20.01.2026 à 10:39
Une captivité sans captifs
Texte intégral (9144 mots)
La chute de l'industrie du delphinarium après plusieurs décennies de combat activiste est perçue par beaucoup comme une victoire et un Happy End, y compris en France avec la fin du Marineland d'Antibes. Mais une analyse plus fine de la question révèle son remplacement par un nouveau système de biopolitique et d'enfermement, en continuité avec l'industrie qu'il prétend détruire et en frontale contradiction avec les principes énoncés par les têtes pensantes et agissantes de ce même militantisme. Et ce malgré l'existence d'une alternative bien plus autonomiste et révolutionnaire...
« Tout ça c'est encore l'injustice rambinée sous un nouveau blase, bien plus terrible que l'ancienne, encore bien plus anonyme, calfatée, perfectionnée, intraitable, bardée d'une myriade de poulets extrêmement experts en sévices. »
Céline, Mea Culpa (1936)
« Malheureusement les attaques contre les oceanariums ont constitué un blitzkrieg médiatique d'irrationalité indiscriminée, forçant tous les établissements en une seule et même catégorie : l'ennemi. Tout dissensus dans le mouvement, tout questionnement de la tactique et de la stratégie dans son ensemble, est étouffé. »
Paul Watson, The cult of animal celebrity, (1995)
Une femme responsable de la mort de deux jeunes orques sous l'égide d'une rhétorique paternaliste et behavioriste [1] ; un homme nommant son fils Lincoln dont plusieurs dauphins captifs ont été la propriété effective pendant trois ans [2] ; un autre dont les ambiguïtés sinon les connivences avec l'industrie de la captivité sont connues et documentées depuis les années 90 [3]. Voilà les trois pôles principaux d'un “grand partage” des corps cétacéens, organisé sous le regard bienveillant d'une ministre de l'écologie sans doute ravie de mettre en scène cette magie d'une idée devenant produit qu'elle a tant su plébisciter : ici le cétacé version Malongo, captivité désormais privée de sa culpabilité (“captivité sans captivité” si nous voulions paraphraser Zizek) [4]. De Riddell à Watson : d'un calife l'autre. L'ubuesque situation d'une troïka activiste scandant rien de moins que l'égalité cognitive des cétacés et des humains tout en condamnant les premiers à un confinement indéfini, sous prétexte des mêmes arguments et ritournelles utilisés par l'industrie qu'ils disent combattre, devrait faire tendre plus d'une oreille. Mais ces évidentes contradictions ne semblent empêcher ces nouveaux propriétaires de dormir la nuit : le cétacé paraît condamné à n'être qu'un parlêtre de shrödinger dont l'intelligence ou le rapport au langage n'est qu'un outil rhétorique et une mise en valeur marchande, plutôt qu'une réalité effective impactant leur existence et leur devenir.
Eux le tonnent à tous les toits : there is no alternative. Non, nous le scandons : il y a une alternative. Mais qui nous écoute ? Les seules réponses que nous recevons depuis le début des années 2010 sont punitives et hypercritiques, scandées par la moralisation, l'intimidation et l'appel à la culpabilité. Tout dialogue est rendu impossible par un appel constant à la mort supposée de ces ex-captifs : “so what, you want to dump them in the ocean ?” nous assénait il y a peu de temps encore une Marino visiblement exaspérée par le fait qu'on lui demande pourquoi institutionnaliser de force des êtres dont elle-même fétichise les méninges à longueur de conférences. Comme jadis on répondait à ma mère critiquant le régime castriste si elle préférait Haïti, la question est de fermer l'affaire : surtout ne pas se poser et réfléchir. Sois militant et tais-toi.
Il faut pourtant beaucoup, beaucoup de prémisses qui n'ont rien d'évident pour prendre cela comme parole d'évangile. Croire à la validité de toute une litanie de doxas sur le comportement dit animal (“perte d'instinct” captifs “oubliant comment chasser”...), qui n'ont aucun fondement scientifique et contredisent 80 ans d'éthologie [5]. Croire qu'il existe bien un “wilderness” ou une “nature” forcément hostile et ontologiquement coupée du monde humain, ce qu'une tradition anthropologique vieille de quarante ans a minutieusement démonté [6]. Croire que les cétacés ne forment pas déjà des sociétés fondées sur l'entraide systématique des vieillards, des mutilés, des handicapés, des malades au long terme, sur l'adoption des démunis et des orphelins, alors que c'est l'exact inverse que l'on constate [7]. Croire surtout qu'il n'est pas possible - ou pas souhaitable, de créer une société commune, des rapports de care en dehors de cadres contraints, en d'autres termes qu'un cétacé ne peut qu'être “naturellement correct” ou captif, imposant un faux dilemme où l'autre est soit totalement indépendant et coupé des rapports humains, soit entièrement subalterne à ceux-ci. Tous ces présupposés, nous les défions et proposons d'en discuter la pertinence, mais eux - comme avec ceux qu'ils considèrent comme leur possession légitime - refusent le dialogue. Surtout la ligne Maginot de la différenciation anthropologique ne doit pas bouger, quand bien même on va jusqu'à aller jusqu'à dire qu'ils seraient plus intelligents que nous ou à laïusser sur leur attitudes empathiques ou morales : jamais au grand jamais leur donner un choix ou une chance.
Nous, ce que nous voyons, ce sont des rapports de surveillance et de contrôle, une privation systématique de liberté sans aucune échappatoire possible ; ils ne proposent même pas des sorties régulières et guidées, ce que même certains éléments de l'industrie qu'ils combattent pratiquent [8], un modèle calqué sur l'ancienne industrie du delphinarium et scandé par le même argumentaire justificatif, et surtout les mêmes pratiques et structurations de leur vie sous le mode de l'institution totale : gestion des individus selon des confinements au sein d'espaces séparés déterminés par des emplois du temps rigides, utilisation de dressage et de méthodologies béhavioristes comme fondement de leur gestion sous prétexte de check-up médicaux - sans doute par ailleurs fondés sur la privation de nourriture comme élément sine qua non du contrôle des cétacés captifs, contrôle des naissances par des stérilisations chimiques, nourrissage exclusif au poisson mort frigorifié avec sans doute supplément d'antidépresseurs à la clé, procédures médicales invasives et non consenties.
Il ne suffit pas d'avoir lu Surveiller et punir ou Goffman pour constater que toute la pratique comme ses descendants déconstruits sont des panoptiques, et ce depuis le premier d'entre eux en 1938 [9] : du Marineland of Florida au Whale Sanctuary Project, de Lilly aux îles vierges à Eilat, tout est une petite affaire de contrôle des corps, et de réduction d'individus à des corps même lorsque l'on prétend aborder leur intelligence. Les sanctuaires captifs mis en avant par les forces activistes comme une bienheureuse et très fukuyamienne “fin de l'histoire” ne faisant que singer des modèles préexistants, notamment chez nombre d'établissements de type swim-with (Eilat, UNEXSO, Roatan pour ne citer qu'eux) en sea-pens (filets en mer) dont ils nient rhétoriquement l'existence [10]. Toute une accumulation de trous dans la raquette qui visiblement y laissent passer des balles de baseball. Ils en sont bien sûr conscients, d'où la nécessité pour eux de réagir en petits professeurs outrés lorsqu'on leur met leur nez devant leurs contradictions. On l'aura deviné : quand bien même ces organisations parlent au nom de grands thèmes ; liberté, égalité cognitive, contact parlé, cerveaux de la taille d'un abribus, nous constatons dans les faits le même souci méthodique du contrôle, la même défense paladine du pouvoir, la volonté de maintenir le même statu quo et son intégrité et de ne jamais prêter le flanc à l'analyse critique, exactement comme l'industrie qu'ils cherchent à (grand !) remplacer : que surtout l'animalisé ne bouge pas de la cage conceptuelle où on a bien voulu le condamner.
Le fait qu'ils utilisent une constante confusion des termes devrait être un indicateur d'un problème. Eux décrivent par exemple ce processus de sanctuarisation captive et permanente comme “libération” ou “liberté”, par opposition à la “captivité” représentée par leurs prédécesseurs : d'Antibes à Boudewijn, d'Astérix à Attica [11]. Mais quelle liberté ? Un confinement à vie, sans choix ou possibilité de sortir ou de demander de sortir, de chasser, de rencontrer des pairs, de faire des enfants, de négocier ? Un mode d'institutionnalisation et de pathologisation à outrance tel que déjà pratiqué à Heimaey [12] ? On comprend le problème. La sapience attribuée à ces êtres est purement abstraite et non effective. D'où toute la perversité d'une programmatique captive sortant de la bouche des pseudo-libérateurs de demain, se fondant sur les mêmes a priori conceptuels, les mêmes doxas, la même mauvaise foi systématique, le même bêtisier épistémologique dressé par leurs ennemis avec lesquels ils sont pourtant en parfaite continuité conceptuelle et pratique.
