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10.02.2026 à 14:19

Manifestations contre les coupures du PEQ : une injustice à réparer

Ginette Lewis

5 villes mobilisées (Montréal, Québec, Sherbrooke, Gatineau, Chicoutimi), plus de 800 personnes à Québec, des slogans, des témoignages et du soutien. Ce sont les manifestations contre la coupures du PEQ. L'abandon par le gouvernement caquiste du programme de l'expérience québécoise (PEQ) soulève un fort mouvement d'indignation.

Nous publions ci-dessous la vidéo des interventions faites à la manifestation tenue à Québec le 7 février dernier devant l'Assemblée nationale.

En effet, les autorités gouvernementales ont sollicité, invité, promis et organisé des personnes immigrantes à venir s'installer au Québec sous promesse de permanence citoyenne et maintenant plus aucune certitude, le programme est aboli et remplacé par quelque chose que le ministre Roberge a bien de la misère à rendre clair.

À Québec, la manifestation a débuté par des témoignages et des discours de soutien : de la Centrale des syndicats nationaux( CSN) de personnes conseillères municipales à Lévis et Québec, de l'Association étudiantes des Cegeps, Il y a eu aussi des témoignages.

Deux partis politiques ont aussi tenu à donner leur appui à la demande de clause grand-père-grand -mère. C'est Sol Zanetti pour Québec Solidaire et Charles Milliard pour le Parti Libéral du Québec. Mais où était le Parti Québécois ?

François Carabin, journaliste au devoir rapporte (Abolition du PEQ : Paul St-Pierre Plamondon prêt à appliquer une clause « grand-père » à certains immigrants | Le Devoir ) le 29 janvier 2026 que :

« Paul St-Pierre Plamondon se dit ouvert à appliquer une clause de droits acquis à une partie des immigrants laissés en plan par l'abandon du Programme de l'expérience québécoise (PEQ), mais il ne précise pas en quoi sa proposition se distingue de celle du gouvernement Legault.
(….)
Or, « soyons clairs : on ne peut pas donner une clause “grand-père” à tous les temporaires fédéraux, à tous les demandeurs d'asile », a convenu Paul St-Pierre Plamondon en mêlée de presse jeudi.« Comme le gouvernement Legault, qui a jusqu'ici refusé d'entendre les demandes du milieu, il estime irréaliste que l'ensemble des immigrants temporaires résidant actuellement au Québec — près de 550 000, selon le plus récent décompte de Statistique Canada — aient accès à la résidence permanente. Son parti propose de rabaisser les seuils d'immigration annuels à 35 000 admissions.
Le chef du PQ se dit toutefois prêt à accorder la résidence permanente à certains immigrants temporaires, « par programmes et, ensuite, par secteurs, peut-être ». « Ça se peut aussi qu'on considère le facteur régional », a-t-il souligné. Il a ensuite demandé aux journalistes de « laisser travailler » son équipe avant qu'il fasse part de sa position officielle.

En fait le PQ soutien la démarche péquiste de diminuer l'immigration au Québec. L'abolition du PEQ illustre cette politique de fermeture des frontières. Le PQ est donc assis entre les politiques caquistes qu'il soutien et le mécontentement populaire. Fort en avance dans les prédictions populaires en vue des élections provinciales d'orctobre 2026, il veut éviter de faire des éclats avec ce dossier. Pourtant, les personnes immigrantes méritent justice. Elles demandent une clause grand père-grand mère pour leur assurer de pouvoir rester ici. Le nouveau programme qui remplacera le PEQ verra à individualiser davantage les demandes et instaurera un cas par cas. Il faudra voir l'efficacité d'une telle démarche faite par un gouvernement qui veut plafonner l'immigration.

Les personnes au PEQ demandent qu'on clarifie leur sort. C'est déjà une forme de remise en question des politiques migratoires du gouvernement Legault.
Soutien total aux personnes du PEQ.

Vous trouverez en video les présentations faites à la manifestation de Québec.

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10.02.2026 à 14:19

Quelle place pour la souveraineté du PQ dans la conjecture de 2026 ?

Brandon Johnston

La place du Québec dans le monde est une question qui ambule dans les pensées de toute personne qui y vie ou qui lui porte attention. C'est une question qui, depuis le début du Génocide à Gaza et la réaction de l'Occident face à celui-ci, prend une grande place pour les gens consciencieux. Que ce soient des étudiants, des travailleurs, syndicats ou de grands capitalistes, tous y réfléchissent selon leur vision du futur.

Par Brandon Johnston

Les enjeux géopolitiques du présent, les crises sociales et la crise écologique sont les terrains de jeux sur lesquels un futur projet pour notre société se jouent. Pour nos dirigeants, il semble que la seule solution pour résoudre ces crises est de miser davantage sur les politiques qui nous ont menés ici. L'atteinte aux droits civiques et des minorités, la militarisation de la société, la dépendance aux énergies fossiles, l'austérité et la privatisation de ce qu'il reste de nos services publics et la bouc-émisiarisation des immigrants sont les tendances qu'ils préconisent. Dans notre belle province, la CAQ, dans ces derniers mois de son mandat vise : la réduction des effectifs l'État en « skeleton crew » à la DOGE (PL.7), assurer les profits des plus grandes compagnies énergétiques et minières (PL.5), empêcher le port du voile aux employés scolaires (PL.94), d'éliminer le droit de grève pour certains (PL.14), le projet de (pseudo-) constitution par en haut et j'en passe. Cette trajectoire autoritaire et antisociale sera fort probablement continuée et augmentée par notre prochain gouvernement, car les crises ne seront pas atténuées d'ici là. Si nous nous fions aux sondages d'intentions de vote de Qc1251, le PQ formera probablement le prochain gouvernement.

Dans cette perspective d'un Québec dirigé par le PQ venu octobre 2026, leurs propositions et leurs intentions, qui sont déjà en partie élaborés depuis quelque temps, serviront d'indice pour le futur. Pour ceux qui suivent les changements idéologiques du parti, le Parti Québécois a subi ce qu'Alexandre Dumas appelle la « trumpisation ». Simplement, il s'agit de l'alignement idéologique du Parti avec celle du Parti Républicain sous Trump. Dans un projet d'indépendance, PSPP a dit clairement que « Nos intérêts au Québec sont alignés sur ceux des États-Unis »2 dans une conversation avec leDevoir sur les adhésions internationales d'un Québec indépendant. Cette admission de l'alignement avec les impérialistes en chef d'un Québec indépendant pose beaucoup de questions sur le rôle que jouera le Québec dans la vision du PQ. Comment avouer que le Québec sera « pacifique » s'il adhère au racket de protection de l'OTAN ? Comment un Québec, pénétré et asservit par le capital canado-américain, puisse réellement être souverain ? Ces questions ne sont pas abordées, c'est simplement la balance budgétaire du gouvernement qui les intéresse3.

La conjecture géopolitique du séparatisme Québécois et Albertain, l'annexion du Groenland et du Canada sont les enjeux principaux qui concernent immédiatement la question de souveraineté. Les gens comme PSPP croient que l'alignement avec les États-Unis servira de police d'assurance pour un Québec libre, mais ils ignorent que cet alignement avec les mouvements séparatistes du Canada par les États-Unis est une stratégie pour diviser (physiquement) la confédération en vue de l'annexion. De plus, ils font preuve d'une étroitesse de vision et ignorent les objectifs réels de la politique étrangère américaine. Les Américains ne respectent pas le droit de souveraineté, ils cherchent le contrôle exclusif des ressources de l'hémisphère de l'Amérique en plus de l'accès au passage du Nord-Ouest. Une indépendance du Québec et sont alignement avec les États-Unis servira directement les intérêts trumpistes.

Il devient clair que l'approche du PQ en matière de relations internationales en est un d'apaisement. Leur pari est de se rapprocher idéologiquement de Trump et de laisser la porte ouverte pour les intérêts américains dans l'économie québécoise4 afin de diminuer la « friction » qu'il aura entre le Québec et les États-Unis. C'est une approche qui ne fonctionnera pas. Présentement, l'Europe envisage cette solution avec le Groenland. Malgré les protestations de l'annexion certains gouvernements européens, les gouvernement danois et groenlandais essaient de trouver un accord pour permettre aux États-Unis d'augmenter leur présence sans annexion du territoire arctique5 (ce nouvel accord se fondera sur la modification de l'accord de 1951 et de 2004 qui permet déjà aux États-Unis l'utilisation du territoire Groenlandais). Tu ne donne pas long comme le doigt pour empêcher qu'ils prennent long comme le bras. Les Danois et Groenlandais essaient de défendre leur souveraineté en offrant un doigt : plus grand accès à leur territoire et à leurs installations militaires6, en conséquence ils se retrouveront avec une souveraineté qui manque un bras : soumission aux américains. Il n'est pas farfelu du voir un futur ou ce sera pareil pour le Québec. La stratégie du PQ est vouée à l'échec tout comme celui du Groenland. Comment est-ce que tu peux être souverain s'il y a d'une présence militaire étrangère sur ton territoire ? De la même manière, comment est-ce que le Québec peut être souverain s'il demande une adhésion à l'alliance militaire qui donne le droit aux États-Unis de brimer la souveraineté de ses membres ? Ce sont des questions légitimes qui sembles être absentes du discours souverainiste dominant.

Enfin, l'alignement avec les intérêts des États-Unis est une problématique qui nécessite plus de réflexion de la part des souverainistes du PQ. Je crains que leur vision d'indépendance nous réduise à simplement à changer la puissance à laquelle nous sommes rattachée au lieu de lutter contre l'asservissement. Loin de me prononcer sur une solution fédéraliste vs souverainiste, il faut penser à la stratégie qui permettra un futur plus libre et démocratique pour tous qui vivent sur notre territoire. Au moment présent, le futur de souveraineté du Québec ne dépend pas de son inclusion ou exclusion de la confédération7 mais des mœurs aux Sud de la Frontière. Il faut penser sérieusement de la place du Québec dans un monde de grandes puissances et comment bâtir une société sans oppression, qu'elle vient d'ailleurs ou d'ici.

Notes

1.Fournier, C. par P. J. (s. d.). Qc125 | Sondages et projections électorales. Consulté 4 février 2026, à l'adresse https://qc125.com/
2. Carabin, F. (2025, novembre 6). Le PQ ébauche la place d'un Québec souverain dans le monde. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/931680/pq-ebauche-place-quebec-souverain-monde
3. Pilon-Larose, H. (2023, octobre 23). Budget de l'an 1 d'un Québec souverain : Un pays « essentiellement à coût nul » dès 2027, dit le PQ. La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2023-10-23/budget-de-l-an-1-d-unquebec-souverain/un-pays-essentiellement-a-cout-nul-des-2027-dit-le-pq.php
4. Bergeron, P. (2026, janvier 25). Le PQ ne ferme pas la porte aux nouveaux gazoducs ou oléoducs. La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2026-01-25/le-pq-ne-ferme-pas-la-porte-aux-nouveaux-gazoducs-ou-oleoducs.php

5. News, A. B. C. (s. d.). Rubio says technical talks with Denmark, Greenland officials over Arctic security have begun. ABC News. Consulté 4 février 2026, à l'adresse https://abcnews.go.com/US/wireStory/rubio-technical-talks-denmark-greenland-officials-arctic-security-129644099

6. U.S. Security Cooperation with Denmark. (s. d.). United States Department of State. Consulté 4 février 2026, à l'adresse https://www.state.gov/u-s-security-cooperation-with-denmark/

7.« D'après les scénarios envisagés par l'armée canadienne, en cas d'offensive depuis le sud, les forces américaines seraient en mesure de neutraliser les principales positions stratégiques canadiennes en moins d'une semaine, voire

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10.02.2026 à 14:18

Les Robins des ruelles frappent encore : vol de plusieurs milliers de dollars de nourriture redistribuée à la communauté

Les soulèvements de la terre

Mardi soir, 6 février 2026, les « Robins des Ruelles » sont revenu_·_e_·_s en force et ont dévalisé une épicerie de l'enseigne Rachelle Béry pour une valeur de plusieurs milliers de dollars de nourriture. Une soixantaine d'individus, portant des chapeaux et tuques ornés d'une plume rouge, sont rentrés en masse dans l'épicerie pour y remplir des sacs qu'ils ont ensuite emportés sans passer à la caisse.

Des tracts distribués aux employé_·_e_·_s et aux client_·_e_·_s qui étaient présent_·_e_·_s dans l'épicerie pendant l'action expliquent que l'intégralité du butin récolté sera redistribué à la communauté. Le groupe précise dans son communiqué que la nourriture a été distribuée dans différents frigos communautaires et devant des logements de HLM dans Hochelaga .

Dans leur communiqué, le groupe déclare :

« Chaque jour, nous travaillons comme des acharné·e·s simplement pour pouvoir nous permettre d'acheter de la nourriture dans des supermarchés qui font des profits démesurés. Lorsqu'avoir deux emplois ne permet même plus de se nourrir, de se loger et de prendre soin de sa famille, tous les moyens deviennent légitimes. On a décidé de résister contre un système qui est corrumpu et d'encourager celleux qui sont écoeuré·e·s comme nous à faire de même. Être un·e Robin des ruelles, c'est simple, c'est refuser qu'une poignée de CEO
s'enrichissent sur notre dos, pendant que le reste de la population peine à se nourrir. » - Francis, membre des Robins des ruelles.

Les épiceries Rachelle Béry appartiennent à la chaîne de distribution Sobeys, sous la propriété de la Empire Company Limited. Cette compagnie-mère agit dans deux secteurs : l'alimentaire et le développement immobilier. Le nouveau PDG de l'Empire, Pierre St-Laurent, a enregistré un salaire et des primes de 3.42 millions de dollars canadien depuis novembre dernier._ _Le salaire moyen d'un canadien pour 2025 est de 65 300 $. Sur le site de l'Empire, on lit : « Une_ _famille qui nourrit les familles ». Ne nous laissons pas leurrer. La pauvreté est fabriquée par ceux qui détiennent le monopole du marché de l'alimentaire et de l'immobilier.

Dans leur communiqué, le groupe affirme d'ailleurs :

« _Voler un voleur et redistribuer par la suite la totalité du butin, n'est pas de la charité, ni un geste moral ou chrétien. C'est un geste politique. Voyez dans notre action un appel à s'organiser ensemble contre la mafia de l'alimentaire._ _Comme plusieurs autres l'ont fait
depuis l'action des pères Noël, participez vous aussi à reprendre à ceux qui profitent de notre faim._ » - Francis, membre des Robins des ruelles.

Cette action répond à l'appel lancé par les Soulèvements du fleuve à résister à l'empire alimentaire. Tant que le profit de quelques-uns primera, nous mangerons mal et trop peu, et certain.es n'auront plus de toit sur leur tête. Se défaire de l'emprise du marché sur notre subsistance, voilà l'horizon politique. Les Soulèvements du Fleuve sont clairs : pour nous donner les moyens de nos ambitions, il nous faut exproprier les chaînes d'épiceries, créer des cuisines collectives, changer les parkings en grands potagers, les champs de monoculture en garde-manger collectif, faire front contre les propriétaires. Ce monde ne leur appartient pas.

Les Soulèvements du fleuve ont reçu un communiqué de la part de Robin
des Ruelles avec la demande de le contextualiser et de le partager aux
médias. Les Soulèvements du fleuve jouent un rôle de diffusion.

À propos des Soulèvements du fleuve

Les Soulèvements du fleuve sont nés de la rencontre de plusieurs luttes locales disséminées sur les territoires avec comme volonté de résister au développement extractiviste et à l'accaparement capitaliste. Une tentative qui rassemble de multiples groupes, initiatives et usages. Une réponse à l'appel international des Soulèvements de la terre à rassembler les forces brutes et à s'en prendre directement à ceux qui exploitent et détruisent le vivant, à interrompre la continuité catastrophique du progrès, le rythme incessant de ses flux et la permanence des infrastructures qui le maintiennent.

Source : LesSoulèvementsdufleuve.org

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10.02.2026 à 14:17

Une pétition contre la violence d'un projet de loi !

Mohamed Lotfi

Il se joue au Québec une bataille silencieuse, invisible. Elle prend racine dans une décision politique identitaire qui s'infiltre dans les vies, les attentes, les projets d'avenir. Elle porte le nom de projet de loi 9.

Dans mon entourage, je connais une jeune femme de 22 ans, appelons-la Amina. Originaire d'un pays lointain, elle a d'abord étudié pendant trois ans une matière scientifique à l'université, pour ensuite faire ce pas immense vers Montréal, vers le Québec, vers une école privée où elle s'est inscrite dans un programme en administration de la santé. Les délais d'inscription à cette formation l'ont obligée à quitter son pays natal quelques mois avant d'obtenir sa licence en chimie.

Après mûres réflexions, elle a pris une décision qu'elle ne regrette pas. Elle étudie depuis plusieurs mois, elle a déjà obtenu un permis de travail, elle s'efforce de conjuguer études et emplois, elle occupe deux jobs, prodigue son énergie, sa discipline, sa curiosité, dans un français impeccable qui se teinte d'accent québécois au fil des jours.

Elle envisage bien sûr de travailler dans le domaine de la santé et de faire une demande de résidence permanente à la fin de ses études, comme tant d'autres avant elle. Chez nous, au Québec, les permis d'étude et de travail sont souvent la première serrure qui ouvre vers un avenir plus stable, vers l'intégration durable dans la société, vers une contribution directe à l'économie, à la culture et à la démographie. Généralement, ces permis ouvrent la porte à une demande de résidence permanente qui permet de passer du statut de travailleur temporaire à celui d'immigrant, d'aspirant à citoyen, dans le respect des règles et des processus établis.

Aujourd'hui, Amina, comme beaucoup d'hommes et de femmes venus d'ailleurs, vit sous la menace de ce projet de loi et de ses effets réels et potentiels. Déjà, par son effet psychologique, il suspend l'avenir de familles entières qui ont entamé leur cheminement d'intégration.

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Jamais je n'aurais cru voir François Roberge, à son arrivée au pouvoir en 2018, capable d'une décision aussi violente. Pouvez-vous imaginer cet éducateur de formation, anciennement ministre de l'Éducation, devenu ministre de l'Immigration, expliquer son projet à une classe du primaire ? Moi, je n'y arrive pas. Il a beau porter la signature de ce projet de loi, ce n'est pas son projet, c'est celui d'un gouvernement en perte de popularité. C'est aussi le résultat d'une époque où les opinions publiques carburent à la peur, la peur de l'autre étant devenue un levier politique en soi.

Tel qu'il est déposé par le gouvernement de la CAQ, le projet de loi 9 se présente sous des aspects multiples, complexes, techniques. Officiellement, il est intitulé Loi visant à accroître la prospérité socio-économique du Québec et à répondre adéquatement aux besoins du marché du travail par une intégration réussie des personnes immigrantes. Le projet modifie en profondeur le cadre normatif de l'immigration au Québec et affecte des milliers de personnes, déjà ici, qui espèrent construire leur vie, leur travail, leurs liens sociaux et familiaux. Derrière les chiffres, derrière les consultations parlementaires, derrière l'intitulé administratif, il y a des rêves d'avenir, des trajectoires personnelles qui cherchent à prendre sens jour après jour.

Ce projet de loi n'est pas une abstraction, c'est une violence institutionnelle. Une loi qui change subitement l'accès à l'immigration, qui efface des espérances, qui retarde des trajectoires, produit un effet de mise en danger des projets individuels et provoque un stress immense chez des milliers d'hommes et de femmes qui travaillent, qui étudient, qui contribuent à la richesse sociale du Québec.

Le ministre de l'Immigration, François Roberge, présente le projet de loi comme une stratégie d'ajustement du nombre d'arrivées, une adaptation du marché du travail, mais pour les personnes affectées, déjà installées ici, c'est avant tout une rupture, un renversement, une remise en question de ce qui était devenu possible.

Alors, quelle est la raison d'être de ce projet de loi qui devient, pour beaucoup, une source d'incertitude ? Les gouvernants affirment vouloir répondre aux besoins socio-économiques du Québec, prioriser certaines qualifications, améliorer l'intégration des personnes immigrantes en lien avec les besoins du marché du travail. Ils parlent d'harmonisation, de prospérité économique, d'efficacité administrative. Mais pour ceux qui vivent ces décisions au quotidien, pour ceux qui construisent pas à pas leur vie ici, ce projet de loi est perçu comme un obstacle, une menace aux droits acquis, un ralentissement de trajectoires qui étaient en marche.

C'est ici que la politique devient un art de se servir des gens au lieu de les servir. Pire, l'immigrant devient l'autre, l'étranger, c'est-à-dire moins important, on s'en sert presque comme d'un objet.

Quand un gouvernement pense pouvoir gagner des points dans les sondages en restreignant l'immigration temporaire ou permanente, quand il oublie que ces mêmes travailleurs et étudiants ont rendu un service immense pendant la pandémie, qu'ils occupent des emplois essentiels, qu'ils enrichissent notre société par leur présence, leur diversité, leur engagement, alors la politique cesse d'être une force de cohésion humaine.

La violence de ce projet de loi n'est pas seulement dans les mots des textes législatifs, elle est dans les cœurs qui s'inquiètent, dans les familles qui redoutent l'avenir, dans les jeunes qui se demandent si leur énergie et leur talent trouveront un foyer durable ici. Gérald Godin doit tourner dans sa tombe. Comme ministre de l'Immigration, jamais il n'aurait proposé un projet de loi aussi fascisant.

Le Québec accueille des immigrants chaque année, il a besoin de ces personnes pour faire face à des défis démographiques, pour revitaliser ses régions, pour enrichir sa vie économique et culturelle. Alors pourquoi normaliser une chasse à des aspirants à l'immigration ? Pourquoi les accueillir pour, par la suite, les rejeter, les renvoyer et casser leurs rêves ?

Heureusement, tous les citoyens n'adhèrent pas à ce projet. Une pétition circule, des voix s'élèvent pour demander au gouvernement de revenir à la raison, pour respecter les droits acquis de ces travailleurs et étudiants dont le Québec a tant besoin, pour rejeter toute violence institutionnelle qui entrave les vies et les rêves.

Je pense à Amina. Supposons que cette nouvelle loi entre en vigueur, à quoi son diplôme obtenu ici, pour les besoins d'ici, va-t-il lui servir ailleurs ? Elle vit déjà la tension de l'incertitude, entre l'aspiration à construire sa vie et la peur d'être renvoyée à la case départ.

Et parce que nous sommes tous, d'une manière ou d'une autre, touchés par ces décisions politiques, parce que la liberté de se projeter dans l'avenir concerne chacun d'entre nous, il est essentiel de comprendre que derrière le projet de loi, il y a des êtres humains. Il y a des histoires comme celle que je connais, il y a des espoirs qui se tissent au fil des jours, et il y a une société qui se mesure à sa capacité à accueillir, à respecter, à reconnaître la valeur de chacun. Il suffirait d'ajouter une simple clause de droit acquis à ce projet pour en changer la nature même.

Si vous êtes contre le projet de loi modifiant le Programme de l'expérience québécoise, je vous invite à signer et à partager sans modération.

https://www.assnat.qc.ca/fr/exprimez-votre-opinion/petition/Petition-11979/index.html?fbclid=IwY2xjawPy3xtleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZBAyMjIwMzkxNzg4MjAwODkyAAEeK3rNdD0jfognzFaO-CW1TcHOrLyEzHJBSJ6YWVtEEJtWkZL-amNdn88mdNc_aem__o5KA7D80fgfDy-0rvCsuA

Mohamed Lotfi
6 Février 2026

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10.02.2026 à 14:17

La CAQ n'a plus la légitimité de… continuer !

Collectif

Ces derniers mois, le niveau d'insatisfaction envers le gouvernement a été particulièrement élevé. La grogne populaire a atteint des sommets, ce qui a forcé le premier ministre François Legault à démissionner de ses fonctions. De ce fait, il est inconcevable que la CAQ persiste dans ses projets de réformes et de compressions budgétaires, ainsi que dans l'adoption de projets de loi controversés, alors qu'elle n'a plus aucune légitimité.

Arrivé au pouvoir avec 8 milliards de dollars de surplus et maintenant embourbé dans le déficit, le gouvernement Legault ne peut expliquer son choix de se tourner vers des politiques d'austérité. D'un côté, il dilapide des millions de fonds publics dans des projets privés controversés (Northvolt, SAAQclic, etc.) ; de l'autre, il coupe dans les services publics et les programmes sociaux. Ses multiples tentatives de jeter la pierre aux immigrant·e·s, qu'il n'hésite pas à accuser d'être responsables de la crise du logement, du débordement des hôpitaux ou du déficit, ne parviennent jamais, au final, à le faire remonter dans les sondages.

Cet automne, plutôt que d'écouter les groupes sociaux, syndicaux, communautaires et citoyens qui s'organisent pour dénoncer les coupures, le gouvernement Legault, acculé au pied du mur, choisit de tirer à boulets législatifs sur à peu près tout le monde. Legault attaque les médecins avec le PL 2, les syndicats avec le PL 3 et les organismes communautaires avec le PL 7, dans une ultime tentative de renverser l'opinion publique. C'est dans la même veine qu'a été déposé le PL 1, projet de Constitution québécoise, qualifié de « dérive autoritaire » par le Barreau du Québec.

Après les annonces de départ en rafales, il est inconcevable que ce qu'il reste du gouvernement de la CAQ poursuive dans cette lancée sans prendre acte du verdict évident de la population. S'il décide de se maintenir en place jusqu'aux élections d'octobre, le gouvernement de la CAQ doit faire amende honorable et retirer au plus vite les projets de loi controversés.

Signataires

Naélie Bouchard-Sylvain, Regroupement d'éducation populaire en action communautaire des régions de Québec et de Chaudière-Appalaches

Julie Corbeil, Table régionale des organismes d'éducation populaire de Montréal

Catherine Cartier Pouliot, Mouvement d'éducation populaire autonome de Lanaudière

Mylène Baril-Mantha, Regroupement d'éducation populaire en Abitibi-Témiscamingue

Michel Savard, Table des groupes populaires de la Côte-Nord

Geneviève Tremblay-Racette, Table ronde des organismes volontaires en éducation populaire de l'Outaouais

Gabriel Grégoire-Mailhot, Table ronde des organismes volontaires en éducation populaire de l'Estrie

Geneviève Latour, Table régionale des organismes volontaires d'éducation populaire de la Montérégie

Gabrielle Renaud, Mouvement d'éducation populaire et d'action communautaire du Québec (MÉPACQ)

Vanessa Gamboa, Association des groupes d'éducation populaire autonome (AGÉPA) Centre-du-Québec

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10.02.2026 à 14:16

Les idées c'est comme les fruits ça pourrit

Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec (GRFPQ), Mouvement d'éducation populaire et d'action communautaire du Québec (MÉPACQ)

Guide sur la montée des discours toxiques d'extrême-droite

Tiré de Le Nouvel R 4 février 2026
Infolettre de l'R des Centre s de femmes
https://mail.google.com/mail/u/0/#inbox/WhctKLbvTWCmhXGKKwrTjzBclcJscHshmgCpbBRnJPXLzlPSvrqHQXfzdlzzhXXGgZqTnbq

Qui sommes-nous ?

Le Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec (GRFPQ) est un organisme communautaire autonome de formation. On réfléchit ensemble à comment créer une société égali-taire fondée sur le partage égal des richesses et sur l'autonomie et la dignité de toutes les per-sonnes.

Site web : grfpq.org

Le MÉPACQ, le Mouvement d'éducation populaire et d'action communautaire du Québec, est un mouvement national et multisectoriel qui travaille à la transformation sociale dans une perspective de justice sociale. Il regroupe 11 tables régionales en éducation populaire autonome (ÉPA) qui re-groupent 338 groupes populaires et communautaires autonomes.

Site web : mepacq.qc.ca

Introduction

Depuis quelques années, on voit des changements dans ce qu'on entend à la télévision et à la radio.

C'est de plus en plus acceptable d'haïr des gens et de les blâmer de tous les problèmes de la société.

À force d'entendre ces idées-là, on arrête de voir des humains. À la place, on voit des problèmes et des menaces. Ça devient correct de leur enlever des droits, de les insulter ou d'être violent avec elles.

C'est facile de penser « C'est pas de moi qu'on parle, ça ne me concerne pas ».

Mais quand on regarde le passé, on sait ce qui arrive : quand on enlève des droits à des gens, ça devient facile d'en enlever à tout le monde. Quand on accepte la violence et la surveillance dans notre société, c'est tout le monde qui est en danger.

Les idées, c'est comme les légumes. Si on voit que ça commence à pourrir, il faut s'en débarrasser avant que la pourriture contamine tout le frigo.

On a fait ce petit guide pour nous aider à reconnaître des idées passées date et pour voir ce que ça peut donner si on les laisse pourrir.

Est-ce que vous en reconnaissez ?

Immigration

1- La crise du logement, c'est 100% de la faute des personnes immigrantes. Il faut accepter moins de personnes immigrantes et demandeuses d'asile.

2- Les personnes immigrantes vont finir par remplacer les vrais Québécois de souche. Il faut arrêter toute l'immigration.

3- Notre peuple et notre culture sont menacés par “les autres”. Il faut renvoyer dans leur pays ceux qui ne sont pas des "vrais Québécois".

Ouache ! La peur et la haine, ça lève le coeur.

Vive l'accueil et l'entraide !

Diversité sexuelle et de genre

1- Les personnes homosexuelles et les personnes trans ont le droit d'exister, mais il ne faut pas les encourager

2- Les personnes trans veulent convaincre nos enfants d'être trans aussi. Il faut empêcher ces personnes d'être avec nos enfants.

3- La biologie, c'est un homme et une femme qui font des bébés ensemble. Les personnes homosexuelles ou les personnes trans sont malades et on doit les forcer à se faire soigner.

Ouache ! La méfiance, c'est pas beau à voir.

Vive l'ouverture !

Femmes

1- Les féministes veulent contrôler les hommes et la société. Les femmes qui demandent plus d'égalité devraient se taire.

2- La société allait mieux quand les hommes et les femmes avaient des rôles séparés. Les femmes doivent retourner à la maison pour s'occuper des enfants et du ménage.

3- Les hommes ont toujours dominé les femmes, c'est l'ordre naturel des choses. Les femmes doivent obéir aux hommes.

Ouache ! La domination, ça pue !

Vive l'égalité !

Personnes assistées sociales

1- Il ne faut pas encourager les gens à se faire vivre par le gouvernement. Si une personne n'a pas d'emploi, c'est normal qu'elle doive aller à la banque alimentaire.

2- Les seules personnes qui méritent l'aide sociale sont celles qui ont un handicap ou une maladie grave. On devrait couper l'aide sociale pour les autres.

3- Le gouvernement ne devrait pas faire vivre les personnes qui ne rapportent rien à la société. Les personnes sans emploi devraient faire des travaux forcés.

Ouache ! Les préjugés, ça passe mal.

Oui au partage des richesses et à valoriser les contributions bénévoles à la société !


Personnes vivant avec un handicap

1- Certaines personnes avec un handicap ne sont pas capables de travailler. On doit les mettre dans des écoles spéciales et leur donner des tâches faciles pour les occuper.

2- Les personnes avec un handicap ont déjà de la misère à s'occuper d'elles-mêmes. Elles ne devraient pas avoir d'enfants.

3- Les personnes avec un handicap souffrent et leur vie ne vaut pas la peine d'être vécue. En plus, elles sont un poids pour la société. On devrait leur donner l'aide médicale à mourir.

Ouache ! Le mépris, ça a mauvais goût.

Vive la dignité et l'autonomie !

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10.02.2026 à 14:15

Journée de mobilisation lors de la semaine de grève et de mobilisation en défense collective des droits

Collectif

Québec, 2 février. Plusieurs groupes des régions de Québec et de Chaudière-Appalaches ferment les portes de leurs organismes pour toute une journée dans le but de revendiquer un meilleur financement à la mission.

Cette grève a lieu dans le cadre de la Semaine de mobilisation en défense collective des droits. Deux autobus transportant des citoyennes et citoyens mobilisés ont entrepris ce matin une tournée de bureaux de députés de l'Assemblée nationale du Québec dans le but de remettre une lettre exposant leurs principales revendications. Les bureaux visités étaient ceux de Bernard Drainville, d'Éric Caire, de Geneviève Guilbault et de Martine Biron. Cette action a été suivie d'un vox pop sur la place publique, puis d'une manifestation organisée en début d'après-midi.

Les organismes en défense des droits au bout du rouleau

Annuellement, l'insuffisance financière des organismes en défense collective des droits s'accentue, ce qui se répercute sur leur travail et leur soutien aux populations marginalisées.

« On sait que la ministre Rouleau dispose des marges de manœuvre budgétaires à l'intérieur du Plan d'action gouvernemental en matière d'action communautaire pour accorder un soutien d'urgence aux groupes de défense de droits. C'est vraiment de la mauvaise foi de sa part de faire fi de nos demandes », dénonce Vania Wright-Larin, du Regroupement d'éducation populaire en action communautaire des régions de Québec et de Chaudière-Appalaches (REPAC 03-12).

À cela s'ajoute l'actuel projet de loi 7 de la CAQ, qui propose entre autres une fusion de plusieurs organismes gouvernementaux et programmes. Cette nouvelle proposition de loi laisse entrevoir une entrave à la protection de l'autonomie politique des organismes, remettant en question la pérennité de l'ensemble des groupes communautaires en défense collective des droits (DCD).

Les groupes en DCD, une mission indispensable

Le secteur en DCD regroupe plus de 350 groupes ayant pour mission commune la protection des droits de la population. Acteurs de transformation sociale, ces organismes travaillent auprès des personnes concernées dans le but de vulgariser et de dénoncer les atteintes à leurs droits en s'attaquant aux causes structurelles qui maintiennent les injustices. Cependant, les priorités du gouvernement et les conséquences de leurs orientations politiques sont flagrantes : « Avec les moyens actuels, nous n'arrivons pas à nous mobiliser pour répondre à nos objectifs de justice sociale et climatique, qui subissent des attaques sans précédent. L'insécurité financière menace aussi la pérennité de nos postes de travail », dénonce la porte-parole des AmiEs de la Terre de Québec, Anne-Sophie Trottier. Bien décidés à se faire entendre, les groupes en DCD de Québec et de Chaudière-Appalaches poursuivront leurs actions dans le cadre de la Campagne nationale “les droits, ça se défend collectivement”.

Les principales revendications :

* Octroyer 155 millions $ supplémentaires annuellement pour la mission de l'ensemble des groupes en défense collective des droits actuellement financés. Cette somme tient compte des coûts de 1,4 million $ pour la pleine participation des personnes ayant des limitations fonctionnelles.

* Inclure un mécanisme permanent d'indexation basé sur l'indice des coûts de fonctionnement du communautaire. Pour 2025-2026, nous demandons 3.6% d'augmentation.

* Réclamer l'établissement d'un processus transparent d'accueil des groupes en attente de financement ; que leurs besoins soient mieux documentés, revendiquer l'ajout d'une enveloppe permanente pour financer les nouveaux groupes.

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10.02.2026 à 14:15

Consultations prébudgétaires 2026 : 1,7 G$ pour soutenir la mission de plus de 3000 organismes communautaires autonomes du domaine de la santé et des services sociaux

Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles (TRPOCB)

Consultations prébudgétaires 2026 : La Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles demande au ministère des Finances d'avoir l'audace d'injecter 1,7 G$ pour soutenir la mission de plus de 3000 organismes communautaires autonomes du domaine de la santé et des services sociaux par le Programme de soutien aux organismes communautaires

Montréal, le 2 février 2026 — La Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles (Table) [1] a présenté, le 27 janvier dernier, son mémoire prébudgétaire [2] au cabinet du ministre des Finances du Québec, M. Éric Girard. Elle a alors mis de l'avant les revendications [3] de la campagne CA$$$H (Communautaire autonome en santé et services sociaux — Haussez le financement !) [4], qui visent l'amélioration significative du Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC) [5] au bénéfice de plus de 3 000 organismes communautaires autonomes du domaine de la santé et des services sociaux (OCASSS).

La Table a notamment présenté deux outils qu'elle a développés pour améliorer le financement et l'administration du PSOC : les seuils planchers de la campagne CA$$$H [6] et l'Indice des coûts de fonctionnement du communautaire (ICFC). [7]

Les avantages à les adopter sont nombreux. Les seuils planchers permettraient de financer adéquatement et équitablement les OCASSS. Quant à l'ICFC, il assurerait tout simplement que l'indexation fournisse aux groupes les ressources pour faire face à la hausse de leurs coûts réguliers, sans devoir couper dans des dépenses essentielles, comme les
ressources humaines ou les activités.

Insistant sur l'importance de remplacer la méthode d'indexation actuelle, particulièrement parce que les OCASSS sont des employeurs et non des ménages, la Table a constaté une ouverture plus grande en regard de l'ICFC que par les années passées. « Il faut dire que cette lutte initiée par la Table est maintenant portée par un nombre croissant
d'organisations communautaires diverses. Par exemple, lors des consultations prébudgétaires de 2025, 49 organisations ont demandé l'ICFC dans leurs mémoires. Ce n'est pas banal qu'une revendication soit reprise dans 13 % de l'ensemble des mémoires déposés, toutes provenances confondues. Devant la force de ce message, le gouvernement ne peut plus justifier son immobilisme
», souligne Stéphanie Vallée, présidente de la Table.

Le budget de 2026 étant le dernier avant les élections générales, les groupes communautaires fondent de grands espoirs sur les décisions que prendra le ministre de Finances. « Le gouvernement a l'opportunité de poser un geste significatif, les OCASSS étant restés sur leur faim lors des budgets précédents. Il a l'occasion de faire preuve d'audace en injectant 1,7G$ pour les subventions à la mission globale des OCASSS [8], afin qu'ils jouent pleinement leur rôle en faveur du droit à la santé », précise Mercédez Roberge, coordonnatrice de la Table.

Comme lors de nombreuses rencontres politiques, la Table constate que la gravité des conséquences du sous-financement des groupes n'est pas véritablement saisie par ce gouvernement, ni en regard des conséquences sur la population en général, ni sur les 25 000 personnes qui travaillent dans les OCASSS. « Pour rendre visibles leurs besoins, les
OCASSS sont justement actuellement invités à créer une affichette dans le cadre de l'action On s'affirme ! [9] de la campagne CA$$$H. Par ce moyen, ils illustrent d'importants besoins non comblés et les font connaitre. Voir de nombreux organismes souffrir de manques à gagner annuels de plus de 500 000 $, allant parfois jusqu'à un million, en dit long sur l'ampleur des besoins des communautés
», relève Karine Robinette, membre du comité de coordination de la CA$$$H.

À l'approche des élections, la Table invite tous les partis à consulter les mémoires prébudgétaires des groupes communautaires en vue de la préparation de leurs engagements électoraux. Quant au gouvernement de la CAQ, il doit reconnaitre que ses 7 budgets n'ont permis de rehausser lessubventions des 3000 OCASSS que de 9245 $ par année. En 2026, il doit avoir l'audace d'injecter des sommes beaucoup plus imposantes pour faire une réelle différence. L'exercice du droit d'association et la réalisation du droit à la santé méritent bien 1,7 G$.

SOURCE

Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et
bénévoles (TRPOCB)


À propos

* Stéphanie Vallée est co-coordonnatrice de l'R des Centres de femmes du Québec [11] et présidente de la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles
* Mercédez Roberge est coordonnatrice de la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles [1]
* Karine Robinette est directrice générale du Regroupement des popotes roulantes du Québec [12] et membre du comité de coordination de la campagne CA$$$H.

Fondée en 1995, la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles (TRPOCB) est formée de 47 regroupements nationaux [13], rejoignant plus de 3 000 groupes communautaires autonomes à travers le Québec. Ce sont, par exemple, des maisons de jeunes, des centres de femmes, des cuisines collectives, des maisons d'hébergement, des groupes d'entraide, des centres communautaires, des groupes qui
luttent contre des injustices ayant des répercussions sur la santé. Ceux-ci représentent les ¾ des organismes communautaires autonomes du Québec et abordent la santé et les services sociaux sous différentes perspectives (femmes, jeunes, hébergement, famille, personnes handicapées, communautés ethnoculturelles, sécurité alimentaire, santé mentale, violence, périnatalité, toxicomanie, etc.).

La Table coordonne de plus la campagne CA$$$H (Communautaire autonome en santé et services sociaux — Haussez le financement). [14] Lancée le 17 octobre 2017, cette campagne vise l'amélioration substantielle du Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC) du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), au bénéfice de plus de 3 000 organismes communautaires autonomes subventionnés par le MSSS. Les revendications de la campagne CA$$$H [3] sont : l'atteinte de l'équité de financement et de traitement partout au Québec, notamment par l'application de seuils planchers communs et adaptés aux OCASSS, l'indexation annuelle des subventions en fonction de l'Indice des coûts de fonctionnement du communautaire (ICFC) et l'ajout de 1,7 G$ à l'enveloppe annuelle du PSOC (mission globale).

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Liens du communiqué


[1] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszMFy6yAMheGnCTsyMsIgLVjcJ8nIQk64tesU3D5_J5luvzPnryWQRkjOypQzAGLG2T0KIlRLpsKJDDRE0QktovC6UlV1rSQm4IBEAgveJkxERog5z8iXCKNV-2hffpe2WR8-5zgvKxMvvp7_ia6vwW3l7M9Dl-vR72632sR320yG-VbLG25_cMF_IQDn4HrpVkXPdnxeIjy7jWF3-daHvTPj7Gb765-MgU1mr1HFx2zJU2L2ddZlWmVVoOB-SvgNAAD__6NhUDk
[2] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszDFywyAQheHTQIcHLRLsFhRudA3PAmubxIoUwDl_Rpm035v3lwiYZ-u1xCkEa50LbtHPCCjEwbO3QmkqPJH3njNJ4kKZSNfoCS2BQ2Sb3G1yHlHQuRAWR2q2vRb5rN9m4_qS1k0I85LuhJRMGR-Il3PQr_gc4-jKXRWsCtbRjj2ny94eCtZNtr02MUeT9C4GLHgFq96kVDZNXsJdTC3xD27_oNwVwFIA3WKTwnnU_UvN9mjSuzz4nZ9y9nUfTWQ7_17IkvBi8pzZzEG8QU9kypLTdOd7tgj6J8JvAAAA__8HelvE
[3] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszM3S2yAMheGrgR0ZWTJGLFhk49vICJATWuen4Ob6O-582_fMc2pCLjMsVtMUAgBRIG8fKWv0oFvYfAauGARE_URcSiXUSWxLS2SISMwCmW4TLczKRCF4imaG0ar-bn_cU9qufbgQZp-3yDG7evxivpyD3dPjOD7D0NXganA9-udd8uXd7wbXXYfr-tVXbUWO9n4Ng6t9am3iuu4qQ12r6X-4_QRDV0SIAW1PXauU05kZPl3H0Lv8LQ897-04uurz9ItGiCrelbmIm4MujpcYXfUlT5tsBRjtN-G_AAAA__9HjVyQ
[4] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszD1ywyAQxfHTQIcHLV-7BYUbXcODlpVFYtkKKDl_xpm0vzfvXzMgexu15Ckla51LLugtR3aAyNFPNlYvEWmdgKplIgohJN1yJLQEDrHYxd0mFxEFnUspOFLejlbls32ZvbSH9GFS8mFZCWkx9fxAvLwH_cjbeR5DuauCWcF89uPFy-XV7wpmLvtR7k_hMsbYFMx6l9qK6fKQMsS0mv_g9g_KXQEsJdA9d6mFz_Z6Km-PLmPIvXzzJu-0HmcX2d__KGRJSjDsuRifJBqMRKYGXqa1rGwR9E-G3wAAAP__YUtZqw
[5] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszEty6yAQheHVwAwXbl7NgIEn2oargZbNvVKkAMn6U0pl-p06f02AxWovOd1D0NqYYJx8JyjsgdaAWIvJqK33NbvVkcfVecyyJR9RRzCIpLN53o1HZDQmBGeisHq0yv_bp9qpbdyHCsG6vEaMWdX5D_F2DXJL7znPIcxDwCJgmf08Sr4d_SVgoZ23dnTuamN1jqMIWOTOtZHqvDENVq2mX3j-gTAPAB0DyJ46VyqzHR_C6rPzGPyir_Lmqy7H7Mz79fccdWRyqthCygb2Cn2MqrqS7yutRSPI7wQ_AQAA__96QVue
[6] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszDuS6yAQheHVQIYLNa_ugMCJtuFqQcviXtnWgDzrn_LUpN-p89cMWLyNWvKUkrXOJRf0ljGsFjgRB4gpIhElJPTFT3VdF-d1y5HQEjhEtou7TS4iCjqXUnCkvB2tyv_2ZR7cdunDpOTDshLSYur5D_HyGfSet_M8hnJXBbOC-ezHqyyXV78rmIe8226OnZ9lkz4UzPohtbHpsgsPMa3mX7j9gXJXAEsJdM9dKpezvZ7K26PLGHLnd9nk09bj7CKPzz8KWRIOpvjCxieJBiORqaEs08prsQj6O8NPAAAA___r61oy
[7] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszDtyKyEQheHVQIaK6ebRBARKZhsqaBqJeyVLhrHX75LL6Xfq_C0DsbNBS95itBYxote3XJztEKrnzVd2FIBdYpIKHZ3rxeqRQyKbAImKrXjZMBAJIcboMSln12jyf3yaRxl3mcvE6HztiVI17fhHdHoP-p5vx_FaCs8KdgX7MV9PrqfnvCrYB3dWsOuHtFHMlLuUJWa0_AuXP1B4BrApgp55Sit8jOeHcvY1ZS25li—yTuo1zFFHu9_kGSTFG_YcTEuSjAUUjLNc9166WwJ9HeGnwAAAP__a0xWdw
[8] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszTGS6yAQBNDTQIYLzYAYAgInuoZrBIPF_7bsBa3Pv6WtTV9Xd5cElJ2dtaQpBGsRA3q9Jb-uFZydKtZSJ5wg1-jZIfkIngPqluZINgISsV3xNuFMJIQYgseonB2tyP_2ZZ7cHtKHCcH5tUaKqynHP6LLGehH2o7jPRReFSwKlqO_X3m9vPpdwdLlI3tpmY_22k1tO—5SReTeYyxKVj0U0pj0-UhPMS0kn7h9gcKrwA2BtA9dSmczyHl7LvLGHLn77zJ-aXH0UWeZ3-WaKOwN9llNi7IbGiO0RSf16lyzZZAfxL8BAAA___IK2Dl
[9] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszUFywyAMheHTwI4MkWyQFiyy8TUyMhYxbRy74Pb8nXS6_d68-ZcElAcfrKZrjN4jRhztmuIYtIzeZ-RYBsIAqIyxsDB4D2RrCkyeAYnEz3i_YiBSQoxxRDaD73XRz_rlNqlPbd3FOIxzYeLZLecH0eU92Gdaz_PoBm8GJgPT2Y49z5e9PQxMWbZDHi_N0ntfDUz7q0sptW1qYLKbLlVc06dKV1eX9Af3fzB4A_AcwbbUdJF81v1lBn807V0f8p1XfXdsP5vq9v4HZc8qo8tDFjdEDY4Cs1vGPF-LlOwJ7E-C3wAAAP__Si9eZw
[10] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszUFuwyAQheHTwI5ozGBmWLDIxteIMIwT2jh2MO75q1Tdfk9Pf4mWswOvJQ5EAIiEo35EpISjgxEcDjxnh4m8yx4cLcSZFl2jDwzBInOCGW8DemZhRKIRg3Jw1CLf9W3WVJ_SDkPkxnkJHGZT-hfz5TPoZ3z0vh8Kr8pOyk697VueL1u7KzvlbV3PV32fYvYm81nu0o0F65Wd9CqlJtPkKekQU0v8g9s_KLxaC4GsbrFJSbnX7aUc7E2OQ-7pzA_5VPTRm8j6-XsJECSNJrucjCPxhn0Ipox5Hpa0ZGCrf6L9DQAA__9MlF0m
[11] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwsy01u4zAMQOHTRDsZtH7JhRZzkkAi6URTO2kkt-cvUnT7PTwpDjlAMlrWnAG8zz6aeyERgkarCoQ1OmwbKnBMnMQRODC9JEIg5xErNH9dfUJU9D7n6OkSYHbRj_6yR-27jmlzDrFthNSsnP8Rl3cwexmsj3PoXF68cDWHSq926K51qu1SfuH6Bxf_zzmg7MwoQ6Xy2Z-PS4DPoXPqrX7xXZfnuJl5DtXj_SclIK3RcuBqQ9ZkMRFZidzWrW4M6Mx3cT8BAAD__yQ9UKQ
[12] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszM1y6yAMxfGnCTsyMuJDWrC4T5IRICfcxrULbp-_k0y3vzPn37Kj6iEazUtKAIgJg3nkggQQoC6gJVJYffXViQMBbuwLmJ4jE7BDIoGCtwUjkRJiSgH54mH2ph_9y27SnzqmTcmHsjJxse38T3R9DeaZj_3YT53XfdzNpq2LHfpUmWp7y2-4_cEF_zkHnJwZeWiTevb98-LhGDqn3uW7PvSdmedQ3V7_qAysEmz1VaxPGi1FZttCLcsqawVy5ie73wAAAP__JgJPsA
[13] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszLFy6yAQheGngQ4PWgTsFhRu9BqeBVY290qxAyTPn3Em7Xfm_DUBltUGLWmJ0VrnovP6kTCTB97DgmIzEdccPAfPPjoHthbdUiC0BA6RbXa3xQVEQedi9I7Uaker8r99mpPbIX2YGFefd0LKps5_iJf3oI_0mPM1lLsq2BRss7-eJV-e_a5gO-XMXYaC7WhjioJNn1Ibmy6H8BDTavqF2x8odwWwFEH31KVyme35oVb76jKG3PmrPOTd1mN2kfP9D0KWhL0pa2GzRgkGA5GpvuRl571YBP2d4CcAAP__V4paZg
[14] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszEty6yAQheHViBmuNs9mwOBOvA1X07QsbiRLASXrTymV6Xfq_DUbZAdBSb7HCGBttF4tORgJDCZ45wJgDLPlCMRYPBVwTlTLISEkYxEJin3ebUAUtDZGb9PkYLQqH-1Tb9RW6UPH6HyZE6ai6_kf8XYNas1nP3Yut72_JvNg2g56vYVpjLFM5qE2qY10l1VoiG41_8LzDyb7zxhI0aieu1Tis-3vycHRZQx50RcvcqXVOLvIdv2DJEhCXrNj0i5K0BhS0tVzuc80M6BR39n8BAAA__9SKlYR
[15] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwsy0Fu6yAQgOHTmB0RZmyYWbB40lMPUHUfDcM4obHjFJyev0rV7ffrL8mjTC4YTWOMzgFEmM01KbGwLhkijOI4QhAqPLpMPrAImpoCoSMPiOwynEcIiIoAMc5Aw-R6LXqrX3bjumrrNsZpzgshZVuOT8TTK5g1LSya9_12kn0b_NsH51X_a3_XS9ufD930fnSzaalsm67KXW0t6RfOfzDAP-8dRW9aalpYjrrfh8k9mvauF37KVU97u5h-NNXt9QclR8qzlUnYTlGDxUBkyyx5XHgRh958J_8TAAD__9buWeg
[16] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszE1ywyAMxfHTmB0ZmU9pwaInyQgQCa0dp-D2_J1kuv29ef-aDBYHQUlaYwSwNlqv7im4YFZusUIrJgtlIyEH570YWzCw6ikQAhmLyJDtdbUBUdDaGL2lxcHsVb76t965bzKmjtH53Agp63p-Il5eg9pSf7RjcXCO51Hy5Rg3tUvtrIdswlN0r-kN139Y7IcxQNGokYZULmc_HouD55A55cY_5S7vzDyHyP76ByEgYa-LK6xdlKAxEOnqS14btwJo1G8yfwEAAP__VP9R4A
[17] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszEFuwyAQheHTmB0RZsDMLFhElaLuc4BoGMYJbZyk2O35K1fdfk_vr9mjBDcZzWNKzgEkiOaWiahiCq4oxFg8Sw0zSoRR1GFRNS1PhI48ILIrcBlhQlQESCkCDcGtrepn-7ILt7v21aYUYpkJqdi6fSAe9sHc89ZfTymHZ78O_iS8vPj60Lfj-Xx-H_zJLFob26535VVtq_kPLv8wwNF7R8mbnrtWlq09H0Nwr67rqlf-lpvuabNuXXXZ_5OSI-VoJQjbkHSyOBHZGqWMM8_i0Juf7H8DAAD__7WwViE
[18] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwsy01uwyAQQOHTmB0RZviZWbCIKlXd5wDRAOOEJo5TcHv-KlW339OryWJxJihJc4zGAETw6pqoWAoVIuRYs0h2Phs2s3PWQfbRqpYCoSELiGwynGcIiIIAMXqgyZnRqtzal1653aUPHaPzeSGkrOv-iXh4BXVPCxfJ23Y7lG2d7Hvh9cmXh7wdT6fTh1qlNtZd7sJDdKvpD87_MMHRWkPRqp66VC572x6TM88uY8iFv8tVDlu_qLF3kfX1ByFDwl4XV1i7KEFjINLVlzwvvBSDVv0k-xsAAP___I9Vhg
[19] https://us.cisionone.cision.com/c/eJwszM1y6yAMxfGnMTsyMuJDLFjcJ8kIISfcxnUKbp-_k0y3vzPn34oj8RCNljUlAMSEwdyLigbgiBt5qgAYFStzahxao3UT00vMBNkhEUPF64qRSAkxpYB58TB704_-ZXfuDx3TpuRD3TLlatv5n-jyGsyjCM8574uHczwPqZdj3MyurbMd-lCeansrb7j-wYL_nIOcnBllaGM5-_G5eHgOnVNv_C13fWfmOVT31z9qhqwcrHhh65NGSzFn24LUdeNNgJz5Ke43AAD__4sXU0A
[20] https://us.cisionone.cision.com/c/eJx8zruO2zAQheGnoToa1MyQwylULGDoNQxehismvkWU9_kDJ2m2Sf3j4Hx1gVjIhUmXmdk5REY_bUuefYkgiWom9jVTayKheZcYVGOa-hIkOgGMMbmMlxlDjBoRmT2KITd61Z_9l72lftV9WGbyuUmUbOvxI8bTO0zXZTuO5zD4YWA1sKZnP5U—uN-etzVwPo1G1hvWnu67HrVNHQYWF_38cqj7D2rwe_50qvBM4ATBgNB3zcGz7vWVI7-uBtyz13H0M_0KpueHvungbClsRk8E2pWJmLlVFsARmInJIpZMNegpeTS2HkKwUsgiZma-hRzaMFDm_5Q7D-K7XX5ZjP48Rc27cv_QNM4dtXbex9UnGjytlBJlliDjUHEVl_y3FIrLsL0tcDvAAAA__94cI1j

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10.02.2026 à 14:12

Des entreprises américaines vont démolir la carcasse radioactive d'un réacteur nucléaire (Gentilly-1) au bord du Saint-Laurent

regroupement d'organismes environnementaux et citoyens en énergie (ROEÉ)

Depuis quarante-sept ans, le réacteur Gentilly-1 (G-1), propriété d'Énergie atomique du Canada limitée (EACL), est à l'arrêt au bord du fleuve Saint-Laurent à Bécancour, au Québec, comme une carcasse radioactive.

En décembre dernier, EACL a attribué à des multinationales américaines – opérant sous le nom trompeur de Canadian Nuclear Laboratory Partners – un contrat de 24 milliards de dollars (provenant des contribuables) sur 20 ans pour la gestion de ses installations nucléaires et de ses déchets radioactifs. Ce contrat concerne cinq autres réacteurs à l'arrêt : un sur la rivière Winnipeg, un sur le lac Huron et trois sur la Rivière des Outaouais.

En 2016, un précédent consortium américain, également engagé par EACL, avait proposé de remplir deux de ces réacteurs de béton et de coulis et d'abandonner les structures contaminées par une radioactivité persistante à proximité de la rivière Winnipeg et la rivière des Outaouais. Les agences internationales de sécurité déconseillent cette approche, appelée « inhumation », sauf dans des circonstances extrêmes comme à Tchernobyl. Ces deux projets d'inhumation sont actuellement au point mort.

Le consortium américain nouvellement engagé souhaite désormais démanteler et démolir les parties les plus radioactives du réacteur G-1. Il s'agirait du tout premier démantèlement complet d'un réacteur nucléaire CANDU.

Le Dr Gordon Edwards, du Regroupement pour la surveillance du nucléaire, déclare : « Le démantèlement des réacteurs signifie que du béton et de l'acier fortement contaminés par la radioactivité seront stockés sur place ou transportés par camion sur les routes et les ponts publics, à travers de nombreuses communautés du Québec et de l'Ontario, jusqu'au site de Chalk River situé en face du Québec, de l'autre côté de la rivière des Outaouais. Les risques pour les travailleurs, l'environnement, les rivières et les citoyens ordinaires sont réels et nécessitent un examen public et une transparence totale. »

En décembre 2025, Patrick Bonin, du Bloc québécois, a demandé au gouvernement du Canada de mettre fin à tous les transports de matières radioactives vers Chalk River, situé sur le territoire non cédé des Algonquins, sans notification, consultation ou justification. M. Bonin a également demandé une enquête publique sur les importations des déchets radioactifs au Canada et sur le transport de déchets radioactifs sur les routes publiques.

Le projet de démantèlement de G-1 a été discrètement publié dans le Registre fédéral d'évaluation d'impact juste avant Noël, avec un délai très court pour les commentaires publics, qui se termine le 5 février. Le Dr Ole Hendrickson, de l'association Concerned Citizens of Renfrew County and Area, met en garde : « En raison d'une loi inefficace, EACL pourrait prendre une décision en vertu de la Loi sur l'évaluation des impacts permettant aux entreprises américaines de poursuivre leurs activités sans audience publique devant un comité d'évaluation, et donc sans obligation de rendre des comptes au public et sans contrôle gouvernemental. »

Le réacteur G-1 se trouve sur un terrain provincial, à côté du réacteur Gentilly-2 d'Hydro-Québec, qui a été mis hors service. M. Edwards suggère qu'une remise en état coordonnée de l'ensemble du site de Gentilly, avec la pleine participation du gouvernement du Québec, créerait des emplois et apporterait des avantages environnementaux aux Canadiens, fournirait des connaissances et des compétences utiles à Hydro-Québec (car le réacteur G-2 devra également être bientôt démantelé) et garantirait la protection de l'intérêt public.

Pour plus d'informations :

*ROEÉ - Regroupement des organismes environnementaux en énergie

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10.02.2026 à 14:10

Le NPD et l'illusion parlementaire

Ali Terrenoire

Pourquoi il faut détourner une partie de la puissance intellectuelle de la gauche du fétichisme des politiques publiques pour la diriger vers l'action collective

Février 2026| tiré de Canadian dimension | Photo : Matt Jiggins / Flickr

Bien qu'elle soit nettement plus animée que la transition à la direction qui a suivi l'accession sans opposition de Jagmeet Singh en 2017, l'actuelle course à la direction du NPD demeure enfermée dans une conception étroite de ce que sont les partis politiques — et de ce qu'ils peuvent faire. Tant que les progressistes n'élargiront pas cette conception, la gauche continuera vraisemblablement d'échouer, même lorsqu'elle parvient à remporter occasionnellement une victoire électorale.

L'approche dominante considère la réussite des partis comme le produit de deux variables : le degré de radicalité (ou de modération) de la plateforme, et le charisme personnel du chef. Il est frappant de constater à quel point les commentaires politiques restent obsédés par ces deux facteurs, souvent au détriment de questions plus profondes liées au pouvoir, à l'organisation et à la stratégie.
Une grande partie des débats contemporains est dominée par des affirmations péremptoires selon lesquelles la victoire — voire l'utopie — serait à portée de main, pour peu que l'on propose la bonne plateforme. Le camp opposé avance des arguments tout aussi creux, affirmant que la victoire n'est possible que si le NPD se modère afin de séduire l'électorat centriste. En comparaison de ces mantras ressassés, les débats sur la « sympathie » ou la « popularité » des candidats peuvent sembler une forme d'analyse plus concrète — bien que toujours limitée.

La voie parlementaire vers l'échec

Cette approche dominante repose implicitement sur une foi étonnamment optimiste dans le pouvoir de l'État. Toute la politique — c'est-à-dire la manière dont nous organisons et ordonnons nos sociétés et nos vies — se trouve aplatie dans les élections, perçues comme une sorte de boîte noire magique. Il suffirait d'introduire la bonne plateforme progressiste dans le NPD, le parti gagnerait une élection et, voilà, les résultats progressistes suivraient. À la base de chaque campagne à la direction se trouve l'hypothèse que les élections se traduisent directement en pouvoir. Cette croyance réduit la politique à une séquence étroite d'intrants de campagne et de résultats politiques.

En réalité, la lutte politique se poursuit entre les élections. Les résultats politiques sont déterminés par le rapport de forces, qui est une question distincte de la composition partisane du Parlement. Par exemple, la plateforme d'Avi Lewis propose une option publique en télécommunications afin de concurrencer le pouvoir de fixation des prix monopolistique des transporteurs privés canadiens. Il s'agit d'une idée bienvenue, mais qui se heurte de plein fouet au pouvoir de Bell, Rogers et Telus.

Bell, à elle seule, a enregistré des revenus annuels de 24 milliards de dollars en 2024. L'entreprise emploie également 45 000 personnes à temps plein pour faire avancer ses intérêts. De l'autre côté, le NPD dispose d'un budget annuel d'environ 6 millions de dollars, de quelques dizaines d'employés et d'environ 100 000 membres sur papier. Selon quel modèle politique pourrait-on croire que les seconds pourraient vaincre les premiers — et encore moins vaincre tous les autres monopoles économiques enracinés ? La seule manière de résoudre cette contradiction est de croire que le pouvoir étatique est entièrement neutre et facilement mobilisable : une vision de l'État comme instrument neutre et hautement efficace, prêt à être utilisé par quiconque en prend le contrôle.

Or, dans les faits, les bureaucraties publiques modernes sont gigantesques et notoirement difficiles à manœuvrer. Pour les acteurs extérieurs et les contre-élites, il peut falloir tout un mandat politique simplement pour comprendre leur fonctionnement. Pendant ce temps, l'élite en place, déjà bien organisée, peut mobiliser son pouvoir économique, social et médiatique afin de briser la coalition au pouvoir. L'histoire regorge d'exemples de gouvernements progressistes — de SYRIZA en Grèce aux gouvernements néo-démocrates provinciaux plus près de chez nous — qui ont connu des percées électorales avant d'être sapés et défaits par des élites bien enracinées.

Il existe un paradoxe curieux dans la pensée progressiste contemporaine : une vision critique à l'égard de nos élites capitalistes brutales coexiste avec une foi profonde dans des institutions politiques qui dépasse souvent leur capacité démontrée à produire des transformations profondes — comme si quelque chose pouvait être invoqué à l'existence simplement parce que 172 personnes réunies dans une salle froide de la Colline du Parlement en ont décidé ainsi.

Des forces politiques à spectre complet

Une approche plus féconde consiste à comprendre les partis comme une technologie sociale de l'action collective. À moins d'être milliardaire, l'action individuelle n'est pas le terrain pertinent de la politique.

Les gens ordinaires ne disposent pas de ressources suffisantes pour que leurs actions individuelles aient un impact significatif. En élargissant cette logique, la croyance selon laquelle l'agrégation d'actions individuelles spontanées et non coordonnées pourrait mener au pouvoir ou au changement social est également une chimère. En pratique, les partis sont des véhicules d'action collective organisée : ils permettent aux individus de se connecter, de mutualiser et de faire croître leurs ressources à travers des hiérarchies prévisibles et démocratiques, et d'instaurer une division du travail au service d'objectifs collectifs.

Théoriquement, les masses de travailleurs ordinaires pourraient faire avancer leurs intérêts par l'entremise d'un ensemble d'institutions distinctes : une organisation axée sur le logement, une autre sur le travail, une autre sur la santé, etc. Cet écosystème institutionnel permettrait à des individus impuissants isolément de se renforcer et de poursuivre leurs intérêts collectifs dans de multiples sphères. Cette vision reflète en partie la richesse de la vie associative de la classe ouvrière du XXᵉ siècle au Canada et dans d'autres démocraties libérales. Les prédicateurs de l'évangile social s'organisaient par leurs églises, les syndicats avaient leurs salles et leurs sections locales, les communautés ukrainiennes et finlandaises progressistes construisaient leurs maisons du travail, et des générations de prolétaires ambitieux passaient par les programmes de formation de cadres du Parti communiste, devenant au passage des organisateurs plus aguerris (même si plusieurs quittaient ensuite le parti).

Comme la partie immergée d'un iceberg, tout un écosystème de coordination de la classe ouvrière soutenait les gouvernements réformistes de gauche dans des régions comme l'Ouest canadien. Dans ce contexte, le CCF/NPD pouvait fonctionner simplement comme une force parlementaire représentant cet écosystème élargi. Mais nous sommes en 2026, et cet écosystème a en grande partie disparu, érodé par des décennies de désindustrialisation, d'inégalités croissantes et de démantèlement délibéré des institutions ouvrières. Les marchés du travail fragmentés d'aujourd'hui, l'affaiblissement des syndicats et l'atomisation sociale rendent irréaliste toute reconstitution de cet ancien écosystème. Toute stratégie progressiste sérieuse doit tenir compte de cette réalité. Il ne suffit plus d'être un parti des urnes et de la rue (le parti des urnes et de la rue étant un slogan forgé par le parti de gauche québécois Québec solidaire), puisque la seconde composante de cette formule s'est affaiblie.

