LePartisan - 3231 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 77 dernières parutions

10.02.2026 à 12:26

De l'assassinat du fils de Kadhafi au risque d'une reprise de la guerre

La Rédaction de Mondafrique

De l'héritier réformateur plein de promesses au paria menaçant, le parcours tortueux de Saïf al-Islam Kadhafi résume les contradictions libyennes. C'est la fin d'un symbole. Les réactions polarisées à sa mort, à Zintan, dans le cadre d'une exécution ciblée, attestent des risques élevés de relance du conflit dans un pays au bord du gouffre.

Tiré de MondAfrique.

La scène, décrite par des sources proches de l'entourage familial, est celle d'un assassinat politique ciblé. Mardi 3 février 2026, vers 14h30, quatre assaillants masqués font irruption dans une résidence de la périphérie de Zintan, dans l'ouest de la Libye. Les caméras de surveillance sont neutralisées, les gardes mis hors d'état de nuire. Un échange de tirs éclate dans le jardin. Quand le silence revient, Saif al-Islam Kadhafi, fils de l'ancien Guide et figure à la fois honnie et adulée, gît, mortellement touché. Son geôlier devenu son protecteur dévoué, Ahmed el-Ajmi el-Atri, est légèrement blessé. Les agresseurs disparaissent.

Célérité inhabituelle de l'enquête

L'annonce de sa mort, dans la soirée, a envoyé une onde de choc à travers un pays déjà fracturé, ravivant les fantômes du passé et menaçant de réduire à néant des processus politiques fragiles. Le bureau du procureur général, Sedig Essour, a réagi avec une célérité inhabituelle, dépêchant sur place une équipe complète d'enquêteurs et d'experts. Dans un communiqué détaillé publié à l'aube du 4 février, il a confirmé la thèse de l'assassinat par « projectiles mortels » et promis une enquête rapide. Cette réactivité témoigne de la dangerosité politique extrême d'un dossier qui plonge ses racines dans des décennies tumultueuses d'histoire libyenne.

Pour comprendre le choc que représente cet acte, il faut remonter le fil de la vie de l'homme qui en a été la cible. Né le 25 juin 1972 dans le complexe militaro-politique de Beb al-Azizia à Tripoli, Saif al-Islam, deuxième fils de Mouammar Kadhafi et de sa seconde épouse Safia Farkash, a très tôt été projeté sur le devant de la scène. Après des études d'architecture en Libye, il obtient un doctorat en économie à la London School of Economics en 2000 – un diplôme dont la légitimité fut ensuite contestée à cause des diverses donations libyennes dont a bénéficié l'université. Sans formation militaire, il reçoit le grade de commandant et prend, en 1998, la tête de la Fondation Kadhafi pour le Développement.

Un héritier qui tente de moderniser le système

C'est par cette fondation qu'il bâtit sa réputation d'interlocuteur international et de médiateur. Tour à tour, il négocie la libération d'otages allemands aux Philippines (2000), contribue au règlement financier et politique de l'attentat de Lockerbie, œuvre à la libération des infirmières bulgares accusées d'avoir contaminé des enfants au VIH à Benghazi (2007), et joue un rôle dans les négociations secrètes aboutissant à l'abandon du programme d'armes de destruction massive de la Libye en 2003.

En interne, il se présente comme le visage de la modernisation, portant le projet « Libye de demain » (Libya al-Ghad) qui promet une nouvelle constitution, une économie diversifiée et une ouverture relative. Il parvient même à faire nommer le réformateur Choukri Ghanem au poste de Premier ministre. Mais ses ambitions se heurtent au mur des conservateurs du régime et à l'autorité absolue de son père. Son discours critique de 2008 provoque la fermeture de sa chaîne de télévision. Nommé coordinateur du Comité populaire général en 2009, il devient officiellement la deuxième figure du régime, mais sans pouvoir réel sur un système verrouillé.

2011, la guerre « jusqu'au dernier homme »

Le tournant décisif survient en février 2011. Alors que la révolution éclate, beaucoup espèrent qu'il choisira la conciliation. L'espoir est de courte durée. Le 20 février, face aux caméras, l'héritier réformateur se mue en porte-parole de la répression. Il promet que son père « combattra la révolution jusqu'au dernier homme » et menace : « Nous nous battrons jusqu'au dernier homme, à la dernière femme, à la dernière balle. » Qualifiant les membres du Conseil national de transition d'« ordures », il enterre son image d'ouverture. La Cour pénale internationale émet un mandat d'arrêt contre lui en mai 2011 pour crimes contre l'humanité.

Capturé en novembre 2011 près d'Oubari, il est emprisonné à Zintan, ville qui le protège et refuse de le livrer. Un tribunal libyen le condamne à mort par contumace en 2015, un verdict critiqué par l'ONU pour son manque d'équité. Sa libération en juin 2017 par la brigade Abou Bakr al-Siddiq, proche du maréchal Khalifa Haftar, reste entourée de mystère. Son gardien, Ajmi al-Atiri, devenu son protecteur, déclare alors : « La majorité des Libyens regrette l'ancien régime. Saif al-Islam jouera un rôle clé pour unifier la Libye. » Une alliance tacite avec Haftar est évoquée.

L'éclipse puis le retour : tensions avec Haftar

Pendant près de dix ans, il maintient un silence relatif, avant de refaire surface en juin 2021 dans une interview au New York Times. Le ton n'a pas changé : les révolutionnaires sont des « terroristes, démons et idiots », les Printemps arabes une erreur commise par des « Arabes stupides ». Il ne renie rien du règne paternel, ne concédant que de légers « écarts » dans les années 80. Il dépose sa candidature à la présidentielle en novembre 2021, mais elle est rejetée à cause de ses condamnations pénales, avant d'être rétablie par un tribunal de Sebha, illustrant la bataille juridique autour de son statut.

Les années qui suivent le voient manœuvrer dans un paysage de plus en plus hostile. Après les inondations meurtrières de Derna en septembre 2023, il fustige « l'effondrement de l'État post-2011 » et la corruption des gouvernements. Le printemps 2024 marque la rupture publique avec son ancien protecteur putatif Khalifa Haftar. Des milices de Zintan, pourtant pro-Haftar, annoncent leur soutien à Saïf al-Islam. En réponse, Haftar fait arrêter Ali Bousbayha al-Hasnawi, un chef tribal et médiateur pro-Kadhafi, provoquant des protestations dans le Sud. La photo d'un Saïf al-Islam souriant, levant le pouce devant les montagnes de Zintan, en juin 2024, apparaît alors comme un défi.

C'est dans ce contexte de tension extrême que le drame se noue. Dans les jours précédant l'assassinat, des personnalités de Zintan, comme Abdallah Naker, réclamaient publiquement son arrestation. Selon ses partisans, ses déplacements entre le djebel Nefoussa et la région d'Al-Hamada, axe stratégique vers le sud et les frontières algérienne et tunisienne, étaient étroitement surveillés. Les forces de Haftar auraient resserré « un étau » autour de lui, tentant à plusieurs reprises de le capturer. Quelques jours avant sa mort, son avocate libanaise révélait qu'il craignait d'être « liquidé » par le maréchal.

Un choc et des réactions polarisées

Les accusations ont fusé immédiatement après l'annonce de son décès. Le camp des partisans de Kadhafi et son équipe politique ont pointé du doigt sans ambages des « milices militaires relevant de Khalifa Haftar ». L'analyste politique Abdessalam al-Rajhi a estimé que cette accusation n'était pas une surprise, citant un ancien commandant de Zintan, Ibrahim al-Madani, qui affirmait dans une vidéo avoir reçu l'ordre explicite d'assassiner Saïf al-Islam. « Le camp d'Al-Rajma craignait ses déplacements dans le Sud, où il dispose de soutiens », a déclaré Rajhi, évoquant les arrestations de dizaines de ses partisans et la mise à l'écart d'Hassan al-Zadma, responsable sécuritaire dans le Sud, pour ses contacts supposés avec Kadhafi.

En face, les dénégations ont été tout aussi fermes. La 444e brigade, faction affiliée au gouvernement d'unité nationale dans l'ouest, a nié toute implication, affirmant ne pas être déployée à Zintan. Le silence a été la règle du côté des institutions officielles : le gouvernement d'unité nationale, le Conseil d'État suprême, la Chambre des représentants de Tobrouk n'ont pas commenté. Le camp de l'Est, de Haftar au gouvernement parallèle d'Osama Hammad, est resté muet. Seul Mohamed Bayaou, chef de l'Institution libyenne des médias affiliée à l'Est, a brisé ce silence, de façon glaçante, en qualifiant la mort de Saïf al-Islam de « délivrance pour lui et peut-être pour le pays », rejetant la responsabilité sur ses conseillers.

Pour certains analystes, les motivations sont à chercher dans un calcul politique froid. Les intérêts de Khalifa Haftar et du chef du gouvernement de Tripoli, Abdelhamid Dbeibah, auraient convergé pour écarter un rival encombrant. Sa base de soutien, même réduite, parmi les nostalgiques de l'ancien régime et certaines tribus du Sud (Wirfalla, Zintan), faisait de lui un obstacle électoral potentiel pour les deux hommes. D'autres, comme l'ancien membre du Conseil national de transition Mahmoud Chamam, évoquent des « marques d'appareils extérieurs », qui auraient pu chercher à semer un trouble profitable à certaines puissances étrangères.

Un avenir plus incertain que jamais

L'assassinat survient à un moment critique. La Libye est engagée dans de fragiles pourparlers parrainés par l'ONU, avec des consultations à Tunis, Paris et d'autres capitales, dans l'espoir d'établir une feuille de route électorale. L'envoyé spécial des Nations unies Hanna Tité doit justement présenter son bilan devant le Conseil de sécurité le 18 février. La mort violente d'une personnalité aussi chargée de symboles risque de tout compromettre.

Les observateurs redoutent trois conséquences majeures. Premièrement, un creusement des divisions communautaires et régionales. Ali al-Sallabi, conseiller du Conseil présidentiel pour la réconciliation, a immédiatement mis en garde contre la réouverture de « la plaie du tribalisme et du régionalisme ». Deuxièmement, une entrave au processus électoral. Si Saïf al-Islam n'était pas le favori, sa présence dans l'équation politique contraignait ses rivaux et offrait une voix, certes controversée, à une partie de l'électorat. Son élimination modifie brutalement les calculs. Enfin, le risque d'un cycle de violence est réel. Son équipe politique a averti que ce crime « ne passerait pas inaperçu », laissant craindre des représailles de la part de ses partisans tribaux ou des milices qui le soutenaient.

Face à ce péril, des appels à la raison et à la justice se font entendre. Des figures comme l'ancien président du Conseil d'État suprême Khaled El-Mechri et le conseiller de Saïf al-Islam Abdallah Othman ont exigé une enquête « urgente et transparente ». « Le meurtre en dehors de la loi est un crime injustifiable », a martelé al-Mechri.

Alors que les experts en balistique et médecine légale examinent la scène de crime de Zintan, une question plus vaste et plus sombre plane sur la Libye. Il ne s'agit plus seulement de savoir qui a tiré, ou si la ville qui abritait Saïf al-Islam depuis quatorze ans l'a finalement trahi. La question, désormais, est de savoir si les institutions fantomatiques du pays et la communauté internationale parviendront à empêcher que cet assassinat ne devienne le prélude d'un nouveau chapitre de chaos, anéantissant les derniers espoirs de consensus dans un pays épuisé par près de quinze ans de conflits.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:25

Après l'IA - Les héritages d'une bulle

Cédric Durand

Au cours des dernières années, l'anticipation de la « révolution » de l'IA a entraîné une forte augmentation des investissements dans ces entreprises technologiques américaines. Le boom de l'IA peut sembler durable. Mais à mesure que des fissures apparaissent chez certains acteurs et dans certains segments du secteur, l'inquiétude grandit quant à la possibilité que les profits ne soient pas suffisants pour soutenir la tendance dans l'ensemble de l'écosystème.