Il y a une solution, qui reste bien sûr le langage. C'est celle mise en avant dès le début des années 90 par Kenneth W. LeVasseur, un chercheur renégat connu pour sa libération de deux dauphins captifs du laboratoire de recherche de Lou Herman en 77 [13]. il y développe un programme de libération des dauphins captifs qu'il nomme le Third Phase Program ou “plan Dexter Cate” [14], conçu comme articulation entre libération et échange linguistique. Celui-ci projette une reconversion des delphinariums côtiers de type swim with, en des lieux de libération des cétacés captifs, sur un modèle de l'institution ouverte - le cétacé sort à sa guise, et dédié à l'échange parlé : le cétacé fait utilisation de technologies précises pour échanger avec les humains sur ses propres demandes. Le premier contact est donc conçu comme l'outil même de la libération : le cétacé ne fait pas qu'échanger avec les humains dans un but de recherche, mais dit oui et non, je veux sortir ou je veux manger ou je veux ceci et cela, noue des relations avec non pas des capteurs, mais des pairs. Toute la question étant le grand point d'interrogation spinozien du jusqu'où va croître cette puissance du cétacé, de l'ex captif. Jusqu'où iront t-ils ? Jusqu'où nos rapports s'étendront-ils ? Jusqu'où ira l'échange linguistique, la puissance et l'autonomie effective de l'autre ?
Il y avait bien sûr des limites à son programme : Kenneth, qui est un ami, a sans doute été à l'époque trop naïf sur la réalité du capitalisme et de ses dynamiques, mais il a puissamment entrevu quelque chose qui avait été jusque là ignoré [15]. Il a surtout développé une véritable directionnalité autonomiste où le langage prend la place qu'il aurait dû prendre depuis le tout début, dès les premières expérimentations dans les années 60, c'est-à-dire comme outil de demande. Mais l'activisme n'est pas intéressé par les devenirs et n'a d'yeux que pour les programmes. On boute les méchants et puis on tire la chasse : l'activiste est bien content d'enfin se débarrasser de l'immense emmerdement que constituent des groupes d'espèces dont les données comportementales pointent vers une véritable remise en question du propre de l'homme, question désormais reléguée aux oubliettes de la pensée et à une mignardise bonne pour les conversations de fin de table. Otez moi ce behavior que je ne saurai voir.
Une solution complètement contournée par les oukases de notre activisme, donc, que l'on parle par ailleurs de la faction incarnée par la WDC que par celle d'O'Barry ou de Watson, sinon par une litanie d'autres projets plus mineurs (Lipsoi, Australia For Dolphins, Baltimore…). Tous ignorent le plan Dexter Cate, qui n'a même pas fait de leur part l'objet d'une critique [16]. La question du “premier contact”, quand elle est à peine abordée, est rejetée dans le panier de la science fiction et du devenir lointain avec les mammouths clonés et les voitures volantes : il doit s'agir d'un objectif névrotiquement différé ad infinitum plutôt qu'un travail réel et concret, sous tendu par des méthodologies identifiables, et ce depuis Lilly à Saint Thomas [17]. Le langage et l'intelligence sont des arguments marketing et non des problèmes tangibles avec un impact réel sur le devenir possible de ces êtres dont le “personhood” est mis en avant tant qu'il reste compatible avec leur propriété, comme une corporation ou une montagne en Nouvelle Zélande.
Nous sommes, à notre connaissance, les seuls à mener sérieusement cette quête. Pourquoi sérieusement ? Parce que la majorité des projets parallèles nous paraissent opérer comme des éléphants blancs interminables aux méthodologies shadockiennes, qui semblent systématiquement ignorer l'objectif autonomiste d'une telle démarche : donner la parole aux non-humains pour qu'ils puissent émettre des demandes et prendre des décisions par eux-même, ou pour reprendre Deleuze, sortir de l'indignité de parler pour les autres [18]. Surtout, nous faisons partie des rares à mener cela avec un individu libre : le dauphin Tursiops dit “solitaire” ou “ambassadeur” Randy/Dony, cétacé au mode de vie anomal et anthropophile qui fréquente le Finistère depuis vingt ans, et avec qui nous expérimentons nos propres méthodologies et cherchons à entretenir une authentique relation d'égal à égal et de confiance ; un rapport d'alliance véritable. Avec pour objectif, surtout, non pas de mener une conversation intelligible pour une extension du domaine humain ; le sacrosaint progrès de la recherche, faire cela pour “ouvrir nos esprits” ou “parler aux extraterrestres” ou oh combien d'autres mythe scientistes et ésotéristes, mais primairement pour eux, pour augmenter leur puissance d'exister, leur autonomie, leur force face à une machine anthropogénique vouée à leur destruction et leur perte.
Nous n'avons plus d'espoir d'un dialogue véritable avec ces acteurs chez qui le mépris et le goût du pouvoir sont programmatiques : nous avons trouvé depuis longtemps de bien meilleurs alliés et plus futés interlocuteurs. Mais nous voulons nous faire les représentants d'une nouvelle alternative, cohérente dans sa radicalité, incarnée non par un activisme-prêtrise fondé sur la culpabilisation des consommateurs potentiels, mais par un véritable champ de recherche et d'analyse, articulé sur ce que le Grand Autre a à dire. Une qui fait machine de guerre et ne s'arrête pas, là où l'activisme anti-delphinarium s'est arrêté au delphinarium et refuse d'appliquer ses propres outils d'analyse critique et d'enquête sur ce qu'il est désormais en passe de produire et d'industrialiser. Une qui comprend tout l'intérêt pour d'autres espèces de l'ouvrir et de dire : je n'ai pas de bouche et il faut que je dise.
Nous n'avons plus à mettre des gants : eux cherchent depuis les années 50 le contrôle des corps. Nous, nous cherchons leur émancipation. Notre seul péché a été de prendre au sérieux les prémices qu'eux-mêmes manient comme autant de jouets rhétoriques, et nous comptons bien faire céder les capteurs de demain, ce qu'aucune forme de néomoralisme indigné ne saurait faire ployer. Une seule devise désormais, mon cher Watson : langage ou barbarie.
Julian Aranguren
[1] Voir le cas de l'orque “Bob” en 2016 (ex : (1), mais aussi (2)(3), quoique des critiques provenant de l'industrie du delphinarium, donc biaisées) et de Toa en 2021 ((1)(2)). Le premier en particulier reste emblématique des dynamiques et des contradictions de l'activisme anti-delphinarium : une cognitiviste utilisant un verbiage et une méthodologie béhavioriste - position absolument incompatible avec une considération de l'autre comme un être pensant et sentant, afin de justifier la capture en l'entraînement de cette jeune orque dans un bassin exigu et sale, tout en s'emparant d'une rhétorique paternaliste et mielleuse pour justifier ses opérations (en se comparant à une “proud mom” (1)).
[2] Richard O'barry (“Ric”), ex-dresseur connu entre autre pour ses libérations de captifs, a travaillé à la “réhabilitation” et éventuelle libération de plusieurs ex-captifs dans deux établissements en Indonésie, l'un à Bali (censé être un sanctuaire captif permanent), l'autre à Karimunjawa (elle version “non permanente”) (1). À ce jour, les captifs à Bali ont paradoxalement été libérés (1), mais ses ambitions d'expansion en Crête et sa volonté de maintenir des formes permanentes de captivité sont explicites (1)(2)(3). Il ne nous semble pas qu'il ait jamais eu la propriété personnelle de ces individus (si on en croit la loi indonésienne à ce propos), mais les cétacés confisqués sont logiquement la propriété de l'État, du moins jusqu'à leur libération, et Ric en possède le contrôle effectif. Il est significatif de mettre en avant l'emphase mise par Ric lui même sur le parallèle entre exploitation cétacéenne et esclavage, très axiomatique chez lui (ex : 1, 2, 3, même si le parallèle fait avec l'esclavage des Noirs aux Etats Unis est d'avantage explicite chez d'autres auteurs tel que LeVasseur ou Lilly). Certains s'offusqueront d'une comparaison entre animalisés et minorités humaines (ce n'est pas notre cas), mais ce qui nous importe reste avant tout une problématique de cohérence. Quant on affirme haut et fort que la captivité cétacéenne est de l'esclavage, la moindre des choses est de ne pas en maintenir dans des rapports de propriété selon des préjugés conceptuels fondés sur leur animalisation ! Mais là encore, il s'agit d'un outil rhétorique : la radicalité de ces acteurs est de papier.
[3] Watson a reçu 1991 reçu une donation de 50 000$ de Steve Wynn, détenteur du Mirage Hotel, possesseur d'un delphinarium à Las Vegas (1)(2), industrie qu'il a défendu dans un op-ed de 1995, “The cult of animal celebrity” (1). Ce dernier élément est sans doute la cause d'un conflit entre Ric et Watson dans les années 90 (1)(2), même s'il a existé des rapports d'alliances complexes entre les deux (1) et que Watson semble s'être radicalisé sur les questions de captivité dans les années suivantes. Ces faits témoignent des choix stratégiques souvent contradictoires de Watson et de son rapport utilitariste au pouvoir, à défaut d'une cohérence. En revanche, s'il existe aussi une accusation selon laquelle l'un des principaux investisseurs de la SSCS, le très controversé businessman Pritam Singh/Paul Lombard, aurait investi dans l'industrie du delphinarium (1), elle semble avoir été infondée (1). Singh est responsable de la scission au sein de la SSCS et de l'exclusion de Watson de la branche originelle (américaine) en 2022 (1)(2). Le cas tortueux de l'acquisition partielle par la SSCS du Zoo de Pont Scorff jusqu'en 2021 mérite aussi mention (1).
[4] L'événement a essentiellement été documenté sur les réseaux sociaux et non par la presse (1)(2)(3)(4).