Reconnaissant le caractère creux des partis progressistes contemporains, certains appellent à reconnecter les partis aux mouvements sociaux, ou à créer de nouvelles formations comme Québec solidaire, conçues comme des partis des urnes et de la rue. Mais ce cadrage passe à côté du problème fondamental. Les « mouvements sociaux » souffrent de bon nombre des mêmes défaillances de coordination que les partis parlementaires eux-mêmes. Lorsque les conditions sont favorables, ces mouvements peuvent croître rapidement, portés par des moments de crise ou d'indignation. Mais faute de structures durables, de mécanismes solides de discipline interne et de coûts réels à la sortie, ils sont tout aussi susceptibles de s'effondrer rapidement — ou de se fossiliser au sein de l'écosystème des ONG et du plaidoyer une fois le moment passé.

Plutôt que de s'engager dans la tâche vouée à l'échec de reconstruire cet écosystème, une voie plus efficace consiste à organiser les partis politiques eux-mêmes comme des forces politiques à spectre complet. Nous vivons en tant que locataires, travailleurs, consommateurs, patients, etc. Notre véhicule d'action collective — notre parti — devrait être en mesure de contester le pouvoir dans toutes ces sphères. Les questions stratégiques réellement intéressantes sont celles qui portent sur la manière de bâtir un parti ayant la profondeur et l'ampleur nécessaires pour y parvenir. Comment accumuler des ressources ? Comment recruter des membres ? Comment nous former à diriger et à être dirigés ?

Les masses de gens ordinaires ne peuvent accroître leur pouvoir si leur parti n'est qu'une marque parlementaire : il doit être transformé en un État-en-devenir, une contre-hiérarchie qui construit une société alternative dans la coquille de l'ancienne. Les plateformes et les chefs parlementaires sont des éléments d'une stratégie plus large, mais ne constituent pas les enjeux les plus importants. Notre problème n'est pas que nos structures d'action collective suivent la mauvaise idéologie ou soient dirigées par les mauvaises personnes, mais que nos structures existantes sont fragmentées, inégales et souvent inadéquates à l'ampleur du défi. Les débats entre révolution et réformisme, ou autres différenciations idéologiques, n'ont de portée que dans le cadre d'une hiérarchie organisée pouvant être orientée dans une direction donnée.

Des commentaires récents sur la candidature d'Avi Lewis à la direction ont soutenu que sa plateforme sur le travail jetait les bases d'un renouveau de la construction de mouvements au sein et autour du NPD. Et il est vrai que ce document est exceptionnellement ambitieux, tant par son ampleur que par sa substance, abordant non seulement la démocratie en milieu de travail et la réforme de l'assurance-emploi, mais aussi l'IA, la justice migrante, les services publics et la démocratie économique au sens large.

Mais cela ne fait que renforcer le problème central. Même le plan de politiques le plus complet et le plus favorable aux travailleurs reste inerte sans un appareil organisationnel capable de mobiliser les travailleurs, de soutenir des conflits prolongés et de coordonner l'action au-delà des moments électoraux sporadiques. Les politiques peuvent esquisser une orientation vers la construction de mouvements, mais elles ne peuvent se substituer au travail ardu de création de hiérarchies durables, de discipline et de capacités partagées d'action collective. Sans cette infrastructure, même le meilleur plan de travail risque de devenir un autre document admirable circulant parmi les militants, les syndicats et les commentateurs — plutôt qu'un levier capable de modifier le rapport de forces.

Une classe pour soi

Plutôt que de se concentrer principalement sur des visions politiques à long terme détachées des questions de pouvoir et d'organisation, nous devrions mettre l'accent sur des voies intermédiaires permettant d'accroître notre pouvoir. Pour fonctionner comme une force à spectre complet, le parti doit s'implanter partout où les gens vivent, travaillent et luttent. Pourquoi le NPD n'aurait-il pas son propre journal, voire éventuellement sa propre chaîne de télévision ? Pourquoi ne gérerait-il pas des salles de parti servant de centres communautaires à travers le pays ? Pourquoi le parti ne créerait-il pas son propre milieu d'organisations, comme des syndicats de locataires, voire ne lancerait-il pas ses propres efforts d'organisation syndicale ?

Bien que le NPD soit encore formellement lié au mouvement syndical canadien, une approche plus intégrée est nécessaire — une approche dans laquelle syndicats et parti se chevauchent et coopèrent au sein d'une même hiérarchie organisée, plutôt que d'exister avec des priorités disjointes qui ne se coordonnent que de manière épisodique. Pourquoi ne pas lancer son propre service de conseil en procurations d'actionnaires, afin d'orienter les fonds de pension et autres véhicules d'investissement contrôlés par les membres vers une transformation du comportement des entreprises ? Pourquoi ne pas créer ses propres coopératives de consommation, voire des entreprises appartenant au parti ?

Nous devrions chercher dès maintenant à utiliser l'une des rares institutions ouvrières encore existantes — le NPD — pour faire progresser notre pouvoir collectif. Il est tout à fait possible d'accroître notre pouvoir dans ce pays sans remporter d'élections. À partir d'un certain seuil, davantage de pouvoir exigera des victoires électorales comme condition nécessaire — mais jamais comme condition suffisante. Ces voies ne sont même pas opposées : la construction d'un État alternatif en gestation est bénéfique à la réussite électorale. Bien sûr, nous ne devons pas simplement présumer de victoires électorales, mais nous ne pouvons pas non plus supposer que nous résoudrons facilement les problèmes d'action collective inhérents à toutes les entreprises évoquées ci-dessus. Mais nous devrions au moins déplacer une partie de la puissance intellectuelle de la gauche du fétichisme des politiques publiques vers le véritable problème : la difficulté croissante de l'action collective.

Il est éclairant d'inverser le cliché clausewitzien : la politique est la guerre par d'autres moyens. Mais l'asymétrie particulière de l'inégalité fausse le champ de bataille. Les riches disposent déjà d'une armée permanente : leur argent, leurs institutions, leurs entreprises. Les partis peuvent être utiles, mais les riches n'en ont pas besoin. Ils sont moins nombreux, disposent de plus de ressources et se connaissent déjà tous. Ils n'ont pas besoin de la technologie sociale des partis politiques pour assurer la coordination, l'action collective et la construction d'un soutien populaire. Pour les riches, la coordination est automatique. Pour le reste d'entre nous, elle doit être construite.

La grande masse d'individus atomisés de la classe ouvrière et de la classe moyenne ne peut pas se coordonner aussi facilement. Les partis sont un outil nécessaire pour connecter les individus et transformer leurs intérêts communs en un intérêt de classe collectif. La gauche ne gagnera pas simplement en votant pour de meilleurs politiciens, mais en forgeant un instrument politique à la hauteur du monde qu'elle cherche à créer — un instrument qui fonctionne au-delà des élections. Voilà la promesse d'un parti : non pas une simple ligne sur un bulletin de vote, mais le moyen par lequel le grand nombre peut l'emporter sur le petit nombre.

L'auteur est commentateur et organisateur et écrit sous le nom d'Ali Terrenoire. On peut le trouver sur X sous le pseudonyme @AliTerrenoire, sur Bluesky à @aliterrenoire.bsky.social, et sur Instagram à @ali.terrenoire.

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10.02.2026 à 14:10

Affaire Sosa Orantes : le Canada se dérobe face aux crimes contre l'humanité

Avocats sans frontières Canada (ASFC)

Québec, le 6 février 2026 – Avocats sans frontières Canada (ASF Canada) déplore le choix des autorités canadiennes de ne pas engager de poursuites criminelles à l'encontre de Jorge Vinicio Sosa Orantes, alors qu'il a tous les outils pour le faire.

Cet ancien sous-lieutenant de l'armée guatémaltèque, installé au Canada depuis près de 40 ans, a participé au massacre de Las Dos Erres en 1982, au cours duquel plus de 200 civils, dont de nombreux enfants, ont été tués. En choisissant de mettre fin à son statut par des procédures administratives – plutôt que d'engager des poursuites criminelles pour crimes contre l'humanité – le Canada manque à ses obligations internationales en matière de lutte contre l'impunité.

« Tout ce qu'ils vont faire, c'est lui retirer sa citoyenneté et le renvoyer du Canada. Il n'y aura pas de justice. En réalité, rien n'a été fait, ou presque. De mon point de vue, en tant que témoin des faits, je constate qu'il n'y a pas de justice. Ce que nous voulions, c'est qu'il paie pour ses actes et qu'il soit jugé pour ses crimes. » (trad. libre) — Ramiro Osorio Cristales, l'un des survivants du massacre de Las Dos Erres, aujourd'hui réfugié au Canada. Il avait 5 ans au moment du massacre.

Trop peu, trop tard

Le 5 février 2026, la Cour fédérale du Canada a déchu Jorge Vinicio Sosa Orantes de sa citoyenneté canadienne pour avoir omis consciemment de déclarer son passé militaire lors de sa demande d'immigration ; et l'a déclaré inadmissible au statut de réfugié, en raison de sa participation dans des crimes contre l'humanité commis à Las Dos Erres en 1982. Cette procédure, amorcée en 2017, pourrait mener à son expulsion du territoire canadien sans assurance que justice soit faite.

« Le Canada avait une occasion bien réelle de faire entendre la voix de la justice internationale, alors qu'elle est attaquée de toute part. En choisissant de ne pas juger au criminel M. Sosa Orantes pour ses actes ou de l'extrader dans un pays aux fins de jugement, il renonce à son engagement de lutte contre l'impunité des crimes internationaux. » — Karine Ruel, directrice générale d'ASF Canada.

Pourtant, le Canada dispose d'une loi fondée sur le principe de compétence universelle, qui lui permet de poursuivre les auteurs de crimes contre l'humanité, de crimes de guerre ou de génocide, se trouvant sur son territoire, peu importe où ces crimes ont été commis ou la nationalité de l'auteur présumé.

Dans le cas de M. Sosa Orantes, le gouvernement a délibérément évité la voie judiciaire, malgré les outils juridiques à sa disposition et l'investissement financier et en temps important d'une procédure administrative. Ce choix s'inscrit dans un contexte plus large d'inaction : l'unité fédérale responsable de ce programme n'a publié aucun rapport public depuis 2015, révélant un grave déficit de transparence et d'engagement envers la justice internationale.

Silence et inaction malgré des appels répétés à la justice

Depuis plusieurs années, ASF Canada, en collaboration avec le Partenariat canadien pour la justice internationale, multiplie les démarches auprès du gouvernement canadien à propos du cas de M. Sosa Orantes. L'organisation a transmis des analyses juridiques, organisé des rencontres avec des parlementaires et lancé plusieurs appels publics pour que des poursuites criminelles soient engagées. Malgré ces efforts soutenus, le gouvernement est resté silencieux.

« Dans la période actuelle, où la loi du plus fort, les intérêts politiques et les doubles standards polluent les conversations diplomatiques, il est plus important que jamais pour les États de jouer le rôle qu'ils se sont eux-mêmes donné à Rome en 1998 : ils doivent prendre des mesures concrètes visant à refermer les espaces où l'impunité s'infiltre et survit, y compris sur le territoire canadien. » — Fannie Lafontaine, directrice du Partenariat canadien pour la justice internationale.

Le Canada se présente comme un défenseur de la justice internationale. Il soutient les enquêtes de la Cour pénale internationale et affirme qu'il exécutera ses mandats d'arrêt, même contre des chefs d'État. La crédibilité de ce rôle dépend d'abord de ses actions à l'intérieur de ses frontières.

ASF Canada salue les efforts pour retirer la citoyenneté obtenue de façon frauduleuse. Mais cela ne peut pas remplacer un procès pour des crimes d'une telle gravité.

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10.02.2026 à 14:09

Le nouveau conseil de direction de Pierre Poilievre noyauté par des lobbyistes d'entreprises

Harrison Samphir, Martin Lukacs

Des lobbyistes et des militant·e·s anti-avortement siégeant à un organe influent contrastent avec le discours public du Parti conservateur. Alors que le chef conservateur Pierre Poilievre promettait de se battre pour les « gens ordinaires » du Canada lors d'un congrès national tenu le week-end dernier à Calgary, son parti a élu un conseil de direction rempli de lobbyistes travaillant pour certaines des plus puissantes entreprises du pays.

4 février 2026 | tiré et traduit de Breach.media

La moitié de son nouveau conseil de 20 personnes — un organe influent qui supervise les affaires internes du parti, notamment les investitures et la préparation électorale — sont des lobbyistes d'entreprises actuels ou récents, révèle une analyse des registres de lobbyisme effectuée par The Breach.

Cela n'a pas empêché le député conservateur Aaron Gunn de décrire les conservateurs comme le « parti des travailleurs canadiens ». « Nous sommes le parti des gens de métier, des travailleurs des ressources et de celles et ceux qui jettent les bases de la prospérité et du succès futurs du Canada », a-t-il déclaré dans un discours au congrès.

Mais si la composition du conseil de direction est un indicateur fiable, les conservateurs ressemblent davantage au parti des PDG, des entreprises extractives et de ceux qui pavent la voie à l'accaparement des profits et à l'explosion des inégalités.

Des membres du conseil ont fait du lobbyisme pour des entreprises pétrolières, gazières et minières, pour les grandes entreprises technologiques, les géants des télécommunications, les associations pharmaceutiques et le secteur financier.

Plusieurs des membres réélus ont continué à faire du lobbyisme auprès du gouvernement fédéral pendant leur précédent mandat de trois ans au sein du conseil, tout en bénéficiant de leur proximité avec Pierre Poilievre.

Le chef du Parti conservateur est membre de droit du conseil national et est censé assister à ses réunions, mais il a délégué sa plus proche confidente et ancienne directrice de campagne, Jenni Byrne, pour le représenter.

Byrne est elle-même à la tête d'un cabinet de lobbyisme qui a représenté des entreprises comme Loblaw et un promoteur immobilier.

Plusieurs membres nouvellement élus du conseil sont également alignés sur le mouvement fondamentaliste chrétien anti-avortement.

Cela rappelle que, malgré les efforts de Poilievre pour rebrander les conservateurs en champions anti-élites de la classe ouvrière, la machinerie interne du parti demeure profondément imbriquée dans la classe capitaliste canadienne, ainsi que dans le conservatisme social organisé.

Une porte tournante de lobbyistes d'entreprises

Parmi les membres nouvellement élus et reconduits au conseil figurent de nombreuses personnes ayant des liens étroits avec le monde des affaires canadien.

Plusieurs membres du conseil sont liés à Capital Hill Group, un important cabinet de lobbyisme d'Ottawa qui a représenté des clients allant de X Corp. (anciennement Twitter) à une entreprise européenne d'armement. Aaron Scheewe est aujourd'hui directeur général du cabinet. Wes McLean, un autre consultant de l'entreprise, continue de faire du lobbyisme aux niveaux fédéral et provincial après un passage comme député provincial au Nouveau-Brunswick (il a été déchu de ses fonctions à la suite d'une accusation de conduite avec facultés affaiblies en 2013).

Matthew Conway a auparavant travaillé pour Maple Leaf Strategies, un cabinet de lobbyisme qui a représenté des clients comme Enbridge, d'importants intérêts miniers et bancaires, ainsi que Facebook. Selon les registres fédéraux, Conway a lui-même fait du lobbyisme pour le fabricant d'armes General Dynamics aussi récemment qu'en 2024.

Anthony Matar, consultant chez Crestview Strategy, a fait du lobbyisme pour des entreprises extractives, ainsi que pour McDonald's.

D'autres entretiennent des liens tout aussi étroits avec le secteur de l'énergie. Heather Feldbusch est une ancienne lobbyiste de l'Association canadienne du gaz et est associée à Alberta Counsel, une firme qui représente des compagnies pétrolières et des promoteurs immobiliers.

Amber Ruddy, vice-présidente chez Counsel Public Affairs, continue de faire du lobbyisme pour Telus ainsi que pour des entreprises pétrolières et gazières, et compte parmi ses clients les principaux groupes de pression des secteurs technologique et pharmaceutique.

Christina Mitas, ancienne députée provinciale ontarienne, lobbyiste active et participante à des rassemblements anti-avortement, a été élue au conseil de direction du Parti conservateur.
Crédit : Christina Mitas/Instagram

Les militant·e·s anti-avortement gagnent en influence

Aux côtés des lobbyistes d'entreprises, un second bloc est devenu plus visible après le congrès de Calgary : les militant·e·s socialement conservateurs, en particulier ceux et celles liés au mouvement fondamentaliste chrétien anti-avortement.

Parmi les nouveaux membres du conseil figure Colette Stang, ancienne présidente de la Saskatchewan Pro-Life Association, qui a soutenu une législation imposant l'implication parentale lorsque des mineures demandent un avortement.

Stang a également été appuyée par RightNow, une organisation anti-avortement qui a exhorté ses partisan·e·s à « s'assurer que des pro-vie siègent aux conseils nationaux » en raison de leur « incroyable influence sur le fonctionnement du parti ».

Kinsey Schurm et Dheeraj Jha ont tous deux reçu l'appui du président de la Campaign Life Coalition, Jack Fonseca, avant le congrès.

Si ces militant·e·s ont été élus au conseil national, d'autres tentatives de l'aile anti-avortement du Parti conservateur ont échoué lors du congrès.

Une résolution visant à revenir sur l'engagement figurant dans le programme du parti selon lequel celui-ci « ne soutiendra aucune législation visant à réglementer l'avortement » n'a pas été soumise au vote à Calgary.

Lors de l'élection de 2025, Poilievre avait réaffirmé cette position, promettant qu'un gouvernement conservateur n'introduirait pas de « lois ou autres restrictions » portant atteinte « au droit d'une femme de décider de ce qu'elle souhaite faire de son corps ».

Lors de son dernier congrès, en 2023 à Québec, des membres conservateurs avaient organisé une résolution issue de la base qui aurait interdit aux lobbyistes de siéger au conseil. Elle n'a pas été adoptée, et aucune résolution de ce type n'a été présentée cette fois-ci.

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10.02.2026 à 14:07

Prioriser notre santé et notre bien-être : et si on osait pour vrai ? L'APTS propose un bouclier budgétaire pour protéger le réseau public

Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS)

À l'approche du dépôt du prochain budget du Québec et dans le cadre de l'édition Agenda 2026 de sa campagne Un réseau fort : et si on osait pour vrai ?, l'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) dévoile son deuxième thème de l'année : Prioriser notre santé et notre bien-être : et si on osait pour vrai ? Au cœur de cette proposition : la mise en place d'un bouclier budgétaire afin d'assurer un financement stable, prévisible et suffisant du réseau de la santé et des services sociaux (RSSS).

Depuis plus de 30 ans, le Québec s'est doté de lois budgétaires parmi les plus restrictives au pays, notamment en matière d'équilibre budgétaire et de réduction de la dette. Résultat : malgré l'augmentation constante des besoins de la population, le réseau public est régulièrement soumis à des compressions qui fragilisent l'accès, la continuité et la qualité des soins et des services.

« On demande au réseau de faire toujours plus, avec toujours moins. En 2025-2026 encore, le financement accordé ne couvrait même pas l'évolution des besoins. Ce n'est pas une question de structure ; c'est un problème de priorités politiques », affirme Robert Comeau, président de l'APTS.

En février : faire de la santé une priorité non-négociable

L'APTS rappelle que le Québec traverse actuellement une troisième période d'austérité budgétaire en 30 ans, sous couvert de gestion « responsable » des finances publiques. Cette année encore, le personnel du réseau devra répondre aux besoins croissants de la population sans que le financement accordé par le ministère des Finances ne soit à la hauteur.

Pour le seul budget 2025-2026, l'APTS évalue à 1,1 G$ l'écart entre le financement réel du réseau et ce qui aurait été nécessaire pour mitiger l'impact de la croissance et du vieillissement de la population, de l'inflation et de l'évolution des pratiques cliniques. Un sous-financement qui se traduit directement par des services fragilisés, des listes d'attente qui s'allongent et une pression accrue sur le personnel.

Face à ce constat, l'APTS propose l'instauration d'un bouclier budgétaire : un cadre légal obligeant le gouvernement à financer la santé et les services sociaux à la hauteur des besoins réels de la population. Concrètement, ce bouclier repose sur trois piliers :

· l'évaluation annuelle de l'impact budgétaire de l'évolution des besoins, en tenant compte des changements démographiques, des pratiques cliniques et des projections d'inflation ;

· l'attribution de ce mandat à une instance indépendante, comme le bureau de la Vérificatrice générale ;

· l'obligation pour le ministère des Finances de rendre disponibles, à chaque budget, les sommes identifiées comme nécessaires.

« Instaurer un bouclier budgétaire, c'est envoyer un message clair : au Québec, la santé et le bien-être de la population ne sont pas des variables d'ajustement. Ce sont des priorités absolues, qui doivent être protégées contre les cycles d'austérité », souligne Émilie Charbonneau, 1re vice-présidente de l'APTS.

Et si on osait pour vrai ?

Pour l'APTS, il est temps de sortir du faux dilemme entre rigueur budgétaire et qualité des services. Si le Québec accepte depuis des décennies de se doter de règles strictes pour encadrer le déficit et la dette, il doit désormais faire preuve de la même rigueur pour protéger l'accès aux soins et aux services.

« Oser pour vrai, c'est reconnaître que la santé et le bien-être de la population méritent au minimum le même niveau de protection que les impératifs financiers. Le bouclier budgétaire est un choix politique clair, responsable et nécessaire », conclut Robert Comeau.

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10.02.2026 à 14:06

115 abolitions de postes à la CNESST

Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ)

Québec, le 4 février 2026 — Le Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) dénonce l'intention de la CNESST d'abolir l'équivalent d'environ 115 postes additionnels à la CNESST dans la prochaine année. Rappelons que 250 postes avaient déjà été supprimés l'été dernier.

« C'est totalement indécent qu'on réduise encore le personnel alors que les délais ne cessent de s'allonger pour les accidentés du travail et les victimes d'actes criminels. On ne coupe pas dans de la bureaucratie, on sabre dans les services à la population. Est-ce que la CAQ aura enfin le courage de l'admettre ? », questionne Guillaume Bouvrette, président du SPGQ.

Les coupures font grimper la facture

Cette situation est d'autant plus déplorable qu'elle n'améliorera en rien les finances de l'État, puisque la CNESST est autofinancée. « Le fonctionnement de la CNESST est essentiellement payé par les employeurs. Or, les compressions allongent les délais et retardent le retour au travail des travailleurs et des travailleuses. Résultat : malgré les coupures, ça va coûter plus cher parce qu'on va devoir indemniser les gens plus longtemps », dénonce M. Bouvrette.

Plus de délais

À titre d'exemple, la durée moyenne de traitement des plaintes pour harcèlement psychologique ou sexuel est passée de 58 jours en 2022 à 95 jours en septembre 2025. Du côté de l'Indemnisation des victimes d'actes criminels (IVAC), qui relève aussi de la CNESST, les délais de traitement des demandes d'aide financière explosent. Ils étaient de 139 jours en septembre 2025 comparativement à 51 jours en 2022.

« Le gouvernement laisse tomber les victimes, c'est une vraie honte ! Nos membres travaillent d'arrache-pied et ils mettent leur santé à risque. C'est quand même ironique, sachant que la CNESST a déployé cet automne une campagne sur la santé psychologique », indique M. Bouvrette.

Sondage

Sondés avant la période des Fêtes, les professionnelles et professionnels de la CNESST tracent un portrait sombre des impacts des compressions.

* Près de la moitié des personnes répondantes (49 %) ont constaté une hausse des insatisfactions de la clientèle. Cette situation n'est certainement pas étrangère au fait que le quart d'entre elles ont été victimes ou témoins de manifestations de violence verbale ou physique envers le personnel.

* Quelque 38 % témoignent de l'allongement des délais pour verser des sommes à la clientèle. Dans bien des cas, cela contribue à augmenter la vulnérabilité de la clientèle, une situation constatée par environ le tiers des personnes répondantes).

* Près de 29 % des personnes répondantes ont constaté des bris de services.

Le sondage a été réalisé sur la plateforme SurveyMonkey du 27 novembre au 15 décembre 2025 auprès des membres du SPGQ. Au total, 5 182 personnes, dont 456 de la CNESST, ont rempli le questionnaire d'enquête, portant le taux de réponse à 18,2 %.

À propos du SPGQ

Le SPGQ est le plus grand syndicat de personnel professionnel du Québec. Créé en 1968, il représente plus de 34 000 spécialistes, dont environ 25 000 dans la fonction publique, 6 000 à Revenu Québec et 3 000 répartis dans les secteurs de la santé, de l'enseignement supérieur et au sein de diverses sociétés d'État.

Source
Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec

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10.02.2026 à 14:06

Y'a le feu ! AGISSONS contre les féminicides MAINTENANT !

Centre Au Cœur des Femmes de St-Jean-de-Matha

C'est l'appel à l'action spontanée lancé le 4 février par le Comité de la Brigade des rubans blancs du Centre Au Cœur des Femmes de St-Jean-de-Matha suite à l'annonce d'un 6e féminicide en un mois au Québec. Plusieurs personnes se sont mobilisées rapidement devant la caserne d'incendie du village de Lanaudière pour dénoncer l'inaction gouvernementale en matière de violences faites aux femmes.

Depuis le début de l'année 2026, six femmes ont été tuées par leurs partenaires ou ex-partenaires intimes en contexte de violence conjugale. Alors que les groupes de femmes appellent à l'action depuis plusieurs années face à l'augmentation des violences à leur encontre, les chiffres ne cessent d'augmenter. En 2025, il y a eu 16 féminicides au Québec.

Les manifestant·es scandaient « Stop aux féminicides ! La prochaine est encore en vie ! » en bordure de la route 131 à l'heure de pointe. « Au son des klaxons sur la route, on sent bien l'urgence d'agir de la population aussi ! », s'exclame une manifestante.

On peut lire, le même jour, dans une publication Facebook de la Coalition féministe contre la violence faite aux femmes « le Québec est confronté à une vague importante de féminicides intimes de type conjugal. Six femmes sont mortes dans un contexte de violence conjugale, et ce, en cinq semaines. Ces meurtres s'inscrivent dans une violence misogyne qui traverse et gangrène notre société. »

On a aussi pu entendre Véronique Potvin, travailleuse au Centre Au Cœur des Femmes, dire « Y'a le feu ! Il doit y avoir des actions maintenant pour lutter contre les violences faites aux femmes ! Pour que la prochaine reste en vie ! Pour que toutes les prochaines soient en sécurité ! ». L'organisme a choisi de tenir l'action devant la caserne d'incendie pour symboliser l'urgence d'agir.

Les centres de femmes, maisons d'hébergement, leurs regroupements et autres groupes communautaires et féministes partout à travers le Québec réclament, depuis des années, des investissements massifs auprès des organismes communautaires qui travaillent en prévention et en soutien aux victimes de violences. Il faut plus de maisons d'hébergement et que celles qui existent obtiennent un meilleur financement. Il faut soutenir tout le travail de prévention et d'éducation réalisé par les centres de femmes et l'ensemble des organismes communautaires pour éliminer les comportements violents et les violences systémiques genrées.

En plus d'offrir écoute, soutien et accompagnement, le Centre Au Coeur des Femmes effectue un travail de sensibilisation et de conscientisation par le biais de l'éducation populaire autonome féministe intersectionnelle (ÉPAFI) ce qui permet de trouver des moyens d'action visant la transformation sociale. Parce que oui, la violence faite aux femmes est un problème de société !

Pour reprendre les mots du Centre de femmes La mouvance de Deux-Montagnes : Tant que des femmes mourront, nous serons là pour le dénoncer !

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10.02.2026 à 14:05

PL101 | Un affront à la santé et à la sécurité des femmes

Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ)

Le gouvernement caquiste est allé de l'avant avec l'adoption du projet de loi 101 en octobre 2025, contesté depuis le printemps dernier par la FIQ et d'autres syndicats en raison de ses impacts sur la santé des travailleuses. Ce projet de loi de la CAQ vient directement bafouer les droits des travailleuses du réseau public de la santé et de l'éducation en matière de santé et sécurité au travail (SST).

Comprendre le projet de loi no 101

En juillet 2020, une infirmière a subi une violente agression dans une unité de psychiatrie improvisée en Montérégie-Est. Elle a été étranglée durant de longues minutes avant l'arrivée des policiers.

Ce triste cas fait malheureusement partie du nombre croissant de lésions professionnelles chez les travailleuses de la santé et de l'éducation. Alors qu'elles ne constituent que 19,2 % de l'emploi total au Québec, ces travailleuses subissent 35,7 % de toutes les lésions professionnelles reconnues.

Face à cette donnée alarmante, la logique voudrait que le gouvernement leur offre une meilleure protection en matière de santé et sécurité au travail. Or, malgré ses promesses, c'est tout le contraire que propose le ministre du Travail Jean Boulet avec son projet de loi 101.

Le PL101 réduit de façon considérable les fonctions des comités de santé et de sécurité (CSS) et des représentantes en santé et sécurité (RSS) dans les secteurs de la santé et de l'éducation en plus de retirer les exigences de délais pour les programmes de prévention.

Le réseau de la santé étant composé de 81 % de femmes, il s'agit d'un affront à la santé et à la sécurité au travail des femmes.

Pourquoi la FIQ s'y oppose ?

Les travailleuses de la santé et des services sociaux sont parmi les plus touchées par les lésions professionnelles. En 2022, elles représentaient 13,6 % de l'emploi total, mais près de 38 % des lésions professionnelles indemnisées. Il est totalement insensé de réduire les mécanismes de prévention les touchant.

Une atteinte systémique aux droits des femmes. Ce projet de loi vient modifier et retirer certains mécanismes de prévention dans les secteurs de la santé et de l'éducation, composés à grande majorité de femmes. Cela crée une inégalité flagrante avec d'autres secteurs majoritairement masculins, comme celui de la construction, où ces protections sont maintenues.

La CAQ refuse le dialogue. La FIQ a déposé un mémoire sur le projet de loi, mais n'a pas été invitée à le présenter à la commission parlementaire chargée de l'étudier. Exclure la FIQ des consultations, c'est écarter la voix de plus de 80 000 professionnelles en soins du débat. En 2025, les travailleuses du réseau public doivent être entendues.

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10.02.2026 à 14:04

Panne de courant et catalogue des inquiétudes

Denise Campillo

Montréal, vendredi, 16:47. Panne de courant. Le ciel est encore clair, mais il faut trouver les chandelles, les lampes de poche, un gros chandail, une tuque. La maison refroidit vite quand il fait moins 15 dehors.

On pense à Kiev, à Gaza, on se dit que ce n'est pas si grave.

Mais l'obscurité grandissante éveille des inquiétudes de toutes sortes.

Le délire des ambitions territoriales et totalitaires de Donald Trump et de Vladimir Poutine nous rapproche-t-il d'une confrontation ? Sont-ce des bruits de bottes que nous entendons ? Ou plutôt des bourdonnements de drones ?

On parle avec enthousiasme d'augmentation des budgets de défense, de fabrication de matériel militaire, de création d'emplois dans ces domaines pointus.

Sommes-nous entrés dans le temps de la guerre ? Le capitalisme néolibéral trouve-t-il là une autre voie pour continuer sa course folle vers la fin de notre monde ? Quel est le bilan carbone de la guerre ?

Car la perspective de la guerre ne peut que conforter la mécanique de la fuite en avant économique, que renforcer les politiques de croissance, de développement infini, d'exploitation illimitée des ressources.

Pourtant, nous le savons bien, l'humanité court à sa perte si elle ne replace pas en tête de ses priorités le ralentissement du réchauffement climatique, la décroissance planifiée des activités génératrices de gaz à effet de serre, la recherche du bien commun et de l'équité.
Nous en sommes loin, au Canada et même ici au Québec, où on ne parle que de favoriser les grands projets en soutenant la construction de pipelines, l'exploitation des ressources fossiles, et même en réservant de grandes quantités d'électricité à des investissements pharaoniques qui tournent court, ou à la construction de centres de données avides
d'énergie et d'eau.

Voilà un autre sujet d'inquiétude : où nous mène le technocapitalisme sans entraves ? Les progrès technologiques, qui devraient être un outil mis au service du bien commun, sont entre les mains de quelques milliardaires l'instrument de la plus belle opération de décervelage dans l'histoire de l'humanité.

Comment garder le moral ? Par l'action, la protestation, la collaboration, l'entraide, la conscience de notre privilège de vivre ici, et de notre responsabilité à l'égard des autres humains qui souffrent plus que nous de notre gaspillage éhonté.

Par l'appel, une fois de plus, à nos élus : ouvrez les yeux, enlevez vos œillères, arrêtez de ne penser qu'en termes de profit immédiat. Même pour des comptables, voir un peu plus loin peut ouvrir des perspectives dans tous les aspects de la transition énergétique et socio-économique.

Le courant est revenu. Je vais souffler les chandelles, les économiser pour la prochaine panne ?

Denise Campillo
Montréal

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10.02.2026 à 14:03

L'Erreur éolienne

Claude Charron

Hydro-Québec veut lancer au printemps 2026 un appel d'offres pour un approvisionnement de 6 400 MW d'énergie éolienne supplémentaire. Confiée à des promoteurs privés depuis 25 ans au nom du développement régional, la filière éolienne coûte des milliards aux abonnés de la société d'État, en plus d'impacter négativement les populations riveraines.

Pas à n'importe quel prix

Contrairement à ce qu'affirme l'industrie, l'éolien coûte cher. Les 45 parcs éoliens actuels, d'une capacité de 4 000 MW, ne peuvent produire plus de 1 350 MW compte tenu d'un facteur d'utilisation (F.U.) maximal de 35%. Cette production a généré jusqu'à présent des pertes de $10 milliards, lesquelles s'élèveront à terme, en 2041, à plus de $25 milliards selon Hydro-Québec.(1) Depuis plus de dix ans, 10-15% de notre facture d'électricité sert à éponger une partie de la dette éolienne ; HQ en assume le reste en diminuant ses transferts vers le Trésor public. Cela n'est d'ailleurs pas étranger au fait que sa dette soit passée de $46 milliards à $65 milliards (+40%) au cours des 5 dernières années. Les coûts de transport et d'équilibrage ne cessent de grimper à mesure que l'énergie éolienne menace la stabilité et la sécurité du réseau. Lors des vagues de froid de janvier 2026, les éoliennes étaient à l'arrêt, obligeant HQ à puiser dans ses réserves ou à s'approvisionner à fort coût sur les marchés. Enfin, les coûts d'opportunité reflètent l'ampleur des pertes : des milliards qui pourraient servir à réparer nos infrastructures qui tombent en ruine (hôpitaux, écoles, routes, etc.) ou à dépolluer nos cours d'eau.

Le gouvernement et HQ affirment que l'appel d'offres contribuera à rapprocher la production des centres de consommation et donc à en réduire les coûts. Pourtant le facteur d'utilisation dans les régions agricoles n'est que de 20-25% comparativement à plus de 35% pour les meilleurs gisements éoliens déjà identifiés (Baie-James, Côte-Nord, etc.), qui présentent en plus des économies d'échelle importantes. Encore faut-il en démontrer la nécessité et l'acceptabilité sociale... Depuis longtemps réclamée, la propriété publique de l'énergie éolienne permettrait de renouer avec la nationalisation de l'électricité pour assurer de nouveau la cohésion et la prospérité collective, contrairement à la formule actuelle, qui génère une dette profitant exclusivement aux promoteurs privés.

HQ et la CAQ tentent de justifier cet appel d'offres en arguant d'une pénurie d'énergie. Si pénurie il y a, pourquoi signe-t-on avec le Massachusetts et New-York des contrats de livraison totalisant 20 TWh/année, soit l'équivalent de la production combinée de tout le parc éolien québécois et du barrage La Romaine, et cela à un prix inférieur au prix de revient total de l'éolien ? Nous payons ainsi plus cher notre électricité pour que les Américains puissent continuer de consommer à rabais pendant que des entreprises québécoises réclament une partie de cette énergie pour se développer. De plus, HQ se dit prête à octroyer d'importants blocs d'énergie à des compagnies étrangères pour produire de l'hydrogène à un coût sept fois plus élevé que l'hydro-électricité. (TES, Hy2gen)

L'appel d'offres fait également miroiter d'alléchantes redevances aux municipalités, sous réserve d'une participation financière du milieu. Les riverains, eux, dénoncent plutôt une tentative d'acheter l'acceptabilité sociale. Une étude menée par l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques, l'IRIS, (2) conclut pourtant que le jeu n'en vaut pas la chandelle. Ces redevances, sauf exceptions, ont peu d'impact sur le budget municipal et entrent en contradiction directe avec les intérêts des citoyens, qui financent ce transfert de richesse par une hausse de leur facture d'électricité. La création d'un Fonds National Éolien permettrait de combler les besoins des municipalités en situation précaire. Il n'est pas normal de perdre de l'argent en confiant à l'entreprise privée le vent, une richesse collective au même titre que l'eau des barrages. Le rôle de nos élus n'est pas de promouvoir, de financer et d'imposer des projets diviseurs et coûteux.

Pas n'importe où

De la frontière américaine jusqu'à Lotbinière, l'appel d'offres cible les terres les plus productives de la vallée du Saint-Laurent, dans des régions habitées de façon extensive. L'Union des producteurs agricoles (UPA-Montérégie) a dénoncé cette pratique comme étant incompatible avec la priorité stratégique du gouvernement d'accroître l'autonomie alimentaire (Politique bioalimentaire 2025-2035). La Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ) a également rendu une décision défavorable au promoteur éolien dans le projet des Jardins de Napierville vu son emprise sur le territoire agricole qui ne représente que 2% du territoire québécois. Les éoliennes industrielles projetées (6-7 MW) culminent à plus de 200 mètres (660 pieds, plus haut que la Place Ville-Marie) et sont visibles à plus de 30 km, sans aucune mesure d'atténuation possible. L'effet d'encerclement, l'effet d'écrasement et la covisibilité de ces projets sont autant de situations menaçantes pour les riverains, qui voient les paysages auxquels ils s'identifient disparaître sous les turbines. Pour ajouter à la balafre paysagère, des milliers de kilomètres de nouvelles lignes de transport seraient nécessaires pour transporter cette énergie, transformant ainsi des milieux de vie de qualité en une vaste zone industrielle. De surcroît, le bruit généré par les éoliennes de grande puissance voyage plus loin, en plus de multiplier la production d'infrasons aux effets délétères pour l'homme et les animaux. Pourtant, les distances minimales de protection, déjà insuffisantes pour les éoliennes de 2 MW, restent pratiquement inchangées. Quant aux impacts psycho-sociaux, majeurs et accablants, ils ne sont pas non plus pris en compte dans les études environnementales, une triste réalité rencontrée dans plusieurs communautés aux prises avec des éoliennes industrielles. C'est donc en toute connaissance de cause qu'Hydro-Québec privilégie un scénario catastrophe : voisins qui ne se parlent plus, familles déchirées, amitiés brisées, élus divisés, commerces boycottés... ; même les enfants s'insultent dans les cours d'école. Et que dire de cette autre source de stress que constitue la dévaluation marchande des résidences ? À la question « Habiteriez-vous à moins de 2 km d'une ou de plusieurs éoliennes de 200 mètres de haut ? », la municipalité de Kingsey Falls, fief des frères Lemaire, fondateurs de Boralex, le promoteur éolien qui se vantait de ne pas implanter d'éoliennes en milieu habité, la MRC de Memphrémagog et ses grosses fortunes rassemblées autour du lac, et la famille Desmarais, propriétaire du Domaine Sagard dans Charlevoix, ont toutes répondu non.

Les MRC arguent qu'elles n'ont pas le choix de tenir compte des orientations gouvernementales visant à favoriser la transition énergétique. Quand le territoire devient méconnaissable, que la communauté s'entredéchire et perd son âme, la principale préoccupation de nos élus doit être de rétablir la cohésion sociale et d'appliquer le premier principe de la Loi sur le développement durable : « la protection et l'amélioration de la santé et de la qualité de vie ».

Pas n'importe comment

Des dizaines de lobbyistes de l'éolien investissent tous les paliers de gouvernement, occupant plus de 95% de l'espace décisionnel qui échappe au simple citoyen. Pour définir ce qui est bon pour leurs citoyens, les élus font ainsi confiance à des personnes pour qui le profit est le motif principal. Les promoteurs exigent des conseils municipaux un cadre légal calqué sur leurs besoins. Les MRC créent et intègrent des régies privées qui utilisent la richesse foncière des citoyens pour financer des projets éoliens, sans mandat de la population, sans information, sans consultation. Sourdes aux doléances de leurs citoyens, les municipalités se placent dans une position de soumission contraire à la recherche constante de l'intérêt public. Elles s'en remettent exclusivement au discours des promoteurs et à la politique de l'État, qui a érigé l'éolien en dogme. « La filière éolienne démontre que l'État a mis tout son poids afin de s'assurer de trouver la formule la plus flexible et implacable pour forcer l'implantation d'une production privée d'énergie renouvelable au Québec. Le citoyen se trouve ainsi éjecté du triangle de la justice négociée entre les trois parties que sont l'État, la municipalité et le promoteur, ce qui remet en question les fondements mêmes de la démocratie municipale. » (3)

Plusieurs mauvaises décisions du gouvernement actuel ont miné sa crédibilité. La vision affairiste et productiviste des élus en place s'est incrustée jusqu'au sein de la direction d'HQ, créant un problème de gouvernance. À preuve les nombreux pdg qui ont récemment quitté la direction d'HQ, la dette qui explose, les pannes qui se multiplient, nos ressources bradées à vil prix. HQ nous expose non seulement à un fiasco environnemental et à un élargissement du gouffre financier, mais à un drame humain inacceptable. L'éolien a certes une place dans le bouquet énergétique du Québec, mais pas à n'importe quel prix, n'importe où et n'importe comment.

Un moratoire immédiat sur l'éolien s'impose. Une transition énergétique réfléchie ne peut être ni bousculée, ni enfoncée dans la gorge des citoyens. Autant le Québec a besoin d'une nouvelle direction politique, autant il a besoin d'une consultation élargie sur son avenir énergétique (PGIRE, BAPE générique, etc.) afin de faire des choix éclairés qui tiennent compte des aspirations, des valeurs et des besoins de ses citoyens.

Nous voulons que nos enfants grandissent dans un milieu de vie accueillant, qu'ils souhaitent y demeurer et qu'ils n'aient pas un jour à nous dire : « Ne prétendez pas que vous ne saviez-pas. »

Claude Charron, comité des riverains des éoliennes de L'Érable (CRÉÉ)
Membre de Vent d'élus

(1)Michel Morin, $23 milliards sur 25 ans pour l'éolien déjà en place, JDM, 9 avril 2016
Pierre Couture, $2.7 milliards pour brancher les éoliennes au réseau d'Hydro-Québec, TVA Nouvelles, 28 novembre 2018,
(2) IRIS, Énergie éolienne au Québec : une filière en manque de planification et de transparence, 26 novembre 2025
(3) Marie -Claude Prémont, La justice négociée de l'énergie éolienne au Québec, Cahiers de droit, juin 2019, page 365

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10.02.2026 à 14:03

Consultation sur le PL1

Climat Québec

Climat Québec dénonce la constitution provincialiste de la CAQ qui deviendrait une reconnaissance, de facto, de la Constitution canadienne

Québec, le mercredi le 4 février 2026 — Climat Québec a présenté aujourd'hui son mémoire sur le projet de loi 1 du ministre Jolin-Barrette de la CAQ, portant sur la Constitution de la province du Québec. Martine Ouellet, cheffe de Climat Québec, accompagnée de Marie-Claude Archambault et Jean Cloutier, ont pris part aux travaux de la commission parlementaire.

Traitement discriminatoire lors des consultations parlementaires

D'entrée de jeu, Climat Québec dénonce le traitement discriminatoire réservé par la commission à certains intervenants. Pourquoi Climat Québec n'a-t-il pas bénéficié d'une plage complète de 30 minutes, comme plusieurs autres groupes ? Pourquoi le parti avait-il été jumelé, sans son consentement, à un autre parti avec lequel il ne partage ni la vision ni l'analyse. Il a fallu des démarches répétées pour éviter cette association. Sur quels critères objectifs la commission se base-t-elle pour décider qui mérite plus de temps de parole et qui en mérite moins ? Est-ce que les élus des partis siégeant à l'Assemblée nationale utiliseraient leur pouvoir pour minimiser voire bloquer l'espace parlementaire aux partis émergents pour freiner la concurrence ? Ces pratiques fragilisent la qualité du débat démocratique et la crédibilité des consultations.

Une constitution provinciale juridiquement subordonnée

Sur le fond, Climat Québec a rappelé un élément central largement occulté dans le débat public : pour être légale, une constitution provinciale doit être compatible avec la Constitution canadienne. Ainsi, l'adoption d'une constitution de la province du Québec équivaut implicitement à reconnaître la Constitution canadienne, un geste politique majeur qu'aucun gouvernement du Québec n'a posé jusqu'à présent, tous partis confondus.

« Le projet de loi 1 pose un geste lourd de conséquences. En adoptant une constitution provinciale, le gouvernement reconnaît de facto la Constitution canadienne, sans jamais l'assumer clairement. Pour Climat Québec, c'est une entourloupe dangereuse pour l'avenir de la libération du Québec. » a déclaré Martine Ouellet, cheffe de Climat Québec.


Une constitution en 2026 ne peut ignorer la crise climatique

« En 2026, une constitution qui ne reconnaît pas explicitement la crise climatique passe à côté de sa responsabilité première : protéger l'avenir collectif. Inscrire la lutte aux changements climatiques dans la constitution, c'est donner une boussole claire à l'État pour toutes ses décisions. » a déclaré pour sa part Marie-Claude Archambault

Climat Québec a également insisté sur un enjeu incontournable : une constitution adoptée en 2026 ne peut faire abstraction du dérèglement climatique. Cette crise est une réalité tangible. S'il est trop tard pour l'empêcher, il est encore possible d'éviter le pire, à condition d'agir maintenant. À l'instar de nombreuses organisations signataires d'une lettre ouverte, Climat Québec a inscrit explicitement cette responsabilité dans son Projet de Constitution initiale et transitoire de la République du Québec.

L'article 29 y stipule que :

« Le gouvernement et l'Assemblée nationale doivent favoriser la réduction de la crise climatique, la pérennité du vivant et le maintien de la biodiversité lors de leurs prises de décision. »

En conclusion, Climat Québec réaffirme que le Québec mérite mieux qu'une constitution provinciale juridiquement subordonnée au Canada. Le parti propose une démarche en trois période : un Projet de Constitution initiale et transitoire de la République du Québec, assumé et cohérent, qui place la démocratie, le bien commun et la responsabilité climatique au cœur de l'action publique, voté à l'Assemblée nationale. Une Assemblée constituante indépendante parcourant toutes les régions du Québec pour élaborer la Constitution définitive et permanente de la République du Québec ; Une Constitution définitive et permanente de la République du Québec, soumise au peuple par référendum.


À propos de Climat Québec : Climat Québec est un parti politique indépendantiste dédié à la justice climatique qui propose que l'État de la République du Québec prenne toutes ses décisions à travers le prisme du climat dans une perspective d'équité sociale et économique.

Hyperlien :Mémoire de Climat Québec sur le PL1 sur la Constitution de la province du Québec soumis à la Commission des institutions.

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10.02.2026 à 13:57

La complainte de l'illustre inconnu qui fait écran à la mobilisation sociale

Marie-Ève Mathieu

Le CAP écologique (comité d'action politique) de QS entend proposer une motion d'urgence, reproduite ici en fin de texte, lors du prochain CN (conseil national) qui aura lieu le 21 février prochain. Le but est d'infléchir le cours de la discussion durant une des rares instances regroupant un nombre important de membres du parti.

Pour les lecteurs et lectrices qui sont moins familiers avec les structures, le Conseil national se tenait traditionnellement en alternance avec le congrès se réunissant généralement aux deux ans. Si un congrès pouvait permettre la rencontre de plus de cinq cents personnes, le conseil, quant à lui, avait des visées plus modestes et pouvait en réunir environ la moitié. Depuis la réforme des statuts qui a lieu en novembre 24, on tient les conseils nationaux en ligne et avec un nombre encore plus restreint de membres délégués.

Le prochain CN de février devrait recevoir, si tout va bien, une centaine de personnes. On aura droit à un mot du comité d'éthique, au discours des porte-paroles, au rapport du comité de coordination central (CCN), de l'aile parlementaire et finalement du comité électoral. Le premier moment où on pourra entendre la parole venant de la base commence à 14h. Il s'agit d'un vague atelier sur la conjoncture. Et le seul vote que l'on tiendra concerne le bloc 1 sur les cibles de représentativité des candidatures. Il y sera demandé que l'on autorise une exception à une décision de prioriser les femmes et les personnes non binaires pour donner Gouin à une vedette inconnue. Quel oxymore renversant ! On demande aux membres un chèque en blanc, car si le membre ordinaire est laissé dans l'ignorance, le comité électoral, lui, a tout réfléchi. Comprenez, ce monsieur doit mettre sa vie entre parenthèses, c'est pour cela qu'il a besoin d'un château fort, sinon sa carrière pourrait en souffrir. Si ce n'est pas une gifle à toutes les femmes qui se sont présentées en 2022, je ne sais pas ce que c'est. Ces femmes étaient infirmières, médecins, professeures, avocates, entre autres. Ce n'étaient pas des carrières assez prestigieuses ? Et, le parti compte refaire le pari Marissal ?

Cette base qui, depuis 2006, posait les pancartes, faisait les téléphones et le porte-à-porte et qui, aussi, contribuait au financement en donnant son 100$, en plus de son temps et de bonne volonté.
Depuis Saguenay, il est de bon ton de nous peindre comme des récalcitrants ou de nous diminuer comme faisant partie d'une franche extrémiste. Parmi ces « radicaux » se trouvent des membres fondateurs qui ont donné 20 ans de militance au parti pour se rendre compte que des postures traditionnelles de la gauche, comme de vouloir contrôler ses ressources premières, protéger l'environnement, miser sur le transport collectif et défendre une véritable égalité entre les genres sont devenues des anathèmes. Ils et elles n'ont pas changé de posture, c'est simplement que la course vers la respectabilité électoraliste, censée nous permettre de gagner tellement de sièges, a déplacé tout le parti plus à droite.

Donc, la tentative de faire voter la motion d'urgence cherche à recréer un semblant de discussion entre les membres, mais surtout de permettre de renouer avec ce qui préoccupe les mouvements sociaux. Cette motion a été écrite en parallèle de celle que vient de se voter le conseil central du Montréal métropolitain de la CSN. La leur comprend deux parties, d'abord une lutte contre les projets de lois autoritaires et antisyndicales (la loi 1, 3, 7, 9, entre autres), ensuite, une demande de réinvestissement massif dans le filet social. Celle du CAP écologiste touche la question des lois liberticides. Il est à noter que le conseil central va plus loin que nous dans ses revendications. Nous sommes conscients du fossé qui le sépare des positions présentes de QS, lequel n'a demandé que le retrait de la loi 1 et aimerait qu'on gèle les augmentations de loyer au niveau de l'inflation et qu'on détaxe les produits d'hygiène. Avec les économies sur le savon, je pense que je vais pouvoir m'acheter un capuccino.

Si les syndicats se lancent dans une démarche de grève sociale pour défendre les droits des travailleurs et des travailleuses, leur liberté d'association, voire leur liberté d'expression, nous devons les appuyer. C'est à côté d'eux qu'il faut se tenir, bien plus que dans les couloirs de l'Assemblée nationale où nous n'arrivons pas à faire des gains signifiants devant une CAQ encore fortement majoritaire.

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Proposition du COCO du CAP ÉCOLOGISTE.

1. Proposition d'urgence : Pour une campagne nationale de Québec solidaire contre les lois liberticides du gouvernement Legault
a. ATTENDU QUE :
i. Depuis 2025, le gouvernement de la Coalition avenir Québec a multiplié les lois et projets de loi portant atteinte aux droits fondamentaux, notamment : le projet de loi 1, dit « loi constitutionnelle », qui vise à affaiblir les contre-pouvoirs juridiques et à restreindre la capacité de contestation démocratique ; les projets de loi 3 et 9, qui s'attaquent directement au droit syndical, à l'autonomie des organisations des travailleuses et des travailleurs ainsi qu'au droit de grève ; les réformes touchant l'intégration et l'immigration, qui renforcent une logique coercitive et assimilationniste au détriment des droits des personnes migrantes ;
ii. Face à cette offensive, une mobilisation sociale réelle s'est développée, notamment par l'action des syndicats, des regroupements communautaires, des organisations féministes, écologistes et de défense des droits. Celle-ci s'est concrétisée par la grande manifestation du 29 novembre réunissant plus de 50 000 personnes, ainsi que par l'émergence d'appels à une escalade des moyens de pression, incluant la perspective d'une grève sociale ;
iii. Dans le contexte actuel, l'absence d'une initiative politique claire de Québec solidaire risquerait de laisser le terrain à la droite, à la démobilisation ou à la récupération institutionnelle du mécontentement social ;
iv. Le renforcement de la crédibilité de Québec solidaire passe par son implication dans un soutien actif aux luttes de la majorité populaire contre les lois liberticides du gouvernement Legault ;
v. Québec solidaire a un rôle unique à jouer pour relier les mobilisations sociales à une alternative politique crédible, sans se substituer aux mouvements, mais en amplifiant leur portée et en contribuant à faire reculer le gouvernement ;
vi. Cette implication concrète dans les luttes sociales constitue un instrument essentiel pour permettre à Québec solidaire d'élargir ses appuis électoraux.
b. IL EST PROPOSÉ QUE QUÉBEC SOLIDAIRE :
i. Lance une campagne nationale contre les lois liberticides du gouvernement Legault. Cette campagne visera la dénonciation du virage autoritaire du gouvernement de la CAQ et le retrait complet des lois liberticides (PL 1, PL 3, PL 7 et PL 9). Elle permettra à Québec solidaire de s'inscrire activement dans la construction d'un front social et populaire de résistance pour la défense des droits collectifs. Elle positionnera Québec solidaire comme le pôle politique de la résistance sociale et démocratique face aux politiques autoritaires et antisyndicales du gouvernement Legault.

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 13:57

La bestialité coloniale en Algérie !

Omar Haddadou

Que le lecteur (trice) m'absolve de circonscrire cet écrit, pondu promptement, et lui conférer le caractère d'un commentaire, un ressenti émanant de mon for intérieur. Que suggèrent ces 2 photo-archives poignantes, prises pendant la guerre d'Algérie 1954-1962 ?

De Paris, Omar HADDADOU

Gardons-nous de revenir sur les tenants et l'aboutissants de la violence de cette guerre que d'aucuns continuent à qualifier abjectement « d'Evénements ». Si tel est le cas, les Historiens logeraient alors les barbaries du Nazisme en France (1939-1945) à la même enseigne ! Anthropologiquement, l'Homme persécuté se mue toujours en oppresseur, colon prédateur, despote insatiable, une fois affranchi du joug qui le condamnait auparavant à l'asservissement.

Revenons à ces photos !
On y voit, sur la première, un jeune algérien torse nu (On aurait dit Marlon Brando) ligoté comme une bête sauvage par des Parachutistes français, fiers d'exhiber leur proie aux photographes. Indéniablement, c'est séquence passage à tabac pour lui faire cracher le morceau. Car une bataille urbaine ne se gagne que par l'efficacité d'un Service de Renseignements agissant.

Le Résistant (e) obéit à la logique de la lutte contre l'envahisseur. L'Envahisseur aux dispositions de la colonisation ! Dont la torture pratiquée en Algérie avec ignominie. Le captif est sommé par le Front de Libération Nationale (FLN) de ne pas passer aux aveux au minimum 24 heures après sa chute.

Cela permet au Réseau clandestin de disparaitre dans la nature. Les tortionnaires que l'on voit sur la photo le savent et n'hésitent pas à passer à la vitesse supérieure par des méthodes épouvantables pour lui tirer les vers du nez.

En Algérie, dans chaque immeuble, il y a des mémoires vivantes qui vous racontent cette horreur ! Des voisins (es) portent encore les cicatrices de la torture. Il suffit d'exhumer le contexte pour qu'ils vous exhibent la traçabilité de l'atrocité.

Sur ce support historique poussiéreux en noir et blanc, il y a le Donneur d'ordres et les Exécutants de la sale besogne. Le chef n'a pas jugé utile de se mettre en face le photographe. Il est conscient de l'ignominie dont il est l'artisan. Une protection contre son intégrité physique ? Un cas de conscience ? Ce qui demeure patent, est le fait qu'il Il torture un mortel, lui le mortel !

Sa posture de Cowboy suffisant rappelle fidèlement celle des SS dans la même circonstance. Le jeune conscrit qui se trouve derrière, scrute le sol, méditatif, refusant de cautionner la cruauté. Ce pays où les gens s'abreuvent des vertus psychologiques vivifiantes du soleil, de la mer et du paysage, n'est pas le sien ! Il s'y trouve embaqué pour trucider sa population et baliser la campagne de domination et de spoliation.

La deuxième photo est l'indice imprescriptible par excellence de « la civilisation » introduite en Algérie par la France. En la considérant, on comprend pourquoi elle se garde de regarder son passé colonial en face. La Gégène ! Phonétiquement, ça donne déjà des frissons.

Le Peuple algérien d'alors l'a subie ! Son évocation est déjà un trépas ! Une abomination de la culture occidentale que les médias français et les Politiques éludent, tant elle est infamante ! Une métastase dans la République !

La boite qui fait souffrir le sujet par une forte décharge électrique. Le corps de la victime bien ligoté, les bourreaux l'incrustent dans le creux des pneus, faisant office de bassin, et déclenchent la Gégène !
A y voir de plus près, le Parachutiste ployé au milieu de la chambre semble se délecter de la prise de photo. Son regard traduit sa volonté à se mettre fièrement en évidence et à immortaliser ce moment de persécution et de domination. Les photos de ces péripéties sinistres, comme des milliers d'autres, ne figureront jamais dans les manuels scolaires des enfants en Hexagone.

Je pensais que la grandeur d'une Nation est celle qui se consigne avec ses gloires et ses tares !
Voilà un avant-goût des « bienfaits » du colonialisme français en Algérie.
O.H

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10.02.2026 à 13:52

Le fantôme de Hannah Arendt peut-il nous aider à comprendre ce qui se passe avec Mister Cheetos Univers ? Quelques extraits ici et là.

Marc Simard

Probablement pas en ce qui concerne la psychologie du personnage. Cependant, son œuvre peut nous permettre de questionner notre manière de comprendre le totalitarisme du 20e siècle et, qui sait, peut-être celui du 21e siècle. Commençons par quelques points. Pour Arendt, le système totalitaire (…)

Voir en ligne : Journal le Mouton Noir

10.02.2026 à 12:38

Allemagne - Siemens Energy : une déléguée du personnel indésirable

Gerhard Klas

Le Conseil du travail de Nuremberg aurait dû se prononcer dès le 9 janvier sur une injonction provisoire qui aurait permis à Isabella Paape, déléguée du personnel et membre du syndicat IG Metall, d'accéder à nouveau aux locaux de l'entreprise et à l'intranet. Elle avait été licenciée sans préavis en novembre, sans motif, et s'était vu interdire l'accès à l'entreprise.

3 février 2026 | tiré d'Inprecor.fr

De toute évidence, l'approche des élections professionnelles n'y est pas pour rien, tout comme la volonté de jouer la montre : sans accès aux locaux de l'entreprise, Mme Paape ne peut mener une campagne efficace pour les élections du comité d'entreprise du 3 mars chez Siemens Energy Global GmbH à Erlangen.

Si elle devait attendre que son recours contre son licenciement abusif soit examiné, dont l'audience de conciliation est prévue début février, une grande partie de la campagne électorale serait déjà terminée. « Je serais de fait exclue de la campagne électorale au sein de l'entreprise », explique la tête de liste « Gemeinsam aktiv » (Actifs ensemble). Son affaire donne déjà le ton pour les élections nationales des comités d'entreprise, qui doivent avoir lieu entre mars et mai 2026.

Le juge du tribunal du travail s'était déclaré en arrêt maladie le 9 janvier, mais avait auparavant proposé un accord à l'amiable, que Isabella Paape et son avocat avaient toutefois refusé, car il n'apportait guère d'amélioration par rapport à la situation actuelle. Le 15 janvier, le tribunal du travail a finalement donné partiellement raison à Isabella Paape. Jusqu'au 5 mars, Siemens doit lui permettre à nouveau d'accéder à l'entreprise les jours ouvrables entre 11 h et 14 h sur les sites d'Erlangen et de Forchheim. « Je je suis très heureuse de pouvoir à nouveau parler en personne avec mes collègues au sein de l'entreprise », déclare Isabella Paape.

Toutefois, elle ne bénéficie pas encore d'une égalité totale de traitement elle n'est toujours pas autorisée à utiliser les moyens de communication numériques de l'entreprise. Sur des sites comme Erlangen, cela représente un inconvénient majeur, car moins d'un tiers des salarié.e.s sont régulièrement présents au bureau, les autres travaillent à domicile ou sont en déplacement à travers le monde. Mme Paape a donc décidé de déposer un recours auprès du tribunal régional du travail par l'intermédiaire de son avocat.

Une sanction ?

Isabella Paape, qui travaille chez Siemens depuis 2002 et militait activement au sein du comité d'entreprise et du syndicat sur le site d'Erlangen, qui compte plus de 7 000 salarié·e·s, a reçu mi-novembre son deuxième congédiement sans préavis, sans qu'aucune raison concrète ne lui soit donnée.

Elle a dû rendre ses outils de travail, tels que son ordinateur portable et son téléphone professionnel, et s'est vu interdire l'accès à l'entreprise. Elle avait déjà reçu un premier avis de licenciement en juin 2025. Cependant, le comité d'entreprise n'ayant pas donné son accord à ce licenciement, la direction n'a pas poursuivi sa démarche. Siemens aurait dû saisir le tribunal du travail afin de substituer à l'opposition du comité d'entreprise une décision d'approbation du tribunal. Mais l''affaire aurait alors été rendue publique.

Ce n'est qu'en novembre que le deuxième licenciement sans préavis d'Isabella Paape a reçu une l'approbation du comité d'entreprise. La question de savoir si le comité d'entreprise a été consulté dans les règles n'est apparemment pas encore tranchée. À ce jour, Isabella Paape n'a toujours pas été informée des motifs de son licenciement.

Motif de licenciement inconnu

I.Paape et ses nombreux soutiens reprochent à l'entreprise de vouloir la réduire au silence en raison de son implication au sein du comité d'entreprise et de son engagement critique au sein de l'entreprise.

I.Paape est membre du comité d'entreprise depuis plus de dix ans. En 2022, elle a lancé la liste syndicale « Gemeinsam aktiv » (Actifs ensemble) pour les élections au comité d'entreprise qui a remporté deux sièges dès le premier tour. Depuis, ces élu·es se sont imposé·es par leur sérieux et leur compétence comme des représentant.e.s à l'écoute des préoccupations des travailleuses et des travailleurs. Ils ont par exemple obtenu que le montant de la prime de rendement soit nettement revu à la hausse, ce qui a permis à nombre de salarié.es de toucher davantage d'argent. Avec des événements en ligne, des consultations des collègues et via l'intranet, la liste a su s'imposer auprès du personnel et pourrait remporter d'autres sièges encore au comité d'entreprise lors des prochaines élections en mars.

Est-ce pour cette raison qu'Isabella Paape a été licenciée ? « À notre connaissance, aucun incident ne justifie objectivement une mesure aussi extrême », déclarent ses collègues de la liste. « Nous considérons donc ce licenciement comme une attaque contre le travail engagé du comité d'entreprise et comme une tentative d'affaiblir les voix critiques et actives au sein de cette instance. »

MCis comme certains membres du comité d'entreprise du site d'Erlangen ont manifestement approuvé la demande de licenciement présentée par l'employeur, les voix critiques qualifient ces derniers de « jaunes » qui ont préféré défendre les intérêts de la direction plutôt que de représenter de manière indépendante les intérêts des salariés.

Le fait qu'un comité d'entreprise approuve le licenciement de l'un de ses propres membres sans en exposer les raisons de manière transparente et sans les soumettre à un examen public est considéré dans les milieux syndicaux comme une violation du principe de solidarité. Dans sa prise de position sur cette affaire, le syndicat GEW (éducation et sciences) d'Erlangen dénonce une « attitude contraire à la solidarité et juridiquement contestable ».

Solidarité

Le GEW a déjà condamné publiquement ce licenciement fin novembre, y voyant un « coup porté à ceux et celles, qui sont la grande majorité, qui n'ont rien d'autre à vendre pour gagner leur vie que leur force de travail ».

Une pétition a également été lancée dans le but de faire annuler ce licenciement et de permettre à Isabella Paape de se présenter aux prochaines élections du comité d'entreprise. La fédération régionale du DGB de Moyenne-Franconie lui a emboîté le pas début décembre. Estimant notamment que « certaines dispositions importantes régissant la cogestion n'avaient pas été correctement appliquées », elle a exigé « l'annulation immédiate du licenciement sans préavis d'Isabella Paape ». Mi-décembre, le syndicat IG Metall Erlangen a suivi le mouvement après un vote unanime de son assemblée des délégué·es et a « instamment appelé les parties concernées à respecter les dispositions légales ».