4 février 2026 | tiré d'inprecor.fr
https://inprecor.fr/apres-lia-les-heritages-dune-bulle

La valorisation boursière des entreprises liées à l'IA a été multipliée par dix au cours de la dernière décennie. Comme l'a récemment souligné John Lanchester, toutes les entreprises du classement des dix plus grandes entreprises mondiales, sauf une, sont liées à la valeur future de l'intelligence artificielle. Toutes sauf une sont américaines, et leur valeur cumulée représente bien plus de la moitié de l'économie américaine.

Au cours des dernières années, l'anticipation de la « révolution » de l'IA a entraîné une forte augmentation des investissements dans ces entreprises technologiques américaines. Les promesses d'une percée radicale dans l'intelligence post-humaine et de gains de productivité miraculeux ont captivé l'esprit animal des investisseurs au point que, comme l'a dit Ruchir Sharma du FT, « l'Amérique mise désormais tout sur l'IA ». Les investissements fixes dans ce secteur sont si importants qu'ils ont été le principal moteur de la croissance américaine en 2025. La formation et l'exploitation des modèles d'IA nécessitent une énorme infrastructure physique composée de centres de données, d'équipements informatiques, de systèmes de refroidissement, de matériel réseau, de connexions au réseau électrique et d'alimentation électrique. Les entreprises technologiques devraient dépenser la somme colossale de 5 000 milliards de dollars pour cette infrastructure coûteuse, qui reste principalement concentrée aux États-Unis, afin de répondre à la demande prévue d'ici 2030.

Le problème, c'est que les chiffres ne concordent pas. Pour répondre à ses besoins financiers colossaux, le secteur est passé d'un modèle dominé par le financement par flux de trésorerie et par capitaux propres à un modèle de financement par emprunt. En principe, ce recours à l'endettement pourrait simplement refléter des opportunités de profits croissantes et l'anticipation d'une prospérité à venir. Mais des transactions financières de plus en plus exotiques suggèrent le contraire. Une grande partie de l'engouement est alimentée par des boucles financières dans lesquelles les fournisseurs investissent dans leurs clients et vice versa. OpenAI en est un bon exemple. Son principal fournisseur de puces, Nvidia – la société la plus valorisée au monde – prévoit d'investir 100 milliards de dollars dans OpenAI, finançant ainsi la demande pour ses propres produits. OpenAI, quant à elle, dépense près du double de ses revenus sur la plateforme cloud Azure de Microsoft, qui fournit la puissance de calcul nécessaire au fonctionnement de ses services, enrichissant ainsi son principal bailleur de fonds tout en accumulant des dettes.

De nombreux financements créatifs sont en cours. Prenons l'exemple du projet de Meta de construire un immense centre de données en Louisiane. Cette installation de 30 milliards de dollars appartiendra à Beignet Investor LLC, une coentreprise entre Meta et une société de capital-investissement privée appelée Blue Owl. Cependant, ni les clients de Blue Owl ni Meta ne fourniront la majeure partie du financement, qui proviendra d'un vaste groupe d'obligataires. Meta s'engage principalement à louer l'installation à long terme. Comme le note Alphaville du FT, « cette structure astucieuse permet à Beignet de bénéficier de la solvabilité de Meta, mais la solvabilité de Meta n'est, comme par magie, pas affectée par la dette financière que représente sa garantie de location à long terme ».

Pourtant, derrière cette ingénieuse ingénierie financière, le fait est que Meta est prête à payer environ 1 % de son bilan pour financer la construction du centre de données. Et la raison en est que, contrairement à ce qui est répété aux investisseurs obligataires, elle cherche à se protéger au cas où l'avenir promis de la superintelligence et de la surabondance ne se concrétiserait pas. L'accord conclu par Meta pour son centre de données est symptomatique de la conjoncture du marché, qu'un analyste financier décrit comme « la convergence d'un besoin massif de capitaux, d'émetteurs moins disposés à assumer le risque résiduel... et de liquidités disponibles ». Dans ces circonstances, le travail des banquiers d'investissement consiste à convaincre les prêteurs d'assumer des risques qu'ils ne comprennent pas vraiment. « Nous avons vu cette histoire se reproduire un million de fois », prévient l'analyste, notamment à l'approche de la crise financière de 2008.

Si l'on se concentre uniquement sur les bilans solides des principaux hyperscalers – Amazon, Meta, Microsoft, Alphabet –, le boom de l'IA peut sembler durable. Mais à mesure que des fissures apparaissent chez des acteurs plus faibles comme Oracle et dans certains segments du secteur du développement de l'IA, l'inquiétude grandit quant à la possibilité que les profits ne soient pas suffisants pour soutenir la tendance dans l'ensemble de l'écosystème. La ruée vers l'IA fait suite à des années de boom boursier aux États-Unis et à un supercycle de capital fictif qui dure depuis des décennies, ce qui comporte ses propres fragilités. D'où l'inquiétude croissante qui transparaît dans le langage bureaucratique de la Banque des règlements internationaux : « Si un déclin des investissements dans l'IA s'accompagnait d'une correction boursière importante, les répercussions négatives pourraient être plus importantes que ne le suggèrent les booms précédents. Les investisseurs ont privilégié les actions américaines pour s'exposer aux entreprises d'IA, et l'effet de levier caché pourrait entraîner des répercussions sur le marché du crédit. »

Les données limitées issues d'études sur le terrain suggèrent que des gains de productivité significatifs sont observés dans des tâches telles que la rédaction, le codage et l'assistance à la clientèle dans les centres d'appels. Il existe un décalage initial, car les entreprises doivent supporter le coût de l'apprentissage de l'utilisation de la technologie, mais avec le temps, celles qui l'adoptent en récoltent les fruits. Étant donné que cette technologie devrait se généraliser et stimuler l'innovation et l'amélioration continues, y compris dans les processus de recherche et développement, les attentes en matière d'avantages économiques sont élevées. Si l'intelligence artificielle augmente la productivité comme promis, les utilisateurs seront prêts à payer beaucoup plus cher pour y avoir accès. Selon JP Morgan, compte tenu de l'ampleur des dépenses d'investissement prévues, les fournisseurs d'IA « auraient besoin d'environ 650 milliards de dollars de revenus annuels à perpétuité » pour obtenir un rendement de 10 %, « un chiffre étonnamment élevé ». Cela équivaut à environ 35 dollars par mois pour chacun des 1,5 milliard d'utilisateurs actifs d'iPhone, soit 0,55 % du PIB mondial. Pour l'instant, les prix sont maintenus artificiellement bas, car les entreprises d'IA cachent les coûts économiques réels afin de fidéliser leurs clients. Si les gains d'efficacité se concrétisent, il n'y aura aucun problème ; les entreprises florissantes disposeront de ressources suffisantes pour payer la facture. Même s'ils sont discrets, les investisseurs dans l'IA pourraient tout de même en sortir les poches bien remplies. Dans quelques années, lorsque l'IA aura infiltré les processus de travail au point que les coûts de sortie seront prohibitifs, la clientèle sera incapable de s'échapper et contrainte de payer. Le monde sera accro à l'IA, et les entreprises technologiques engrangeront de juteux profits.

Personne ne devrait douter qu'il s'agit là de la stratégie des géants de la technologie, et que même une cascade d'échecs dans le domaine de l'IA ne les fera pas dévier de cette voie. L'histoire du capitalisme est jalonnée de phases de crise suivies de moments dramatiques de consolidation, et les grandes entreprises technologiques pourraient même tirer profit des bouleversements du secteur. De plus, compte tenu de l'énorme influence politique des milliardaires de la Silicon Valley sur le gouvernement américain, on peut s'attendre à ce qu'ils se battent bec et ongles pour rallier le soutien politique nécessaire à la réalisation de leurs objectifs. Si nécessaire, elles peuvent toujours renforcer l'argument prométhéen par un argument géopolitique, en présentant la victoire dans la course à l'IA contre la Chine comme un défi existentiel pour le pays et en mettant en avant de juteux contrats militaires.

Pourtant, des vents contraires soufflent de plus en plus fort. L'adoption de l'IA s'est généralisée après la sortie de ChatGPT le 30 novembre 2022 et la valeur des entreprises a grimpé en flèche. Mais son adoption par les entreprises n'a pas été aussi forte que prévu. Malgré le battage médiatique, l'utilisation de l'IA au travail ne connaît pas d'essor fulgurant et pourrait même ralentir, ne concernant qu'une petite fraction de la main-d'œuvre. Des données récentes indiquent que l'utilisation de l'IA n'entraîne pas d'augmentation immédiate de la productivité. En bref, si une certaine automatisation est en cours, rien n'indique qu'une disruption imminente due à l'IA soit susceptible de générer les énormes gains économiques prévus.

Comme le savent bien les critiques radicaux et comme l'ont vigoureusement défendu Daron Acemoglu et Simon Johnson, il n'existe pas de développement capitaliste axé sur l'efficacité ; l'amélioration de l'efficacité technique est un résultat macroéconomique qui dépend du cadre institutionnel. Des technologies puissantes peuvent s'avérer non rentables et ne pas être déployées si la structure du marché empêche les investisseurs d'en récolter les fruits ; elles peuvent également appauvrir la main-d'œuvre si elles entraînent des licenciements massifs. Avec l'IA, le danger le plus immédiat semble être une épidémie de démoralisation de la main-d'œuvre. Des recherches suggèrent que l'utilisation intensive de l'IA est démotivante et déqualifiante, alimentant l'ennui et la médiocrité. Nous pourrions même assister à une « courbe en J de la productivité » inversée : les gains de productivité à court terme seraient rapidement éclipsés par une détérioration de la qualité du travail.

Un autre problème réside dans le gaspillage qui pourrait résulter du pari quasi religieux sur l'IA pris par les géants technologiques, encouragé par les dirigeants privés du secteur et les marchés enclins à la manie. Le contraste entre les approches américaine et chinoise en matière d'IA est instructif. Les économies capitalistes sont confrontées à un profond problème de coordination, comme l'a souligné Michael Roberts : « en Chine, il existe un plan visant à atteindre des objectifs technologiques clés qui stimuleront l'ensemble de l'économie », mais « dans les grandes économies capitalistes, tous les œufs de l'IA sont dans un panier appartenant aux hyperscalers privés spécialisés dans l'IA et aux sept géants des médias technologiques – et pour eux, la rentabilité est essentielle, pas les résultats technologiques ».

À plus long terme, si les difficultés financières du secteur s'intensifient, il n'est pas certain que l'héritage matériel de ce boom soit comparable à celui des bulles précédentes. En effet, la construction et les infrastructures ne représentent qu'une minorité des dépenses liées à la mise en place de la capacité des centres de données ; près des trois quarts de l'investissement consistent en équipements informatiques, principalement des puces avancées (processeurs graphiques). Contrairement aux câbles à fibre optique de l'ère dot-com ou aux chemins de fer du 19e siècle, les puces IA doivent être remplacées fréquemment à mesure que leurs performances diminuent et que la technologie s'améliore. Si, pour des raisons de rentabilité, les investissements venaient à se tarir soudainement, une réduction de la disponibilité de l'IA par rapport à son abondance actuelle serait une possibilité réelle. En théorie, si la réduction des dépenses d'investissement l'emportait sur les réductions de coûts liées à l'amélioration des processus d'IA, l'héritage du boom de l'IA ne durerait pas longtemps et la puissance de calcul disponible pour les requêtes IA ordinaires pourrait diminuer.