[5] Sans trop rentrer dans les détails, nous pensons que l'essentiel des doxas spontanées sur le comportement dit animal tel que mis en avant par l'immense majorité de ces acteurs pour justifier des politiques de confinement permanent ou de modification comportementale par l'entraînement forcé ne fonctionnent pas : elles sont aisées à déconstruire dès que l'on se demande comment ils le savent et que l'on se penche sur la science du comportement animal et sa production. Là dessus un travail plus conséquent est à mener et il m'est impossible de tout synthétiser en quelques lignes, mais je redirige le lecteur sur l'essentiel du travail mené par Lorenz (ex Les Fondements de l'éthologie, 1978). Nous pensons aussi que l'éthologie a prodigué une épistémologie et une méthodologie très particulière, avant tout sous tendue par la théorie synthétique de l'évolution, qui constituent des armes de guerre essentielles contre le béhaviorisme en tant qu'idéologie et moyen de contrôle. Nous pensons produire une littérature future et abondante à ce sujet afin d'en synthétiser le propos.
[6] Voir notamment Descola (1989 and 2005), Ellen et Fukui (1996), Balée (1998), Bahuchet (2017), mais aussi plusieurs penseurs de l'écologie (Cronon 1995, Calicott 1994, 1998, 2000, Calicott and Nelson ed.1998, Guha 1989, Morton 2007et Latour 1999 entre autres auteurs, voir aussi bien sûr Nash, 1986). Les deux dossiers de Paul Guillibert pour Période en constituent une excellente synthèse(1)(2). L'essentiel de l'argumentation est que la séparation entre “espace sauvage” et “espace humain” n'est pas donné, est le fruit d'une construction sociale occidentale qui n'est pas universellement présente ou intemporelle, entretient un rapport profond avec le colonialisme et l'accaparement des ressources classifiées comme naturelles, est contredit par l'existence d'activités humaines augmentant la biodiversité des espaces (Camargue, jardins achuars, fire stick-farming australien, dehesas espagnols, terra preta…) comme du fonctionnement des écosystèmes dans leur globalité - ni entièrement chaotiques, ni entièrement mécanistes, et ne fait même pas sens du point de vue de la physique (nous sommes nous même de la “nature” soumis aux mêmes processus physico-chimiques que le reste du vivant et de l'univers). Nous tenons essentiellement à souligner qu'un discours qui aborde à qui veut l'entendre que les cétacés (et les éléphants) sont des êtres de culture capables de rationalité ne peut raisonnablement les qualifier par la suite “d'animaux sauvages” habitant des “espaces sauvages” sans leur faire injure et tomber dans une importante aporie. Nous pensons essentiel de redéfinir leurs espaces comme médiatisés par des réalités sociales et politiques, d'autant plus face à l'accaparement de leurs ressources par une colonisation croissantes des espaces océaniques via les ZEE et les politiques extractivistes des états souverains, et qu'une politique articulée sur le langage devrait tendre vers la question du claim au sujet de ces mêmes ressources et espaces : qu'est ce que le cétacé a à dire des supertrawlers, de la pêche minotière et des sonars militaires ?
[7] Sans parler de ce que la littérature scientifique mentionne (ex : 1), il nous suffit de souligner des cas tels que l'orque Stumpy (survivant parce que nourrie par ses pairs), un autre cas lui aussi appelé Stumpy en Norvège, des cas décrits (paradoxalement) par Visser elle même, ou encore des observations qui vont plus généralement dans le sens d'une résilience souvent sous-estimée, tel que d'innombrable cas comparables de cétacés à dent ou à fanons survivant sur le long terme malgré des mutilations graves (1, 2, 3, 4), un limage presque complet des dents (1, 2) ou des scolioses sévères et autres déformations (ex : 1, 2, 3), celui du dauphin de Hector respirant par la bouche après une malformation grave du crâne (1, 2), ou encore celui du dauphin Tursiops atteint d'une grave scoliose possiblement “adopté” par un groupe de cachalots aux Açores (1, 2). Les rapports de care continus constituent aussi l'un des arguments les plus probants dans le sens de leur sapience au sens étroit (puisque dans beaucoup de cas ces individus survivent parce que nourris ou aidés par des pairs sur le long terme), qui rejoignent ce que l'on pourrait appeler “l'argument meadien” (même si Mead ne l'a jamais formulé) en anthropologie, et intersectent avec les cas bien documentés d'adoption inter-espèces et intergroupes (ex : 1, 2, 3, 4, 5), y compris d'ex captifs par des populations locales (ex : 1, 2, 3, voir plus généralement 1), comme les aides aux mourants et les comportements difficilement interprétables autrement que comme funéraires (1, 2). On le retrouve par ailleurs cette problématique chez les éléphants (ex : 1, 2, 3, 4). Cet élément est simultanément admis et visiblement non pris en compte par les acteurs sanctuaristes.
[8] C'est au moins le cas du Dolphin Reef Eilat dans les années 90(1), mais aussi de l'UNEXSO (1)(2), de l'Acuario Rodadero (1)(2)(3), du Dolphin academy de Curaçao (1), et du Roatan (1)(2), sans parler de leur utilisation militaire depuis les années 60 qui implique nécessairement des sorties en mer. Il est toutefois vrai que certains établissements prétendant à ce genre de pratique jouent en réalité sur les mots et semblent ne mener que des sorties au sein de “sea pens” plus larges (ex : 1, 2)
[9] Voir à ce propos Bailey, 2018. Il est crucial de souligner en particulier la division tripartite de l'espace (bassin de présentation, de quarantaine et de dortoirs, souvent démultipliés), et la gestion des individus réalisée au sein de ces espaces.
[10] La rhétorique générale, par exemple autant de la part de Ric que de la WDC consiste d'une part à omettre le statut des sanctuaires captifs comme établissements captifs, (en parlant de “liberté” de “libération” vers “l'océan”, là où par opposition les delphinariums seraient “la captivité”), et de l'autre à en parler (lorsqu'ils doivent bien admettre le statut captif de ces lieux) par opposition aux delphinariums qui seraient forcément tous des “piscines en béton” (concrete tank), comme des “sea pens” ou des “baies fermées” (d'où le slogan “empty the tank”). C'est un mensonge, puisque cela revient à omettre l'existence des établissements de type “sea pen”, en grande partie des swim with caribéens ou japonais, qui constituent à peu près un quart de l'industrie (une cinquantaine d'établissements sur 200) selon notre estimation basée sur Ceta-base, et ce depuis les années 80 (voir notre carte, les établissements en sea-pen étant indiqués en bleu marine, les “sanctuaires” projetés ou construits en jaune). Cette déformation de la réalité est nécessaire à la promotion de leurs projets pour présenter un contraste net avec ce qui n'est qu'un contraste graduel et un rapport bimodal avec l'industrie qu'ils disent combattre.
[11] Ex : (1)(2)(3)(4). Les exemples sont innombrables et la pratique ubiquitaire dans la rhétorique journalistique et activiste, par exemple récemment dans le cas de l'éléphant Pupy (ex : (1)(2)(3)). Elle se devine aussi dans les noms d'associations (tel que Freedom for Animals ou Free the bears) et les slogans activistes (“free” tel ou tel individu, espèce, etc.).
[12] Voir notamment (1)(2). Le sanctuaire pour bélugas d'Heimaey constitue par ailleurs une preuve claire que l'idée des sanctuaires cétacéens comme non visitables et non commerciaux n'est pas donné, et ce malgré les vociférations de nombreux éléments activistes en ce sens : il s'agit d'une attraction payante de SeaLife, une compagnie d'aquariums dépendante de Merlin Entertainment, elle même possédée par Blackstone, dont SeaWorld constituait jusqu'en 2017 aussi une possession (1). Nous l'avions prédit dès 2012 depuis la parution d'un article à l'époque : ça a été chose faite en 2020. Si nous n'avons pas jusqu'à aujourd'hui de preuve définitives que le sanctuaire proposé par le WSP sera payant, nous avons de très bonnes raisons de croire qu'il est conçu comme visitable (notamment par des propos et des concept arts diffusés par l'organisme (1)(2)(3)), et qu'il leur suffirait d'utiliser le prétexte de la pédagogie et de la sensibilisation (comme de la nécessité du maintien financier du lieu) pour justifier cette torsion à la définition généralement présentée comme intouchable du “sanctuaire” en tant qu'inaccessible au capitalisme et au tourist gaze (ex :(1)(2)(3)(4)(5), même si cette dernière a clairement évolué depuis dans une flexibilisation et une tolerance des modèles visitables ou commerciaux à divers degrés (ex (1)(2)(3)(4)(5)(6), notamment de la part de la WSP (1), et de Ric (2), ce qui annule dès lors l'intérêt du sanctuaire comme model alternatif et “hors exploitation” !). Voir à ce propos DiBenedetto, 2020.
[14] (1)(2)(3)(version pdf).
[15] Il semble toutefois que Lilly ait développé une protoforme de la même idée dans Communication between man and dolphin (Chap. 12 “The Problem of Oceanaria Aquariums and the Cetacea : A New Game”) dès 1978 ; mais au delà d'eux deux, je ne connais aucune équivalence d'un tel programme au sein des cercles “cétophiles” et des exégètes lillyens de tout poil.