Malgré son licenciement, Mme Paape a finalement confirmé fin décembre sa nouvelle candidature au comité d'entreprise et se présente en tête de liste. « Même dans des conditions difficiles, nous continuerons à travailler activement sur les questions qui préoccupent beaucoup d'entre nous au quotidien, qu'il s'agisse de la garantir la rémunération tarifaire prévue par la convention collective, de l'augmentation de la charge de travail, des questions relatives au temps partiel pour les salarié.e.s âgé.s. et au régime de retraite complémentaire de l'entreprise, ou encore de la pérennité des sites et des réorganisations », explique la liste « Gemeinsam aktiv » (Actifs ensemble).

« Notre mobilisation », ajoutent les autres membres de la liste, « suscite de plus en plus l'attention des médias ». Selon eux, de nombreuses personnes, tant au sein de Siemens Energy qu'à l'extérieur, « observent attentivement ce qui se passe et comment la direction réagit face à un comité d'entreprise critique et mobilisé. Cela nous encourage à continuer dans cette voie ». Cependant, le harcèlement dont Isabella Paape est victime de la part du comité d'entreprise intimide beaucoup d'autres collègues. « S'ils parviennent à la licencier, plus personne n'osera ouvrir la bouche ici », pronostique l'élue au comité d'entreprise.

Pour signer la pétition : www.openpetition.de/petition/online/betriebsraetin-isabella-paape-kuend….

Publié le 1er février 2026 par Sozialistische Zeitung, traduit pour ESSF par pierre Vandevoorde.

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10.02.2026 à 12:38

Lancement du Journal d'Alter, présentation des stagiaires 2026 et de deux correspondant.es à l'étranger

Ronald Cameron

Le 29 janvier dernier avait lieu le lancement de la nouvelle signature du Journal d'Alter, de son bulletin les Actus d'Alter et de la présentation de sa page. Une vingtaine de personnes, dont plusieurs stagiaires de l'hiver-printemps 2026, et aussi des anciennes de 2023, de 2024 et de 2025, étaient au rendez-vous.

Le défi est important dans la période qui vient pour le Journal d'Alter. Le financement est un enjeu de premier plan et nous allons compter sur votre soutien pour réussir à le relever.

Nous avons également annoncé l'heureuse collaboration de Martin Godon, professeur de philosophie à la retraite du cégep du Vieux Montréal et qui a enseigné aussi en communication, qui sera en soutien à la rédaction.

Pour l'occasion, nous avons présenté trois petits vidéos, la correspondante à Beyrouth, Amélie David, le correspondant de Dakar, Serigne Sarr, ainsi que la présentation de l'équipe actuelle de stagiaires. Vous les trouverez ci-dessous (vidéo).

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10.02.2026 à 12:37

Vida. Journal de la peur

Nicholas Dawson

Vida. Journal de la peur
Nicholas Dawson | récit
Parution le 10 février 2026 au Québec
Parution le 3 avril 2026 en Europe

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« Un partage courageux dont les élans d'intimité ne prétendent pas à l'universel, mais célèbrent plutôt la singularité de chacune des histoires qui nous constituent, pour mieux embrasser les multitudes dans lesquelles existent l'injustice, la peur, l'amitié, la mort, mais surtout la vie. » Anne-Frédérique Hébert-Dolbec, Le Devoir

En couverture :
Un chant peut traverser l'océan. 09, Leila Zelli
Encre, graphite aquarelle, crayon de couleur, estampe
[avec les mots « femme, vie, liberté » en persan]

Montréal, 16 juillet 2022. Première entrée dans le journal de l'écrivain Nicholas Dawson. Un journal qui l'accompagnera durant les deux dernières années de la vie de sa sœur Caroline, brutalement emportée par le cancer. Quels mots pour appréhender la peur, pour canaliser l'effroi, pour célébrer la vie ? Au cœur d'une expérience de maladie et de mort, Vida redit la liberté d'une écrivaine partie trop tôt, et la force du lien qui l'unit à son frère.

« Je décide aujourd'hui de raconter ce petit récit de ma peur, parce que Caroline, dans un acte de partage courageux et féministe, a rendu sa maladie publique pour inviter les autres à faire partie de son histoire. Ce faisant, elle nous a invité·es à notre tour à raconter nos histoires, qu'elles soient de maladie, de peur, de mort ou de deuil, aussi bien que de joies et de fêtes, pour sortir coûte que coûte d'un silence qui serait, d'après ses dires, un silence de mort. »

Né au Chili et établi à Tiohtià:ke (Montréal), Nicholas Dawson est écrivain, commissaire, chercheur et directeur littéraire des éditions Triptyque. Il a notamment fait paraître Vueltas. Affects diasporiques (Nota Bene, 2025), Peur pietà (Noroît, 2024) et Désormais, ma demeure (Triptyque, 2020), lauréat du Grand prix du livre de Montréal 2021. Au Remue-ménage, il a codirigé avec Marie-Claude Garneau Savoir les marges. Écritures politiques en recherche-création (2022).

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10.02.2026 à 12:37

« L'écocide capitaliste »

Alain Bihr

Professeur honoraire de sociologie, auteur de nombreux ouvrages dont Le premier âge du capitalisme (Page 2 / Lausanne et Syllepse / Paris, 2018-2019) qui a déjà fait l'objet d'une recension dans lundimatin, Alain Bihr présente ici son dernier ouvrage, L'écocide capitaliste, à paraître dans les prochains jours chez les mêmes éditeurs. Cet ouvrage se compose de trois tomes réunis en un même coffret. Son enjeu est d'élucider l'antagonisme entre capitalisme et écologie.

9 février 2026 | alencontre.org
Publié en février 2026, disponible en librairie.

Alain Bihr, vous publiez un volumineux ouvrage divisé en trois tomes, l'ensemble formant 1 250 pages, sous le titre de L'écocide capitaliste, coédité par Page 2 (Lausanne) et Syllepse (Paris). Avant d'en aborder le contenu, pouvez-vous nous dire quelques mots des raisons personnelles qui vous ont poussé à l'écrire ?

Alain Bihr : Comme tout un chacun aujourd'hui, plus ou moins, j'étais déjà conscient et soucieux de la gravité des problèmes écologiques auxquels nous faisons face. Mais l'origine immédiate de cet ouvrage a été le choc psychologique produit par la pandémie de la Covid-19. Elle m'a surpris en pleine élaboration de la suite que je comptais donner au Premier âge du capitalisme, qui devait d'ailleurs comprendre un chapitre sur la catastrophe écologique généré par le devenir-monde du capitalisme. J'ai immédiatement identifié cette pandémie comme une nouvelle zoonose, dont la multiplication depuis une quarantaine d'années fait intégralement partie des problèmes écologiques. C'est ce qui m'a alors décidé à me pencher, toutes autres affaires cessantes, sur ces derniers. Cependant, mon intérêt pour les questions écologiques est antérieur. Ainsi ma thèse de doctorat, rédigée dans les années 1980, comprend un chapitre consacré à analyser la manière dont la crise écologique impacte le mouvement ouvrier. Et un chapitre de mon premier ouvrage, L'économique fétiche (1979), inclut déjà un développement intitulé « la réduction-destruction de la poïèsis naturelle dans et par le devenir-monde de l'économique ». Mais, jusqu'alors, je n'avais jamais abordé frontalement la thématique et la problématique écologiques.

Comment avez-vous procédé pour l'aborder frontalement ? D'où êtes-vous parti ? Sur quoi vous êtes-vous appuyé ?

Etant donné que je suis tombé tout petit dans le bain du marxisme et que son effet est permanent chez moi, je me suis d'abord tourné vers Marx et vers ce que la tradition marxiste avait à me proposer pour aborder cette thématique et problématique. Mais, tout en y trouvant des éléments intéressants et valables, j'ai été rapidement amené à me détourner de ceux – ils sont légion – qui reprochent à Marx de ne pas s'être intéressé à cette thématique et problématique, de n'avoir pas grand-chose d'intéressant et de valable à nous en dire, ou encore de pécher par un prométhéisme industrialiste qui le rendait définitivement inutilisable et même infréquentable. Mais aussi de ceux qui, inversement, à la manière de Paul Burkett et de John Bellamy Foster, plus récemment, de Kohei Saito, pensent que tout (ou du moins l'essentiel) se trouve déjà chez Marx qui nous permettrait de penser directement la thématique et la problématique écologique. D'une manière générale, m'importe peu ce que Marx a dit ou n'a pas dit, a fait ou n'a pas fait. M'importe au contraire ce que nous pouvons dire et faire à partir de ce qu'il a dit et fait, autrement dit de son héritage théorique et politique, dont il nous appartient sans doute de dresser l'inventaire mais qu'il nous appartient surtout de faire fructifier, en le confrontant aux problèmes qui sont les nôtres et qui étaient déjà partiellement, mais partiellement seulement, les siens.

Mais, précisément, qu'avez-vous trouvé chez Marx qui puisse servir à aborder aujourd'hui les problèmes écologiques ?

Pour commencer, le concept de rapports sociaux de production, que Marx présente lui-même, dans la célèbre préface à sa Contribution à la critique de l'économie politique comme son principal apport à la compréhension de la structure et du devenir des sociétés humaines. Or que nous dit ce concept ? Que les rapports sociaux, les rapports des humains entre eux, s'articulent directement avec les rapports qu'ils entretiennent avec la nature au sein du procès social de travail, et réciproquement. Autrement dit, qu'on ne peut donc pas saisir les uns sans les autres. Ce qui signifie qu'il est impossible de comprendre les problèmes qui surgissent au sein des rapports que nous entretenons avec la nature si on les isole des rapports sociaux qui structurent aujourd'hui le procès social de travail. Et c'est là que Marx est utile à nouveau parce qu'il nous a laissé une riche analyse des rapports capitalistes de production qui reste sans équivalent de nos jours.

Comment avez-vous utilisé l'analyse marxienne des rapports capitalistes de production pour procéder à l'analyse des problèmes écologiques contemporains ?

En fait, j'ai procédé en trois temps qui correspondent aux trois tomes qui, de manière indissociable, composent l'ouvrage. Dans le premier tome, intitulé « Une catastrophe écologique planétaire », je ne me contente pas seulement de dresser un état des lieux de cette catastrophe en passant en revue ses principales manifestations : changement climatique, atteinte aux milieux naturels globaux (océans, zones humides, forêts), épuisement des éléments (terre, eau, air, feu), appauvrissement de la biodiversité, multiples menaces sur la santé humaine. J'analyse aussi la manière dont « nos » instances dirigeantes (directions des grandes entreprises, chefs d'Etat, instances multinationales telles que la Banque centrale, le FMI, l'OMC, l'ONU, etc.) ont réagi à cette catastrophe. Je dénonce le peu d'effet et même quelquefois l'échec complet de ce qu'ils ont pu entreprendre sous l'égide du paradigme du « développement durable ». Pensons par exemple aux résultats de leur soi-disant lutte contre le changement climatique dans le cadre de la Convention cadre des Nations unies adoptée en 1992 à Rio. Et je mets en garde contre leurs tentatives de répondre à cette catastrophe en « redoublant la mise », en prétendant que la solution consisterait à pousser à bout la logique capitaliste en actionnant les moyens à la fois économiques, technologiques et idéologiques qui sont les siennes. Autrement dit, ce qui a créé le problème, provoquer la catastrophe écologique, est censé nous permettre de le résoudre, de nous extirper de la catastrophe.

Par exemple, pour tenter de réduire les émissions des gaz à effet de serre, notamment du principal d'entre eux, le dioxyde de carbone, on a mis en place des marchés de droits à émettre ce gaz dans le cadre d'un quota global d'émission qu'on se propose de diminuer – ce qui a en principe pour effet d'accroître le prix de ces droits – de manière à contraindre économiquement les émetteurs à réduire leurs émissions. De même, on a développé des marchés de droits à compenser des atteintes aux milieux naturels pour garantir que les projets de développement industriels ou commerciaux responsables de pareilles atteintes puissent se réaliser sans perte nette de biodiversité. Et je montre que ces mécanismes de marché non seulement sont inefficaces, ils n'atteignent pas leurs objectifs, mais qu'ils sont dans le cas des marchés de compensation écologique totalement dépourvus de sens. Et il en va de même de la plupart des solutions technologiques auxquelles on recourt. Au mieux, elles ne sont pas à la hauteur des enjeux, telles les énergies dites renouvelables. Ou bien, elles aggravent même les problèmes qu'elles prétendent résoudre, tels le nucléaire, les biocarburants, la voiture électrique. Et il arrive même d'être proprement délirantes, comme dans le cas de la géo-ingénierie.

Quel rôle attribuez-vous aux rapports capitalistes de production dans l'écocide ?

C'est l'objet du deuxième tome intitulé « La nature en proie au capital ». En reprenant une à une les principales caractéristiques de ces rapports, je cherche à expliquer en quoi et pourquoi elles ne peuvent qu'être écocidaires, en générant les différents problèmes et phénomènes qui sont parties prenantes de la catastrophe écologique actuelle.

A ce sujet, convient-il de cibler le productivisme capitaliste ?

Certes, mais ce n'est pas la seule ni même la première des caractéristiques des rapports capitalistes de production sur laquelle je m'arrête. En effet, elle a déjà été souvent mise en évidence et dénoncée par des auteurs marxistes, qui ont eu cependant le tort de s'arrêter à elle quand ils ont traité des problèmes écologiques. Je me contente pour ma part d'insister sur le fait que le productivisme est inhérent au capital : il tient à la nécessité dans laquelle il se trouve de se reproduire en élargissant constamment l'échelle écologique et sociale de sa reproduction comme en accélérant non moins constamment le rythme de sa reproduction. Je rappelle aussi que ce productivisme est prolongé et soutenu par un consumérisme non moins débridé qu'assure l'obsolescence des produits. Obsolescence matérielle (souvent programmée) et surtout l'obsolescence sociale, à coups de campagnes publicitaires, des différentes techniques du marketing, de phénomènes de mode – ce qui, soit dit en passant, nous rend tous et toutes plus ou moins complices de l'écocide capitaliste. Je montre enfin que cette dynamique infernale n'a aucune chance d'être enrayée par le développement de la soi-disant « économie immatérielle » qui n'a d'immatérielle que le nom, de l'économie dite circulaire (le recyclage notamment) et des efforts visant à accroître la sobriété matérielle et l'efficacité énergétique, du fait notamment des effets rebond qu'ils entraînent.

Quelles sont alors les autres caractéristiques des rapports capitalistes de production porteuses d'effets écocidaires ?

On oublie trop souvent que le fondement premier du capital comme rapport de production est, comme Marx n'a cessé d'y insister, l'expropriation des producteurs : leur séparation de fait et de droit de tout moyen social de production ; leur incapacité à produire par eux-mêmes leurs moyens de subsistance ; leur réduction par conséquent au statut d'« individus nus » comme dit Marx, dont la seule propriété immédiate est celle de leur propre personne et de sa force ou puissance de travail ; une puissance de travail qu'ils se trouvent contraints de mettre en vente auprès de ceux qui peuvent en avoir besoin.

Or cette expropriation a également une portée écocidaire. En effet, le premier et le principal moyen de production étant la terre, sol et sous-sol, cette expropriation institue une véritable aliénation de la nature : elle rend les hommes étrangers à la nature et la nature étrangère à eux. Cette aliénation prend de multiples formes, toutes écocidaires en un sens. Par exemple, elle est responsable de la disparition tendancielle des sociétés paysannes traditionnelles, reposant sur une agriculture alliant polyculture, polyélevage et artisanat domestique, vivant en symbiose avec la nature, donc plus ou moins respectueuses des écosystèmes locaux dans lesquels elles sont insérées. Elle a favorisé, inversement, le développement d'une agriculture capitaliste, impliquant la monoculture intensive, basée sur la mécanisation et la chimisation du procès de travail agricole, recourant à force engrais et pesticide, dans le but d'accroître la productivité du travail agricole et d'augmenter le rendement agricole, la terre n'étant plus qu'un facteur de production. Mais elle a alimenté tout aussi bien l'exode rural : l'entassement des populations dans des agglomérations urbaines de plus en plus gigantesques, où elles n'ont plus de contact direct avec la nature vivante, plus d'expérience de la poïésis naturelle. Enfin, avec d'autres facteurs, on la retrouve à la source de la modification des pratiques alimentaires, avec le développement de la malbouffe aux conséquences sanitaires désastreuses : la prévalence croissante du surpoids et de l'obésité, partant du diabète et des maladies cardiovasculaires. Car le capital ne s'attaque pas seulement à la nature externe, l'œcumène, la biosphère, mais aussi bien à la nature interne, notre corps, notre corporéité.

Y a-t-il encore d'autres caractéristiques des rapports capitalistes de production auxquelles vous prêtez des effets écocidaires et sur lesquelles vous vous êtes penché ?

Oui, il y en a au moins une autre qui mérite d'être mentionnée. C'est l'appropriation capitaliste de la nature : les formes et modes sous et par lesquels le capital se rend « maître et possesseur » de la nature, pour parler comme Descartes. Dans tout mode de production, l'appropriation de la nature s'opère dans et par le procès de travail dont elle constitue la finalité. Par conséquent, l'appropriation capitaliste de la nature s'opère par l'intermédiaire de l'appropriation capitaliste du procès de travail. Et Marx, lui encore, nous en a fourni l'analyse canonique en montrant que l'enjeu en est la subordination du procès de travail au procès de valorisation du capital, moyennant la transformation du travail concret en travail abstrait, substance de la valeur. Et il distingue deux moments, deux modalités et étapes en même temps, dans ce processus : un moment d'appropriation formelle et un moment d'appropriation réelle. J'ai tenté de montrer que l'on pouvait prolonger l'analyse marxienne de l'appropriation du procès de travail à l'appropriation de la nature qui s'opère au sein du procès de travail.

Pourriez-vous préciser davantage ce point ?

Je parle d'appropriation formelle de la nature tant que le capital ne peut pas ou ne veut pas transformer les propriétés naturelles, physiques, chimiques, biologiques, etc., des matières qu'il s'approprie. Il les prend en quelque sorte telles qu'elles sont produites par la nature, offertes par elle. Au contraire, l'appropriation de la nature devient réelle dès lors que le capital cherche à adapter le plus étroitement possible la matérialité même des ressources naturelles aux exigences de sa valorisation. Il cherche en somme à engendrer une matérialité spécifiquement capitaliste, qu'il s'agisse d'actualiser des potentialités de la matière que la nature n'a pas réalisées ou, au contraire, de virtualiser, de rendre ineffectives, des potentialités matérielles actualisées par la nature.

Pourriez-vous donner des exemples ?

Je mets en évidence au moins trois modalités différentes de l'appropriation réelle. Première modalité : forcer la nature à ne pas produire ce qu'elle produit spontanément. Par exemple au sein de l'agriculture capitaliste, cela consiste à séparer les espèces les unes des autres – c'est ce qui se passe dans la monoculture – ou à séparer les espèces de leur biotope, comme c'est le cas par exemple avec l'élevage en stabulation qui conduit jusqu'aux monstruosités de l'élevage hors sol. Deuxième modalité inverse de la précédente : forcer la nature à produire ce qu'elle ne produit pas spontanément. Par exemple des matériaux artificiels : le béton, le plastique, les semi-conducteurs ; des êtres vivants artificiels, les fameux OGM ; et même des êtres humains artificiels, des humains technologiquement « augmentés » : des cyborgs. Dernière modalité de l'appropriation réelle : reproduire artificiellement la nature. C'est ce qui se passe par exemple dans la reconstitution artificielle des milieux naturels dégradés ou détruits ; ou, plus encore, dans la constitution d'écosystèmes artificiels, tels par exemple les monocultures sylvestres qui ne sont pas des forêts mais des plantations d'arbres.

Mais en quoi est-ce que « forcer la nature » serait regrettable ? A l'exception des chasseurs-cueilleurs, toute société humaine, dès lors qu'elle est productive, ne force-t-elle pas la nature d'une manière ou d'une autre ? Vous avez souligné plus haut, au sujet de l'expropriation capitaliste des producteurs, qu'elle « a également une portée écocidaire ». Il semble donc que l'essentiel, à vous suivre, soit de repérer le lien entre le rapport social de production et l'écologie. Diriez-vous que seule une société réellement « socialiste » serait écologique, ou plutôt que seul le capitalisme est écocidaire ?

Il est vrai que le travail humain consiste toujours, en un sens, à forcer la nature. Et ce forçage comporte nécessairement un risque d'écocide. En témoigne le fait que de grandes civilisations précapitalistes (pensons par exemple à la Mésopotamie antique ou aux Mayas) sont entrées en décadence pour n'avoir pas su maîtriser ce risque. Mais, dans leur cas, l'écocide est resté régional à l'échelle planétaire et a mis un bon millénaire à produire ses effets, sans d'ailleurs pour autant radicalement ravager, rendre inhabitable, leur œcumène : on vit encore en Irak et dans le Yucatan. La radicalité de la dimension écocidaire du capitalisme, tel qu'il résulte du procès de reproduction de ce rapport social de production qu'est le capital, se mesure à l'ampleur et à la rapidité de ses ravages écocidaires : en à peine trois-quatre siècles, il s'est mis en mesure de bouleverser des équilibres écologiques planétaires, au point de menacer de rendre la planète inhabitable par l'humanité. Par exemple, il n'est pas certain qu'elle puisse s'adapter au scénario d'une « planète étuve » si l'augmentation de la température moyenne du globe s'élève de 5°C ou même 6°C au-dessus de sa moyenne pendant toute la durée de l'holocène, un scénario extrême que n'excluent pas les derniers rapports du GIEC. En ce sens, si le capital n'est certes pas le seul rapport de production à avoir été écocidaire, il l'a été à une dimension jusqu'alors totalement inconnue dans l'histoire. Quant à savoir si, à quelles conditions et sous quelles formes une société socialiste est en mesure de relever le défi de faire face à la catastrophe écologique actuelle et d'instaurer un mode de développement de l'humanité qui ne soit pas écocidaire, c'est une question qui reste ouverte mais que je n'aborde pas dans cet ouvrage.

Vous nous avez parlé d'un troisième tome. Que contient-il ?

Sous le titre « Perspectives historiques », il réunit toute une série d'analyses qui concernent l'écocide capitaliste mais qui n'ont pas trouvé leur place dans les deux tomes précédents. En premier lieu, j'esquisse une histoire de l'écocide capitaliste pour montrer comment le processus écocidaire n'a cessé de gagner en ampleur tout au long du devenir-monde du capitalisme, tant en en étendant le champ social et spatial qu'en intensifiant l'emprise du capital sur la nature, notamment sous la forme d'une quête constante de puissance, au double sens physique et politique du terme. Je m'arrête aussi sur le rôle qu'a joué l'économie politique, la science économique, dans ce processus écocidaire, en montrant que, dans son ensemble, soit elle a ignoré ou du moins méconnu la thématique et la problématique écologiques ; soit, quand elle s'y est intéressée, elle s'est montrée incapable d'apporter des réponses adéquates à l'écocide capitaliste. Et la même raison prévaut à chaque fois : sa méconnaissance des rapports capitalistes de production. Enfin, dans une dernière partie de ce tome, j'inverse en quelque sorte la perspective antérieurement suivie par l'ouvrage. Après avoir montré en quoi le capital met la nature en crise, engendre une catastrophe écologique, je me demande si et dans quelle mesure cette catastrophe est susceptible à son tour de mettre le capital en crise, plus exactement si et dans quelle mesure elle est susceptible d'aggraver la crise structurelle qui affecte l'économie capitaliste depuis un demi-siècle déjà. Ce qui m'amène à envisager l'hypothèse selon laquelle la catastrophe écologique pourrait fournir un nouveau tremplin au capital, soit l'occasion de relancer sa dynamique de reproduction élargie, en discutant différents projets de Green New Deal(notamment ceux de Naomi Klein et de Jeremy Rifkin) mais pour conclure que, plus probablement, la catastrophe écologique risque d'aggraver encore et aggrave de fait d'ores et déjà la crise structurelle dans laquelle se débat le capital en dégradant encore davantage ses conditions de valorisation. Notamment sous l'effet d'une hausse tendancielle continue du prix des matières premières et de l'énergie, qui ne pourra aller qu'en s'amplifiant au fur et à mesure où ces dernières vont se raréfier sous l'effet de la poursuite de l'accumulation capitaliste.

En vous écoutant, j'ai bien peur que votre lecteur ne sorte désespéré de votre ouvrage. Lui laissez-vous malgré tout entrevoir quelque porte de sortie dans votre conclusion ?

Pas vraiment ou, du moins, pas tout de suite. Ma conclusion est que, laissé à lui-même, le capitalisme ne peut que continuer à s'enfoncer dans sa crise structurelle désormais aggravée d'une catastrophe écologique qu'il a engendrée et qu'il n'a vocation qu'à aggraver. A l'horizon de ce devenir funeste, il y a l'apocalypse dont les cinq – et non pas quatre : tant pis pour les Ecritures ! – seront un chaos écologique grandissant, la paupérisation des populations se généralisant, la maladie engendrée par les deux facteurs précédents, la guerre comme issue des tensions grandissantes pour l'accession à des ressources naturelles exploitables allant se raréfiant, enfin la dictature (l'écofascisme) pour tenter de maintenir un semblant d'ordre. Soit la mort sous différentes formes. En face, le parti de la vie ne peut qu'être, encore et toujours, celui du socialisme. Mais d'un socialisme qui doit désormais lui-même se confronter à la catastrophe écologique, prendre en charge ses enjeux et ses exigences, en se redéfinissant en conséquence. Soit un écosocialisme. Ma conclusion n'en dit pas plus parce que j'en réserve le développement à un prochain ouvrage déjà en cours de préparation.

Pouvez-vous toutefois nous résumer brièvement la raison pour laquelle vous préférez le mot « socialisme » à celui, par exemple, de « communisme » ?

Je parle d'écosocialisme parce que je conserve la thèse qu'entre le capitalisme et le communisme figure nécessairement cette phase de transition qu'est le socialisme. Si cette transition est en fait, sous certains rapports, déjà engagée au sein même du capitalisme, le communisme ne serait pas pour autant réalisé aux lendemains immédiats d'une révolution politique qui aurait renversé la domination capitaliste. Pour autant, le but reste bien l'avènement d'une société communiste : Marx lui-même parle quelquefois du socialisme comme de « la phase inférieure » de la société communiste. Mais parler d'écosocialisme a encore une autre vertu : celle de nous rappeler que, comme n'a cessé de le rappeler Henri Lefebvre, il existe deux versions qui sont en même temps deux versants du communisme. Une version éthique, qui implique la réconciliation de l'humanité avec elle-même, la fin de toutes les formes d'oppression, de domination et d'exploitation de l'homme par l'homme, donc la fin de la division de la société en classes et de la lutte des classes, la fin de l'Etat, etc. Mais aussi une version esthétique – c'est précisément celle vers laquelle pointe le préfixe éco dans écosocialisme – qui implique la réconciliation de l'humanité avec la nature, tant la nature interne que la nature externe. C'est ainsi que l'on peut comprendre, à mon sens, ces formules quelque peu énigmatiques que Marx a employées dans ses manuscrits parisiens de 1844, disant que le « communisme en tant que naturalisme achevé = humanisme, en tant qu'humanisme achevé = naturalisme ». Ce qui semble suggérer que, sous ce rapport, le communisme implique aussi bien la naturalisation de l'homme que l'humanisation de la nature. Autant de formules sur lesquelles je me propose de revenir dans mon prochain ouvrage.

(Entretien paru dans lundimatin#507, le 2 février 2026)

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10.02.2026 à 12:36

Comptes rendus de lecture du mardi 10 février 2026

Bruno Marquis

Les gens du pays viennent aussi d'ailleurs
Ruba Ghazal

La porte-parole féminine de Québec Solidaire et députée de Mercier à l'Assemblée nationale Ruba Ghazal nous raconte dans cet essai son cheminement depuis son arrivée au Québec avec ses parents et sa famille, anciens réfugiés palestiniens, à l'âge de dix ans, jusqu'à aujourd'hui, son apprentissage du français, son intégration à sa nouvelle culture, ses relations familiales et de couple, son parcours professionnel, sa volonté de faire du Québec un pays et ses valeurs nettement progressistes. Elle nous rappelle que nous ne saurions envisager démographiquement l'avenir économique et politique du Québec sans l'immigration. C'est en somme seulement de manière inclusive, avec les Québécois et Québécoises de toutes les origines, que nous parviendrons un jour à faire l'indépendance. J'ai beaucoup aimé.

Extrait :

Si je suis devenue souverainiste convaincue, moi, l'enfant de la loi 101 qui ne parlait pas un mot de français en arrivant au Québec, c'est parce que j'ai été entourée, tout au long de mon parcours d'intégration, de gens bienveillants qui m'ont offert des clés pour comprendre l'importance de l'avoir, ce pays.

Pour elles toutes
Gwenola Ricordeau

Cet ouvrage ouvertement engagé à l'endroit des femmes et qui s'articule autour de l'abolitionnisme pénal et de la prison m'a ouvert les yeux sur des réalités que je n'avais jusqu'alors qu'entrevues : le caractère récent et essentiellement punitif de la prison, les effets négatifs du système pénal sur les femmes, comme victimes directes ou indirectes, son manque de résultats au regard de la criminalité, et les avenues que nous devrions envisager en matière de justice. C'est un ouvrage un peu technique qui mériterait d'être vulgarisé, mais c'est très instructif.

Extrait :

Mon cœur se serre avec elles toutes qui ne disent rien. Celles qui ne disent rien parce que la police n'a rien fait la dernière fois, parce qu'on ne les a pas crues lorsqu'elles étaient enfants, parce que ce n'est pas si grave et qu'il avait peut-être le droit. Celles qui ne disent rien car elles savent qu'on ne les croira pas, car elles sont trop tox, trop vieilles, pas assez jolies, pas assez sexy, trop grosses, trop handicapées, pas assez féminines. Celles qui ne disent rien car elles ont peur qu'on ne les croie pas, parce qu'elles n'écrivent pas assez bien, parce qu'elles ne sont pas blanches, parce qu'elles ne se souviennent plus très bien. Celles qui ne disent rien parce que c'est leur père, parce qu'il est policier, parce qu'il est riche et qu'il prendra un avocat, parce qu'il est français et qu'elles ne le sont pas. Celles qui ne disent rien parce qu'elles ont peur qu'on leur réponde qu'il n'y a pas idées de sortir la nuit, de sortir dans cette tenue, de sortir toute seule. Qu'il n'y a pas idée de boire, d'inviter un homme chez soi, d'aller sur un site de rencontres. Celles qui ne disent rien parce que « pourquoi le dire maintenant » ? Celles qui ne disent rien car elles se demandent si ce n'est pas un peu leur faute, celles qui ne disent rien parce qu'elles l'aiment. Mon coeur se serre avec elles toutes qui ne disent rien.

Au nom de la race
Marc Hillel

Je ne sais plus depuis combien de temps ce livre, acheté d'occasion, reposait dans ma bibliothèque. Publié plus de trente ans après la Seconde Guerre mondiale, il nous décrit comment la Schutzstaffel (SS) se livrait sous l'Allemagne nazie à l'élevage humain et au rapt des enfants de « sang pur » à travers l'Europe. Le Lebensborn nazi avait alors pour but d'accélérer la création et le développement d'une race aryenne parfaitement pure et dominante… Un ouvrage fouillé avec de nombreux témoignages durs et poignants. J'ai bien aimé.

Extrait :

On commença à murmurer qu'il s'agissait, en réalité, d'une organisation ultra-secrète de la SS, créée par Himmler dans le dessein de fabriquer des enfants blonds aux yeux bleus, à partir d'hommes et de femmes sélectionnés parmi les meilleurs spécimens nordiques de l'Allemagne – rumeur qui naturellement s'amplifia au fur et à mesure qu'augmentèrent le nombre des cliniques et l'importance de l'Office L, finalement installé à Munich. Bientôt « chacun connaissait quelqu'un qui avait entendu parler d'une fille ayant accepté d'offrir un enfant au Führer grâce à un arrangement avec le Lebensborn ».

Écrits profanes
Sor Juana Inés de la Cruz
Traduit de l'espagnol

Née au Mexique en 1645, Sor Juana Inés de la Cruz fut une poète et une grande intellectuelle de son temps, l'une des premières américaines sûrement à revendiquer le droit à l'éducation pour les femmes. Ses écrits, comme le récit de son existence, nous illustrent une fois de plus combien affligeante aura été la condition des femmes pendant très longtemps. Ces écrits profanes regroupent surtout des poèmes, mais un peu de prose aussi.

Extrait :

Le gentil page vous dira
qu'après avoir lu votre message
je l'ai déchiré
pour ne pas révéler son secret.
J'ai même fait plus, je vous assure,
puisque j'ai aussi avalé
bravement les morceaux de papier
car je respecte les secrets
et même en morceaux
je les veux près de mon cœur.

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10.02.2026 à 12:36

La gauche n'est pas un gros mot

Mohamed Lotfi

Je suis de gauche et je l'assume pleinement. Je ne m'en suis jamais caché. Je ne planque pas mes convictions dans une enveloppe brune, coincée au fond d'un tiroir, entre un vieux passeport périmé et une vieille facture d'Hydro. Je n'ai jamais compris cette façon de garder un mystère sur ses positions politiques. Mais je n'ai jamais compris non plus cette étrange volonté de marginaliser celles et ceux qui affirment leurs convictions. Ceux et celles dont les idées dérangent.

Être de gauche aujourd'hui dérange, manifestement. Comme si défendre le bien commun au-dessus des intérêts particuliers relevait d'un vice ou d'une faute idéologique. Comme si s'inquiéter des inégalités, des solidarités et du vivre ensemble était devenu suspect. Comme si exiger que les riches paient leur juste part d'impôt n'était pas l'une des exigences les plus responsables d'une démocratie. Comme si évoquer le conflit de classe qui explique nos rapports sociaux, politique et économique, menaçait de provoquer une révolution dans nos rues. La politique pourtant n'est rien d'autre qu'une manière d'habiter le monde ensemble et avec toutes et tous.

Alors pourquoi vouloir réduire au silence ce qui dérange ?

C'est dans cet esprit que, dans le balado de Rémi Villemure, bientôt en ligne, j'affirmais que par les temps qui courent, ou la droite surdomine largement la scène politique et les tribunes, toutes les gauches sont les bienvenues. Toutes. Même celles qui dérangent. Même celles qui trébuchent. Même celles qui parlent fort dans les réseaux sociaux, selon certains, ou pas comme il faut selon d'autres. La barque sur laquelle nous avançons collectivement, au Québec comme presque partout en occident, penche tellement vers la droite que l'équilibre devient précaire. On peut se demander si nous ne frôlons pas déjà le naufrage. Certains diront que l'eau est entrée depuis longtemps. L'avènement de Trump n'en serait que le résultat.

Dans un tel contexte, ou plusieurs discours dominants flirtent avec la simplification brutale, la désignation de boucs émissaires et une obsession quasi maladive pour la peur de l'autre, il est parfaitement normal que des voix de gauche paraissent plus radicales qu'avant. Depuis un certain 11 septembre, le décor a changé. Le centre s'est déplacé. Quand la norme glisse vers la droite, une droite identitaire, ce qui hier semblait raisonnable apparaît aujourd'hui comme excessif. Ce n'est pas nécessairement la gauche qui se radicalise, c'est souvent le cadre qui se resserre autour d'elle. Dans des temps marqués par des accents qui se trumpisent et parfois se fascisent, sonner l'alarme n'est pas un excès, c'est un réflexe de survie démocratique.

Or, que fait-on trop souvent de ces voix qui alertent ? On les caricature. On les diabolise. On les marginalise. On les exclut subtilement du débat public en parlant à leur place, sur elles, mais rarement avec elles. Le résultat est prévisible. Plus on tente de les faire taire, plus elles paraissent radicalisées. Non pas parce qu'elles changent fondamentalement de discours, mais parce que l'espace pour l'exprimer se rétrécit dangereusement.

L'exemple récent de l'émission Zone Info, animée par Gérald Fillion, est révélateur. On y a demandé à deux panelistes, Karima Brikh et Christine St-Pierre de commenter les propos de trois voix de la gauche qui soupçonne le chef du PQ de trumpisation. Peu importe la qualité des réponses offertes, ce n'est pas mon sujet, il manquait l'essentiel. Les principaux concernés. Il aurait fallu inviter Alexandre Dumas, Marie Eve Cotton ou Jonathan Durand Folco. Trois figures crédibles de l'espace public, reconnues pour leurs parcours, leurs livres, leurs diplômes et surtout la rigueur de leurs arguments. En leur absence, l'émission n'a pas seulement manqué d'équilibre, elle a ouvert la porte à la confusion et à la chicane. Une chicane inutile.

Un vrai débat, un débat sérieux, dans cette même émission, aurait simplement mis en scène les deux visions. À chacune de défendre le fonds de son hypothèse, par des arguments, des faits, des comparaisons, des citations, des dates. Un débat peut être houleux, sans jamais tomber dans le manque de respect, dans le mépris. Or, juste le fait de ne pas inviter les personnes, ou du moins une des trois personnes qualifiées comme appartenant à la gauche radicale, au panel, c'est un mépris en soi. Tous les spectateurs de cette émission ne connaissent pas nécessairement Dumas, Cotton et Durand Folco.

Ce genre d'erreur n'est jamais anodine. Il traduit une méfiance. Donner la parole à la gauche, qualifiée de radicale, serait un danger. Depuis la pandémie, cette façon sélective de donner la parole, dans nos grands médias, a pris des proportions inégalées. Cette exclusion prive le Québec des voix importantes, différentes mais riches d'enseignement. Le public aurait gagné à l'entendre et l'écouter pour faire des choix plus éclairés.

L'histoire déborde de moments où l'on a laissé faire l'instrumentalisation des peurs, au nom du calme, de la modération ou d'une prétendue neutralité. On sait très bien ce que cela a donné. Les pires horreurs du vingtième siècle ne sont pas nées d'un excès de vigilance, mais bien de son absence. La plupart des guerres, des dérives autoritaires et des catastrophes politiques sont le fruit d'opinions publiques endormies, rendues manipulables dès que la pluralité des voix n'est plus la règle d'une information.

Tout étant relatif, il devient alors légitime de se demander si ce n'est pas la droitisation galopante des discours dominants qui brouille nos repères. Nos définitions de ce qui est raisonnable, extrême ou acceptable, semblent de plus en plus déformées. Ce qui relevait hier d'une social-démocratie assumée est aujourd'hui soupçonné d'extrémisme. Ce glissement n'est pas neutre. Il redessine les frontières du débat et pousse la gauche à se justifier d'exister.

La question mérite donc d'être posée clairement. Est-ce qu'une pluralité des voix, peu importe ses appartenances idéologiques, est réellement la bienvenue dans les débats publics dans nos grands médias ? Ces voix existent parce qu'elles représentent une partie bien réelle de l'opinion publique. Elles représentent celles et ceux qui refusent que la peur dicte l'ensemble de nos débats, de nos décisions politiques et de nos interventions médiatiques. Les ignorer, c'est nier une réalité sociale et politique incontournable.

Nos grands médias accordent-ils à la gauche la place qui lui revient pour assurer des débats équilibrés ? La réponse est clairement non. Tellement non que ce constat devrait, en soi, devenir un sujet de débat public. Non pas pour flatter un camp, mais pour préserver ce qui reste d'un espace démocratique vivant, pluraliste et capable de se regarder lucidement dans le miroir.

Si QS, un parti progressiste de gauche, est si bas dans les sondages, ce n'est pas à cause qu'il est déconnecté de la réalité des québécois, bien au contraire. Ce n'est pas non plus parce que la gauche n'a pas encore trouvé la bonne stratégie pour toucher un plus grand nombre d'électeurs. Au-delà du parti, partout dans le monde, les idées de gauches souffrent d'un manque de visibilité, souffrent d'une marginalisation, voire de diabolisation, savamment voulues. L'exemple de Zone info nous a donné une petite démonstration.

À cette émission, comme à pleines d'autres, de me donner tort.

Mohamed Lotfi
2 Février 2026

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10.02.2026 à 12:32

Environnement « Et » la pollution mentale ?

Bruno Marquis

Il est une forme de pollution dont on parle peu en matière d'environnement, et qui pourtant subordonne toutes les autres. La pollution mentale, parce qu'elle nous empêche de prendre les mesures nécessaires pour lutter efficacement contre les graves défis et problèmes environnementaux qui nous assaillent, devrait aussi se retrouver au sommet de nos préoccupations quant à notre avenir.

(Ce texte a d'abord été publié dans l'édition de février du journal Ski-se-Dit.)

Cette pollution de l'esprit a d'importantes conséquences sur notre capacité à comprendre le monde, par le raisonnement, à discerner le vrai du faux, à prendre la juste mesure des choses. Si elle se décline sur plusieurs formes, à différents niveaux, c'est d'abord sous son aspect scientifique que nous allons l'aborder.

De façon générale, la pollution mentale désigne l'excès d'informations, de stimulations négatives ou de sollicitations inutiles qui surchargent le cerveau, générant des idées confuses et créant un état d'épuisement qui rendent la concentration difficile. Elle a d'abord des impacts sur la santé, engendrant du stress, de l'anxiété et éventuellement des troubles cognitifs, mais aussi, comme mentionné plus haut, sur notre façon d'appréhender le monde.

Un article publié sur le sujet l'été dernier dans le trimestriel Confluence Magazine nous explique que « malgré le principe selon lequel nous n'utilisons que 8 à 10 % de nos capacités mentales, la quantité de données visuelles à laquelle le cerveau humain est de nos jours exposé en permanence ne doit pas être sous-estimée, alors que tant de personnes, en particulier les enfants, regardent la télévision, jouent à des jeux vidéo et surfent sur Internet ». (Les images et le contenu violents diffusés en grande quantité sur les réseaux sociaux et à la télévision auraient même des effets néfastes sur la mémoire selon l'universitaire Brad Bushman qui s'est beaucoup penché sur les agressions et la violence dans les médias.)

Surdose d'informations

Nous sommes en effet bombardés au quotidien d'images, de vidéos et d'informations, très souvent de façon fragmentaire, sans que nous ayons le temps, l'énergie ou l'intérêt de nous y arrêter. L'abondance d'informations de tout genre et de tout horizon, parfois offensante, la plupart du temps non sollicitées et superflues, surcharge notre cerveau, nous rendant difficile la mémorisation, dans ce fouillis, d'éléments dont nous aimerions nous rappeler. Leur analyse aussi, ce qui est d'autant plus grave.

Incapables bien souvent, dans ce contexte, de filtrer l'information, en conservant d'une part ce qui nous est utile et en rejetant le reste, et d'autre part en conservant ce qui est crédible et en rejetant ce qui ne l'est pas, nous pouvons ainsi tomber dans un relativisme qui nous amène à penser que tous les points de vue s'équivalent et que les données empiriques, utiles à la connaissance et à l'analyse, ne constituent qu'une opinion parmi tant d'autres.

Outre la quantité grandissante d'images, de vidéos ou d'informations de tout genre qui pullulent dans les médias sociaux, mais aussi dans les médias en général, l'augmentation de la désinformation et de la mésinformation au cours des dernières années dans les médias sociaux et sur le Web vient aussi amplifier cette forme de pollution. Les algorithmes, aussi, bien sûr.

Négationnisme

Que l'on ait porté au pouvoir, aux États-Unis et dans certains autres pays, des gens qui nient l'impact des changements climatiques et la crise écologique en général, constitue un problème majeur en matière d'environnement, le premier obstacle en fait, mais non le seul, à l'urgente mise en place de solutions viables pour assurer notre survie sur la planète.

Le consensus scientifique sur le changement climatique est pourtant extrêmement élevé, avec des études récentes indiquant que plus de 99 % des climatologues dans le monde affirment que le réchauffement observé depuis l'ère préindustrielle est d'origine humaine. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) nous confirme depuis 1988 que l'activité humaine en est la cause principale, un point de vue soutenu par des milliers d'études évaluées par des pairs et des organisations scientifiques mondiales. Ce consensus, basé sur de fortes preuves, comme l'augmentation rapide des températures et des concentrations de gaz à effet de serre, n'a même cessé de se renforcer au fil du temps.

Malgré ce fort consensus, le pourcentage de ce qu'on appelle les climato-sceptiques – qui sont en fait des climato-négationnistes – continuerait de croître dans le monde, selon des données colligées à la fin de 2024, et atteindrait les 39 %. S'il est en général moins élevé dans les pays occidentaux, il n'a tout de même pas empêché des dirigeants climato-négationnistes, comme Donald Trump aux États-Unis, d'y accéder au pouvoir. Avec les conséquences que l'on sait sur la lutte aux changements climatiques, entre autres aspects de la crise écologique, avec la revalorisation des énergies polluantes, les déréglementations, le retrait des États-Unis de nombreuses organisations lies à l'environnement, incluant la Convention-cadre sur les changements climatiques (CCNUCC), et l'augmentation des dépenses militaires.

La réalité du réchauffement climatique et de la crise écologique en général bute, chez de trop nombreuses personnes, sur la difficulté de faire le tri parmi une trop grande quantité d'informations, et d'accorder aux faits, aux sources crédibles et valables, une place centrale dans leur raisonnement. Ce n'est bien sûr rien d'irréversible…

Que faire ?

Eh bien d'abord prendre conscience que cette pollution des esprits constitue un obstacle important à la mise en place de solutions pour lutter contre la crise écologique. Il nous faut agir, comme nous le pouvons, pour que les populations ne constituent pas elles-mêmes, par cette pollution mentale, un soutien à des politiciens climato-négationnistes ; puis, dans la même veine, en poussant plus loin cette logique, qu'ils réalisent que les mesures qui s'imposent pour faire face aux changements climatiques et à la crise écologique, sont des mesures radicales qui nécessitent un changement de paradigme. Bref, qu'il nous faut sortir du capitalisme, de la croissance sans fin et sans buts du capital, et envisager sérieusement des mesures de décroissance, des mesures de décroissance qui visent un juste partage des ressources entre les pays et les populations riches et pauvres.

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10.02.2026 à 12:32

Montée des eaux : comment l'Antarctique fait planer la menace du pire

Vincent Lucchese

Le niveau des mers augmente, et va encore s'intensifier avec la fonte des glaciers. À quel point ? La réponse à cette question dépend d'une source d'incertitude majeure, étudiée par les scientifiques : le cas de l'Antarctique.

2 février 2026 | tiré de reporterre.net | Illustration : En Antarctique, l'écoulement de la glace vers l'océan est l'un des facteurs majeurs de l'élévation à venir du niveau de la mer. - © Cécile Guillard / Reporterre
https://reporterre.net/Montee-des-eaux-comment-l-Antarctique-fait-planer-la-menace-du-pire

Jusqu'à quelle hauteur la mer va-t-elle monter ? Et, surtout, à quel point le changement climatique va-t-il accélérer cette élévation du niveau des océans, qui a déjà commencé ? La question taraude les climatologues et glaciologues, dont les regards convergent vers une source d'incertitude massive pour l'avenir : l'Antarctique.

Des millions de milliards de tonnes de glace recouvrent le continent polaire. Elles forment une calotte dont la structure et les dynamiques sont d'une très grande complexité. Or, l'écoulement de cette glace vers l'océan constitue l'un des facteurs majeurs de l'élévation à venir du niveau de la mer. Si l'ensemble de la calotte antarctique fondait, la mer monterait de 58 mètres.

Un tel scénario est fort heureusement totalement exclu. Pour autant, de nombreuses inconnues entourent la fonte partielle en cours du continent, et notamment la vitesse d'écoulement et les mécanismes de déstabilisation de certains glaciers. Ce sont ces inconnues qui expliquent que les projections pour 2100 soient très incertaines.

1 milliard d'humains bientôt concernés

Si l'on suit notre trajectoire climatique actuelle, menant à 2,7 °C de réchauffement en 2100, la mer devrait monter de 44 à 76 cm en fin de siècle, selon les projections du Giec, par rapport au niveau de référence de la période 1995-2014. Dans le scénario pessimiste de très fortes émissions, la hausse serait comprise entre 63 cm et 1,01 m. Voire, en prenant en compte le déclenchement d'éléments jugés très improbables, de 1,6 m. Et encore : des experts du sujet sondés dans une étude en 2019 estimaient plausible que l'élévation dépasse les 2 mètres dès 2100.

De tels écarts d'estimation sont d'autant plus problématiques qu'une dizaine de centimètres d'élévation supplémentaire est déjà catastrophique. Si le réchauffement planétaire atteint 2 °C plutôt que 1,5 °C en 2100, la mer monterait en moyenne d'environ 10 cm de plus, estime le Giec, avec pour conséquence de rendre 10 millions de personnes supplémentaires vulnérables à cette hausse.

Plus la mer monte, plus s'accroissent les risques de submersion, d'érosion côtière, de salinisation des sols et des ressources en eau douce, et de destructions catastrophiques provoquées par des événements climatiques extrêmes. Dès 2050, 1 milliard d'habitants des régions côtières dans le monde seront vulnérables à de tels risques, d'après la synthèse des connaissances établie par le Giec.

Les mystères de la calotte Antarctique font partie des « lacunes majeures dans les connaissances des processus critiques » qui « entravent l'adaptation au changement climatique », alertait une étude publiée en février 2025 dans le journal Science.

Des mystères de glace multimillénaires

Combler ces lacunes est donc crucial, mais les scientifiques se heurtent à des défis colossaux en Antarctique. À commencer par l'ampleur des échelles de temps concernées. « Les calottes polaires réagissent à la fois à l'échelle des cycles glaciaires/interglaciaires [de l'ordre de 100 000 ans] et à très court terme », dit Hélène Seroussi, glaciologue et professeure associée au Dartmouth College, aux États-Unis. La plateforme de glace antarctique appelée Larsen B s'est, par exemple, effondrée soudainement,en moins de deux mois, en 2002. « Comprendre les phénomènes sur ces deux échelles de temps à la fois est difficile », souligne la chercheuse.

L'évolution au long cours de ces glaciers multimillénaires est d'autant plus complexe à comprendre que les observations directes ne remontent souvent qu'aux années 1990 et aux premiers satellites dédiés à ces questions. Une trentaine d'années dérisoires comparé à l'immense inertie de ces géants de glace.

« Certains chercheurs pensent que le recul actuel des glaciers serait influencé par un épisode fort d'El Niño ayant eu lieu... dans les années 1940 ! Mais on ne sait pas du tout quelle était la forme de la calotte à cette époque », illustre Frank Pattyn, glaciologue à l'Université libre de Bruxelles.

Deuxième défi : les processus en jeu ne sont pas linéaires. La déstabilisation des glaciers peut être déclenchée soudainement. Une fois passé un certain seuil de réchauffement global, cela peut entraîner ce qu'on appelle un point de bascule climatique. Par exemple, lorsque la fonte fait reculer le glacier, il peut atteindre un point où la pente du socle rocheux sur lequel il repose devient défavorable. Le glacier est alors irréversiblement entraîné en arrière, même si le réchauffement était miraculeusement interrompu.

Les inconnues sous la glace

Ce mécanisme d'instabilité de la calotte marine, appelé Misi (pour Marine Ice Sheet Instability), est bien connu, mais de nombreuses incertitudes entourent le moment de son déclenchement puis sa vitesse. Comme le devenir des plateformes de glace flottante : ce terme désigne la glace qui flotte sur l'océan, au bord des glaciers du continent et y est rattachée. Elle agit un peu comme un contrefort et aide à stabiliser le glacier, mais ces plateformes sont elles-mêmes instables et leur rupture incertaine…

La température à laquelle les scientifiques estiment que ces points de bascule peuvent être franchis est elle-même entourée d'incertitude. Une étude publiée en mai 2025 dans Communications Earth & Environment estimait ainsi que la limite de 1,5 °C de réchauffement était déjà trop élevée pour éviter ces points de bascule et une élévation de plusieurs mètres du niveau des mers dans les prochains siècles.

Pour mieux anticiper ces phénomènes, les glaciologues doivent réussir à modéliser ce qu'ils ne peuvent pas voir. C'est-à-dire ce qui se trame sous cette calotte, parfois épaisse de plusieurs kilomètres, et dont seule la surface est observable par satellite.

« La glace est un matériau visqueux, un peu comme du miel. Plus elle est chaude, plus elle s'écoule facilement. Mais on n'a aucune information sur son état sous la surface lorsqu'on se rapproche du socle rocheux. À quel point elle se réchauffe en divers endroits sous l'effet de la friction, de la pression, des flux géothermiques venus de la roche ? » questionne Hélène Seroussi.

Anticiper l'évolution du glacier implique de comprendre la déformation interne de la glace, mais aussi son glissement sur la roche, donc la nature et la morphologie de cette roche, la présence éventuelle de sédiments ou d'eau liquide. Autant d'inconnues avec lesquelles doivent composer les scientifiques pour concevoir leurs modèles de glaciers.

L'hypothèse Mici : très improbable mais très grave

Et encore, à ces incertitudes dans les processus connus s'ajoute l'incertitude de processus hypothétiques. C'est le cas de l'instabilité des falaises de glace ou Mici (Marine Ice Cliff Instability). À ne pas confondre avec le Misi évoqué plus haut...

Ces deux acronymes désignent deux types d'instabilité différente de la glace. Le Misi concerne le risque d'effondrement des plateformes de glace, qui flottent devant le continent. Mais en l'absence de celles-ci, les falaises de glace qui constituent l'extrémité des glaciers, face à l'océan, seraient fragilisées et pourraient à leur tour s'effondrer. C'est ce que désigne le Mici.

Ce dernier est à la base des estimations les plus pessimistes, qui envisagent 1,6 ou 2 mètres d'élévation du niveau des mers en 2100. « C'est un processus très controversé, qui a été proposé par un groupe limité de chercheurs, tempère Violaine Coulon, glaciologue à l'Université libre de Bruxelles. Le problème est que ce phénomène n'a encore jamais été directement observé, il reste hypothétique. Et il pourrait être contrebalancé par des phénomènes contraires. »

Ce scénario d'une élévation de 2 mètres dès 2100 faisant intervenir le Mici correspond à ce que les auteurs du Giec appellent un scénario « peu probable mais à haut impact ». En d'autres termes, même très incertains, des scénarios seraient tellement catastrophiques qu'ils mériteraient d'être pris en considération dans les choix ou les évaluations des politiques climatiques.

D'autant que les conséquences du Mici n'ont été modélisées par les chercheurs que pour les scénarios d'émissions extrêmes de gaz à effet de serre. Pas pour le scénario climatique médian sur lequel nous nous trouvons actuellement. Est-il possible que ce mécanisme Mici se déclenche dans un scénario médian, et entraîne une montée des eaux qui dépasse la fourchette des projections actuelles ? « Honnêtement, je ne sais pas répondre à cette question, dit Frank Pattyn. Ce qui est sûr, c'est que la mer va continuer de monter. Une hausse de 1,6 m en 2100 me paraît très peu probable, mais en 2150 ou 2200 cela devient plus plausible. L'important pour s'adapter, ce n'est pas le niveau atteint dans l'absolu, mais la vitesse à laquelle la mer monte. »

Encore des trous dans les modèles

De fait, les scientifiques s'accordent à dire qu'une montée de la mer de 2 mètres est dorénavant presque inéluctable après 2100. Le seuil pourrait être dépassé dès 2120 dans un scénario d'émissions extrêmes de gaz à effet de serre, et atteindre plus de 5 mètres en 2300. Les contraintes d'adaptation pour les générations — pas si lointaines — postérieures à 2100 s'annoncent abyssales.

Quant au risque de mauvaises surprises au cours de notre siècle, il est alimenté par une dernière catégorie d'incertitudes concernant l'Antarctique : celles qui concernent les processus que nous ne connaissons pas du tout, mais que les scientifiques s'attendent à voir surgir à l'avenir.

« On sait qu'au-delà de 2 °C de réchauffement, nos modèles ne sont pas complets. Au-delà de ce seuil, il y aura des processus qu'on ne connaît pas », souligne Benoit Meyssignac, chercheur au Laboratoire d'études en géophysique et océanographie spatiales (Legos) de Toulouse.

« Il y a des limitations liées à nos capacités de calcul. Et on sait qu'on a de grosses incertitudes sur les interactions avec l'océan, par exemple. Mais on paramétrise nos modèles pour essayer d'intégrer cette marge d'incertitude. On progresse et nos modèles reproduisent de mieux en mieux la fonte observée aujourd'hui », assure Violaine Coulon.

De tous ces éléments ressort tout de même une certitude : nous ne maîtrisons absolument pas les conséquences de nos actes lorsque nous déstabilisons le climat. La gravité absolue des désastres à venir, quelles que soient les incertitudes entourant leur ampleur et leur vitesse, mériterait de servir d'étalon pour jauger de toutes les décisions politiques.

« Même sans inclure les scénarios les plus extrêmes et improbables, 80 cm ou 1 m d'élévation, c'est déjà catastrophique et dramatique », dit Hélène Seroussi. « Cela pourrait être contre-productif de trop insister sur les scénarios extrêmes. Ça nourrit l'argumentaire de ceux qui prônent le recours aux projets dangereux de géoingénierie glaciaire », abonde Violaine Coulon.

Les scientifiques continuent, quoi qu'il en soit, d'améliorer leurs modèles et leurs connaissances de l'Antarctique. Notre capacité à comprendre et appréhender les catastrophes à venir dépendra des moyens alloués à la science, brutalement attaquée par Donald Trump et par un capitalisme radicalisé qui semble s'accommoder du désastre dont il continue de tirer profit.

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10.02.2026 à 12:31

Les biocarburants, la grande hypocrisie du lobby aérien

Erwan Manac'h

Les compagnies aériennes promettent une décarbonation grâce aux carburants dits « durables ». Mais le prix à payer pour y parvenir et la croissance du secteur rendent cette hypothèse illusoire, selon plusieurs expertises.

4 février 2026 | tiré de reporterre.net

Non, l'aviation ne pourra pas compter sur les biocarburants pour atteindre la « neutralité carbone ». Une nouvelle étudedu Shift Project et de l'association Aéro Décarbo, collectif de salariés du secteur aérien, publiée le 3 février, apporte un nouveau verdict sans appel.

Même en retenant les hypothèses les plus optimistes, il faudrait limiter les déplacements en avion à 1 000 km par an et par personne pour respecter l'Accord de Paris sur le climat. Cela constituerait une rupture radicale avec la tendance actuelle de développement du trafic aérien.

Brûler des plantes en (très) grande quantité

Les carburants d'aviation durables (CAD ou SAF, en anglais) constituent une grande famille regroupant deux principales techniques et une large déclinaison de procédés industriels. La première catégorie consiste à brûler de la biomasse, c'est-à-dire des arbres, des résidus agricoles, des huiles de friture usagées ou graisses animales, des boues d'épuration. L'Europe a exclu les biocarburants dits de première génération, fabriqués à partir de cultures dédiées comme le colza ou l'huile de palme, pour ne pas encourager la déforestation.

Ces « biokérosènes » affichent un rendement particulièrement médiocre : pour parcourir 12 000 km en avion, soit la distance entre Paris et Montréal, grâce à des bio-SAF, il faudrait cultiver une surface équivalente à quatre terrains de tennis, pour une personne, selon les calculs du Shift Project et d'Aéro Décarbo.

Lire aussi :Biokérosène, pellets : ces mégaprojets qui dévorent la forêt

Rappel utile : le raffinage de la biomasse est en tant que tel néfaste pour l'environnement et la combustion de kérosène, fusse-t-il « bio », émet bel et bien du carbone dans l'atmosphère. C'est sur le temps très long que l'opération peut être considérée comme « neutre », lorsque la végétation repousse et capte ainsi du CO2. Au final, « la plupart des biocarburants avancés ont une intensité carbone peu intéressante, sur l'ensemble de leur cycle de vie, voire parfois proche du niveau d'émission du kérosène fossile », résume à Reporterre Jérôme du Boucher, responsable aviation pour l'ONG Transport & Environment (T&E) France.

Lire aussi : Couper la forêt pour faire voler les avions : dans les Pyrénées, la résistance s'organise

Aéro Décarbo et le Shift Project ont analysé l'hypothèse la plus ambitieuse, colportée par les industriels, selon laquelle la France disposerait d'un potentiel de biomasse de 10 millions de tonnes. Pour parvenir à produire une telle quantité, il faudrait construire 30 usines comme le projet contesté d'unité E-Cho à Lacq (Pyrénées-Atlantiques), dont la zone d'approvisionnement en bois couvre tout le quart sud-ouest de la France.

Capter du CO2, moyennant une quantité d'électricité colossale

La seconde grande technique, aujourd'hui marginale mais considérée comme prometteuse, consiste à récupérer du CO2 dans l'atmosphère, en y ajoutant de l'hydrogène, pour produire un kérosène de synthèse, ou e-SAF. Cette solution épargne la biomasse et reste compatible avec les limites planétaires, mais elle nécessite énormément d'électricité. « Ces carburants de synthèse sont incontournables pour avancer sur la décarbonation, sans être pour autant la solution miracle. C'est un des principaux enseignements du rapport conjoint », résume Jérôme du Boucher.

Là aussi, il faut avoir en tête un ordre de grandeur : remplacer l'ensemble du kérosène mondial consommé aujourd'hui par du e-SAF nécessiterait la totalité de l'électricité renouvelable produite dans le monde aujourd'hui, soit un tiers de toute la production électrique planétaire (10 000 TWh), selon les deux associations. Un simple trajet Paris-Montréal nécessiterait 8 000 kWh d'électricité, pour produire le e-SAF essentiel au voyage, soit le double de la consommation électrique moyenne d'un foyer français.

Lire aussi : Stocker le CO2 dans le sous-sol, une diversion pour polluer encore

Produire du e-SAF est également bien moins rentable, énergétiquement, que les autres modes de transport électrique. 1 MWh d'électricité permet de parcourir 5 000 km en voiture électrique et 1 400 km en avion alimenté en e-SAF.

Autre écueil, le procédé coûte extrêmement cher. Sur les onze projets industriels comptabilisés par T&E, aucun ne sera opérationnel avant 2030, faute de rentabilité — et donc d'investissement — pour les majors pétrolières.

Deux tours du monde au cours d'une vie

Le développement à grande échelle des carburants « durables » — qui représentent en 2024 seulement 0,53 % de la consommation mondiale de carburant pour l'aviation — est donc plus qu'improbable, comprend-on entre les lignes de cette expertise qui fait écho à de nombreux travaux similaires avant elle. Sans compter que le secteur aérien n'est pas le seul à lorgner sur la biomasse pour s'imaginer un avenir sans pétrole. Les transports maritimes et routiers, ainsi que l'agriculture, comptent également sur cette ressource limitée.

Les deux associations ont néanmoins joué le jeu jusqu'au bout, retenant des « hypothèses volontairement optimistes » [1] pour évaluer la crédibilité d'une décarbonation du transport aérien grâce aux SAF. Dans ce scénario, les émissions de l'aviation commenceraient par augmenter fortement avant de diminuer, pour rejoindre, en 2050, leur niveau d'aujourd'hui grâce à un remplacement massif du kérosène par des SAF.

Même en imaginant que l'aérien dispose d'une électricité renouvelable en quantité illimitée — ce qui est impossible —, cette projection nous ramène à une idée qui fait largement consensus : le trafic aérien doit baisser, fortement, le plus rapidement possible. Au moins 15 % de baisse d'ici cinq ans pour limiter leréchauffement climatique à +1,7 °C, selon Aéro Décarbo et le Shift Project. « Le choix devient explicite : maintenir les perspectives de croissance annoncées par le secteur ou respecter les objectifs climatiques », écrivent les experts.

La limitation du trafic est le « seul levier qui n'apparaît pas dans leur feuille de route »

En refaisant leurs calculs avec des hypothèses plus crédibles de développement des SAF [2], les deux associations estiment que le trafic aérien devrait diminuer de moitié pour atteindre la neutralité carbone en 2050. C'est loin des estimations du secteur (1,1 % de croissance par an) et de la tendance constatée (+3 % par an).

« La limitation du trafic reste un gros tabou pour le secteur aérien. C'est le seul levier qui n'apparaît pas dans leur feuille de route, alors que toutes les études indépendantes montrent qu'elle est nécessaire », dit à Reporterre Alexis Chailloux, responsable aérien au Réseau Action Climat. « Ils ne peuvent pas se permettre d'anticiper une baisse, car leur modèle économique est fondé sur la croissance. Leurs actionnaires ne permettraient pas un autre scénario », dit Jérôme du Boucher.

Un voyage en Australie tous les 30 ans

Diviser le trafic actuel par deux, « c'est rejoindre le niveau de trafic de l'an 2000, qui était tout de même une période où nous voyagions en avion », souligne Timon Vicat-Blanc, d'Aéro Décarbo. En imaginant que chaque personne, dans le monde, puisse avoir un accès équitable à l'aviation en 2040, chaque individu pourra parcourir 1 000 km par an, contre 3 000 en moyenne aujourd'hui pour un Français. Cela représente un aller-retour Paris-Montréal tous les douze ans, un voyage en Australie tous les trente ans, ou deux tours du monde au cours d'une vie, écrivent le Shift Project et Aéro Décarbo.

Un lobby très puissant

Un tel tableau n'empêche pas les acteurs du secteur aérien de nourrir le mirage d'une aviation décarbonée, sans stagnation du trafic. Avec succès : alors que l'aérien est l'un des rares secteurs dont la contribution au réchauffement climatique continue d'augmenter année après année, la Stratégie nationale bas carbone, feuille de route de la France pour atteindre la neutralité carbone en 2050, prévoit une augmentation des émissions de gaz à effet de serre entre 2023 et 2030 de l'aérien international (17 contre 18 MtCO2e), « à rebours de tous les autres secteurs », souligne le Réseau Action Climat.