Ce problème d'obsolescence a des implications financières cruciales. En effet, les prêts destinés aux data centers « sont presque toujours des prêts non amortissables : les remboursements ne servent pas à réduire le montant dû. Il s'agit plutôt d'un financement perpétuel pour ce qui est supposé être un actif perpétuel. L'hypothèse est qu'à la fin de la durée du prêt – généralement cinq à sept ans – la totalité du solde sera refinancée ». Mais si les puces sont pratiquement sans valeur après cinq ans, qui refinancera un actif dont le composant clé est entièrement amorti ?

Sans parler du stress écologique causé par la demande croissante en terres, en énergie et en eau pour faire fonctionner les centres de données, qui rend toute cette ruée vers l'IA non durable. Dans ce contexte, la fonction idéologique du discours de conquête spatiale des géants de la technologie est de donner de la crédibilité au fantasme d'un avenir entièrement numérique. Comme l'explique le projet Suncatcher de Google, « la demande en puissance de calcul pour l'IA – et en énergie – continuera de croître » et « sur la bonne orbite, un panneau solaire peut être jusqu'à 8 fois plus productif que sur Terre et produire de l'énergie de manière quasi continue, réduisant ainsi le besoin en batteries ». Par conséquent, « à l'avenir, l'espace pourrait être le meilleur endroit pour développer la puissance de calcul de l'IA ».

Sur Terre, la demande croissante d'énergie bon marché et de terres rares se traduit par un impérialisme à l'ancienne. La nouvelle doctrine de sécurité américaine indique clairement qu'elle souhaite « un hémisphère [...] qui soutienne les chaînes d'approvisionnement critiques ». La saisie du pétrole vénézuélien par l'administration Trump et les revendications expansionnistes sur le Groenland pour les minéraux critiques convoités par les milliardaires de la technologie montrent à quel point elle est sérieuse. Si l'IA continue de décevoir, les aventures impérialistes pourraient bien s'intensifier – la recherche numérique de gains d'efficacité chimériques remplacée par une course prédatrice à la réduction des coûts dans une nouvelle ère que David Harvey a si justement qualifiée d'« accumulation par dépossession ».

Publié le 16 janvier 2026 sur le blog Mediapart de l‘auteur

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:25

Coups de pression, agressions et menaces : une semaine dans la peau des journalistes

La rédaction de Mediapart

En une semaine, coups de pression, menaces verbales et physiques ont empêché plusieurs journalistes de Mediapart et d'autres médias d'effectuer leur travail. Cela doit cesser.

Tiré du blogue de l'auteur.

Les faits qui suivent se sont tous déroulés cette semaine, en France. La liste n'est pas exhaustive mais ne laisse pas d'inquiéter.

Vendredi 6 février, Samia Dechir, journaliste rédactrice vidéo à Mediapart, accompagnée de notre pigiste Juliane Rolland à la caméra, a voulu interroger Rachida Dati sur la compatibilité d'un renvoi au tribunal (pour corruption et trafic d'influence, dans l'affaire Renault) avec sa candidature à la mairie de Paris. Son agenda de campagne n'est pas public. Mais nous avons repéré un déplacement dans le quartier de Montmartre.

Notre consœur, micro à la main siglé et bien identifiée par le staff de la candidate, tente d'y interpeller Rachida Dati : « Serez-vous la candidate de la prob… ? » Samia n'a pas le temps de finir sa phrase qu'elle est ceinturée par un des membres de la campagne. Violemment ceinturée. Notre consœur demande ensuite à l'individu de ne pas recommencer pour des raisons évidentes, mais qu'il faut manifestement préciser : il n'a pas le droit de l'entraver dans son travail, ni même de la toucher de cette façon. L'homme s'excuse-t-il pour ce geste déplacé ? Au contraire : il menace Samia de porter plainte contre elle pour intimidation. Pour une réponse sur l'exemplarité de Rachida Dati, on repassera.

Deux jours plus tôt, la même équipe vidéo de Mediapart s'est rendue à Segré-en-Anjou Bleu (Maine-et-Loire) pour interroger Jean-Eudes Gannat, candidat sans étiquette d'extrême droite, sur la compatibilité de sa candidature avec son renvoi devant le tribunal correctionnel, dans son cas, pour provocation à la haine raciale. En cause, une vidéo postée en 2025 sur ses réseaux sociaux où il filme à leur insu cinq réfugiés afghans qu'il compare à des « cousins des talibans ». « Peut-on être candidat et en attente d'un procès un mois et demi après l'élection ? », osent demander nos consœurs.

Jean-Eudes Gannat leur répond, mais tente d'arracher leur micro au cours de l'interview et les traite de « procureures aux cheveux courts ». Quelques minutes plus tard, il poste une vidéo sur les réseaux sociaux, où il se filme et filme nos consœurs, qu'il traite de « chiens de garde du système » et de « p'tites dames qui voudraient jouer les procureures », déclenchant de nombreux commentaires d'insultes sexistes et lesbophobes.

Jeudi, ce n'est pas un politique mais un journaliste qui s'en prend à l'un de nos collègues. Le directeur de la rédaction de CNews, Thomas Bauder, dont Mediapart, sous la plume de David Perrotin et Mathilde Mathieu, a révélé la condamnation en première instance pour violences sur ses trois enfants, invective l'un des auteurs de l'enquête sur le réseau social X.

« Quelle a été votre enfance, David Perrotin, pour que vous viennent cette névrose obsessionnelle et cette haine aveugle ? Dites-le-nous. Quant à mes enfants, ne parlez pas en leur nom, ils n'ont que faire de vous. Le jour venu, pour “venger ma race”, ils vous cracheront au visage », écrit-il, en réponse à un post factuel de notre journaliste, indiquant la réaction de la haute-commissaire à l'enfance, Sarah El Haïry.

Mediapart accepte volontiers la contradiction et publie les droits de réponse des mis en cause lorsqu'ils respectent les conditions de publication, comme ce fut le cas pour Thomas Bauder. Mais nous n'acceptons pas les menaces, d'où qu'elles viennent.

Les désaccords sont légitimes et la critique de la presse nécessaire. Mais afficher aujourd'hui nommément un·e journaliste sur un réseau tel que X, comme l'a fait cette semaine la députée européenne Rima Hassan avec un journaliste du Parisien, pose question : cela génère des effets de meute et du cyberharcèlement favorisés par l'algorithme, auxquels aucune personne défendant des idéaux progressistes ne saurait souscrire.

Longtemps, les atteintes à la presse étaient l'apanage du FN devenu RN, parti connu pour interdire l'accès à ses événements aux journalistes de Mediapart et de « Quotidien ». Force est de constater que le parti d'extrême droite n'est plus le seul, et depuis déjà quelque temps, à piétiner le droit à l'information (journaliste du Monde interdit d'entrée à l'université d'été de La France insoumise, accès de plus en plus restreints aux déplacements de la présidence de la République).

Récemment, Rachida Dati – encore elle ! – a refusé l'accès à l'un de ses meetings aux journalistes du Monde et de Marianne « au prétexte que la demande avait été mal ou pas formulée », raconte le quotidien du soir. Idem pour deux photographes de l'association Divergence et une journaliste de Radio Nova, sortie, elle, au beau milieu de l'événement.

Jean-Michel Aulas, candidat à la mairie de Lyon, blackliste lui aussi certains médias. Plusieurs titres qui suivent sa campagne n'ont pas été avertis d'un déplacement dans le quartier de La Duchère : Mediacités et Rue89 Lyon, deux partenaires de Mediapart, mais aussi Le Monde, Libération ou encore la Tribune de Lyon. Dans un communiqué publié mercredi 4 février, le club de la presse a dénoncé le « tri » des journalistes et une « méthode [qui] pose question en pleine période de débat public en vue du choix des futurs dirigeants des collectivités locales ».

Nous protestons vivement contre ces agissements inacceptables. Les journalistes doivent pouvoir exercer leur mission d'information sans craindre pour leur sécurité physique ni leur santé mentale. Le droit à l'information n'est ni superflu ni négociable. Il est un pilier de notre démocratie, trop souvent oublié par celles et ceux qui prétendent le défendre.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:24

JO d'hiver en Italie : neige artificielle, flambée de l'immobilier et privatisation dénoncés par les opposants

Caroline Bordecq

Alors que s'ouvrent les Jeux olympiques d'hiver à Milan, des activistes donnent le coup d'envoi de leurs « Jeux utopiques ». Une manifestation populaire de 3 jours pour dénoncer une ville transformée pour les plus riches.

Tiré de Reporterre. Légende de la photo : Depuis trois ans, le comité de olympiades insoutenable s'oppose à l'arrivée des JOP dans les Alpes italiennes et la métropole lombarde. Capture d'écran du film "Il Grande Gioco".

« J'adore Milan, mais ces Jeux d'hiver sont l'énième confirmation que cette ville ne m'appartient plus », soufflait Matilda le mardi 3 février. L'enseignante était venue assister à un débat avec le Comité des olympiades insoutenables (CIO). Ce dernier a réalisé le documentaire Il Grande Gioco sur les conséquences des Jeux olympiques et paralympiques (JOP) Milan Cortina qui s'ouvrent vendredi 6 février.

Depuis trois ans, ce réseau d'associations s'oppose à l'arrivée de cette grand-messe du sport dans les Alpes italiennes et la métropole lombarde. De vendredi à dimanche 8 février, les activistes organisent des « Jeux utopiques ». Au programme : une manifestation nationale samedi et des séances de sport (boxe, football, capoeira, pole dance...) dans un ancien palais des sports occupé.

L'objectif est multiple. D'abord, se réapproprier la ville « devenue toujours plus exclusive et excluante », explique Marco, membre du CIO venu présenter le film. « Même ces JO qui devraient célébrer le sport sont réservés aux plus aisés », pointe Martino Iniziato, de l'association de randonnée APE Milano. À Milan, seuls quelques billets pour le hockey féminin sont à moins de 100 euros.

Des rénovations pour attirer les plus riches

Les opposants soulèvent aussi les conséquences à long terme des Jeux. « Que ce soit en ville ou en montagne, ils amplifient des processus déjà en cours », reprend Martino. Dans les Alpes, où les températures grimpent et où la neige se raréfie, les écologistes dénoncent l'acharnement à préserver une économie basée sur les sports d'hiver. À l'occasion des Jeux, des millions d'euros ont été investis dans la production de neige artificielle.

Milan, de son côté, affiche depuis des années l'ambition de rejoindre le cercle des grandes métropoles internationales, comme Londres ou Paris. Accueillir de grands événements comme les JOP participe à cette stratégie. À quel prix pour ses habitants ?

« Les Jeux accélèrent la gentrification, reprend Marco. Près du village olympique, le quartier a déjà commencé à se transformer : de nouveaux bâtiments sortent de terre, des bars et restaurants ouvrent. » Le problème n'est pas de rénover des quartiers périphériques, « souvent laissés à l'abandon », mais de le faire « pour attirer les classes plus aisées, plutôt que pour améliorer les conditions de celles et ceux qui y vivent déjà ».