[16] Nous avons ceci dit trouvé des éléments pouvant indiquer qu'il a bien été lu par ces forces activistes. Les très béhavioristes Foster et Visser ont en effet mentionné la possibilité d'institutions ouvertes pour les ex-captifs, respectivement dans un interview de 2015 (“He would like to see the aging captive-industry model of man-made pools and circus-style shows replaced by ocean pens with open gates as well as education and research programs. “You give the animals a choice, and to me that would be the happy medium,” he says.”) et un pdf de 2012 proposant une méthodologie de libération de l'orque Morgan (“We also suggest consideration of a “soft release” approach as an alternative. Soft-release would involve providing a permanent opening in the perimeter fence of the Sea-Pen whilst maintaining the infrastructure of the facility and care.”), bien que jamais le langage comme outil ne soit mentionné. La mention même de ces alternatives, notamment pour la dernière, souligne bien les contradictions inhérentes à leurs propos, qui semblent osciller entre des positions progressistes et régressives (ou optimistes et pessimistes sur la capacité des ex-captifs à survivre en dehors des conditions de confinement) selon le contexte, et l'on peut dès lors douter de la sincérité de leur intransigeance sur la sanctuarisation captive indéfinie comme solution sine qua non pour les ex-captifs.
[17] On peut par exemple citer la seconde tentative de Lilly avec JANUS, celles de Batteau, Herman, Kassewitz, Sugarman, Herzing, Nollman, Reiss, Gavagai AB, Dolphinet, Darewin, ou encore une litanie de projets récents fondés sur les modèles de langage large (Earth Species Project, CETI, Cetalingua, plus récemment GEMMA), sans parler de tous les illuminés new-ageux prétendant avoir le shining avec le solitaire du coin. Sans rentrer dans les détails - tâche ici impossible, nous possédons d'importants griefs avec ces projets pour des raisons éthiques comme méthodologiques, qui se résument selon nous à une complexification à outrance et sans raison apparentes des techniques utilisées et par une volonté d'évitement du fait accompli, parfois sur plusieurs décades. Notre projet se fonde sur l'expérimentation d'une méthodologie la plus simple possible (la modulation/démodulation de nos vocalisations respectives par la méthode dite hétérodyne) avant de se lancer vers une complexification si nécessaire, selon le principe KISS en ingénierie.
[18] « Les intellectuels et le pouvoir. Entretien entre Michel Foucault et Gilles Deleuze », L'Arc, n° 49, Aix-en-Provence, mai 1972.
20.01.2026 à 10:05
« Soutenir ses proches, de l'arrière à la ligne de front »
Texte intégral (7930 mots)
Cet été à Kiev, La forteresse cachée [1] a rencontré X, une Ukrainienne parmi tant d'autres qui s'est engagée à soutenir ses proches sur le front. Membre d'un collectif d'artistes, la persistance de la guerre l'a amené à transformé son quotidien et ses pratiques. Pour elle comme pour de nombreux ukrainien.nes, l'urgence et l'inertie de la guerre se sont imposées dans la vie quotidienne abolissant la frontière ténue qui pourrait séparer la survie de l'action militaire.
- LFC : Tu m'entends ?
- X : Oui, je t'entends. Ici, tout change très vite et on est loin de l'Europe, alors je suis contente qu'on réussisse à se parler, ça donne le sentiment que quelqu'un est encore là…
- Alors, pour commencer, tu peux nous en dire un peu sur toi ?
- Avant la guerre, j'étais artiste, performeuse, musicienne. Je fais partie d'une communauté artistique d'Odessa… appelons-la la Windows Repairing Factory. Maintenant, je suis bénévole et je bosse sur un projet qui est… C'est dur à expliquer parce que je ne peux pas donner trop de détails – c'est la guerre, les infos sont précieuses et les Russes peuvent facilement les utiliser, si il arrivait qu'ils débarquent en sachant qu'on fabrique des trucs pour l'armée, ils nous tueraient sans pitié… Mais bon, en gros, on aide nos proches à survivre sur le front. Par exemple, on a organisé des concerts en solidarité avec les gens qui se défendent avec des drones FPV [2], accompagnés par une discussion avec Solidarity Collectives [3] sur ce qu'ils font actuellement, pourquoi il est nécessaire de collecter des fonds pour construire des drones et pourquoi notre seule option est de tuer des gens alors qu'on ne veut pas le faire… On est des musiciennes, des artistes, on est des gens simples et on est assez intelligentes pour savoir que tuer est mal, mais… C'est la seule chose qu'on peut faire pour l'instant.
- C'est assez clair… Lorsque l'invasion à grande échelle a commencé, ça a été une surprise pour toi et tes proches ?
- On ne croyait pas que ça pouvait arriver. Malgré qu'on ait grandi en apprenant des trucs post-soviétiques à l'école : en plus des maths et de la physique, on a eu une formation militaire. Pour les filles, c'était plutôt des trucs de secourisme, faire des bandages, soigner des jambes, des bras ou des têtes. On apprenait à monter et démonter une Kalachnikov et puis comment tirer avec. C'était une fois par semaine, pendant deux ans, en 10e et 11e années [4]. C'est une partie de l'enseignement hérité de la période soviétique, alors, pour moi c'était juste des trucs poussiéreux qu'on devait apprendre parce qu'on les apprenait depuis cent ans. La guerre était finie depuis des années… Je ne comprenais pas l'utilité de tout ça…
- Tu peux nous parler un peu de cette Windows Repairing Factory, de ce que ça a initié et de ce que tu fais maintenant ?
- C'est un chantier abandonné, c'est près du port d'Odessa. Il y a une plage là-bas, notre plage. Notre histoire là-bas a commencé en 2020. Avec notre communauté artistique, on payait un tout petit loyer parce que beaucoup de murs étaient cassés et qu'il n'y avait pas d'électricité. Donc on a tout fait nous-mêmes. Pour moi, c'était comme un conte de fées, une histoire sur la façon dont une communauté peut se développer dans un lieu abandonné. Métaphoriquement une communauté, je veux dire que tout le monde se connaît, mais sans forcément être amies, parce qu'on développe aussi nos carrières dans l'art. C'est que, par exemple, tu connais des gens dans un autre pays, ça te permet de partir en résidence, puis tu dis que tu as des amies en Ukraine et tu essayes de les faire venir aussi. C'est comme ça que beaucoup de choses se passent.
À cette période, le conflit avec la Russie était déjà vraiment intense, donc tout le monde était d'accord pour soutenir la résistance. Juste avant l'invasion, on bossait sur des projets artistiques qui commençaient à prendre de l'ampleur, à être connus. On avait des grands projets pour l'avenir. Et même si tout le monde pensait qu'une guerre était possible, personne n'imaginait vraiment qu'elle allait arriver. Mentalement, on n'était pas préparées.
Le port c'est une zone stratégique, alors, le lendemain de l'invasion à grande échelle [5], notre bâtiment a été fermé. En tant que communauté, on a commencé à s'engager comme bénévoles, mais la situation était très difficile à comprendre et on ne savait pas bien comment nous y prendre. Pendant deux semaines, on ne pensait qu'à un ou deux jours en avance, on passait d'un lieu de bénévolat à un autre, on triait de la nourriture, des médicaments, des vêtements, comme du personnel humanitaire. Puis on a décidé de partir vers un endroit plus sûr, dans l'ouest du pays, pour sauver nos pratiques artistiques… On a ouvert une sorte de filiale de la Windows Repairing Factory dans un grand studio qu'on louait dans une ancienne usine. C'était une sorte d'atelier où on accueillait les artistes qui avaient besoin d'aide ou d'un abri. On vivait ensemble, on avait des outils, du matériel, et suffisamment de connaissances pour créer quelque chose, alors on a voulu collecter des fonds grâce à l'art pour les envoyer à l'armée. On a fini par être quinze personnes dans cent mètres carrés et c'était invivable. Après trois mois, on a demandé aux gens de partir et on a installé de nouvelles fenêtres, des étagères pour le matériel et les outils, des zones pour le travail du bois, du métal, l'électronique, et on a mis sur pied un véritable atelier.
Puis on a décroché une résidence artistique en Lituanie. C'était la première fois qu'on allait dans un endroit où on pouvait faire de l'art, où on était payées, où on pouvait travailler comme on l'entendait, avec des matériaux et le soutien d'un curateur. C'était très beau pour moi, c'était la première fois que je travaillais avec des pros, alors je me suis dit que je devrais peut-être me lancer là-dedans parce que tout le monde disait que j'étais douée et que je faisais bien les choses. C'était le début de la guerre et on espérait encore qu'elle se terminerait rapidement. Pour moi, notre armée était puissante et moderne alors que l'armée russe était nulle et que seuls des gens stupides y allaient. À un moment, les gens stupides disparaîtraient, ils mourraient tous, et des gens normaux avec un peu de cervelle tueraient Poutine et puis tout irait bien. Mais non.
