19.01.2026 à 16:28
« La police tue dans le 20e »
Texte intégral (1046 mots)
Sur un mur pas loin de chez moi, quelqu'un a écrit à la bombe rouge et en capitales : LA POLICE TUE DANS LE 20e. La semaine dernière, El Hacen Diarra est mort au commissariat, à quelques rues de là.
Quand on tape sur Google : « la police tue dans le 20e », apparaît en premier : « El Hacen Diarra est décédé d'un malaise cardiaque en garde à vue dans les locaux du commissariat du 20e arrondissement de Paris, dans la nuit de mercredi à jeudi. »
Devant le foyer où il habitait, une foule couvre l'asphalte. On ne voit que des visages tristes et en colère. Aux fenêtres des hommes filment le rassemblement. On fait pitié à voir, nous les quelques blancs ici en soutien aux proches de la victime. C'est nous la France aussi. Nous et nos corps invisibles, inviolables, intouchables, par les matraques et les coups des forces de l'ordre. Et c'est l'image de nos corps amassés sur cette place que ces hommes enverront peut-être au pays pour rassurer les leurs et dire qu'ils ne sont pas seuls.
Que deux ou trois cents personnes sont là et ne sont pas d'accord avec cette violence.
Ici, on meurt « d'un malaise cardiaque » pour être en possession de stupéfiants quand on est noir ou arabe.
« On commence 2026 avec un mort. Il est important d'être nombreux, il est important de dénoncer ce qui se passe, prononce Assa Traoré dans un micro. Parce que si on laisse passer, il y aura encore de nombreux El Hacen Diarra. (…) Les policiers sont responsables de sa mort. Soyons prêts à les entendre dire : « El Hacen était sous emprise de stupéfiants. » ; « El Hacen est mort de crise cardiaque. » Ce sont des phrases que nous entendrons. Mais personne ne devrait mourir parce qu'il croise la police. Personne ne devrait subir un contrôle d'identité juste parce qu'il s'assoit en bas de chez lui. Ça s'appelle du contrôle au faciès. Ça s'appelle de la discrimination. C'est au peuple français de se tenir debout et de dire : on ne laissera plus faire. »
El Hacen avait 35 ans, mon âge. Il avait une formation d'artiste. Comme moi. Il avait été interpellé après avoir été vu rouler un joint. Comme ça m'est arrivé. Il était originaire de Mauritanie. C'est peut-être notre première différence, celle qui peut coûter la vie.
« (…) On a fait analyser la vidéo où il est à terre, on le voit sur le sol. Et d'ailleurs on remercie la personne qui a filmé. On a fait analyser le son de cette vidéo, et El Hacen dit : « Vous m'étranglez, vous m'étranglez, vous m'étranglez ». Mais ils ont continué encore et encore et il est mort. La police du 20e on la connaît déjà : Lamine Dieng est mort ici. Mais personne ne devrait mourir, parce qu'il vient d'ailleurs. El Hacen est venu de son pays et il repart dans un cercueil. C'est comme ça que sa famille va l'accueillir. C'est ça le message qu'on renvoie de ce pays. »
Dans l'assemblée un homme noir crie : « NOUS AVONS LE MÊME SANG ROUGE » et couvre les mots d'Assa qui poursuit sa prise de parole :
« Des El Hacen, il y en a plein dans ce foyer qui ne vont pas sortir dehors car ils ont peur qu'on vienne les chercher quand nous serons partis. Parce qu'ils ont peur qu'on les mette dans un centre de détention. (…) Ce qui se passe aux États-Unis annonce un débordement énorme ici en France où la situation est déjà dramatique... »
Deux hommes sont penchés à la fenêtre du premier étage. Le plus grand a passé son bras autour de l'épaule du plus petit qui continue d'enregistrer la scène. Un autre est accoudé sur l'embrasure de la fenêtre voisine. Lui je l'ai déjà vu. Le soir il est souvent posé devant le foyer, à discuter avec les anciens qui font griller du maïs après la prière.
En bas ça scande sans discontinuer : « JUSTICE POUR EL HACEN » quand un homme prend le micro. « On va se calmer, c'est un moment de recueillement, nous avons les larmes aux yeux », dit-il. Au cœur de la foule, la voix fière d'un vieux monsieur hurle : « On ne pleure pas nous ! On ne pleure pas ! On est en colère ! » Alors les cris s'élèvent et se confondent, mélangeant des mots de rage et d'accablement jusqu'à ce que le médiateur nous fasse tous fermer nos bouches pour une minute de silence.
