27.01.2026 à 06:27
Des clubs de foot en mixité choisie
Texte intégral (2865 mots)
À Nancy, l’hiver commence toujours un peu trop tôt. Sur le city-stade coincé entre les arbres dégarnis et un pont autoroutier qui bourdonne sans fin, il fait déjà nuit et le mercure accuse 2 °C. De chaque côté du terrain, une lampe de chantier portative se charge tant bien que mal d’éclairer la scène. Tous les dimanches, une petite équipe se retrouve pour taper dans le ballon. « L’hiver on joue ici parce qu’il n’y a personne et qu’on est les seul·es à ramener notre éclairage », glisse Théodora, 34 ans, bibliothécaire depuis une dizaine d’années à Nancy, en soufflant dans ses mains pour les réchauffer (les personnes interviewées ont préféré ne pas donner leur nom de famille).
Ce club queer féministe, qui n’a pas encore de nom, existe depuis septembre 2024. Une naissance tardive après des années d’idées lancées à demi-mot et une dernière discussion au Thé Trans, un refuge local pour les personnes trans. Théodora a grandi dans les Vosges et se souvient des nombreuses parties de football improvisées avec son frère et ses cousins : « Il y avait des clubs près de chez moi, mais ça ne m’intéressait pas du tout. C’était un milieu qui me faisait plutôt peur. Ces groupes de footballeurs représentaient une masculinité dont je me méfiais, avec un culte de la virilité. »

Il y a dix ans, elle a rencontré Nahid, 28 ans, dans le milieu militant nancéien. C’est à la suite de leurs discussions qu’est venue l’idée de créer ce club. Après quelques années passées dans le sud de la France, Nahid revient en Lorraine pour reprendre des études de théologie à Metz. « C’était le bon moment pour se lancer », raconte Théodora. Nahid a commencé le football enfant, « en tant que petite fille, avec toutes les difficultés que ça implique pour s’intégrer ». Il a déserté les terrains à l’adolescence, puis les a retrouvés à Marseille, dans un club queer. « C’était aussi une manière de réparer quelque chose de l’enfance au sujet du sport, qui a parfois été difficile », ajoute-t-il. Il y a deux ans, Théodora lui rend visite et participe à un entraînement du Drama Queer FC – la team queer-trans-féministe marseillaise. « C’est là que je me suis dit qu’on pourrait faire la même chose à Nancy, se souvient-elle. Il manquait un espace sportif dans lequel on pouvait se sentir nous-mêmes. »
Ces équipes s’inscrivent dans un mouvement apparu dans les années 2010, observe Alison Hernandez-Joset, doctorante au Laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport (L‑Vis, université Lyon 1), autrice d’une thèse sur l’usage de la pratique footballistique au sein des mouvements féministes et queers contemporains. « À Paris, il y a eu des premières initiatives féministes, menées par des personnes trans, lesbiennes, queers, qui ont duré quelques mois. D’autres ont duré bien plus longtemps, comme Les Dégommeuses, nées en 2012 », résume-t-elle (lire l’encadré plus bas). Depuis, ces équipes se sont multipliées, surtout après la Coupe du monde féminine de 2019, largement diffusée en clair à la télévision.
« On te laisse rater »
Couvert·es de la tête aux pieds, six courageux·ses arrivent au compte-gouttes ce soir-là. Le froid a un peu réduit les effectifs. Cet été, elles et ils étaient jusqu’à vingt à courir dans l’herbe du parc de la Pépinière, le plus grand de Nancy. L’entraînement n’a pas encore commencé que Baptiste, 27 ans, enchaîne déjà les dribbles et les tirs. « Défenseur gauche », annonce-t-il pour se présenter, avec son maillot du Clapton FC (un club londonien antifasciste et ouvert aux personnes LGBTQIA+) sur le dos. La messe est dite. Son jeu de jambes révèle ses années d’expérience. Baptiste a subi « l’ambiance mascu » des vestiaires, jusqu’à ce qu’il rejoigne une équipe de football libertaire strasbourgeoise. D’un espace empreint de virilité où fusent les blagues lourdes, il est passé à un collectif où « on s’attache autant à déconstruire le jeu qu’à remettre en cause la masculinité normée ». Récemment arrivé à Nancy pour enseigner la philosophie, il voulait retrouver une équipe « safe, inclusive et LGBTQIA+ ». Avec, derrière, une envie de réinvestir le football et de « s’attaquer à un sport attaché à son phallus symbolique, où il y a encore un vrai tabou sur la question de l’homosexualité », lâche-t-il en tapant ses crampons sur le synthétique gelé.