Dans les villages du nord de Kyiv, occupés par l'armée russe en 2022, les murs criblés de balles témoignent toujours de la violence de l'occupation.Dans le même temps, un de mes amis est parti dans une petite ville qui avait été brièvement occupée par les soldats russes. Appelons le Y. Je l'ai rejoint, je crois que c'était à l'automne 2022. Pendant l'été, la ville avait été massivement bombardée avec des S-300 [6]. En arrivant là-bas, j'ai vu de mes propres yeux ce qu'il s'était passé dans les territoires occupés par la Russie, les gens racontaient comment ils avaient survécu à ça, comment les Russes les avaient traités, comment ils avaient tué tant de personnes. La situation était difficile, la ville était détruite et il n'y avait pas beaucoup de gens qui voulaient rester y vivre. Les jeunes, d'après ce que je sais, partaient à l'armée ou pour Kyiv ou d'autres grandes villes. Parce qu'un homme dans une petite ville est vite repéré par l'armée et, au lieu de faire du bénévolat, il se retrouve vite aux mains de recruteurs [7] pas très malins…
Il y avait bien quelques organisations humanitaires, mais qui n'étaient pas très actives. On a quand même essayé, on a aidé à reconstruire des maisons. Le gouvernement pouvait apporter une aide, mais il fallait attendre trois ou cinq ans. C'est long. On a organisé des collectes de fonds, puis on a fourni de la nourriture, des matériaux de construction, de l'eau ou encore des groupes électrogènes dans les villages. Ce n'était pas grand-chose, mais c'était déjà ça. Là-bas, j'ai ramassé des débris de la guerre dans les villages où on aidait, des morceaux de bâtiments en ruines, d'armes, de roquettes… et on a fait des sculptures avec… On avait besoin de trouver un peu de beauté, même là-bas. Parfois ça aide.
Y, lui, il a mis en place un atelier d'assemblage de drones FPV et d'ailes volantes [8]. Ils les fabriquaient pour l'armée, c'était une proposition d'un ami qui était dans l'armée. Au début, je ne comprenais pas comment il avait réussi à en savoir autant là-dessus, comment il avait atterri dans une petite ville pour monter un projet d'ingénierie à partir de rien. À ce moment-là, je n'ai pas participé à l'atelier, c'était trop difficile de trouver sa place dans ce petit groupe d'ingénieurs fous qui n'avaient jamais fait ce qu'ils étaient en train de faire. Il n'y avait aucune structure et je ne pouvais rien apprendre. Mais en passant du temps avec Y. et des gens qui servaient dans l'armée, j'ai commencé à comprendre qu'il valait mieux faire quelque chose avant que les Russes n'arrivent chez moi, ou chez mes parents… Et que c'était possible. J'ai compris que je devais faire quelque chose de plus… percutant, parce que l'art c'est pas… Les gens qui perdent leur famille ou leur maison ne pouvaient rien faire avec l'art qu'on faisait, mais ils avaient besoin de notre aide maintenant.
Puis, la situation a changé. Beaucoup de gens sont partis au front, et du même coup, beaucoup plus de gens ont commencé à faire du bénévolat et des projets liés au domaine militaire. On a compris qu'on devait planifier les choses à plus long terme. Au début, on s'était concentrés sur la culture, sur des évènements et des expositions à l'étranger pour sensibiliser les gens à ce qu'il se passait en Ukraine. Après un an et demi, on a vu que ça ne marchait pas et, même si on n'avait vraiment pas envie de penser à la guerre ou aux armes, on a ouvert un autre atelier à Kyiv à l'automne 2023. Là-bas, j'ai vu que les gens se lançaient et que ce n'était pas si difficile. L'été d'avant, je participais à un projet artistique pour lequel j'ai commencé à fabriquer des trucs avec des Raspberry Pi. Après quelques projets de ce genre, j'ai compris que j'étais capable d'en faire plus… Nos amies qui sont à l'armée réparent des drones dans les tranchées alors que personne ne leur a appris à le faire. Si c'est faisable sous les tirs, pourquoi on ne pourrait pas le faire ici, dans un endroit calme ? Il suffit de se lancer, de faire des erreurs, de recommencer…
Maintenant, je bosse dans une usine où on fabrique des trucs pour l'armée. C'est comme un supermarché. Tu fabriques quelque chose, tu le mets sur le marché et, à un moment donné, quelqu'un l'achète. C'est… Je fais ça juste comme un boulot. Mais c'est super important parce que je n'ai pas de production artistique en ce moment, et ça me permet de gagner un peu d'argent… Je paie mon loyer, un peu de nourriture, mais, en général, je suis à l'atelier… Ça nous a pris beaucoup de temps pour créer cette structure et là-bas, on fait ce qu'on veut. Si quelqu'un nous demande d'imprimer quelque chose sur une imprimante 3D, on peut le faire. Si quelqu'un a besoin d'aide pour une question spécifique et n'a pas le temps de s'en occuper, on peut prendre le temps d'essayer de comprendre comment faire, ou chercher quelqu'un qui peut le faire. Notre manière de travailler c'est un peu du P2P [9].
On a des channels sur Telegram où les gens postent les besoins de leurs amies ou de membres de leur famille qui sont engagés. Nous, on s'organise surtout autour de notre communauté artistique, parce qu'on vient de là et que ce sont les gens qu'on connaît dans la vie de tous les jours. Donc, quand quelqu'un commence une collecte de fonds, le timing est super important, on partage le montant entre plusieurs personnes qui collectent l'argent elles-mêmes, sur les réseaux sociaux, en vendant leurs œuvres, ou avec des loteries où les gens peuvent acheter un ticket pour gagner une œuvre d'art. La plupart du temps, on communique, on collecte l'argent et on paie les personnes qui fabriquent les drones pour qu'elles puissent les envoyer au front. C'est super simple. N'importe qui sur le front demande à ses potes quand il a besoin de quelque chose. Si c'est 20 drones, le réseau essaie de les trouver et de lui envoyer par la poste [10].
Au début, peu de gens avaient des connaissances dans le domaine, mais ils ont commencé à se renseigner sur les composants pour comprendre comment tout ça fonctionnait et pouvoir construire des systèmes. À un moment donné, on s'est rendu compte que, sans connaissances pratiques, on ne pouvait pas aider nos proches, alors on a commencé à apprendre. Il suffit de taper « Comment construire un FPV » sur YouTube, tu trouves des milliers de vidéos, tu t'abonnes à une tonne de chaînes d'ingénieurs qui expliquent comment faire ceci ou cela. Avec le temps, on te demande des trucs plus compliqués, alors tu creuses de plus en plus… À un moment donné, quelqu'un a beaucoup de connaissances, et tout le monde commence à savoir que ce type peut fabriquer tel ou tel composant, alors… tu l'appelles aussi. Et dans certains cas, les gens ont même créé comme des petites usines pour fabriquer un truc spécifique, ils l'inventent et puis le produisent.
Dans tout ce réseau, tu finis par savoir à qui tu peux demander des conseils sur la façon de construire les choses qui t'intéressent, parce que chaque groupe travaille sur ses propres détails et qu'il n'y a pas de plan général. Ce qui est développé est très personnalisé parce qu'il faut savoir ce dont les soldats ont besoin sur le terrain. Bien sûr, eux ne demandent pas à n'importe qui, parce qu'ils doivent faire confiance aux personnes à qui ils s'adressent. Et puis il y a des secrets…
- Comment choisissez-vous qui vous soutenez ?
- On fait ce qu'on peut pour notre communauté, nos amies, nos proches, qui servent dans l'armée, dans n'importe quelle brigade. Tant qu'il y a suffisamment de confiance pour se parler librement et que ça leur permet de partager leurs besoins précis. On soutient les gens parce qu'ils sont là et qu'ils nous aident à survivre en donnant leur vie pour que nous on puisse continuer la nôtre. En gros, je pense qu'à un moment donné, c'est clair : tu comprends que ta vie peut s'arrêter et que tu ne veux pas que tes potes se fassent tuer, donc tu dois faire quelque chose.
Et… n'importe qui peut devenir soldat. À tout moment. Maintenant, le gouvernement recrute tout le monde. Même les personnes handicapées, si elles peuvent encore faire quelque chose, elles sont recrutées. Ils ne regardent pas vos connaissances, parfois ils vous placent simplement là où ils veulent, là où ils ont besoin de monde. Et ça n'a rien à voir avec ce que vous pouvez ou ne pouvez pas faire, vous apprendrez sur le terrain. Certains comprennent très vite ce qu'ils peuvent faire, alors que d'autres ont besoin de plus de temps ou veulent apprendre des techniques particulières, comme le pilotage.
Mes amies sont très proches du mouvement militaire, mais pas dans les bataillons du gouvernement parce qu'il y a aussi des brigades sympas où, par exemple, tu peux dire que tu veux être programmeur et ils feront de toi un programmeur. Avec quelques relations, c'est possible de trouver un bon poste. Même pour quelqu'un qui est pris dans la rue, parce qu'il a plus de 25 ans, s'il a des relations avec le bataillon, c'est possible de faire une demande au centre de recrutement pour passer des recruteurs stupides aux recruteurs normaux. Mais il faut faire partie du mouvement [11], savoir où et à qui parler et surtout être motivée.
Beaucoup de nos potes vont vers la Troisième Brigade d'Assaut [12]. C'est moderne et cool [13]. Et on sait par eux qu'il est facile de postuler là-bas, qu'ils traitent bien leurs soldats et leur donnent l'opportunité de travailler avec leur tête, pas seulement avec leurs bras.
- Donc, tu n'as plus le temps de faire de l'art en ce moment ?