Plus tard dans la journée, quand je suis repassée devant le foyer, la foule s'était dissipée. En contrebas de la rue, trois motos et trois policiers faisaient une ronde. J'imagine que ceux qui ont croisés le regard d'El Hacen pour la dernière fois, n'étaient pas de ceux-là. Enfin j'espère, mais qui sait ?
En remontant vers chez moi je me suis demandée combien un policier était payé un dimanche.
Et en l'occurrence quelle part de mon travail à moi, payait le travail de ces trois-là. Travail qui consistait à surveiller des hommes qui avaient traversé mers et frontières pour gagner ici leur pain et celui de leur famille restée au pays.
Valentine Fell
19.01.2026 à 16:05
Mieux vaut (Béla) Tarr que jamais
Texte intégral (3322 mots)
« Il n'y a qu'un temps essentiel pour s'éveiller ; et ce temps est le présent. »
Boudha
Des films en noir et blanc marqués par des plans-séquence d'une lenteur parfois éprouvante, « hypnotique » , un univers postcommuniste effondré , sans plus aucune promesse même capitaliste, marqué par un « pessimisme absolu », une « tristesse poisseuse », des films aux paysages désertés battus par la pluie et le vent, habités par un désespoir et une mélancolie infinie : voilà les termes avec lesquels la critique a rendu hommage à Béla Tarr, l'immense cinéaste hongrois tout juste disparu en ce début d'année , tout en le saluant comme Gus Van Sant comme l'un des rares cinéastes « réellement visionnaires » de notre temps. « Il est facile de dire que mes films sont déprimants et sombres mais si on me pose la question à moi , déclare le cinéaste, je réponds que ce n'est pas le sujet. Les êtres humains sont très complexes et lorsqu'on réalise un film, ou toute autre forme d'art, il faut faire preuve d'empathie envers eux. LA question est : comment vous sentez-vous en sortant du cinéma ? Etes-vous plus fort ou plus faible. Personnellement je pense que les gens en ressortent plus fort. Parce que si vous êtes confronté à des choses sombres ou tristes et que vous les comprenez, vous devenez plus fort. C'est ma logique . » L'essai de Jacques Rancière, Béla Tarr, le temps d'après [1], donne force à ces propos en s'attachant à restituer la part sensible qui nourrit de part en part les films sombres du hongrois , et qui, par delà leur réalisme cosmique, donne « le sens d'une autre vie, la dignité mise à en poursuivre le rêve et à supporter la déception de ce rêve. »
Extraits.
« (…) Il est usuel de diviser cette œuvre en deux grandes époques : il y a les films du jeune cinéaste en colère, aux prises avec les problèmes sociaux de la Hongrie socialiste, désireux de secouer la routine bureaucratique et de mettre en cause les comportements issus du passé : conservatisme, égoïsme, domination mâle, rejet de ceux qui sont différents. Et il y a les films de la maturité (2), ceux qui accompagnent l'effondrement du système soviétique et les lendemains capitalistes qui déchantent, quand la censure du marché a relayé celle de l'Etat : des films de plus en plus noirs où la politique est réduite à la manipulation, la promesse sociale à une escroquerie et le collectif à la horde brutale. D'un âge à l'autre, d'un univers à l'autre, c'est aussi le style de la mise en scène qui semble changer entièrement. La colère du jeune cinéaste se traduisait en mouvements brusques d'une caméra portée qui, dans un espace resserré, sautait d'un corps à un autre et s'approchait au plus près des visages pour en scruter toutes les expressions. Le pessimisme du cinéaste muris exprime en longs plans-séquences qui explorent autour a individus enfermés dans leur solitude toute la profondeur vide du champ
Béla Tarr ne cesse pourtant de le répéter : 1l n'y a pas dans son œuvre un temps des films sociaux et un temps des œuvres métaphysiques et formalistes. C est toujours le même film qu'il fait, la même réalité dont il parle ; il ne fait simplement que la creuser toujours un peu plus. Du premier film au dernier, c'est toujours l'histoire d'une promesse déçue, d'un voyage avec retour au point de départ. Le Nid familial nous montre le jeune couple, Laci et Irén assiégeant vainement le service du logement dans l'espoir d'obtenir appartement qui leur permettrait d'échapper à l'atmosphère étouffante du foyer paternel. Le Cheval de Turin nous montre le père et la fille empaquetant un matin leurs maigres biens pour quitter une terre infertile. Mais la même ligne d'horizon par laquelle nous les avons vus disparaître nous les fait voir a nouveau, cheminant en sens inverse et regagnant la maison pour décharger les affaires chargées le matin. Entre les deux, la différence est justement que nulle explication n'a plus cours ; nulle bureaucratie obtuse, nul beau-père tyrannique ne barre plus la voie du bonheur promis. C'est seulement le même horizon, balayé par le vent, qui pousse les individus à partir et les renvoie à la maison. Passage du social au cosmique, dit volontiers le cinéaste. Mais ce cosmique n'est pas le monde de la contemplation pure. C'est un monde absolument réaliste, absolument matériel, dépouillé de tout ce qui émousse la sensation pure telle que le cinéma seul peut l'offrir.