Une trentaine de clubs féministes en France
La Caillasse FC, Vaginantes 44, les Camionneuses, Doigt O But, les Footeureuxses, Butch de France, Les Hijabeuses, Queer Amann FC, Les 103 Mouillettes… L’inventivité des noms est un bon marqueur de la vitalité des clubs de foot queers et féministes en France. La chercheuse Alison Hernandez-Joset, autrice d’une thèse sur la pratique footballistique au sein des mouvements féministes et queers contemporains, a recensé pas moins de trente clubs en France. L’initiative de l’équipe queer de Nancy s’inscrit dans ce mouvement que l’on observe dans tout l’Hexagone depuis une dizaine d’années. À Paris, les pionnières restent les Dégommeuses, cofondées par Cécile Chartrain, militante féministe et LGBTQIA+ et porte-parole du club. En 2022, lors des 10 ans du club, elle annonçait « autour de 90 adhérent·es » avec presque autant de personnes en liste d’attente, faute de pouvoir accueillir tout le monde aux entraînements. Mais la capitale n’est plus le seul terrain de jeu. Caen, Marseille ou Lyon ont aussi participé à ouvrir la voie à une nouvelle génération de clubs inclusifs. Le phénomène ne se cantonne plus aux grandes métropoles. « C’est encore quasi uniquement urbain, mais on n’est plus seulement à Paris ou Lyon », analyse Alison Hernandez-Joset. Des villes moins peuplées, comme Nancy, entrent dans le jeu.
Le collectif est autogéré et les décisions se prennent souvent le dimanche, après les entraînements. Pas de groupe WhatsApp ni de présence sur les réseaux sociaux. « On fonctionne ainsi parce que des personnes n’ont pas de smartphone », explique Théodora. Pas de capitaine non plus. « Certes, j’ai plus d’implications et de responsabilités que d’autres, admet Théodora. Cela me donne aussi certainement plus de pouvoir, mais pour moi ce n’est ni idéal ni une fin en soi. » Si elle se charge d’annoncer les dates d’entraînement, d’apporter le matériel ou de prévenir si la pluie force l’annulation, le collectif bat au rythme d’une responsabilité partagée dans le déroulé des entraînements. « Il y a une personne qui anime l’échauffement, une autre les exercices… Ça tourne d’une semaine à l’autre », détaille-t-elle. L’inscription est gratuite, la mixité « évolutive et choisie ».
Au départ, les fondateur·ices avaient imaginé une équipe sans hommes cis hétéros. Mais elles et ils ont vite constaté que l’espace public a ses propres règles. « Comme on joue dehors, on ne peut pas contrôler l’accès aux lieux, poursuit la bibliothécaire. Ça a suscité quelques discussions au début, sur comment continuer à rester fidèles à nos principes. » Le collectif a trouvé un compromis : rester un espace sûr et inclusif, mais avec une mixité plus souple et négociée. « Et finalement, ça permet de belles rencontres », conclut-elle. Esmatullah est un exilé afghan. Arrivé en France après le retour au pouvoir des talibans (en 2021), il a découvert le club cet été grâce à des ami·es commun·es. En Afghanistan, il a longtemps joué en club. Ici, sur le terrain, il retrouve une familiarité rassurante et le plaisir de voir l’équipe progresser avec lui.