« Les lobbies du secteur sont très puissants et ont la promesse facile. En 2007, l'Association du transport aérien international (Iata) nous promettait 10 % d'incorporation de SAF en 2017. Nous sommes à peine à 1 % aujourd'hui. C'est à se demander pourquoi les gouvernements continuent de croire à ces beaux discours », dit Alexis Chailloux.

Le lobby déploie désormais des efforts pour tenter d'affaiblir les critères de durabilité des SAF, afin de faciliter leur développement quitte à les vider de toute cohérence écologique. Il a abandonné la promesse de faire voler des avions à l'hydrogène et le mirage de l'avion électrique ; promet de nombreux projets d'extension aéroportuaire [3] et milite activement contre toute augmentation de taxe.

Pour inverser cette tendance, le Shift Project et Aéro Décarbo formulent, avec leurs mots feutrés, des propositions radicales : interdire les programmes de fidélité des compagnies aériennes ; réguler la publicité pour l'avion ; augmenter les taxes sur les billets d'avion ; instaurer des quotas ou taxes sur le CO2, sur le kérosène ou sur les kilomètres parcourus à l'échelle individuelle ou/et des entreprises ; limiter la taille des aéroports ; supprimer les liaisons disposant d'alternatives efficaces…

Un an et demi avant l'élection présidentielle, les deux associations soulignent que des « arbitrages sociétaux forts » sont nécessaires.

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10.02.2026 à 12:30

« Écrire, c'est résister » : les femmes écrivaines afghanes défient les talibans

Khadija Haidary

Parmi les dizaines de femmes dont les livres ont été interdits par les talibans figure Leila, professeure d'université dans l'ouest de l'Afghanistan. Son ouvrage porte sur la gestion de projet, notamment sur la manière d'utiliser efficacement des ressources telles que le temps, le capital et la main-d'œuvre. Ce livre était utilisé comme manuel universitaire pour les étudiant·es de premier cycle.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Ce rapport a été publié en partenariat avec Avvenire.it.

« Il m'a fallu deux ans pour traduire plusieurs sources en anglais, puis rédiger mon propre livre », explique-t-elle. « Mon livre traite de l'application de normes de qualité à l'aide d'outils et de techniques scientifiques pour la réussite de projets nationaux et commerciaux. »

Mais après la prise du pouvoir par les talibans, il a été interdit. « Quand j'ai demandé pourquoi, ils m'ont répondu que comme l'auteure était une femme, il devait être retiré », explique Leila.

Depuis qu'elle a été licenciée de son poste à l'université en décembre 2022, après la fermeture des universités aux femmes par les talibans, Leila a réussi à publier un article universitaire dans une revue internationale. Aujourd'hui, elle dit ne plus avoir la force d'écrire : « J'ai un travail inachevé, mais malheureusement, je n'ai plus la motivation. Imaginez-vous à un carrefour sombre, sans aucune information sur la direction à prendre, partout où vous regardez, il n'y a que l'obscurité. »

En août 2025, le ministère de l'Enseignement supérieur des talibans a publié deux directives distinctes à l'intention des universités du pays, leur enjoignant de cesser d'enseigner 18 matières universitaires, affirmant que les matières nouvellement interdites « étaient jugées contraires à la charia et aux politiques du système et avaient donc été retirées du programme ». En outre, les talibans ont interdit l'utilisation d'environ 640 manuels scolaires et supports de cours. Plus de 140 de ces ouvrages ont été interdits uniquement parce que leurs auteures étaient des femmes. Parmi les femmes mises sur liste noire figuraient des universitaires ayant plus de 30 ans d'expérience dans l'enseignement et de longs antécédents dans la recherche. De nombreuses et nombreux militants affirment qu'il s'agit là d'une nouvelle tentative systématique des talibans pour faire taire les femmes dans la vie publique. Comme le fait remarquer un·e professeur·e, les manuels scolaires rédigés par des femmes remettent en cause l'idéologie des talibans par leur simple existence : « Comment peut-on interdire à une femme d'enseigner ou d'étudier, alors que son livre est enseigné dans les universités ? »

En novembre, Zohra s'est vu refuser une autorisation d'impression par le ministère de l'Information et de la Culture dirigé par les talibans. Âgée de 37 ans, elle écrit des livres pour enfants depuis 2017. « Mon objectif est d'aider les enfants afghan·es à se préparer mentalement et émotionnellement à l'apprentissage de différentes matières avant leur entrée à l'école », explique-t-elle. Ses livres utilisent des images d'enfants et des dessins animés pour faciliter l'apprentissage de matières telles que les mathématiques. « Ils m'ont dit de ne pas utiliser d'images d'êtres vivants, en particulier de filles », rappelle-elle dans le Zan Times. « Ils m'ont dit que si j'inclus une image d'une fille, elle doit porter le hijab islamique. Sinon, mes livres ne seront pas imprimés en Afghanistan. »

Malgré ce refus des talibans, Zohra continue de travailler sur de nouvelles éditions. « Je crois que ces livres resteront comme un héritage de la résistance des femmes dans l'histoire de l'Afghanistan », dit-elle.

En octobre 2024, les talibans ont distribué une autre liste de 433 livres interdits aux libraires. Parmi eux, 18 titres ont été écrits par des femmes, dont neuf par des autrices afghanes : Saeqa Hadiya Yazdanwali, Atifa Tayeb, Fatema Jafari, Dr Marzia Mohammadzada, Shakiba Hashemi, Sohaila Aman, Dr Sediqa Hosseini, Nawida Khushbo et Aqila Nargis Rahmani. Quel que soit leur sujet, les talibans ont jugé que leurs œuvres étaient « contraires aux intérêts nationaux » et à leur version de la charia. « J'ai écrit sur les talibans dans mon livre ; c'est pourquoi ils l'ont interdit », explique l'autrice Nawida Khushbo, depuis Londres. « Je me demandais pourquoi une femme ne devrait pas écrire sur la politique et se limiter à la littérature ». L'interdiction concerne également les livres d'autrices internationales telles que Rachel Hollis, Reshma Saujani et la biographie de Malala Yousafzai, Je suis Malala.

En Afghanistan, certaines femmes continuent d'écrire, souvent au péril de leur vie. Nazanin, 25 ans, écrit des nouvelles et des essais depuis son domicile, dans une province proche de Kaboul. « J'ai parfois l'impression que le canon d'un fusil des talibans est pointé directement sur ma gorge », dit-elle. « La ville est tellement militarisée que nous croisons des hommes armés à chaque coin de rue. Pour moi, écrire est une forme de résistance. Ma situation est très difficile, mais je pense l'utiliser pour tout consigner pour l'avenir. »

En novembre 2024, le quotidien 8am Daily a rapporté que les responsables talibans de la province de Kapisa avaient retiré les livres écrits par des femmes des bibliothèques des écoles de filles. Cette information est confirmée par Suraya, une enseignante de 34 ans, qui déclare au Zan Times : « Dans toutes les écoles et bibliothèques de filles, tous les livres écrits par des femmes ont été retirés conformément à l'ordre des talibans. »

Dans des villes comme Kandahar, les librairies proposent rarement des ouvrages écrits par des femmes. « Dans notre librairie, les livres écrits par des femmes sont pratiquement inexistants », explique un libraire. « Même la photo d'une femme sur la couverture d'un magazine peut causer des problèmes. »

Le désir des autrices de continuer à créer signifie qu'elles ne cesseront pas de travailler, malgré les risques. Mana, une écrivaine de 34 ans vivant dans l'ouest de l'Afghanistan, déclare : « Lorsque j'ai décidé de publier mon premier livre, je n'ai jamais envisagé de faire appel à des éditeurs afghans. Sous le régime taliban, imprimer un livre en tant que femme est dangereux. »

Elle écrit actuellement son deuxième roman. Bien que son sujet ne soit pas politique, elle sait que ses écrits pourraient lui coûter cher, simplement parce qu'elle est une femme. Pour l'instant, elle préfère « continuer à écrire tranquillement, dans un coin silencieux ».

Khadija Haidary, 29 janvier 2026
Les noms ont été modifiés afin de protéger l'identité des personnes interrogées.

Khadija Haidary est journaliste et rédactrice en chef au Zan Times. Un·e journaliste utilisant le pseudonyme Arya a contribué à cet article.
https://zantimes.com/2026/01/29/writing-is-resistance-afghan-women-authors-defy-the-taliban/
Traduit par DE

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10.02.2026 à 12:29

Non, les masculinismes ne sont pas des dérives sectaires

Stephanie Lamy

Une petite musique qui monte est celle d'assimiler les masculinismes à des dérives sectaires. Cette confusion, historiquement entretenue entre terrorisme et sectarisme, engage des choix méthodologiques et des instruments d'action publique qui conditionnent directement la qualification de la menace, la prévention des violences et la protection des personnes ciblées.

Tiré de Entre les lignes et les mots

photo Capture d'écran d'une vidéo de Jean-Marie Corda, qui incarne les angles mort de l'approche des masculinismes par "les dérives sectaires"

La gouvernance des politiques de lutte contre les dérives sectaires et celle des politiques de lutte contre le terrorisme relèvent de cadres institutionnels distincts. La lutte contre les dérives sectaires est pilotée par la MIVILUDES, rattachée au ministère de l'Intérieur, et repose sur la protection des individus face à des situations d'emprise, via des dispositifs de signalement, d'accompagnement et de prévention centrés sur les vulnérabilités individuelles. À l'inverse, la lutte contre le terrorisme et la radicalisation violente relève d'une gouvernance sécuritaire impliquant notamment le SG-CIPDR, la DGSI, le Parquet national antiterroriste (PNAT) et les services de renseignement, et vise l'identification de milieux radicaux, de processus de radicalisation idéologique et de modes opératoires violents. Confondre ces deux régimes institutionnels conduit à une sous-qualification des violences politiques et à l'inadaptation des réponses publiques.

Les masculinismes, un objet hors périmètre d'action de la MIVILUDES

Il est essentiel de rappeler que la MIVILUDES elle-même reconnaît les limites de son périmètre d'action concernant les masculinismes. Dans son rapport d'activité 2021, elle indique explicitement que « les thématiques associées au masculinisme, au virilisme ou à l'anti-féminisme relèvent a priori davantage d'un radicalisme idéologique, voire politique, que de thématiques d'ordre sectaire ».

Cette qualification inscrit clairement les masculinismes hors du champ principal de la dérive sectaire et les rattache au registre de la radicalisation violente idéologique, tel qu'il est appréhendé dans les politiques de lutte contre le terrorisme.

La MIVILUDES définit les dérives sectaires comme « un dévoiement de la liberté de pensée, d'opinion ou de religion qui porte atteinte à l'ordre public, aux lois ou aux règlements, aux droits fondamentaux, à la sécurité ou à l'intégrité des personnes », caractérisé par « la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d'exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d'une partie de son libre arbitre ».

Cette définition repose sur une logique d'emprise individuelle, de sujétion psychologique et de préjudice centré sur la personne, et décorrélée des rapports sociaux de genre, pourtant centraux pour comprendre les masculinismes.

À l'inverse, la MIVILUDES distingue explicitement la radicalisation comme « un processus graduel qui conduit l'individu à adhérer à une idéologie ou des croyances extrêmes qui légitiment la violence ».

L'apologie, la menace ou l'usage de la violence est précisément ce qui caractérise les milieux masculinistes : un ensemble d'offres idéologiques identitaires suprémacistes masculines, construites, diffusées et opérationnalisées au sein de divers milieux radicaux (en ligne et hors ligne), qui font l'apologie de, ou prônent, la violence sous toutes ses formes afin de maintenir, voire renforcer, la domination des hommes sur les femmes et les minorités de genre.

De l'emprise au contrôle coercitif : un conflit de cadres analytiques

En traitant les masculinismes comme un problème d'ordre psychologique, à travers une terminologie telle que « masculinité toxique » ou « emprise » plutôt que « contrôle coercitif », l'action publique dissocie la violence de sa fonction politique.

Or les milieux masculinistes opèrent en opposition aux avancées des droits des femmes et des minorités de genre, afin de maintenir, voire renforcer, la domination masculine. Ce sont donc des idéologies politiques violentes. La psychologisation affaiblit ainsi la qualification de la menace et empêche de penser les masculinismes comme des milieux radicaux produisant de la violence à l'égard de femmes et des minorités de genre.

L'opposition entre emprise et contrôle coercitif n'est pas un débat terminologique, mais un conflit de cadres analytiques. L'emprise psychologise la domination et recentre l'attention sur le comportement de la victime ; le contrôle coercitif politise la violence et recentre l'analyse sur les stratégies de l'agresseur.

Des loupés qui ont déjà produit des dégâts

Du fait de l'approche par « l'emprise » et de sa décorrélation des rapports sociaux de genre, la lecture par la MIVILUDES des masculinismes bascule rapidement vers un effacement de la perspective des femmes. Elle déplace l'analyse vers les dispositions psychiques des hommes engagés dans ces milieux et détourne l'attention des violences produites, de leurs cibles et de leurs effets.

Ce cadrage reproduit l'un des piliers des masculinismes : l'androcentrisme, c'est-à-dire le recentrage du regard sur le supposé mal-être des hommes plutôt que sur le contrôle coercitif effectivement exercé sur les femmes et les minorités de genre.

Ce déplacement analytique produit des angles morts et des loupés majeurs dans l'identification et la prévention des violences. Le cas Jean-Marie Corda en constitue un exemple emblématique.

Le rapport d'activité 2021 de la MIVILUDES décrit précisément le mode opératoire de Jean-Marie Corda : animation d'un programme intitulé Domination By Love, diffusion d'une idéologie prônant la domination des femmes, enseignement de techniques de manipulation, valorisation explicite du proxénétisme, mise au travail de femmes dans des dispositifs de type camgirls, exigences financières répétées, recrutement de jeunes hommes sur le forum JVC 18-25 afin de faire la promotion de ces activités et de répliquer son modèle économique de proxénétisme. Le rapport mentionne également la proposition de relations sexuelles tarifées comme récompense pour les membres les plus engagés, ainsi que la diffusion de contenus explicitement violents à l'égard des femmes, tels qu'un tutoriel intitulé « comment étrangler ta femme ».

Pourtant, l'écriture institutionnelle neutralise ces faits : les violences sexuelles et l'exploitation économique des femmes sont dissoutes dans un vocabulaire de développement personnel, de coaching, de vente multi-niveau et de manipulation, qui déplace l'attention vers les mécanismes d'emprise psychologique et les préjudices économiques subis par les jeunes hommes recrutés.

Ce cadrage opère une hiérarchisation implicite des violences. L'exploitation sexuelle et économique des femmes apparaît comme un élément périphérique du dispositif, alors qu'elle en constitue le cœur. La violence n'est pas appréhendée comme une stratégie politique fondée sur le genre, mais comme une dérive individuelle ou commerciale.

Or le programme Domination By Love correspond à une duplication directe du modèle économique et idéologique du Pimping Hoes Degree (PhD) d'Andrew et Tristan Tate et de Miles Sonkin, enseigné au sein de la War Room de Tate. Et ceci n'est pas le fruit du hasard, puisque Jean-Marie Corda a reconnu, dans une vidéo publiée sur Youtube, avoir intégré cette War Room, monnayant environ 8 000 dollars.

Malgré ces éléments, disponibles publiquement au moment de la publication du rapport, les signalements concernant Jean-Marie Corda ont été classifiés dans le champ de la vente multi-niveau. Le même rapport consacrait pourtant une section aux masculinismes, réduites au Mankind Project, une organisation de type masculinisme chamanique.

Les discours et pratiques d'Andrew Tate s'inscrivent dans l'idéologie MGTOW, qui constitue aujourd'hui l'un des milieux masculinistes les plus dangereux. Le seul attentat meurtrier masculiniste connu en France est le féminicide de Mélanie Ghione, commis par un membre du milieu MGTOW.

Rien n'empêche de qualifier les violences sexuelles comme un mode opératoire terroriste. La question est celle du nombre de femmes exposées au terrorisme MGTOW de Jean-Marie Corda du fait de ce loupé majeur de la MIVILUDES.

Des proximités avec des thèses masculinistes anti-victimes

Alors même que la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) a explicitement dénoncé les pseudo-théories de l'aliénation parentale et des faux souvenirs induits comme irriguant la logique judiciaire, la notion de faux souvenirs continue de circuler comme une grille d'analyse légitime. Elle connaît même un regain de visibilité, à la fois comme outil de contestation des avancées normatives en matière de violences sexuelles et comme ressource mobilisée dans la lutte contre les dérives sectaires.

Avant la refonte de son site internet, la MIVILUDES présentait l'AFSI (Alerte Faux Souvenirs Induits) comme association partenaire d'aide aux victimes. Cette association s'inscrit dans une constellation antiféministe transnationale issue de la False Memory Syndrome Foundation, organisation historiquement structurée comme un dispositif de défense des personnes mises en cause dans des affaires de violences sexuelles.

Par ailleurs, la MIVILUDES entretient des liens avec des organisations telles que l'association VIRAGE Grand Est (Violences et Rapports de Genre : Analyse, Gouvernance, Évaluation), qui se présente comme un collectif de professionnel·les intervenant en matière de violences intrafamiliales, violences conjugales et problématiques parentales. VIRAGE Grand Est organise des formations, des conférences et des vidéos, et diffuse sur son site et sa chaîne des contenus qui présentent la notion d'aliénation parentale comme un phénomène psychologique structurant des séparations parentales conflictuelles, en mobilisant les registres de l'emprise, de la manipulation et de la suggestibilité de l'enfant.

Dans ces conditions, il n'est ni cohérent ni opérant de prétendre lutter contre les masculinismes en s'appuyant sur une institution qui, par ailleurs, légitime ou relaie des thèses constituant l'un des socles idéologiques des stratégies masculinistes.

Stephanie Lamy
Féministe, chargée d'enseignement, chercheuse
https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/290126/non-les-masculinismes-ne-sont-pas-des-derives-sectaires

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10.02.2026 à 12:29

Masculinismes : neuf idées reçues qui empêchent de qualifier la menace

Stephanie Lamy

Vous pensiez tout savoir sur les masculinismes ? Je vous propose un exercice simple : passer en revue neuf idées reçues qui empêchent encore de qualifier et lutter contre la menace.

Tiré de Entre les lignes et lesm ots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/28/masculinismes-neuf-idees-recues-qui-empechent-de-qualifier-la-menace/

La compréhension des masculinismes demeure entravée par un ensemble d'idées reçues largement diffusées dans l'espace médiatique, politique et parfois institutionnel. Ces représentations approximatives produisent des effets politiques concrets. En homogénéisant, individualisant, culturalisant ou dépolitisant les masculinismes, elles contribuent à retarder leur qualification comme idéologies violentes fondées sur l'identité de genre masculin et à affaiblir les réponses publiques.

Déconstruire ces idées reçues est une condition préalable à toute stratégie sérieuse de prévention, de qualification et de lutte.

Idée reçue n°1 : le masculinisme formerait un bloc homogène

Les masculinismes ne constituent pas un ensemble idéologique homogène. Ils relèvent d'une offre idéologique plurielle, fondée sur un principe commun – le suprémacisme de l'identité masculine – qui se décline ensuite dans des milieux radicaux distincts.

Ces milieux ne sont ni interchangeables ni équivalents. Chacun s'organise autour de ses propres référentiels, de ses propres récits et de ses propres modalités de justification de la violence. L'archétype promu dans les milieux incels n'est pas le même que celui développé dans les milieux chamaniques, pas plus que celui structurant les collectifs de pères enragés. Il s'agit de configurations idéologiques différentes, inscrites dans des contextes sociaux et organisationnels spécifiques.

Traiter les masculinismes comme un bloc homogène empêche d'en saisir la plasticité stratégique et conduit à une sous-qualification des risques, en invisibilisant la diversité des formes de radicalisation et de passage à l'acte. Il convient alors de parler systématiquement deS masculinismeS.

Idée reçue n°2 : les masculinismes promeuvent une seule masculinité hégémonique

Ce qui réfute également l'idée d'un masculinisme homogène, c'est le fait qu'il n'existe pas une seule masculinité hégémonique, mais une pluralité de masculinités produites et mises en circulation par les différents milieux masculinistes.

L'essor des idéologies masculinistes découle non-seulement de leur amplification par les médias sociaux, mais aussi de la mise en concurrence des hommes entre eux (inter et intra-milieu). Les milieux se développent précisément en multipliant des offres de masculinité hégémonique spécifiques, ajustées à des publics différenciés selon l'âge, la position sociale, la trajectoire conjugale ou encore les ressentis de déclassement. Au sein d'un même milieu masculiniste l'offre peut encore se diversifier par mimétisme (modèle Andrew Tate / MGTOW) ou animosité personnelle. Chaque milieu propose ainsi une ou plusieurs figures normative de l'homme « légitime » ou « alpha » à laquelle les individus sont invités à s'identifier, sans jamais réellement pouvoir atteindre cet idéal (mise en échec programmée).

Les individus ne sont pas nécessairement captifs d'un seul milieu. Ils peuvent naviguer entre plusieurs espaces, s'approprier différentes formes de masculinité, participer à des actions collectives variées et contribuer, à des degrés divers, à la production et à la diffusion de la propagande masculiniste.

C'est ce que j'appelle le paradoxe de la masculinité au sein des milieux radicaux : tout en promouvant l'idée d'une masculinité unique, authentique et indiscutable, les masculinismes produisent et mettent en circulation une multitude de modèles concurrents.

Observer quel type de masculinité hégémonique est promu dans quels espaces permet ainsi de classifier les milieux masculinistes sans reprendre les termes qu'ils utilisent pour se désigner eux-mêmes. Ces dénominations indigènes font partie intégrante de leur stratégie de propagande : elles servent à naturaliser les rapports de domination, à légitimer les violences et à faciliter le recrutement.

Nommer les masculinismes sans reprendre la langue des milieux radicaux constitue dès lors un enjeu central – non seulement analytique, mais aussi politique – dans la lutte contre la propagande et les pratiques masculinistes, car s'octroyer le pouvoir de les nommer et de les classifier c'est une forme de domination sur eux.

Idée reçue n°3 : les masculinismes relèveraient uniquement des réseaux sociaux

La focalisation quasi exclusive sur les plateformes numériques constitue une impasse. Si les espaces en ligne jouent un rôle important dans la diffusion et la circulation des discours masculinistes, ils ne sont ni les seuls ni nécessairement les principaux lieux de structuration idéologique.

Les milieux masculinistes se développent en ligne, hors ligne et de manière hybride : groupes de harcèlement de rue, groupes de parole, stages, associations, réseaux informels, pratiques pseudo-thérapeutiques ou spirituelles. Réduire le phénomène aux réseaux sociaux a un double effet : invisibiliser une grande partie des milieux radicaux et nier que les violences qu'ils produisent s'exercent aussi dans le réel.

Cette réduction entretient l'illusion d'une violence désincarnée, confinée au numérique, alors même que ses effets sont matériels, durables et parfois létaux.

Idée reçue n°4 : les masculinismes serait avant tout une affaire de jeunes hommes

La surreprésentation médiatique des jeunes hommes dans les discours sur le masculinisme reflète moins une réalité sociologique qu'une vision restrictive du phénomène. Les masculinismes développent des propagandes différenciées, capables de recruter à partir de griefs masculins exprimés à chaque moment du cycle de vie : adolescence, rupture conjugale, divorce, paternité conflictuelle, déclassement professionnel, vieillissement.

Limiter l'analyse aux jeunes permet aux hommes plus âgés de se penser extérieurs au problème, tout en continuant, pour certains, à adhérer à des discours explicitement conçus pour eux. Cette distanciation symbolique fonctionne comme un mécanisme d'exonération.

Idée reçue n°5 : les masculinistes seraient avant tout des « influenceurs »

La personnalisation des masculinismes constitue un biais analytique majeur. Réduire les masculinismes à quelques figures visibles, médiatisées ou suivies en ligne revient à essentialiser le phénomène et à en dévoyer la compréhension. Cela peut également être contreproductif en leur offrant une notoriété, voire, légitimité.

Ce qui distingue les masculinismes de la misogynie, c'est la dimension d'action collective. Il convient alors d'appréhender le phénomène communautaire « masculiniste » non pas comme une catégorie de personnes avec une identité figée, mais des groupes d'hommes – et parfois des femmes – qui adhèrent, relaient et participent à la propagande masculiniste, à des degrés variables.

Personnaliser la lecture des masculinismes dissout cette dimension collective et offre, de facto, une forme d'impunité à l'ensemble des milieux impliqués dans la production de la propagande et dans les violences qu'elle légitime : cyberharcèlement, menaces, violences physiques et sexuelles. Par ailleurs, figer une identité tend à freiner le renoncement des individus au processus de radicalisation.

A titre personnel, j'emploi le terme « prédicateur » pour ne pas banaliser la violence collective que les têtes de proue des milieux radicaux sont capable d'engendrer. Et d'ajouter que certains milieux masculinistes se passent de têtes de proue, notamment le milieu incel.

Idée reçue n°6 : seuls les incels commettraient des actes terroristes

Cette affirmation repose sur une double fragilité analytique.

D'une part, nous ne disposons pas encore de données consolidées permettant d'identifier de manière systématique les motivations idéologiques masculinistes dans des violences telles que les viols, les féminicides, les menaces ou le cyberharcèlement. Cette lacune ne constitue pas la preuve d'une absence de lien, mais le produit d'un défaut historique de qualification des violences de genre, longtemps appréhendées comme des faits isolés, privés ou relationnels, plutôt que comme des actes susceptibles de relever d'une idéologie.

D'autre part, le seul attentat meurtrier explicitement revendiqué en France dans ce cadre a été commis par un homme issu du milieu MGTOW, une idéologie qui attire majoritairement des hommes socialement installés, souvent dans la tranche d'âge trente–quarante ans. Cette réalité contredit directement l'association exclusive entre terrorisme masculiniste et figure incel.

La qualification d'un acte comme terroriste dépend en outre du curseur de la violence retenu. En droit français, rien n'empêche qu'un viol ou des violences sexuelles – en tant qu'atteintes graves aux personnes – soient juridiquement qualifiés d'actes de terrorisme dès lors qu'ils répondent aux critères d'intimidation, de contrainte ou de déstabilisation de l'ordre public. Si cette qualification demeure marginale, ce n'est pas en raison d'un obstacle juridique, mais en raison de représentations collectives persistantes qui peinent à reconnaître les violences sexuelles comme des instruments de terreur idéologique.

Ces représentations sont renforcées par une vision excessivement restrictive du terrorisme, encore largement réduite en France aux seules violences spectaculaires commises dans l'espace public. Or, la notion d'ordre public ne se limite pas à l'espace public au sens strict. Elle recouvre l'ensemble des règles obligatoires qui touchent à l'organisation de la Nation, à la sécurité, à la paix publique, à la morale, à la santé, ainsi qu'aux droits et libertés fondamentales des individus.

Dans ce cadre, les violences exercées dans l'espace privé – en particulier lorsqu'elles visent à terroriser, discipliner ou contrôler des femmes – relèvent pleinement d'une atteinte à l'ordre public. La focalisation exclusive sur l'espace public comme théâtre légitime du terrorisme conduit à invisibiliser d'autres modes opératoires.

À cet égard, les milieux incels se distinguent moins par leur radicalité idéologique que par leur mode opératoire spécifique, fondé sur la projection de la violence dans l'espace public. Cette spécificité tactique ne saurait servir de critère exclusif pour définir ou circonscrire le terrorisme masculiniste.

Idée reçue n°7 : les masculinismes n'existeraient qu'à l'extrême droite

Réduire les masculinismes à l'extrême droite constitue une erreur analytique majeure. Si certains milieux entretiennent aujourd'hui des liens étroits avec des organisations d'extrême droite, les idéologies masculinistes ne leur sont ni exclusives ni originellement circonscrites.

Les masculinismes émergent partout où des hommes se perçoivent comme menacés par la présence des femmes dans leurs espaces et par l'avancée de leurs droits. À ce titre, ils sont largement agnostiques des appartenances partisanes, religieuses ou culturelles. Ils peuvent fonctionner comme courroie de transmission vers l'extrême droite, en habituant leurs publics à une hiérarchisation des humains, mais ne s'y réduisent pas.

Certaines formes de masculinismes se sont historiquement structurées dans des espaces situés hors de l'extrême droite, y compris au sein de groupes de parole entre hommes issus de la gauche radicale. Les cantonner à l'extrême droite permet à d'autres espaces de s'exonérer d'un examen critique de leurs propres angles morts.

Idée reçue n°8 : les religions seraient à l'origine des masculinismes

Attribuer aux religions une responsabilité originaire dans l'émergence des masculinismes repose sur une confusion causale. Il est exact que certains milieux masculinistes se sont structurés à partir de militantismes religieux réactionnaires – notamment issus du christofascisme – ou de mobilisations supranationales en faveur d'un ordre familial dit « traditionnel », impliquant des acteurs chrétiens et musulmans.

Dans d'autres contextes, notamment au sein de la région MENA, des milieux masculinistes développent des formes de masculinité hégémonique empruntant une grammaire religieuse musulmane, tout comme en Inde le modèle de la masculinité hégémonique hindu est exploité. Mais ces articulations ne constituent pas une preuve d'origine religieuse. Elles relèvent plutôt d'un fantasme de l'homme religieux, mobilisé comme figure d'autorité et de discipline.

À l'inverse, on observe également des milieux radicalisés masculinistes au sein de courants néolaïques ou de nouveaux athéismes, explicitement hostiles aux religions. Dans ces configurations, la domination masculine se légitime par d'autres registres : biologisation, scientisme, rationalisme dévoyé, ou instrumentalisation de la laïcité contre les féminismes.

Ce constat est central : les masculinismes ne nécessitent pas la religion pour se structurer. Ils sélectionnent les attributs masculins de légitimation les plus opérants dans un contexte donné. La religion n'est qu'un répertoire parmi d'autres.

Idée reçue n°9 : il faudrait des hommes pour combattre les masculinismes

L'idée selon laquelle la lutte contre les masculinismes nécessiterait prioritairement l'engagement des hommes repose sur une confusion entre sexisme, misogynie et masculinisme. Si l'investissement d'hommes dans la lutte contre le sexisme – entendu comme une vision de la société fondée sur des stéréotypes de genre disqualifiants pour les femmes et les minorités de genre – peut constituer un levier utile, il devient contreproductif lorsqu'il s'agit de lutter spécifiquement contre les masculinismes.

Cette contreproductivité tient à la structure même des idéologies masculinistes. L'un de leurs piliers centraux est l'action collective masculine : sociabilisation entre hommes, production groupée de discours, validation mutuelle, construction de communautés idéologiques fermées. Intervenir contre les masculinismes en recentrant l'action sur les hommes risque ainsi de reproduire le cœur même de la dynamique que l'on cherche à combattre.

Le second pilier est l'androcentrisme. Les masculinismes reposent sur l'effacement systématique de la perspective des femmes, leur objectification et, in fine, leur disqualification en tant que sujets politiques et en tant que voix légitimes pour nommer la violence qu'elles subissent. Dans ce cadre, ériger les hommes en acteurs centraux, experts ou porte-parole de la lutte contre les masculinismes revient à rejouer cette mise à l'écart, même lorsque l'intention affichée est alliée ou progressiste.

Autrement dit, confier la lutte contre les masculinismes aux hommes ne constitue pas une neutralisation du problème, mais un déplacement de l'autorité symbolique qui laisse intact les rapports de domination. Les femmes et les minorités de genre continuent alors d'être les objets du diagnostic, plutôt que les sujets légitimes de l'analyse et de l'action.

Cela ne signifie pas que les hommes n'ont aucun rôle à jouer. Mais leur rôle ne peut être ni central ni substitutif. La lutte contre les masculinismes exige en priorité la reconnaissance de la légitimité politique, analytique et stratégique des femmes, des chercheuses, des associations spécialisées et des observatoires qui documentent ces violences depuis des années. Toute stratégie qui recentre l'action sur les hommes, au nom de leur supposée capacité à « parler aux hommes », risque de renforcer l'androcentrisme qu'elle prétend déconstruire.

Combattre les masculinismes suppose donc moins de mobiliser « les bons hommes » que de déplacer le centre de gravité du pouvoir de nomination, de décision et de définition de la menace.

Stephanie Lamy
Féministe, chargée d'enseignement, chercheuse
https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/220126/masculinismes-neuf-idees-recues-qui-empechent-de-qualifier-la-menace

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10.02.2026 à 12:28

Terrorisme masculiniste : anticiper le backlash au processus de sécuritisation

Stephanie Lamy

La reconnaissance institutionnelle du terrorisme masculiniste marque un tournant politique. Mais cette sécuritisation ouvre une phase décisive : celle du backlash. À partir des premiers signaux médiatiques, ce texte analyse les stratégies discursives visant à neutraliser la menace, retarder l'action publique et contester la gouvernance de la lutte.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/01/terrorisme-masculiniste-anticiper-le-backlash-au-processus-de-securitisation/?jetpack_skip_subscription_popup

Lorsque j'écrivais La Terreur Masculiniste (Éditions du Détour) en 2023-24, il s'agissait d'intervenir dans un moment politique précis : celui où la radicalisation masculiniste restait largement appréhendée comme un phénomène culturel, alors même que ses effets violents et ses logiques organisationnelles étaient déjà documentés.

Mon choix de hacker le concept de sécuritisation, tel qu'il a été élaboré par Ole Wæver, répondait à cet enjeu. La sécuritisation désigne un processus discursif par lequel un phénomène social est qualifié comme menace sécuritaire par des acteurs investis d'une autorité légitime, devant une audience susceptible d'en accepter la validité – par exemple, l'immigration ou encore les mobilisations de la société civile.

Autrement dit, le processus de sécuritisation ne porte pas sur l'existence matérielle ou non d'un phénomène, mais sur sa qualification politique comme menace justifiant l'attribution de moyens et l'élaboration de politiques sécuritaires.

Le titre La Terreur Masculiniste visait précisément à rendre visible l'asymétrie des régimes de sécuritisation. L'idée était d'inverser les unes parlant d'une « terreur féministe » fantasmée pour exposer la construction artificielle de certaines menaces, et mettre en regard la matérialité d'une autre, largement sous-traitée politiquement. Ancrer les violences dans le réel, les nommer sans relayer leur propagande et classifier les mouvances pour mieux identifier les leviers de lutte.

De la mise à l'agenda de la menace à son institutionnalisation
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Mon livre n'a pas été publié dans un vide. Nombreux sont les travaux universitaires et enquêtes journalistiques, les dénonciations militantes et les veilles stratégiques sur les milieux masculinistes. J'ai tenté de les citer autant que possible. La prise en compte tardive de la menace réelle par les institutions découle de plusieurs facteurs et nécessiterait des travaux supplémentaires pour en élucider les causes.

Mais force est de constater qu'après une première mention en 2021 par la MIVILUDES – qui reconnaissait l'existence d'idéologies violentes issues des milieux masculinistes tout en estimant que le phénomène ne relevait pas du champ des dérives sectaires -, une succession d'événements est venue modifier en profondeur le cadrage institutionnel du sujet. La multiplication d'incidents, puis l'engagement de poursuites judiciaires – d'abord pour apologie du terrorisme à Annecy, puis avec une saisie du PNAT à Saint-Étienne – ont constitué un premier seuil de la prise en compte institutionnelle.

La fin de l'année 2025 et le début de 2026 marquent un tournant décisif : le rapport parlementaire Delaporte-Vojetta (Influence et réseaux sociaux : face aux nouveaux défis, structurer la filière de la création, outiller l'État et mieux protéger) et le rapport du Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes fondé sur le Baromètre du sexisme convergent explicitement pour inscrire la lutte contre les milieux masculinistes dans le champ de la lutte contre le terrorisme. À ce stade, le phénomène n'est plus seulement observé ou documenté : il est nommé comme enjeu de sécurité.

Cette inflexion est prolongée par des travaux en cours – auditions de la délégation aux droits des femmes au Sénat sur les mouvances masculinistes, investigations exploratoires de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité (DDFE) du CESE – qui traduisent une montée en responsabilité progressive des institutions. Ces séquences convergentes actent un basculement : les masculinismes cessent d'être traités comme une dérive culturelle marginale pour être reconnus comme une menace appelant une vigilance renforcée, une coordination des acteurs et des moyens spécifiques. Cette reconnaissance tardive ne procède pas d'une irruption soudaine de la menace, mais de la consolidation progressive de signaux faibles et de violences bien réelles, longtemps dispersés, désormais rendus politiquement lisibles.

Dans les termes de Wæver, cela correspond à un acte de sécuritisation émanant d'institutions dotées d'un pouvoir de nomination légitime. Le phénomène est présenté comme problème public relevant d'un registre sécuritaire. Il entre dans l'espace des politiques publiques non plus comme symptôme social diffus, mais comme enjeu nécessitant une vigilance et des moyens spécifiques.

Ce moment ne clôt pas le processus. Il ouvre au contraire une nouvelle phase, particulièrement délicate, dans laquelle divers acteurs vont s'emparer du sujet, souvent moins pour en tirer les conséquences politiques que pour en neutraliser les effets et empêcher la mise en œuvre effective des recommandations institutionnelles.

Anticiper le backlash à la sécuritisation du terrorisme masculiniste

La phase qui s'ouvre maintenant est critique car c'est ici que le processus de sécuritisation se joue réellement. Dans la théorie de la sécuritisation, l'audience n'est ni homogène ni abstraite : la reconnaissance d'un enjeu comme menace dépend de segments socialement situés de l'audience, structurés par des rapports de pouvoir, des intérêts matériels et symboliques, ainsi que par des routines discursives institutionnalisées (Wæver 1995 ; Buzan, Wæver & de Wilde 1998 ; Balzacq 2005, 2011). Dans le cas de l'avancée des droits des femmes, l'une de ces routines est déjà explicitement identifiable le déplacement systématique de l'attention, depuis la condition des femmes et des minorités de genre – cibles premières des assauts masculinistes – vers celle des hommes cisgenres, présentés comme un groupe lésé, inquiet ou menacé.

Ce déplacement peut être anticipé car il constitue une forme classique de backlash, tel qu'analysé dans les travaux féministes sur les contre-réactions aux avancées institutionnelles en matière d'égalité (Faludi, 1991 ; Mansbridge & Shames, 2008). Ce backlash ne s'exprime pas nécessairement par une contestation frontale du diagnostic, mais par une série de micro-opérations discursives visant à reconfigurer les perceptions et à neutraliser la portée politique des avancées obtenues (McRobbie, 2009 ; Bacchi, 2009). Ces opérations participent d'une dynamique plus large de défense de la domination masculine (Connell, 2005).

À partir des réactions à la publication du Baromètre du sexisme (HCE) déjà observables, la grille de 6D (déformation, discrédit, distraction, dissuasion, division et doute) proposée pour analyser les discours climatosceptiques (Chavalarias et al., 2023), complétée ici par un septième D (la délimitation), permet d'anticiper les stratégies discursives qui structurent le backlash à la sécuritisation des masculinismes. Si le backlash renvoie à une dynamique de contestation d'une norme émergente, il s'opérationnalise concrètement par des tentatives de recalibrage du réel : il ne s'agit pas de nier l'existence du phénomène, mais des acteurs cherchent à délégitimer, fragmenter ou neutraliser la reconnaissance institutionnelle des masculinismes comme enjeu de sécurité.

1. Déformation : requalifier la menace

Les masculinismes sont requalifiés de manière à être valorisés ou rendus inoffensifs. Les définitions du phénomène et ses effets violents sont relégués au second plan. Le terme même de « masculinisme » est interprété comme une attaque contre le « masculin » en général. Certains hommes se sentent alors directement visés : ce ne seraient plus des idéologies violentes qui sont nommées, mais leur identité de genre.

Dans ce cadre, les violences sont minorées, relativisées, dissoutes dans un discours centré sur le ressenti masculin. La radicalisation idéologique est transformée en simple expression d'opinion, et la menace est dépolitisée par des dispositifs discursifs tels que des fausses symétries entre féminisme et masculinisme. Cette requalification produit un contre-effet direct : elle invalide, sans le contester frontalement, le diagnostic institutionnel.

2. Discrédit : délégitimer les actrices et les savoirs

Le discrédit ne vise pas le phénomène, mais celles et ceux qui le nomment. Chercheuses, institutions et militantes deviennent les cibles principales. Le registre mobilisé consiste à présenter ces actrices comme idéologiques, partisanes ou irrationnelles, et à associer leurs analyses à une supposée féminisation excessive des institutions publiques, perçue comme un facteur d'affaiblissement de la décision sécuritaire.

Ce mécanisme installe une suspicion généralisée à l'égard des savoirs produits sur les violences de genre et contribue à délégitimer toute tentative de sécuritisation en la renvoyant à un biais militant plutôt qu'à un diagnostic fondé.

3. Distraction : déplacer le cadrage

La distraction opère par un déplacement systématique du cadre d'analyse. Elle introduit d'autres menaces – notamment l'immigration ou l'islam – jugées par une certaine audience xénophobe plus légitimes ou plus familières, afin de relativiser celle que constituent les masculinismes. Ce contre-cadrage impose une hiérarchie implicite des dangers dans laquelle la violence idéologique portée par des hommes majoritaires, endogène à la société, devient impensable comme menace stratégique.

Ce mécanisme est idéologique : il sert à rappeler quels groupes sont autorisés à incarner le danger, et lesquels en sont structurellement exonérés.

4. Dissuasion : rendre coûteuse la prise de parole

À mesure que le diagnostic se stabilise, la prise de parole devient plus coûteuse. La dissuasion s'exerce par la moquerie, l'intimidation symbolique, la disqualification personnelle et la mise en cause de la légitimité des locutrices. Ce climat contribue à restreindre l'espace du dicible et à décourager les relais médiatiques ou institutionnels les plus exposés.

La sécuritisation devient alors un risque individuel pour celles qui la portent.

5. Division : fragmenter les publics concernés

La division consiste à opposer artificiellement les groupes concernés : femmes contre femmes, féminismes entre eux, lutte contre le terrorisme « classique » contre lutte contre les violences de genre. Cette fragmentation empêche l'émergence de coalitions politiques transversales et durables autour de la reconnaissance des masculinismes comme enjeu de sécurité.

La conflictualité est ainsi déplacée à l'intérieur même des groupes affectés.

6. Doute : maintenir l'indécision

Enfin, le doute constitue un levier central. Il ne s'agit pas de réfuter, mais de suspendre. L'accent est mis sur la complexité du phénomène, l'insuffisance supposée des données ou l'absence de chiffres consolidés, tout en ignorant que cette absence résulte précisément d'un défaut historique de suivi médiatique, policier et judiciaire.

L'indécision devient une stratégie en soi, permettant de retarder toute traduction politique concrète du diagnostic sécuritaire.

Ajouter un septième D : la délimitation

Enfin, un septième D permet de relier directement cette séquence à La terreur masculiniste : la délimitation.

Dans le livre, j'introduis la métaphore mobilisée par la comédienne australienne Hannah Gadbsy : celle de la ligne dans le sable, tracée par les « bons hommes » pour se distinguer des « mauvais ». Cette ligne ne sert pas à prévenir la violence, mais à organiser l'impunité. Elle maintient une zone grise dans laquelle propos, pratiques et violences restent tolérables tant qu'ils ne franchissent pas un seuil défini par ceux qui en bénéficient.

Dans la phase de réception de la sécuritisation, cette ligne est réactivée. On reconnaît l'existence de la menace, mais on la borne : elle serait le fait d'hommes jeunes, immatures, socialement fragiles et hyperconnectés. Autrement dit, au-delà de la ligne.

Les « bons hommes » peuvent ainsi continuer à se percevoir comme extérieurs au problème. La frontière ne sépare plus violence et non-violence, mais radicalité visible et domination perçue comme respectable.

Qui parle de sécurité, et pour qui ?

Ces mécanismes ont un point commun : ils sont majoritairement portés par des hommes qui s'estiment légitimes pour dire ce qui constitue – ou non – une menace sécuritaire, y compris lorsque cette menace pèse avant tout sur les femmes et les minorités de genre. La sécuritisation des masculinismes vient ainsi heurter un monopole symbolique : celui du droit masculin à définir le danger, à en fixer les frontières, à en hiérarchiser les priorités et à revendiquer le monopole de la protection.

Que faire ? Responsabilités médiatiques et lignes de vigilance

La séquence actuelle met en lumière un vide : l'absence de consignes claires encadrant la médiatisation des rapports institutionnels lorsqu'ils qualifient un phénomène comme enjeu de sécurité. Ce vide ouvre un espace où la sécuritisation peut simultanément être reconnue sur le papier et neutralisée dans les faits.

Dans ce contexte, la presse dispose d'une marge d'action décisive. Elle ne se situe pas au niveau de l'arbitrage sécuritaire – qui relève des pouvoirs publics – mais à celui de la production de sens, du cadrage et de la hiérarchisation des voix légitimes.

Décider qui est légitime à parler

La première responsabilité est éditoriale : décider qui est légitime pour parler de la sécuritisation des masculinismes, et plus largement de la sécurité des femmes, des filles et des minorités de genre. Donner la parole n'est jamais un acte neutre. Inviter un acteur masculiniste sans cadrage, sans contextualisation, sans contradiction informée revient à produire un contre-acte de langage face aux constats institutionnels.

À l'inverse, reconnaître la légitimité des chercheuses, des observatoires, des associations spécialisées et des institutions publiques, c'est stabiliser le diagnostic et refuser la banalisation.

Cadrer avant de débattre

La deuxième responsabilité tient au cadrage préalable. Un débat n'est pertinent que s'il repose sur une base commune de faits. Présenter les masculinismes comme une opinion parmi d'autres, ou comme une simple controverse culturelle, revient à désactiver le registre sécuritaire dans lequel les institutions ont inscrit le phénomène.

Cadrer, ici, ne signifie pas censurer. Cela signifie nommer clairement la nature idéologique et violente du phénomène, rappeler les données disponibles et expliciter les liens entre discours, radicalisation et violences.

Refuser les faux équilibres

La troisième vigilance concerne le refus des faux équilibres. Mettre sur un même plan des savoirs établis et des discours de déni, forcer une symétrie entre féminismes et masculinismes au nom d'un pluralisme abstrait, participe directement au backlash à la sécuritisation. L'égalité de temps de parole ne produit pas l'égalité de valeur épistémique.

Dans le cas des masculinismes, le faux équilibre sert moins à informer qu'à reproduire un ordre symbolique où les hommes continuent de définir ce qui constitue une menace légitime.

Ne pas déplacer la focale

Enfin, une vigilance particulière s'impose face aux tentatives récurrentes de déplacement de la focale : recentrer systématiquement le débat sur la condition des hommes, sur d'autres menaces perçues comme plus légitimes ou sur des comparaisons hors de propos. Ces déplacements ne sont pas anecdotiques ; ils constituent le cœur du backlash à la sécuritisation.

Maintenir la focale sur les personnes directement exposées — femmes, filles, minorités de genre — n'est pas un biais militant. C'est une exigence analytique et politique.

Ne pas se faire relais de la propagande

Refuser d'utiliser les termes que les milieux masculinistes proposent pour s'identifier ou pour justifier leur violence. Ne pas illustrer les articles sur la menace sécuritaire avec des images de prédicateurs masculinistes.

Une épreuve de cohérence démocratique

La médiatisation des rapports institutionnels sur les masculinismes constitue ainsi une épreuve décisive, non seulement de cohérence discursive, mais de traduction politique. De la manière dont cette séquence est reçue, cadrée et commentée dépend directement l'issue du processus de sécuritisation : l'attribution de moyens, la priorisation de l'action publique et la définition des acteurs légitimes pour gouverner la lutte contre la radicalisation masculiniste.

Soit la reconnaissance institutionnelle de la menace se prolonge par des pratiques médiatiques alignées sur ce diagnostic, permettant de stabiliser l'enjeu comme problème de sécurité, d'outiller l'État et de structurer une gouvernance claire et cohérente. Soit cette reconnaissance est neutralisée dans l'espace public par des routines de banalisation, de controverse artificielle et de légitimation d'acteurs impliqués dans la radicalisation, avec un effet immédiat : retarder toujours plus, fragmenter ou vider de leur substance les recommandations institutionnelles, et maintenir l'indétermination sur qui doit agir, avec quels moyens, et sous quelle autorité.

Références :

Balzacq, Thierry. “The Three Faces of Securitization : Political Agency, Audience and Context.” European Journal of International Relations, vol. 11, no. 2, 2005, pp. 171–201.
Balzacq, Thierry. Securitization Theory : How Security Problems Emerge and Dissolve. Routledge, 2011.
Buzan, Barry, Ole Wæver, and Jaap de Wilde. Security : A New Framework for Analysis. Lynne Rienner Publishers, 1998.
Chavalarias, David, Paul Bouchaud, Victor Chomel, and Maziyar Panahi. Les nouveaux fronts du dénialisme et du climato-scepticisme : Deux années d'échanges Twitter passées aux macroscopes. Institut des Systèmes Complexes de Paris Île-de-France (ISC-PIF), CNRS, 2023.
Connell, R. W. Masculinities. 2nd ed., Polity Press, 2005.
Faludi, Susan. Backlash : The Undeclared War Against American Women. Crown, 1991.
Mansbridge, Jane, and Shauna L. Shames. “Toward a Theory of Backlash : Dynamic Resistance and the Central Role of Power.” Politics & Gender, vol. 4, no. 4, 2008, pp. 623–634.
McRobbie, Angela. The Aftermath of Feminism : Gender, Culture and Social Change. SAGE Publications, 2009.
Wæver, Ole. “Securitization and Desecuritization.” On Security, edited by Ronnie D. Lipschutz, Columbia University Press, 1995, pp. 46–86.

Stephanie Lamy
Féministe, chargée d'enseignement, chercheuse
https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/210126/terrorisme-masculiniste-anticiper-le-backlash-au-processus-de-securitisation

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10.02.2026 à 12:28

La montée du masculinisme : une contre-offensive politique réactionnaire

LalaPolit

Le masculinisme n'est pas une simple dérive des réseaux sociaux. C'est une idéologie politique réactionnaire qui s'appuie sur l'inversion victimaire pour contester les luttes féministes, banaliser les violences et légitimer des reculs en matière d'égalité. À l'approche des municipales, refuser de le nommer est un choix politique.

Billet de blog 25 janvier 2026 | tiré du blogue de Lalapolit

Le masculinisme est trop souvent réduit à une colère marginale ou à une dérive des réseaux sociaux. Cette lecture masque une réalité politique plus inquiétante : derrière l'inversion victimaire et les discours sur la « souffrance masculine » se déploie une idéologie réactionnaire structurée, qui conteste les luttes féministes, banalise les violences et prépare des reculs concrets en matière d'égalité. À l'approche des élections municipales, refuser de nommer et de combattre cette offensive n'est pas une neutralité : c'est un choix politique.

Le masculinisme repose sur un postulat central : l'idée que les hommes seraient aujourd'hui victimes d'un système qui favoriserait les femmes. Cette inversion victimaire n'est pas anodine. Elle permet de disqualifier les luttes féministes, de nier les rapports de domination existants et de re-légitimer une hiérarchie entre les sexes sous couvert de « rééquilibrage ». Derrière un vocabulaire emprunté à la psychologie ou à la souffrance sociale, le projet est clair : restaurer un ordre patriarcal présenté comme naturel.

Cette idéologie prospère dans un contexte précis. La crise sociale, la précarisation des parcours, l'effritement des modèles traditionnels de réussite masculine produisent des angoisses réelles. Mais le masculinisme ne propose aucune émancipation collective. Il détourne ces angoisses vers un ennemi commode : les femmes, le féminisme, et plus largement toute remise en cause de l'ordre établi. Là où une analyse politique devrait interroger les rapports de classe, les politiques publiques et les responsabilités structurelles, le masculinisme désigne des coupables et absout le système.

La force du masculinisme tient aussi à sa capacité à se rendre fréquentable. Il se présente comme un simple « contre-discours », un appel à la nuance face à des féministes jugées excessives. Cette stratégie de banalisation est centrale. En installant une fausse symétrie entre féminisme et masculinisme, il transforme une lutte pour l'égalité en un conflit d'opinions équivalentes. Or il n'y a pas de symétrie possible : le féminisme combat un système de domination ; le masculinisme cherche à le préserver.

Il serait pourtant erroné de réduire le masculinisme à une bataille de mots. Les discours qu'il promeut produisent des effets politiques concrets. Ils nourrissent le harcèlement, la haine en ligne, la délégitimation de la parole des femmes, et créent un climat où les violences sexistes et sexuelles sont minimisées, excusées, voire justifiées. Ce n'est pas un dérapage : c'est une cohérence idéologique. En contestant la légitimité même des luttes féministes, le masculinisme sape les outils de protection et de justice.

La responsabilité collective est engagée. La complaisance médiatique, le traitement sensationnaliste, l'absence de contradiction politique sérieuse contribuent à installer ces discours dans le débat public. À force de vouloir « entendre toutes les voix », on finit par offrir une tribune à des idéologies qui nient l'égalité et fragilisent la démocratie.

À l'approche des élections municipales, il n'est plus possible de se réfugier derrière l'ambiguïté ou la prudence de façade. Le masculinisme n'est pas un sujet secondaire : il interroge la capacité des équipes municipales à défendre concrètement l'égalité, à protéger les habitantes et à refuser la banalisation des idéologies de domination. Les listes qui prétendent gouverner ne peuvent plus éluder cette question.

Un engagement clair est désormais nécessaire. Cela suppose de soutenir sans condition les associations féministes locales, de garantir des moyens pérennes pour la prévention et la prise en charge des violences sexistes et sexuelles, de former les agent·es municipaux et les élu·es, et de porter une parole politique ferme face aux discours antiféministes. Cela implique aussi de refuser toute complaisance électorale avec des rhétoriques réactionnaires, même lorsqu'elles se parent du langage du « bon sens » ou de la fausse neutralité.

Les élections municipales ne sont pas seulement un scrutin de proximité : elles dessinent le cadre politique du quotidien. Elles diront si l'égalité entre les femmes et les hommes est un principe réellement défendu ou un slogan opportun. Face à la montée du masculinisme, l'heure n'est plus aux postures. Elle est au choix politique clair, assumé et féministe.

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10.02.2026 à 12:27

RDC : Les minerais de sang

Paul Martial

La catastrophe de Rubaya met en lumière les conditions inhumaines des mineurs artisanaux qui extraient les minerais essentiels aux nouvelles technologies.

Le mercredi après-midi, puis à nouveau le jeudi matin, un pan de la colline où se situe la mine de Rubaya, à 70 kilomètres de la ville de Goma, dans l'est de la République démocratique du Congo, s'est effondré, ensevelissant des dizaines de mineurs artisanaux. Les premières estimations font état de deux cents morts, un bilan qui risque d'être bien plus lourd tant le nombre de puits ensevelis est important.

Sous le joug des milices

Cet éboulement est certes la conséquence des pluies diluviennes qui se sont abattues sur le site, mais aussi de l'absence totale de mesures de sécurité visant à consolider le périmètre où hommes, femmes et enfants travaillent sans relâche, charriant toute la journée des sacs de terre et de coltan, minerai essentiel à l'industrie électronique.

Depuis 2024, cette zone est sous le contrôle du M23, un mouvement rebelle créé et armé par le Rwanda, le pays voisin. La milice a mis en place des structures étatiques parallèles : un « ministère » chargé des exploitations minières délivre, contre paiement, des permis aux creuseurs. Le gouverneur du M23, Eraston Bahati Musanga, accompagné de soldats lourdement armés, s'est rendu sur la mine le lendemain du drame. Il a déclaré : «  Avec ce qui vous est arrivé, nous demandons à la population d'être vigilante. C'est bien de vouloir gagner de l'argent, mais vous ne pourrez pas l'utiliser si vous n'êtes pas vivants. »

Comme si les creuseurs avaient le choix. Mais il est vrai qu'en matière d'argent le gouverneur s'y connait, les permis délivrés rapportent à la milice des centaines de milliers d'euros.
Surexploités et sous-payés

Pas un centime, en revanche, n'a été dépensé pour améliorer les conditions de vie et de travail des mineurs. Lors de la catastrophe, aucun secours n'est venu en aide aux creuseurs, qui ont dû eux-mêmes tenter d'extraire leurs collègues ensevelis.

Ce drame illustre les conditions de travail scandaleuses des mineurs et leur exploitation par une chaîne d'intermédiaires : du sponsor qui finance les outils jusqu'aux responsables de comptoirs, en passant par les négociants. Les autorités, qu'elles soient celles de Kinshasa ou du M23, contraignent les creuseurs à vendre leur production à vil prix. Les intermédiaires, seuls à posséder un Metorex — appareil servant à mesurer la teneur du minerai —, trichent systématiquement sur les poids et sous-évaluent les concentrations. Parfois, les minerais contiennent aussi du cuivre, ce qui augmente leur valeur sans que les mineurs en soient informés.

Sous le contrôle du M23, les marges de négociation sont quasi nulles. Les creuseurs doivent se contenter des sommes qu'on leur propose. Ils ne récupèrent en moyenne que 6 % de la valeur des minerais, expédiés ensuite au Rwanda, finançant ainsi le régime autocratique de Paul Kagamé, qui agit en toute impunité grâce à la complaisance des grandes puissances occidentales.

Paul Martial

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10.02.2026 à 12:26

De l'assassinat du fils de Kadhafi au risque d'une reprise de la guerre

La Rédaction de Mondafrique

De l'héritier réformateur plein de promesses au paria menaçant, le parcours tortueux de Saïf al-Islam Kadhafi résume les contradictions libyennes. C'est la fin d'un symbole. Les réactions polarisées à sa mort, à Zintan, dans le cadre d'une exécution ciblée, attestent des risques élevés de relance du conflit dans un pays au bord du gouffre.

Tiré de MondAfrique.

La scène, décrite par des sources proches de l'entourage familial, est celle d'un assassinat politique ciblé. Mardi 3 février 2026, vers 14h30, quatre assaillants masqués font irruption dans une résidence de la périphérie de Zintan, dans l'ouest de la Libye. Les caméras de surveillance sont neutralisées, les gardes mis hors d'état de nuire. Un échange de tirs éclate dans le jardin. Quand le silence revient, Saif al-Islam Kadhafi, fils de l'ancien Guide et figure à la fois honnie et adulée, gît, mortellement touché. Son geôlier devenu son protecteur dévoué, Ahmed el-Ajmi el-Atri, est légèrement blessé. Les agresseurs disparaissent.

Célérité inhabituelle de l'enquête

L'annonce de sa mort, dans la soirée, a envoyé une onde de choc à travers un pays déjà fracturé, ravivant les fantômes du passé et menaçant de réduire à néant des processus politiques fragiles. Le bureau du procureur général, Sedig Essour, a réagi avec une célérité inhabituelle, dépêchant sur place une équipe complète d'enquêteurs et d'experts. Dans un communiqué détaillé publié à l'aube du 4 février, il a confirmé la thèse de l'assassinat par « projectiles mortels » et promis une enquête rapide. Cette réactivité témoigne de la dangerosité politique extrême d'un dossier qui plonge ses racines dans des décennies tumultueuses d'histoire libyenne.

Pour comprendre le choc que représente cet acte, il faut remonter le fil de la vie de l'homme qui en a été la cible. Né le 25 juin 1972 dans le complexe militaro-politique de Beb al-Azizia à Tripoli, Saif al-Islam, deuxième fils de Mouammar Kadhafi et de sa seconde épouse Safia Farkash, a très tôt été projeté sur le devant de la scène. Après des études d'architecture en Libye, il obtient un doctorat en économie à la London School of Economics en 2000 – un diplôme dont la légitimité fut ensuite contestée à cause des diverses donations libyennes dont a bénéficié l'université. Sans formation militaire, il reçoit le grade de commandant et prend, en 1998, la tête de la Fondation Kadhafi pour le Développement.

Un héritier qui tente de moderniser le système

C'est par cette fondation qu'il bâtit sa réputation d'interlocuteur international et de médiateur. Tour à tour, il négocie la libération d'otages allemands aux Philippines (2000), contribue au règlement financier et politique de l'attentat de Lockerbie, œuvre à la libération des infirmières bulgares accusées d'avoir contaminé des enfants au VIH à Benghazi (2007), et joue un rôle dans les négociations secrètes aboutissant à l'abandon du programme d'armes de destruction massive de la Libye en 2003.

En interne, il se présente comme le visage de la modernisation, portant le projet « Libye de demain » (Libya al-Ghad) qui promet une nouvelle constitution, une économie diversifiée et une ouverture relative. Il parvient même à faire nommer le réformateur Choukri Ghanem au poste de Premier ministre. Mais ses ambitions se heurtent au mur des conservateurs du régime et à l'autorité absolue de son père. Son discours critique de 2008 provoque la fermeture de sa chaîne de télévision. Nommé coordinateur du Comité populaire général en 2009, il devient officiellement la deuxième figure du régime, mais sans pouvoir réel sur un système verrouillé.

2011, la guerre « jusqu'au dernier homme »

Le tournant décisif survient en février 2011. Alors que la révolution éclate, beaucoup espèrent qu'il choisira la conciliation. L'espoir est de courte durée. Le 20 février, face aux caméras, l'héritier réformateur se mue en porte-parole de la répression. Il promet que son père « combattra la révolution jusqu'au dernier homme » et menace : « Nous nous battrons jusqu'au dernier homme, à la dernière femme, à la dernière balle. » Qualifiant les membres du Conseil national de transition d'« ordures », il enterre son image d'ouverture. La Cour pénale internationale émet un mandat d'arrêt contre lui en mai 2011 pour crimes contre l'humanité.

Capturé en novembre 2011 près d'Oubari, il est emprisonné à Zintan, ville qui le protège et refuse de le livrer. Un tribunal libyen le condamne à mort par contumace en 2015, un verdict critiqué par l'ONU pour son manque d'équité. Sa libération en juin 2017 par la brigade Abou Bakr al-Siddiq, proche du maréchal Khalifa Haftar, reste entourée de mystère. Son gardien, Ajmi al-Atiri, devenu son protecteur, déclare alors : « La majorité des Libyens regrette l'ancien régime. Saif al-Islam jouera un rôle clé pour unifier la Libye. » Une alliance tacite avec Haftar est évoquée.

L'éclipse puis le retour : tensions avec Haftar

Pendant près de dix ans, il maintient un silence relatif, avant de refaire surface en juin 2021 dans une interview au New York Times. Le ton n'a pas changé : les révolutionnaires sont des « terroristes, démons et idiots », les Printemps arabes une erreur commise par des « Arabes stupides ». Il ne renie rien du règne paternel, ne concédant que de légers « écarts » dans les années 80. Il dépose sa candidature à la présidentielle en novembre 2021, mais elle est rejetée à cause de ses condamnations pénales, avant d'être rétablie par un tribunal de Sebha, illustrant la bataille juridique autour de son statut.

Les années qui suivent le voient manœuvrer dans un paysage de plus en plus hostile. Après les inondations meurtrières de Derna en septembre 2023, il fustige « l'effondrement de l'État post-2011 » et la corruption des gouvernements. Le printemps 2024 marque la rupture publique avec son ancien protecteur putatif Khalifa Haftar. Des milices de Zintan, pourtant pro-Haftar, annoncent leur soutien à Saïf al-Islam. En réponse, Haftar fait arrêter Ali Bousbayha al-Hasnawi, un chef tribal et médiateur pro-Kadhafi, provoquant des protestations dans le Sud. La photo d'un Saïf al-Islam souriant, levant le pouce devant les montagnes de Zintan, en juin 2024, apparaît alors comme un défi.

C'est dans ce contexte de tension extrême que le drame se noue. Dans les jours précédant l'assassinat, des personnalités de Zintan, comme Abdallah Naker, réclamaient publiquement son arrestation. Selon ses partisans, ses déplacements entre le djebel Nefoussa et la région d'Al-Hamada, axe stratégique vers le sud et les frontières algérienne et tunisienne, étaient étroitement surveillés. Les forces de Haftar auraient resserré « un étau » autour de lui, tentant à plusieurs reprises de le capturer. Quelques jours avant sa mort, son avocate libanaise révélait qu'il craignait d'être « liquidé » par le maréchal.

Un choc et des réactions polarisées

Les accusations ont fusé immédiatement après l'annonce de son décès. Le camp des partisans de Kadhafi et son équipe politique ont pointé du doigt sans ambages des « milices militaires relevant de Khalifa Haftar ». L'analyste politique Abdessalam al-Rajhi a estimé que cette accusation n'était pas une surprise, citant un ancien commandant de Zintan, Ibrahim al-Madani, qui affirmait dans une vidéo avoir reçu l'ordre explicite d'assassiner Saïf al-Islam. « Le camp d'Al-Rajma craignait ses déplacements dans le Sud, où il dispose de soutiens », a déclaré Rajhi, évoquant les arrestations de dizaines de ses partisans et la mise à l'écart d'Hassan al-Zadma, responsable sécuritaire dans le Sud, pour ses contacts supposés avec Kadhafi.

En face, les dénégations ont été tout aussi fermes. La 444e brigade, faction affiliée au gouvernement d'unité nationale dans l'ouest, a nié toute implication, affirmant ne pas être déployée à Zintan. Le silence a été la règle du côté des institutions officielles : le gouvernement d'unité nationale, le Conseil d'État suprême, la Chambre des représentants de Tobrouk n'ont pas commenté. Le camp de l'Est, de Haftar au gouvernement parallèle d'Osama Hammad, est resté muet. Seul Mohamed Bayaou, chef de l'Institution libyenne des médias affiliée à l'Est, a brisé ce silence, de façon glaçante, en qualifiant la mort de Saïf al-Islam de « délivrance pour lui et peut-être pour le pays », rejetant la responsabilité sur ses conseillers.