Le cinéma, art du sensible
Car le problème pour Béla Tarr n'est pas de transmettre un message sur la fin des illusions et éventuellement sur la fin du monde. Pas davantage de faire de « belles images ». La beauté des images n'est jamais une fin. Elle n'est que la récompense d'une fidélité à la réalité que l'on veut exprimer et aux moyens dont on dispose pour cela. Béla Tarr ne cesse de marteler deux idées très simples. Il est un homme soucieux d'exprimer au plus juste la réalité telle que les hommes la vivent. Et il est un cinéaste entièrement occupé par son art. Le cinéma est un art du sensible. Pas simplement du visible. Parce que, depuis 1989, tous ses films sont en noir et blanc, et que le silence y prend une place toujours plus grande, on a dit qu'il voulait ramener le cinéma à ses origines muettes. Mais le cinéma muet n'était pas un art du silence. Son modèle était le langage des signes. Le silence n'a de pouvoir sensible que dans le cinéma sonore, grâce à la possibilité qu'il offre de congédier le langage des signes de faire parler les visages non par les expressions qui signifient des sentiments mais par le temps mis à tourner autour de leur secret. Dès le début, l'image de Béla Tarr est intimement liée au son : brouhaha au sein duquel, dans les premiers films, les plaintes des personnages s'élèvent, les paroles de chansons niaises mettent les corps en mouvement et les émotions se peignent sur les visages ; froideur, plus tard, de salles de bistrot misérables où un accordéoniste met les corps en folie avant que l'accordéon en sourdine n'accompagne leurs rêves détruits ; bruit de la pluie et du vent qui emporte paroles et rêves, les plaque dans les flaques où s'ébrouent les chiens ou les fait tournoyer dans les rues avec les feuilles et les détritus. Le cinéma est l'art du temps des images et des sons, un art construisant les mouvements qui mettent les corps en rapport les uns avec les autres dans un espace. Il n'est pas un art sans parole. Mais il n'est pas l'art de la parole qui raconte et décrit. Il est un art qui montre des corps, lesquels s'expriment entre autres par l'acte de parler et par la façon dont la parole fait effet sur eux .
Le temps où l'on s'intéresse à l'attente elle-même
(…) De Damnation aux Harmonies Werckmeister [2] Bela Tarr aura construit un système cohérent, mettant en œuvre des procédés formels qui constituent proprement un style au sens flaubertien du mot : une « manière absolue de voir », une vision du monde devenue création d'un monde sensible autonome. Il n'y a pas de sujets, disait le romancier. Il n'y a pas d'histoires, dit le cinéaste. Elles ont toutes été racontées dans l'Ancien Testament. Des histoires d'attentes qui se révèlent mensongères. On attend celui qui ne viendra jamais, mais à la place duquel viendront toutes sortes de faux messies. Et celui qui viendra parmi les siens ne sera pas reconnu par eux. (...). Les histoires sont des histoires de menteurs et de dupes, parce qu'elles sont mensongères en elles-mêmes. Elles font croire que quelque chose est arrivé de ce qui était attendu. La promesse communiste n'était qu'une variante de ce mensonge bien plus ancien. C'est pourquoi il est vain de croire que le monde va devenir raisonnable si on lui ressasse indéfiniment les crimes des derniers menteurs, mais grotesque aussi d'assurer que nous vivons désormais dans un monde sans illusion. Le temps d'après n'est ni celui de la raison retrouvée, ni celui du désastre attendu. C'est le temps d'après les histoires, le temps où l'on s'intéresse directement à l'étoffe sensible dans laquelle elles taillaient leurs raccourcis entre une fin projetée et une fin advenue. Ce n'est pas le temps où l'on fait de belles phrases ou de beaux plans pour compenser le vide de toute attente. C'est le temps où l'on s'intéresse à l'attente elle-même.