D’autres n’avaient jamais foulé un terrain avant d’atterrir dans le collectif. Camille*, 28 ans, boxeuse dans un club fédéral – affilié à une fédération sportive officielle, avec des licences, compétitions et règlements stricts –, voulait faire du sport dans un espace avec plus de femmes et de personnes queers. « L’ambiance me fait revenir, plus que le foot », confie l’étudiante emmitouflée dans un bomber kaki. Bonnet vissé sur le crâne et keffieh autour du cou, Steven travaille dans l’économie sociale et solidaire. À 37 ans, il n’avait jamais touché un ballon avant septembre. « J’avais envie de dépasser mon a priori sur le foot, avoue-t-il. Et de reprendre l’espace public à plusieurs. » Ce qu’il retient surtout, c’est la bienveillance qui règne. « Je ne suis pas très adroit, donc ça arrive que je tire trop fort sur quelqu’un ou qu’on se marche sur les pieds, reconnaît-il en riant, mais ça n’est jamais un lieu de moqueries ou de supériorité. » Pour Camille, c’est la même chose : « On te laisse rater, on t’explique, on te montre. »

À 19 heures passées, Luni*, la cadette du club, débarque en skate, chevelure blond platine et coupe mulet qui lui rebondit sur les épaules. Elle a 22 ans et étudie la communication au Centre européen universitaire. « Ça fait un moment qu’on t’a pas vue ! », lui lance-t-on depuis le terrain. Elle rigole, le sourire contagieux. Plus jeune, elle a joué dans une équipe mixte, « mais c’était horrible, les garçons ne faisaient jamais la passe ». Elle finit par retrouver le plaisir du jeu dans une équipe féminine allemande « très hétéroclite ». En arrivant à Nancy, elle envisageait d’intégrer un club fédéral pour s’entraîner régulièrement. C’est dans le club queer féministe qu’elle a finalement pris ses quartiers. « C’est dur de faire vivre une équipe comme celle-ci, donc je pense que c’est mieux de s’y investir pour rendre accessible le foot à des minorités », explique-t-elle, mains dans les poches. Alison Hernandez-Joset résume ainsi : « Beaucoup de personnes adorent jouer, mais en ont été empêchées dans l’enfance, l’adolescence, ou même à l’âge adulte. Notamment les personnes trans ou lesbiennes. Créer une équipe queer féministe, c’est répondre au besoin d’un football où elles n’ont pas à se justifier d’exister. »
Lutter sur le terrain
L’échauffement commence doucement, mené par Luni. Les joueuses et les joueurs alignent pas chassés et extensions de jambes. En cercle, chacun·e passe la balle à son voisin ou sa voisine. Puis Baptiste prend le relais avec des exercices de mobilité. « C’est un entraînement adapté aux trentenaires ! », lâche-t-il, hilare. Pendant que les autres continuent de mouliner des hanches, le prof de philo installe deux rangées de plots jaunes avec une précision approximative. Réparti·es en deux équipes, les six présent·es s’élancent dans un exercice de vitesse où chacun·e zigzague entre les plots avant de revenir en sprintant. Théodora, avec son maillot de foot rose et noir FC Palestina, joue la commentatrice sportive. « On peut dédier ce match aux 13 jeunes Palestiniens tués le 18 novembre par un bombardement israélien », propose-t-elle. Pour distinguer les équipes, trois d’entre elles et eux enfilent des chasubles orange floquées « Free Palestine » en lettres noires, estompées à force de lavages.
Malgré les écarts de niveau, difficile de savoir qui débute. Les plus aguerri·es ralentissent pour aider et les novices accélèrent pour suivre. Dans ce joyeux bazar, on se félicite bruyamment pour un contrôle de balle approximatif, un tir raté, une passe décisive. Il y a quelques mois, l’équipe a participé à un tournoi organisé à Strasbourg par un autre club queer, les Footeureuxses, et à un tournoi solidaire pour la Palestine organisé par l’Association France Palestine solidarité à Nancy. Mais le collectif n’a pas pour ambition de devenir un club de compétition. Ici, on réfléchit davantage à la manière de jouer pour que chaque corps trouve sa place, on insiste sur l’attention au consentement et au soin collectif. Les joueuses et les joueurs refusent le modèle viriliste par défaut. Parce que le terrain est un espace politique autant que sportif. « Ces équipes réfléchissent différemment à la compétition. Elles se demandent si la victoire est vraiment l’objectif, observe la doctorante Alison Hernandez-Joset. Souvent, elles ont un entraînement, un match, une réunion politique et une manif dans la même semaine. C’est une pratique sportive et militante. »

À la fin du match, les mains sont frigorifiées et les joues écarlates. Esmatullah sort de son sac un gâteau, un thermos de thé fumant et des gobelets en carton. « On a envie de rester jusqu’au bout de la nuit », souffle Steven. Là, autour du cake, adossé·es au grillage froid, on parle aussi des tensions internes, que personne n’ignore. Être un club queer et féministe, c’est aussi se questionner pour éviter de reproduire les dominations comme le racisme, le classisme, ou l’exclusion des personnes en situation de handicap.