Pour certains analystes, les motivations sont à chercher dans un calcul politique froid. Les intérêts de Khalifa Haftar et du chef du gouvernement de Tripoli, Abdelhamid Dbeibah, auraient convergé pour écarter un rival encombrant. Sa base de soutien, même réduite, parmi les nostalgiques de l'ancien régime et certaines tribus du Sud (Wirfalla, Zintan), faisait de lui un obstacle électoral potentiel pour les deux hommes. D'autres, comme l'ancien membre du Conseil national de transition Mahmoud Chamam, évoquent des « marques d'appareils extérieurs », qui auraient pu chercher à semer un trouble profitable à certaines puissances étrangères.

Un avenir plus incertain que jamais

L'assassinat survient à un moment critique. La Libye est engagée dans de fragiles pourparlers parrainés par l'ONU, avec des consultations à Tunis, Paris et d'autres capitales, dans l'espoir d'établir une feuille de route électorale. L'envoyé spécial des Nations unies Hanna Tité doit justement présenter son bilan devant le Conseil de sécurité le 18 février. La mort violente d'une personnalité aussi chargée de symboles risque de tout compromettre.

Les observateurs redoutent trois conséquences majeures. Premièrement, un creusement des divisions communautaires et régionales. Ali al-Sallabi, conseiller du Conseil présidentiel pour la réconciliation, a immédiatement mis en garde contre la réouverture de « la plaie du tribalisme et du régionalisme ». Deuxièmement, une entrave au processus électoral. Si Saïf al-Islam n'était pas le favori, sa présence dans l'équation politique contraignait ses rivaux et offrait une voix, certes controversée, à une partie de l'électorat. Son élimination modifie brutalement les calculs. Enfin, le risque d'un cycle de violence est réel. Son équipe politique a averti que ce crime « ne passerait pas inaperçu », laissant craindre des représailles de la part de ses partisans tribaux ou des milices qui le soutenaient.

Face à ce péril, des appels à la raison et à la justice se font entendre. Des figures comme l'ancien président du Conseil d'État suprême Khaled El-Mechri et le conseiller de Saïf al-Islam Abdallah Othman ont exigé une enquête « urgente et transparente ». « Le meurtre en dehors de la loi est un crime injustifiable », a martelé al-Mechri.

Alors que les experts en balistique et médecine légale examinent la scène de crime de Zintan, une question plus vaste et plus sombre plane sur la Libye. Il ne s'agit plus seulement de savoir qui a tiré, ou si la ville qui abritait Saïf al-Islam depuis quatorze ans l'a finalement trahi. La question, désormais, est de savoir si les institutions fantomatiques du pays et la communauté internationale parviendront à empêcher que cet assassinat ne devienne le prélude d'un nouveau chapitre de chaos, anéantissant les derniers espoirs de consensus dans un pays épuisé par près de quinze ans de conflits.

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10.02.2026 à 12:25

Après l'IA - Les héritages d'une bulle

Cédric Durand

Au cours des dernières années, l'anticipation de la « révolution » de l'IA a entraîné une forte augmentation des investissements dans ces entreprises technologiques américaines. Le boom de l'IA peut sembler durable. Mais à mesure que des fissures apparaissent chez certains acteurs et dans certains segments du secteur, l'inquiétude grandit quant à la possibilité que les profits ne soient pas suffisants pour soutenir la tendance dans l'ensemble de l'écosystème.

4 février 2026 | tiré d'inprecor.fr
https://inprecor.fr/apres-lia-les-heritages-dune-bulle

La valorisation boursière des entreprises liées à l'IA a été multipliée par dix au cours de la dernière décennie. Comme l'a récemment souligné John Lanchester, toutes les entreprises du classement des dix plus grandes entreprises mondiales, sauf une, sont liées à la valeur future de l'intelligence artificielle. Toutes sauf une sont américaines, et leur valeur cumulée représente bien plus de la moitié de l'économie américaine.

Au cours des dernières années, l'anticipation de la « révolution » de l'IA a entraîné une forte augmentation des investissements dans ces entreprises technologiques américaines. Les promesses d'une percée radicale dans l'intelligence post-humaine et de gains de productivité miraculeux ont captivé l'esprit animal des investisseurs au point que, comme l'a dit Ruchir Sharma du FT, « l'Amérique mise désormais tout sur l'IA ». Les investissements fixes dans ce secteur sont si importants qu'ils ont été le principal moteur de la croissance américaine en 2025. La formation et l'exploitation des modèles d'IA nécessitent une énorme infrastructure physique composée de centres de données, d'équipements informatiques, de systèmes de refroidissement, de matériel réseau, de connexions au réseau électrique et d'alimentation électrique. Les entreprises technologiques devraient dépenser la somme colossale de 5 000 milliards de dollars pour cette infrastructure coûteuse, qui reste principalement concentrée aux États-Unis, afin de répondre à la demande prévue d'ici 2030.

Le problème, c'est que les chiffres ne concordent pas. Pour répondre à ses besoins financiers colossaux, le secteur est passé d'un modèle dominé par le financement par flux de trésorerie et par capitaux propres à un modèle de financement par emprunt. En principe, ce recours à l'endettement pourrait simplement refléter des opportunités de profits croissantes et l'anticipation d'une prospérité à venir. Mais des transactions financières de plus en plus exotiques suggèrent le contraire. Une grande partie de l'engouement est alimentée par des boucles financières dans lesquelles les fournisseurs investissent dans leurs clients et vice versa. OpenAI en est un bon exemple. Son principal fournisseur de puces, Nvidia – la société la plus valorisée au monde – prévoit d'investir 100 milliards de dollars dans OpenAI, finançant ainsi la demande pour ses propres produits. OpenAI, quant à elle, dépense près du double de ses revenus sur la plateforme cloud Azure de Microsoft, qui fournit la puissance de calcul nécessaire au fonctionnement de ses services, enrichissant ainsi son principal bailleur de fonds tout en accumulant des dettes.

De nombreux financements créatifs sont en cours. Prenons l'exemple du projet de Meta de construire un immense centre de données en Louisiane. Cette installation de 30 milliards de dollars appartiendra à Beignet Investor LLC, une coentreprise entre Meta et une société de capital-investissement privée appelée Blue Owl. Cependant, ni les clients de Blue Owl ni Meta ne fourniront la majeure partie du financement, qui proviendra d'un vaste groupe d'obligataires. Meta s'engage principalement à louer l'installation à long terme. Comme le note Alphaville du FT, « cette structure astucieuse permet à Beignet de bénéficier de la solvabilité de Meta, mais la solvabilité de Meta n'est, comme par magie, pas affectée par la dette financière que représente sa garantie de location à long terme ».

Pourtant, derrière cette ingénieuse ingénierie financière, le fait est que Meta est prête à payer environ 1 % de son bilan pour financer la construction du centre de données. Et la raison en est que, contrairement à ce qui est répété aux investisseurs obligataires, elle cherche à se protéger au cas où l'avenir promis de la superintelligence et de la surabondance ne se concrétiserait pas. L'accord conclu par Meta pour son centre de données est symptomatique de la conjoncture du marché, qu'un analyste financier décrit comme « la convergence d'un besoin massif de capitaux, d'émetteurs moins disposés à assumer le risque résiduel... et de liquidités disponibles ». Dans ces circonstances, le travail des banquiers d'investissement consiste à convaincre les prêteurs d'assumer des risques qu'ils ne comprennent pas vraiment. « Nous avons vu cette histoire se reproduire un million de fois », prévient l'analyste, notamment à l'approche de la crise financière de 2008.

Si l'on se concentre uniquement sur les bilans solides des principaux hyperscalers – Amazon, Meta, Microsoft, Alphabet –, le boom de l'IA peut sembler durable. Mais à mesure que des fissures apparaissent chez des acteurs plus faibles comme Oracle et dans certains segments du secteur du développement de l'IA, l'inquiétude grandit quant à la possibilité que les profits ne soient pas suffisants pour soutenir la tendance dans l'ensemble de l'écosystème. La ruée vers l'IA fait suite à des années de boom boursier aux États-Unis et à un supercycle de capital fictif qui dure depuis des décennies, ce qui comporte ses propres fragilités. D'où l'inquiétude croissante qui transparaît dans le langage bureaucratique de la Banque des règlements internationaux : « Si un déclin des investissements dans l'IA s'accompagnait d'une correction boursière importante, les répercussions négatives pourraient être plus importantes que ne le suggèrent les booms précédents. Les investisseurs ont privilégié les actions américaines pour s'exposer aux entreprises d'IA, et l'effet de levier caché pourrait entraîner des répercussions sur le marché du crédit. »

Les données limitées issues d'études sur le terrain suggèrent que des gains de productivité significatifs sont observés dans des tâches telles que la rédaction, le codage et l'assistance à la clientèle dans les centres d'appels. Il existe un décalage initial, car les entreprises doivent supporter le coût de l'apprentissage de l'utilisation de la technologie, mais avec le temps, celles qui l'adoptent en récoltent les fruits. Étant donné que cette technologie devrait se généraliser et stimuler l'innovation et l'amélioration continues, y compris dans les processus de recherche et développement, les attentes en matière d'avantages économiques sont élevées. Si l'intelligence artificielle augmente la productivité comme promis, les utilisateurs seront prêts à payer beaucoup plus cher pour y avoir accès. Selon JP Morgan, compte tenu de l'ampleur des dépenses d'investissement prévues, les fournisseurs d'IA « auraient besoin d'environ 650 milliards de dollars de revenus annuels à perpétuité » pour obtenir un rendement de 10 %, « un chiffre étonnamment élevé ». Cela équivaut à environ 35 dollars par mois pour chacun des 1,5 milliard d'utilisateurs actifs d'iPhone, soit 0,55 % du PIB mondial. Pour l'instant, les prix sont maintenus artificiellement bas, car les entreprises d'IA cachent les coûts économiques réels afin de fidéliser leurs clients. Si les gains d'efficacité se concrétisent, il n'y aura aucun problème ; les entreprises florissantes disposeront de ressources suffisantes pour payer la facture. Même s'ils sont discrets, les investisseurs dans l'IA pourraient tout de même en sortir les poches bien remplies. Dans quelques années, lorsque l'IA aura infiltré les processus de travail au point que les coûts de sortie seront prohibitifs, la clientèle sera incapable de s'échapper et contrainte de payer. Le monde sera accro à l'IA, et les entreprises technologiques engrangeront de juteux profits.

Personne ne devrait douter qu'il s'agit là de la stratégie des géants de la technologie, et que même une cascade d'échecs dans le domaine de l'IA ne les fera pas dévier de cette voie. L'histoire du capitalisme est jalonnée de phases de crise suivies de moments dramatiques de consolidation, et les grandes entreprises technologiques pourraient même tirer profit des bouleversements du secteur. De plus, compte tenu de l'énorme influence politique des milliardaires de la Silicon Valley sur le gouvernement américain, on peut s'attendre à ce qu'ils se battent bec et ongles pour rallier le soutien politique nécessaire à la réalisation de leurs objectifs. Si nécessaire, elles peuvent toujours renforcer l'argument prométhéen par un argument géopolitique, en présentant la victoire dans la course à l'IA contre la Chine comme un défi existentiel pour le pays et en mettant en avant de juteux contrats militaires.

Pourtant, des vents contraires soufflent de plus en plus fort. L'adoption de l'IA s'est généralisée après la sortie de ChatGPT le 30 novembre 2022 et la valeur des entreprises a grimpé en flèche. Mais son adoption par les entreprises n'a pas été aussi forte que prévu. Malgré le battage médiatique, l'utilisation de l'IA au travail ne connaît pas d'essor fulgurant et pourrait même ralentir, ne concernant qu'une petite fraction de la main-d'œuvre. Des données récentes indiquent que l'utilisation de l'IA n'entraîne pas d'augmentation immédiate de la productivité. En bref, si une certaine automatisation est en cours, rien n'indique qu'une disruption imminente due à l'IA soit susceptible de générer les énormes gains économiques prévus.

Comme le savent bien les critiques radicaux et comme l'ont vigoureusement défendu Daron Acemoglu et Simon Johnson, il n'existe pas de développement capitaliste axé sur l'efficacité ; l'amélioration de l'efficacité technique est un résultat macroéconomique qui dépend du cadre institutionnel. Des technologies puissantes peuvent s'avérer non rentables et ne pas être déployées si la structure du marché empêche les investisseurs d'en récolter les fruits ; elles peuvent également appauvrir la main-d'œuvre si elles entraînent des licenciements massifs. Avec l'IA, le danger le plus immédiat semble être une épidémie de démoralisation de la main-d'œuvre. Des recherches suggèrent que l'utilisation intensive de l'IA est démotivante et déqualifiante, alimentant l'ennui et la médiocrité. Nous pourrions même assister à une « courbe en J de la productivité » inversée : les gains de productivité à court terme seraient rapidement éclipsés par une détérioration de la qualité du travail.

Un autre problème réside dans le gaspillage qui pourrait résulter du pari quasi religieux sur l'IA pris par les géants technologiques, encouragé par les dirigeants privés du secteur et les marchés enclins à la manie. Le contraste entre les approches américaine et chinoise en matière d'IA est instructif. Les économies capitalistes sont confrontées à un profond problème de coordination, comme l'a souligné Michael Roberts : « en Chine, il existe un plan visant à atteindre des objectifs technologiques clés qui stimuleront l'ensemble de l'économie », mais « dans les grandes économies capitalistes, tous les œufs de l'IA sont dans un panier appartenant aux hyperscalers privés spécialisés dans l'IA et aux sept géants des médias technologiques – et pour eux, la rentabilité est essentielle, pas les résultats technologiques ».

À plus long terme, si les difficultés financières du secteur s'intensifient, il n'est pas certain que l'héritage matériel de ce boom soit comparable à celui des bulles précédentes. En effet, la construction et les infrastructures ne représentent qu'une minorité des dépenses liées à la mise en place de la capacité des centres de données ; près des trois quarts de l'investissement consistent en équipements informatiques, principalement des puces avancées (processeurs graphiques). Contrairement aux câbles à fibre optique de l'ère dot-com ou aux chemins de fer du 19e siècle, les puces IA doivent être remplacées fréquemment à mesure que leurs performances diminuent et que la technologie s'améliore. Si, pour des raisons de rentabilité, les investissements venaient à se tarir soudainement, une réduction de la disponibilité de l'IA par rapport à son abondance actuelle serait une possibilité réelle. En théorie, si la réduction des dépenses d'investissement l'emportait sur les réductions de coûts liées à l'amélioration des processus d'IA, l'héritage du boom de l'IA ne durerait pas longtemps et la puissance de calcul disponible pour les requêtes IA ordinaires pourrait diminuer.

Ce problème d'obsolescence a des implications financières cruciales. En effet, les prêts destinés aux data centers « sont presque toujours des prêts non amortissables : les remboursements ne servent pas à réduire le montant dû. Il s'agit plutôt d'un financement perpétuel pour ce qui est supposé être un actif perpétuel. L'hypothèse est qu'à la fin de la durée du prêt – généralement cinq à sept ans – la totalité du solde sera refinancée ». Mais si les puces sont pratiquement sans valeur après cinq ans, qui refinancera un actif dont le composant clé est entièrement amorti ?

Sans parler du stress écologique causé par la demande croissante en terres, en énergie et en eau pour faire fonctionner les centres de données, qui rend toute cette ruée vers l'IA non durable. Dans ce contexte, la fonction idéologique du discours de conquête spatiale des géants de la technologie est de donner de la crédibilité au fantasme d'un avenir entièrement numérique. Comme l'explique le projet Suncatcher de Google, « la demande en puissance de calcul pour l'IA – et en énergie – continuera de croître » et « sur la bonne orbite, un panneau solaire peut être jusqu'à 8 fois plus productif que sur Terre et produire de l'énergie de manière quasi continue, réduisant ainsi le besoin en batteries ». Par conséquent, « à l'avenir, l'espace pourrait être le meilleur endroit pour développer la puissance de calcul de l'IA ».

Sur Terre, la demande croissante d'énergie bon marché et de terres rares se traduit par un impérialisme à l'ancienne. La nouvelle doctrine de sécurité américaine indique clairement qu'elle souhaite « un hémisphère [...] qui soutienne les chaînes d'approvisionnement critiques ». La saisie du pétrole vénézuélien par l'administration Trump et les revendications expansionnistes sur le Groenland pour les minéraux critiques convoités par les milliardaires de la technologie montrent à quel point elle est sérieuse. Si l'IA continue de décevoir, les aventures impérialistes pourraient bien s'intensifier – la recherche numérique de gains d'efficacité chimériques remplacée par une course prédatrice à la réduction des coûts dans une nouvelle ère que David Harvey a si justement qualifiée d'« accumulation par dépossession ».

Publié le 16 janvier 2026 sur le blog Mediapart de l‘auteur

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10.02.2026 à 12:25

Coups de pression, agressions et menaces : une semaine dans la peau des journalistes

La rédaction de Mediapart

En une semaine, coups de pression, menaces verbales et physiques ont empêché plusieurs journalistes de Mediapart et d'autres médias d'effectuer leur travail. Cela doit cesser.

Tiré du blogue de l'auteur.

Les faits qui suivent se sont tous déroulés cette semaine, en France. La liste n'est pas exhaustive mais ne laisse pas d'inquiéter.

Vendredi 6 février, Samia Dechir, journaliste rédactrice vidéo à Mediapart, accompagnée de notre pigiste Juliane Rolland à la caméra, a voulu interroger Rachida Dati sur la compatibilité d'un renvoi au tribunal (pour corruption et trafic d'influence, dans l'affaire Renault) avec sa candidature à la mairie de Paris. Son agenda de campagne n'est pas public. Mais nous avons repéré un déplacement dans le quartier de Montmartre.

Notre consœur, micro à la main siglé et bien identifiée par le staff de la candidate, tente d'y interpeller Rachida Dati : « Serez-vous la candidate de la prob… ? » Samia n'a pas le temps de finir sa phrase qu'elle est ceinturée par un des membres de la campagne. Violemment ceinturée. Notre consœur demande ensuite à l'individu de ne pas recommencer pour des raisons évidentes, mais qu'il faut manifestement préciser : il n'a pas le droit de l'entraver dans son travail, ni même de la toucher de cette façon. L'homme s'excuse-t-il pour ce geste déplacé ? Au contraire : il menace Samia de porter plainte contre elle pour intimidation. Pour une réponse sur l'exemplarité de Rachida Dati, on repassera.

Deux jours plus tôt, la même équipe vidéo de Mediapart s'est rendue à Segré-en-Anjou Bleu (Maine-et-Loire) pour interroger Jean-Eudes Gannat, candidat sans étiquette d'extrême droite, sur la compatibilité de sa candidature avec son renvoi devant le tribunal correctionnel, dans son cas, pour provocation à la haine raciale. En cause, une vidéo postée en 2025 sur ses réseaux sociaux où il filme à leur insu cinq réfugiés afghans qu'il compare à des « cousins des talibans ». « Peut-on être candidat et en attente d'un procès un mois et demi après l'élection ? », osent demander nos consœurs.

Jean-Eudes Gannat leur répond, mais tente d'arracher leur micro au cours de l'interview et les traite de « procureures aux cheveux courts ». Quelques minutes plus tard, il poste une vidéo sur les réseaux sociaux, où il se filme et filme nos consœurs, qu'il traite de « chiens de garde du système » et de « p'tites dames qui voudraient jouer les procureures », déclenchant de nombreux commentaires d'insultes sexistes et lesbophobes.

Jeudi, ce n'est pas un politique mais un journaliste qui s'en prend à l'un de nos collègues. Le directeur de la rédaction de CNews, Thomas Bauder, dont Mediapart, sous la plume de David Perrotin et Mathilde Mathieu, a révélé la condamnation en première instance pour violences sur ses trois enfants, invective l'un des auteurs de l'enquête sur le réseau social X.

« Quelle a été votre enfance, David Perrotin, pour que vous viennent cette névrose obsessionnelle et cette haine aveugle ? Dites-le-nous. Quant à mes enfants, ne parlez pas en leur nom, ils n'ont que faire de vous. Le jour venu, pour “venger ma race”, ils vous cracheront au visage », écrit-il, en réponse à un post factuel de notre journaliste, indiquant la réaction de la haute-commissaire à l'enfance, Sarah El Haïry.

Mediapart accepte volontiers la contradiction et publie les droits de réponse des mis en cause lorsqu'ils respectent les conditions de publication, comme ce fut le cas pour Thomas Bauder. Mais nous n'acceptons pas les menaces, d'où qu'elles viennent.

Les désaccords sont légitimes et la critique de la presse nécessaire. Mais afficher aujourd'hui nommément un·e journaliste sur un réseau tel que X, comme l'a fait cette semaine la députée européenne Rima Hassan avec un journaliste du Parisien, pose question : cela génère des effets de meute et du cyberharcèlement favorisés par l'algorithme, auxquels aucune personne défendant des idéaux progressistes ne saurait souscrire.

Longtemps, les atteintes à la presse étaient l'apanage du FN devenu RN, parti connu pour interdire l'accès à ses événements aux journalistes de Mediapart et de « Quotidien ». Force est de constater que le parti d'extrême droite n'est plus le seul, et depuis déjà quelque temps, à piétiner le droit à l'information (journaliste du Monde interdit d'entrée à l'université d'été de La France insoumise, accès de plus en plus restreints aux déplacements de la présidence de la République).

Récemment, Rachida Dati – encore elle ! – a refusé l'accès à l'un de ses meetings aux journalistes du Monde et de Marianne « au prétexte que la demande avait été mal ou pas formulée », raconte le quotidien du soir. Idem pour deux photographes de l'association Divergence et une journaliste de Radio Nova, sortie, elle, au beau milieu de l'événement.

Jean-Michel Aulas, candidat à la mairie de Lyon, blackliste lui aussi certains médias. Plusieurs titres qui suivent sa campagne n'ont pas été avertis d'un déplacement dans le quartier de La Duchère : Mediacités et Rue89 Lyon, deux partenaires de Mediapart, mais aussi Le Monde, Libération ou encore la Tribune de Lyon. Dans un communiqué publié mercredi 4 février, le club de la presse a dénoncé le « tri » des journalistes et une « méthode [qui] pose question en pleine période de débat public en vue du choix des futurs dirigeants des collectivités locales ».

Nous protestons vivement contre ces agissements inacceptables. Les journalistes doivent pouvoir exercer leur mission d'information sans craindre pour leur sécurité physique ni leur santé mentale. Le droit à l'information n'est ni superflu ni négociable. Il est un pilier de notre démocratie, trop souvent oublié par celles et ceux qui prétendent le défendre.

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10.02.2026 à 12:24

JO d'hiver en Italie : neige artificielle, flambée de l'immobilier et privatisation dénoncés par les opposants

Caroline Bordecq

Alors que s'ouvrent les Jeux olympiques d'hiver à Milan, des activistes donnent le coup d'envoi de leurs « Jeux utopiques ». Une manifestation populaire de 3 jours pour dénoncer une ville transformée pour les plus riches.

Tiré de Reporterre. Légende de la photo : Depuis trois ans, le comité de olympiades insoutenable s'oppose à l'arrivée des JOP dans les Alpes italiennes et la métropole lombarde. Capture d'écran du film "Il Grande Gioco".

« J'adore Milan, mais ces Jeux d'hiver sont l'énième confirmation que cette ville ne m'appartient plus », soufflait Matilda le mardi 3 février. L'enseignante était venue assister à un débat avec le Comité des olympiades insoutenables (CIO). Ce dernier a réalisé le documentaire Il Grande Gioco sur les conséquences des Jeux olympiques et paralympiques (JOP) Milan Cortina qui s'ouvrent vendredi 6 février.

Depuis trois ans, ce réseau d'associations s'oppose à l'arrivée de cette grand-messe du sport dans les Alpes italiennes et la métropole lombarde. De vendredi à dimanche 8 février, les activistes organisent des « Jeux utopiques ». Au programme : une manifestation nationale samedi et des séances de sport (boxe, football, capoeira, pole dance...) dans un ancien palais des sports occupé.

L'objectif est multiple. D'abord, se réapproprier la ville « devenue toujours plus exclusive et excluante », explique Marco, membre du CIO venu présenter le film. « Même ces JO qui devraient célébrer le sport sont réservés aux plus aisés », pointe Martino Iniziato, de l'association de randonnée APE Milano. À Milan, seuls quelques billets pour le hockey féminin sont à moins de 100 euros.

Des rénovations pour attirer les plus riches

Les opposants soulèvent aussi les conséquences à long terme des Jeux. « Que ce soit en ville ou en montagne, ils amplifient des processus déjà en cours », reprend Martino. Dans les Alpes, où les températures grimpent et où la neige se raréfie, les écologistes dénoncent l'acharnement à préserver une économie basée sur les sports d'hiver. À l'occasion des Jeux, des millions d'euros ont été investis dans la production de neige artificielle.

Milan, de son côté, affiche depuis des années l'ambition de rejoindre le cercle des grandes métropoles internationales, comme Londres ou Paris. Accueillir de grands événements comme les JOP participe à cette stratégie. À quel prix pour ses habitants ?

« Les Jeux accélèrent la gentrification, reprend Marco. Près du village olympique, le quartier a déjà commencé à se transformer : de nouveaux bâtiments sortent de terre, des bars et restaurants ouvrent. » Le problème n'est pas de rénover des quartiers périphériques, « souvent laissés à l'abandon », mais de le faire « pour attirer les classes plus aisées, plutôt que pour améliorer les conditions de celles et ceux qui y vivent déjà ».

« Les Jeux accélèrent la gentrification »

Le phénomène n'est pas nouveau. L'Exposition universelle de 2015 a marqué un tournant : la ville s'est transformée et les prix de l'immobilier ont flambé. En 2022, acheter une maison à Milan coûtait en moyenne 40 % de plus qu'en 2015. À 29 ans, Matilda a enfin pu quitter le logement familial, « mais seulement parce que mon copain possède un appartement. Comment faire avec un salaire de 1 700 euros par mois ? »

Sur ce front, les JOP ont d'ailleurs un goût d'occasion ratée. Propriété d'un promoteur privé, le village olympique deviendra la plus grande résidence étudiante du pays après les Jeux, mais les loyers font déjà polémique : de 600 euros à 1 000 euros par mois.

Privatisation des lieux sportifs

Les activistes pointent une autre contradiction : alors que Milan sera une scène du sport mondial ces prochaines semaines, « ses espaces sportifs pour le grand public sont laissés à l'abandon », déplore Martino Iniziato. À l'été 2025, seules trois piscines municipales en plein air étaient ouvertes pour 1,3 million d'habitants ; les cinq autres étant en travaux ou désaffectées.

Dans un rapport de 2024, des experts soulignent la privatisation progressive des lieux sportifs rendant leur accès plus coûteux. « La ville subit la pression du marché et ouvre la porte aux investisseurs privés, sans se préoccuper des répercussions sociales pour les habitants », écrivent-ils. La mairie estime pour sa part impossible de maintenir ces infrastructures sans l'appui du secteur privé, tout en refusant de parler de « privatisation ».

Pour Marco, ce « désengagement du public » ne date pas d'hier. Mais « face à ça, l'Italie a toujours eu une grande capacité d'autogestion », dit-il, en citant les centres sociaux autogérés, bête noire de la Première ministre d'extrême droite Giorgia Meloni. Et les Jeux utopiques de ce weekend s'inscrivent dans cette longue tradition.

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10.02.2026 à 12:24

Ukraine : la paix qui ne peut advenir

Oleksandr Kyselov

La Russie semble refuser tout compromis en Ukraine – un problème ignoré par ceux qui appellent à mettre fin au soutien à Kiev. Pour mes grands-parents, il a fallu trois ans, dix mois, deux semaines et trois jours d'horreur et de sacrifice depuis le moment où les premières bombes sont tombées sur les villes biélorusses et ukrainiennes jusqu'à la capitulation de l'agresseur.

4 février 2026 | tiré du site de la Gauche anticapitaliste

Aujourd'hui, la guerre que la Russie mène dans notre pays est sur le point d'entrer dans sa cinquième année sans victoire ni défaite en vue. Près de 20 pour cent du territoire ukrainien est déjà occupé, mais moins d'un pour cent a été conquis au cours de la dernière année.

Au soulagement de nombreux partisans de la paix, les efforts de Kiev se sont orientés vers la recherche de solutions diplomatiques, suivis par les capitales européennes. Pourtant, alors que les échéances fixées par Trump sont passées, l'accord reste introuvable. Les affirmations optimistes selon lesquelles 95 pour cent des termes seraient convenus, avec seulement quelques questions épineuses restantes, font se demander en quoi cela diffère du fameux communiqué d'Istanbul(1), qui « nous a presque apporté la paix » mais était également rempli de désaccords différés.

Les négociations tournent désormais principalement autour des positions de l'Ukraine et de ses alliés, avec celles des États-Unis, qui tiennent à leur tour des pourparlers avec la Russie. Les dernières propositions maintiennent des chiffres symboliques – une armée nationale de 800 000 hommes, des garanties de type Article 5(2) valables jusqu'à ce que l'Ukraine tire sur le territoire russe sans provocation – tout en laissant non résolus le contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijjia(3) et les concessions territoriales. Kiev a accepté des élections présidentielles et même suggéré un référendum pour valider l'accord de paix, à condition qu'un armistice les rende possibles. En vain : après un appel téléphonique, Poutine et Trump ont tous deux convenu qu'un cessez-le-feu immédiat ne ferait que prolonger le conflit.

Toutes les actions étrangères de la Russie sont depuis longtemps subordonnées à un seul objectif : l'assujettissement de l'Ukraine, devenu une idée fixe.

Entre-temps, la Russie continue de « résoudre les problèmes par des moyens militaires ». Les frappes de début janvier contre les infrastructures énergétiques ont provoqué des coupures totales d'électricité dans les régions de Dnipropetrovsk et de Zaporijjia, laissant près de 800 000 personnes sans électricité alors que les températures chutaient bien en dessous de zéro. Puis l'électricité a été coupée à plus de 500 000 personnes à Kiev. Moscou a même tiré un missile balistique hypersonique Orechnik(4) à capacité nucléaire qui aurait touché un stockage souterrain de gaz près de la frontière polonaise.

L'idée fixe de la Russie

Andriy Movchan soutient que beaucoup sous-estiment gravement la composante idéologique de l'invasion du Kremlin(5). Toutes les actions étrangères de la Russie sont depuis longtemps subordonnées à un seul objectif : l'assujettissement de l'Ukraine, devenu une idée fixe. Si cela ne peut être réalisé militairement maintenant, la Russie intégrera dans tout processus de paix des conditions lui permettant de continuer dans des circonstances plus favorables. Empêcher la récurrence de l'agression est essentiel tant pour l'Ukraine que pour la sécurité européenne.

Cela explique la réaction dure de Moscou même à la discussion prudente d'un éventuel déploiement de forces multinationales en Ukraine : de taille limitée, seulement après un cessez-le-feu complet, loin de la ligne de contact, et si rien ne met leur sécurité en danger. Le Kremlin perçoit tout obstacle potentiel comme une menace à ses ambitions et avertit que toutes ces unités et installations seront traitées comme des cibles militaires légitimes.

Si la Russie cherchait véritablement un compromis de bonne foi, une hypothétique mission de police internationale dans une zone neutre démilitarisée le long de toute la ligne de contact pourrait lever le siège de Kherson(6), assurer la liberté de navigation sur le Dniepr, sécuriser la centrale nucléaire de Zaporijjia, rétablir l'accès aux mines de charbon à coke de Pokrovsk(7), permettre aux réfugiés de revenir et séparer physiquement les forces. Contrairement aux formations militaires, une telle mission pourrait se concentrer sur la protection des civils et la surveillance plutôt que sur la projection de force. Elle pourrait même permettre à Moscou de déclarer victoire : pas de troupes de l'OTAN en Ukraine, une zone tampon sécurise « le peuple du Donbass », leur lien terrestre vers la Crimée est maintenu, tandis que l'adhésion à l'UE oblige Kiev à respecter les droits des minorités et les dote de mécanismes de recours. Le fait que rien de tel ne soit même envisagé est une preuve supplémentaire que tout cela n'est que des excuses.

Lors de la réunion du ministère de la Défense en décembre 2025, Poutine a été explicite : la Russie atteindrait « inconditionnellement » ses objectifs de guerre et « libérerait ses terres historiques », prédisant que les « petits cochons » européens soutenant Kiev finiraient par perdre le pouvoir.

L'aile pacifiste

Les porte-parole de Peace from Below (La Paix par le bas)(8), Alexei Sakhnin et Lisa Smirnova, rejettent également dans Jacobin l'idée que Poutine cherche un règlement à l'amiable. Les objectifs du régime russe sont d'écraser complètement l'Ukraine, de la laisser sans défense et en désordre politique, pour justifier les coûts de l'« opération militaire spéciale » et éviter toute menace future possible. Pourtant, ils croient qu'un appel sincère à une trêve immédiate et inconditionnelle de la part des mouvements populaires, une fois refusé par le Kremlin, délégitimerait le régime aux yeux de ses sympathisants.

Cette position est au-delà de la naïveté. Elle pourrait même causer du tort si elle était prise au sérieux. Saper le soutien à l'effort de défense de l'Ukraine ne fait qu'affaiblir le pouvoir de négociation de Kiev. Il est totalement flou ce qu'un tel appel pourrait offrir de différent des propositions ukrainiennes précédentes sans donner au Kremlin exactement ce qu'il veut. Au cours de l'année écoulée, Kiev a soumis de multiples propositions de cessez-le-feu, toutes rejetées d'emblée. Pourtant, il n'y a eu aucune manifestation de militants pacifistes en colère devant les ambassades russes dans le monde entier. Tandis que des rassemblements massifs pour la paix condamnant le militarisme national se tenaient en Occident – abondamment relayés par les médias russes – rien de tel n'était visible dans les rues des villes russes(9).

Tandis que les désertions se produisent et que la fatigue s'accroît, Moscou annonce avoir dépassé ses quotas de recrutement de mercenaires. Des centaines de milliers de Russes continuent d'aller armés en Ukraine, volontairement, pour échapper à des peines, gagner de l'argent ou faire carrière. L'expérience historique montre qu'il faut plus que des bonnes vibrations de l'étranger pour que les gens se soulèvent. Les pénuries alimentaires ont déclenché des émeutes en 1917, et les lourdes pertes sur le champ de bataille ainsi que la méfiance envers un commandement incompétent ont conduit à l'insurrection de Prigojine en 2023(10).

La mission impossible de l'Ukraine

Les derniers chiffres d'opinion publique montrent une résilience constante : au cours de l'année, la part de ceux qui s'opposent catégoriquement aux concessions territoriales reste stable, à une majorité simple. En même temps, plus des deux tiers pourraient accepter un conflit gelé, mais 74 pour cent continuent de rejeter les termes de Moscou. Pourtant, 17 pour cent admettent qu'ils pourraient vivre avec la version russe de la paix, et neuf pour cent supplémentaires restent indécis – suffisamment de personnes à référencer ou interpeller pour ceux qui veulent tenter leur chance. À mesure que les ressources diminuent et que l'épuisement s'approfondit, ces chiffres pourraient augmenter, ce qui pourrait jeter les bases d'un conflit politique interne(11).

La réalité budgétaire est brutale. Le budget 2026 de l'Ukraine nécessite 49 milliards de dollars (environ 47 milliards d'euros) de soutien extérieur – sans quoi le pays serait financièrement non fonctionnel. Le déficit commercial de l'année dernière a doublé pour atteindre 42 milliards de dollars (environ 40 milliards d'euros), amplifiant la dépendance aux flux de trésorerie occidentaux. La dette publique a atteint 186 milliards de dollars (environ 178 milliards d'euros), son service consommant déjà 18 pour cent des recettes intérieures. Au lieu de saisir les avoirs russes gelés(12), le prêt de 90 milliards d'euros de l'UE pour 2026-2027 s'ajoute à ce tas de dettes, mais au moins le remboursement est supposément reporté jusqu'à ce que Moscou paie des réparations. Même si les avoirs gelés étaient utilisés, sans paix en vue, le piège de la dette se resserre et les coûts de reconstruction s'accumulent.

Les petites nations ou communautés doivent-elles accepter un monde où les grandes puissances dictent ce qu'elles veulent ? Et sinon, quels outils sont réellement disponibles pour résister quand quelqu'un de plus fort vous tord le bras ?

L'épuisement militaire aggrave la crise budgétaire. L'épidémie de désertions a atteint des niveaux records en 2025, poussant le gouvernement à restreindre les données statistiques et à annoncer un énième changement de ministre de la Défense. Kiev contrôle encore près de 20 pour cent des territoires disputés avec des zones urbaines fortement fortifiées. Se retirer est à la fois impopulaire et stratégiquement dangereux, car cela rapproche la ligne de front des régions voisines avec des positions plus difficiles à défendre. Les troupes russes avancent lentement avec de lourdes pertes, mais Moscou semble prêt à attendre et à payer le prix.

Cette situation sombre force une question inévitable que j'aurais rejetée il y a des années sous prétexte de ne pas être un expert militaire. Quel est l'objectif de l'Ukraine dans cette guerre ? Tenir jusqu'à rassembler assez de force pour expulser les occupants ? Mais d'où viendront ces ressources ? Attendre que l'économie russe s'effondre ? Les recherches d'Ilya Matveev soulignent que si la mobilisation dirigée par l'État a aidé la Russie à surmonter les chocs initiaux, son économie s'est installée dans une stagnation à long terme – mais aucun effondrement imminent n'est en vue(13).

Maintenir l'indépendance et les perspectives d'avenir ? Mais une guerre prolongée mine les deux.

Le soutien au peuple n'est pas la même chose que le soutien au gouvernement. Ce dernier peut être affreux et dégoûtant, mais ceux en Ukraine peuvent difficilement se permettre de passer à autre chose et de s'écarter parce que le règne de l'agresseur est bien pire. Rares sont ceux qui sont prêts à risquer de mourir au combat, mais encore plus rares sont ceux qui choisiraient de vivre sous l'occupation. Les meilleures options d'un point de vue individuel seraient que la guerre s'arrête ou, au moins, qu'il y ait une possibilité de s'échapper. Mais aucune n'est sur la table pour le pays dans son ensemble.

La Russie est prête à supporter les coûts de la guerre, condamnant l'Ukraine à un choix peu enviable : céder maintenant ou combattre tant que le soutien continue. Appeler à retirer les ressources pour forcer la capitulation de l'Ukraine dans « une guerre impossible à gagner » est un choix politique curieux, mais beaucoup à gauche semblent s'en contenter. Tôt ou tard, un tel résultat peut effectivement devenir réalité. Mais à la déception de l'aile pacifiste, le monde dans lequel cela devient possible n'apporte pas le paradis.

Le nouveau désordre mondial

Le contexte plus large offre un aperçu de l'avenir. Le 3 janvier, les États-Unis ont mené une opération militaire pour capturer l'autocrate vénézuélien Nicolás Maduro. Ce n'était même pas déguisé en intervention humanitaire. La justification était brutale : le contrôle du pétrole.

Enhardi par ce succès, Trump a relancé sa volonté d'acquérir le Groenland et s'est ouvertement moqué du droit international dans la foulée. Le signal était sans équivoque : le pouvoir décide, les règles suivent si elles sont commodes. Dans ce contexte, il est difficile de savoir à quel point l'intérêt de Washington pour l'Ukraine est durable, quel prix il exigera, et si des garanties de sécurité engageraient les États-Unis une fois les circonstances changées. Pour l'Europe, qui réalise encore la nécessité de confronter la Russie, prête à affirmer ses intérêts par la force, cela ressemble moins à du leadership qu'à une trahison. Soudain, parler de l'Ukraine comme d'un bouclier ne semble plus être une figure de style. Les assurances de Poutine ne devraient offrir aucun réconfort – c'est un homme de parole au sens le plus étroit : il la donne et la reprend(14).

L'Ukraine devra peut-être avaler une pilule amère, mais il en sera de même pour tout autre pays qui n'est pas intéressé par, ou pas capable de, conquête impériale. Quiconque réduit la paix ou la justice à des catégories morales ne sera jamais capable d'atteindre l'une ou l'autre. Plutôt que de condamner les torts, il est temps de se demander ce qui les rend possibles. Les petites nations ou communautés doivent-elles accepter un monde où les grandes puissances dictent ce qu'elles veulent ? Et sinon, quels outils sont réellement disponibles pour résister quand quelqu'un de plus fort vous tord le bras ?(15)

Oleksandr Kyselov est originaire de Donetsk. Il est militant de gauche, membre du conseil de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social)(16) et assistant de recherche à l'Université d'Uppsala.

La traduction allemande de cet article a été publiée dans analyse & kritik 722. Traduit pour ESSF par Adam Novak

Notes
1. En mars-avril 2022, des délégations russes et ukrainiennes ont tenu des pourparlers de paix à Istanbul. Un projet d'accord aurait été proche de la conclusion avant l'échec des négociations, chaque partie accusant l'autre de la rupture. L'épisode reste très controversé, certains analystes occidentaux affirmant que l'Ukraine a été poussée à continuer le combat tandis que d'autres soulignent la poursuite des opérations militaires russes et leurs exigences maximalistes.
2. L'Article 5 du Traité de l'Atlantique Nord est la clause de défense collective de l'OTAN, stipulant qu'une attaque armée contre un membre doit être considérée comme une attaque contre tous.
3. La centrale nucléaire de Zaporijjia, la plus grande installation nucléaire d'Europe avec six réacteurs, est sous occupation russe depuis mars 2022. Son statut reste un point de contentieux majeur dans les négociations en raison des préoccupations sécuritaires et de son importance stratégique.
4. L'Orechnik est un missile balistique russe à portée intermédiaire utilisé pour la première fois en combat en novembre 2024. Son déploiement a marqué une escalade significative, car le missile est conçu pour transporter des ogives nucléaires.
5. Sur les fondements idéologiques de l'impérialisme russe, voir Zbigniew Kowalewski, « L'identité impériale de la Russie : des tsars à Poutine », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://europe-solidaire.org/spip.php?article33683
6. Kherson, une grande ville ukrainienne sur le Dniepr, a été occupée par les forces russes de mars à novembre 2022. Bien que la ville ait été libérée, les forces russes continuent de la bombarder depuis la rive opposée du fleuve.
7. Pokrovsk, dans la région de Donetsk, est critique pour l'industrie métallurgique ukrainienne en tant que site de l'un des plus grands gisements de charbon à coke d'Europe. Les forces russes avancent vers la ville depuis mi-2024.
8. Peace from Below est une initiative lancée en 2024 par certains gauchistes occidentaux prônant un cessez-le-feu immédiat et un désarmement mutuel en Ukraine, s'inspirant de l'héritage de la Conférence de Zimmerwald de 1915 où des socialistes s'opposèrent à la Première Guerre mondiale.
9. Pour une analyse des débats au sein de la gauche occidentale sur l'Ukraine, voir Oleksandr Kyselov, « Militant ukrainien à la gauche européenne : « On ne peut pas combattre le fascisme avec des fleurs » », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75457
10. Evgueni Prigojine, fondateur de la société militaire privée Wagner, a mené une brève mutinerie armée contre la direction militaire russe en juin 2023. La rébellion a été interrompue après des négociations, et Prigojine est mort dans un accident d'avion deux mois plus tard dans des circonstances suspectes.
11. Pour une analyse détaillée de l'opinion publique ukrainienne et de la lassitude de la guerre, voir Oleksandr Kyselov, « Ukraine abandonnée. Capitulation injuste ou résistance insoutenable ? », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77103
12. Environ 300 milliards de dollars d'avoirs de la Banque centrale russe ont été gelés par les pays occidentaux après l'invasion de 2022. Le débat se poursuit sur la confiscation de ces avoirs pour financer la reconstruction ukrainienne, bien que des préoccupations juridiques aient limité l'action à l'utilisation des seuls intérêts générés.
13. Sur l'économie politique russe et l'impérialisme, voir « L'impérialisme politique, la Russie de Poutine et le besoin d'une alternative mondiale de gauche : Entretien avec Ilya Matveev », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72148
14. Voir Manuel Afonso, « Contre le partage colonial de l'Ukraine par Trump et Poutine », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article73763
15. Pour une analyse plus approfondie de l'auteur sur les dilemmes de la gauche ukrainienne, voir Oleksandr Kyselov, « Ukraine : le dilemme de la gauche face à un ordre mondial qui s'effondre : Se préparer à combattre ou laisser les autres décider du résultat ? », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73842
16. Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) est une organisation socialiste démocratique ukrainienne fondée en 2015, engagée dans l'internationalisme, le féminisme socialiste, l'anticapitalisme et l'anti-impérialisme. Voir « Ukraine : Présentation de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61539

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10.02.2026 à 12:23

Clémentine Autain veut représenter la gauche comme candidate à la présidence de la république

Clémentine Autain

Je veux représenter la gauche et les écologistes à l'élection présidentielle de 2027. Pour porter un projet, celui d'un État qui nous donne les moyens de reprendre la main. Pour satisfaire nos besoins authentiques et sécuriser nos vies. Ce que je défends, c'est la vie meilleure. Pour toutes et tous.

Son manifeste

Reprendre la main, Satisfaire nos besoins, Sécuriser nos vies.

Pourquoi je suis candidate

Car il n'y a pas de fatalité à ce monde égoïste et dangereux, à la vie chère et à l'insécurité alimentaire, aux déserts médicaux et aux urgences saturées, au mal-travail et au mal-logement, aux délocalisations et à la désindustrialisation, aux violences faites aux femmes et au narcotrafic, au racisme et à l'antisémitisme, au chaos institutionnel et au rejet des institutions. Ce sont des choix politiques. Nous pouvons en faire d'autres.

La clé de notre victoire face au pouvoir en place et à la menace de l'extrême droite, c'est l'union des gauches et des écologistes, sur la base d'un projet de transformation en profondeur du pays. Une gauche franche et collective : là est mon engagement depuis toujours.

Satisfaire nos besoins authentiques

La vie meilleure, c'est d'abord de nous donner un objectif, à la fois simple et ambitieux : satisfaire nos besoins authentiques.

Alors que des pans toujours plus grands de nos vies sont soumis à la loi du profit, mon ambition est de faire reculer la place de la marchandisation, pour permettre à chacune et chacun d'accéder à la dignité et à la liberté. Les défenseurs du capitalisme nous avaient promis la prospérité. Or les inégalités ont explosé et toute une série de besoins artificiels, créés par la soif de rendement du capital, viennent épuiser nos forces de travail, la planète et nos désirs.

Accéder à la vie meilleure, c'est d'abord contribuer à relever le défi climatique. La bifurcation écologiste doit rimer demain avec la vie meilleure, et non contraintes et restrictions pour le plus grand nombre.

Accéder à la vie meilleure, c'est ensuite bâtir les conditions de la liberté : assurer un accès à une alimentation saine, aux soins, à un logement digne, à l'éducation, à la culture, ou encore à la mobilité. Et c'est aussi redonner du sens à l'emploi : pour qu'il nous permette de produire ce dont nous avons réellement besoin, et de vivre dignement. Le partage de la valeur doit se rediriger vers les travailleuses et les travailleurs, celles et ceux qui produisent les richesses.

L'État pour nous

Pour cela, je propose une méthode : transformer l'État, pour qu'il nous serve, au lieu de servir les intérêts des marchés financiers.

Devenu esclave des lois du marché, l'État s'est dépossédé de ses savoir-faire et de sa capacité à améliorer nos vies. Il doit se redonner les moyens d'agir au service du bien commun. Pour cela, l'esprit public doit irriguer le sommet de l'État.

Cela suppose de réformer les écoles de la haute fonction publique, mieux encadrer les allers-retours entre le privé et le public, ou encore élever le nombre et le niveau des hauts cadres.
Cela suppose aussi de mettre fin à l'hémorragie de tous ces services publics privatisés, et d'en créer de nouveaux, comme un service public de la petite enfance ou du grand âge. Car étendre le commun est une condition du progrès humain.

Je ne propose pas que l'État fasse tout lui-même : je veux qu'il orchestre la satisfaction de nos besoins, en lien avec les collectivités locales, l'économie sociale et solidaire, les TPE/PME qui irriguent une économie de proximité soucieuse de bien commun, le monde du travail et de la création, les comités citoyens.

Refonder l'État suppose de lui redonner de l'air budgétaire. Notre système fiscal est impuissant à mettre à contribution ceux qui ont le plus, et dont la richesse atteint des sommets toujours plus indécents. Une grande réforme de la fiscalité est l'une de mes grandes priorités, d'abord pour que les très hauts patrimoines et les grandes entreprises paient leur juste part d'impôts.
Enfin, un État-stratège doit planifier pour transformer.

Je veux faire de la France et de l'Europe un modèle au niveau mondial de la bifurcation écologiste. Si elle est bien réalisée, elle sera juste, et dégagera du pouvoir vivre pour la population.

Alors que les entreprises ferment les unes après les autres à coups de délocalisations, nous devons d'urgence stopper cette dynamique et agir pour la réindustrialisation. Nous devons nous doter d'une approche stratégique : la France ne peut pas rayonner seulement pour son industrie du luxe et l'aérospatial. Je propose un « Airbus du médicament » et de faire de la France un modèle en matière de production alimentaire saine et accessible.

Sécuriser nos vies

Ma démarche porte une ambition : sécuriser nos vies.

Sécuriser nos vies, ce n'est pas fantasmer des boucs-émissaires, ce n'est pas accroître la haine des arabo-musulmans et des étrangers. C'est prendre le mal à la racine, et organiser la société pour qu'elle nous protège.

Cela suppose d'élever les protections sociales et les filets de sécurité pour éviter le basculement dans la pauvreté, et accompagner les vulnérabilités. Au lieu de détruire les conquêtes du Conseil National de la Résistance, à commencer par la sécurité sociale, nous devons en imaginer de nouvelles, comme la Sécurité Sociale de l'Alimentation. Celle-ci permettra d'assurer à chacune et chacun l'accès à une alimentation de qualité, tout en permettant à ceux qui la produisent d'en vivre dignement, sans détruire les écosystèmes.

Pour sécuriser nos vies, il faut faire reculer toutes les violences, et agir en s'attaquant à leurs causes, et non focaliser notre attention sur la seule répression. Agir contre les inégalités et les discriminations, mettre en place une loi-cadre contre les violences faites aux femmes, investir dans la protection de l'enfance et désaturer les secteurs psychiatriques et psychologiques, réformer la police républicaine, ou encore agir avec méthode et sérieux pour lutter contre le narcotrafic, voilà mes solutions pour lutter contre l'insécurité.

Enfin, l'urgence est à apaiser et élever le niveau du débat public. Notre démocratie est aujourd'hui en danger. Pour la protéger, il nous faut agir pour le pluralisme, avec une grande loi anti-concentration dans les médias. Il nous faut assurer la qualité de l'information, avec un meilleur service de l'audiovisuel public, et le soutien à la recherche et à l'indépendance des chercheurs à l'égard des intérêts privés. Les propos tenus sur les réseaux sociaux doivent aussi être régulés, ainsi que la captation de nos données par les GAFAM qui accaparent nos libertés.

Une France influente

Enfin, face à la bascule du monde opérée par Donald Trump, la France devra retrouver son influence et son rayonnement sur la scène internationale, pour promouvoir un autre ordre du monde que celui de la loi du plus fort et de la prédation. Ne pas se laisser impressionner, ni vassaliser : voilà ce qui est attendu de la France et de l'Europe.

Face à l'internationale réactionnaire et autoritaire, la France doit affirmer son alignement sur les principes, ceux du droit, de la justice, de la coopération, du partage des richesses et des ressources.
Tenir tête à l'échelle internationale nous enjoint à acter la fin de l'OTAN, et à impulser une autre coalition diplomatique et de défense à l'échelle européenne. Et à nouer des liens étroits avec les pays du Sud.

Vers la VIème République
Tout cela ne sera possible que si nous refondons notre République, pour renouer un lien de confiance entre citoyenne, citoyens, institutions, et politiques. Nous devons donner plus de pouvoir direct aux citoyens, notamment avec le RIC, et une meilleure représentativité et diversité des élus, grâce à la parité sociale.

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10.02.2026 à 12:23

France : un budget de sursis pour un régime en crise

William Daunora

Le budget a donc été définitivement adopté lundi 2 février à l'issue d'une séquence qui aura montré l'ampleur de la crise de régime et l'illégitimité du gouvernement. Trois gouvernements, un Premier ministre qui se saborde avant des mobilisations, une loi spéciale et un budget encore unanimement rejeté en commission des finances trois jours avant son adoption via le 49.3… Le pouvoir obtient un sursis. Mais pour combien de temps ?

Hebdo L'Anticapitaliste - 786 (05/02/2026)
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Un budget de guerre sociale et de guerre tout court

Lecornu l'écrivait aux patrons il y a quinze jours pour les rassurer : « Vous demandiez de la stabilité (…). Ce message a été entendu. » Et « l'ensemble des règles fiscales applicables aux entreprises est stabilisé ». Traduction : ce budget permet de stabiliser la situation politique sans toucher aux plus de 200 milliards d'euros d'aides publiques aux entreprises.

Dans ses grandes lignes, le budget 2025 est reconduit, avec le saupoudrage de quelques millions, que le PS pourra revendiquer (dégel du barème de l'impôt sur le revenu, abattement des retraitéEs maintenu…). Des miettes par rapport au seul poste de dépenses qui augmente : l'armée, avec une hausse de plus de 13 % (de 54 à plus de 60 milliards d'euros).

Le budget 2026 s'offre même la suppression de l'Institut national de la consommation (INC) et de son magazine, 60 millions de consommateurs. En 2025, l'INC, c'est notamment des alertes sur les produits ultratransformés dans l'alimentation pour les enfants, sur la présence de plastifiants dans des huiles d'olive, de pesticides et de fragments plastiques dans les épices, de métaux lourds dans des ­e-cigarettes, sur les manquements des assureurs et sur les poupées sexuelles d'apparence enfantine vendues sur la plateforme Shein…

« Il faut passer à autre chose »

C'est le vœu formulé par Lecornu. La suite va arriver en fait très vite car les prochaines attaques sont déjà sur la table. À commencer par le budget 2027, dont les premières réunions préparatoires auront lieu dès la fin des municipales. Ce budget devra doubler les réductions de dépenses pour tenir l'engagement de réduction du déficit à 4,1 % du PIB en 2027 (contre 5 % en 2026). Ces discussions vont s'ouvrir alors qu'il n'y a toujours pas de majorité. Du coup, une simplification du débat parlementaire est envisagée, « pour fluidifier les débats à venir », selon Yaël Braun-Pivet.

Les patrons sont déjà passés à autre chose. À la nouvelle mouture d'un sous-contrat pour les jeunes notamment : un CDI qui pourrait être rompu sans raison les premières années et payé moins que le SMIC… Vingt ans après, c'est le retour du Contrat première embauche (CPE). Mais le CPE, en 2006, c'est aussi la dernière grande victoire d'un mouvement social d'ampleur… Plus que jamais, l'enjeu est de remettre ça. (Lire à ce sujet notre dossier page 5.)
Comment repartir ?

La séquence qui se ferme avec l'adoption du budget ne clôt pas la crise politique. Et le risque que le RN accède au pouvoir est plus que jamais là. Les choix d'alliance du PS avec le gouvernement nous rapprochent de l'abîme.

Nous avons besoin de maintenir la perspective de l'unité politique autour d'un programme de rupture et de reprendre le chemin de la rue et des luttes. Dans les projections de François Bayrou, la baisse la plus importante des dépenses devait être réalisée en 2026 pour pouvoir lâcher du lest l'année de la présidentielle. Même si nous n'avons pas fait plier le gouvernement, ce sont bien nos mobilisations de l'automne et nos résistances de ces dernières années qui ont poussé le gouvernement à diviser par deux la réduction du déficit initialement prévue.

Il n'y aura pas de sortie de crise sans son approfondissement par nos mobilisations. Les municipales peuvent être l'occasion de construire des fronts antifascistes, de popularisation et de soutien aux luttes à l'échelle locale. Dès la journée de grève féministe du 8 mars, nous pouvons faire converger les différents fronts de notre solidarité internationale (Iran, Ukraine, Palestine, Venezuela, etc.) et antimilitariste. On ne passera pas à autre chose tant qu'on n'aura pas mis un coup d'arrêt aux projets de ce gouvernement !

Willam Donaura

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:22

État espagnol : régularisation de 500 000 travailleurEuses sans-papiers !

Louison Le Guen

Le gouvernement espagnol a décidé de mettre en œuvre un processus de régularisation de personnes migrantes qui travaillent actuellement sur le territoire de l'État espagnol mais qui sont en situation irrégulière.

3 février 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières Louison Le Guen | Crédit Photo. Photothèque Rouge
https://europe-solidaire.org/spip.php?article77978

Il s'agira de mettre en place un permis de séjour initial d'un an qui ouvrira la voie à une régularisation permanente. Cela devrait permettre à quelque 500 000 étrangers d'obtenir un permis de travail et de séjour à moyen terme.

Décret royal

Pour aller vite et contourner l'écueil d'une farouche opposition du PP (Partido Popular, droite réactionnaire), Sánchez a choisi de passer par la voie d'un décret royal, approuvé par le Conseil des ministres, évitant ainsi un affrontement parlementaire dans un contexte de majorité relative. Cette démarche du pouvoir répond à une initiative législative populaire (ILP) qui avait recueilli plus de 700 000 signatures certifiées début 2025, et fait suite à une négociation entre le gouvernement et Podemos (parti de gauche radicale).

Nos camarades d'Anticapitalistas ont accueilli favorablement cette mesure : « Après des années de pression de la part du mouvement de régularisation, le gouvernement a annoncé la promulgation d'un décret royal qui ouvrirait la voie à la régularisation de milliers de migrants sans-papiers. Les anticapitalistes, dans l'attente des détails précis du décret, se joignent aux organisations politiques, sociales et syndicales qui saluent cette annonce. Dans un contexte de montée du racisme à l'échelle mondiale, toute mesure visant à améliorer les conditions de vie des personnes issues de l'immigration profite à l'ensemble de la classe ouvrière. »

Vigilance !

Bien entendu, pas question pour eux d'accorder un blanc-seing à un gouvernement social-libéral qui a fait ses preuves de gestionnaire du capital ! C'est pourquoi « il est nécessaire de poursuivre l'approfondissement de ces mesures et de lutter contre les obstacles que la droite et l'extrême droite tenteront d'opposer à leur mise en œuvre. Il est indispensable de progresser vers la pleine réalisation des droits politiques de toutes les personnes vivant et travaillant en Espagne, à l'échelle européenne et mondiale. Par ailleurs, si de telles mesures facilitent la vie de milliers de personnes, elles ne résolvent pas, à elles seules, les problèmes découlant du racisme et de l'exploitation capitaliste. (…) Les problèmes liés à la hausse du coût de la vie, au logement et à la stagnation des salaires, ou encore les problèmes d'ordre démocratique, tels que le renforcement des pouvoirs de police et l'autoritarisme d'État, ou l'existence de lois ségrégationnistes comme la loi sur l'immigration et de structures carcérales comme les CIE (Centres de rétention administrative pour migrants). »

Un exemple à suivre ?

Dans un contexte européen (et mondial) où le modèle dominant est l'hostilité envers les migrantEs, la chasse aux migrantEs étant une activité partagée par les gouvernements autoritaires ou formellement démocratiques du monde entier, nous ne pouvons que nous féliciter d'une telle mesure, quelles qu'en soient les limites et les pièges (en termes de tri des migrantEs notamment). Il est de notre responsabilité politique de repasser à l'offensive pour la régularisation des sans-papiers, notamment en nous inscrivant dans la préparation des manifestations du mois de mars à l'initiative de la Marche des solidarités.

Louison Le Guen
P.-S.

• Hebdo L'Anticapitaliste - 786 (05/02/2026). Publié le Mardi 3 février 2026 à 18h04 :
https://lanticapitaliste.org/actualite/antiracisme/espagne-regularisation-de-500-000-travailleureuses-sans-papiers

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10.02.2026 à 12:22

Le régime de Poutine et la consolidation d'un Etat répressif

Florence Oppen

Présentation

Un camarade nous a proposé de publier cette traduction d'une étude de Florence Oppen, militante US de la LIT-QI, consacrée au développement du nouvel impérialisme russe, développement consécutif à l'effondrement de l'URSS en 1989-91 Comme indiqué en exergue de ce texte, celui-ci affirme que l'économie impérialiste russe actuelle offre une étude de cas du principe de développement inégal et combiné.

Cette contribution nous semble intéressante dans le contexte actuel de confusion régnant dans les couches militantes orphelines de l'ancien monde d'avant le 9 novembre 1989. A l'heure de l'axe Trump-Poutine, ce genre de réflexions est particulièrement bienvenu.

Source : The Putin regime and the consolidation of a new imperialist state in Russia (8 janvier 2026)

5 février 2026 | tiré du site Arguements pour la lutte sociale

Le régime de Poutine et la consolidation d'un nouvel État impérialiste en Russie L'économie impérialiste russe actuelle offre une étude de cas du principe de développement inégal et combiné. Florence Oppen (LIT-CI) Janv. 2026

Introduction

La Russie actuelle est un État impérialiste, fruit d'un développement industriel uniforme. Le capital monopolistique russe s'appuie de manière disproportionnée sur son appareil militaire pour exercer sa domination sur certaines régions et zones à l'étranger, et n'a pas la capacité de contester l'hégémonie américaine à l'échelle mondiale. L'économie de la Fédération de Russie a été bâtie sur les fondements de l'État ouvrier soviétique, d'abord dégradée par des décennies de stalinisme bureaucratique, puis rapidement privatisée dans les années 1990 après l'effondrement de l'URSS. Les années 1990 ont été économiquement chaotiques pour la Russie et ont entraîné une chute brutale du niveau de vie du prolétariat russe. Les investissements occidentaux dans l'économie russe n'ont cependant pas abouti à sa subordination totale car, au début des années 2000, les capitalistes de connivence de l'ère Eltsine ont été remplacés par des oligarques issus du milieu du renseignement de Poutine. Ces derniers se sont ensuite intégrés à une bourgeoisie étroitement liée à l'État, ce qui leur a valu des financements bancaires publics, des marchés publics et une protection étatique directe.

Les guerres sanglantes en Tchétchénie et dans le Caucase ont permis à Poutine de consolider son pouvoir politique. L'État russe, sous son emprise, a activement favorisé la concentration et l'expansion du capital monopolistique russe, principalement dans les anciennes républiques soviétiques (c'est-à-dire certaines régions d'Europe de l'Est, du Caucase et d'Asie centrale), mais aussi dans d'autres pays. Il a également instauré un régime autoritaire qui a progressivement ressuscité et promu l'idéologie de l'ancien empire russe pour mener à bien son expansion économique et politique.

L'État impérialiste russe reconstruit après la restauration capitaliste rappelle celui d'avant et pendant la Première Guerre mondiale, ainsi que d'autres puissances historiques entrées tardivement dans des périodes de rivalités interimpérialistes, comme l'Allemagne (1871-1945), elle aussi « contrainte » d'utiliser la force militaire pour pénétrer les territoires impériaux britannique et français. Depuis l'effondrement de l'URSS, l'armée russe a régulièrement endossé le rôle de gendarme réactionnaire face à toute dissidence à la domination russe dans son proche étranger. L'État russe a cherché à réprimer tout mouvement populaire de libération ou toute action ouvrière visant à améliorer les conditions de travail, susceptibles de remettre en cause l'annexion économique de sa semi-périphérie. À cette fin, il a créé l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) en 2002 afin d'institutionnaliser son contrôle. En peu de temps, la Russie impérialiste est intervenue brutalement pour maintenir son emprise sur son étranger proche : en Tchétchénie (1994-1996, 1999-2009), au Tadjikistan (1992-1997), en Géorgie (2008) et en Ukraine (2014, 2022). L'Ukraine n'est cependant pas le seul pays récemment secoué par l'expansionnisme exacerbé de l'impérialisme russe ; le Kazakhstan, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Géorgie, l'Abkhazie, la Serbie et la Bosnie ont également subi de plein fouet les conséquences de cette expansionnisme.

La théorie marxiste de l'impérialisme et le développement inégal et combiné Aujourd'hui, le terme « impérialisme » revêt différentes significations. Certains l'emploient pour décrire la hiérarchie des puissances mondiales, ou comme synonyme d'hégémonie ; d'autres le conçoivent comme synonyme de tactiques militaires agressives ou comme une forme de domination fondée sur le contrôle des chaînes de valeur (selon les théories du système-monde). L'intérêt de la théorie marxiste de l'impérialisme, esquissée par Lénine et considérablement enrichie par la suite, réside dans sa capacité à documenter les mécanismes spécifiques du capitalisme qui conduisent les États capitalistes à intervenir économiquement au-delà de leurs frontières, et finalement à recourir à l'intervention militaire pour sécuriser leurs investissements. Si l'essence de l'impérialisme, « la domination des monopoles et du capital financier » et leur volonté incessante de diviser et de rediviser le monde, demeure intacte, la forme de la domination impérialiste a évolué au fil du temps. La domination semi-coloniale indirecte a largement supplanté la propriété formelle des colonies par les puissances impériales.