A travers le carreau d'une fenêtre, dans une petite ville de Normandie ou de la plaine hongroise, le monde vient lentement se fixer dans un regard, s'imprimer sur un visage, peser sur la posture d'un corps, modeler ses gestes et produire cette division du corps qui s'appelle âme : une divergence intime entre deux attentes : l'attente du même, l'accoutumance à la répétition, et l'attente de l'inconnu, de la voie qui conduit vers une autre vie. De l'autre côté de la fenêtre, il y a les lieux clos où les corps et les âmes coexistent, où se rencontrent, s'ignorent, s'assemblent ou s'opposent ces petites monades faites de comportements acquis et de rêves entêtés, autour de verres qui trompent l'ennui et le confirment, de chansons qui réjouissent en disant que tout est fini, d'airs d'accordéon qui attristent en mettant en folie, de paroles qui promettent l'Eldorado et font comprendre qu'elles mentent en le promettant. Cela n'a proprement ni commencement ni fin, simplement des fenêtres par lesquelles le monde pénètre, des portes par lesquelles les personnages entrent et sortent, des tables où ils s'assemblent, des cloisons qui les séparent, des vitres à travers lesquelles ils se voient, des néons qui les éclairent, des miroirs qui les réfléchissent, des poêles où la lumière danse... Un continuum au sein duquel les événements du monde matériel se font affects, s'enferment dans des visages silencieux ou circulent en paroles.
Des lieux de ce type, c'est la littérature qui les a d'abord inventés en s'inventant elle-même, en découvrant qu'avec le temps des phrases et des chapitres il y avait mieux à faire que de scander les étapes par lesquelles des individus arrivent à leurs fins : trouver la richesse, conquérir une femme, tuer un rival, s'emparer du pouvoir. Il était possible de restituer dans sa densité un peu de ce qui faisait l'étoffe même de leur vie : comment l'espace en eux se faisait temps, les choses senties émotions, les pensées inerties ou actes. La littérature avait dans cette tâche un double avantage. D'un côté elle n'avait pas à soumettre ce qu'elle peignait à l'épreuve du regard, de l'autre, elle pouvait franchir la barrière du regard, nous dire comment la personne derrière la croisée recevait ce qui entrait par la fenêtre et comment cela affectait sa vie. Elle pouvait écrire des phrases comme « toute l'amertume de l'existence lui semblait servie dans son assiette » où le lecteur sentait d'autant mieux l'amertume qu'il n'était pas obligé de voir l'assiette. Mais au cinéma il y a une assiette et pas d'amertume. Et quand le monde passe la fenêtre, vient le moment où il faut choisir : arrêter le mouvement du monde par un contrechamp sur le visage qui regardait et auquel il faudra alors donner l'expression traduisant ce qu'il ressent, ou continuer le mouvement au prix que la personne qui regardait ne soit qu'une masse noire obstruant le monde au lieu de le réfléchir. Il n'y a pas de conscience où le monde se condense visiblement. Et le cinéaste n'est pas là pour se faire lui-même le centre qui ordonne le visible et son sens. Il n'y a, pour Béla Tarr, pas d'autre choix que de passer par la masse noire qui obstrue le plan, de s'en aller après faire le tour des murs et des objets de sa demeure, d'attendre pour le surprendre le moment où le personnage va se lever, sortir de chez lui, se faire guetteur dans la rue, sous la pluie ou dans le vent, solliciteur derrière une porte, auditeur derrière un comptoir ou à une table de bistrot, le moment où ses paroles résonneront dans l'espace, avec le tic-tac d'une horloge, le bruit des boules de billard et un air d'accordéon.