Le collectif n’a pas vraiment idée de ce à quoi il ressemblera dans quelques années. Il pourrait se doter d’un nom officiel, de maillots d’équipe, se développer en taille ou bien rester une petite cellule telle qu’il est aujourd’hui. L’avenir pour ce genre d’équipes, selon Alison Hernandez-Joset, ne passera pas par la Fédération. « Ces équipes n’ont pas spécialement envie d’intégrer le milieu fédéral, explique-t-elle. L’enjeu, c’est de consolider un réseau, de pérenniser les initiatives, d’en créer d’autres. L’objectif n’est pas de changer la FFF [Fédération française de football], mais de proposer un autre football. » Sur le city-stade, chacun·e acquiesce : ce n’est pas sur la scène internationale qu’elles et ils veulent agir. « On a déjà un impact pour les gens qui viennent, et c’est le plus important », résume Luni. Dimanche prochain, rendez-vous au même endroit. Pas seulement pour jouer, mais pour continuer cette petite révolution du ballon rond. Pour un football plus inclusif où chacun·e trouve sa place. •
* Les prénoms suivis d’une astérisque sont des pseudonymes.
27.01.2026 à 06:09
Tu seras féministe, ma ville !
Texte intégral (3097 mots)
Des vulves et des clitoris en peluche, des flyers colorés disposés sur des tables, un drapeau arc-en-ciel au mur, des éclats de rire : ce 28 juin 2025, l’ambiance est à la fête au Planning familial de Loire-Atlantique, à Nantes. Salariées et bénévoles de l’association inaugurent leur nouveau local. Une éclaircie dans l’actualité sombre de la structure, dont les subventions promises par la région Pays de la Loire pour 2025, 2026, 2027 et 2028 ont été annulées. Grâce au soutien financier de la ville, dirigée depuis 2020 par la socialiste Johanna Rolland, le Planning a pu acheter les murs dans lesquels il s’installe. Un moyen « de ne pas craindre la perte de [son] local si la mairie change de couleur politique », explique l’ex-directrice de l’association Bérengère Tessé.
À l’instar de Johanna Rolland, nombreuses sont les candidates et les candidats aux élections municipales de 2026 qui se positionnent sur les questions d’égalité de genre, tandis que les militantes féministes redoublent d’efforts pour que des mesures en faveur des droits des femmes apparaissent dans les programmes. C’est le cas du collectif Mères déters, qui a, par exemple, élaboré dix propositions pour soutenir les familles monoparentales : accès facilité au logement, aux soins, aux loisirs, etc
Ce mouvement, certes encore marginal à l’échelle du pays, traduit la volonté politique de nombre d’élu·es et de militant·es politiques de faire de l’échelon municipal un laboratoire des politiques féministes. À Nantes, la majorité en place s’est engagée à en faire « la première ville antisexiste de France d’ici 2030 », tandis que, sous l’impulsion de la mairesse écologiste Jeanne Barseghian, Strasbourg s’est autoproclamée « ville féministe ». Avec moins de moyens, de plus petites communes, telles que Les Lilas (Seine-Saint-Denis), Saint-Brieuc (Côtes‑d’Armor) ou Villeneuve-Tolosane (Haute-Garonne), confirment que la lutte contre les violences sexistes et sexuelles et pour les droits des femmes se mène aussi localement.