« Les Jeux accélèrent la gentrification »

Le phénomène n'est pas nouveau. L'Exposition universelle de 2015 a marqué un tournant : la ville s'est transformée et les prix de l'immobilier ont flambé. En 2022, acheter une maison à Milan coûtait en moyenne 40 % de plus qu'en 2015. À 29 ans, Matilda a enfin pu quitter le logement familial, « mais seulement parce que mon copain possède un appartement. Comment faire avec un salaire de 1 700 euros par mois ? »

Sur ce front, les JOP ont d'ailleurs un goût d'occasion ratée. Propriété d'un promoteur privé, le village olympique deviendra la plus grande résidence étudiante du pays après les Jeux, mais les loyers font déjà polémique : de 600 euros à 1 000 euros par mois.

Privatisation des lieux sportifs

Les activistes pointent une autre contradiction : alors que Milan sera une scène du sport mondial ces prochaines semaines, « ses espaces sportifs pour le grand public sont laissés à l'abandon », déplore Martino Iniziato. À l'été 2025, seules trois piscines municipales en plein air étaient ouvertes pour 1,3 million d'habitants ; les cinq autres étant en travaux ou désaffectées.

Dans un rapport de 2024, des experts soulignent la privatisation progressive des lieux sportifs rendant leur accès plus coûteux. « La ville subit la pression du marché et ouvre la porte aux investisseurs privés, sans se préoccuper des répercussions sociales pour les habitants », écrivent-ils. La mairie estime pour sa part impossible de maintenir ces infrastructures sans l'appui du secteur privé, tout en refusant de parler de « privatisation ».

Pour Marco, ce « désengagement du public » ne date pas d'hier. Mais « face à ça, l'Italie a toujours eu une grande capacité d'autogestion », dit-il, en citant les centres sociaux autogérés, bête noire de la Première ministre d'extrême droite Giorgia Meloni. Et les Jeux utopiques de ce weekend s'inscrivent dans cette longue tradition.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:24

Ukraine : la paix qui ne peut advenir

Oleksandr Kyselov

La Russie semble refuser tout compromis en Ukraine – un problème ignoré par ceux qui appellent à mettre fin au soutien à Kiev. Pour mes grands-parents, il a fallu trois ans, dix mois, deux semaines et trois jours d'horreur et de sacrifice depuis le moment où les premières bombes sont tombées sur les villes biélorusses et ukrainiennes jusqu'à la capitulation de l'agresseur.

4 février 2026 | tiré du site de la Gauche anticapitaliste

Aujourd'hui, la guerre que la Russie mène dans notre pays est sur le point d'entrer dans sa cinquième année sans victoire ni défaite en vue. Près de 20 pour cent du territoire ukrainien est déjà occupé, mais moins d'un pour cent a été conquis au cours de la dernière année.

Au soulagement de nombreux partisans de la paix, les efforts de Kiev se sont orientés vers la recherche de solutions diplomatiques, suivis par les capitales européennes. Pourtant, alors que les échéances fixées par Trump sont passées, l'accord reste introuvable. Les affirmations optimistes selon lesquelles 95 pour cent des termes seraient convenus, avec seulement quelques questions épineuses restantes, font se demander en quoi cela diffère du fameux communiqué d'Istanbul(1), qui « nous a presque apporté la paix » mais était également rempli de désaccords différés.

Les négociations tournent désormais principalement autour des positions de l'Ukraine et de ses alliés, avec celles des États-Unis, qui tiennent à leur tour des pourparlers avec la Russie. Les dernières propositions maintiennent des chiffres symboliques – une armée nationale de 800 000 hommes, des garanties de type Article 5(2) valables jusqu'à ce que l'Ukraine tire sur le territoire russe sans provocation – tout en laissant non résolus le contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijjia(3) et les concessions territoriales. Kiev a accepté des élections présidentielles et même suggéré un référendum pour valider l'accord de paix, à condition qu'un armistice les rende possibles. En vain : après un appel téléphonique, Poutine et Trump ont tous deux convenu qu'un cessez-le-feu immédiat ne ferait que prolonger le conflit.

Toutes les actions étrangères de la Russie sont depuis longtemps subordonnées à un seul objectif : l'assujettissement de l'Ukraine, devenu une idée fixe.

Entre-temps, la Russie continue de « résoudre les problèmes par des moyens militaires ». Les frappes de début janvier contre les infrastructures énergétiques ont provoqué des coupures totales d'électricité dans les régions de Dnipropetrovsk et de Zaporijjia, laissant près de 800 000 personnes sans électricité alors que les températures chutaient bien en dessous de zéro. Puis l'électricité a été coupée à plus de 500 000 personnes à Kiev. Moscou a même tiré un missile balistique hypersonique Orechnik(4) à capacité nucléaire qui aurait touché un stockage souterrain de gaz près de la frontière polonaise.

L'idée fixe de la Russie

Andriy Movchan soutient que beaucoup sous-estiment gravement la composante idéologique de l'invasion du Kremlin(5). Toutes les actions étrangères de la Russie sont depuis longtemps subordonnées à un seul objectif : l'assujettissement de l'Ukraine, devenu une idée fixe. Si cela ne peut être réalisé militairement maintenant, la Russie intégrera dans tout processus de paix des conditions lui permettant de continuer dans des circonstances plus favorables. Empêcher la récurrence de l'agression est essentiel tant pour l'Ukraine que pour la sécurité européenne.

Cela explique la réaction dure de Moscou même à la discussion prudente d'un éventuel déploiement de forces multinationales en Ukraine : de taille limitée, seulement après un cessez-le-feu complet, loin de la ligne de contact, et si rien ne met leur sécurité en danger. Le Kremlin perçoit tout obstacle potentiel comme une menace à ses ambitions et avertit que toutes ces unités et installations seront traitées comme des cibles militaires légitimes.

Si la Russie cherchait véritablement un compromis de bonne foi, une hypothétique mission de police internationale dans une zone neutre démilitarisée le long de toute la ligne de contact pourrait lever le siège de Kherson(6), assurer la liberté de navigation sur le Dniepr, sécuriser la centrale nucléaire de Zaporijjia, rétablir l'accès aux mines de charbon à coke de Pokrovsk(7), permettre aux réfugiés de revenir et séparer physiquement les forces. Contrairement aux formations militaires, une telle mission pourrait se concentrer sur la protection des civils et la surveillance plutôt que sur la projection de force. Elle pourrait même permettre à Moscou de déclarer victoire : pas de troupes de l'OTAN en Ukraine, une zone tampon sécurise « le peuple du Donbass », leur lien terrestre vers la Crimée est maintenu, tandis que l'adhésion à l'UE oblige Kiev à respecter les droits des minorités et les dote de mécanismes de recours. Le fait que rien de tel ne soit même envisagé est une preuve supplémentaire que tout cela n'est que des excuses.

Lors de la réunion du ministère de la Défense en décembre 2025, Poutine a été explicite : la Russie atteindrait « inconditionnellement » ses objectifs de guerre et « libérerait ses terres historiques », prédisant que les « petits cochons » européens soutenant Kiev finiraient par perdre le pouvoir.

L'aile pacifiste

Les porte-parole de Peace from Below (La Paix par le bas)(8), Alexei Sakhnin et Lisa Smirnova, rejettent également dans Jacobin l'idée que Poutine cherche un règlement à l'amiable. Les objectifs du régime russe sont d'écraser complètement l'Ukraine, de la laisser sans défense et en désordre politique, pour justifier les coûts de l'« opération militaire spéciale » et éviter toute menace future possible. Pourtant, ils croient qu'un appel sincère à une trêve immédiate et inconditionnelle de la part des mouvements populaires, une fois refusé par le Kremlin, délégitimerait le régime aux yeux de ses sympathisants.

Cette position est au-delà de la naïveté. Elle pourrait même causer du tort si elle était prise au sérieux. Saper le soutien à l'effort de défense de l'Ukraine ne fait qu'affaiblir le pouvoir de négociation de Kiev. Il est totalement flou ce qu'un tel appel pourrait offrir de différent des propositions ukrainiennes précédentes sans donner au Kremlin exactement ce qu'il veut. Au cours de l'année écoulée, Kiev a soumis de multiples propositions de cessez-le-feu, toutes rejetées d'emblée. Pourtant, il n'y a eu aucune manifestation de militants pacifistes en colère devant les ambassades russes dans le monde entier. Tandis que des rassemblements massifs pour la paix condamnant le militarisme national se tenaient en Occident – abondamment relayés par les médias russes – rien de tel n'était visible dans les rues des villes russes(9).

Tandis que les désertions se produisent et que la fatigue s'accroît, Moscou annonce avoir dépassé ses quotas de recrutement de mercenaires. Des centaines de milliers de Russes continuent d'aller armés en Ukraine, volontairement, pour échapper à des peines, gagner de l'argent ou faire carrière. L'expérience historique montre qu'il faut plus que des bonnes vibrations de l'étranger pour que les gens se soulèvent. Les pénuries alimentaires ont déclenché des émeutes en 1917, et les lourdes pertes sur le champ de bataille ainsi que la méfiance envers un commandement incompétent ont conduit à l'insurrection de Prigojine en 2023(10).

La mission impossible de l'Ukraine

Les derniers chiffres d'opinion publique montrent une résilience constante : au cours de l'année, la part de ceux qui s'opposent catégoriquement aux concessions territoriales reste stable, à une majorité simple. En même temps, plus des deux tiers pourraient accepter un conflit gelé, mais 74 pour cent continuent de rejeter les termes de Moscou. Pourtant, 17 pour cent admettent qu'ils pourraient vivre avec la version russe de la paix, et neuf pour cent supplémentaires restent indécis – suffisamment de personnes à référencer ou interpeller pour ceux qui veulent tenter leur chance. À mesure que les ressources diminuent et que l'épuisement s'approfondit, ces chiffres pourraient augmenter, ce qui pourrait jeter les bases d'un conflit politique interne(11).

La réalité budgétaire est brutale. Le budget 2026 de l'Ukraine nécessite 49 milliards de dollars (environ 47 milliards d'euros) de soutien extérieur – sans quoi le pays serait financièrement non fonctionnel. Le déficit commercial de l'année dernière a doublé pour atteindre 42 milliards de dollars (environ 40 milliards d'euros), amplifiant la dépendance aux flux de trésorerie occidentaux. La dette publique a atteint 186 milliards de dollars (environ 178 milliards d'euros), son service consommant déjà 18 pour cent des recettes intérieures. Au lieu de saisir les avoirs russes gelés(12), le prêt de 90 milliards d'euros de l'UE pour 2026-2027 s'ajoute à ce tas de dettes, mais au moins le remboursement est supposément reporté jusqu'à ce que Moscou paie des réparations. Même si les avoirs gelés étaient utilisés, sans paix en vue, le piège de la dette se resserre et les coûts de reconstruction s'accumulent.

Les petites nations ou communautés doivent-elles accepter un monde où les grandes puissances dictent ce qu'elles veulent ? Et sinon, quels outils sont réellement disponibles pour résister quand quelqu'un de plus fort vous tord le bras ?

L'épuisement militaire aggrave la crise budgétaire. L'épidémie de désertions a atteint des niveaux records en 2025, poussant le gouvernement à restreindre les données statistiques et à annoncer un énième changement de ministre de la Défense. Kiev contrôle encore près de 20 pour cent des territoires disputés avec des zones urbaines fortement fortifiées. Se retirer est à la fois impopulaire et stratégiquement dangereux, car cela rapproche la ligne de front des régions voisines avec des positions plus difficiles à défendre. Les troupes russes avancent lentement avec de lourdes pertes, mais Moscou semble prêt à attendre et à payer le prix.