Puissance d'étouffement ou virtualités de rêve
Il n'y a pas d'histoire, cela veut dire aussi : il n'y a pas de centre perceptif, seulement un grand continuum fait de la conjonction des deux modes de l'attente, un continuum de modifications infimes par rapport au mouvement répétitif normal. La tâche du cinéaste est de construire un certain nombre de scènes qui fassent ressentir la texture de ce continuum et amènent le jeu des deux attentes à un maximum d'intensité. Le plan-séquence est l'unité de base de cette construction parce qu'elle est celle qui respecte la nature du continuum, la nature de la durée vécue où les attentes se conjuguent ou se séparent et où elles assemblent et opposent les êtres. S'il n'y a pas de centre, il n'y a pas d'autre moyen d'approcher la vérité des situations et de ceux qui les vivent que ce mouvement qui va sans cesse d'un lieu à celui ou celle qui est en train d'y attendre quelque chose. Il n'y a pas d'autre moyen que de trouver le rythme juste pour faire le tour de tous les éléments qui composent le paysage d'un lieu et lui donnent sa puissance d'étouffement ou ses virtualités de rêve : la nudité d'une salle ou les colonnes et cloisons qui la rythment, la lèpre des murs ou l'éclat des verres, la brutalité du néon ou les flammes dansantes du poêle, la pluie qui aveugle les fenêtres ou la lumière d'un miroir. Béla Tarr y insiste : si le montage, comme activité séparée, a si peu d'importance dans ses films, c'est qu'il a lieu au sein de la séquence qui ne cesse de varier à l'intérieur d'elle-même : en une seule prise, la caméra passe d'un gros plan sur un poêle ou un ventilateur à la complexité des interactions dont une salle de bistrot est le théâtre ; elle remonte d'une main vers un visage avant de le quitter pour élargir le cadre ou pour faire le tour d'autres visages ; elle passe par des zones d'obscurité avant de venir éclairer d'autres corps saisis maintenant à une autre échelle. Elle établit de même une infinité de variations infimes entre mouvement et immobilité : travellings qui avancent très lentement vers un visage ou arrêts d'abord inaperçus du mouvement.
La conjonction des attentes ou le sens de l'égalité selon Béla Tarr
La séquence peut aussi absorber dans sa continuité le hors-champ aussi bien que le contrechamp. Pas question de passer d'un plan à un autre pour aller de l'émetteur d'une parole à son destinataire. Ce dernier doit être présent dans le temps où la parole se prononce. Mais cette présence peut être celle de son dos, voire même simplement du verre qu'il tient à la main. Quant à celui qui parle, il peut nous regarder de face, mais le plus souvent c'est son profil ou son dos que nous voyons et souvent même ses paroles sont là présentes sans que nous le voyions lui-même. Mais il n'est guère exact de parler alors de voix off ou de présence du hors-champ. La voix est là, dissociée du corps auquel elle appartient, mais présente dans le mouvement de la séquence et dans la densité de l'atmosphère. Si elle appartient au parleur et à l'auditeur, c'est comme éléments d'un paysage global qui englobe chacun des éléments visuels ou sonores du continuum. Les voix ne sont pas attachées à un masque mais à une situation. Dans le continuum de la séquence tous les éléments sont à la fois interdépendants et autonomes, tous dotés d'une égale puissance d'intériorisation de la situation, c'est-à-dire de la conjonction des attentes. C'est là le sens de l'égalité propre au cinéma de Béla Tarr.
Ce sens est fait d'une égale attention à chaque élément et à la manière dont il entre dans la composition d'un microcosme du continuum égal lui-même à tous les autres en intensité. C'est cette égalité qui permet au cinéma de relever le défi que lui avait lancé la littérature. Il ne peut pas franchir la frontière du visible, nous montrer ce que pensent les monades dans lesquelles le monde se réfléchit. Nous ne savons pas quelles images intérieures animent le regard et les lèvres fermées des personnages autour desquels tourne la caméra. Nous ne pouvons pas nous identifier à leurs sentiments. Mais nous pénétrons quelque chose de plus essentiel, la durée même au sein de laquelle les choses les pénètrent et les affectent, la souffrance de la répétition, le sens d'une autre vie, la dignité mise à en poursuivre le rêve et à supporter la déception de ce rêve. En cela réside l'exacte adéquation entre le propos éthique du cinéaste et la splendeur envoûtante du plan-séquence qui suit le trajet de la pluie dans les âmes et les forces qu'elles lui opposent. »
[1] Editions capricci, 2011
[2] Période qui commence, en 1987, avec Damnation et s'achève, en 2011, avec Le cheval de Turin, film ultime de Béla Tarr.