L'analyse et l'histoire des États impérialistes doivent être appréhendées dans le cadre du développement inégal et combiné du capitalisme mondial, en rupture avec les théories dogmatiques et monolithiques. Chaque pays suit une voie singulière et se trouve constamment confronté à de multiples contradictions. Dans l'introduction à l'édition allemande de La Révolution permanente (1930), Trotsky explique que le « type abstrait de capitalisme national » n'existe pas dans la réalité, pas plus qu'un type abstrait d'impérialisme. La plupart de ceux qui nient le caractère impérialiste de la Chine et de la Russie actuelles le font parce qu'ils les comparent à l'impérialisme américain de l'après- Seconde Guerre mondiale, qu'ils érigent implicitement en norme abstraite de ce que doit être un État impérialiste. Ils ne comparent pas les nouveaux impérialismes à la Belgique, à l'Espagne ou à l'Australie, ce qui complexifierait leur raisonnement mécaniste.

Les formations étatiques capitalistes nationales – qu'il s'agisse de pays semi-coloniaux, indépendants ou impérialistes – se comprennent mieux comme des « spécificités nationales », des formations sociales historiques inscrites dans une multitude de relations sociales. Elles représentent « une combinaison originale des caractéristiques fondamentales du processus mondial », elles ne sont « rien d'autre que le produit le plus général de l'inégalité du développement historique ». Trotsky considérait les formations nationales comme des totalités concrètes, et non comme des variations d'un type national abstrait : « Il est faux de dire que les caractéristiques spécifiques ne sont que des “simples suppléments aux caractéristiques générales”, comme des verrues sur un visage. »

Lénine et Trotsky ont analysé l'émergence et le développement de l'impérialisme mondial du début du XX° siècle à la Seconde Guerre mondiale. Leur analyse portait sur un ordre mondial impérialiste en crise, semblable à celui dans lequel le monde s'est engagé au XXI° siècle. Durant ces deux périodes, des États impérialistes inégaux et diversifiés, chacun doté de forces différentes et résultant d'une combinaison variable de transformations économiques, cherchaient à affirmer leur hégémonie mondiale, dans un contexte de concurrence accrue et d'agressions militaires. Dans ses Cahiers sur l'impérialisme, Lénine insistait sur l'analyse des États impérialistes comme étant intégrés à une totalité – un ordre mondial dynamique, caractérisé par des interrelations vivantes entre les États, constituées de relations complexes de subordination, de domination ou de codépendance. Les États impérialistes individuels n'étaient jamais considérés indépendamment de leur contexte historique ni évalués selon des critères ou des normes abstraits.

En 1916, Lénine constatait d'immenses disparités en matière de moyens industriels, militaires et financiers entre des puissances comme la Russie et le Japon et celles comme la Grande-Bretagne et les États-Unis. Malgré ces disparités, la Russie et le Japon étaient encore considérés comme des puissances impérialistes, capables de développer des industries monopolistiques, d'exporter d'importants capitaux et d'imposer leur domination aux pays voisins. Les États impérialistes étaient classés selon leur capacité à imposer leur domination de manière autonome. Tandis que la Grande-Bretagne, l'Allemagne et les États-Unis étaient devenus des puissances « pleinement indépendantes », la Russie et le Japon étaient qualifiés d'impérialismes « partiellement indépendants ». Les contradictions inhérentes aux impérialismes dépendants et inégaux, tels que l'impérialisme russe, ne constituent pas une exception à la théorie marxiste de l'impérialisme. L'anomalie réside plutôt dans la domination mondiale incontestée, pendant plusieurs décennies, d'une seule superpuissance : les États-Unis.

L'inégalité historique de l'impérialisme russe

Aujourd'hui, le régime de Poutine rappelle, par son caractère et son rôle historique, celui de la Russie du début du XX° siècle. À l'époque, les bolcheviks définissaient la Russie comme un État impérialiste incapable d'agir en toute indépendance vis-à-vis des grandes puissances impérialistes, en raison de la faiblesse relative de ses monopoles industriels et de son capital bancaire, tous deux partiellement contrôlés par le capital financier européen. Dans son "Impérialisme", Lénine décrit la Russie comme un « impérialisme capitaliste moderne », « pour ainsi dire, enchevêtré dans un réseau particulièrement étroit de relations précapitalistes ». L'État russe compensait ce développement économique moindre par l'essor de l'appareil militaire tsariste, lui permettant de dominer les nations plus faibles qui l'entouraient. Avant sa destruction lors de la Révolution russe, l'empire tsariste mena de nombreuses incursions militaires contre les derniers territoires indépendants d'Europe orientale, du Caucase et d'Asie centrale, et s'étendit militairement dans la sphère d'influence déclinante de l'Empire ottoman, tentant même, sans succès, d'attaquer le Japon en 1904. La seconde guerre russo-japonaise, pour le contrôle de l'empire coréen et de certaines parties de la Mandchourie, provoqua un soulèvement populaire massif en Russie. La révolution de 1905 fut déclenchée par la pauvreté et le chômage de masse, la répression politique accrue du régime tsariste et la mobilisation forcée croissante ainsi que les pertes considérables subies durant la guerre. Près d'un million de paysans et d'ouvriers furent enrôlés de force pour servir au front, et environ 70 000 y trouvèrent la mort. Nicolas II fut contraint de capituler et de signer un traité de paix avec le Japon afin de réprimer le soulèvement populaire dans son pays.

L'arrivée au pouvoir de Poutine a ravivé des dynamiques similaires. La restauration capitaliste chaotique des années 1990 a été suivie, dès le début des années 2000, par la centralisation des forces bourgeoises et le développement de monopoles ainsi que par l'expansion des investissements étrangers. Les monopoles russes dépendaient de l'appareil militaire russe pour maintenir et accroître leur accumulation de richesses, en imposant des accords aux anciennes républiques soviétiques de Russie, devenues leurs semi-colonies. La faiblesse du capital financier russe, principalement concentré dans des secteurs industriels à faible valeur ajoutée tels que l'énergie et les mines, a conduit l'impérialisme russe à revendiquer sa zone d'influence régionale par des mesures extra- économiques, en imposant dans ces pays des régimes semi-coloniaux despotiques. Ces régimes garantissaient des accords commerciaux et des accords de dette au profit de l'oligarchie russe et entravaient toute concurrence des monopoles occidentaux. Aujourd'hui, la Russie de Poutine ne peut jouer un rôle totalement indépendant, même dans son environnement immédiat, sans s'associer à une puissance dont la force financière lui permet de maintenir la subordination d'États faibles. La Russie a d'abord développé un partenariat économique avec l'Allemagne, puis s'est progressivement rapprochée de la Chine, ainsi que de l'Iran et de la Corée du Nord. Ces dernières relations lui ont permis de contourner les sanctions impérialistes américaines et européennes et de préserver sa puissance géopolitique. Malgré sa relative faiblesse face aux principales puissances impérialistes indépendantes, la Russie est parvenue à soumettre sa périphérie semi-coloniale (des régions d'Europe centrale et orientale, le Caucase et les républiques d'Asie centrale), mais elle ne peut prétendre à concurrencer les puissances impérialistes indépendantes ni à s'imposer comme une puissance hégémonique mondiale.

De la restauration capitaliste au développement impérialiste

L'État russe moderne est né dans l'agonie de l'Union soviétique. L'effondrement de l'URSS fut un événement chaotique. La dissolution effective de l'Union soviétique en 1991 fut suivie d'une lutte de pouvoir entre différents secteurs de la bourgeoisie naissante, qui aboutit à une tentative de coup d'État manquée contre Mikhaïl Gorbatchev. Son successeur, Boris Eltsine, mit en œuvre une politique de « choc » caractérisée par des réformes économiques radicales, des privatisations massives, le libre-échange, la suppression du contrôle des prix et d'autres mesures similaires, avec le soutien du FMI, de la Banque mondiale et des gouvernements américain et européens. Cette initiative ne surgit cependant pas de nulle part. Elle était préparée par la dépendance économique croissante de l'URSS dans les années 1980, l'explosion de sa dette extérieure et son rôle grandissant de producteur de pétrole et de gaz dans la division internationale du travail, l'éloignant ainsi de son statut de puissance industrielle.

La restauration du capitalisme en Russie a entraîné un recul considérable de ses forces productives. Le pays, autrefois deuxième puissance économique mondiale, s'est retrouvé réduit à l'exportation de matières premières. La Russie a alors connu un afflux d'investissements étrangers visant à la transformer en semi-colonie. Les investisseurs étrangers prévoyaient des rendements incroyables ; en 1995, le Wall Street Journal tablait sur des gains potentiels de 2 000 % en trois ans. Cependant, la plupart des entreprises privatisées ont été accaparées par d'anciens fonctionnaires russes devenus oligarques, en raison des restrictions imposées aux achats directs d'actifs russes par des investisseurs étrangers. D'immenses entreprises publiques comme Norilsk Nickel, Youkos et Sidanko ont été vendues pour une fraction de leur valeur aux nouveaux oligarques – achetées avec de l'argent public détourné et transféré sur des comptes bancaires privés ; en substance, « le peuple russe a financé le pillage de son propre pays ».

Cette acquisition et accumulation d'actifs par les oligarques a toutefois permis de maintenir l'essentiel de la richesse en Russie entre les mains d'acteurs russes, et non de leurs partenaires étrangers. Après l'échec de la tentative de coup d'État d'août 1991 et la dissolution subséquente du KGB, nombre d'anciens membres du KGB se sont tournés vers le secteur privé ou le marché noir, bénéficiant d'avantages institutionnels considérables grâce à leurs fonds initiaux et à leurs relations politiques. Lorsqu'ils ne sont pas devenus eux-mêmes des oligarques, ils ont servi de bras armé pour consolider les positions des oligarques sur le marché, constituant ainsi une nouvelle classe dirigeante russe étroitement liée à l'ancien appareil de surveillance étatique.

Les conséquences de ce programme de choc ont été catastrophiques pour l'économie et la société russes dans leur ensemble. De 1989 à 1998, le PIB russe a chuté de 45 %, les inégalités de revenus ont explosé et le taux de mortalité a augmenté de 700 000 décès par an. Les salaires réels ont diminué d'un tiers et le chômage a progressé de 8 %. Le nombre de Russes vivant dans la pauvreté est passé de 2 millions en 1989 à 74 millions au milieu des années 1990. Sur le plan international, l'État était affaibli et manquait d'influence. Lorsque l'administration Clinton a accéléré l'expansion de l'OTAN en Europe de l'Est dans les années 1990, Eltsine n'a pu guère faire plus que formuler des protestations inefficaces, avant de déclarer avec résignation : « Eh bien, j'ai essayé. »

Poutine est arrivé au pouvoir en promettant de mettre fin au chaos des années Eltsine et de restaurer l'empire russe. Au début des années 2000, l'économie russe s'est redressée, notamment grâce à la hausse des prix du pétrole et du gaz. Durant ses deux premiers mandats, le PIB russe a progressé de 70 %. Publiquement, Poutine a d'abord contesté le pouvoir des oligarques, déclarant vouloir « débarrasser la Russie des oligarques ». En pratique, cependant, les enquêtes et les persécutions n'ont visé que ses opposants politiques ; les oligarques proches de Poutine sont restés impunis et sont même devenus milliardaires. La richesse globale s'est encore davantage concentrée entre les mains de l'élite ; de 1991 à 2011, la fortune du cinquième le plus riche des Russes a doublé, tandis que celle du cinquième le plus pauvre a été divisée par deux.

L'essor des monopoles russes sous Poutine

L'arrivée au pouvoir de Poutine a assuré la poursuite de la privatisation des entreprises d'État et la constitution de quelques monopoles industriels dans des secteurs clés, par un processus d'intégration verticale. Certains de ces monopoles, comme Gazprom ou Lukoil, se sont développés au point de devenir des entreprises transnationales. Ce processus a été mené par des membres de l'ancienne bureaucratie soviétique, désormais assimilés à la bourgeoisie. Il s'est accompagné d'une centralisation rapide du capital et de la propriété. Afin d'encourager la formation de grands monopoles, le gouvernement russe a stimulé les fusions-acquisitions, dont le nombre est passé de 398 en 2004, pour un volume total de 25 milliards de dollars, à 3 684 opérations en 2010, pour un volume de 109 milliards de dollars, année record en termes d'acquisitions. L'économiste polonais Marek Dabrowski affirme qu'aujourd'hui, la propriété des entreprises russes est, de ce fait, « fortement concentrée », avec « une participation de contrôle moyenne de 57,6 % ».

Dans le cadre du processus de privatisation post-restauration, certains secteurs de l'économie sont restés formellement des « entreprises d'État », bien qu'ils soient gérés par des acteurs bourgeois qui accumulent indirectement les profits à titre privé. Le régime de Poutine a mis en œuvre un plan d'industrialisation sélective visant à réutiliser les atouts stratégiques développés par l'ancien État soviétique, en privilégiant les énergies fossiles, l'exploitation minière, l'armement et le nucléaire. Aujourd'hui, certaines entreprises énergétiques sont entièrement privées, comme Lukoil, tandis que d'autres, telles que Gazprom et Rosneft, sont détenues conjointement par l'État russe (40 à 50 %) et des actionnaires privés. Les monopoles de la chimie, de la sidérurgie et des mines sont tous contrôlés par des capitaux privés russes. Si Poutine s'est d'abord concentré sur la production industrielle d'énergies fossiles, c'est en raison de l'abondance des ressources naturelles de la Russie. Le pays est devenu le deuxième producteur mondial de gaz naturel, assurant 12 % de l'offre mondiale. Avant la guerre en Ukraine, il produisait 13 % du pétrole brut mondial et 11 % des produits pétroliers raffinés, et dispose d'importantes réserves de métaux. De plus, la Russie est le premier producteur de palladium, indispensable à l'électronique et aux pots catalytiques, et le deuxième producteur de cobalt, utilisé dans certaines batteries de véhicules électriques, ainsi que de gallium, une terre rare aujourd'hui très recherchée pour améliorer les capacités de l'intelligence artificielle. Enfin, la Russie est un leader mondial de la production de phosphate et son industrie agrochimique est en plein essor.

La plus importante entreprise monopolistique russe demeure Gazprom, le premier producteur mondial de gaz naturel, qui contrôle près d'un cinquième des réserves mondiales de gaz connues. L'expansion de Gazprom, Novatek et Rosneft en Europe de l'Est et en Asie centrale est liée au contrôle des gisements de pétrole et de gaz, ainsi que des infrastructures nucléaires, et surtout à la mainmise totale sur la distribution régionale. Ces entreprises sont également propriétaires d'axes et de gazoducs essentiels vers les marchés occidentaux et orientaux. Jusqu'en 2022, 35 % du gaz et du pétrole importés par l'UE provenaient de Russie. Avec la guerre en Ukraine, les monopoles énergétiques russes ont trouvé de nouveaux débouchés, comme la Chine et l'Inde. Au cours des premiers mois de 2023, par exemple, la Russie a détrôné l'Arabie saoudite en tant que premier fournisseur de pétrole de la Chine.

Les monopoles russes jouent un rôle nettement plus limité que ceux de la Chine ou d'autres grandes puissances impérialistes. En 2024, la Russie ne comptait que cinq entreprises – Gazprom, Lukoil, Rosneft Oil, Sberbank et VTB Bank – dans le classement Fortune des 500 plus grandes entreprises mondiales en termes de chiffre d'affaires. Elle se situe ainsi loin derrière des puissances impérialistes comme le Royaume-Uni (17), la France (24) et l'Allemagne (29), et encore plus loin des leaders que sont les États-Unis et la Chine, qui comptent chacun plus de 100 entreprises. À cet égard, la Russie se situe dans la même catégorie que les puissances impérialistes de moindre importance, telles que le Danemark (2), la Suède (1) ou l'Italie (5).

L'impérialisme russe et son étranger proche

La Russie actuelle est un État impérialiste qui, sans le poids économique de la Chine ni même de l'Espagne, exerce néanmoins activement son influence dans son voisinage immédiat. En Europe centrale et orientale, elle impose sa domination économique grâce à ses monopoles énergétiques et à l'endettement vis-à-vis d'elle. Elle détient également une influence militaire, économique et politique considérable sur une grande partie du Caucase et de l'Asie centrale. Ce dernier cas illustre parfaitement la manière dont l'impérialisme russe exerce sa domination.

Avant l'éclatement de l'URSS, les républiques d'Asie centrale étaient fortement subventionnées par les Soviétiques. Les subventions russes représentaient une part très importante de leur PIB. Après la chute de l'URSS, ces subventions se sont poursuivies, anticipant une acceptation croissante de l'hégémonie capitaliste russe. Une étude de 2011 concluait qu'en 1992, les subventions russes représentaient encore 25,1 % du PIB du Kazakhstan, 22,6 % de celui du Kirghizistan, 42,3 % de celui du Tadjikistan, 67,1 % de celui du Turkménistan et 69,2 % de celui de l'Ouzbékistan. À mesure que les républiques nouvellement indépendantes cherchaient à s'affranchir de leur dépendance à l'égard de la Russie, les subventions ont été supprimées. Les républiques d'Asie centrale ont ainsi perdu 40 milliards de dollars de subventions. Les sommes non versées à l'ancienne URSS au titre des ventes d'énergie ou d'armes sont devenues une dette extérieure envers la Russie, qui, en contrepartie, s'est appropriée les infrastructures et les capacités de production d'Asie centrale par le biais d'échanges de dettes contre des actions. Cette nouvelle dépendance à la dette a permis à la Russie de renforcer son emprise sur l'approvisionnement énergétique, les prix, les marchés et les transports dans la région.

Elle a également conduit à la mise en place de dispositifs de « sécurité » contre les « terroristes » afin d'aligner les républiques d'Asie centrale sur ses propres intérêts. Sous Poutine, la décision d'appliquer les prix du marché européen au gaz pour les importateurs d'énergie d'Asie centrale a eu un impact considérable, tout comme en Arménie. Parallèlement, la fragilité des économies des républiques d'Asie centrale a poussé des millions de travailleurs migrants vers la Russie. Leurs transferts de fonds représentaient une part importante du PIB de certaines de ces républiques. Cela a permis à la Russie de recourir à la menace d'un durcissement de sa réglementation migratoire pour contraindre les républiques d'Asie centrale à rejoindre l'Union économique eurasiatique (UEE), un bloc commercial créé en 2014, qui favorise les intérêts russes et regroupe aujourd'hui 183 millions d'habitants pour un PIB cumulé de 2 400 milliards de dollars.

La guerre impérialiste de la Russie contre l'Ukraine depuis 2014

L'agression militaire de Poutine contre l'Ukraine doit être comprise comme la manifestation la plus flagrante de l'impérialisme russe. En 2014, l'annexion de la Crimée et d'une petite partie du Donbass par Poutine répondait à la menace qui pesait sur les investissements et les intérêts politiques russes en Ukraine, et constituait également une soupape de sécurité face à la crise interne de son régime, alimentée par un mouvement d'opposition né en 2011-2012 et qui avait rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues. Huit ans plus tard, Poutine a envahi et occupé 20 % du sud-est du pays. Tout au long de cette intervention militaire, les bénéficiaires ont été les propriétaires capitalistes monopolistes des secteurs de la production militaire et de l'extraction des ressources naturelles.

Depuis sa reprise après la crise économique des années 1990, la Russie a exercé une influence considérable sur l'Ukraine. Avant la révolution de Maïdan en 2014 qui a renversé Ianoukovitch, la Russie était la force politique et économique dominante du pays, malgré les appels de l'Union européenne. L'Ukraine était alors soumise à une dépendance énergétique russe, rapidement muée en dépendance financière. En 1991, l'Ukraine achetait « 60 % de son gaz et près de 90 % de son pétrole à la Russie » et ne pouvait couvrir qu'un tiers de ses besoins énergétiques, dépendant de la Russie pour le reste. En 1993, la Russie a multiplié par cinq le prix du gaz, puis l'a doublé en 1996 pour l'aligner sur les prix du marché mondial, marquant ainsi le début d'un endettement massif de l'Ukraine. Pour s'assurer d'être remboursée, la Russie a eu recours à des conversions de dettes en actions, par lesquelles des entreprises russes acquirent des parts dans les installations de production industrielle et de transport de gaz ukrainiennes. En 2012, l'Ukraine n'était plus en mesure de payer les prix élevés exigés par la Russie. Face au refus du FMI de toute aide financière, elle s'est de nouveau tournée vers la Russie pour obtenir un prêt encore plus important afin de rembourser sa dette de 2 milliards de dollars auprès de Gazprom. Sur un total de 10 milliards de dollars de dette extérieure à rembourser d'ici 2021, l'Ukraine ne devait que 3,7 milliards au FMI ; le reste était dû à la Russie, principalement à Sberbank.

Le mouvement démocratique de Maïdan en 2014 constituait en partie une contestation de ce chantage financier, alimenté par l'ingérence politique russe dans les affaires ukrainiennes et une corruption généralisée. Rapidement soutenu par les États-Unis et l'Union européenne, il s'est avéré désastreux pour la Russie avec la chute du gouvernement Ianoukovitch, qui lui était favorable. En réponse, Poutine est intervenu pour garantir le remboursement de sa dette en s'emparant de la péninsule de Crimée et d'une partie du Donbass. Selon le Washington Post, l'Ukraine « possède certaines des plus importantes réserves mondiales de titane et de minerai de fer, des gisements de lithium inexploités et d'immenses gisements de charbon. Leur valeur totale se chiffre en dizaines de milliers de milliards de dollars. » L'occupation russe du sud-est de l'Ukraine visait, entre autres, à s'emparer d'une partie de ces ressources, ainsi que de son industrie sidérurgique et de ses ressources agricoles.

L'invasion de 2022 n'était que la continuation du même plan impérialiste et annexionniste, compte tenu de l'absence de réaction face à l'agression de 2014. Poutine, enhardi, a accéléré son projet de restauration de l'ancien empire russe. En amont de cette nouvelle agression, il avait préparé le pays sur le plan économique afin de mieux résister aux sanctions de l'UE et des États-Unis, en réduisant son déficit public et en accumulant des réserves de devises étrangères. Il a également attisé le nationalisme grand-russe et le sentiment anti-occidental, et proclamé que la nation ukrainienne n'existait pas. Le régime a repris à son compte le vieux prétexte impérialiste selon lequel la zone d'influence « naturelle » de la Russie avait été violée par l'expansion de l'OTAN, et que le pays avait le droit légitime de la reconquérir.

Comme l'a expliqué la socialiste ukrainienne Hanna Perekhoda, le déni de la nation ukrainienne par le régime russe et l'extrême droite internationale n'a rien de nouveau. L'idéologie impériale russe et les premières tentatives de « russification » remontent au XVIII° siècle. Elles se sont développées à la fin du XIX° siècle, lorsque les élites russes ont œuvré à l'assimilation forcée des Ukrainiens, qualifiés de « Petits Russes », et des Biélorusses, qualifiés de « Russes blancs », au sein de la nation « Grande-Russie », poursuivant un objectif similaire à celui du mouvement d'unification allemand et d'autres mouvements pan-nationalistes européens. La subordination et l'intégration de ces nations slaves orientales voisines à une identité russe affirmée étaient perçues comme « une mesure essentielle au maintien de la compétitivité de l'Empire ». Cette vieille idéologie nationaliste-impérialiste, farouchement combattue par le mouvement socialiste révolutionnaire au tournant du XX° siècle, connaît un regain de popularité depuis l'arrivée au pouvoir de Poutine en 2000.

L'économie de guerre de Poutine

Poutine a instrumentalisé la nouvelle guerre en Ukraine pour renforcer l'emprise de l'État sur les principaux secteurs stratégiques de l'économie et consolider son pouvoir impérialiste. L'instauration d'une économie de guerre a permis au gouvernement de mobiliser des ressources et une autorité étatiques sans précédent afin de favoriser la concentration des monopoles stratégiques au service de l'effort de guerre, en passant outre les décisions privées lorsque cela s'avérait nécessaire. Un rapport de 2024 indique que « les régions à forte concentration d'industries de construction mécanique ont particulièrement bénéficié d'une augmentation considérable des achats publics d'équipements militaires » et que « certaines régions pauvres de l'Extrême-Orient russe ont profité d'une hausse des investissements dans les infrastructures de transport, la Russie cherchant à réorienter davantage son commerce extérieur vers la Chine ». De fait, près de 40 % du budget de l'État sont consacrés à la guerre. L'Institut suédois de recherche sur la paix (SIPRI) estime que les dépenses militaires totales de la Russie ont atteint 7,1 % de son PIB en 2024 (à titre de comparaison, elles représentaient 5,4 % en 2015). Par ailleurs, alors que la plupart des actifs autrefois publics avaient été privatisés dans les années 1990, Poutine a fait de la renationalisation de toutes les entreprises stratégiques, notamment celles des secteurs des énergies fossiles, militaro-industriel, chimique et agricole, une priorité juridique en janvier 2023. L'objectif était de créer des monopoles plus compétitifs, supervisés par l'État, sur le modèle chinois. On estime qu'« au sein du seul complexe militaro-industriel, 15 entreprises stratégiques, d'une valeur totale d'environ 4 milliards de dollars, ont été restituées à l'État à partir de mars 2024 ».

Dans plusieurs cas, ces renationalisations concernaient des actifs privatisés il y a plus de 30 ans. Souvent, Poutine a procédé à ces renationalisations par le biais de saisies d'actifs ordonnées par la justice. Dans d'autres cas, les transactions sont menées par le Kremlin. Le Wall Street Journal rapportait en novembre dernier que Poutine envisageait une fusion majeure des trois plus grandes compagnies pétrolières du pays, afin de mieux compenser les pertes subies par Gazprom du fait des sanctions et d'être plus compétitif sur le marché. Selon ce plan, Rosneft Oil, entreprise publique, absorberait Gazprom et Lukoil, ce qui en ferait « le deuxième producteur mondial de pétrole brut, après Aramco d'Arabie saoudite, avec une production près de trois fois supérieure à celle d'Exxon Mobil ».

Les deux principales faiblesses du capitalisme monopolistique russe demeurent la faiblesse de ses capitaux financiers et le sous-développement de son industrie. Au cours des trente dernières années, et malgré les efforts déployés pour développer une production nationale à plus forte valeur ajoutée, la Russie n'est pas parvenue à une industrialisation plus équilibrée. Sa production d'équipements et de biens de consommation est très faible et dépend depuis des décennies des importations.

L'économiste Michael Roberts estimait qu'en 2023, « l'industrie minière représentait environ 26 % de la production industrielle brute » et que trois secteurs – l'extraction de pétrole brut et de gaz naturel, la production de coke et de produits pétroliers raffinés et la production de métaux de base – représentaient plus de 40 % du total.

Par le passé, les tentatives de développement des industries automobile et aérospatiale n'ont pas abouti. Les seuls progrès notables concernent le développement réussi de certains secteurs agro-industriels, permettant à la Russie de réduire rapidement ses importations alimentaires pour certains produits, ainsi que les investissements dans la production d'énergie nucléaire. Poutine a profité de l'économie de guerre pour investir dans des secteurs de substitution aux importations, tels que « la construction mécanique, qui comprend la fabrication de produits métalliques finis (armements), d'ordinateurs, d'optique et d'électronique, et de matériel électrique ». Ces efforts semblent toutefois insuffisants. Bien que la guerre et les sanctions aient accru la demande intérieure de produits manufacturés, le keynésianisme militaire, à lui seul, ne permettra probablement pas de surmonter les disparités structurelles du développement industriel russe ni d'accroître sa productivité à long terme.

De plus, la Russie ne peut soutenir cet effort de guerre indéfiniment sans un soutien extérieur plus important et durable. Ses réserves s'épuisent, Gazprom subit de nouvelles pertes et le pays est confronté à une grave pénurie de main-d'œuvre en raison de l'effort de guerre. Au total, 1,5 million de Russes ont été mobilisés pour le front et plus d'un million ont quitté le pays. Les employeurs russes estiment à 2,5 millions le nombre de personnes manquantes pour travailler dans les secteurs clés.

Plus important encore, les contradictions sociales et politiques s'accentuent dans le pays. L'offensive de Poutine a fait au moins 830 000 victimes russes et aggravé la pauvreté. Entre 13 et 18 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, et l'inflation des prix alimentaires cumulée atteint 24,6 %. La population active russe est de plus en plus touchée par la guerre, et il n'est pas exclu qu'une conjonction de facteurs puisse engendrer des fissures dans le pouvoir de Poutine.

Évolutions et contradictions de l'impérialisme russe

L'impérialisme russe reste dynamique comparé à ses rivaux occidentaux. Son PIB a progressé de 3,6 % en 2024, soit plus qu'au Royaume-Uni (0,6 %), dans l'UE (0,9 %) et aux États-Unis (2,8 %), et devrait croître de 2,5 % en 2025. Cette croissance s'explique en grande partie par la répression brutale dont a fait preuve Poutine face à toute forme d'opposition à la guerre, afin d'imposer sa politique d'économie de guerre. Il a également réussi à accroître le recrutement militaire parmi les migrants d'Asie centrale et les nationalités opprimées, moins à même de résister. Son régime est de plus en plus autoritaire et allié à l'extrême droite. Dès le premier mois de l'invasion, plus de 15 000 manifestants pacifistes ont été arrêtés en Russie et des lois de censure ont été promulguées, interdisant toute critique de l'agression militaire ou des crimes de guerre commis par l'armée russe. Les contrevenants encourent jusqu'à 15 ans de prison.

Malgré les prédictions annonçant l'effondrement de la Russie sous le blocus économique occidental, l'impérialisme russe a profité de la forte dépendance du marché européen aux énergies fossiles, et donc de sa lenteur à s'en détacher partiellement. Dès que les sanctions ont commencé à impacter les ventes de gaz, la Russie a conclu de nouveaux accords économiques avec la Chine, l'Iran et d'autres partenaires. En 2024, l'UE a pourtant importé pour 7,6 milliards de dollars de GNL russe. Cette année, l'Ukraine a publié un rapport estimant que la Russie a engrangé 847 milliards d'euros de recettes issues des énergies fossiles depuis le début du conflit, malgré les sanctions occidentales, principalement grâce aux ventes de pétrole brut à ses nouveaux partenaires commerciaux. Ceci s'explique par le fait que les sanctions occidentales ont été mises en œuvre avec plusieurs failles délibérées, comme le maintien de certaines petites banques russes dans le système bancaire SWIFT pour commercer avec l'Europe, ou le recours à des pays intermédiaires tels que la Turquie, la Serbie ou la Bulgarie pour permettre les échanges commerciaux entre la Russie et les puissances occidentales via une « flotte fantôme » de plus de 500 navires non assurés. De plus, le contrôle étatique des banques a permis de protéger les capitaux financiers russes des sanctions et des blocus, et d'accroître leurs profits.

Un autre développement majeur est le renforcement des relations entre la Russie et la Chine. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont augmenté de 64 % depuis 2021, permettant ainsi à Poutine de maintenir l'économie de guerre à flot pendant le conflit. La Russie exporte la moitié de son pétrole vers la Chine, et les produits chinois représentent 38 % des importations russes. La Chine fournit notamment 63 % des machines à commande numérique qui soutiennent l'arsenal russe. Bien que les deux puissances aient des intérêts communs dans ces échanges, leurs relations restent inégales et parfois contradictoires. Elles se disputent également des zones d'influence comme l'Asie centrale. La Chine, par exemple, construit la ligne ferroviaire Chine- Kirghizistan-Ouzbékistan, dont la construction devrait s'achever en 2025, afin de pouvoir s'emparer des marchés d'Asie centrale que la Russie considère comme faisant partie de sa sphère d'influence.

De même, la guerre en Ukraine a incité le Kremlin à resserrer ses liens avec ses partenaires au Moyen-Orient, notamment après la chute d'Assad, un allié fidèle. Malgré ce revers, Poutine entend maintenir ses deux bases militaires en Syrie. Dès le début du conflit ukrainien, l'Iran a fourni plus de 2 000 drones à Poutine. Cela a permis à la Russie de gagner du temps pour accroître sa production nationale de drones et même localiser la fabrication des drones iraniens. En 2025, un accord de libre-échange a été conclu entre l'Iran et l'Union économique eurasienne, dirigée par la Russie, et les deux pays ont entamé l'intégration de leurs systèmes de paiement nationaux. Cela étant dit, en matière de partenariats économiques visant à contrer les sanctions occidentales, les relations avec la Turquie et les Émirats arabes unis sont plus importantes qu'avec l'Iran.

Le fait le plus marquant, cependant, est que Poutine n'est pas parvenu, militairement, à vaincre la résistance ukrainienne et à remporter la guerre aussi rapidement qu'espéré. Les travailleurs russes sont entraînés dans un conflit prolongé qui épuise les ressources du pays et creuse les inégalités. L'armée russe a subi des revers importants et des pertes humaines supérieures à celles de l'Ukraine. Elle a dû recourir, sans grand succès, à des soldats nord-coréens pour renforcer ses lignes de front. Le peuple ukrainien, quant à lui, a fait preuve d'une force de caractère remarquable et a résisté héroïquement pendant plus de trois ans, malgré les trahisons répétées de son gouvernement. La lutte des classes demeure l'élément déterminant qui façonnera l'avenir de l'impérialisme russe. La réorientation de l'économie vers la production de guerre, bien qu'ayant permis un certain renforcement de secteurs économiques, n'a pas résolu les inégalités persistantes de l'impérialisme russe. Par conséquent, de futures agressions militaires contre l'Ukraine ou d'autres pays voisins susceptibles de contester le pouvoir de Poutine restent une possibilité. Le rapport de forces pourrait évoluer si un bloc plus formel se formait entre la Chine et la Russie. Dans l'intervalle, la solidarité avec tous les peuples opprimés par l'impérialisme russe, ainsi qu'un programme indépendant de lutte des classes, demeure une nécessité absolue. Ceci est essentiel pour redynamiser la lutte de la classe ouvrière russe contre ses dirigeants despotiques.

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10.02.2026 à 12:21

Équateur : chronique d'une démocratie moribonde

Alberto Acosta, Pascual García-Macías

Il est des pays où l'on gouverne à partir de la démocratie et du droit, en recherchant le bien commun, et d'autres où l'on gouverne à partir de l'urgence et de ses récits de crise, liés aux intérêts des groupes dominants. L'Équateur contemporain a franchi un pas supplémentaire, plus inquiétant encore : ici, on gouverne désormais à partir de la suspension permanente de la loi, mettant en péril la vie elle-même.
L'exception comme norme dans le gouvernement de Noboa

4 février 2026 | tiré de viensur.info |Photo : Daniel Noboa, cérémonie d'investiture de son second mandat comme président, le 24 mai 2025
https://vientosur.info/cronica-de-una-democracia-moribunda/

Sous le gouvernement de Daniel Noboa (2023–…), l'état d'exception a cessé d'être un recours extraordinaire pour devenir l'architecture stable du pouvoir. Avec 12 états d'exception décrétés en un peu plus de deux ans (dont celui émis le 1er janvier 2026, toujours en vigueur), dans diverses provinces, le pays a vécu environ 720 jours sous des régimes d'exception ; autrement dit, presque deux années complètes gouvernées sous état d'exception, par décrets, militarisation et suspension des garanties.

L'exceptionnalité n'opère plus comme une réponse temporaire à la crise, mais comme une forme ordinaire de gouvernement. Nous ne sommes pas face à une simple déviation conjoncturelle de l'État de droit, mais devant sa reconfiguration structurelle sous un régime d'urgence permanente. Le philosophe italien Giorgio Agamben avertissait que l'exception est cet espace paradoxal où le droit se suspend pour piétiner la vie. En Équateur, cet « espace vide » a cessé d'être transitoire : il est devenu un régime.

Le décret a remplacé la loi ; les lois d'urgence économique prétendent se substituer à la Constitution ; l'urgence a remplacé la délibération démocratique. En parallèle, la sécurité s'est imposée comme principe organisateur du politique. En somme, l'exception ne protège plus l'ordre constitutionnel : elle le remplace. Et tout cela se déploie sous le couvert de la culture de la peur comme outil de domination.

Ici convergent l'intuition ancienne de Carl Schmitt et la rationalité du néolibéralisme tardif. Le souverain ne décide plus exceptionnellement de l'exception : il l'administre au quotidien. Noboa ne gouverne pas malgré l'état d'exception, mais à travers lui. La suspension des droits n'est pas un effet collatéral ; c'est le moyen par lequel se réorganise la relation entre l'État, la population et l'économie.

La défaite de la consultation populaire promue par Daniel Noboa (organisée à la fin de 2025, et dans laquelle s'est exprimée une large majorité lassée des solutions punitives et de tant d'exceptionnalité) constitue un tournant politique clé pour comprendre l'aggravation du virage autoritaire.

La consultation, présentée comme un mécanisme visant à « récupérer la sécurité » et à « moderniser l'État », comprenait un ensemble hétérogène de réformes combinant le retour de bases militaires étrangères (nord-américaines, s'entend), la réduction du nombre de membres de l'Assemblée nationale, l'élimination du financement public des partis politiques et la possibilité de rédiger une nouvelle constitution conforme aux intérêts des oligarchies, lesquelles se sont toujours opposées au texte constitutionnel adopté en 2008, pour la première fois dans la longue histoire constitutionnelle de l'Équateur, par une majorité populaire aux urnes.

Il s'agit d'oligarchies fonctionnelles aux intérêts transnationaux, certaines liées aux entreprises de la famille du président Noboa. Loin d'être un exercice neutre de démocratie directe, la consultation visait à re-légitimer par voie plébiscitaire un projet de pouvoir qui montrait déjà des signes d'épuisement social.

Le rejet citoyen ne fut pas uniquement un vote négatif aux quatre questions spécifiques ; ce fut une défaite politique et symbolique du récit gouvernemental. La population a exprimé son ras-le-bol face à la promesse selon laquelle davantage de châtiment, plus de forces publiques dans les rues et moins de contrôles démocratiques conduiraient à un plus grand bien-être.

En ce sens, la consultation n'a pas échoué par manque de pédagogie, comme l'a soutenu l'officialisme, mais parce qu'elle a révélé un fossé croissant entre le gouvernement et une société qui commençait à percevoir la sécuritisation permanente comme faisant partie du problème plutôt que de la solution. Le « non » fut avant tout une limite politique imposée d'en bas. Le peuple a démontré que la diversité, la créativité et l'engagement constituent une base puissante pour des actions transformatrices. Dans cette grande minga démocratique, le bien commun a été priorisé. Les individualismes et les égoïsmes ont été relégués. Ainsi, cette victoire populaire contre les tentatives d'approfondir le projet actuellement dirigé par Noboa ne peut être appropriée par aucun groupe politique ni par aucun caudillo en particulier.

C'est précisément après cette défaite que l'Exécutif approfondit encore davantage son glissement de la légitimité électorale vers la légitimité de l'« urgence » économique. Incapable de reconstruire un consensus social et battu sur le terrain plébiscitaire, Noboa choisit de gouverner de plus en plus par décret, avec toujours plus de lois économiques urgentes et sous états d'exception, se repliant sur le pouvoir exécutif, les forces armées et l'administration technocratique. Une pratique qui apparaît de plus en plus soumise aux prétentions du trumpisme qui s'étend à travers Notre Amérique, comme en témoigne la décision surprenante et maladroite d'imposer des droits de douane aux produits colombiens, décision qui a débouché sur un affrontement complexe entre les deux gouvernements.

L'exception apparaît alors non seulement comme une réponse à la violence, mais comme un substitut de la politique, comme un mécanisme permettant de neutraliser le conflit social et de faire avancer des réformes sécuritaires et extractivistes sans médiation démocratique. La défaite de la consultation ne modère pas le gouvernement : elle l'endurcit, le poussant à consolider un régime où le désaccord n'est pas géré par la délibération, mais par une suspension croissante des droits ou par des violations ouvertes des dispositions constitutionnelles, comme cela se produit avec les deux projets urgents présentés à la fin janvier [1].

Dans ce contexte complexe, l'insécurité augmente de manière incontrôlable, démontrant l'échec gouvernemental.

La comptabilité nécropolitique de l'ordre

Les chiffres ne sont pas de simples indicateurs d'insécurité ; ils constituent la comptabilité d'une nécropolitique à l'œuvre. L'année 2025 s'est clôturée avec 9 143 homicides intentionnels, le chiffre le plus élevé de l'histoire républicaine, avec des taux supérieurs à 51 assassinats pour 100 000 habitants, et des pics dépassant 60 dans les provinces côtières. Ainsi, en très peu d'années, l'Équateur est devenu le pays le plus violent de la région.

Il ne s'agit pas d'un simple « échec » de la main dure : il s'agit de sa compatibilité structurelle avec la mort de masse. Comme le souligne Achille Mbembe, la nécropolitique ne consiste pas à tuer, mais à décider quelles vies sont sacrifiables. En Équateur, la « guerre interne » a produit une géographie différentielle de la mort : jeunes pauvres et racialisés, habitants des périphéries urbaines, personnes privées de liberté, travailleurs informels et communautés appauvries — y compris de nombreuses femmes — concentrent le coût humain de l'ordre sécuritaire. Le nombre de personnes disparues augmente.

La militarisation de la société redistribue et concentre à la fois la violence, la déplace hors du centre politico-médiatique tout en la concentrant dans les secteurs les plus marginalisés, et la normalise comme paysage quotidien. La mort cesse d'être un scandale : elle devient un bruit de fond. Dans l'esprit de Hannah Arendt, la violence ne peut être considérée comme une habitude naturelle, mais comme un instrument du pouvoir, qui surgit et s'intensifie lorsque celui-ci s'affaiblit ; elle est généralement un moyen pour atteindre une fin à court terme.

L'État ne perd pas le contrôle. Il redéfinit la manière de l'exercer

Le système pénitentiaire équatorien est aujourd'hui le paradigme du « camp » agambénien. Sous contrôle militaire, les prisons ont cessé d'être des espaces de réhabilitation ou même de simple contention : elles sont devenues des territoires d'abandon organisé. Le système pénitentiaire équatorien s'est transformé en laboratoire le plus brutal de cette forme de gouvernement.

Selon des données officielles du Service national d'attention intégrale aux personnes privées de liberté (SNAI), 322 décès ont été enregistrés dans les centres de détention à l'échelle nationale en 2024. La situation s'est dramatiquement aggravée en 2025 : entre janvier et septembre, 760 personnes privées de liberté sont mortes dans le système pénitentiaire, selon un rapport institutionnel diffusé par la presse. Ces chiffres ne correspondent pas uniquement à des épisodes de violence intracarcerale, mais aussi à des décès liés à des maladies, à la malnutrition, à l'abandon médical et à des conditions structurelles de surpopulation et de contrôle militarisé. Le cas de la prison de Cárcel del Encuentro, encore en construction sur la côte équatorienne, est paradigmatique en tant que centre où les droits humains sont violés de manière systématique, comme l'a reconnu publiquement le ministre de l'Intérieur.

Le détenu est le homo sacer contemporain (pour reprendre Agamben) : un corps sur lequel tout peut s'exercer sans conséquences proportionnées. Battu, torturé ou assassiné, sa mort déclenche rarement une véritable réponse judiciaire. La prison fonctionne comme un dispositif pédagogique de la peur : elle enseigne au reste de la société quel est le sort réservé à ceux qui restent en dehors de l'ordre productif, discipliné et utile.

Ce tournant autoritaire s'est exprimé avec une brutalité particulière dans le châtiment exemplaire infligé à la protestation indigène. En plus des morts et des blessés, lors de la grève d'octobre 2025, entre 137 et 206 personnes ont été arrêtées selon les registres policiers, dont beaucoup de membres du mouvement indigène, accusés de terrorisme et de paralysie des services publics — des qualifications pénales disproportionnées visant à criminaliser la mobilisation sociale. La répression a inclus des transferts punitifs et inconstitutionnels : des manifestants arrêtés à Otavalo, dans la Sierra, ont été envoyés dans des prisons côtières de Portoviejo et d'Esmeraldas (prisons conflictuelles ayant connu des mutineries et des dizaines de morts), loin de leur territoire et de leurs familles. Ils ont été maintenus en détention malgré des ordonnances judiciaires exigeant leur retour ; ce n'est qu'après de fortes pressions que leur transfert vers Ibarra a été ordonné, comme dans le cas des « 12 d'Otavalo ».

Le parquet a ouvert environ 140 procédures pénales pendant cette grève, tandis que Noboa lui-même avertissait publiquement que ceux qui « sèmeraient le chaos » pourraient encourir des peines allant jusqu'à 30 ans de prison. La grève a pris fin le 23 octobre 2025, non à la suite d'un dialogue politique, mais après une répression dénoncée comme brutale par la CONAIE (Confédération des nationalités indigènes de l'Équateur), laquelle a conditionné toute sortie de crise à la libération des détenus. L'exception a de nouveau opéré ici comme dispositif de châtiment, envoyant un message sans équivoque : protester peut équivaloir à être traité comme un ennemi intérieur. Et le parquet continue de menacer publiquement de répression celles et ceux qui oseraient protester contre l'État.

Cette logique n'est pas une anomalie pénitentiaire. Elle est une répétition générale de l'ordre social projeté vers l'extérieur : surveillance totale, suspension des droits, normalisation de la violence étatique.

Laisser mourir : la nécropolitique silencieuse

La nécropolitique ne s'exerce pas seulement avec des fusils. Elle opère aussi par la gestion différenciée de l'accès à la vie, en particulier dans le système de santé. Tandis que le budget de la défense et de la sécurité augmentait de manière soutenue entre 2024 et 2025 (sans être entièrement exécuté), la santé publique entrait dans un effondrement progressif. À la fin de 2025, la pénurie de médicaments essentiels dépassait 60 % dans plusieurs réseaux publics, y compris pour des médicaments du quotidien — sans même parler de l'oncologie et des maladies rares.

Ici, l'État ne tue pas directement : il laisse mourir. La vie est hiérarchisée selon la capacité de paiement, le territoire et l'utilité économique. Le patient attend, se détériore et meurt. Aucun décret ni aucune gestion publique ne l'ordonne, mais aucun État ne l'empêche non plus. C'est la forme la moins spectaculaire, mais la plus persistante, de l'autoritarisme néolibéral : la violence lente de l'abandon. Tout cela constitue la dimension économique de la nécropolitique, une sorte de nécro-économie qui « normalise » la politique consistant à laisser mourir les personnes appartenant aux segments sociaux marginalisés — et la Nature elle-même — afin de soutenir une économie dévastatrice, notamment par la réduction systématique des investissements sociaux, la prédation du travail et les extractivismes.

Rien de tout cela n'est improvisé. La crise fonctionne comme une opportunité politique, comme l'a décrit Naomi Klein dans La Stratégie du choc. Violence, peur, effondrement institutionnel et urgence fiscale créent le scénario parfait pour imposer des réformes qui, en temps normal, rencontreraient une résistance sociale massive. L'exception ne répond pas au choc : elle le gouverne et l'exploite.
L'état d'exception devient ainsi une technologie centrale de gouvernement. Il ne cherche pas à résoudre la crise, mais à l'administrer. La répétition de douze décrets d'état d'exception en un peu plus de deux ans produit un phénomène d'accoutumance. L'exception devient une habitude. La citoyenneté, surtout sur la côte, cesse de se demander s'il est légitime que l'armée patrouille les quartiers, contrôle les prisons ou suspende des droits ; elle est fatiguée. Tristement, elle ne se demande même plus quand viendra le prochain décret ni combien de temps il durera : elle attend simplement — en vain — que cette logique sécuritaire défaillante finisse un jour par fonctionner, tandis que les chiffres des victimes de la violence augmentent de manière imparable.C'est là le plus grand succès du régime de Noboa : naturaliser l'exceptionnel.

Exception, militarisation et extractivisme : un seul et même projet

À ce stade, la logique sécuritaire révèle sa fonction la plus profonde. L'exception ne se contente pas d'ordonner les corps ; comme nous l'avons vu, elle réordonne les territoires et les rapports de pouvoir économique. En Équateur, la militarisation et l'extractivisme minier-énergétique ne sont pas des politiques parallèles : ce sont deux dimensions d'un même projet.

La Loi organique pour le renforcement des secteurs stratégiques de la mine et de l'énergie, présentée à l'Assemblée nationale de l'Équateur le 28 janvier 2026 comme « urgente en matière économique », s'inscrit pleinement dans cet assemblage. Sous la promesse de stabilité fiscale, de souveraineté énergétique et d'efficacité étatique, la norme réduit les contrôles, assouplit les permis, accélère les concessions et affaiblit les évaluations environnementales. Le problème n'est plus le contrôle effectif de l'activité extractive ; il devient toute réglementation susceptible de la ralentir ou de la bloquer.

Ici, l'exception économique s'articule directement avec l'exception sécuritaire. Plusieurs zones déclarées sous état d'exception (Imbabura, Cotopaxi, Azuay, territoires amazoniens) coïncident avec des zones de fort intérêt minier et énergétique. La violence étatique accompagne, protège et garantit l'extractivisme. La protestation environnementale est redéfinie comme une menace ; le défenseur de l'eau devient suspect, voire terroriste.

Malgré les résultats probants de deux consultations populaires dans la province d'Azuay et la marche de Cuenca en septembre 2025 — réunissant plus de 100 000 personnes (habitants urbains et communautés paysannes unies) pour défendre les bassins hydriques et les páramos de Kimsakocha face aux intérêts miniers extractivistes — le gouvernement persiste dans son obstination à promouvoir l'exploitation minière. Il va même jusqu'à recourir à des décrets menaçant de répression l'organisation communautaire et urbaine, y compris les ONG opposées à l'exploitation minière, mettant ainsi en péril la participation citoyenne et affaiblissant encore davantage la démocratie elle-même.

L'abus de l'« urgence économique », fondé sur l'usage et l'abus de l'article 140 de la Constitution équatorienne, complète le dispositif. En moins d'un an de gestion, ce gouvernement a déjà présenté huit projets de loi économique urgente, avec lesquels — allant jusqu'à violer la Constitution — il cherche à imposer la logique du fait accompli. Cet abus réduit le débat parlementaire, limite la délibération publique et concentre le pouvoir dans l'Exécutif.

L'exception se dédouble : sécuritaire sur le territoire, économique dans la loi. Toutes deux convergent pour blinder politiquement et militairement des logiques propres à la nécro-économie, telles que les extractivismes, où les bénéfices sont privatisés tandis que les coûts sociaux et environnementaux sont socialisés. L'exception et l'urgence deviennent un dispositif permanent de gouvernement accéléré qui suspend la délibération démocratique sous prétexte de la « bonne gestion » de l'économie — autrement dit, des politiques économiques imposées par le FMI, devenu quasiment prêteur de dernier ressort de cette économie dollarisée, et par les créanciers de la dette extérieure, qui croît de manière accélérée.

Parallèlement, on brandit la rengaine de la sécurité juridique des entreprises, garantie par des décrets, des militaires et des procédures accélérées (nombre d'entre elles par voie télématique, avec un dirigeant en tournée internationale quasi permanente : jusqu'en janvier 2026, Noboa a effectué une trentaine de voyages internationaux et cumulé près de 150 jours hors du pays depuis le début de son mandat). Une sécurité juridique des entreprises qui ouvre la porte à des accords de libre-échange et à des traités bilatéraux d'investissement, comme celui signé en décembre 2025 avec les Émirats arabes unis, dans lequel il est question d'introduire l'arbitrage international pourtant interdit par la Constitution.

Avec cette nécro-économie, parrainée par le FMI et imposée par la gestion de la « dette éternelle », on oublie que la sécurité juridique est aussi un droit de la citoyenneté, des peuples et nationalités indigènes, des travailleurs et travailleuses, des consommateurs et consommatrices, des gouvernements autonomes, du gouvernement central et de l'ensemble des organisations sociales, politiques et économiques — autrement dit, de tous les membres de l'État. Il s'agit d'une sécurité intégrale qui inclut la Nature, laquelle est également, selon la Constitution, sujet de droits, représentés par des individus, des communautés, des peuples et des nationalités.

Un pays au seuil

L'Équateur ne traverse pas seulement une crise de sécurité. Il franchit un seuil politique de détérioration systématique et de plus en plus accélérée de sa démocratie. Lorsque l'exception cesse d'être justifiée et commence à se reproduire elle-même, ce qui est en jeu n'est plus l'ordre, mais la forme même du politique. La démocratie ne meurt pas d'un coup : elle se dissout décret après décret, loi après loi, sur fond d'états d'exception massifs ou localisés, de militarisation croissante de la société et d'imposition de lois d'urgence économique.

La question décisive n'est pas de savoir combien d'états d'exception supplémentaires viendront, ni combien d'investissements extractifs seront attirés par cette nécropolitique. La question est de savoir ce qu'il reste de la vie lorsque gouverner consiste à la suspendre. Récupérer la politique implique quelque chose de radical : désarmer le langage de la guerre, rompre l'alliance entre peur, marché et militarisation, et redonner une centralité à la vie commune en radicalisant la démocratie.

3/02/2026
Pascual García Macías, économiste mexicain, coéditeur de Yeíyá estudios críticos, Londres.
Alberto Acosta Espinosa, économiste équatorien, président de l'Assemblée constituante (2007-2008).

[1] Projet de loi organique pour le renforcement des secteurs stratégiques de la mine et de l'énergie ; Loi organique réformant le Code organique d'organisation territoriale, d'autonomie et de décentralisation pour la durabilité et l'efficacité des dépenses des gouvernements autonomes décentralisés.

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:21

Redémocratiser la société et la politique pour sortir de la situation coloniale

Luis Bonilla Molina

Le président des États-Unis, Donald Trump, aux côtés du directeur de la CIA, John Ratcliffe, et du secrétaire d'État des États-Unis, Marco Rubio, dans le cadre de la mission militaire d'enlèvement du président du Venezuela, Nicolás Maduro, le 3 janvier 2026.

4 février 2026 | tiré de Vientosur.info
https://vientosur.info/redemocratizar-la-sociedad-y-la-politica-para-salir-de-la-situacion-colonial/

Le madurisme n'a pas seulement enterré ce qu'il y avait de progressiste dans le chavisme : il a liquidé la démocratie. Les événements du 3 janvier, avec l'agression nord-américaine, ont signifié un coup profond porté à la République et l'ouverture d'une situation coloniale qui exprime de manière nette la défaite historique du projet bolivarien et du socialisme du XXIᵉ siècle incarné par Hugo Chávez Frías. C'est une réalité concrète à partir de laquelle il faut reformuler la politique depuis les secteurs démocratiques, populaires, progressistes et de gauche.

Cette défaite s'exprime par l'absence d'une réponse autonome, populaire et auto-organisée dans la rue face à l'agression militaire et à la situation coloniale que les États-Unis cherchent à imposer.

Le gouvernement a réussi à organiser, depuis l'appareil du pouvoir, des mobilisations réduites et dépourvues d'esprit combatif ; la droite est restée immobilisée face à la reconnaissance par Trump de la Junte d'administration coloniale dirigée par Delcy Rodríguez ; la gauche radicale, anticapitaliste et anticoloniale n'a pas non plus réussi à mobiliser les secteurs populaires ; et le mouvement populaire ne s'est activé ce 2 février que sur sa revendication la plus pressante : le salaire et de meilleures conditions matérielles de vie.

Il faut dire la vérité, même si elle fait mal : il n'existe pas, à l'heure actuelle, de possibilités de mobilisations unitaires qui mettent en évidence une unité nationale anti-impérialiste. C'est à ce désastre que nous a conduits le madurisme.

La libération des prisonniers politiques a redonné de l'espoir, même si la peur ne s'est pas dissipée, car les personnes libérées sortent avec des mesures de contrôle qui leur interdisent de s'exprimer publiquement et de donner leur opinion. La persévérance des mères et des proches des prisonniers politiques a permis d'obtenir la victoire démocratique la plus importante de ces dernières années. Cela a contribué à placer l'agenda démocratique au premier plan.

Cependant, l'espace public et l'exercice de la citoyenneté ont touché le fond, atteignant leur expression minimale, ce qui a conduit à un désespoir collectif qui se traduit politiquement par le fait qu'une frange importante de la population — pas seulement de droite — en vienne à penser que la tutelle nord-américaine pourrait être préférable au désordre du régime maduriste. C'est pourquoi nous ne voyons ni grandes mobilisations ni front national anti-impérialiste ; le nier, c'est ne pas comprendre le moment politique.

En conséquence, la lutte pour redémocratiser la vie sociale et politique du pays doit être la priorité de l'agenda national. Cela passe par la réinstitutionnalisation des pouvoirs publics et par l'ouverture de canaux permettant de répondre aux urgentes revendications sociales. C'est le seul chemin possible pour ouvrir la voie à une conscience et à une lutte anticoloniales. Sans démocratisation de la société vénézuélienne, il sera impossible de récupérer la République.

Dans les expériences colonialistes connues, l'agresseur favorise la formation de partis politiques serviles, qui acceptent par nature la condition coloniale et qu'il considère comme des interlocuteurs valides. Aujourd'hui, une part importante de la classe politique — celle qui est au gouvernement et des secteurs de l'opposition fonctionnels au statu quo — se disputent ce rôle.

Par conséquent, le défi consiste à édifier des partis politiques démocratiques qui remplissent réellement un rôle de médiation permettant, de manière constructive, de récupérer la République. Cela implique de construire des espaces de convergence dans la différence, d'organiser des instruments politiques pluriels, comme seule façon d'éviter que la redémocratisation n'aboutisse à l'essor de partis qui promeuvent la situation coloniale.

Ce n'est pas facile, car nous venons de décennies de polarisation, de désaccords profonds, et d'abandon de la politique comme art de rendre possible l'impossible au service des majorités. Pour la gauche non maduriste, cela implique de dépasser l'autoréférentialité, le sectarisme et les postures de radicalité incapables de se lier au mouvement de masse, tout en défendant son identité, en préservant le droit d'exister comme option de pouvoir pour les humbles et les secteurs populaires, dans le cadre d'un agenda impérial qui pourrait chercher à interdire tout instrument politique se réclamant du socialisme.

Réinventer pour ne pas se tromper : tel est le plus grand défi de la gauche vénézuélienne dans un moment aussi complexe que celui que nous traversons.

3/02/2026

Luis Bonilla-Molina

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10.02.2026 à 12:20

Présidentielle au Costa Rica : large victoire de la candidate de droite, Laura Fernandez

L'Humanité

La candidate du parti conservateur au pouvoir, soutenue par le président sortant Rodrigo Chaves, Laura Fernandez, a été élue dimanche 1er février, présidente du Costa Rica au premier tour de l'élection.

2 février 2026 | Le journal L'Humanité | Légende : L'opposition redoute que le président sortant, Rodrigo Chaves, continue de gouverner en coulisses et que sa dauphine ne tente de modifier la Constitution pour qu'il soit autorisé à se représenter dans quatre ans. © Francisco Canedo/Xinhua/ABACA-PRESS.COM
https://www.humanite.fr/monde/droite/presidentielle-au-costa-rica-large-victoire-de-la-candidate-de-droite-laura-fernandez

Une victoire pour la droite conservatrice au Costa Rica. Dimanche 1er février, Laura Fernandez candidate du Parti du peuple souverain (conservateur) – émanation du Parti Progrès social démocratique (centre droit), au pouvoir – a obtenu 48,3 % des voix, soit huit points de plus que le seuil nécessaire pour gagner dès le premier tour, rapporte le Tribunal suprême des élections (TSE), alors que 94 % des bulletins ont été dépouillés.

La nouvelle présidente, qui prendra ses fonctions le 8 mai prochain, se saisit d'ores et déjà du dossier narcotrafic : les autorités attribuent la plupart des meurtres au Costa Rica au trafic de stupéfiants, dont le pays est devenu une plaque tournante. Elle propose d'imiter en partie la guerre contre les gangs menée par le chef d'État d'extrême droite du Salvador, Nayib Bukele.

Parmi ses projets : achever la construction d'une méga-prison, sur le modèle de celle construite pour les membres de gangs par l'État salvadorien, alourdir les peines et instaurer l'état d'urgence dans certaines zones du pays.

Un « discours qui simplifie les problèmes complexes »

À l'image du président salvadorien, premier chef d'État à la féliciter, les propositions de Laura Fernandez en matière de sécurité et de réforme des pouvoirs de l'État sont perçues par ses opposants comme une dérive autoritariste.

Ainsi, le journal local La Nación, cité par Courrier International, indique que le risque est que s'installe une forme d'« autoritarisme compétitif » affaiblissant de l'intérieur les « contrepoids démocratiques ». L'article déplore un « discours qui simplifie les problèmes complexes » en s'en prenant à « des ennemis internes ».

Les Costariciens ont également élu 57 députés. Selon les projections, la nouvelle présidente disposerait d'une trentaine de parlementaires ; une majorité qui ne lui permettrait toutefois pas de réformer la Constitution, comme elle l'a prévu.

L'opposition redoute que le président sortant, Rodrigo Chaves, continue de gouverner en coulisses ce pays de 5,2 millions d'habitants et que sa dauphine ne tente de modifier la Constitution pour qu'il soit autorisé à se représenter dans quatre ans.

Une intensification de la pression par les États-Unis

Dans son discours de victoire, la présidente élue a tenté de se défendre en affirmant que « personne » ne voulait « de l'arbitraire et de l'autoritarisme » au Costa Rica. « En tant que nouvelle présidente de la République, jamais je ne le permettrai », a-t-elle assuré sous les vivats de ses partisans, dans un hôtel de la capitale. Elle s'est déclarée « démocrate convaincue » et« défenseure de la liberté », tout en attaquant durement la presse.

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10.02.2026 à 12:19

La reconnaissance du Somaliland par Israël, une décision à double tranchant

Brendon Novel

Cette décision offre aux représentants somalilandais une opportunité inédite de promouvoir l'indépendance du pays, sans toutefois lui garantir d'importantes retombées diplomatiques et économiques. L'insertion d'Hargeisa à un arc régional israélo-émirien lui assure une centralité géopolitique nouvelle, tout en risquant de lui aliéner durablement d'autres acteurs régionaux et internationaux.

Tiré d'Afrique XXI.

« Contrairement à la “Palestine”, le Somaliland n'est pas un État virtuel. » Le président somalilandais Abdirahman Mohammed Abdullahi – dit « Irro » – n'a rien trouvé à redire aux propos provocateurs du ministre israélien des affaires étrangères Gideon Saar prononcés le 6 janvier depuis Hargeisa, la capitale du Somaliland.

Car dix jours plus tôt, le 26 décembre 2025, Israël est devenu le premier État au monde à reconnaître le Somaliland depuis sa déclaration d'indépendance unilatérale de la Somalie, en mai 1991. Cette initiative discrétionnaire a néanmoins rencontré une large réprobation, de l'Union européenne à l'Union africaine (UA) en passant par la Ligue arabe. Nombreuses ont été les marques de soutien à l'intégrité de l'État somalien, et aucun pays n'a encore emboîté le pas d'Israël.

Depuis le 26 décembre, toutes les forces politiques somalilandaises s'emploient à promouvoir la reconnaissance israélienne comme la légitime expression d'un État somalilandais souverain. Depuis plus de trois décennies déjà, la reconnaissance internationale d'un État définitivement séparé d'une Somalie qualifiée de « faillie » est présentée comme l'unique horizon envisageable.

Trente-cinq années d'impasse

Jusqu'à présent, la cause somalilandaise n'avait trouvé que peu d'écho. L'« État de facto » s'est en effet toujours heurté au principe de l'intangibilité des frontières (1) qui, par sa rigidité, rend le système international hostile à son existence. L'échec de son union avec la Somalie entre 1960 et 1991 a pourtant été souligné (2) par l'UA en 2005 dans un rapport qui reconnaît une quête de reconnaissance « historiquement unique et justifiée dans l'histoire politique africaine ».

Mais nombreuses sont les voix à ne pas en reconnaître la légitimité, quitte à caricaturer l'histoire du Somaliland et à récuser la singularité de sa trajectoire politique et les crimes de masse qui l'ont marqué. À la fin des années 1980, l'ex-dirigeant somalien Mohammed Siad Barre, au pouvoir de 1969 à 1991, a en effet réprimé dans le sang le soulèvement d'une population somalilandaise majoritairement somalie Isaaq, une confédération clanique toutefois minoritaire au niveau national et dont des dizaines de milliers de membres ont été tués.

À contre-pied des détracteurs de l'« État de facto », Israël et ses soutiens s'érigent aujourd'hui en porte-voix du Somaliland et de son droit à l'autodétermination. Cette posture n'est cependant que l'expression d'une stratégie opportuniste d'instrumentalisation des griefs de minorités régionales qui rappelle la doctrine israélienne dite de la « périphérie ». Formulée dès les années 1950, son but était de faire des États non arabes et des minorités ethniques de la région des soutiens d'Israël. L'appui de Tel-Aviv à l'indépendance du Kurdistan irakien en 2017 et à la communauté druze en Syrie en 2025 sont d'autres exemples récents de cette approche. Ce faisant, Israël entend fragiliser ses voisins, assurer son hégémonie, et garantir la pérennité de son projet colonial en Palestine.

Une politique étrangère pro-états-unienne

L'initiative du 26 décembre s'inscrit plus largement dans une diplomatie somalilandaise ouvertement alignée sur Washington. Au lendemain de l'enlèvement de Nicolás Maduro à Caracas le 3 janvier, l'« État de facto » a par exemple été le seul pays du continent africain à soutenir de manière appuyée l'action états-unienne au Venezuela, la jugeant « calibrée ».