Cette situation sombre force une question inévitable que j'aurais rejetée il y a des années sous prétexte de ne pas être un expert militaire. Quel est l'objectif de l'Ukraine dans cette guerre ? Tenir jusqu'à rassembler assez de force pour expulser les occupants ? Mais d'où viendront ces ressources ? Attendre que l'économie russe s'effondre ? Les recherches d'Ilya Matveev soulignent que si la mobilisation dirigée par l'État a aidé la Russie à surmonter les chocs initiaux, son économie s'est installée dans une stagnation à long terme – mais aucun effondrement imminent n'est en vue(13).

Maintenir l'indépendance et les perspectives d'avenir ? Mais une guerre prolongée mine les deux.

Le soutien au peuple n'est pas la même chose que le soutien au gouvernement. Ce dernier peut être affreux et dégoûtant, mais ceux en Ukraine peuvent difficilement se permettre de passer à autre chose et de s'écarter parce que le règne de l'agresseur est bien pire. Rares sont ceux qui sont prêts à risquer de mourir au combat, mais encore plus rares sont ceux qui choisiraient de vivre sous l'occupation. Les meilleures options d'un point de vue individuel seraient que la guerre s'arrête ou, au moins, qu'il y ait une possibilité de s'échapper. Mais aucune n'est sur la table pour le pays dans son ensemble.

La Russie est prête à supporter les coûts de la guerre, condamnant l'Ukraine à un choix peu enviable : céder maintenant ou combattre tant que le soutien continue. Appeler à retirer les ressources pour forcer la capitulation de l'Ukraine dans « une guerre impossible à gagner » est un choix politique curieux, mais beaucoup à gauche semblent s'en contenter. Tôt ou tard, un tel résultat peut effectivement devenir réalité. Mais à la déception de l'aile pacifiste, le monde dans lequel cela devient possible n'apporte pas le paradis.

Le nouveau désordre mondial

Le contexte plus large offre un aperçu de l'avenir. Le 3 janvier, les États-Unis ont mené une opération militaire pour capturer l'autocrate vénézuélien Nicolás Maduro. Ce n'était même pas déguisé en intervention humanitaire. La justification était brutale : le contrôle du pétrole.

Enhardi par ce succès, Trump a relancé sa volonté d'acquérir le Groenland et s'est ouvertement moqué du droit international dans la foulée. Le signal était sans équivoque : le pouvoir décide, les règles suivent si elles sont commodes. Dans ce contexte, il est difficile de savoir à quel point l'intérêt de Washington pour l'Ukraine est durable, quel prix il exigera, et si des garanties de sécurité engageraient les États-Unis une fois les circonstances changées. Pour l'Europe, qui réalise encore la nécessité de confronter la Russie, prête à affirmer ses intérêts par la force, cela ressemble moins à du leadership qu'à une trahison. Soudain, parler de l'Ukraine comme d'un bouclier ne semble plus être une figure de style. Les assurances de Poutine ne devraient offrir aucun réconfort – c'est un homme de parole au sens le plus étroit : il la donne et la reprend(14).

L'Ukraine devra peut-être avaler une pilule amère, mais il en sera de même pour tout autre pays qui n'est pas intéressé par, ou pas capable de, conquête impériale. Quiconque réduit la paix ou la justice à des catégories morales ne sera jamais capable d'atteindre l'une ou l'autre. Plutôt que de condamner les torts, il est temps de se demander ce qui les rend possibles. Les petites nations ou communautés doivent-elles accepter un monde où les grandes puissances dictent ce qu'elles veulent ? Et sinon, quels outils sont réellement disponibles pour résister quand quelqu'un de plus fort vous tord le bras ?(15)

Oleksandr Kyselov est originaire de Donetsk. Il est militant de gauche, membre du conseil de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social)(16) et assistant de recherche à l'Université d'Uppsala.

La traduction allemande de cet article a été publiée dans analyse & kritik 722. Traduit pour ESSF par Adam Novak

Notes
1. En mars-avril 2022, des délégations russes et ukrainiennes ont tenu des pourparlers de paix à Istanbul. Un projet d'accord aurait été proche de la conclusion avant l'échec des négociations, chaque partie accusant l'autre de la rupture. L'épisode reste très controversé, certains analystes occidentaux affirmant que l'Ukraine a été poussée à continuer le combat tandis que d'autres soulignent la poursuite des opérations militaires russes et leurs exigences maximalistes.
2. L'Article 5 du Traité de l'Atlantique Nord est la clause de défense collective de l'OTAN, stipulant qu'une attaque armée contre un membre doit être considérée comme une attaque contre tous.
3. La centrale nucléaire de Zaporijjia, la plus grande installation nucléaire d'Europe avec six réacteurs, est sous occupation russe depuis mars 2022. Son statut reste un point de contentieux majeur dans les négociations en raison des préoccupations sécuritaires et de son importance stratégique.
4. L'Orechnik est un missile balistique russe à portée intermédiaire utilisé pour la première fois en combat en novembre 2024. Son déploiement a marqué une escalade significative, car le missile est conçu pour transporter des ogives nucléaires.
5. Sur les fondements idéologiques de l'impérialisme russe, voir Zbigniew Kowalewski, « L'identité impériale de la Russie : des tsars à Poutine », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://europe-solidaire.org/spip.php?article33683
6. Kherson, une grande ville ukrainienne sur le Dniepr, a été occupée par les forces russes de mars à novembre 2022. Bien que la ville ait été libérée, les forces russes continuent de la bombarder depuis la rive opposée du fleuve.
7. Pokrovsk, dans la région de Donetsk, est critique pour l'industrie métallurgique ukrainienne en tant que site de l'un des plus grands gisements de charbon à coke d'Europe. Les forces russes avancent vers la ville depuis mi-2024.
8. Peace from Below est une initiative lancée en 2024 par certains gauchistes occidentaux prônant un cessez-le-feu immédiat et un désarmement mutuel en Ukraine, s'inspirant de l'héritage de la Conférence de Zimmerwald de 1915 où des socialistes s'opposèrent à la Première Guerre mondiale.
9. Pour une analyse des débats au sein de la gauche occidentale sur l'Ukraine, voir Oleksandr Kyselov, « Militant ukrainien à la gauche européenne : « On ne peut pas combattre le fascisme avec des fleurs » », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75457
10. Evgueni Prigojine, fondateur de la société militaire privée Wagner, a mené une brève mutinerie armée contre la direction militaire russe en juin 2023. La rébellion a été interrompue après des négociations, et Prigojine est mort dans un accident d'avion deux mois plus tard dans des circonstances suspectes.
11. Pour une analyse détaillée de l'opinion publique ukrainienne et de la lassitude de la guerre, voir Oleksandr Kyselov, « Ukraine abandonnée. Capitulation injuste ou résistance insoutenable ? », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77103
12. Environ 300 milliards de dollars d'avoirs de la Banque centrale russe ont été gelés par les pays occidentaux après l'invasion de 2022. Le débat se poursuit sur la confiscation de ces avoirs pour financer la reconstruction ukrainienne, bien que des préoccupations juridiques aient limité l'action à l'utilisation des seuls intérêts générés.
13. Sur l'économie politique russe et l'impérialisme, voir « L'impérialisme politique, la Russie de Poutine et le besoin d'une alternative mondiale de gauche : Entretien avec Ilya Matveev », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72148
14. Voir Manuel Afonso, « Contre le partage colonial de l'Ukraine par Trump et Poutine », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article73763
15. Pour une analyse plus approfondie de l'auteur sur les dilemmes de la gauche ukrainienne, voir Oleksandr Kyselov, « Ukraine : le dilemme de la gauche face à un ordre mondial qui s'effondre : Se préparer à combattre ou laisser les autres décider du résultat ? », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73842
16. Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) est une organisation socialiste démocratique ukrainienne fondée en 2015, engagée dans l'internationalisme, le féminisme socialiste, l'anticapitalisme et l'anti-impérialisme. Voir « Ukraine : Présentation de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61539

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:23

Clémentine Autain veut représenter la gauche comme candidate à la présidence de la république

Clémentine Autain

La députée Clémentine Autain, candidate à la présidentielle via la primaire unitaire de la gauche, a lancé sa campagne en présentant son projet de « Sécurité sociale de l'alimentation ».

Son manifeste

Reprendre la main, Satisfaire nos besoins, Sécuriser nos vies.

Pourquoi je suis candidate

Je veux représenter la gauche et les écologistes à l'élection présidentielle de 2027. Pour porter un projet, celui d'un État qui nous donne les moyens de reprendre la main. Pour satisfaire nos besoins authentiques et sécuriser nos vies. Ce que je défends, c'est la vie meilleure. Pour toutes et tous.

Car il n'y a pas de fatalité à ce monde égoïste et dangereux, à la vie chère et à l'insécurité alimentaire, aux déserts médicaux et aux urgences saturées, au mal-travail et au mal-logement, aux délocalisations et à la désindustrialisation, aux violences faites aux femmes et au narcotrafic, au racisme et à l'antisémitisme, au chaos institutionnel et au rejet des institutions. Ce sont des choix politiques. Nous pouvons en faire d'autres.

La clé de notre victoire face au pouvoir en place et à la menace de l'extrême droite, c'est l'union des gauches et des écologistes, sur la base d'un projet de transformation en profondeur du pays. Une gauche franche et collective : là est mon engagement depuis toujours.

Satisfaire nos besoins authentiques

La vie meilleure, c'est d'abord de nous donner un objectif, à la fois simple et ambitieux : satisfaire nos besoins authentiques.

Alors que des pans toujours plus grands de nos vies sont soumis à la loi du profit, mon ambition est de faire reculer la place de la marchandisation, pour permettre à chacune et chacun d'accéder à la dignité et à la liberté. Les défenseurs du capitalisme nous avaient promis la prospérité. Or les inégalités ont explosé et toute une série de besoins artificiels, créés par la soif de rendement du capital, viennent épuiser nos forces de travail, la planète et nos désirs.

Accéder à la vie meilleure, c'est d'abord contribuer à relever le défi climatique. La bifurcation écologiste doit rimer demain avec la vie meilleure, et non contraintes et restrictions pour le plus grand nombre.

Accéder à la vie meilleure, c'est ensuite bâtir les conditions de la liberté : assurer un accès à une alimentation saine, aux soins, à un logement digne, à l'éducation, à la culture, ou encore à la mobilité. Et c'est aussi redonner du sens à l'emploi : pour qu'il nous permette de produire ce dont nous avons réellement besoin, et de vivre dignement. Le partage de la valeur doit se rediriger vers les travailleuses et les travailleurs, celles et ceux qui produisent les richesses.

L'État pour nous

Pour cela, je propose une méthode : transformer l'État, pour qu'il nous serve, au lieu de servir les intérêts des marchés financiers.

Devenu esclave des lois du marché, l'État s'est dépossédé de ses savoir-faire et de sa capacité à améliorer nos vies. Il doit se redonner les moyens d'agir au service du bien commun. Pour cela, l'esprit public doit irriguer le sommet de l'État.

Cela suppose de réformer les écoles de la haute fonction publique, mieux encadrer les allers-retours entre le privé et le public, ou encore élever le nombre et le niveau des hauts cadres.
Cela suppose aussi de mettre fin à l'hémorragie de tous ces services publics privatisés, et d'en créer de nouveaux, comme un service public de la petite enfance ou du grand âge. Car étendre le commun est une condition du progrès humain.