- Je ne veux pas. C'est plutôt… Mais il y a ce projet sur la mémoire, avec lequel on continue à faire des ateliers et à participer à des expos, ce n'est pas un projet nouveau, c'est un truc en cours et on doit juste le réactiver un peu à chaque fois. Je ne produis pas de nouvelles œuvres, sauf de la musique. Parfois, on me propose un concert ou une bande originale, alors je dois juste… Mais… Tu vois, par exemple, il y a quelques jours, il y a eu un bombardement vraiment lourd et c'était le moment où je devais faire un morceau, et je devais vraiment le faire parce que, pendant la journée je bosse, puis je suis à l'atelier, puis je dors. Donc, cette nuit-là, je voulais le faire. C'était… merde. Je voulais entendre le son, mais je n'entendais rien à cause des explosions autour de moi, et c'était le seul moment où je pouvais… Alors, quand il y avait cinq minutes sans drone… Un peu de musique. Nouvelle attaque. Sous la table. Je m'assois là. J'attends… OK, je recommence cinq minutes. Etc…
On s'habitue à ne pas dormir de la nuit et à aller travailler le matin. C'est dur, mais on n'a pas d'autre choix. En ce moment, il y a des bombardements toutes les nuits. Cette nuit, ça a duré quatre heures. On a juste entendu plein d'explosions. Près de nous, et d'autres un peu plus loin. Personne ne sait ce qu'il se passe, alors on reste assis dans… un abri anti-bombes, ou, dans mon cas, dans le couloir de notre appart. Je suis en sécurité dans mon appart et je ne veux pas en partir, devoir prendre toutes mes affaires… C'est fatigant… Donc, je dors juste dans le couloir. Je ne dors pas, mais… Ce n'est pas bien de faire ça. Mais bon. On a décidé que c'était un peu mieux… Et bien sûr, s'il y avait des milliers de roquettes sur Kyiv, on irait dans les abris.
Récemment, on a fait un voyage dans l'ouest du pays parce qu'on y a vécu quelques années quand l'invasion a commencé. Donc, il y a deux semaines, on y est retournées et c'était super pour moi de voir à quel point les gens sont détendues, comment les jeunes profitent de la vie, sortent avec des filles, avec des garçons, boivent de la bière… Ça a été un petit choc et puis… Bien sûr, Kyiv n'est pas non plus si proche de la ligne de front… À la fin de l'hiver dernier, je suis allé à Kharkiv et c'était beaucoup plus dangereux. Il y a plus de bombardements, donc les gens sont moins nombreux dans les rues, il y a bien plus de bâtiments détruits et les gens ont l'air plus mal en point qu'à Kyiv, ils sont fatigués et ça se voit dans leurs yeux, sur leurs vêtements.
La façon dont les gens sont touchés dépend beaucoup de leur proximité avec les évènements militaires, s'ils ont perdu quelqu'un, leur maison… Comme cet homme dont je ne me souviens plus du nom, mais il a perdu sa femme, deux fois. Certaines personnes sont plus traumatisées que d'autres, c'est juste une réalité sur laquelle on n'a pas de prises et c'est bien que certains aient l'esprit plus libre, plus éloigné de la ligne de front. Comme ça certains soldats peuvent voir à quel point la vie peut être cool et penser qu'ils ont fait du bon boulot pour que les gens puissent continuer à vivre. Bien sûr d'autres soldats sont totalement traumatisées.
- Avez-vous des discussions, au sein de l'atelier ou avec votre communauté, sur ce qu'il adviendrait de votre organisation, de vos nouvelles compétences ou de la manière dont vous transformeriez vos activités si la guerre cessait ?
- On ne pense pas que cette guerre va s'arrêter. Ça ne fait qu'empirer. Je ne sais pas, il y aura peut-être des négociations, mais je n'y crois pas. Et je pense que… Par exemple, si une partie de notre communauté quitte le pays à un moment donné, ce sera très grave, ça détruira le pays. Mais parfois, j'aimerais que mes amies partent et fassent leur métier à l'étranger, pour continuer à parler de ce qui se passe, de qui on est, avoir plus de discussions politiques, j'imagine. Parce qu'avant la guerre totale… C'était un collectif sympa, on faisait des projets écologiques super intéressants, on parlait toujours de la vie, de questions sociales. Maintenant, tout tourne autour de notre situation, de la militarisation, tout ça… Notre histoire ukrainienne… L'armée… Et je ne peux penser à rien d'autre. C'est pour ça que j'ai arrêté mon activité artistique, parce que les gens en ont marre, et à l'étranger, c'est super dur d'en parler.
J'ai essayé de vivre mes émotions, il y en a beaucoup et c'est impossible d'avoir l'énergie de les gérer. Quand il y a eu ces gros bombardements à Kyiv, j'étais très en colère, mais je me suis focalisée sur le travail… Il y a encore plus de bombardements maintenant, c'est encore plus dur et ça me met en colère. Je pense que les gens sont de plus en plus fatigués, bien sûr, mais j'ai l'impression qu'ils ne veulent pas perdre et qu'ils ont encore beaucoup de force. Et évidemment, sans l'aide des États-Unis, c'est très difficile, mais on est en première ligne. On perd beaucoup d'amies et plus on en perd, plus on est en colère, donc aujourd'hui, on n'est ni optimistes ni pessimistes, on fait juste notre boulot et on essaie de se soutenir, nous-mêmes et nos proches. Et on ira jusqu'au bout, bien sûr. Il n'y a pas vraiment de place pour les émotions, ou seulement pour savoir comment se maintenir dans une humeur un peu meilleure. Tout va très mal, mais on ne peut pas… Je ne sais pas, je ne peux pas être émotive, je ne peux qu'être forte.
[1] La forteresse cachée est un collectif et une plateforme naissants. Son objectif est d'interroger de près les enjeux des luttes d'émancipation afin de renforcer les dynamiques internationalistes. De nombreux testes sont à retrouver sur le site laforteressecachee.org
[2] Sur la typologie des drones, voir « Des drones antifascistes tchèques sur le front ukrainien ».
[4] Jusqu'en 1991 : Sous l'URSS, dans toutes les écoles secondaires, il y avait un cours appelé « Начальная военная подготовка » (Formation militaire initiale). Tous les garçons (et parfois les filles) en dernière année de lycée suivaient cette matière, qui comprenait des exercices de drill, de maniement théorique de l'AK-47, l'apprentissage de la topographie militaire, les premiers secours, etc. 1991-2000 : Après avoir gagné son indépendance, l'Ukraine garde cette matière, mais la rebaptise « Захист Вітчизни » (« Défense de la Patrie »). Le contenu est ajusté : moins d'accent sur l'idéologie soviétique, plus sur la protection civile, les bases constitutionnelles de l'État ukrainien, la médecine et une partie militaire. Dans le milieu des années 1990, le ministère de l'Éducation ukrainien intègre officiellement « Захист Вітчизни » dans les programmes scolaires pour les classes 10-11 (équivalent du lycée supérieur). C'est obligatoire pour les garçons, optionnel ou adapté (médecine/protection civile) pour les filles. 2000-2010 : Le ministère de l'Éducation publie des programmes scolaires avec « Захист Вітчизни » pour les classes 10-11. On peut retrouver ces programmes sur la plateforme des universités, ici, ici, ici ou encore ici. 2014-2015 : Depuis la guerre du Donbass, ce cours est devenu plus important. Il est obligatoire pour les garçons et adapté pour les filles, toujours pour les classes 10-11, et dure une heure et demie par semaine. Il se termine par une phase où les cours se passent sur le terrain avec des unités militaires et en uniforme. Pendant ces cours, les relations entre les élèves et les profs sont basées sur les exigences du statut des Forces armées ukrainiennes. (osvita.ua) 2020-2025 : Le cours change de nom et devient « Захист України » (« Défense de l'Ukraine »), pour se détacher de la terminologie soviétique et moderniser le contenu. Le programme se modernise et en 2025, le cours est désormais de 2 heures obligatoires par semaine et est obligatoire pour les filles comme pour les garçons. On y enseigne l'importance des nouvelles technologies et les premiers secours. Des vétérans peuvent désormais intervenir dans les cours. Les programmes sont développés avec le ministère de la Défense et, en 2024, l'État a investi 1,74 million de hryvnias dans la modernisation des infrastructures de formation. (osvita.ua, news. online.ua, kyivindependent.com)
[5] Pour les Ukrainiennes, l'invasion commence en 2014 avec l'occupation de la Crimée. Le terme invasion à grande échelle (full-scale invasion), lui, fait référence aux évènements à partir de 2022.
[6] Le S-300 est un système soviétique de missiles anti-aérien porté sur camion datant des années 80 et dont un grand nombre de versions ont été produites. À l'origine il s'agit d'un lanceur de missiles sol-air, mais qui a parfois été utilisé en Ukraine comme missile sol-sol dans le but probable de réduire les coûts de la stratégie d'attrition de l'armée russe . En effet la grande quantité de S-300 dans l'arsenal russe permet d'économiser des armes sol-sol plus modernes tout en maintenant un rythme de frappes soutenu. Certains articles de revues spécialisées ont soutenu qu'il pouvait s'agir d'une preuve de la fatigue de l'industrie militaire russe., Son usage comme missile balistique a été considéré comme imprécis et peu efficace par les analystes militaires. « L'hypothèse avancée par certains experts d'une utilisation visant avant à saturer les défenses et épuiser le stock d'intercepteurs est également à envisager, ce qui traduirait là encore une utilisation ad hoc. La multiplication des drones iraniens, qui participent grandement à la saturation des défenses, ne permet cependant pas de discerner si les S-300 sont utilisés dans cette optique. »
[7] La TCK (Territorial Recruitment and Social Support, ou ТЦК) est le service qui se charge du recrutement pour l'armée ukrainienne. Il est notamment chargé de contrôler et emmener de force dans les centres de recrutement, les hommes de plus de 25 ans qu'ils soupçonnent de se soustraire à leurs obligations militaires. L'Ukraine a connu une vague de désertions pendant l'invasion russe. Depuis le début de la guerre en 2022, quelque 224 000 cas de désertion ont été enregistrés, bien que le nombre réel soit probablement bien plus élevé. Selon le président ukrainien Volodymyr Zelensky, l'armée recrute jusqu'à 30 000 nouveaux soldats chaque mois, ce qui équivaut aux pertes mensuelles estimées en termes de morts, de blessures, de captures et de désertions. Au printemps 2024, l'âge de la mobilisation obligatoire en Ukraine a été abaissé de 27 à 25 ans et, fin octobre, l'Ukraine a annoncé vouloir mobiliser 160 000 nouveaux soldats. Par ailleurs, le gouvernement a tenté d'enrayer la vague de désertion, aussi, grâce à une loi leur accordant l'amnistie s'ils reviennent de leur plein gré dans l'armée. Environ 29 000 déserteurs ont réintégré les forces ukrainiennes entre le 29 novembre 2024 et août 2025.