« La ville a longtemps été produite quasi exclusivement par des hommes : géographes, urbanistes, architectes, mais aussi hommes politiques. »
Nicole Mosconi, Marion Paoletti, Yves Raibaud, universitaires
Si la mise en action des élu·es est relativement récente, la question du genre dans l’espace urbain a commencé à se poser dans les années 1970, à la faveur des recherches de terrain menées par des géographes, des sociologues et des urbanistes féministes. Dans les années 2000, sous l’impulsion, notamment, de la géographe du genre Édith Maruéjouls, l’intérêt des universitaires pour ces sujets grandit, mais cette spécialité reste le parent pauvre de la discipline. Un retard qui tient sans doute « à ce que la ville a longtemps été produite quasi exclusivement par des hommes : géographes, urbanistes, architectes, mais aussi hommes politiques », expliquent les universitaires Nicole Mosconi, Marion Paoletti et Yves Raibaud
Ces dernières années, à Creil, Villiers-le-Bel, Nantes ou Saint-Nazaire, des bureaux d’études spécialisés ont identifié les besoins des habitantes : construction de bancs, de trottoirs, d’espaces verts, d’éclairages ou de toilettes publiques… « Les ateliers menés avec les associations de quartier sont des éléments cruciaux pour comprendre les besoins des femmes, détaille Chris Blache, anthropologue et cofondatrice du laboratoire de recherche et d’action Genre et ville. On travaille aussi avec les acteur·ices qui financent : les bailleurs sociaux, les services de la ville… » Au sein des municipalités, les projets de « ville féministe » sont le plus souvent portés par des élues, des activistes ou des fonctionnaires engagées qui, en l’absence de pilotage national, puisent leur expertise au sein d’un réseau informel. Ainsi, depuis 2021, un peu moins de 80 chargées de mission – presque uniquement des femmes – se retrouvent chaque mois en visioconférence pour échanger sur leurs projets et leurs pratiques. « Dans les petites villes, on peut parfois être isolées. Ce réseau, c’est un espace de sororité qui permet de nous entraider en cas de difficulté, de nous valoriser et de nous motiver », explique Helen Daniel, chargée de la mission égalité femmes-hommes et luttes contre les discriminations à la mairie des Lilas et cofondatrice de ce réseau.

Transformer des promesses en actions de terrain nécessite non seulement des équipes engagées, mais aussi d’y allouer les financements nécessaires, comme le souligne l’ONG Oxfam dans son rapport « Territoires féministes. L’action locale comme levier essentiel de la réduction des inégalités femmes-hommes » (2023). Encore faut-il savoir quel est l’impact concret des dépenses réalisées. Plusieurs métropoles ont, pour cela, recours à la budgétisation sensible au genre (BSG), un outil qui permet d’analyser en amont les effets de chaque dépense, afin de mieux flécher les investissements. « L’idée, c’est d’appliquer le principe d’éga-conditionnalité : chaque centime d’argent public doit favoriser l’égalité », explique Isabelle Guéguen, consultante spécialisée sur le sujet. Dans son cabinet, fondé en 2005, elle accompagne des communes – le plus souvent dirigées par des socialistes ou des écologistes, davantage sensibles aux questions d’égalité – comme à Lyon, Paris, Brest, Bordeaux, Strasbourg, Nantes ou encore Rouen. Elle y forme les agent·es et les élu·es à décrypter les comptes municipaux et à récolter des données de terrain permettant de répondre à des questions concrètes : à quelles populations bénéficie tel dispositif ou telle dépense ? Cela correspond-il bien aux objectifs ? « On propose des ajustements, et on crée des outils de suivi. Cela redonne du sens au travail des agent·es », témoigne-t-elle.
Lorsqu’elle a pris ses fonctions en 2020, la nouvelle équipe municipale lyonnaise, menée par l’écologiste Grégory Doucet, s’est, par exemple, rendu compte que la subvention du tournoi masculin de tennis était trois fois supérieure à celle de la compétition féminine ; un constat qui l’a amenée à rééquilibrer globalement les subventions aux clubs pour favoriser la pratique sportive féminine. À Bordeaux, la BSG a permis de réorienter les commandes faites aux artistes : « Avec des données, on peut montrer, par exemple, qu’on achète plus de spectacles à des hommes qu’à des femmes… », explique Sarah Jégou, chargée de mission égalité de la cité girondine. Plus globalement, l’essentiel des choix financiers d’une commune peuvent être l’occasion de corriger ou de réduire les inégalités : « Les cahiers des charges des commandes publiques peuvent prévoir l’achat de matériel adapté à la morphologie des agentes, de livres sans stéréotypes pour les écoles et les bibliothèques… », illustre Aurélie Arquier, formatrice en égalité professionnelle.