A voir et revoir le magnifique plan séquence qui ouvre le film : « Et maintenant, nous, gens simples, nous allons assister à une démonstration de l'immortalité » https://youtu.be/S3a242TNFPk?si=ZKOudhOw33wNn41I
19.01.2026 à 15:51
Trump ou les habits neufs de l'impérialisme
Entretien avec Michel Feher
- 19 janvier / Avec une grosse photo en haut, International, lundisoir, 4Texte intégral (5259 mots)
Il y a un peu plus d'un an, nous avions invité le philosophe Michel Feher pour discuter de la fascisation en cours et de son excellent livres Producteurs et parasites - L'imaginaire si désirable du Rassemblement national, à revoir par ici. Nous avions alors évoqué la seconde élection de Donald Trump qui n'était pas encore entré en fonction et de ce qui s'annonçait en terme de politique intérieure et fasciste. Michel Feher connaît très bien les États-Unis où il vit en partie, il travaille par ailleurs actuellement sur la nouvelle configuration géopolitique mondiale. Il était donc indispensable de l'inviter afin qu'il nous éclaire sur sa compréhension de ce second mandat Trump, des enjeux derrière la capture de Maduro et de ses retentissements sur la politique intérieure américaine. On a bien fait, il nous a tout très bien expliqué ! Le sommaire ci-dessous pour se faire une idée de la trame de cet entretien.
À voir lundi 19 janvier à partir de 20h
00:00 Introduction
04:25 Que dévoile l'enlèvement de Maduro par l'administration Trump ?
8:48 Une opération qui synthétise les trois sensibilités autour de Trump (Steven Miller et le spectacle de la cruauté, Marco Rubio le néo-conservateur reconverti au Trumpisme, J.D. Vance et le néo-paléo-conservatisme)
18:25 Tucker Carlson, la voix de l'avenir
22:15 Les faits alternatifs et le paradigme de la guerre civile
26:32 « Aux États-Unis, on ne va pas vers le fascisme, on est dans le fascisme »
29:38 Mater, discipliner et purifier le territoire intérieur (l'ICE) et/ou étendre l'Empire
32:30 De l'impérialisme colonial à l'impérialisme continental des « perdants » (Arendt)
35:25 L'État sans frontière, Carl Schmitt et la doctrine Monroe
38:29 L'illimitisme ou la politique de fin du monde : le laboratoire israélien
43:09 L'antifascisme comme menace terroriste
45:35 Quelles résistance populaires contre le trumpisme ?
49:30 Les élections de mi-mandat comme révélateur de l'état de la démocratie aux Etats-Unis
Version podcast
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Voir les lundisoir précédents :
Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi
Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer
Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel
Du nazisme quantique - Christian Ingrao
(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)
Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass
Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils
Vivre sans police - Victor Collet
La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier
Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane
Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi
Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat
Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola
« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale
Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier
Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier
10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte
Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat
De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis
Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall
Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney
Pour une politique sauvage - Jean Tible
Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili
Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi
Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï
La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste
Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris
Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani
Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel
Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria
Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate
Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel
Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul
Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay
Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes
Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil
Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian
La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine
Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson
Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat
Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer
Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer
Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique
La division politique - Bernard Aspe
Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens
Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol
Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher
Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent
Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires
Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard
10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni
Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand
Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova
Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine
Des kibboutz en Bavière avec Tsedek
Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly
Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber
Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron
Communisme et consolation - Jacques Rancière
Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat
L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie
Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête
Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert
« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury
Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon
Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2
De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)
De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau
Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)
50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol
Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos
Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini
Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães
La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau
Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher
Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre
Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke
Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella
Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari
Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore
Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre
De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou
La littérature working class d'Alberto Prunetti
Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement
La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët
Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn
Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole
De nazisme zombie avec Johann Chapoutot
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L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin
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Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]
Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute
Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche
Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines
Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning
Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain
La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer
Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun
Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon
Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo
Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille
Une histoire du sabotage avec Victor Cachard
La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet
Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf
L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel
À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout
Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier
Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot
Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia
La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir
Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi
Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien
Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez
Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1
Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler
Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski
Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig
Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs
Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou
La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi
Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth
Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel
Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota
Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]
Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet
La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen
La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur
Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier
La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost
Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari
Puissance du féminisme, histoires et transmissions
Fondation Luma : l'art qui cache la forêt
L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff
Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français
Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane
LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.
Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.
Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli
Vanessa Codaccioni : La société de vigilance
Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.