Alors que l'engouement pour l'engagement n'est plus aussi fort qu'au début de l'invasion à grande échelle, les pratiques de la TCK sont contestées au sein de la population ukrainienne et de nombreuses vidéos circulent attestant de pratiques violentes de la part de la TCK, mais aussi de résistances de la population à certaines arrestations. Aussi, de nombreuses personnes tentent d'éviter ces contrôles en se cachant chez elles, en minimisant leurs déplacements et en évitant les lieux dans lesquels les contrôles sont les plus fréquents.
[8] Drones ayant la forme de petits avions sans fuselage et pouvant planer sur de longues distances. Les innovations dans le domaine des drones rendent difficile d'avoir des données sur les distances parcourues, néanmoins, les quadcopters parcourent en général au maximum une dizaine ou une quinzaine de kilomètres quand les ailes volantes atteignent entre 50 et 100 kilomètres. Ils permettent de faire de la surveillance ou de frapper des cibles plus loin que ce que permettent les quadcopters tout en transportant des charges plus lourdes.
[9] Le peer to peer est un système d'échange de données sur internet, de pair-à-pair. Depuis 2014 et à fortiori depuis 2022, l'Ukraine a vu les effets d'une corruption et d'une désorganisation endémique de ses forces armées auxquelles a pallié un engagement populaire fort de soutien aux soldats engagées sur les lignes de front, dans les brigades de l'armée régulière et celles qui n'y étaient pas rattachées. Une des raisons de l'échec des troupes russes à accomplir le plan d'invasion en février 2022 est cet engagement bénévole massif. Avec le temps certaines initiatives se sont structurées et des groupes se sont professionnalisés dans divers champs. Celui de la production de drones est le plus visible, mais un grand nombre de start-ups se sont créées, proposant du matériel qui permet aux soldats de se procurer l'équipement non fourni par l'armée. Cette dynamique est structurante pour la défense ukrainienne. Aussi, en 2023, le gouvernement met en place une plateforme nommée Brave1 dont l'objectif est de rassembler les projets de défense créés par des individus ou des start-ups afin de les rendre disponibles pour les soldats sur le front, de rendre visibles des projets d'innovations et de financer ceux qui trouvent leur utilité. La plateforme, accessible uniquement aux militaires, inclut un système de points que les brigades rattachées à l'armée régulière accumulent en fonction des pertes qu'elles infligent à l'ennemi. Ces points leur permettent ensuite d'acheter du matériel sur la plateforme. Le ministère de la transformation numérique qui a mis en place cette initiative tente par là d'assouplir la rigidité de l'armée héritée de l'époque soviétique. Pour son directeur, la plateforme « encourage unesaine compétitionentre les unités de dronistes et pousse les entreprises à produire les meilleures armes possibles ». Il s'agirait à ce jour de la seule armée au monde ayant décentralisé une partie importante de ses fournitures en armement et mis en place un système de compétition entre unités. Du côté du monde civil, le même type d'outils se développe afin de faciliter la production de drone à destination des soldats, notamment via la plateforme Social-Drone qui met en place un système permettant à des civils d'accéder à de la documentation nécessaire à la fabrication, puis, une fois construit, de les envoyer directement aux soldats. Il existe aussi le site swarm.army qui liste et trie des boutiques sur Ali-express qui fournissent le matériel nécessaire.
[10] Dès le début de l'invasion à grande échelle, la poste ukrainienne, Ukrposhta, s'est avérée être un moyen logistique essentiel pour la population vivant proche des lignes de front, car il s'agit des derniers représentants de l'État à maintenir le lien dans des régions qui se vident. L'entreprise publique s'est notamment organisée clandestinement pour continuer à verser les pensions de retraite dans les territoires occupés. Il s'agissait d'un des premiers services à revenir sur les territoires occupés et le seul en mesure de remettre en circulation la hryvnia pour chasser le rouble. Avec le temps, l'importance des services postaux s'est accrue, notamment pour assurer le lien logistique avec les soldats sur le front, et le transport de matériel humanitaire a peu à peu fait place au transport de matériel militaire. Nova Poshta, le concurrent privé de Ukrposhta, a alors connu un essor de ses activités en temps de guerre. Elle est massivement utilisée pour envoyer des colis en direction du front. De la nourriture ou tout type de matériel comme des drones. Chaque soldat sur le front peut, grâce à un programme conjoint avec l'État ukrainien (Plusy), envoyer ou recevoir trois colis de 30 kg chacun pour 1 hryvnia. Signe de l'importance logistique de Nova Poshta pour une armée ukrainienne qui doit en partie sa survie au soutien qui lui est apporté par la population, les locaux et convois de l'entreprise ont été frappés à plusieurs reprises par des missiles russes. Si la croissance rapide de Nova Poshta lui a permis d'ouvrir des bureaux dans différents pays du monde, principalement en Europe centrale et de l'est, afin que la diaspora ukrainienne puisse envoyer des colis jusqu'en Ukraine, Ukrposhta n'a pas disparu, au contraire, sa capacité à fournir des services bancaires ou à acheminer les prestations sociales jusqu'aux régions privées d'électricité par les combats, lui a permis d'ouvrir Ukrposhta.bank, grâce à une autorisation de la Rada en juillet 2025. Par ailleurs la croissance rapide de Nova Poshta semblerait masquer le fait que l'entreprise se positionne d'abord vers les grandes villes et les localités importantes et rentables, laissant à Ukrposhta la gestion des villages isolés.
[11] Entendu comme le mouvement de celles et ceux qui s'organisent pour soutenir les soldats qui vont combattre sur le front.
[12] cf. note n° 31 dans « Des drones antifascistes tchèques sur le front ukrainien »
[13] Plusieurs des brigades créées en dehors de l'armée régulière entre 2014 et 2022 et qui y sont pour certaines (comme la Troisième) aujourd'hui rattachées, ont fortement intégré le processus de libéralisation en cours dans la défense ukrainienne. Ne bénéficiant à l'origine pas du matériel et des financements de l'armée régulière, elles ont dû s'adapter et créer leurs propres structures financières, appuyées sur des fortunes personnelles, comme la Khartia brigade ou sur leur aura acquise dans la défense de l'Ukraine à partir de 2014 comme la Troisième brigade. Aujourd'hui, c'est via des campagnes de levées de fonds et des évènements de soutien organisés par la société civile que ces brigades assurent une partie de leur financement. A l'exemple de soirées dont les bénéfices sont reversés à des organisations militaires parfois nationalistes, parfois queers ou LGBT dans lesquelles les militaires entrent gratuitement, ces brigades aux racines ultra-nationalistes sont de fait perçues comme cool par la jeunesse ukrainienne. Leurs campagnes de communication sont graphiquement très efficaces et très présentes dans l'espace public, elles produisent de nombreux produits dérivés. L'image très mauvaise dont pâtit l'armée régulière, dont l'héritage de corruption et de lourdeur soviétique est souvent moqué, est probablement aussi en partie responsable de la bonne réputation dont jouissent ces brigades qui font office de renouveau.
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Le siège fédéral d'Oakland : une cible identifiée par les manifestants anti-ICE
Texte intégral (2482 mots)
Alors que ce mois-ci l'attention du public est tournée vers les Twin Cities [1], où près de 3 000 mercenaires fédéraux se livrent à une vague d'enlèvements et de meurtres frénétiques, les officiers de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) restent actifs sur l'ensemble du territoire, terrorisant les communautés et se préparant à de futures vagues d'interventions qui seront tout aussi brutales que celles qui ont lieu dans les Twin Cities. Pourtant, cela ouvre également des opportunités aux citoyens à travers tout le continent pour agir en solidarité avec ceux ciblés par l'ICE, en lançant des offensives ailleurs, révélant ainsi les faiblesses et l'impopularité des forces de l'ordre fédérales tout en les forçant à éparpiller leur attention.
C'est précisément ce qu'ont fait les habitants de la Bay Area [2] le 10 janvier dernier, en fracassant 47 fenêtres du siège fédéral d'Oakland et les marquant de graffitis dans le but d'identifier le bâtiment comme une base des opérations de l'ICE dans la région. Nous avons traduit cette revendication sous forme de récit reçue anonymement par nos amis de CrimethInc..