Autre levier majeur, l’orientation et le montant des subventions annuelles aux associations donnent un indice clair de l’orientation politique d’une ville. Comme le suggère la FNCIDFF dans ses recommandations, les communes, petites ou grandes, peuvent mettre à disposition des locaux, des moyens humains et matériels. Des ressources précieuses en cette période de flou politique et de restrictions budgétaires. « Des petites communes nous soutiennent, par exemple dans le Loiret, où certaines ont voté des subventions exceptionnelles après que le conseil départemental a coupé les siennes », rapporte Sarah Durocher, présidente nationale du Planning familial.
En zone rurale, où se concentrent près de la moitié des féminicides du territoire, certain·es élu·es s’organisent en réseau pour échanger sur leurs expériences et se former aux mécanismes des violences de genre.
Lutter contre les violences masculines
En réorientant leurs investissements, des communes s’insèrent dans le maillage national de lutte contre les violences faites aux femmes, allant au-delà des effets d’affichage gouvernementaux. Depuis la première élection d’Emmanuel Macron, en 2017, ces annonces sont monnaie courante. L’égalité entre les hommes et les femmes a été déclarée grande cause des deux mandats présidentiels. Dans un rapport portant sur la période 2017–2022, la Cour des comptes pointait, en septembre 2023, « des avancées limitées par rapport aux objectifs fixés ». Si le sujet de la lutte contre les violences faites aux femmes renvoie avant tout à des compétences étatiques, les communes ont la possibilité d’agir au niveau de leurs compétences propres : petite enfance, gestion des écoles, logement social, transport, aménagement urbain, etc. Et, pour celles comptant plus de 20 000 habitant·es, de formaliser leurs engagements dans des rapports annuels sur les questions d’égalité de genre. De nombreuses villes, comme Les Lilas, Saint-Brieuc ou Bordeaux, s’appuient sur le réseau associatif pour former des agent·es au repérage des violences et à l’orientation des victimes. En zone rurale, où se concentrent près de la moitié des féminicides du territoire, certain·es élu·es s’organisent en réseau pour échanger sur leurs expériences et se former aux mécanismes des violences de genre.
À Nantes, « quand Johanna Rolland s’est déclarée candidate, les associations féministes lui ont signalé des lacunes dans l’accueil des victimes. Il y avait un manque de coordination entre associations, et des moments où seuls l’hôpital et la police prenaient les femmes en charge… », se souvient Caroline Godard, ancienne directrice de Citad’elles, un lieu d’accueil pour les femmes victimes de violences ouvert en 2019 sur l’île de Nantes. Ici, 7 jours sur sept, 24 heures sur 24, au septième étage d’un immeuble sécurisé, les femmes victimes de violences y sont accueillies par des soignant·es, des travailleur·euses du secteur social, des juristes, des fonctionnaires de police et des associations. Dans ces bureaux lumineux et insonorisés, tout est pensé pour améliorer la prise en charge et éviter aux femmes des parcours énergivores. Les travaux, d’un montant de 1,8 million d’euros, ont été payés par la ville, qui, en partenariat avec le département, finance également le fonctionnement de la structure, à raison de 2,3 millions d’euros par an.

est obligatoire pour les communes de plus de 20 000 habitant·es. Campagne d’affichage municipal à Romainville (Seine-Saint-Denis), le 12 mars 2023. Xavier Testelin / Divergence
Près de Toulouse, la petite commune de Villeneuve-Tolosane (11 000 habitant·es) finance depuis 2003 deux logements temporaires réservés, eux aussi, aux victimes de violences conjugales. Porté par des salariées du centre communal d’action sociale (CCAS), le projet veut simplifier le parcours des femmes victimes en fluidifiant la communication entre les différents services municipaux. Avant d’en bénéficier, Sabrina, employée dans la restauration, vivait avec un homme qui, après la naissance de leur deuxième enfant et alors qu’elle venait d’apprendre qu’elle était atteinte d’un cancer, a commencé à lui infliger des violences physiques et psychologiques. « Je savais que [les assistantes sociales du CCAS] auraient des réponses à mes questions : je me sentais protégée, nous raconte la jeune femme lorsque nous la rencontrons. Je n’ai pas été obligée de répéter plusieurs fois mon histoire. »
L’exemple de Villeneuve-Tolosane ou celui de Nantes montrent à quel point l’efficacité des actions municipales dépend de la capacité des villes à prendre en compte les besoins des premières concernées. Mais cette démarche peine à être traduite en propositions de campagne. En 2025, le collectif Mères déters a passé au crible les projets politiques de 14 villes de France hexagonale et ultramarine. Pour ses militantes, citées par Mediapart, les familles monoparentales, « à 82 % composées de mères seules, qui restent particulièrement “tributaires” des politiques municipales dans leur vie quotidienne », sont les grandes oubliées des promesses de campagne. Lors des élections municipales de 2020, déjà, à peine 40 % des programmes électoraux s’intéressaient à cette problématique.