Ce tropisme a pris forme au cours de la présidence de Muse Bihi Abdi, entre 2017 et 2024. Hargeisa a d'abord établi des liens diplomatiques avec Taipei en 2020, s'aliénant ainsi Beijing, à contre-courant des autres pays africains, qui ont tous, à l'exception de l'Eswatini, fini par rompre avec Taïwan. Bihi et son entourage ont par la suite noué d'importantes relations avec les cercles républicains états-uniens, en particulier au sein de la très conservatrice (et pro-israélienne) Heritage Foundation. En 2023, cette dernière appelait officiellement à reconnaître le Somaliland. Aujourd'hui, le président Irro se montre ouvert à l'accueil d'une base militaire étatsunienne et à l'octroi de concessions minières – espérant séduire Donald Trump et peut-être lui arracher la reconnaissance du pays.

L'administration Trump demeure toutefois ambiguë. Le 29 décembre, la représentante des États-Unis au Conseil de sécurité des Nations unies s'est distinguée (3) de ses homologues en défendant le droit d'Israël d'entretenir les relations diplomatiques de son choix. Imiter Tel-Aviv offrirait à Washington un levier de plus pour contrer l'influence régionale de la Chine. En outre, Trump n'a pas cessé ces derniers temps d'attaquer la Somalie, qu'il a qualifiée de « pays le plus corrompu sur terre », avant de considérer que cet État « n'existe même pas ». Début janvier, les accusations de corruption ont servi à justifier l'annulation de tous les programmes d'aide étatsuniens à destination du gouvernement fédéral somalien.

La rupture entre la Somalie et les Émirats arabes unis

Une reconnaissance du Somaliland entraînerait cependant une dégradation majeure des relations des États-Unis avec la Somalie, au risque d'aggraver plus encore l'instabilité du pays et de fragiliser la lutte contre les militants djihadistes d'Al-Chabab. De plus, nombre de partenaires régionaux de Washington et proches du gouvernement somalien s'y opposent, comme l'Égypte, la Turquie et Djibouti. Dès lors, il est difficile de prévoir ce que Trump pourrait ou non décider à l'égard du Somaliland.

D'autres États, relativement discrets depuis le 26 décembre, pourraient suivre Israël. Au premier rang desquels figurent les Émirats arabes unis (EAU), très présents au Somaliland depuis 2017, particulièrement au travers de la société Dubai Ports World, en charge du port de Berbera. Depuis une dizaine d'années, la proximité croissante d'Abou Dhabi avec Hargeisa et d'autres régions autonomistes somaliennes – le Puntland au nord et le Jubaland au sud – a compliqué ses relations avec Mogadiscio. Le président somalien, Hassan Sheikh Mohamoud, considère d'ailleurs les Émiriens comme les facilitateurs du rapprochement d'Hargeisa avec Tel-Aviv. Le 12 janvier, il a donc mis fin à tous les accords de coopération avec les EAU, exigeant le départ du territoire somalien de toutes les entités qui leur sont liées. Cette décision est évidemment inapplicable, non seulement au Somaliland du fait de son indépendance de facto, mais aussi au Puntland en raison de l'autonomie dont jouit cette région de la Somalie.

Enfin, le gouvernement éthiopien est demeuré plutôt silencieux. Proche des EAU et d'Israël, désireux d'accéder aux côtes somalilandaises à des fins militaires et économiques, le premier ministre, Abiy Ahmed, avait promis, en janvier 2024, de reconnaître l'« État de facto ». Cette promesse, restée lettre morte, avait déjà suscité de vives réactions internationales et l'ire du gouvernement somalien. Ankara était finalement parvenue à rapprocher Addis-Abeba de Mogadiscio. Abiy Ahmed doit en effet composer avec la Turquie et la Chine, très proches de la Somalie, mais également les deux principaux investisseurs étrangers en Éthiopie.

La nouvelle corde d'un arc israélo-émirien

Après plus de deux ans de guerre et un génocide toujours en cours à Gaza qui lui valent un statut de paria dans la région, Israël a gagné un nouveau partenaire, à seulement quelques encablures du détroit de Bab el-Mandeb, qui voit passer près de 12 % du commerce mondial. Tel-Aviv disposera désormais d'un point d'appui stratégique pour protéger ses intérêts économiques. Entre 2023 et 2025, les attaques houthistes en mer Rouge les avaient sensiblement affectés.

À ce stade, les contreparties exactes consenties par le gouvernement somalilandais restent incertaines et assurément encore en tractations. Elles recouvriront probablement un renforcement de la coopération en matière de renseignement avec le Mossad, un acteur clé des négociations qui ont mené à la reconnaissance. Un ancrage militaire à Berbera est également possible (4). En revanche, l'hypothèse ubuesque d'un « accueil » de déporté·es gazaoui·es à partir de laquelle les deux pays ont noué langue en avril-mai 2025 semble désormais écartée.

Plus largement, le Somaliland s'arrime à une architecture régionale favorable à Tel-Aviv, dont les accords d'Abraham du 13 août 2020 constituent l'épine dorsale et que le président Irro a promis de signer lors d'une visite en Israël prévue prochainement. Figure de proue de ces accords, les EAU disposent d'une influence en Afrique de l'Est et dans le golfe d'Aden – de la Libye au Yémen en passant par le Soudan des Forces de soutiens rapides – qui pourrait profiter à Israël au-delà du seul cas somalilandais. Appuyé par Abou Dhabi, le yéménite Aïdarous Al-Zoubaïdi, chef du Conseil de transition du Sud aujourd'hui en difficulté, avait par exemple affirmé qu'un État indépendant dans le sud du Yémen se joindrait aux accords d'Abraham (5).

Une exposition géopolitique à risque

Aux projections régionales des puissances israélienne et émirienne s'opposent de nombreux pays, notamment les appuis traditionnels du gouvernement fédéral somalien comme la Turquie, l'Égypte et le Qatar. Une présence d'Israël sur le golfe d'Aden, qui plus est militaire, pourrait ainsi exposer le territoire somalilandais à des tentatives de déstabilisation. Les houthistes ont déjà menacé d'en faire une cible (6).

Par ailleurs, l'Arabie saoudite se distingue aujourd'hui comme l'un des principaux soutiens de la Somalie. Dans un contexte de rivalités croissantes avec Abou Dhabi, Riyad s'efforce de réduire l'influence régionale émirienne. À cette opposition se rattachent aussi les liens de l'Arabie saoudite avec le Pakistan et ceux des EAU avec l'Inde, un pays proche de Tel-Aviv où des voix l'appellent à reconnaître le Somaliland.

La reconnaissance israélienne – sur fond de promotion enthousiaste d'Israël par les dirigeants somalilandais – n'est donc pas gage de stabilité pour l'« État de facto ». Ce dernier s'antagonise durablement une grande partie de l'Afrique et du monde arabe, où le principe de l'intangibilité des frontières demeure structurant et la question palestinienne prégnante. Enfin, les retombées économiques d'hypothétiques investissements israéliens restent à ce stade incertaines.

Consolider le projet somalilandais

La promotion du droit à l'autodétermination offerte par Israël a facilité l'adhésion d'une partie significative de la population somalilandaise à la reconnaissance mutuelle des deux pays. Pour beaucoup, plus de trois décennies d'isolement diplomatique ont fini par reléguer la cause palestinienne derrière l'opportunité israélienne. Dès le 26 décembre, il y a eu d'importantes manifestations de joie, principalement dans le centre-ville d'Hargeisa, près du musée national sur lequel un immense drapeau israélien a été projeté. Y ont également été projetés celui des EAU et le logo de DP World en signe de gratitude, mais surtout pour souligner l'indépendance radicale du Somaliland et son rejet de la décision somalienne d'expulser les Émiriens du territoire.

Mais le Somaliland n'est pas un monolithe. D'autres images – certes moins nombreuses – ont aussi circulé sur les réseaux sociaux, notamment de contestations. À Borama, la capitale de la province occidentale de l'Awdal, des individus ont exprimé leur opposition à cette reconnaissance. Plusieurs personnes ont même été arrêtées, parmi lesquelles certaines arborant des drapeaux palestiniens, mais également des intellectuels et des chefs religieux critiques.

Il est néanmoins difficile de mesurer l'ampleur de l'opposition interne dès lors qu'elle est criminalisée car considérée comme hostile au Somaliland. De manière générale, l'adhésion au projet somalilandais des régions occidentales et orientales – dont une partie a été perdue en 2023 – a toujours été fluide. Leurs populations, issues de clans somalis minoritaires, ont longtemps été marginalisées au profit des provinces centrales Isaaq autour desquelles le projet national s'est structuré. À terme, il est donc possible qu'une partie de ces populations périphériques fasse de la reconnaissance israélienne un outil de plus de contestation des autorités, dont l'exercice effectif de la souveraineté pourrait être fragilisé.

Note

1- La Conférence des chefs d'État et de gouvernement de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), réunie au Caire, opta en faveur du « principe de l'intangibilité » des frontières en Afrique le 21 juillet 1964.

2- Union africaine, « AU Fact-Finding Mission to Somaliland (30 April to 4 May 2005) », 2005.

3- Tammy Bruce, représentante adjointe des États-Unis d'Amérique auprès des Nations unies, « Remarks at a UN Security Council Emergency Meeting on Somaliland », 29 décembre 2025.

4- Lazar Berman, « Somaliland Official Confirms Talks with Israel on Hosting a Military Base », The Times of Israel, 8 janvier 2026.

5- Mohamad Ali Harisi, « Yemen's Al Zubaidi on Southern independence and what comes next », The National, 24 septembre 2025.

6- « Any Israeli presence in Somaliland will be a “target” : Houthi leader », Al Jazeera, 28 décembre 2025.

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10.02.2026 à 12:18

Qui veut la peau de Liu Hu, légendaire journaliste d'investigation chinois ?

Zhulin Zhang

Liu Hu (刘虎), un journaliste d'investigation reconnu pour la qualité de ses enquêtes, a été arrêté par la police de Chengdu début février, dans le sud-ouest du pays, en compagnie de son collègue Wu Yingjiao. Ils venaient de publier un article sur des faits de corruption au Sichuan (sud-ouest de la Chine). Leur publication révélait des faits présumés de corruption concernant Pu Fayou, le secrétaire du Parti communiste chinois dans le district de Pujiang de Chengdu, la capitale du Sichuan. L'article a depuis été supprimé du réseau social mais non sans susciter un grand intérêt sur un sujet sensible en Chine.

Tiré de Asialyst.

Lundi 2 février, après une journée agitée d'interrogations sur les réseaux sociaux chinois concernant la disparition de Liu Hu, l'un des derniers journalistes d'investigation en Chine, le Bureau de la sécurité publique de Chengdu, capitale du Sichuan, a enfin confirmé l'arrestation de Liu Hu et de son collègue Wu Yingjiao. Une affaire qui fait grand bruit dans un pays où la société civile est perçue par nombre de Chinois comme une « espèce menacée. »

D'innombrables protestations avaient, telle une pluie torrentielle, immédiatement inondé les réseaux sociaux après cette annonce. Les auteurs de ces protestations, journalistes, blogueurs, avocats, juristes, universitaires, prenaient pourtant une initiative risquée, comme pour tenter de défendre le dernier terrain de la liberté d'expression ainsi que celui du journalisme, qui n'ont pas cessé de rétrécir depuis une décennie.

Ils entendaient ainsi « sauver » Liu Hu. Ce dernier a été arrêté par la police du Sichuan dimanche 1er février, le même jour que l'arrestation, à 1 500 km de là, de son jeune collège Wu Yingjiao à Handan, dans la province du Hebei, pour « fausses accusations » et « activités commerciales illégales. »*

Qui est Liu Hu, figure emblématique du journalisme d'investigation en Chine ?

« Pour les journalistes [chinois] d'investigation, Liu Hu est un rayon de lumière, » estime Yuan Suwen, ex-journaliste d'investigation chinoise, qui témoigne du statut légendaire de cet homme de 50 ans dans le monde des médias chinois.

Né à Chongqing, mégapole de la même province du Sichuan, Liu Hu rejoint en 2000 le journal Chongqing Shangbao à l'âge de 24 ans, spécialisé dans les affaires de société. Dans le milieu, il acquiert rapidement une notoriété pour son courage et la qualité de ses enquêtes sur la corruption, un terrain hautement miné qui fait reculer de très nombreux confrères. Dans ce pays de 1,4 milliard d'habitants, on ne compte que 175 journalistes d'investigation, selon une étude de 2017 de l'université Sun Yat-sen.

Un tournant dans sa vie survient en 2013. Le 23 août, Liu Hu, employé alors du quotidien cantonais XinKuai Bao à cette époque, a été menotté, invité par la force à quitter son domicile devant sa fille de 4 ans. Cette année-là, il avait enquêté sur des malversations et des détournements de fonds publics imputés à Ma Zhengqi, puissant vice-directeur de l'Administration nationale de l'industrie et du commerce. Le manque de preuves tangibles n'empêche pas une équipe de policiers de Pékin de traverser le pays (1 600 kilomètres séparent Pékin de Chongqing) pour arrêter Liu Hu.

Sur ces trois chefs d'accusation, « diffamation, » « extorsion, » et « provocation de troubles sociaux, » Liu Hu a été détenu pendant 346 jours. Le 3 août 2014, le journaliste a été libéré sous caution. Cette même année, il figure parmi « les 100 héros de l'information » de Reporters Sans Frontières (RSF). Un an plus tard, le parquet du district de Dongcheng à Pékin a finalement rendu une décision de non-lieu. « Aucune compensation n'a été reçue, » m'a confirmé Liu Hu quelques années plus tard.

Une fois libéré, il rejoint, en qualité de directeur adjoint du service de l'information, le journal Changjiang Shangbao. Mais quelques mois plus tard, le journal du Hubei, qui à cette époque était à son sommet, est visé par le bureau de la propagande du Hubei en raison de ses enquêtes sur des affaires de corruption. Le bureau provincial de la propagande exige des journalistes qu'ils leur remettent les transcriptions originales et les enregistrements audio de leurs reportages, en ordonnant à Changjiang Shangbao de « se concentrer désormais exclusivement sur les contenus économiques. »

A partir de là, plus aucun média chinois n'ose embaucher officiellement Liu Hu qui fait ses adieux au système en devenant « journaliste citoyen. » Le basculement de statut le rend encore plus libre, sa réputation, son influence ne cessent de croître. Bien que son nom n'apparaisse plus dans les journaux papier, dans le monde numérique il demeure « un phénix immortel, » relève sur le réseau social chinois WeChat son ancien collègue Lin Fei, en constatant que « sa légende perdure dans l'univers des médias. »

Mais en devenant un symbole, le prix payé est élevé. Liu Hu a été confronté ces dernières années à des restrictions sur ses déplacements en avion et en train à grande vitesse. Il subit de nombreux désagréments dans sa vie quotidienne. « Sa famille a sans aucun doute subi des répercussions considérables, » affirme Lin Fei. Son caractère, « inflexible, » l'a fait beaucoup souffrir, ainsi que sa famille, explique-t-il.

Il ne peut plus signer de son nom ses collaborations avec les médias chinois. Lin Fei se dit convaincu que son ancien collègue « n'a jamais choisi cette profession pour l'argent. » Réaliser un tel reportage d'investigation, minutieusement documenté et incisif que celui qui lui vaut sans doute d'être à nouveau arrêté « nous, hommes de milieu, savons l'effort et le dévouement considérables que cela requiert. »

Liu Hu entendait prouver que les « vrais » journalistes existent toujours dans son pays, une répartie à cette thèse en Occident selon laquelle la Chine n'a que de propagandistes. En 2019, il avait créé le prix « Maison des journalistes » afin d'encourager l'esprit critique dans la profession. Ce prix, salué par les grands noms du milieu, a été surnommé le « Pulitzer chinois, » se distinguant ainsi d'un autre prix, le Prix du journalisme de Chine, créé par l'Association des journalistes de Chine (All-China Journalists Association) qui prime en général les œuvres de propagande.

Qui veut la peau de Liu Hu ?

Tous les regards se tournent vers la publication du 29 janvier sur WeChat, soit quatre jours précédant leur arrestation. Cet article, intitulé « le secrétaire du Parti d'un comté du Sichuan, qui avait jadis conduit un professeur à se suicider, pousse une entreprise à la faillite, » vise directement Pu Fayou, secrétaire du Parti communiste chinois du district Pujiang, à Chengdu, de facto le numéro un du pouvoir local.

Samedi 31 janvier, Liu Hu avait reçu un message de l'Inspection et la Supervision disciplinaires de la Commission municipale de Chengdu lui demandant de la contacter, en l'avertissant. Ce message était assorti d'un avertissement ainsi rédigé : « Les signalements et les dénonciations visant des fonctionnaires doivent s'effectuer par les voies légales et de manière conforme à la loi. » Liu Hu avait répondu brièvement à ce message, en soulignant qu'il s'agit d'un article qui n'est ni une dénonciation ni une pétition. Puis il décide de rendre cet échange public.

Le lendemain, une alerte sur la disparition de Liu Hu et Wu Yingjiao est massivement propagée sur les réseaux sociaux. Le système de censure qui, sur les réseaux sociaux chinois, parvient à éliminer rapidement les messages jugés hétérodoxes ou non-désirés, ne fonctionne pas toujours comme les autorités le souhaitent. Souvent, les articles de soutien et de protestation se multiplient par vagues successives. Aussitôt les premières vagues éliminées, de nouvelles viennent les remplacer. Mis ainsi sous une forte pression, lundi 2 février, le Bureau de la sécurité publique de Chengdu a été contraint de confirmer l'arrestation des deux journalistes via un communiqué officiel.

Le 4 février, Zhou Ze, avocat de Liu Hu, obtient l'autorisation de lui rendre visite. Zhou a confirmé que la cause de la poursuite pénale contre son client, « était bien l'article critiquant les organes et les fonctionnaires de l'État. »

« Qui a peur de Liu Hu ? » s'interroge l'avocat pékinois et journaliste citoyen Li Yucheng, avant de donner sa réponse, « pas uniquement Pu Fayou, mais tous ceux qui le protègent. » Pour Li, au fond, ce n'est pas Liu Hu qu'ils craignent, mais « le fait que quelqu'un ose encore s'exprimer. »

Pourquoi tant de Chinois soutiennent-ils Liu Hu ?

« Fausses accusations » et « activités commerciales illégales, » les deux chefs d'inculpation aujourd'hui repris par les autorités de Chengdu contre les deux journalistes, sont généralement rejetées dans les milieux judiciaires chinois, relèvent les observateurs familiers de ce sujet.

« L'élément le plus susceptible d'incriminer Liu Hu est la publication d'articles rémunérés, » estime Huang Yingsheng, dans un article publié sur WeChat (censuré rapidement). Or, pour cet ancien juge de la Cour suprême de Chine, l'article rétribué est un modèle courant chez les créateurs de contenu indépendants, « la publication de contenus rémunérés n'est pas simplement une activité commerciale, mais un nouveau modèle économique basé sur la diffusion des connaissances […] et la propagation de l'information, » qui ne doit pas être classé comme « activité commerciale. »

Sur WeChat, Lao Dongyan s'indigne également de ces accusations. « Si un reportage pouvait constituer un crime, tous ceux qui gagnent leur vie en écrivant trembleraient probablement de peur, » ajoute cette juriste et professeure renommée de la Faculté de droit de l'Université Tsinghua de Pékin.

Dans la société civile, nombreux sont les Chinois qui, bien que n'ayant pas de lien avec Liu Hu, ressentent la responsabilité de prendre position en dépit des risques. La réaction de Xiang Dongliang sur WeChat, résume l'état d'esprit de cette partie de la Chine.

Si cet ex-journaliste, blogueur connu, spécialisé dans la vulgarisation scientifique, avoue sa crainte des retombées d'un tel soutien à Liu Hu bien qu'il ne l'ait jamais rencontré physiquement, c'est finalement le sens des responsabilités qui l'emporte. « Je ne peux pas [ne rien dire], car mon cœur souffre trop, » souligne-t-il.

M. Xiang pointe du doigt l'arrestation des deux journalistes tout en s'interrogeant : comment un article peut-il constituer un « crime de fausse accusation » et pourquoi la police a-t-elle arrêté les auteurs avant la conclusion de la Commission pour l'inspection et la supervision disciplinaires ? La police de Chengdu a-t-elle le droit d'arrêter Liu Hu, citoyen de Chongqing ? Tant de questions qui demeurent sans réponse.

Par Zhang Zhulin

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10.02.2026 à 12:17

Gilbert Achcar : Nous sommes dans la même impasse historique que lors des printemps arabes

Gilbert Achcar, Soulayma Mardam Bey

Professeur émérite à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'Université de Londres, Gilbert Achcar analyse pour « L'Orient-Le Jour » la situation de blocage politique et socio-économique qui domine dans la région.

Avec l'aimable permission de l'auteur
Tiré de l'Orient le jour

L'OLJ / Propos recueillis par Soulayma MARDAM BEY, le 6 février 2026 à 17h00

Photo Une semaine après le départ de Hosni Moubarak, des milliers de manifestants sont revenus, vendredi 18 février 2011, place Tahrir au Caire, dans la capitale égyptienne, pour fêter la chute de son régime. Photo Patrick Baz/Archives AFP

C'était il y a quinze ans. Une onde de choc révolutionnaire prenait de court le monde arabe, propulsant sur le devant de la scène une jeunesse aspirant à davantage de justice sociale et de liberté. Mais dans une région où l'espace politique avait été trop longtemps confisqué, les premières victoires furent de courte durée. En Égypte, le coup d'État de 2013 porte le maréchal Abdel Fattah el-Sissi au pouvoir, mettant un terme aux illusions démocratiques déjà malmenées par la parenthèse islamiste. En Tunisie, le verrouillage progressif des institutions par le président Kaïs Saïed à partir de 2021 scelle la fin de la transition. Plusieurs pays ont sombré dans la guerre civile, comme en témoignent les cas de la Libye, du Yémen et de la Syrie. Et si, à partir de 2018-2019, une deuxième vague de contestation touche le Soudan, l'Irak, l'Algérie et le Liban, la résilience des pouvoirs a de nouveau eu raison des aspirations au changement.

Auteur de Le Peuple veut (2013), Symptômes morbides (2017) et, plus récemment, Gaza, génocide annoncé – Un tournant dans l'histoire mondiale (2025), Gilbert Achcar, professeur émérite à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'Université de Londres, décrypte pour L'Orient-Le Jour les raisons de l'échec d'une séquence révolutionnaire qui n'a pas encore dit son dernier mot.

Quinze ans après les printemps arabes, l'euphorie semble avoir laissé place à un défaitisme généralisé. Pourquoi ?

On peut tout à fait comprendre ces déceptions. Aujourd'hui, la situation régionale est catastrophique. Il ne s'agit pas uniquement de Gaza, où un génocide abominable a eu lieu, mais aussi de la Tunisie, qui, jusqu'en 2021, constituait le dernier pays où des conquêtes démocratiques avaient pu être préservées, ou encore du Soudan, où une jeunesse active continuait à lutter pour ses droits avant que le pays ne sombre dans une guerre entre des fractions de l'armée en 2023. Le paysage d'ensemble est désolant et le système témoigne d'une résistance au changement particulièrement coriace. Nous sommes dans la même impasse historique qu'il y a quinze ans, celle qui, justement, a conduit aux soulèvements populaires.

Comment expliquer cette résilience des régimes en place ?

Il existe, à mon sens, deux facteurs principaux. Sur le plan interne, ces régimes ne s'imposent aucune limite en termes de répression. Nous sommes dans une région du monde qui vivait déjà au rythme des horreurs de la guerre civile syrienne, avant le génocide à Gaza. D'une certaine manière, celui-ci a davantage représenté une poursuite de la violence en cours qu'une nouveauté pour les populations de la région. Nous sommes confrontés à des classes dirigeantes qui se sont approprié leurs pays. À cela se conjuguent des intérêts stratégiques et économiques qui nourrissent la disposition des puissances régionales et mondiales à intervenir pour renforcer ou défendre les pouvoirs en place.

Vous avez beaucoup analysé les facteurs socio-économiques de ces vagues révolutionnaires. Dans quelle mesure ceux-ci restent présents aujourd'hui pour la génération Z (née entre 1997 et 2010) ?

La génération Z est confrontée à une situation pire encore que ses aînés. Nous avons assisté à deux vagues de soulèvements en 2010/2011, puis en 2018/2019. Elles étaient le produit d'un blocage économique à l'échelle régionale, d'une faiblesse des taux de développement, avec peu de créations d'emplois. Depuis plusieurs décennies, le monde arabe détient le record mondial du chômage des jeunes. Cette question est symptomatique d'une crise profonde qui n'a cessé de s'aggraver. Tant qu'il n'y a pas de solution, nous allons assister à des vagues successives de contestation sociale. Récemment, il y a eu un grand mouvement de la génération Z au Maroc – le mouvement GenZ 212 –, qui est étroitement lié au fait que ce pays connaît un chômage des jeunes très important, y compris parmi les diplômés. C'est une caractéristique régionale qui explique d'ailleurs que ces soulèvements ont fait, et continuent de faire, un grand usage des technologies de la communication. Beaucoup de contestataires sont ainsi issus d'une jeunesse éduquée disposant d'un accès à ces outils. Depuis quinze ans, cet usage massif des moyens de communication modernes a permis de contourner la très grande difficulté de s'organiser physiquement comme opposition politique dans des pays ultrarépressifs.

Vous avez mentionné les deux pays qui ont pu susciter momentanément l'espoir : la Tunisie, qui semblait avoir la transition la plus aboutie ; et le Soudan, où les révolutionnaires semblaient avoir pris en compte les erreurs des soulèvements précédents, notamment en Égypte. Est-ce à dire que dans la région, même lorsque les mouvements populaires font preuve de prudence politique et de capacité organisationnelle, ils sont voués à l'échec ?

Je ne crois pas que l'on puisse formuler cela ainsi. Certes, la vague de 2019 a tenu compte des leçons de 2011. Pour parler du Soudan, il n'y a pas eu d'espoir placé dans l'armée comme cela a été le cas en Égypte après la chute de Hosni Moubarak, puis le coup d'État contre Mohammad Morsi en 2013 et l'avènement au pouvoir du maréchal Abdel Fattah el-Sissi. Il en va de même pour le troisième régime militaire du monde arabe, l'Algérie, où le Hirak ne s'est bercé d'aucune illusion après la destitution de Abdelaziz Bouteflika. Si l'on s'arrête au cas du Soudan, les révolutionnaires soudanais se sont dotés d'une forme d'organisation démocratique, mais se sont heurtés à un problème en dehors de leur ressort : un conflit entre l'armée régulière et les Forces de soutien rapide. Contre cela, la seule possibilité aurait été la constitution d'un mouvement politique avec la capacité d'étendre son influence au sein de la base sociale de l'armée. Or cela n'a malheureusement pas eu lieu et le pays s'est trouvé pris entre le marteau et l'enclume. Si vous regardez les révolutions dans l'histoire, elles passent toujours par une désintégration ou une insubordination des forces armées. L'une des raisons qui font que les régimes arabes sont particulièrement coriaces vient du fait que ces pouvoirs – tribaux, confessionnels ou autres – tiennent compte de cette expérience historique et ont ainsi tissé des liens organiques avec des forces d'élite, rendant plus difficile qu'ailleurs le renversement de l'ordre établi.

Le sociologue iranien Asef Bayat avait évoqué dans son ouvrage Revolution without Revolutionaries (2017) le caractère réformiste, selon lui, des soulèvements arabes, qui les distinguerait par exemple de la radicalité de la révolution iranienne en 1979. Qu'en pensez-vous ?

À partir du moment où le mot d'ordre principal des soulèvements depuis la première vague était « Le peuple veut renverser le régime », nous nous trouvions face à des aspirations révolutionnaires, et non « réformistes ». Et elles ont, dans un premier temps, réussi dans quelques pays. Ce fut le cas en Tunisie, en Égypte, au Yémen ou encore au Soudan. Seulement, ces révolutions en sont restées au changement politique. Il n'y a pas eu de bouleversement du système socio-économique en place. En conséquence, ces amorces de transformation n'ont pas duré. On ne saurait d'ailleurs parler de mouvements réformistes, puisque ces États ne sont tout simplement pas réformables.

Comment observez-vous le cas syrien aujourd'hui ?

Je vous avais cité deux particularités du système régional, qui étaient la férocité des régimes d'une part et les interventions extérieures en appui au système de l'autre. On peut toutefois ajouter l'existence d'un courant régional réactionnaire qui s'est glissé dans l'opposition aux régimes en place, surtout durant la première vague de 2011. C'est ce que j'avais résumé dans la formule : « une révolution, deux contre-révolutions ». Dans la région, nous n'avons pas le binôme traditionnel « révolution/contre-révolution » que l'on retrouve dans la plupart des expériences révolutionnaires historiques. Nous avons plutôt une révolution face à deux courants réactionnaires rivaux – les régimes en place et l'intégrisme islamique. Ce dernier est réactionnaire par définition, comme tous les intégrismes religieux. En Syrie, le soulèvement démocratique a été défait dès 2013, battu par la combinaison de la brutalité de la répression, d'une convergence de fait entre le régime Assad et les monarchies du Golfe pour favoriser les jihadistes au détriment des forces démocratiques, et, bien sûr, de l'intervention de l'Iran et de ses auxiliaires régionaux. Finalement, le régime contre-révolutionnaire des Assad a été renversé par une opposition elle-même contre-révolutionnaire, d'origine intégriste et violemment confessionnelle.

Pour vous, qui vous inscrivez dans une tradition politique de gauche anti-impérialiste, la Syrie ne se trouve donc pas aujourd'hui dans une situation post-révolutionnaire mais contre-révolutionnaire…

Oui. Le nouveau régime bénéficie du soutien des monarchies pétrolières arabes, des États-Unis et même de la Russie. Bref, de l'ensemble de l'ordre mondial contre-révolutionnaire. Mais il n'est pas en capacité d'unifier ou de réunifier le peuple syrien. Pour cela, il aurait fallu un mouvement démocratique appelant à une coalition de toutes les forces en présence, afin d'enclencher un processus constitutionnel intégrant tout le monde et visant, entre autres, à instaurer un certain degré de décentralisation, pour tenir compte des dynamiques qui ont été produites par toutes ces années d'effritement et de guerre. Au lieu de cela, nous sommes en présence d'un nouveau projet autoritaire qui, s'il ne montre pas encore complètement ses crocs – malgré des massacres terribles commis contre les communautés alaouite et druze –, fait ce qu'il peut pour se consolider, appuyé par la Turquie et dans les limites que lui impose Israël au Sud.

Avec les printemps arabes, la cause palestinienne semblait avoir perdu de sa centralité dans la région. Certes, la guerre menée par Israël contre la bande de Gaza – que vous qualifiez de premier génocide perpétré par un État industriel avancé depuis 1945 et de première guerre conjointe israélo-américaine – l'a brutalement replacée au cœur des enjeux régionaux. Mais beaucoup, notamment au Liban et en Syrie, éprouvés par une décennie de crises et de destructions, paraissent vouloir s'en détacher pour se recentrer sur des priorités nationales. Dans quelle mesure est-il, selon vous, possible de penser séparément les destins du Liban, de la Syrie et de la Palestine ?

Ne serait-ce que du fait de l'interdépendance étroite des pays de la région, cette séparation s'avère encore plus illusoire qu'ailleurs. « America first » peut avoir un sens pour la plus grande puissance mondiale. Mais « Lebanon first » ou « Syria first » relève d'une forme de démagogie visant à titiller l'exaspération face à l'instabilité régionale. Cela ne mène nulle part. La démocratie, la liberté, l'égalité sont des valeurs universelles qui ont du mal à survivre étouffées dans un seul pays, plus encore lorsque l'on parle d'un petit pays. Il faut soutenir toutes les luttes qui vont dans le sens de ces valeurs si l'on veut qu'elles puissent triompher chez nous. Comment imaginer que le Liban, cerné par Israël d'un côté, la Syrie d'Assad hier et celle de Chareh aujourd'hui, puisse être hermétique à leur influence ?

Existe-t-il, malgré tout, des raisons d'espérer ?

Nous traversons une période très sombre, il n'y a aucun doute là-dessus. Rien n'incite à l'optimisme, mais il faut distinguer entre l'optimisme et l'espoir. Prenons le cas de l'Iran aujourd'hui : le pays connaît un processus révolutionnaire avec plusieurs vagues successives depuis 2017, dont le dernier soulèvement est la culmination. Les raisons sont en partie semblables à celles qu'il y a dans le monde arabe, à savoir le blocage économique et social. Mais dans le même temps, il y a une situation politique très particulière : un régime théocratique qui n'a pas d'équivalent dans la région et une confrontation de longue date avec les États-Unis qui se décline sous forme de sanctions qui ont un rôle économique majeur. L'ampleur inouïe de la répression actuelle a de quoi pousser au pessimisme, mais d'un autre côté, la façon dont les gens ne cessent de se soulever a de quoi susciter l'espoir. N'oublions pas que le processus révolutionnaire arabe a débuté il y a quinze ans seulement. Ce n'est pas grand-chose à l'échelle de l'histoire. Combien d'années a-t-il fallu à l'Europe pour passer de l'absolutisme à la démocratie ? Cela s'est construit sur un siècle, une période qui a vu révolutions, contre-révolutions et guerres civiles.

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10.02.2026 à 12:17

À Jakarta, 19 ans de « manifestations de jeudi » : justice différée, injustice réalisée

Nadhifa Azkiya Hurin

Depuis 19 ans, chaque jeudi, des victimes de violations des droits humains et leurs familles se rassemblent silencieusement devant le palais présidentiel à Jakarta. Ces manifestations, connues sous le nom de Kamisan, constituent l'une des plus longues actions de résistance civile en Indonésie. Alors que le président Prabowo Subianto [1] a proclamé l'ancien dictateur Suharto « héros national » en novembre 2025, l'exigence de justice pour les crimes du passé demeure plus actuelle que jamais. [2] [MJ]

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

« Longue vie aux victimes, ne restez pas silencieux, battez-vous ! ». Une phrase qui est présentée à chaque action Kamisan [3] (jeudi) dans différentes villes d'Indonésie.

Cette phrase n'est pas seulement un cri de ralliement, mais plutôt un puissant appel à la résistance afin que les souvenirs ne s'estompent pas et que les promesses de justice soient tenues.

Cette semaine, les actions Kamisan célèbrent leur 19e anniversaire. Les victimes, leurs familles et même celles et ceux qui les soutiennent restent fidèles à cette action. Pour Maria Catarina Sumarsih et d'autres militant.e.s des droits humains, près de deux décennies, c'est loin d'être une courte période quand on se bat pour les principes de justice et de droits humains dans ce pays. Ce long parcours est toutefois la preuve que l'État n'a pas encore pleinement assumé ses responsabilités pour les diverses violations flagrantes des droits humains commises dans le passé. [4]

Pour la génération actuelle, le terme « action Kamisan » peut sembler inconnu. Beaucoup ignorent son contexte, ses revendications ou sa signification. Malgré cela, la cohérence de l'action Kamisan n'a jamais vraiment faibli. Elle continue d'être présente, semaine après semaine, jeudi après jeudi, comme une forme de résistance silencieuse mais inébranlable.

Les actions « Kamisan » sont des manifestations organisées tous les jeudis devant le palais présidentiel par les victimes de violations des droits humains en Indonésie. Elles ont débuté le 18 janvier 2007. Dès le départ, leur principale revendication était claire : obtenir que l'État rende des comptes au sujet de violations flagrantes des droits humains, telles que la tragédie de Trisakti en 1998 [5], les tragédies de Semanggi I et II en 1998-1999 [6], la tragédie du 13-15 mai 1998 [7], l'affaire Tanjung Priok en 1984 [8], l'incident de Talangsari en 1989 [9] et divers autres cas qui n'ont toujours pas été jugés.

Les actions Kamisan ont été menées par trois membres des familles des victimes de violations des droits humains commises pendant l'ère du Nouvel Ordre (Orde Baru) de l'ancien président Suharto [10] : Sumarsih, la mère de Bernardinus Realino Norma Irmawan, Suciwati, l'épouse de feu Munir Said Thalib [11], et Bedjo Untung, un membre de la famille d'une victime de violations des droits humains contre les personnes accusées d'être liées au Parti communiste indonésien (Partai Komunis Indonesia, PKI) en 1965-1966 [12]. Dès le début, les actions Kamisan ont été conçues comme des manifestations silencieuses. Les participants étaient vêtus de noir et portaient des parapluies noirs en signe de deuil, de résistance et de détermination.

Au 15 janvier 2026, plus de 800 actions Kamisan avaient été organisées. Ces actions ne se déroulent plus uniquement à Jakarta, mais se sont étendues et ont trouvé un écho dans diverses autres villes telles que Surabaya, Malang, Bandung, Semarang, Yogyakarta et Medan. Cette propagation montre que les tensions et les revendications de justice pour les violations des droits humains ne se limitent pas à une seule ville, mais constituent plutôt un enjeu national qui touche toutes les générations et transcende les frontières territoriales.

Les actions Kamisan et la figure d'Ibu Sumarsih [13] ont également été immortalisées dans des œuvres populaires. Citons par exemple la chanson « Kamis » de Hindia, de son vrai nom Baskara Putra, qui figure sur la compilation des Doves, « 25 on Blank Canvas ». Dans ce morceau, Ibu Sumarsih explique que la couleur noire qu'elle porte toujours lors des actions « Kamis » n'est pas seulement un symbole de deuil pour les familles des victimes, mais aussi un symbole de détermination. La puissante phrase de conclusion, « Il ne doit pas y avoir que des victimes, mais aussi des coupables », réaffirme la revendication de justice portée depuis longtemps.

Lors de la 893e action Kamisan devant le palais présidentiel hier, le chanteur Baskara Putra était également présent. Sa présence est plus qu'un simple soutien moral. C'est une prise de position, une proclamation que les questions relatives aux droits humains ne doivent pas être prises à la légère ou éloignées de la vie de la jeune génération. Dans une culture populaire souvent perçue comme apolitique, la présence de personnalités publiques dans des espaces de lutte comme celui-ci ouvre la voie à des possibilités de discussions plus larges.

La présence de jeunes lors des actions Kamisan indique que cette lutte retrouve peu à peu son écho. Les actions Kamisan ne sont plus seulement considérées comme un espace de deuil pour les victimes, mais aussi comme un espace d'apprentissage, un espace de mémoire et un espace d'encouragement à ne pas oublier. [14] Au milieu du flux rapide d'informations et de la tendance à l'apathie souvent associée à la génération actuelle, les actions Kamisan rappellent que la justice ne vient jamais automatiquement, mais qu'elle doit être continuellement revendiquée.

Depuis 19 ans, les actions Kamisan prouvent que le silence ne signifie pas la capitulation. Il représente au contraire une forme de résistance constante, calme et digne. Les parapluies noirs, les vêtements noirs et la présence constante chaque jeudi symbolisent un engagement inébranlable à ne pas laisser le temps refermer les blessures historiques, et encore moins à les effacer sans que les responsables n'aient à rendre des comptes.

En fin de compte, les actions Kamisan n'appartiennent plus uniquement aux victimes et à leurs familles. Elles appartiennent désormais à l'opinion publique, à la génération actuelle et à l'avenir. Tant que l'État ne s'acquittera pas pleinement de sa responsabilité en matière de violations flagrantes des droits humains, les actions Kamisan continueront d'exister, comme une voix qui nous rappelle que justice différée est injustice faite. [15]

Nadhifa Azkiya Hurin


https://www.kompasiana.com/nadhifaazkiyasmpn37surabaya1497/696a0e1fc925c402d91a0552/menyapa-peringatan-19-tahun-aksi-kamisan

Traduit en anglais par James Balowski.

https://www.indoleft.org/news/2026-01-16/19-years-of-kamsian-actions-reminds-us-that-justice-delayed-is-injustice-itself.html

Traduit en français pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepL Pro.

Notes

[1] Prabowo Subianto, ancien général et gendre du dictateur Suharto, a été élu président de l'Indonésie en février 2024. Son gouvernement a été marqué par une remilitarisation croissante et une vague de manifestations populaires massives en août 2025. Sur la révolte populaire de 2025 en Indonésie, voir « Révolte populaire en Indonésie, contre la corruption et la militarisation », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76365

[2] Sur la proclamation de Suharto comme « héros national » et les réactions des mouvements de femmes et de la société civile indonésienne, voir « Déclaration (Indonésie) : Honorer Suharto comme un héros national, c'est, sous le régime Prabowo-Gibran, un dangereux retour en arrière pour la démocratie indonésienne », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77029

[3] Les actions Kamisan tirent leur nom du mot indonésien kamis, qui signifie « jeudi ».

[4] Pour un panorama historique des violations des droits humains en Indonésie depuis 1965 et de l'impunité persistante, voir « Indonésie 1965-2025 : quand passé et présent s'entrechoquent », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77337

[5] Le 12 mai 1998, quatre étudiants de l'université Trisakti de Jakarta ont été abattus par les forces de sécurité lors de manifestations contre le régime de Suharto. Ces fusillades ont déclenché les émeutes massives qui ont conduit à la chute du dictateur.

[6] Les « tragédies de Semanggi » désignent deux épisodes de répression militaire contre des manifestations étudiantes à Jakarta : Semanggi I (13 novembre 1998), au cours de laquelle des soldats ont ouvert le feu, tuant au moins 17 personnes, et Semanggi II (24 septembre 1999), qui a fait au moins un mort et de nombreux blessés.

[7] Du 13 au 15 mai 1998, des émeutes massives ont frappé Jakarta et d'autres villes indonésiennes, faisant plus de 1 000 morts. Des viols collectifs systématiques, ciblant principalement des femmes d'origine chinoise, ont également été perpétrés.

[8] Le 12 septembre 1984, l'armée indonésienne a ouvert le feu sur des manifestants dans le quartier portuaire de Tanjung Priok à Jakarta, tuant des dizaines de personnes. Les manifestants protestaient contre des restrictions imposées aux activités religieuses musulmanes par le régime de Suharto.

[9] Le 7 février 1989, l'armée indonésienne a mené une opération meurtrière contre une communauté musulmane dans le village de Talangsari, dans la province de Lampung (sud de Sumatra), tuant des dizaines de personnes accusées de rébellion contre l'idéologie officielle du Pancasila.

[10] Le Nouvel Ordre (Orde Baru) désigne le régime autoritaire du général Suharto, qui a gouverné l'Indonésie de 1966 à 1998. Arrivé au pouvoir à la suite des massacres anticommunistes de 1965-1966, qui ont fait entre 500 000 et un million de morts, Suharto a instauré un système de répression systématique, de censure et de contrôle militaire de la société.

[11] Munir Said Thalib (1965-2004) était l'un des plus éminents défenseurs des droits humains en Indonésie. Cofondateur de la Commission pour les personnes disparues et les victimes de violence (KontraS), il a été empoisonné à l'arsenic lors d'un vol de la compagnie Garuda Indonesia à destination d'Amsterdam le 7 septembre 2004. L'enquête sur son assassinat, dans laquelle l'Agence nationale de renseignement (BIN) est soupçonnée d'être impliquée, n'a jamais abouti à l'identification des commanditaires. ESSF a consacré une rubrique à cette affaire : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?rubrique248

[12] Les massacres de 1965-1966 constituent l'un des pires bains de sang de l'histoire moderne. À la suite du coup d'État du général Suharto, entre 500 000 et plus d'un million de personnes accusées d'être membres ou sympathisantes du PKI ont été systématiquement assassinées, avec le soutien des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Des centaines de milliers d'autres ont été emprisonnées sans jugement. Ces massacres n'ont jamais fait l'objet de poursuites judiciaires.

[13] En indonésien, Ibu est un titre de respect signifiant « Madame » ou « Mère ».

[14] Sur la dimension générationnelle des mouvements de protestation récents en Indonésie et leur lien avec l'héritage des luttes passées, voir Edward Aspinall, « Manifestations de masse et les deux mondes de la politique indonésienne », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article76075

[15] Pour un panorama complet de la situation politique et sociale actuelle en Indonésie, incluant la répression des mouvements sociaux et la question des droits humains, voir Pierre Rousset, « L'Indonésie frappée par une catastrophe climatique et l'autoritarisme du pouvoir », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77277

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10.02.2026 à 12:16

Les prisonniers politiques du Myanmar font mentir les discours de la junte sur la transition démocratique

Bo Kyi

Les dirigeants militaires du Myanmar présentent les récentes élections comme une « transition démocratique », mais la répression croissante et les arrestations politiques massives révèlent le vrai visage d'un régime autoritaire brutal.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Le Myanmar s'est une fois de plus vu proposer un faux choix. La junte militaire du pays a organisé des élections qui, selon elle, marquent le retour à la stabilité et à la réconciliation nationale. Les résultats électoraux publiés jusqu'à présent montrent que le Parti de la solidarité et du développement de l'Union (USDP), soutenu par l'armée, est en passe de remporter une victoire écrasante après la troisième et dernière phase du scrutin [1]. Le taux de participation a été plus faible que lors des élections précédentes : cela s'est notamment traduit par la faible participation des Birmans expatriés au vote anticipé, malgré les informations faisant état de tactiques d'intimidation dans des pays comme la Corée du Sud.

À l'intérieur du Myanmar, la résistance a pris des formes plus discrètes. Les rues étaient désertes après une grève silencieuse qui coïncidait avec la Journée internationale des droits de l'homme, le 10 décembre, une action destinée à délégitimer le processus électoral qui a débuté à la fin du mois. Cet acte de protestation reflétait plus fidèlement les sentiments de la population que n'importe quel scrutin.

Malgré les affirmations de la junte selon lesquelles les élections marquent une étape vers la transition démocratique à la suite du coup d'État de février 2021 [2], les dirigeants précédemment élus du pays – le président Win Myint et la Conseillère d'État Aung San Suu Kyi [3], tous deux membres de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) – restent emprisonnés. Les principaux partis politiques, notamment la LND, le Parti national arakanais et la Ligue nationale pour la démocratie des nationalités shan, ont été dissous ou interdits, ou ont refusé de participer à un processus électoral entaché d'irrégularités.

L'histoire a montré que l'armée birmane, qui a exercé le pouvoir pendant une grande partie de l'histoire du pays depuis son indépendance en 1948, n'organise des élections que lorsqu'elle s'attend à gagner – et les annule lorsqu'elle ne le peut pas. En 1990, après le soulèvement de 1988 contre le régime militaire [4], puis à nouveau en 2012, 2015 et 2020, les électeurs ont soutenu la LND et le régime civil, même lorsque Aung San Suu Kyi était assignée à résidence. À chaque fois, l'armée a soit annulé les résultats, soit invoqué une fraude électorale, soit tenté d'affaiblir l'autorité civile. Le coup d'État de 2021, qui a suivi les élections de 2020, a confirmé que l'armée ne tolère les élections que lorsqu'elles servent ses propres intérêts [5]. Plutôt que de tenir compte de la volonté du peuple, la junte a intimidé la population et réduit au silence les dissidents lors de ces dernières élections.

Mon organisation, l'Association d'aide aux prisonniers politiques (AAPP) [6], a recensé les arrestations effectuées en vertu d'une nouvelle loi sur la « protection des élections » adoptée en juillet 2025, qui criminalise pratiquement toute opposition aux élections. À ce jour, selon nos estimations, plus de 100 personnes ont été arrêtées ; l'armée a récemment déclaré que 404 personnes avaient été placées en détention en vertu de cette loi. Parmi elles figure Htet Myat Aung, un dirigeant étudiant de premier plan qui s'est prononcé contre les élections lors d'une manifestation éclair et qui, selon certaines informations, aurait été victime de « violences physiques graves » pendant sa détention. Aucune nouvelle n'a été donnée sur le sort de cet homme depuis son arrestation.

J'ai déjà été témoin de ce type de répression. En mars 1990, deux mois avant les élections de cette année-là, j'ai été arrêté en raison de mon engagement politique. Lors de mon interrogatoire, les agents des services de renseignement militaires m'ont dit qu'une élection allait avoir lieu et que le pouvoir serait ensuite transféré démocratiquement au vainqueur. Lorsque la LND a remporté les élections, cette promesse n'a pas été tenue. Au contraire, de nombreux parlementaires élus et étudiants qui réclamaient un transfert démocratique du pouvoir ont été arrêtés, torturés et emprisonnés avec moi. J'ai ensuite été privé de mon droit de vote pendant de nombreuses années en raison de mon emprisonnement, de mon exil, de mon inscription sur une liste noire et de la révocation de ma citoyenneté, qui ne m'a été restituée qu'en décembre 2020, juste après les élections de novembre de cette année-là. À la suite du coup d'État de 2021, j'ai fui le Myanmar pour éviter d'être à nouveau arrêté. En avril de la même année, l'armée a décrété que l'AAPP était une association illégale.

Les arrestations effectuées en vertu de la loi sur la protection des élections au Myanmar s'inscrivent dans un contexte plus large de détentions arbitraires qui ciblent les opposants au régime militaire. Au 19 décembre 2025, plus de 30 000 personnes avaient été arrêtées depuis le coup d'État, et plus de 22 000 étaient toujours en détention [7]. Bon nombre des personnes arrêtées sont classées comme « prisonniers politiques », un groupe hétérogène qui comprend non seulement des étudiants protestataires et des militants des droits humains, mais aussi des célébrités, des médecins, des avocats, des agriculteurs en conflit pour des revendications foncières et des citoyens ordinaires dont les opinions ne sont pas conformes à celles de l'armée. C'est cette réalité, et non les élections mises en scène, qui révèle la réalité politique du Myanmar aujourd'hui. Cette réalité est celle d'une répression brutale, et non d'une transition démocratique.

Lois répressives et tribunaux spéciaux

Depuis le coup d'État de 2021, l'armée a promulgué ou modifié des lois qui restreignent sévèrement les libertés fondamentales, notamment les droits d'association, de réunion et d'expression, permettant l'arrestation des militants pro-démocratie et de leurs familles. Une fois détenus, ils sont soumis à une répression et à des violences supplémentaires au sein du système pénitentiaire, les personnes désignées comme prisonniers politiques étant souvent soumises à des traitements particulièrement sévères, apparemment dans le but de décourager toute dissidence.

Les dispositions du code pénal du Myanmar ont également été élargies, de sorte que le fait de gêner les membres des forces de défense dans leur mission de « maintien de la stabilité » ou les fonctionnaires dans l'exercice de leurs fonctions est désormais considéré comme un délit passible d'une peine pouvant aller jusqu'à 20 ans de prison. Ces délits sont définis de manière très large afin de permettre l'arrestation des militants qui s'opposent à la junte ou aux personnes qui lui sont associées, y compris par le biais de manifestations pacifiques.

Une loi antiterroriste de 2014 a été modifiée après le coup d'État afin de criminaliser la « propagande » en faveur de groupes présumés terroristes, et plus de 7 300 personnes ont été arrêtées en vertu de cette loi entre février 2021 et décembre 2024 seulement. Parmi les personnes détenues figurent des étudiant·e·s qui suivaient des cours proposés par l'administration parallèle en exil du Myanmar, le Gouvernement d'unité nationale (GUN) [8], ainsi que des journalistes et des défenseur·e·s des droits humains. On y trouve également des personnes arrêtées pour leurs publications sur les réseaux sociaux, comme Su May Aung, 22 ans, étudiante en chimie à Magway, qui a été arrêtée pour ses publications Facebook qui exprimaient son soutien aux groupes armés luttant contre la junte. La loi antiterroriste autorise également la surveillance militaire aveugle et la saisie d'actifs, exposant les militants et les civils à des mesures punitives supplémentaires. Par ailleurs, la loi sur les associations illégales, héritée de l'époque coloniale britannique, a été utilisée pour arrêter des centaines d'autres activistes, notamment des membres de l'AAPP et des partis politiques d'opposition, ainsi que des journalistes et des membres de groupes armés opposés à la junte. En plus de toutes ces dispositions, d'autres lois régissant les télécommunications, l'édition, les médias et la radiodiffusion restreignent efficacement la liberté d'expression et la liberté de la presse.

Après 2021, la junte a mis en place des tribunaux spéciaux pour juger les personnes détenues, dont certains fonctionnent à l'intérieur des prisons, les membres de la famille et le public étant souvent exclus des procédures. Les prisonniers politiques se voient souvent refuser la possibilité de parler ou de rencontrer leur avocat en privé, tandis que les avocats eux-mêmes sont souvent interrogés, menacés et, parfois, arrêtés pour avoir tenté d'assurer une représentation juridique. L'AAPP a documenté la manière dont les normes juridiques sont systématiquement ignorées dans ces affaires judiciaires.

Torture et conditions de détention

Une fois en détention, les prisonniers politiques sont généralement exposés à des tortures physiques et mentales par les Sit Tat [9], ou forces de police. Les techniques utilisées vont des décharges électriques au refus de leur donner de l'eau, de nombreux prisonniers étant contraints de boire dans les toilettes. Les prisonniers politiques font également état de violences sexuelles pendant les interrogatoires, ainsi que de menaces de violences sexuelles contre les membres de leur famille. De nombreux militants racontent avoir été contraints de signer de faux aveux, admettant par exemple leur implication dans des explosions attribuées à des groupes armés opposés à la junte. Il existe également des rapports documentés selon lesquels des détenus politiques sont utilisés par la junte comme boucliers humains sur les lignes de front de la guerre civile qui sévit actuellement au Myanmar. Un exemple tragique est celui de Salai Tui Dim, 55 ans, journaliste et militant des droits humains renommé de l'ethnie Chin [10], qui faisait partie des dix civils enlevés par la junte et utilisés de force comme guides avant d'être tués en janvier 2022.

Les prisonniers politiques sont souvent victimes d'extorsion de la part des agents du système pénitentiaire, leurs familles devant parfois payer jusqu'à 10 000 MMK (environ 4 EUR) pour une bouteille d'eau.

Il arrive que les prisonniers soient transférés vers des établissements pénitentiaires éloignés, souvent sans que leurs familles en soient informées, et que les nouveaux détenus soient soumis à de violents passages à tabac à leur arrivée.

Les prisonniers reçoivent souvent des soins médicaux inadéquats, même après avoir été torturés. Certains racontent que les visites à l'hôpital de la prison ne sont autorisées que pour les blessures ou les maladies potentiellement mortelles. C'est particulièrement le cas pour les prisonniers politiques. Un ancien détenu de la prison de Daik-U, près de la ville de Bago, dans le centre-sud du pays, a déclaré à l'AAPP que les personnes détenues pour des infractions pénales recevaient souvent des soins médicaux beaucoup plus rapidement que les détenus politiques. Les détenues signalent un manque de médecins femmes dans les prisons, et des témoins oculaires rapportent que des femmes ont perdu leurs nouveau-nés après s'être vu refuser l'accès à des soins médicaux appropriés en temps opportun. Depuis le coup d'État de février 2021, le nombre de décès de détenu·e·s dus à l'absence de soins médicaux a fortement grimpé.

Ces abus sont aggravés par la surpopulation, les conditions sanitaires déplorables ainsi que l'eau et la nourriture insuffisamment cuites, impropres à la consommation ou contaminées, conditions auxquelles les prisonniers sont régulièrement soumis dans tout le Myanmar.

Amnisties illusoires et répression continue

Les prisonniers politiques font rarement partie des personnes libérées par la junte dans le cadre de ses mesures d'amnistie massive. Selon les données de l'AAPP, sur les 100 000 prisonniers libérés depuis 2021, seuls environ 6 000 étaient des prisonniers politiques, et certains d'entre eux ont été arrêtés à nouveau après leur libération, parfois dès leur sortie de prison. En dépit de cette réalité, la junte n'hésite pas à utiliser la libération de prisonniers politiques pour tenter de se légitimer. En novembre 2025, par exemple, elle a annoncé la grâce de plus de 3 000 prisonniers politiques et l'abandon des poursuites contre 5 500 autres afin de leur permettre de voter.

Si ces libérations peuvent sembler positives, les recherches de l'AAPP montrent que la répression des prisonniers politiques ne s'arrête pas aux portes de la prison. Même après leur libération, les anciens prisonniers politiques sont victimes d'ostracisme au sein de leurs communautés locales, de difficultés économiques et d'une surveillance constante. Les membres de leur famille sont également souvent victimes de harcèlement, ce qui les oblige parfois à déménager et empêche les détenus libérés de contacter leurs proches. La menace d'une nouvelle arrestation reste réelle et constante, ce qui pousse souvent les prisonniers politiques à fuir vers d'autres pays, où ils risquent de continuer à vivre dans la précarité, en particulier s'ils ne disposent pas de documents légaux.

La violence inhérente au système pénitentiaire birman est délibérée et flagrante. Elle constitue l'un des moyens utilisés par le régime de la junte pour réprimer la dissidence et exercer son contrôle. Pourtant, les citoyens birmans, y compris les anciens prisonniers politiques, continuent de résister.

Un membre de la LND de la région d'Ayeyarwady, qui a été arrêté à trois reprises – dont une fois alors qu'il n'avait pas quitté son domicile depuis un mois et demi en raison d'une surveillance constante –, a affirmé avec détermination qu'il poursuivrait son activisme après sa libération, en distribuant des tracts lors de grèves silencieuses. Le 3 décembre 2025, Tayzar San, un médecin qui a mené des manifestations après le coup d'État de 2021, a dirigé une manifestation dans un bazar de Mandalay aux côtés de deux autres leaders de la contestation, Ko Nan Lin et Ko Khant Wai Phyo. Les manifestants ont appelé à la libération de tous les prisonniers politiques, à l'abolition de la conscription obligatoire et à la participation de la population à la grève silencieuse du 10 décembre. La junte a rapidement inculpé les trois hommes en vertu de la loi sur la protection des élections.

Au-delà des prisons : une violence généralisée

Le règne de la terreur imposé par la junte ne se limite pas aux prisons. Depuis le coup d'État de 2021, le Myanmar subit l'une des campagnes de violence militaire les plus impitoyables au monde, alors que la junte combat les groupes armés anti-junte. Cela inclut le recours à des frappes aériennes sur des zones civiles. Plus de 2 millions de personnes ont été déplacées. Des villages, des marchés, des écoles, des cliniques et des édifices religieux ont été réduits en cendres. Des jeunes, notamment issus de la communauté persécutée des Rohingyas [11], sont contraints de combattre dans l'armée contre leur gré.

Les dernières élections n'apportent aucune solution à ces formes de violence, malgré les grandes déclarations de la junte selon lesquelles elles représentent une voie vers la réconciliation. Un régime qui commet des crimes contre l'humanité ne peut gagner la confiance du public, et le Myanmar ne peut pas non plus atteindre la stabilité politique sous l'égide de la même junte militaire qui a créé la crise actuelle.

Si le régime militaire du Myanmar prenait le changement au sérieux, il libérerait Win Myint, Aung San Suu Kyi et tous les dirigeants politiques détenus, ainsi que tous les autres prisonniers politiques. Il restaurerait les libertés politiques, accepterait les résultats des élections de 2020 et permettrait une véritable compétition démocratique à travers un futur processus électoral. Il a choisi de ne pas le faire, malgré le fait que les citoyens birmans aient exprimé à maintes reprises leur désir d'un régime civil lors de chaque élection à laquelle ils ont pu participer librement. Malgré une répression soutenue, la résistance au régime militaire se poursuit dans tout le pays, les communautés s'organisant, recensent les abus et réclament leur droit à un gouvernement librement élu.


Bo Kyi est un militant birman des droits humains et ancien prisonnier politique. Arrêté en 1990 pour sa participation au soulèvement de 1988, il a passé plus de sept ans en prison où il a subi tortures et mauvais traitements. Après sa libération, il a cofondé en 2000 l'Association d'aide aux prisonniers politiques (AAPP), dont il est actuellement le secrétaire général adjoint. L'AAPP documente les arrestations et les conditions de détention au Myanmar et milite pour la libération de tous les prisonniers politiques.

Source

Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepL Pro

Notes

[1] Sur le déroulement des élections et l'atmosphère de peur qui les a accompagnées, voir Sebastian Strangio, « La peur et le dégoût accompagnent la tenue d'élections non libres en Birmanie », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77740

[2] Le 1er février 2021, l'armée birmane (Tatmadaw) a renversé le gouvernement civil élu, arrêtant la dirigeante Aung San Suu Kyi et le président Win Myint. Ce coup d'État a mis fin à une décennie de transition démocratique progressive. Voir Pierre Rousset, « Deux ans après le putsch militaire, la guerre oubliée de Birmanie », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2023. Disponible à : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article65716

[3] Aung San Suu Kyi, lauréate du prix Nobel de la paix 1991, est la fille du héros de l'indépendance birmane Aung San. Elle a passé près de quinze ans en résidence surveillée sous les régimes militaires précédents avant de diriger le gouvernement civil de 2016 à 2021.

[4] Le soulèvement du 8 août 1988 (« 8888 ») fut une vaste révolte populaire contre la dictature militaire du général Ne Win. La répression sanglante fit plusieurs milliers de morts et conduisit à l'emprisonnement de nombreux militants, dont l'auteur de cet article.

[5] Voir « La fin de la transition démocratique en Birmanie », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2021. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article56753

[6] L'AAPP est une organisation de défense des droits humains fondée en 2000 par d'anciens prisonniers politiques en exil à la frontière thaïlandaise. Elle documente les arrestations, les conditions de détention et milite pour la libération des prisonniers politiques au Myanmar.

[7] Voir AAPP, « Myanmar : Behind Bars, Beyond Surrender », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75095

[8] Le Gouvernement d'unité nationale (GUN), formé en avril 2021 par des parlementaires élus ayant échappé à l'arrestation, constitue le gouvernement en exil du Myanmar. Il coordonne la résistance civile et armée contre la junte et est reconnu par de nombreux pays comme le représentant légitime du peuple birman.

[9] Sit Tat est le terme birman désignant les forces armées du Myanmar, également connues sous le nom de Tatmadaw.

[10] Les Chin constituent l'un des nombreux groupes ethniques minoritaires du Myanmar, vivant principalement dans l'État Chin, à la frontière occidentale avec l'Inde.

[11] Les Rohingyas sont une minorité musulmane de l'État d'Arakan (Rakhine), victimes de persécutions systématiques et privés de citoyenneté depuis 1982. En 2017, une campagne de nettoyage ethnique menée par l'armée a contraint plus de 700 000 Rohingyas à fuir vers le Bangladesh.

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10.02.2026 à 12:16

Comment la reconstruction est devenue la nouvelle arme d'Israël pour opérer un « transfert silencieux » à Gaza

Mohammad Mansour

Des experts avertissent que la promesse de reconstruction transforme le droit au logement en un outil de chantage politique et de changement démographique présumé.

Tiré d'Agence média Palestine.

Lors du Forum économique mondial à Davos, en Suisse, le mois dernier, Jared Kushner, héritier milliardaire de l'immobilier et gendre du président américain Donald Trump, a présenté sa vision d'une « Nouvelle Gaza » : des gratte-ciels étincelants, du tourisme en bord de mer et un corridor logistique reliant une enclave démilitarisée au monde.

Mais à 3 000 km de là, sur les terres bombardées et poussiéreuses de la bande de Gaza, pas une seule brique n'a été posée, car la réalité angoissante du territoire palestinien se mesure désormais non pas en nouveaux bâtiments mais en tonnes de débris – précisément, 61 millions de tonnes.

Après qu'un fragile « cessez-le-feu » a été conclu entre Israël et le Hamas en octobre, les frappes aériennes israéliennes ont peut-être diminué, mais les tueries ne se sont pas arrêtées, signalant une nouvelle guerre plus silencieuse.

Entre-temps, rien n'est clair concernant l'entrée éventuelle de ciment et de barres d'acier – matériaux de construction essentiels dont Israël a bloqué l'entrée.

Selon les Nations unies, 92 % de Gaza a été détruite au cours de la guerre génocidaire qu'Israël mène depuis plus de deux ans, et le coût de sa reconstruction est estimé à 70 milliards de dollars.

Pourtant, des analystes et des urbanistes ont averti que la reconstruction de Gaza n'est pas conçue pour restaurer la vie palestinienne mais pour la « ré-organiser » – transformant le droit humain fondamental au logement en un outil de chantage politique et de changement démographique présumé.

« La reconstruction n'est pas le « lendemain » de la guerre ; c'est la continuation de la guerre par des moyens bureaucratiques et économiques », a déclaré à Al Jazeera Ihab Jabareen, chercheur spécialisé dans les affaires israéliennes.

Le « robinet à ciment »

Jabareen soutient que pour l'appareil sécuritaire israélien, la reconstruction est la monnaie d'échange ultime, permettant à Israël de passer d'une stratégie d'occupation militaire directe à une stratégie de « souveraineté par le flux ».

« Celui qui possède l'oxygène de Gaza – le robinet à ciment – possède sa forme politique et sécuritaire », a-t-il dit, ajoutant qu'Israël vise à créer un système unique de « contrôle sans responsabilité » dans lequel il détient un droit de veto sur la façon dont la vie quotidienne à Gaza est menée, sans les obligations légales d'un occupant.

Ce système repose sur la transformation de l'entrée potentielle de matériaux de construction et d'aide en une décision politique à travers ce que Jabareen appelle trois niveaux de chantage :

Chantage sécuritaire : lier le flux de matériaux à une « surveillance à long terme », créant une dépendance permanente dans laquelle Gaza est reconstruite à une taille qui peut être facilement « désactivée » à tout moment.

Chantage politique : utiliser la reconstruction pour déterminer qui gouverne. « Celui qui distribue le ciment, distribue la légitimité », a déclaré Jabareen, suggérant qu'Israël n'autorisera la reconstruction que sous une administration mandataire « technocratique » qui correspond à ses besoins sécuritaires.