Je ne propose pas que l'État fasse tout lui-même : je veux qu'il orchestre la satisfaction de nos besoins, en lien avec les collectivités locales, l'économie sociale et solidaire, les TPE/PME qui irriguent une économie de proximité soucieuse de bien commun, le monde du travail et de la création, les comités citoyens.

Refonder l'État suppose de lui redonner de l'air budgétaire. Notre système fiscal est impuissant à mettre à contribution ceux qui ont le plus, et dont la richesse atteint des sommets toujours plus indécents. Une grande réforme de la fiscalité est l'une de mes grandes priorités, d'abord pour que les très hauts patrimoines et les grandes entreprises paient leur juste part d'impôts.
Enfin, un État-stratège doit planifier pour transformer.

Je veux faire de la France et de l'Europe un modèle au niveau mondial de la bifurcation écologiste. Si elle est bien réalisée, elle sera juste, et dégagera du pouvoir vivre pour la population.

Alors que les entreprises ferment les unes après les autres à coups de délocalisations, nous devons d'urgence stopper cette dynamique et agir pour la réindustrialisation. Nous devons nous doter d'une approche stratégique : la France ne peut pas rayonner seulement pour son industrie du luxe et l'aérospatial. Je propose un « Airbus du médicament » et de faire de la France un modèle en matière de production alimentaire saine et accessible.

Sécuriser nos vies

Ma démarche porte une ambition : sécuriser nos vies.

Sécuriser nos vies, ce n'est pas fantasmer des boucs-émissaires, ce n'est pas accroître la haine des arabo-musulmans et des étrangers. C'est prendre le mal à la racine, et organiser la société pour qu'elle nous protège.

Cela suppose d'élever les protections sociales et les filets de sécurité pour éviter le basculement dans la pauvreté, et accompagner les vulnérabilités. Au lieu de détruire les conquêtes du Conseil National de la Résistance, à commencer par la sécurité sociale, nous devons en imaginer de nouvelles, comme la Sécurité Sociale de l'Alimentation. Celle-ci permettra d'assurer à chacune et chacun l'accès à une alimentation de qualité, tout en permettant à ceux qui la produisent d'en vivre dignement, sans détruire les écosystèmes.

Pour sécuriser nos vies, il faut faire reculer toutes les violences, et agir en s'attaquant à leurs causes, et non focaliser notre attention sur la seule répression. Agir contre les inégalités et les discriminations, mettre en place une loi-cadre contre les violences faites aux femmes, investir dans la protection de l'enfance et désaturer les secteurs psychiatriques et psychologiques, réformer la police républicaine, ou encore agir avec méthode et sérieux pour lutter contre le narcotrafic, voilà mes solutions pour lutter contre l'insécurité.

Enfin, l'urgence est à apaiser et élever le niveau du débat public. Notre démocratie est aujourd'hui en danger. Pour la protéger, il nous faut agir pour le pluralisme, avec une grande loi anti-concentration dans les médias. Il nous faut assurer la qualité de l'information, avec un meilleur service de l'audiovisuel public, et le soutien à la recherche et à l'indépendance des chercheurs à l'égard des intérêts privés. Les propos tenus sur les réseaux sociaux doivent aussi être régulés, ainsi que la captation de nos données par les GAFAM qui accaparent nos libertés.

Une France influente

Enfin, face à la bascule du monde opérée par Donald Trump, la France devra retrouver son influence et son rayonnement sur la scène internationale, pour promouvoir un autre ordre du monde que celui de la loi du plus fort et de la prédation. Ne pas se laisser impressionner, ni vassaliser : voilà ce qui est attendu de la France et de l'Europe.

Face à l'internationale réactionnaire et autoritaire, la France doit affirmer son alignement sur les principes, ceux du droit, de la justice, de la coopération, du partage des richesses et des ressources.
Tenir tête à l'échelle internationale nous enjoint à acter la fin de l'OTAN, et à impulser une autre coalition diplomatique et de défense à l'échelle européenne. Et à nouer des liens étroits avec les pays du Sud.

Vers la VIème République
Tout cela ne sera possible que si nous refondons notre République, pour renouer un lien de confiance entre citoyenne, citoyens, institutions, et politiques. Nous devons donner plus de pouvoir direct aux citoyens, notamment avec le RIC, et une meilleure représentativité et diversité des élus, grâce à la parité sociale.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:23

France : un budget de sursis pour un régime en crise

William Daunora

Le budget a donc été définitivement adopté lundi 2 février à l'issue d'une séquence qui aura montré l'ampleur de la crise de régime et l'illégitimité du gouvernement. Trois gouvernements, un Premier ministre qui se saborde avant des mobilisations, une loi spéciale et un budget encore unanimement rejeté en commission des finances trois jours avant son adoption via le 49.3… Le pouvoir obtient un sursis. Mais pour combien de temps ?

Hebdo L'Anticapitaliste - 786 (05/02/2026)
Copied to clipboard

Un budget de guerre sociale et de guerre tout court

Lecornu l'écrivait aux patrons il y a quinze jours pour les rassurer : « Vous demandiez de la stabilité (…). Ce message a été entendu. » Et « l'ensemble des règles fiscales applicables aux entreprises est stabilisé ». Traduction : ce budget permet de stabiliser la situation politique sans toucher aux plus de 200 milliards d'euros d'aides publiques aux entreprises.

Dans ses grandes lignes, le budget 2025 est reconduit, avec le saupoudrage de quelques millions, que le PS pourra revendiquer (dégel du barème de l'impôt sur le revenu, abattement des retraitéEs maintenu…). Des miettes par rapport au seul poste de dépenses qui augmente : l'armée, avec une hausse de plus de 13 % (de 54 à plus de 60 milliards d'euros).

Le budget 2026 s'offre même la suppression de l'Institut national de la consommation (INC) et de son magazine, 60 millions de consommateurs. En 2025, l'INC, c'est notamment des alertes sur les produits ultratransformés dans l'alimentation pour les enfants, sur la présence de plastifiants dans des huiles d'olive, de pesticides et de fragments plastiques dans les épices, de métaux lourds dans des ­e-cigarettes, sur les manquements des assureurs et sur les poupées sexuelles d'apparence enfantine vendues sur la plateforme Shein…

« Il faut passer à autre chose »

C'est le vœu formulé par Lecornu. La suite va arriver en fait très vite car les prochaines attaques sont déjà sur la table. À commencer par le budget 2027, dont les premières réunions préparatoires auront lieu dès la fin des municipales. Ce budget devra doubler les réductions de dépenses pour tenir l'engagement de réduction du déficit à 4,1 % du PIB en 2027 (contre 5 % en 2026). Ces discussions vont s'ouvrir alors qu'il n'y a toujours pas de majorité. Du coup, une simplification du débat parlementaire est envisagée, « pour fluidifier les débats à venir », selon Yaël Braun-Pivet.

Les patrons sont déjà passés à autre chose. À la nouvelle mouture d'un sous-contrat pour les jeunes notamment : un CDI qui pourrait être rompu sans raison les premières années et payé moins que le SMIC… Vingt ans après, c'est le retour du Contrat première embauche (CPE). Mais le CPE, en 2006, c'est aussi la dernière grande victoire d'un mouvement social d'ampleur… Plus que jamais, l'enjeu est de remettre ça. (Lire à ce sujet notre dossier page 5.)
Comment repartir ?

La séquence qui se ferme avec l'adoption du budget ne clôt pas la crise politique. Et le risque que le RN accède au pouvoir est plus que jamais là. Les choix d'alliance du PS avec le gouvernement nous rapprochent de l'abîme.

Nous avons besoin de maintenir la perspective de l'unité politique autour d'un programme de rupture et de reprendre le chemin de la rue et des luttes. Dans les projections de François Bayrou, la baisse la plus importante des dépenses devait être réalisée en 2026 pour pouvoir lâcher du lest l'année de la présidentielle. Même si nous n'avons pas fait plier le gouvernement, ce sont bien nos mobilisations de l'automne et nos résistances de ces dernières années qui ont poussé le gouvernement à diviser par deux la réduction du déficit initialement prévue.

Il n'y aura pas de sortie de crise sans son approfondissement par nos mobilisations. Les municipales peuvent être l'occasion de construire des fronts antifascistes, de popularisation et de soutien aux luttes à l'échelle locale. Dès la journée de grève féministe du 8 mars, nous pouvons faire converger les différents fronts de notre solidarité internationale (Iran, Ukraine, Palestine, Venezuela, etc.) et antimilitariste. On ne passera pas à autre chose tant qu'on n'aura pas mis un coup d'arrêt aux projets de ce gouvernement !

Willam Donaura

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:22

État espagnol : régularisation de 500 000 travailleurEuses sans-papiers !

Louison Le Guen

Le gouvernement espagnol a décidé de mettre en œuvre un processus de régularisation de personnes migrantes qui travaillent actuellement sur le territoire de l'État espagnol mais qui sont en situation irrégulière.

3 février 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières Louison Le Guen | Crédit Photo. Photothèque Rouge
https://europe-solidaire.org/spip.php?article77978

Il s'agira de mettre en place un permis de séjour initial d'un an qui ouvrira la voie à une régularisation permanente. Cela devrait permettre à quelque 500 000 étrangers d'obtenir un permis de travail et de séjour à moyen terme.

Décret royal

Pour aller vite et contourner l'écueil d'une farouche opposition du PP (Partido Popular, droite réactionnaire), Sánchez a choisi de passer par la voie d'un décret royal, approuvé par le Conseil des ministres, évitant ainsi un affrontement parlementaire dans un contexte de majorité relative. Cette démarche du pouvoir répond à une initiative législative populaire (ILP) qui avait recueilli plus de 700 000 signatures certifiées début 2025, et fait suite à une négociation entre le gouvernement et Podemos (parti de gauche radicale).

Nos camarades d'Anticapitalistas ont accueilli favorablement cette mesure : « Après des années de pression de la part du mouvement de régularisation, le gouvernement a annoncé la promulgation d'un décret royal qui ouvrirait la voie à la régularisation de milliers de migrants sans-papiers. Les anticapitalistes, dans l'attente des détails précis du décret, se joignent aux organisations politiques, sociales et syndicales qui saluent cette annonce. Dans un contexte de montée du racisme à l'échelle mondiale, toute mesure visant à améliorer les conditions de vie des personnes issues de l'immigration profite à l'ensemble de la classe ouvrière. »

Vigilance !

Bien entendu, pas question pour eux d'accorder un blanc-seing à un gouvernement social-libéral qui a fait ses preuves de gestionnaire du capital ! C'est pourquoi « il est nécessaire de poursuivre l'approfondissement de ces mesures et de lutter contre les obstacles que la droite et l'extrême droite tenteront d'opposer à leur mise en œuvre. Il est indispensable de progresser vers la pleine réalisation des droits politiques de toutes les personnes vivant et travaillant en Espagne, à l'échelle européenne et mondiale. Par ailleurs, si de telles mesures facilitent la vie de milliers de personnes, elles ne résolvent pas, à elles seules, les problèmes découlant du racisme et de l'exploitation capitaliste. (…) Les problèmes liés à la hausse du coût de la vie, au logement et à la stagnation des salaires, ou encore les problèmes d'ordre démocratique, tels que le renforcement des pouvoirs de police et l'autoritarisme d'État, ou l'existence de lois ségrégationnistes comme la loi sur l'immigration et de structures carcérales comme les CIE (Centres de rétention administrative pour migrants). »

Un exemple à suivre ?