Le paradoxe des politiques sécuritaires
Autre indice du chemin qu’il reste à parcourir : même dans les villes dirigées par des municipalités sensibles aux questions sociales, des mesures prises au nom des électrices et de la lutte contre les violences ont parfois des effets pervers, comme l’éviction de l’espace public des femmes racisées et des personnes les plus marginalisées. À Nantes, la ville s’est dotée de 80 caméras de surveillance supplémentaires en 2024 « alors qu’en réalité c’est dans l’espace domestique qu’ont lieu la plupart des violences », dénoncent Chloé et Coline (les prénoms ont été changés à leur demande), militantes féministes et colleuses. Pour la géographe canadienne Leslie Kern, autrice de Villes féministes. Notes de terrain (trad. Arianne Des Rochers, Les éditions du remue-ménage, 2022), cette tendance aux politiques sécuritaires a pour effet « l’éviction délibérée de groupes de gens qui en sont venus à symboliser le désordre, le danger, la criminalité ou la maladie, [comme les] travailleuses du sexe et [les] personnes sans abri ».
Dans les communes qui, sur tout le territoire, tentent de déployer des politiques égalitaires, celles-ci sont encore trop souvent pensées pour la seule catégorie des femmes blanches, cisgenres, issues des classes moyennes ou de la bourgeoisie. En cause notamment, le manque de représentativité des élu·es, que dénonce Lumir Lapray, militante écologiste et ancienne candidate de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) aux législatives de 2022 dans l’Ain : « Les maires ruraux sont surtout des hommes blancs et âgés, qui n’ont aucune idée de ce que vit une femme qui gère une famille avec un salaire minuscule. Plus il y aura de femmes élues et de profils divers en politique, plus il y aura de mesures en adéquation avec les besoins des habitantes. » Une analyse corroborée par le Haut Conseil à l’égalité qui, dans un rapport publié en 2022, constatait combien, à l’échelle nationale, « l’exécutif local reste un lieu de pouvoir sexiste et stéréotypé », où les femmes, qui n’occupent qu’à peine un cinquième des sièges de premier·e élu·e dans les conseils municipaux, restent largement sous-représentées.
Dans ce contexte, l’échelon local peut-il réellement permettre de changer la vie des femmes et des minorités de genre, voire devenir un espace de résistance féministe ? « On a beau avoir toute la bonne volonté du monde, on n’agit pas en dehors du patriarcat », regrette Mahaut Bertu, adjointe à la mairie de Nantes. Un constat sur lequel la rejoignent les militantes et colleuses locales : « Les bancs d’allaitement et les cours d’école égalitaires, c’est chouette. Mais c’est toute la société qui doit agir ! »
Illustration : Calypso Breon pour La Déferlante.
Elle est devenue illustratrice et tatoueuse, après une école d’arts graphiques à Ivry-sur-Seine. Elle aime mettre en scène de façon onirique des personnages en milieu urbain.
27.01.2026 à 05:59
Le combat de Khadija
Lire plus (460 mots)
Le 22 mai 2025, le tribunal de Paris a condamné l’État français à verser 8 000 euros de dommages et intérêts à Khadija. Une décision inédite qui marque l’aboutissement de quatre longues années de bataille judiciaire. En septembre 2020, la jeune femme n’avait pas été informée du procès de son ex-conjoint, condamné à huit ans de prison pour violences conjugales mais acquitté des viols conjugaux.
La dessinatrice d’audience Ana Pich s’est penchée sur cette histoire révélatrice de la déconsidération des victimes par la justice française.









