redéployer ailleurs. Une forme de reddition stratégique critiquée par certains responsables locaux du parti, qui dénoncent, par la voix de Jimmy Torres Vélez, vice-président du National Puerto Rican Agenda (NPRA, une alliance non partisane regroupant des organisations, des élus, des leaders communautaires et des bénévoles de la diaspora portoricaine aux États-Unis), un cercle vicieux :
« C’est une mentalité étrange qui consiste à dire : “J’investis seulement si je gagne.” Mais si vous n’investissez pas, vous ne pouvez pas gagner. Abandonner la Floride ne fait que renforcer la dynamique adverse. »
Le pragmatisme des électeurs
L’élection municipale de Miami montre toutefois les limites de ce cadrage idéologique face aux réalités du quotidien. La campagne a en effet été dominée par les sujets de l’inflation, du coût de la vie, du logement et des assurances. En 2024, Miami affichait la plus forte inflation interannuelle parmi les grandes métropoles américaines.
La flambée des prix immobiliers, accentuée depuis la pandémie, qui a vu de nombreux Américains aisés s’installer à Miami, influencés par les lois laxistes de confinement en vigueur en Floride, pèse lourdement sur les ménages : près de la moitié d’entre eux consacrent une part excessive de leurs revenus au logement. À cela s’ajoute le coût des assurances, particulièrement élevé dans une région exposée aux ouragans et aux inondations, où les primes peuvent représenter près de 19 % d’une mensualité hypothécaire, contre environ 10 % à l’échelle nationale.
Même les produits du quotidien sont devenus des marqueurs politiques. La hausse du prix du café, symbole culturel fort pour les communautés hispaniques, notamment la communauté cubaine, illustre concrètement la dégradation du pouvoir d’achat, alimentée en partie par les droits de douane qu’a promulgués l’administration Trump.
Dans ce contexte, les démocrates ont mis en avant la responsabilité des républicains, qui contrôlent l’ensemble des leviers du pouvoir en Floride comme au niveau fédéral. « Le résultat de ce soir est un nouveau signal d’alarme pour les républicains, montrant que les électeurs en ont assez de politiques déconnectées de la réalité et qui font grimper les coûts », a déclaré Ken Martin, le président du Comité national démocrate.
Enfin, les politiques migratoires restrictives adoptées en Floride ont suscité des inquiétudes concrètes. Leurs effets sur l’économie locale, sur les familles aux statuts mixtes et sur certains secteurs clés ont renforcé une logique de vote pragmatique, centrée sur les conséquences immédiates plus que sur les grands récits idéologiques.
Une victoire symbolique, des enseignements à manier avec prudence
Les succès récents des démocrates ont ravivé l’idée d’un possible regain du parti dans certains territoires jugés difficiles. L’élection de Miami nourrit cette lecture, mais elle appelle à la prudence. Tout d’abord, il s’agit d’une grande ville, et les grandes métropoles des États-Unis ont historiquement tendance à favoriser les démocrates. En ce sens, ce scrutin peut constituer un piège, donnant l’illusion d’un basculement plus large alors que le reste de l’État, plus rural et suburbain, demeure majoritairement républicain.
À ces dynamiques internes s’ajoute une variable incertaine : la politique étrangère, notamment les récents développements au Venezuela, dont l’enlèvement de Nicolas Maduro. À Miami, où les communautés vénézuélienne, cubaine et nicaraguayenne, toutes traditionnellement « antisocialistes », jouent un rôle central, il reste difficile de mesurer l’impact réel que ces événements auront sur les comportements électoraux.
L’enseignement principal du scrutin reste la volatilité de l’électorat hispanique, très pragmatique. Même dans la ville de Miami, longtemps considérée comme un bastion républicain, des signes d’érosion apparaissent, en partie à cause de la hausse des prix quotidiens. Comme l’a résumé la représentante républicaine Maria Elvira Salazar :
« Le vote hispanique n’est pas acquis. Les Hispaniques ont épousé Donald Trump, mais ils ne font que “fréquenter” le Parti républicain. »
À Miami comme ailleurs, cet électorat reste mouvant, attentif aux enjeux concrets, et loin d’être définitivement acquis à un camp.
Jonathan Leblanc ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.