Dans un contexte européen (et mondial) où le modèle dominant est l'hostilité envers les migrantEs, la chasse aux migrantEs étant une activité partagée par les gouvernements autoritaires ou formellement démocratiques du monde entier, nous ne pouvons que nous féliciter d'une telle mesure, quelles qu'en soient les limites et les pièges (en termes de tri des migrantEs notamment). Il est de notre responsabilité politique de repasser à l'offensive pour la régularisation des sans-papiers, notamment en nous inscrivant dans la préparation des manifestations du mois de mars à l'initiative de la Marche des solidarités.

Louison Le Guen
P.-S.

• Hebdo L'Anticapitaliste - 786 (05/02/2026). Publié le Mardi 3 février 2026 à 18h04 :
https://lanticapitaliste.org/actualite/antiracisme/espagne-regularisation-de-500-000-travailleureuses-sans-papiers

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:22

Le régime de Poutine et la consolidation d'un Etat répressif

Florence Oppen

Présentation

Un camarade nous a proposé de publier cette traduction d'une étude de Florence Oppen, militante US de la LIT-QI, consacrée au développement du nouvel impérialisme russe, développement consécutif à l'effondrement de l'URSS en 1989-91 Comme indiqué en exergue de ce texte, celui-ci affirme que l'économie impérialiste russe actuelle offre une étude de cas du principe de développement inégal et combiné.

Cette contribution nous semble intéressante dans le contexte actuel de confusion régnant dans les couches militantes orphelines de l'ancien monde d'avant le 9 novembre 1989. A l'heure de l'axe Trump-Poutine, ce genre de réflexions est particulièrement bienvenu.

Source : The Putin regime and the consolidation of a new imperialist state in Russia (8 janvier 2026)

5 février 2026 | tiré du site Arguements pour la lutte sociale

Le régime de Poutine et la consolidation d'un nouvel État impérialiste en Russie L'économie impérialiste russe actuelle offre une étude de cas du principe de développement inégal et combiné. Florence Oppen (LIT-CI) Janv. 2026

Introduction

La Russie actuelle est un État impérialiste, fruit d'un développement industriel uniforme. Le capital monopolistique russe s'appuie de manière disproportionnée sur son appareil militaire pour exercer sa domination sur certaines régions et zones à l'étranger, et n'a pas la capacité de contester l'hégémonie américaine à l'échelle mondiale. L'économie de la Fédération de Russie a été bâtie sur les fondements de l'État ouvrier soviétique, d'abord dégradée par des décennies de stalinisme bureaucratique, puis rapidement privatisée dans les années 1990 après l'effondrement de l'URSS. Les années 1990 ont été économiquement chaotiques pour la Russie et ont entraîné une chute brutale du niveau de vie du prolétariat russe. Les investissements occidentaux dans l'économie russe n'ont cependant pas abouti à sa subordination totale car, au début des années 2000, les capitalistes de connivence de l'ère Eltsine ont été remplacés par des oligarques issus du milieu du renseignement de Poutine. Ces derniers se sont ensuite intégrés à une bourgeoisie étroitement liée à l'État, ce qui leur a valu des financements bancaires publics, des marchés publics et une protection étatique directe.

Les guerres sanglantes en Tchétchénie et dans le Caucase ont permis à Poutine de consolider son pouvoir politique. L'État russe, sous son emprise, a activement favorisé la concentration et l'expansion du capital monopolistique russe, principalement dans les anciennes républiques soviétiques (c'est-à-dire certaines régions d'Europe de l'Est, du Caucase et d'Asie centrale), mais aussi dans d'autres pays. Il a également instauré un régime autoritaire qui a progressivement ressuscité et promu l'idéologie de l'ancien empire russe pour mener à bien son expansion économique et politique.

L'État impérialiste russe reconstruit après la restauration capitaliste rappelle celui d'avant et pendant la Première Guerre mondiale, ainsi que d'autres puissances historiques entrées tardivement dans des périodes de rivalités interimpérialistes, comme l'Allemagne (1871-1945), elle aussi « contrainte » d'utiliser la force militaire pour pénétrer les territoires impériaux britannique et français. Depuis l'effondrement de l'URSS, l'armée russe a régulièrement endossé le rôle de gendarme réactionnaire face à toute dissidence à la domination russe dans son proche étranger. L'État russe a cherché à réprimer tout mouvement populaire de libération ou toute action ouvrière visant à améliorer les conditions de travail, susceptibles de remettre en cause l'annexion économique de sa semi-périphérie. À cette fin, il a créé l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) en 2002 afin d'institutionnaliser son contrôle. En peu de temps, la Russie impérialiste est intervenue brutalement pour maintenir son emprise sur son étranger proche : en Tchétchénie (1994-1996, 1999-2009), au Tadjikistan (1992-1997), en Géorgie (2008) et en Ukraine (2014, 2022). L'Ukraine n'est cependant pas le seul pays récemment secoué par l'expansionnisme exacerbé de l'impérialisme russe ; le Kazakhstan, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Géorgie, l'Abkhazie, la Serbie et la Bosnie ont également subi de plein fouet les conséquences de cette expansionnisme.

La théorie marxiste de l'impérialisme et le développement inégal et combiné Aujourd'hui, le terme « impérialisme » revêt différentes significations. Certains l'emploient pour décrire la hiérarchie des puissances mondiales, ou comme synonyme d'hégémonie ; d'autres le conçoivent comme synonyme de tactiques militaires agressives ou comme une forme de domination fondée sur le contrôle des chaînes de valeur (selon les théories du système-monde). L'intérêt de la théorie marxiste de l'impérialisme, esquissée par Lénine et considérablement enrichie par la suite, réside dans sa capacité à documenter les mécanismes spécifiques du capitalisme qui conduisent les États capitalistes à intervenir économiquement au-delà de leurs frontières, et finalement à recourir à l'intervention militaire pour sécuriser leurs investissements. Si l'essence de l'impérialisme, « la domination des monopoles et du capital financier » et leur volonté incessante de diviser et de rediviser le monde, demeure intacte, la forme de la domination impérialiste a évolué au fil du temps. La domination semi-coloniale indirecte a largement supplanté la propriété formelle des colonies par les puissances impériales.

L'analyse et l'histoire des États impérialistes doivent être appréhendées dans le cadre du développement inégal et combiné du capitalisme mondial, en rupture avec les théories dogmatiques et monolithiques. Chaque pays suit une voie singulière et se trouve constamment confronté à de multiples contradictions. Dans l'introduction à l'édition allemande de La Révolution permanente (1930), Trotsky explique que le « type abstrait de capitalisme national » n'existe pas dans la réalité, pas plus qu'un type abstrait d'impérialisme. La plupart de ceux qui nient le caractère impérialiste de la Chine et de la Russie actuelles le font parce qu'ils les comparent à l'impérialisme américain de l'après- Seconde Guerre mondiale, qu'ils érigent implicitement en norme abstraite de ce que doit être un État impérialiste. Ils ne comparent pas les nouveaux impérialismes à la Belgique, à l'Espagne ou à l'Australie, ce qui complexifierait leur raisonnement mécaniste.

Les formations étatiques capitalistes nationales – qu'il s'agisse de pays semi-coloniaux, indépendants ou impérialistes – se comprennent mieux comme des « spécificités nationales », des formations sociales historiques inscrites dans une multitude de relations sociales. Elles représentent « une combinaison originale des caractéristiques fondamentales du processus mondial », elles ne sont « rien d'autre que le produit le plus général de l'inégalité du développement historique ». Trotsky considérait les formations nationales comme des totalités concrètes, et non comme des variations d'un type national abstrait : « Il est faux de dire que les caractéristiques spécifiques ne sont que des “simples suppléments aux caractéristiques générales”, comme des verrues sur un visage. »

Lénine et Trotsky ont analysé l'émergence et le développement de l'impérialisme mondial du début du XX° siècle à la Seconde Guerre mondiale. Leur analyse portait sur un ordre mondial impérialiste en crise, semblable à celui dans lequel le monde s'est engagé au XXI° siècle. Durant ces deux périodes, des États impérialistes inégaux et diversifiés, chacun doté de forces différentes et résultant d'une combinaison variable de transformations économiques, cherchaient à affirmer leur hégémonie mondiale, dans un contexte de concurrence accrue et d'agressions militaires. Dans ses Cahiers sur l'impérialisme, Lénine insistait sur l'analyse des États impérialistes comme étant intégrés à une totalité – un ordre mondial dynamique, caractérisé par des interrelations vivantes entre les États, constituées de relations complexes de subordination, de domination ou de codépendance. Les États impérialistes individuels n'étaient jamais considérés indépendamment de leur contexte historique ni évalués selon des critères ou des normes abstraits.

En 1916, Lénine constatait d'immenses disparités en matière de moyens industriels, militaires et financiers entre des puissances comme la Russie et le Japon et celles comme la Grande-Bretagne et les États-Unis. Malgré ces disparités, la Russie et le Japon étaient encore considérés comme des puissances impérialistes, capables de développer des industries monopolistiques, d'exporter d'importants capitaux et d'imposer leur domination aux pays voisins. Les États impérialistes étaient classés selon leur capacité à imposer leur domination de manière autonome. Tandis que la Grande-Bretagne, l'Allemagne et les États-Unis étaient devenus des puissances « pleinement indépendantes », la Russie et le Japon étaient qualifiés d'impérialismes « partiellement indépendants ». Les contradictions inhérentes aux impérialismes dépendants et inégaux, tels que l'impérialisme russe, ne constituent pas une exception à la théorie marxiste de l'impérialisme. L'anomalie réside plutôt dans la domination mondiale incontestée, pendant plusieurs décennies, d'une seule superpuissance : les États-Unis.

L'inégalité historique de l'impérialisme russe

Aujourd'hui, le régime de Poutine rappelle, par son caractère et son rôle historique, celui de la Russie du début du XX° siècle. À l'époque, les bolcheviks définissaient la Russie comme un État impérialiste incapable d'agir en toute indépendance vis-à-vis des grandes puissances impérialistes, en raison de la faiblesse relative de ses monopoles industriels et de son capital bancaire, tous deux partiellement contrôlés par le capital financier européen. Dans son "Impérialisme", Lénine décrit la Russie comme un « impérialisme capitaliste moderne », « pour ainsi dire, enchevêtré dans un réseau particulièrement étroit de relations précapitalistes ». L'État russe compensait ce développement économique moindre par l'essor de l'appareil militaire tsariste, lui permettant de dominer les nations plus faibles qui l'entouraient. Avant sa destruction lors de la Révolution russe, l'empire tsariste mena de nombreuses incursions militaires contre les derniers territoires indépendants d'Europe orientale, du Caucase et d'Asie centrale, et s'étendit militairement dans la sphère d'influence déclinante de l'Empire ottoman, tentant même, sans succès, d'attaquer le Japon en 1904. La seconde guerre russo-japonaise, pour le contrôle de l'empire coréen et de certaines parties de la Mandchourie, provoqua un soulèvement populaire massif en Russie. La révolution de 1905 fut déclenchée par la pauvreté et le chômage de masse, la répression politique accrue du régime tsariste et la mobilisation forcée croissante ainsi que les pertes considérables subies durant la guerre. Près d'un million de paysans et d'ouvriers furent enrôlés de force pour servir au front, et environ 70 000 y trouvèrent la mort. Nicolas II fut contraint de capituler et de signer un traité de paix avec le Japon afin de réprimer le soulèvement populaire dans son pays.