Chinga la Migra : le siège fédéral d'Oakland montre son vrai visage
De nos jours, tout le monde déteste l'ICE. Partout sur l'échiquier politique, on veut les dégager de nos villes. Depuis leur déploiement massif en 2025, de nouvelles formes d'organisation collective se sont mobilisées ensemble pour contrer la violence d'État, d'une manière inédite depuis des années. Par le passé, et très récemment lors des soulèvements contre la brutalité policière en 2020, un élan révolutionnaire tout aussi large s'est essoufflé et a été récupéré à des fins électorales par les courants libéraux, pendant que la gauche [3], épuisée, se livrait à des luttes intestines liées aux orientations politiques ou aux choix tactiques à adopter. Désormais, si nous voulons saisir l'opportunité de créer des mouvements résilients tout en nous confrontant à la montée mondiale de l'autoritarisme, nous devons agir différemment.
C'est ce que nous avons fait dans la Bay Area.
Au cours des 10 derniers mois, le combat contre l'ICE a créé un changement nécessaire dans les styles d'organisation et dans les relations entre les différentes formations radicales situées dans la Bay Area. Nous avons vu des réseaux d'organisation populaire former des assemblées de quartier et des comités de vigilance (Adopt-a-Corner) pour quadriller les écoles et les lieux de travail, tandis que de nouvelles approches stratégiques émergeaient directement des bastions de lutte.
L'un de ces bastions de lutte a été le tribunal fédéral d'immigration à San Francisco, où l'ICE a enlevé plusieurs personnes qui comparaissaient pour un suivi de leur situation. Une fois que ce lieu a été identifié comme un lieu majeur des interventions de l'ICE, des groupes locaux se sont formés spontanément et ont commencé à assumer un rôle de bouclier à l'extérieur du tribunal. Des groupes anarchistes, des militants marxistes, des organisations et personnes ayant pignon sur rues comme les réseaux d'entraide, les organisations communautaires, les avocats ou encore les ONG, ont commencé à travailler ensemble de manière jamais vu auparavant. Les anarchistes ont combattu dans la rue les agents de l'ICE aux côtés de leaders religieux et de familles pendant l'intrusion sur l'île de Coast Guard. Le gouvernement fédéral a donc été obligé d'annuler l'offensive planifiée de l'ICE prévue en octobre dans la Bay.
À mesure que nos ennemis se sont vus dotés de plus en plus de ressources, nous avons consolidé notre pouvoir en dépassant le sectarisme et en travaillant main dans la main aux côtés d'individus et d'organisations, grâce à une vision partagée du futur, et ce, malgré nos différences vis-à-vis des appartenances politiques ou de la manière dont les choses devaient changer. Il ne s'agissait pas ici de faire des concessions idéologiques aux libéraux, mais plutôt d'identifier quels étaient nos forces respectives et nos buts communs. Une ligne politique claire a pu être maintenue quant à la nécessite d'affronter directement l'État, tout en travaillant aux côtés de partenaires plus hésitants à passer à l'action.
Cette convergence fondée sur des principes communs et, grâce au maintien d'une vision partagée de ce que nous essayons d'accomplir à travers différents positionnements, compétences et tactiques, a fonctionné. Le nombre d'arrestations dans les tribunaux s'est effondré. Celles-ci sont aujourd'hui bloquées grâce à une injonction [4] introduite par l'Union Américaine des Libertés Civiques, en ce mois de janvier.
L'ICE et le Département de la Sécurité Intérieure (Homeland Security) ne peuvent désormais plus circuler dans la Bay Area sans être pris en chasse par des citoyens lambdas, et ce grâce à l'augmentation du nombre de groupes de surveillance et de réseaux d'alerte dans la région.
Les habitants de la Bay Area ont récemment identifié un nouveau bastion de lutte : le siège fédéral d'Oakland. À l'aide d'un vaste réseau d'enquêteurs documentant et surveillant de près les agissements de l'ICE, le siège fédéral a pu être identifié comme base logistique pour les opérations des agents de l'immigration dans l'East Bay.
Une coalition anti-fasciste, impliquée dans la lutte contre l'ICE dans la région, a riposté face au meurtre de Renee Good en planifiant une réponse militante en date du 10 janvier. Cette action avait pour but d'attaquer l'infrastructure fédérale et d'entraver les opérations de l'ICE au niveau local, en causant, conjointement, un marquage identifié visible du public du bâtiment comme site des opérations de l'ICE et des dégâts matériaux. Cette action avait pour objectif second de raviver la culture militante présente dans la région qui a déclinée au cours des cinq dernières années et de faire la démonstration de notre force et de nos capacités à riposter. Tout cela a été orchestré en solidarité vis-à-vis des révoltes qui ont lieu à Minneapolis ; un acte de vengeance pour Renee Good, Keith Porter et pour toutes les vies fauchées par l'empire « états-uniens ».
Juste après le crépuscule, une foule de 80-100 personnes s'est réunie à l'amphithéâtre Lake Merritt [5] le 10 janvier 2026, la plupart vêtus en black block et de keffiehs. Les camarades ont tenu un discours sur les initiatives locales pour combattre les enlèvements de l'ICE, les combats à mener contre le déploiement des caméras Flock, et l'imbrication des luttes palestiniennes et anti-ICE . Puis le cortège s'est élancé.
La foule a défilé devant le tribunal du comté d'Alameda, le recouvrant de slogans avant de passer par l'Oscar Grant Plaza pour atteindre le siège fédéral d'Oakland. Les manifestants y ont brisé 47 fenêtres et l'ont recouvert de graffitis pour le désigner publiquement comme une base logistique des opérations de l'ICE dans la Bay Area ; un fait relativement méconnu du public à l'époque. L'énergie était à son comble, les slogans combatifs, et de nombreux participants ont décrit l'événement comme le plus grand black bloc vu dans la région depuis les soulèvements de 2020. Les manifestants restaient soudés, veillant les uns sur les autres. Le cortège manoeuvrait rapidement, restait groupé, et a réussi à esquiver les forces de l'ordre jusqu'à sa dispersion.
Cette action a reçu un accueil massivement positif. Tandis que les manifestants brisaient les vitres et graffaient leurs messages, passants et automobilistes les acclamaient. Certains conducteurs ont même manœuvré autour de la foule pour entraver la progression des voitures de police à leur poursuite. Le lendemain matin, des influenceurs locaux ont afflué vers le siège fédéral pour filmer des vidéos saluant l'action. Un article paru dans le San Francisco Chronicle a suscité un vif intérêt, recevant même le soutien des libéraux. En quelques jours, presque chaque habitant d'Oakland a été mis au courant de ce qui s'était passé cette nuit-là, découvrant, ainsi, que l'ICE se mobilisait depuis un bâtiment fédéral au cœur de leur ville.
Dans l'ensemble, les participants ont qualifié l'action de succès. Elle fait la démonstration d'une stratégie offensive reproductible partout où l'ICE est présente : identifier et révéler les lieux d'opération de l'agence aux yeux du public et attaquer leurs infrastructures, tout en ralliant soutien et adhésion à travers tout l'échiquier politique. Ce basculement vers une forme de militantisme combatif, au-delà des appartenances politiques, montre qu'Oakland conserve une culture de l'action directe profondément ancrée et possède le caractère nécessaire pour affronter l'État. Cette action indique que le mouvement contre l'ICE et, plus largement, contre l'empire colonial, gagne en puissance et développe de nouvelles capacités. Cette diversité de porte-paroles, de participants et de soutiens n'aurait pas été possible sans des mois de travail de coalition et de projets publics qui ont offert aux nouveaux venus un point d'entrée vers l'action directe.
Toute action et tout projet politique comportent évidemment des limites. Si l'action du 10 janvier contre le siège fédéral a réussi son objectif de normaliser le militantisme et de secouer les infrastructures fédérales, l'ICE continue d'enlever nos amis, nos familles et nos voisins, et son budget, comme son pouvoir, croissent chaque jour. Réclamer vengeance pour nos martyrs n'est pas synonyme de justice, pas plus que cela n'efface le mal profond qui se propage autour de nous.
Les habitants de la Bay Area veulent que l'ICE quitte leur foyer et, où que soit le lieu, disparaisse. Nous savons que la lutte contre l'ICE est un combat pour la libération des terres et de tous les peuples opprimés. Nous savons que nous devons bâtir un mouvement de masse, de gauche, durable et résilient, capable de renverser l'empire actuel. Et nous savons que pour y parvenir, nous avons besoin les uns des autres.
L'ICE, la police, l'agression impérialiste et toutes les formes de violence d'État prospèrent en l'absence d'une opposition organisée, lorsqu'ils peuvent mener leurs opérations clandestinement sans aucune riposte. Lorsque nous identifions des points de passage stratégiques et que nous intervenons, nous gagnons. Lorsque nous utilisons l'intervention comme un moyen de construire un soulèvement de masse, nous gagnons.
Briser des vitres à la faveur de la nuit n'est pas, en soi, une stratégie politique efficace. Mais cela peut le devenir en brillant comme une étoile au sein d'une plus large constellation de résistance.
Traduction : Loriane Rapenne
[1] Minneapolis, capitale de l'état du Minnesota, et Saint-Paul forment les Twin Cities. Toutes les notes sont de la traductrice
[2] Située dans la banlieue de San Francisco en Californie
[3] Ici, le Partie Démocrate
[4] Aux États-Unis, l'injonction est une décision de justice ordonnant à une personne ou à une institution de faire, ou d'arrêter de faire, une action spécifique sous peine de sanctions. Équivalent du référé-suspension ou référé-liberté en France.
[5] Situé à Oakland