Chantage de pacification : transformer l'espoir d'une survie élémentaire – un toit au-dessus de sa tête – en une « récompense » pour le silence, plutôt qu' un droit.

Le « Plan Phoenix »

Avant même que ces batailles politiques puissent être menées, Gaza reste littéralement ensevelie sous les décombres de deux ans de bombardements israéliens. Un rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) publié en novembre dresse un tableau sombre : les débris générés par la guerre créent un « obstacle sans précédent » qui pourrait prendre sept ans à déblayer – et ce, uniquement dans des « conditions idéales ».

« Gaza est l'un des endroits les plus dévastés de la planète », indique le rapport.

Face à cette réalité, des expert.es palestinien.nes ont rejeté les modèles de reconstruction descendant proposés à Davos. Abdel Rahman Kitana, professeur d'architecture à l'université de Birzeit en Cisjordanie occupée, a évoqué le « Plan Phoenix », un cadre développé par l'Union des municipalités de la bande de Gaza, comme une alternative locale viable.

« La reconstruction ne consiste pas seulement à restaurer ce qui a été détruit. Il s'agit de remodeler la vie », a déclaré Kitana à Al Jazeera Arabic, mettant en garde contre des solutions déconnectées pour Gaza. Il a plutôt plaidé pour une « approche intégrée » enracinée dans le Plan Phoenix, dans lequel les décombres ne sont pas traités comme des déchets mais comme une ressource qui pourrait être recyclée pour la récupération de terres.

Kitana a insisté sur le fait que tout plan réussi pour la reconstruction de Gaza doit partir de la base. « Nous ne pouvons pas réussir sans les gens eux-mêmes. […] Ils connaissent leurs besoins et leurs rêves », a-t-il dit, avertissant qu'ignorer les acteurs locaux conduira à un « environnement fragile et aliénant ».

La règle du « double usage » d'Israël

Cependant, tant le calendrier de reconstruction sur sept ans de l'ONU que le « Plan Phoenix » se heurtent à un obstacle critique : la liste des articles à « double usage » d'Israël.

Historiquement, Israël a interdit des articles tels que les engrais et les tuyaux en acier sous prétexte qu'ils pourraient être utilisés à des fins militaires. Aujourd'hui, cette liste s'est élargie pour inclure des articles plus essentiels, notamment des bouteilles d'oxygène, des médicaments contre le cancer et des filtres à eau.

Jabareen affirme que le blocus n'est plus un prétexte pour la sécurité mais une « philosophie de gouvernance ».

« Israël a transformé l'excuse du « double usage » en un mécanisme de retard indéfini », a-t-il déclaré.

En exigeant une approbation projet par projet pour chaque sac de ciment, Israël s'assure que la reconstruction reste un « projet » perpétuel qui maintient les pays et agences donateurs épuisés et l'administration palestinienne dans « un état de mendicité constante », a dit Jabareen.

« Ingénierie démographique silencieuse »

Alors qu'Israël bloque les matériaux essentiels sur le terrain, l'administration Trump crée une « fantaisie politique » à l'étranger, disent les experts. Le Conseil de la paix pour Gaza, promu par Trump, promet une augmentation de 10 milliards de dollars du produit intérieur brut de Gaza et une « Nouvelle Rafah » avec 100 000 unités de logement.

Jabareen considère ces plans, qui incluent des « propriétés en bord de mer » et des « zones industrielles », comme une forme d'« ingénierie démographique silencieuse ».

« Ils tentent de faire passer la cause palestinienne d'une question de droits nationaux à un problème immobilier », a-t-il déclaré. L'objectif, selon lui, est de concevoir une Gaza qui soit « économiquement utile » à la région mais « nationalement vidée ».

En se concentrant sur les « investissements » et le « tourisme » tout en ignorant les décombres et les fosses communes, le plan cherche à « légitimer une fantaisie politique », a dit Jabareen. « Si vous ne pouvez pas déplacer le Palestinien par la force, vous déplacez son idée de chez-lui en réingéniant son espace. »

Alors, qui finira par construire cette « Nouvelle Gaza » ? Jabareen a mis en garde contre une « privatisation de l'occupation », même si les entreprises israéliennes n'entrent pas directement à Gaza.

« La reconstruction est une chaîne de profits indirects », a-t-il noté, ajoutant que la logistique de l'inspection, les sociétés de sécurité gérant les points de passage et les compagnies d'assurance couvrant les risques généreront tous des revenus pour des entreprises israéliennes ou alliées.

Les contrats de reconstruction eux-mêmes deviennent un filtre politique. « Cela crée un « marché de l'obéissance » international », a déclaré Jabareen. « Le donateur qui s'oppose est exclu, et l'entrepreneur qui pose des questions sur la souveraineté est remplacé. »

« Transfert silencieux »

Jabareen a déclaré que l'aspect le plus dangereux d'une telle politique est « l'armement du temps lui-même ».

Les évaluations de l'ONU indiquant que l'enlèvement des débris seul pourrait durer jusqu'en 2032 et qu'une reconstruction complète de Gaza s'étendrait jusqu'en 2040, « l'attente » devient une politique de déplacement.

« Le temps décompose les sociétés », a dit Jabareen.

Il a déclaré qu'Israël parie sur une « émigration rationnelle » – après avoir vécu pendant des années sous des tentes, les Palestinien.nes partiront, non pas parce qu'ils y ont été forcés par des chars, mais parce qu'ils ont été épuisés par les craintes concernant leur avenir.

« La longue attente n'est pas condamnée par la communauté internationale. Israël réalise que les bombardements suscitent la condamnation, mais les retards bureaucratiques n'apportent que le silence », a déclaré Jabareen. « Si les avions de chasse n'ont pas réussi à les déplacer, l'attente pourrait y parvenir. »


Traduction pour l'Agence Média Palestine : L.D

source : Al jazeera

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10.02.2026 à 12:15

Francesca Albanese visée par des sanctions américaines habituellement réservées aux « terroristes »

Agence Média Palestine

Les États-Unis ont imposé des mesures coercitives unilatérales incluant le gel des avoirs et des restrictions financières à Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l'ONU sur la Palestine, ainsi qu'à plusieurs responsables de la Cour pénale internationale (CPI).

Tiré de Agence média Palestine.

Albanese et les membres du personnel de la CPI sanctionnés figurent désormais sur la liste des ressortissants spécialement désignés du département du Trésor américain, aux côtés de personnes soupçonnées d'appartenir à Al-Qaïda, de trafiquants de drogue mexicains et de marchands d'armes nord-coréens, rapporte Reuters. Francesca Albanese a dénoncé « une injustice et une persécution » en raison de son travail en faveur des droits de l'homme.

L'administration Trump a ainsi décidé d'accentuer les mesures déjà prises contre la rapporteure après que des entreprises multinationales se sont plaintes à la Maison Blanche après avoir reçu des courriers de Francesca Albanese. Classées « confidentielles », les lettres ont été envoyées à certaines des entreprises les plus puissantes des États-Unis au printemps 2025. Rédigées par Francesca Albanese, les lettres avertissaient plus d'une douzaine d'entreprises et deux organisations caritatives qu'elle pourrait prochainement les citer dans un rapport de l'ONU pour « contribution aux graves violations des droits de l'homme » commises par Israël à Gaza et en Cisjordanie. Parmi les entreprises visées : Alphabet, Amazon, Caterpillar, Chevron, Hewlett Packard, IBM, Lockheed Martin, Microsoft et Palantir, détaille l'agence Reuters.

Ses lettres ont tellement alarmé les entreprises américaines, poursuit l'agence, qu'au moins deux d'entre elles ont sollicité l'aide de la Maison Blanche, selon une enquête de Reuters sur la campagne menée par les États-Unis contre Albanese et la Cour pénale internationale de La Haye.

Alors que Francesca Albanese bénéficie de l'immunité diplomatique de par son statut à l'ONU, l'administration Trump lui a imposé ces sanctions pour avoir écrit ce que le gouvernement des États-Unis considère comme « des lettres de menaces » aux entreprises et exhorté la CPI à enquêter.

La sanction infligée par Trump à Albanese s'inscrivait « dans le cadre d'un décret plus large visant à sanctionner les juges et les procureurs de la CPI – une campagne destinée en partie à empêcher toute tentative future de le tenir, lui ou ses fonctionnaires, responsables des actions militaires américaines à l'étranger », explique Reuters.

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10.02.2026 à 12:15

Voici à quoi ressemble « la fin de la guerre » à Gaza. Le terme « cessez-le-feu » a pris un nouveau sens à Gaza

Mohammed R. Mhawish

Comment peut-on qualifier un accord de cessez-le-feu dans le cadre duquel des personnes continuent de mourir ? C'est la question que se posent les habitants de Gaza depuis plusieurs mois [1].

Tiré d'À l'encontre.

En octobre, le Hamas et Israël ont signé un accord de paix censé mettre fin à deux années de massacres à Gaza. Depuis lors, plus de 420 Palestiniens ont été tués par des tirs israéliens [Haaretz du 4 février indique un total de 556 Palestiniens tués], soit une moyenne d'environ quatre personnes par jour, dans ce que les médiateurs internationaux continuent de qualifier de « désescalade réussie » !

Le fossé entre ce discours officiel et la réalité sur le terrain montre à quel point le terme « cessez-le-feu » a été détourné de son sens initial : il ne désigne plus une pause dans les violences, mais plutôt un mécanisme permettant de les gérer, en légitimant la poursuite des opérations militaires sous couvert de « retenue ».

Les personnes de facto assassinées, dont beaucoup de femmes et d'enfants, sont systématiquement qualifiées de menaces, d'intrus ou de victimes collatérales de l'application du cessez-le-feu. Cela inclut des familles qui tentaient de retourner chez elles [dans Gaza, après avoir été déplacées d'une fois, sous la contrainte et la menace], pour découvrir que leur quartier était désormais interdit d'accès au-delà d'une « ligne jaune » sans cesse déplacée par Israël [voir carte]. Les responsables palestiniens de la santé ont recensé plus d'un millier de violations israéliennes depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, notamment des frappes aériennes, des tirs d'artillerie et des coups de feu mortels. Le cessez-le-feu a donc fonctionné exactement comme prévu : un cadre permettant de tuer et de contrôler les Palestiniens à un rythme plus lent et plus acceptable sur le plan diplomatique.

La ligne jaune, qui délimite théoriquement les frontières de l'occupation physique de Gaza par Israël, est peut-être le symbole le plus flagrant de ce cessez-le-feu sémantique. C'est une frontière qui existe sur les cartes et dans les briefings militaires, mais qui n'a aucune signification pour les personnes qui tentent de survivre dans ce qui reste de leurs maisons. La position de la ligne jaune ne cesse de changer. Des quartiers qui étaient censés être accessibles sont désormais des zones militaires, notamment une grande partie de l'est de la ville de Gaza, tous soumis à une présence israélienne de plus en plus renforcé malgré le retrait supposé. Les forces israéliennes se réservent le droit de tirer sur toute personne qui franchit cette ligne. Pour les Palestiniens vivant du « mauvais côté », elle délimite un territoire de plus en plus restreint à Gaza où le contrôle israélien ne cesse de s'étendre.

Israël maintient désormais une présence militaire dans plus de la moitié de la bande de Gaza. Le cessez-le-feu devait inclure le retrait israélien et le retour des Palestiniens déplacés dans leurs quartiers. Au lieu de cela, l'armée israélienne a démoli des maisons et des infrastructures dans le nord de Gaza, repoussant la ligne jaune plus profondément dans le territoire qu'elle était censée avoir évacué.

Tout cela s'est produit pendant la première phase de ce qui était censé être un plan de paix global. Cette phase comprenait des engagements spécifiques : 600 camions d'aide humanitaire entrant quotidiennement à Gaza, l'ouverture du passage de Rafah, le retrait des forces israéliennes vers des positions prédéfinies, la libération des otages israéliens et l'échange de prisonniers palestiniens. Une partie de ces engagements a été respectée dans les premiers jours : les otages vivants sont rentrés chez eux et des prisonniers palestiniens ont été libérés. Mais en l'espace de quelques semaines, le nombre de camions d'aide humanitaire a été réduit à un niveau bien inférieur aux besoins, Rafah a été refermé et les frappes israéliennes se sont intensifiées. [La réouverture de Rafah repose sur une arithmétique particulière : 50 personnes gravement blessées accompagnées chacune par deux personnes, soit un total de 150, sont censées pouvoir quitter Gaza par la porte de Rafah, après un contrôle militaro-policier des Israéliens. Or, sur 150, seulement 50 peuvent retourner à Gaza. La différence implique une expulsion de facto de Gazaouis vers un autre « territoire ». D'ailleurs, la reconnaissance du Somaliland par le gouvernement Netanyahou, selon divers experts, participe d'une stratégie de possible évacuation d'une part de la population gazaouie dans cette scission de la Somalie. – Réd.]

L'écart entre ce qui avait été promis et ce qui a été réalisé montre le décalage fondamental entre un accord de cessez-le-feu fondé sur des concessions mutuelles et une réalité où l'une des parties conserve un contrôle militaire total.

La deuxième phase de l'accord, qui prévoit le désarmement du Hamas, de nouveaux retraits israéliens et la création d'un « Conseil de paix » chargé de superviser la reconstruction de Gaza, vient d'être annoncée par le président Trump [nous reviendrons sur la réalité de ce Conseil de paix et l'expropriation politique de la population gazaouie qu'il implique – réd.]. Steve Witkoff, l'envoyé spécial de Trump [et spéculateur immobilier], a été nommé pour diriger les opérations quotidiennes de reconstruction. Des personnalités internationales ont été réunies, et des technocrates palestiniens ont été choisis pour diriger une future administration intérimaire. Tout cela semble très officiel et organisé. Mais il suffit de gratter la surface pour que le caractère creux de ces annonces apparaisse clairement. Israël continue de contester les termes de la deuxième phase, tandis que les Palestiniens continuent de mourir dans ce qui est théoriquement une période de paix.

La situation humanitaire à Gaza reste catastrophique. Les conditions de famine se sont légèrement améliorées après le cessez-le-feu, mais cela pourrait changer en un clin d'œil. La fragilité de l'accord devient de plus en plus concrète, Israël continuant d'interdire à plus de 30 organisations humanitaires d'opérer à Gaza, notamment Médecins sans frontières et Oxfam. Une grande partie de l'infrastructure humanitaire a désormais disparu. En d'autres termes, les conditions requises pour que la deuxième phase puisse commencer sont loin d'être réunies.

Voilà à quoi ressemble un cessez-le-feu lorsque la dite communauté internationale se contente d'appeler cela la paix parce que, officiellement, la situation est moins violente qu'auparavant.

Pour la population de Gaza, presque entièrement déplacée, vivant dans des bâtiments dévastés ou des abris de fortune, la distinction entre guerre et cessez-le-feu est devenue purement théorique.

C'est peut-être le meilleur « compromis » auquel les Palestiniens peuvent prétendre dans le cadre actuel : un statu quo géré qui perdure sans satisfaire personne. Les déplacements [à l'intérieur de Gaza], l'insécurité et les morts continuent, mais à un rythme qui ne déclenche pas de réaction internationale. Les forces israéliennes justifient leur action meurtrière comme une réponse sécuritaire aux « provocations palestiniennes ». Ce qui importe, c'est que ce niveau de dévastation contrôlé soit suffisamment faible pour préserver le cadre diplomatique du cessez-le-feu, mais suffisamment élevé pour maintenir une pression opérationnelle. Grâce à cela, Israël peut maintenir sa présence militaire sans subir les coûts politiques d'une guerre totale.

Ce qui rend cet arrangement si éloquent, c'est qu'il représente la définition du succès selon la communauté internationale. Voici à quoi ressemble « la fin de la guerre » à Gaza : réduction du nombre quotidien de morts, acheminement sporadique de l'aide, libération partielle des otages palestiniens [durant cette guerre, des centaines de Palestiniens ont été arrêtés et emprisonnés dans les prisons de haute sécurité israélienne]. Le Conseil de sécurité des Nations unies a approuvé ce cadre, déployé des observateurs pour en superviser le respect et lui a accordé une légitimité juridique.

L'écart entre la guerre et la paix s'est réduit à une question de rythme plutôt que de principe : le même contrôle militaire et les mêmes déplacements de population, avec la même machine structurelle à tuer, mais calibrée à un niveau permettant de revendiquer des progrès diplomatiques. La population de Gaza comprend que la distinction entre les phases importe moins que la continuité des conditions. Le cadre fonctionne parce qu'il rend la souffrance supportable, suffisamment grave pour se poursuivre, mais suffisamment contrôlée pour être ignorée. (Article publié par l'hebdomadaire états-unien The Nation le 3 février 2026 ; l'article s'inscrit dans une initiative où The Nation donne la parole, prioritairement, aux témoignages provenant de la bande de Gaza. Traduction rédaction A l'Encontre)


[1] Haaretz du 4 février 2026 indique que : « Les frappes israéliennes ont tué au moins 24 Palestiniens, dont huit enfants, et blessé au moins 38 autres lors de frappes menées séparément à travers Gaza depuis mercredi matin 4 février, selon des responsables du système sanitaire. […] Une frappe sur une tente à l'est de Deir al-Balah, dans le centre de Gaza, a tué une jeune fille et un homme et blessé huit autres personnes. Une frappe de drone sur le camp de réfugiés de Shati, dans le nord de Gaza, a tué une autre personne et blessé plusieurs autres Palestiniens. Plus tôt mercredi, une frappe israélienne sur une tente abritant des Palestiniens déplacés à al-Muwasi, dans le sud de la bande de Gaza, a tué deux personnes, dont Hussein al-Samiri, un ambulancier en service, a déclaré le Croissant-Rouge, ajoutant que huit autres personnes avaient été blessées dans la frappe. […] La guerre génocidaire contre notre peuple dans la bande de Gaza se poursuit », a déclaré le Dr Mohamed Abu Selmiya, directeur de l'hôpital Shifa de Gaza, dans un message publié sur Facebook. « Où est le cessez-le-feu ? Où sont les médiateurs ? » […] Au total, 556 Palestiniens ont été tués par Israël et 1500 blessés depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, selon les responsables sanitaires de Gaza, tandis que l'armée israélienne affirme que quatre soldats israéliens ont été tués. » (Réd. A l'Encontre)

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10.02.2026 à 12:14

Les États-Unis expulsent secrètement des Palestiniens vers la Cisjordanie en coordination avec Israël

Ben Reiff, Ghousoon Bisharat

Une enquête révèle que les Palestiniens arrêtés par l'ICE sont transportés, ligotés et menottés, à bord d'un jet privé appartenant à un magnat israélo-américain proche de Trump. Les États-Unis expulsent discrètement les Palestiniens arrêtés par l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) vers la Cisjordanie occupée à bord d'un jet privé.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Deux vols de ce type ont été effectués en coordination avec les autorités israéliennes depuis le début de l'année, dans le cadre d'une opération secrète et politiquement sensible révélée par une enquête conjointe du magazine +972 et du Guardian.

Huit Palestiniens, menottés aux poignets et aux chevilles pendant tout le voyage, ont été transportés par avion depuis un centre de déportation de l'ICE à Phoenix, en Arizona, le 20 janvier, et sont arrivés à Tel-Aviv le lendemain matin après avoir fait escale pour se ravitailler en carburant dans le New Jersey, en Irlande et en Bulgarie. À leur arrivée à l'aéroport Ben Gourion, les hommes ont été placés dans un véhicule avec un policier israélien armé et libérés à un poste de contrôle militaire à l'extérieur de la ville palestinienne de Ni'lin, en Cisjordanie.

Le même jet privé, qui appartient à un magnat de l'immobilier israélo-américain, ami et partenaire commercial de longue date du président Donald Trump, a effectué un voyage similaire lundi dernier, mais le nombre de passagers à bord et l'identité de la plupart d'entre eux restent inconnus.

Selon des personnes proches du dossier, les huit hommes expulsés lors du premier vol, qui a été signalé pour la première fois par le journal israélien Haaretz, sont des résidents de villes de Cisjordanie, notamment Bethléem, Hébron, Silwad, Ramun, Bir Nabala et Al-Ram. Certains d'entre eux étaient titulaires d'une carte verte et plusieurs ont des épouses, des enfants et d'autres membres de leur famille proche aux États-Unis. Certains avaient été détenus dans des centres de l'ICE pendant des semaines ; au moins l'un d'entre eux avait été détenu pendant plus d'un an.

La première personne à leur avoir prêté attention lors de leur libération au poste de contrôle de Ni'lin le 21 janvier était Mohammed Kanaan, un professeur d'université qui vit près du passage frontalier.

« Vers 11 heures, j'ai vu un groupe d'hommes marcher vers ma maison, vêtus de pyjamas gris clair, comme ceux portés par les prisonniers [palestiniens] dans les prisons israéliennes », a-t-il déclaré à +972 et au Guardian. (Ces survêtements provenaient de l'ICE.) « J'ai été très surpris de les voir. L'armée israélienne ne libère généralement pas de prisonniers à ce poste de contrôle. »

Un travailleur palestinien attend devant le poste de contrôle de Ni'lin, avec en arrière-plan la colonie israélienne de Hashmonaim, en Cisjordanie occupée, le 21 octobre 2013. (Keren Manor/Activestills)

Kanaan a déclaré que les hommes avaient froid lorsqu'ils sont arrivés chez lui. « Ils ne portaient ni veste ni manteau, et il faisait très froid et il y avait beaucoup de vent ce jour-là », a-t-il raconté. « Ils sont restés chez moi pendant deux heures, pendant lesquelles je leur ai donné à manger et ils ont appelé leurs familles qui sont venues les chercher ou ont organisé leur transport. »

Selon Kanaan, cela faisait si longtemps que ces hommes n'avaient pas eu de contact avec leur famille – en raison de leur détention prolongée dans les centres de l'ICE – que certains d'entre eux étaient considérés comme disparus. « Leurs familles étaient tellement heureuses d'entendre leur voix », dit-il. « Une mère s'est mise à crier et à pleurer au téléphone. ».

Un habitant de Ramun a confirmé que deux hommes originaires de cette ville de Cisjordanie se trouvaient à bord du premier vol de déportation. Il a ajouté qu'au moins quatre autres jeunes hommes originaires de cette ville et vivant aux États-Unis sont actuellement détenus par les autorités américaines, et que l'on craint de plus en plus qu'ils ne soient également déportés.

Plusieurs avocats spécialisés en droit de l'immigration ont exprimé leur stupéfaction et leur inquiétude à ce sujet, soulignant que les expulsions de Palestiniens via Israël étaient extrêmement rares par le passé et que le fait de favoriser les expulsions vers les territoires occupés pouvait constituer une violation du droit international.

« Outre les nombreuses irrégularités liées à l'expulsion de huit Palestiniens à bord d'un jet privé et sans procédure régulière, ce transfert viole également le principe de non-refoulement, qui interdit le renvoi forcé d'individus vers un pays où il existe des motifs sérieux de croire qu'ils risqueraient de subir des préjudices irréparables à leur retour, notamment des persécutions, des tortures, des mauvais traitements ou d'autres violations graves des droits humains », a expliqué Gissou Nia, directrice du Programme de contentieux juridique et stratégique de l'Atlantic Council.

« Les États-Unis sont liés par des traités internationaux qui interdisent explicitement cette pratique, notamment la Convention contre la torture », a-t-elle poursuivi. « Ils ont donc violé ce principe en renvoyant des demandeurs d'asile palestiniens et des Palestiniens ayant d'autres statuts sur un vol à destination d'Israël, où ils risquent d'être persécutés".

« Le rôle joué par l'État israélien dans le transfert de ces personnes de l'aéroport Ben Gourion vers la Cisjordanie les rend également complices de cette violation », a ajouté Mme Nia. « De plus, si l'Irlande et la Bulgarie savaient que le jet privé transportait ces personnes, l'escale pour le ravitaillement en carburant soulève également des questions quant à la responsabilité de ces pays en tant qu'intermédiaires. »

L'avocat israélien spécialisé dans les droits de l'homme Michael Sfard a qualifié ces vols d'« exceptionnels — je ne connais aucun cas où des Palestiniens ont pu atteindre la Cisjordanie via l'aéroport Ben Gourion, pas même dans le cadre d'une aide humanitaire, à l'exception des personnalités importantes. » Il estime donc que « ce sont des motifs particuliers qui ont rendu cela possible ».

Selon Haaretz, ces expulsions font suite à « une demande inhabituelle de Washington à Israël » et ont été approuvées par les services de sécurité israéliens (Shin Bet).

« Je ne connaissais rien d'autre que les États-Unis »

Maher Awad, 24 ans, était l'un des huit hommes à bord du premier vol d'expulsion. « Ma vie était belle », a-t-il déclaré au magazine +972 et au Guardian depuis la maison familiale à Ramun, près de Ramallah, dans un anglais teinté d'accent américain. « Je me sentais en sécurité aux États-Unis jusqu'à ce que l'ICE m'arrête. »

Il a expliqué avoir quitté la Cisjordanie il y a près de dix ans pour s'installer à Kalamazoo, dans le Michigan, où son oncle vivait déjà. Il y a terminé ses études secondaires avant de commencer à travailler dans le restaurant familial, réputé pour ses shawarma, ainsi que dans d'autres établissements appartenant à sa famille. Il n'avait pas de carte verte, mais a déclaré avoir obtenu un numéro de sécurité sociale lors de sa demande. Il payait également des impôts et avait obtenu un permis de conduire.

Il a rencontré sa compagne, Sandra McMyler, âgée de 26 ans, il y a quelques années, et ils avaient prévu de se marier. « Tout ce que je connaissais, tout ce que j'avais vécu, c'était aux États-Unis », a-t-il déclaré.

En février 2025, Awad a appelé la police pour signaler une effraction. Mais lorsque les policiers sont arrivés, ils l'ont arrêté, apparemment en relation avec une accusation de violence domestique datant de 2024, qui, selon lui et Sandra McMyler, la victime, avait été abandonnée. Il a été détenu pendant deux jours dans la prison locale ; à sa sortie, il a été arrêté par l'ICE. (Le chef d'accusation a ensuite été abandonné.

Pendant près d'un an, il a été transféré entre différents centres de détention avant d'être mis dans un avion à destination d'Israël. Selon lui, les agents de l'ICE ont confisqué son passeport palestinien et son téléphone et ne les lui ont pas rendus. Lorsqu'il a récemment été contrôlé à un poste de contrôle militaire israélien, tout ce qu'il avait à leur montrer était son permis de conduire du Michigan.

En apprenant que les autorités américaines prévoyaient de l'expulser vers la Cisjordanie, il a déclaré avoir exprimé de vives objections aux agents de l'ICE et à un juge. « Mais ils m'ont tout simplement forcé à partir », a-t-il expliqué. « C'est effrayant ; je ne veux vraiment pas être ici. Je préfèrerais être dans un autre pays que le mien en ce moment, à cause de tout ce qui se passe. »

Peu avant la détention d'Awad, Mme McMyler, qui avait déjà deux enfants, est tombée enceinte de son fils, né il y a quatre mois. Awad ne l'a pas encore vu. « Cela me rongeait chaque jour », a-t-il déclaré à propos du fait d'avoir raté la naissance. « Chaque fois que je m'endors, je regarde ses photos et je pleure. »

Outre sa compagne et son fils, le frère, la sœur et l'oncle d'Awad vivent toujours aux États-Unis, où ils ont tous un statut légal, selon lui.

« Il veut juste son fils, il veut sa famille », a déclaré Mme McMyler à +972 et au Guardian depuis le Michigan. « Il veut pouvoir m'aider à m'occuper de notre bébé. Il veut le prendre dans ses bras, l'embrasser, lui parler.Mes autres enfants lui manquent », a-t-elle ajouté, en décrivant les difficultés qu'elle a rencontrées sans Awad au cours de l'année écoulée. « Je veux que ma famille soit à nouveau réunie. »

Sameer Zeidan, un employé d'épicerie de 47 ans originaire de la ville de Bir Nabala, également près de Ramallah, se trouvait dans le même avion qui a expulsé Awad. Son oncle, Khaled, a déclaré à +972 et au Guardian que Zeidan vivait en Louisiane depuis plus de vingt ans avec sa femme, également palestinienne de Cisjordanie et citoyenne américaine. Ils ont eu cinq enfants ensemble, qui ont tous un passeport américain.

Selon son oncle, Zeidan avait une carte verte, mais il l'a laissée expirer sans la renouveler. Ses parents et trois de ses frères et sœurs vivent également aux États-Unis.

Khaled a déclaré que Zeidan, qui a purgé une peine de prison il y a environ dix ans, était détenu par l'ICE depuis environ un an et demi, période pendant laquelle il a changé plusieurs fois de centre de détention. Il a été informé de son expulsion deux mois à l'avance. Comme pour Awad, les agents de l'ICE ont confisqué la carte d'identité et le passeport palestinien de Zeidan et ne les lui ont jamais rendus.

Zeidan a dit à son oncle qu'il avait été menotté « dès qu'il a quitté la prison [de l'ICE] jusqu'à ce qu'il sorte de la voiture au poste de contrôle près de Ni'lin ». Pendant le vol, son oncle a déclaré qu'il avait mangé en « approchant son visage de l'assiette » ; lorsqu'il avait besoin d'aller aux toilettes, ils lui permettaient de retirer une menotte et une entrave.

Selon son oncle, Zeidan a été contraint de signer des documents autorisant son expulsion, ce qu'il regrette d'avoir fait. « Il m'a dit que s'il n'avait pas signé ces papiers, il aurait pu d'une manière ou d'une autre renouveler sa carte verte », a déclaré Khaled. « Maintenant, il ne peut plus retourner aux États-Unis. Toute sa famille est là-bas. »

« Un système opaque sans obligation de rendre des comptes »

La queue du jet privé utilisé pour les deux récents vols d'expulsion porte l'emblème de Dezer Development, une société immobilière créée par le promoteur israélo-américain Michael Dezer et aujourd'hui dirigée par son fils, Gil Dezer.

La somptueuse fête organisée l'année dernière pour les 50 ans de Gil Dezer a vu défiler des artistes déguisés en Trump. Son site web indique qu'il est membre de Florida Friends of the Israel Defense Forces, une organisation américaine à but non lucratif qui collecte des fonds pour l'armée israélienne.

Dezer a évoqué son « amour » pour le président dans une récente interview. « Je le connais depuis plus de 20 ans. J'étais à son mariage. Il était à mon mariage. Nous sommes de bons amis. Je suis très fier qu'il occupe cette fonction. Je suis très fier du travail qu'il accomplit. »

Ces vols interviennent alors que l'administration Trump a intensifié ses efforts pour expulser un nombre important des plus de 10 millions immigré.e.s sans papiers qui vivent aux États-Unis. À cette fin, l'ICE a affrété l'avion de Dezer — qu'il a précédemment décrit comme « mon jouet préféré » — par l'intermédiaire de Journey Aviation, une société basée en Floride fréquemment sollicitée par les agences fédérales pour mettre à disposition une flotte de jets privés. (Journey a refusé de commenter les vols d'expulsion vers Israël.)

Selon Human Rights First (HRF), qui recense les vols d'expulsion, l'avion de M. Dezer a effectué quatre autres « voyages d'expulsion » depuis octobre, vers le Kenya, le Liberia, la Guinée et l'Eswatini.

« Ce jet privé a été utilisé à plusieurs reprises pour des vols ICE Air », a déclaré Savi Arvey, directeur de la recherche et de l'analyse pour les droits des réfugié·e·s et des migrant·e·s chez HRF. « Il fait partie d'un système opaque d'avions privés qui facilite la campagne d'expulsion massive menée par cette administration, qui a ouvertement ignoré les procédures légales, séparé des familles et opéré sans avoir à rendre de comptes à qui que ce soit. »

Dans un courriel, M. Dezer a déclaré qu'il n'avait « jamais eu connaissance des noms » des personnes qui voyagent à bord de son jet lorsqu'il est affrété à titre privé par Journey, ni de l'objet du vol. « La seule chose qui m'est communiquée, ce sont les dates d'utilisation », a-t-il déclaré.

Les responsables américains n'ont pas répondu aux questions relatives au coût des deux récents vols vers Israël, mais selon l'ICE, ces vols charter ont coûté entre près de 7 000 et plus de 26 000 dollars par heure de vol dans le passé. Des sources du secteur aéronautique estiment que les vols aller-retour vers Israël ont probablement coûté entre 400 000 et 500 000 dollars à l'ICE.

Comme les États-Unis ne reconnaissent pas l'État palestinien, il existe de grandes incohérences dans la manière dont les agents des services frontaliers classent les pays d'origine et d'expulsion des Palestiniens. Les Palestiniens entrant aux États-Unis ont été identifiés comme provenant d'Israël, d'Égypte, de Jordanie ou de tout autre pays arabe par lequel ils auraient transité, la plupart de ces pays, et en particulier Israël, ayant généralement refusé de les accepter. En conséquence, les Palestiniens croupissent souvent plus longtemps que les autres immigrés dans les centres de détention pour immigrés américains.

Dans le passé, lorsque les autorités chargées de l'immigration ne parvenaient pas à trouver un pays vers lequel les expulser, les Palestiniens étaient relâchés aux États-Unis, souvent avec un bracelet électronique et l'obligation de se présenter régulièrement à l'ICE. Mais comme l'administration Trump tient à respecter sa promesse d'expulsions massives, un certain nombre de Palestiniens ont été expulsés des États-Unis ces derniers mois.

D'anciens responsables du DHS et du département d'État ont confirmé que les États-Unis avaient été réticents à expulser des Palestiniens via Israël dans le passé, et les avocats spécialisés en droit de l'immigration ont exprimé leurs inquiétudes quant à l'implication d'Israël dans les expulsions, redoutant que leurs clients ne se retrouvent détenus, interrogés ou maltraités par les mêmes forces de sécurité qu'ils fuient souvent.

« [Il y a] désormais une volonté de faire ce que les autres administrations n'ont pas voulu faire », a déclaré Maria Kari, une avocate qui a représenté des Palestiniens placés en détention par l'ICE. « Les renvoyer là où ils risquent, selon toute vraisemblance, de courir un danger. »

Un porte-parole du département d'État américain a refusé de commenter, se contentant de déclarer qu'il « coordonne étroitement avec le département de la Sécurité intérieure les efforts visant à rapatrier les étrangers en situation irrégulière ».

Un porte-parole du DHS n'a pas non plus répondu aux questions relatives aux vols d'expulsion vers Israël, mais a déclaré : « Si un juge estime qu'un étranger en situation irrégulière n'a pas le droit de séjourner dans ce pays, nous allons l'expulser. Point final. »

L'ICE n'a pas répondu aux questions. Le ministère israélien des Affaires étrangères et l'administration pénitentiaire ont refusé de commenter.


Ghousoon Bisharat et Ben Reiff

Harry Davies, Alice Speri et Sufian Taha, du Guardian, ont contribué à cet article, ainsi qu'Alaa Salama.

• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro.

Source - +972 Magazine. 5 février 2026

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10.02.2026 à 12:13

Epstein Files : une lumière crue sur la corruption et l'impunité de la bourgeoisie internationale

Marine Rammard

Les nouvelles révélations du dossier Epstein montrent l'ampleur des liens entre l'homme d'affaires, au centre d'un gigantesque trafic sexuel, et de personnalités du monde entier. Elles dévoilent en même temps l'impunité de la bourgeoisie et la corruption endémique du système capitaliste.

4 février 2026 | tiré de Révolution permanente

Vendredi 30 janvier, le ministère américain de la Justice a rendu publics plus de 3 millions de pages supplémentaires issues du dossier Jeffrey Epstein, comprenant plus de 2 000 vidéos et environ 180 000 images. Cette nouvelle vague de documents, publiée sous la contrainte d'une loi votée par le Congrès américain, en dit encore un peu plus sur l'ampleur de ce scandale. La révélation de dizaines de nouveaux noms liés à Epstein démontre une nouvelle fois l'ampleur du réseau construit par le financier, impliquant des figures de la bourgeoisie à l'échelle internationale. Ce réseau, cimenté grâce au trafic sexuel de mineures mis sur pied par Epstein, jette une lumière crue sur la corruption et l'impunité de la classe dominante.

Epstein, un financier new-yorkais proche de nombreux dirigeants politiques et économiques, est inculpé en 2019 pour trafic sexuel de mineures. Il meurt quelques semaines plus tard dans sa cellule de prison, officiellement de suicide mais dans des circonstances non éclaircies. Le trafic qu'il avait construit impliquait le recrutement de jeunes adolescentes, invitées à des « fêtes » dans les propriétés privées d'Epstein (à Manhattan, Palm Beach ou sur son île des Caraïbes), lors desquelles elles étaient abusées sexuellement par Epstein lui-même et par ses invités. Ce système était pensé comme un véritable service sexuel que Epstein mettait à disposition de ses relations, parfois dans des rendez-vous privés. Une partie de l'immense réseau de Epstein s'est précisément construit grâce à ce trafic sexuel, bien que les documents actuellement publiés ne permettent d'établir avec certitude qui y a effectivement participé.

Depuis plusieurs mois, des déclassifications successives (échanges de mails, messages, photos, vidéos) avaient déjà ravivé l'affaire, alimentant la colère d'une partie de l'opinion publique, y compris dans la sphère MAGA, participant à la fragilisation de Trump. La publication de vendredi, loin d'apporter une réelle clarté, contribue à créer de la confusion avec une sélection arbitraire de documents et leur caviardage peu transparent par le Department of Justice. Les informations contenues dans cette nouvelle salve de publications marquent néanmoins un saut, en révélant le caractère clairement international du réseau Epstein : l'affaire ne se limite plus à quelques financiers new-yorkais ou à des élites américaines, mais dévoile désormais des liens avec des secteurs des classes dirigeantes de nombreux pays impérialistes.

Des démissions en cascade pour une internationalisation de la crise politique

Les conséquences politiques ont été immédiates : en Europe, une série de démissions a suivi la publication. En Slovaquie, l'ancien ministre des Affaires étrangères Miroslav Lajčák a démissionné de son poste de conseiller du Premier ministre Robert Fico, après la révélation de messages échangés avec Epstein en 2018, dans lesquels ce dernier lui promettait des femmes. Au Royaume-Uni, la pression s'est accrue autour de plusieurs figures centrales : le Premier ministre Keir Starmer a estimé que Peter Mandelson, ancien commissaire européen, ex-ministre de Tony Blair et ancien ambassadeur à Washington, avait « trahi » et « laissé tomber son pays » après la publication de courriels attestant de liens réguliers avec Epstein, y compris après sa première condamnation en 2008, révélant des informations confidentielles du gouvernement britannique. Ces révélations - notamment une photographie de lui en sous-vêtements et des documents indiquant qu'il aurait bénéficié de 75 000 livres sterling (86 775 euros) de versements de la part d'Epstein - ont entraîné la démission de Mandelson du Parti travailliste

La monarchie britannique est elle aussi directement touchée : le prince Andrew, Mountbatten Windsor, déjà déchu de ses titres royaux pour ses liens avec Epstein, est à nouveau au centre de l'attention après la publication d'une photographie le montrant dans une position compromettante au-dessus d'une jeune femme ou fille allongée au sol. Son ex-épouse, Sarah Ferguson, est également mise en cause pour avoir reçu de l'argent d'Epstein et maintenu des relations amicales avec lui malgré sa condamnation.

En Norvège, les révélations ont également provoqué un séisme politique : la princesse héritière Mette-Marit, dont le nom apparaît au moins mille fois dans les documents, a présenté des excuses publiques pour ce qu'elle a qualifié d'« amitié embarrassante » avec Epstein et selon un sondage, près de la moitié des Norvégiens s'opposent désormais à ce qu'elle devienne reine. Au delà de la princesse, l'affaire éclabousse également l'ancien premier ministre travailliste Thorbjørn Jagland qui apparaît notamment avoir rencontré Epstein à plusieurs reprises et passé des vacances avec sa famille dans sa résidence de Palm Beach, en 2014 et 2017, ainsi que Børge Brende, ancien ministre des Affaires étrangères et actuel président du Forum économique mondial de Davos, qui reconnaît avoir rencontré Epstein à plusieurs reprises et dit regretter de ne pas avoir examiné son passé de plus près.

En Suède, les Epstein Files ont aussi entraîné la démission immédiate de Joanna Rubinstein, présidente de Sweden for UNHCR, après la révélation de sa visite en 2012 sur l'île privée d'Epstein dans les Caraïbes, accompagnée de sa famille, en affirmant ne pas avoir mesuré l'ampleur des crimes. Ces liens avec les élites européennes s'ajoutent avec les éléments déjà connus sur les rapports étroits entre Epstein et les dirigeants israéliens ou américains.

Une épine dans le pied de Trump, déjà sous pression face à la crise de Minneapolis

Aux États-Unis, l'affaire replonge Donald Trump et son entourage dans l'œil du cyclone : son nom apparaît des dizaines de milliers de fois dans les nouveaux documents, directement ou indirectement, tandis que plusieurs de ses conseillers ont entretenu des relations étroites avec Epstein tout au long de sa carrière politique. Si Trump affirme que ces accusations visent à le discréditer politiquement, ce retour au premier plan de l'Affaire Epstein intervient au pire moment pour lui, en plein soulèvement historique à Minneapolis contre l'ICE, qui commence déjà à avoir des répercussions sur l'ensemble de la vie politique étasunienne avec une défaite électorale cinglante dans un bastion républicain. Steve Bannon, figure centrale de la galaxie MAGA et stratège de l'extrême droite internationale, apparaît lui aussi de manière récurrente, dévoilant une forte proximité avec Epstein.

Déjà cité dans les précédentes déclassifications, Elon Musk apparaît de nouveau dans les documents publiés vendredi, qui révèlent que, contrairement à ce qu'il avait affirmé, il avait envisagé à plusieurs reprises de se rendre sur l'île d'Epstein en 2012, s'enquérant notamment du moment où « la fête serait la plus folle ». Mais plus largement, les documents révèlent la capacité de Epstein à faire se côtoyer des personnalités issues de camps politiques opposés sur le papier : la présence de Noam Chomsky, intellectuel de la gauche états-unienne, qu'on peut lire entrain de rassurer Epstein à propos des accusations de trafic sexuel à son encontre, mais également retrouver dans des échanges incluant Steve Bannon, illustre cette transversalité. D'autres noms, tels que Michael Jackson, Bill Clinton ou Larry Summers, avaient déjà été révélés dans les précédents documents. Bill et Hillary Clinton ont finalement accepté de témoigner sous serment devant une commission du Congrès sur l'affaire, après avoir longtemps refusé, illustrant la pression exercée sur la classe politique américaine pour rendre des comptes.

Des secteurs des classes dominantes françaises dans le viseur

En France, plusieurs noms ont émergé ou été confirmés. Le cas le plus médiatisé est celui de Caroline Lang, fille de l'ancien ministre de la Culture Jack Lang, qui a démissionné de la présidence du Syndicat des producteurs indépendants après la publication de documents attestant de liens d'affaires directs avec Epstein. Ces derniers impliquent notamment création d'une société dans un paradis fiscal et des opérations immobilières offshore à des fins d'optimisation fiscale. Là aussi, les liens entre Caroline Lang et Epstein interviennent après la première condamnation d'Epstein, qui avait reconnu sa culpabilité pour des faits de racolage et prostitution de mineurs.

Les documents citent également l'ancien ministre de l'Économie Bruno Le Maire, la banquière Ariane de Rothschild, le mathématicien et ancien député Cédric Villani, qui a écrit à Epstein en 2017, et Olivier Colom, ancien conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, qui a échangé des mails à caractère raciste ou sexuel avec Epstein ont été révélés.

Un échange de mails de 2018, envoyé par un journaliste à Epstein, indique enfin que Steve Bannon aurait rencontré Louis Aliot, alors compagnon de Marine Le Pen, pour discuter des modalités de financement du RN, sans que les éléments disponibles ne puissent établir que le parti ait officiellement sollicité ou reçu ces fonds. Là encore, la simple mention de ces noms ne vaut pas preuve d'actes criminels, mais l'ensemble dessine un tableau : celui de secteurs de la bourgeoisie française et des élites, parfaitement insérés dans les réseaux d'influence d'Epstein.

Seule une enquête indépendante pourra mettre en lumière la corruption transversale de la bourgeoisie

L'un des apports majeurs des révélations de vendredi réside dans la démonstration du caractère clairement international du réseau Epstein : loin d'un scandale circonscrit à New York ou à quelques figures américaines, l'affaire révèle les liens étroits entre des secteurs des bourgeoisies des principaux pays impérialistes. Si ce réseau a pu atteindre une telle ampleur, ce n'est pas simplement en raison de la fortune d'Epstein, mais parce que cette richesse l'inscrivait durablement dans des milieux où l'on fonctionne par protection mutuelle.

Alors même que des accusations publiques le visaient dès 1996 et que sa condamnation pour crimes sexuels en 2008 était parfaitement établie et connue, ces faits n'ont jamais conduit à une rupture de ses liens sociaux. Jusqu'à sa mort, Epstein est resté pleinement intégré aux circuits de sociabilité des classes dominantes et a continué à être reçu, invité et fréquenté par des responsables politiques européens, des membres de familles royales, des dirigeants d'institutions internationales, des milliardaires de la tech, des banquiers ou encore des intellectuels médiatiques, tous reliés entre eux par des relations d'affaires, et de financements opaques. Dans les classes dominantes, l'impunité n'est pas une anomalie, mais un produit ordinaire des solidarités de classe. Ce n'est ni un complot secret ni une secte sataniste qui explique l'ampleur du scandale Epstein, mais le fonctionnement du capitalisme, où l'accumulation de richesses d'une minorité lui permet d'acheter son immunité et d'organiser ou de jouir des pires trafics sexuels.

L'affaire Epstein constitue un exemple extrême de la corruption transversale de la bourgeoisie à l'échelle internationale, et de l'impunité de ses membres dans le système capitaliste. Le trafic sexuel organisé par le financier était l'un des moyens lui permettant d'appâter de nouveaux milliardaires et autres bourgeois, pour étendre son réseau. Grâce à ce réseau, Epstein était parvenu à devenir un intermédiaire incontournable dans les milieux financiers, diplomatiques, ou encore artistiques : les « fêtes » et autres rencontres qu'il organisait étaient alors un lieu essentiel de socialisation, d'échange de faveurs et de règlement d'affaires pour certaines couches des classes dominantes mondiales.

Dans ce contexte, l'enquête sur les crimes commis par Epstein et son entourage ne peut être laissée entre les mains d'un État contrôlé par cette même bourgeoisie. Loin de satisfaire le besoin de justice des victimes, les publications récentes ont été une nouvelle violence : des centaines d'entre elles ont dénoncé la divulgation de leurs noms, d'éléments d'identification personnelle et de photographies de nudité, parfois non expurgées, sans leur consentement ni dispositifs de protection adéquats. Une quarantaine de photos de jeunes femmes nues, possiblement adolescentes, issues d'une « collection personnelle » d'Epstein, ont ainsi été rendues publiques. Cette exposition s'ajoute aux violences sexuelles subies, et démontre une fois encore que les institutions étatiques privilégient la gestion politique du scandale au détriment de la protection des victimes.

C'est précisément là que se pose la question des formes de justice capables de rompre avec cette logique, et de ne pas dépendre d'institutions conçues par et pour les classes dominantes, et qui les ont historiquement protégées en organisant leur impunité. En ce sens, nous devons revendiquer des commissions d'enquête indépendantes de l'État, organisées par les travailleurs et les classes populaires, qui sont non seulement la seule solution pour établir la vérité, mais aussi replacer les victimes au centre du processus, en les associant directement aux investigations.

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10.02.2026 à 12:13

Etats-Unis. Quand Greg Bovino se fait remplacer par Tom Homan, un des architectes de la guerre aux immigré·e·s

Ryan Devereaux

La différence la plus notable entre Tom Homan et Greg Bovino est que Homan a expulsé beaucoup plus de personnes, et ce à l'échelle nationale.

29 janvier 2026 | tiré d'alencontre.org
https://alencontre.org/laune/quand-greg-bovino-se-fait-remplacer-par-tom-homan-un-des-architectes-de-la-guerre-aux-immigre%c2%b7e%c2%b7s.html

MINNEAPOLIS — Le dernier jour de Greg Bovino [1] en tant que commandant itinérant de la Police des frontières américaine (US Border Patrol), des manifestant·e·s se sont rassemblés devant l'hôtel où, selon la rumeur, l'homme de 55 ans séjournait. La nuit était tombée et la température était bien en dessous de zéro. Les manifestants s'étaient réunis pour lui dire au revoir de la manière la plus bruyante et la moins reposante possible.

Ils ont tapé sur des casseroles, des marmites et des tambours sous la neige qui tombait. Ils ont crié dans des mégaphones et ont soufflé dans leurs sifflets orange d'urgence, un son strident qui est devenu synonyme de l'assaut de l'administration Trump dans les Villes jumelles (Twin Cities-Minneapolis-Saint Paul).

Depuis le quatrième étage de l'immeuble, un groupe d'hommes regardait la foule bruyante, un verre à la main. Ils semblaient être des membres, en congé, de la garde rapprochée de Greg Bovino, très détestée localement. L'un des hommes s'est retourné, a posé sa canette, a baissé son short et a montré ses fesses nues aux manifestant·e·s avant de leur faire un doigt d'honneur. Peu après, la police locale et les policiers d'État du Minnesota, armés de matraques en bois, ont pris le dessus sur la foule.

Plusieurs arrestations ont été effectuées.

Les raisons de cette manifestation sont en relation avec la présence (et ici le départ) des agents fédéraux masqués qui ont semé la terreur dans tout le Minnesota depuis deux mois, et de la série d'atteintes aux droits civils, de violations constitutionnelles et de vidéos violentes qu'ils avaient laissées dans leur sillage.

L'insulte la plus récente était le meurtre d'Alex Pretti. Samedi, des agents fédéraux de l'immigration ont abattu dans la rue cet homme de 37 ans alors qu'il tentait d'aider une femme qu'ils avaient jetée à terre.

À la suite de ce meurtre, Greg Bovino a affirmé qu' Alex Pretti, qui travaillait comme infirmier en soins intensifs au Minneapolis Veterans Affairs Medical Center, « voulait causer un maximum de dégâts et massacrer les forces de l'ordre », malgré les nombreuses preuves contraires immédiatement disponibles.

Lundi 26 janvier, au milieu d'une vague d'indignation nationale qui a même conduit certains républicains à remettre en question la sévérité des mesures prises dans le Minnesota, Bovino a été démis de ses fonctions exceptionnelles de « commandant en chef » et renvoyé en Californie. Il serait sur le point de prendre sa retraite.

Le soulagement local suscité par le départ de Greg Bovino est facile à comprendre. Ce qui est beaucoup moins clair, c'est l'ampleur des changements que son remplaçant, Tom Homan, le tsar des frontières de Trump, apportera.

« Il n'y a eu aucun changement dans les procédures judiciaires, aucun retrait de plainte, aucune reconnaissance que des personnes sont détenues sans motif », a déclaré Emmanuel Mauleón, professeur de droit à l'université du Minnesota, à The Intercept. « Tout ce que nous savons pour l'instant, c'est que l'administration remplace du personnel. Cela ne nous apprend rien sur les orientations politiques. Cela ne nous apprend rien sur les priorités en matière d'application de la loi. Cela ne nous apprend rien sur les tactiques utilisées, et d'après les documents judiciaires, rien n'indique que ces éléments aient changé. »

A titre d'exemple parmi tant d'autres, Emmanuel Mauleón a souligné que l'administration Trump n'avait donné aucune indication quant à son intention d'annuler une note interne récemment divulguée qui autoriserait les agents d'immigration à pénétrer dans des domiciles sans mandat judiciaire, une affirmation que les juristes ont qualifiée de manifestement contraire à la Constitution.

Nous sommes en année électorale, et, jusqu'à présent, la répression ultranationaliste et hypermilitarisée ordonnée par le conseiller de la Maison Blanche Stephen Miller et mise en oeuvre dans les rues de Minneapolis s'avère décidément impopulaire. Actuellement, le message du président et du gouverneur démocrate du Minnesota, Tim Walz, est que l'arrivée de Tom Homan pourrait apporter à l'Etat une police fédérale de l'immigration moins controversée et plus professionnelle.

Et pourtant, il y a peu de preuves d'une divergence idéologique entre le nouveau chef (Homan) de l'« opération Metro Surge » [opération lancée début décembre 2025, sous la direction de Kristi Noem, par le DHS-Department of Homeland Security dans le but d'arrêter et d'expulser des immigrant·e·s qualifiés d'illégaux] et le reste des faucons de l'immigration de l'administration Trump [Stephen Miller au premier chef]. La différence la plus notable entre Tom Homan et Greg Bovino en particulier est que T. Homan a expulsé beaucoup plus de personnes, et ce à l'échelle nationale.

« Il est certain que le remplacement de Greg Bovino par Homan pourrait entraîner des changements dans les politiques », a déclaré Emmanuel Mauleón. Pour l'instant, cependant, « il semble s'agir davantage d'une question de gestion de crise. Je considère cela davantage comme une mesure médiatico-politique que comme un signal significatif de ce qui va se passer sur le terrain ».

__________

Le Financial Times du 29 janvier 2026 annonce que : « Des entreprises telles que Palantir [de l'ultra-réactionnaire Peter Thiel] et Deloitte ont collectivement engrangé plus de 22 milliards de dollars grâce à des contrats conclus avec des agences au cœur de la répression agressive menée par Donald Trump en matière d'immigration au cours de l'année écoulée [2025]. Des consultants, des groupes technologiques, des compagnies aériennes charter et une entreprise de gravier/ciment dirigée par un allié du président américain ont été parmi les principaux bénéficiaires de la forte augmentation des dépenses consacrées à l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) et à la Customs and Border Protection (CBP).

L'explosion des financements a commencé après la deuxième investiture de Donald Trump en janvier dernier et s'est accélérée depuis l'adoption du « big beautiful bill », qui est entré en vigueur en juillet. L'ICE et le CBP sont au centre d'une polémique politique suite aux meurtres commis par des agents fédéraux à Minneapolis, qui ont suscité l'indignation du public et les critiques des deux côtés de l'échiquier politique, les démocrates menaçant de bloquer le financement de l'ICE. » (Réd.)


Le parcours de Tom Homan

Récemment, Tom Homan a fait la une des journaux pour avoir été visé par une enquête du FBI pour corruption, dans laquelle il aurait accepté un sac en papier contenant 50 000 dollars en échange de faveurs contractuelles. (Le ministère de la Justice de Trump a classé l'affaire !)

Ceux qui ont une mémoire un peu plus longue se souviendront que Tom Homan, avec Stephen Miller et d'autres, a été l'un des architectes de la « tolérance zéro » (en 2017 sous le premier mandat de Trump), une politique qui a vu des milliers d'enfants d'immigrant·es séparés de leurs parents Cela avait suscité des manifestations dans tout le pays, comme c'est le cas aujourd'hui.

Ceux qui connaissent encore mieux l'histoire de l'immigration se souviendront que Tom Homan a joué un rôle clé dans le surnom donné au président Barack Obama, « le grand expulseur » [Obama a présidé à l'expulsion de 3 millions de migrant·e·s sous ses deux mandats]

Comme Bovino, Homan était autrefois agent de la police des frontières (Border Patrol agent), avant d'être transféré au Service d'immigration et de naturalisation (INS), aujourd'hui disparu. Après le 11 septembre 2001, l'INS (Immigration and Naturalization Service) a eu le triste privilège d'être la seule agence fédérale à être dissoute à la suite des attentats terroristes. (L'agence avait approuvé les visas de deux des pirates de l'air du 11 septembre.)

Sous l'égide du colossal nouveau département de la Sécurité intérieure (DHS-Department of Homeland Security) Tom Homan et ses collègues ont été intégrés à une nouvelle agence appelée U.S. Immigration and Customs Enforcement (ICE), qui était divisée en deux branches : les agents chargés des expulsions (Enforcement and Removal Operations, ERO) et les agents spéciaux chargés des enquêtes sur la sécurité intérieure (Homeland Security Investigations).

Tom Homan s'est installé à Washington en 2009 et a rapidement gravi les échelons bureaucratiques, devenant directeur de l'ERO en 2013. Sous Obama, lui et ses collègues ont élargi un programme controversé appelé Secure Communities, qui permettait à l'ICE d'intervenir dans les prisons. L'administration a défini ses priorités en matière d'application de la loi comme étant les personnes qui représentaient une menace pour « la sécurité nationale, la sécurité publique et la sécurité des frontières ».

Au cours du second mandat d'Obama (2013-2017), le DHS a ordonné à l'ICE de cesser d'expulser les personnes dont la seule infraction était une violation des lois sur l'immigration commise avant janvier 2014. Au moment où il a quitté la Maison Blanche, Obama avait plus de 3 millions d'expulsions à son actif.

Même dans un contexte de changement de priorités, Tom Homan s'est distingué comme un agent d'expulsion très efficace, adoptant le mantra « les pires d'abord » utilisé par l'ICE pour désigner les objectifs de l'administration. A la tête de l'ERO, il a expulsé plus de 920 000 personnes, dont 534 000 étaient ce que l'ICE appelait des étrangers criminels. Pour cette réalisation, Obama lui a décerné en 2015 le Presidential Rank Award, la plus haute distinction annuelle accordée aux hauts fonctionnaires du gouvernement.

Malgré la reconnaissance dont il a bénéficié, Tom Homan s'est opposés aux priorités de l'administration Obama en matière d'application de la loi. En tant que directeur par intérim de l'ICE pendant le premier mandat de Trump, son principal argument était que toutes les personnes sans papiers, qu'elles aient ou non un casier judiciaire, devaient vivre dans la crainte (CNN 16 juin 2017) que le gouvernement ne vienne les chercher.

L'agence de Homan a augmenté le nombre d'arrestations de plus de 40% au cours de la première année du mandat de Trump. Rien qu'à New York, l'Immigrant Defense Project a signalé une augmentation de 900% des arrestations ou tentatives d'arrestation par l'ICE dans les tribunaux locaux. À l'échelle nationale, la plus forte augmentation des arrestations a concerné les immigrants sans condamnation pénale. Sous la direction de Homan, les arrestations « non criminelles » de l'ICE ont plus que doublé.

Lors d'un salon sur la sécurité des frontières en 2018, Tom Homan a critiqué les institutions qui contestent l'ICE, en particulier les élu·e·s et la presse.

« Quand ils auront vu ce que nous avons vu, alors ils pourront se faire une opinion », a-t-il déclaré aux agents et aux prestataires du secteur. « D'ici là, nous allons appliquer la loi sans nous excuser. » [Les firmes privées propriétaires des Centres de détention sont des prestataires qui ont vu leurs gains exploser.]

Rien depuis près d'une décennie, depuis que Homan dirige l'ICE, ne suggère que ses opinions aient changé. Ce qui a changé, en particulier au cours de l'année écoulée, ce sont les tactiques ouvertement militarisées de la police des frontières et de l'ICE. Si c'est le personnel des douanes et de la protection des frontières, l'agence mère de la police des frontières, qui a tué Pretti, c'est un agent de l'ICE qui a abattu Renee Good, une mère de famille de Minneapolis, trois semaines plus tôt.

Ces opérations ont donné lieu à une résistance sans précédent que Tom Homan n'avait jamais rencontrée pendant le premier mandat de Trump.

Sous Trump 2.0, les agents fédéraux du Minnesota se sont heurtés à un réseau de dizaines de milliers d'intervenant·e·s rapides, connecté·e·s numériquement, déterminé·e·s à empêcher les expulsions massives dans leurs quartiers et communautés.

Tom Homan a directement menacé ces réseaux, avertissant que les personnes qui suivent et filment les opérations de l'ICE seront arrêtées, poursuivies et inscrites dans une « base de données ».

« Nous allons les rendre célèbres », a-t-il déclaré à Fox News la semaine suivant la mort de Good. « Nous allons montrer leur visage à la télévision. »

La correspondance du DHS obtenue par CNN indique que la création d'une telle base de données est bien avancée, les agents de Minneapolis ayant reçu pour instruction de « capturer toutes les images, plaques d'immatriculation, identifications et informations générales sur les hôtels, les agitateurs, les manifestants, etc. ». Parmi les personnes visées par les efforts de collecte de données du DHS, avant son assassinat, figurait Alex Pretti.

L'intérêt de Homan pour les opposant·e·s politiques de Trump fait écho à un mémorandum sur la sécurité nationale publié l'année dernière par la Maison Blanche, le NSPM-7, qui ordonne aux forces de l'ordre fédérales de diriger leurs pouvoirs d'enquête contre ce que le président a qualifié d'« ennemi intérieur ». (Article écrit le 28 janvier et publié sur le site d'Intercept le 29 janvier 2026 ; traduction-édition par la rédaction de A l'Encontre)


[1] Le Washington Post du 28 janvier écrivait à propos de Greg Bovino : « Les opérations de police menées par l'administration dans de grandes villes ont constitué le point culminant de la carrière de trois décennies de Greg Bovino au sein du Service des douanes et de la protection des frontières (U.S. Customs and Border Protection) des États-Unis, la plus grande agence fédérale chargée de l'application de la loi. Sa visibilité a également démontré le rôle plus important que Donald Trump et la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi L. Noem, ont accordé à la police des frontières dans les zones urbaines, loin de son domaine de compétence traditionnel à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.

Vêtu de son uniforme vert olive caractéristique [aux allures nazies] et arborant une coupe en brosse, Bovino a dirigé des agents masqués dans des villes américaines comme un commandant militaire dirigeant ses troupes au combat. Bovino se délectait d'échanger des insultes avec ses détracteurs sur les réseaux sociaux, publiant des vidéos d'action montrant les actions de ses agents et apparaissant en première ligne lors d'affrontements avec des manifestants, accompagnés de tirs de gaz lacrymogènes. » (Réd.)

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10.02.2026 à 03:03

Vous êtes chaleureusement invités au lancement...

PTAG !

Vous êtes chaleureusement invités au lancement du livre Avant d'en arriver là, essai choral sur le
péril fasciste

Le jeudi 12 février 2026, à partir de 17 heures à la librairie Pantoute,1100 rue Saint Jean, Québec

David Murray et Pierre Mouterde —les initiateurs de ce projet d'échanges pluriels entre progressistes
québécois à propos de la montée de l'extrême-droite— seront là, accompagnés de deux des
protagonistes de la conversation chorale qui en a découlé : Catherine Dorion et Maxim Fortin.
On y présentera le livre, mais aussi discutera ensemble tant de la présence ou non au Québec d'un
péril fasciste que des manières que nous aurions de nous y opposer.

On vous y attend nombreux !

https://www.facebook.com/events/1537983683923943?acontext=%7B"event_action_history"%3A[%7B"surface"%3A"home"%7D%2C%7B"mechanism"%3A"attachment"%2C"surface"%3A"newsfeed"%7D]%2C"ref_notif_type"%3Anull%7D

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09.02.2026 à 22:59

Une autre résistance est possible face à Trump

Phoebé Boisclair-Fleury

Phoebé Boisclair-Fleury Ces derniers mois, nous assistons à une certaine distanciation des chefs d'État, notamment des pays occidentaux, face aux États-Unis et à Donald Trump. Le forum économique mondial à Davos de janvier en est une bonne démonstration. Ces postures peuvent marquer le cours des (…)

Voir en ligne : Journal des Alternatives

09.02.2026 à 22:57

Lancement du Collectif québécois En route vers le FSM2026

Hassan El-Khansa

Hassan El-Khansa Le Collectif québécois vers le FSM 2026 a tenu une première séance d'information en ligne le 4 février pour promouvoir la 17e édition du Forum social mondial (FSM) qui aura lieu à Cotonou au Bénin du 4 au 8 août 2026. En amont de la rencontre, plusieurs organismes se sont (…)

Voir en ligne : Journal des Alternatives

09.02.2026 à 18:48

Janvier, un mois de bouleversement qui met la table pour 2026

Comité éditorial

Chaque mois, l'équipe éditoriale de L'Étoile du Nord publiera un résumé de l'actualité pour aider à comprendre ce qui se passe dans un monde chaotique, alors que le système médiatique… Source

09.02.2026 à 17:26

Les liens invisibles

Marc Simard

C'est décembre et l'hiver qui s'installe pour de bon de l'autre côté du mur de la chambre. Un renouveau de ce cycle que nous connaissons bien ici avec son lot de traditions annuelles et de gestes typiquement saisonniers. Pour les sens, c'est le retour du vent qui pique, des narines gelées et des (…)

Voir en ligne : Journal le Mouton Noir

09.02.2026 à 04:56

Cuba : si l'île tombe, nos espoirs aussi – Manuel Medina

Rédaction-coordination JdA-PA

Manuel Medina, traduit de l'espagnol par Bernard Tornare, pour Investigaction Trump et son lieutenant Marco Rubio veulent anéantir tout vestige de socialisme et de souveraineté à Cuba. Et ils y parviendront si nous les laissons faire. Malgré les menaces de Donald Trump, l'île qui ne se rend pas (…)

Voir en ligne : Journal des Alternatives

08.02.2026 à 16:56

Emmanuel Dror : la fierté de Gaza, un peuple qui ne baisse pas la tête

Rédaction-coordination JdA-PA

Entrevue d'Emmanuel Dror, réalisée par Vincent Gay pour Contretemps À l'occasion de la tournée d'Emmanuel Dror au Québec pour présenter son livre La Fierté de Gaza, nous publions une entrevue faite par le sie Contretemps. Deux activités sont annoncées, une à la Livrerie le mercredi 11 février à (…)

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