L'arrivée au pouvoir de Poutine a ravivé des dynamiques similaires. La restauration capitaliste chaotique des années 1990 a été suivie, dès le début des années 2000, par la centralisation des forces bourgeoises et le développement de monopoles ainsi que par l'expansion des investissements étrangers. Les monopoles russes dépendaient de l'appareil militaire russe pour maintenir et accroître leur accumulation de richesses, en imposant des accords aux anciennes républiques soviétiques de Russie, devenues leurs semi-colonies. La faiblesse du capital financier russe, principalement concentré dans des secteurs industriels à faible valeur ajoutée tels que l'énergie et les mines, a conduit l'impérialisme russe à revendiquer sa zone d'influence régionale par des mesures extra- économiques, en imposant dans ces pays des régimes semi-coloniaux despotiques. Ces régimes garantissaient des accords commerciaux et des accords de dette au profit de l'oligarchie russe et entravaient toute concurrence des monopoles occidentaux. Aujourd'hui, la Russie de Poutine ne peut jouer un rôle totalement indépendant, même dans son environnement immédiat, sans s'associer à une puissance dont la force financière lui permet de maintenir la subordination d'États faibles. La Russie a d'abord développé un partenariat économique avec l'Allemagne, puis s'est progressivement rapprochée de la Chine, ainsi que de l'Iran et de la Corée du Nord. Ces dernières relations lui ont permis de contourner les sanctions impérialistes américaines et européennes et de préserver sa puissance géopolitique. Malgré sa relative faiblesse face aux principales puissances impérialistes indépendantes, la Russie est parvenue à soumettre sa périphérie semi-coloniale (des régions d'Europe centrale et orientale, le Caucase et les républiques d'Asie centrale), mais elle ne peut prétendre à concurrencer les puissances impérialistes indépendantes ni à s'imposer comme une puissance hégémonique mondiale.

De la restauration capitaliste au développement impérialiste

L'État russe moderne est né dans l'agonie de l'Union soviétique. L'effondrement de l'URSS fut un événement chaotique. La dissolution effective de l'Union soviétique en 1991 fut suivie d'une lutte de pouvoir entre différents secteurs de la bourgeoisie naissante, qui aboutit à une tentative de coup d'État manquée contre Mikhaïl Gorbatchev. Son successeur, Boris Eltsine, mit en œuvre une politique de « choc » caractérisée par des réformes économiques radicales, des privatisations massives, le libre-échange, la suppression du contrôle des prix et d'autres mesures similaires, avec le soutien du FMI, de la Banque mondiale et des gouvernements américain et européens. Cette initiative ne surgit cependant pas de nulle part. Elle était préparée par la dépendance économique croissante de l'URSS dans les années 1980, l'explosion de sa dette extérieure et son rôle grandissant de producteur de pétrole et de gaz dans la division internationale du travail, l'éloignant ainsi de son statut de puissance industrielle.

La restauration du capitalisme en Russie a entraîné un recul considérable de ses forces productives. Le pays, autrefois deuxième puissance économique mondiale, s'est retrouvé réduit à l'exportation de matières premières. La Russie a alors connu un afflux d'investissements étrangers visant à la transformer en semi-colonie. Les investisseurs étrangers prévoyaient des rendements incroyables ; en 1995, le Wall Street Journal tablait sur des gains potentiels de 2 000 % en trois ans. Cependant, la plupart des entreprises privatisées ont été accaparées par d'anciens fonctionnaires russes devenus oligarques, en raison des restrictions imposées aux achats directs d'actifs russes par des investisseurs étrangers. D'immenses entreprises publiques comme Norilsk Nickel, Youkos et Sidanko ont été vendues pour une fraction de leur valeur aux nouveaux oligarques – achetées avec de l'argent public détourné et transféré sur des comptes bancaires privés ; en substance, « le peuple russe a financé le pillage de son propre pays ».

Cette acquisition et accumulation d'actifs par les oligarques a toutefois permis de maintenir l'essentiel de la richesse en Russie entre les mains d'acteurs russes, et non de leurs partenaires étrangers. Après l'échec de la tentative de coup d'État d'août 1991 et la dissolution subséquente du KGB, nombre d'anciens membres du KGB se sont tournés vers le secteur privé ou le marché noir, bénéficiant d'avantages institutionnels considérables grâce à leurs fonds initiaux et à leurs relations politiques. Lorsqu'ils ne sont pas devenus eux-mêmes des oligarques, ils ont servi de bras armé pour consolider les positions des oligarques sur le marché, constituant ainsi une nouvelle classe dirigeante russe étroitement liée à l'ancien appareil de surveillance étatique.

Les conséquences de ce programme de choc ont été catastrophiques pour l'économie et la société russes dans leur ensemble. De 1989 à 1998, le PIB russe a chuté de 45 %, les inégalités de revenus ont explosé et le taux de mortalité a augmenté de 700 000 décès par an. Les salaires réels ont diminué d'un tiers et le chômage a progressé de 8 %. Le nombre de Russes vivant dans la pauvreté est passé de 2 millions en 1989 à 74 millions au milieu des années 1990. Sur le plan international, l'État était affaibli et manquait d'influence. Lorsque l'administration Clinton a accéléré l'expansion de l'OTAN en Europe de l'Est dans les années 1990, Eltsine n'a pu guère faire plus que formuler des protestations inefficaces, avant de déclarer avec résignation : « Eh bien, j'ai essayé. »

Poutine est arrivé au pouvoir en promettant de mettre fin au chaos des années Eltsine et de restaurer l'empire russe. Au début des années 2000, l'économie russe s'est redressée, notamment grâce à la hausse des prix du pétrole et du gaz. Durant ses deux premiers mandats, le PIB russe a progressé de 70 %. Publiquement, Poutine a d'abord contesté le pouvoir des oligarques, déclarant vouloir « débarrasser la Russie des oligarques ». En pratique, cependant, les enquêtes et les persécutions n'ont visé que ses opposants politiques ; les oligarques proches de Poutine sont restés impunis et sont même devenus milliardaires. La richesse globale s'est encore davantage concentrée entre les mains de l'élite ; de 1991 à 2011, la fortune du cinquième le plus riche des Russes a doublé, tandis que celle du cinquième le plus pauvre a été divisée par deux.

L'essor des monopoles russes sous Poutine

L'arrivée au pouvoir de Poutine a assuré la poursuite de la privatisation des entreprises d'État et la constitution de quelques monopoles industriels dans des secteurs clés, par un processus d'intégration verticale. Certains de ces monopoles, comme Gazprom ou Lukoil, se sont développés au point de devenir des entreprises transnationales. Ce processus a été mené par des membres de l'ancienne bureaucratie soviétique, désormais assimilés à la bourgeoisie. Il s'est accompagné d'une centralisation rapide du capital et de la propriété. Afin d'encourager la formation de grands monopoles, le gouvernement russe a stimulé les fusions-acquisitions, dont le nombre est passé de 398 en 2004, pour un volume total de 25 milliards de dollars, à 3 684 opérations en 2010, pour un volume de 109 milliards de dollars, année record en termes d'acquisitions. L'économiste polonais Marek Dabrowski affirme qu'aujourd'hui, la propriété des entreprises russes est, de ce fait, « fortement concentrée », avec « une participation de contrôle moyenne de 57,6 % ».

Dans le cadre du processus de privatisation post-restauration, certains secteurs de l'économie sont restés formellement des « entreprises d'État », bien qu'ils soient gérés par des acteurs bourgeois qui accumulent indirectement les profits à titre privé. Le régime de Poutine a mis en œuvre un plan d'industrialisation sélective visant à réutiliser les atouts stratégiques développés par l'ancien État soviétique, en privilégiant les énergies fossiles, l'exploitation minière, l'armement et le nucléaire. Aujourd'hui, certaines entreprises énergétiques sont entièrement privées, comme Lukoil, tandis que d'autres, telles que Gazprom et Rosneft, sont détenues conjointement par l'État russe (40 à 50 %) et des actionnaires privés. Les monopoles de la chimie, de la sidérurgie et des mines sont tous contrôlés par des capitaux privés russes. Si Poutine s'est d'abord concentré sur la production industrielle d'énergies fossiles, c'est en raison de l'abondance des ressources naturelles de la Russie. Le pays est devenu le deuxième producteur mondial de gaz naturel, assurant 12 % de l'offre mondiale. Avant la guerre en Ukraine, il produisait 13 % du pétrole brut mondial et 11 % des produits pétroliers raffinés, et dispose d'importantes réserves de métaux. De plus, la Russie est le premier producteur de palladium, indispensable à l'électronique et aux pots catalytiques, et le deuxième producteur de cobalt, utilisé dans certaines batteries de véhicules électriques, ainsi que de gallium, une terre rare aujourd'hui très recherchée pour améliorer les capacités de l'intelligence artificielle. Enfin, la Russie est un leader mondial de la production de phosphate et son industrie agrochimique est en plein essor.

La plus importante entreprise monopolistique russe demeure Gazprom, le premier producteur mondial de gaz naturel, qui contrôle près d'un cinquième des réserves mondiales de gaz connues. L'expansion de Gazprom, Novatek et Rosneft en Europe de l'Est et en Asie centrale est liée au contrôle des gisements de pétrole et de gaz, ainsi que des infrastructures nucléaires, et surtout à la mainmise totale sur la distribution régionale. Ces entreprises sont également propriétaires d'axes et de gazoducs essentiels vers les marchés occidentaux et orientaux. Jusqu'en 2022, 35 % du gaz et du pétrole importés par l'UE provenaient de Russie. Avec la guerre en Ukraine, les monopoles énergétiques russes ont trouvé de nouveaux débouchés, comme la Chine et l'Inde. Au cours des premiers mois de 2023, par exemple, la Russie a détrôné l'Arabie saoudite en tant que premier fournisseur de pétrole de la Chine.

Les monopoles russes jouent un rôle nettement plus limité que ceux de la Chine ou d'autres grandes puissances impérialistes. En 2024, la Russie ne comptait que cinq entreprises – Gazprom, Lukoil, Rosneft Oil, Sberbank et VTB Bank – dans le classement Fortune des 500 plus grandes entreprises mondiales en termes de chiffre d'affaires. Elle se situe ainsi loin derrière des puissances impérialistes comme le Royaume-Uni (17), la France (24) et l'Allemagne (29), et encore plus loin des leaders que sont les États-Unis et la Chine, qui comptent chacun plus de 100 entreprises. À cet égard, la Russie se situe dans la même catégorie que les puissances impérialistes de moindre importance, telles que le Danemark (2), la Suède (1) ou l'Italie (5).

L'impérialisme russe et son étranger proche

La Russie actuelle est un État impérialiste qui, sans le poids économique de la Chine ni même de l'Espagne, exerce néanmoins activement son influence dans son voisinage immédiat. En Europe centrale et orientale, elle impose sa domination économique grâce à ses monopoles énergétiques et à l'endettement vis-à-vis d'elle. Elle détient également une influence militaire, économique et politique considérable sur une grande partie du Caucase et de l'Asie centrale. Ce dernier cas illustre parfaitement la manière dont l'impérialisme russe exerce sa domination.

Avant l'éclatement de l'URSS, les républiques d'Asie centrale étaient fortement subventionnées par les Soviétiques. Les subventions russes représentaient une part très importante de leur PIB. Après la chute de l'URSS, ces subventions se sont poursuivies, anticipant une acceptation croissante de l'hégémonie capitaliste russe. Une étude de 2011 concluait qu'en 1992, les subventions russes représentaient encore 25,1 % du PIB du Kazakhstan, 22,6 % de celui du Kirghizistan, 42,3 % de celui du Tadjikistan, 67,1 % de celui du Turkménistan et 69,2 % de celui de l'Ouzbékistan. À mesure que les républiques nouvellement indépendantes cherchaient à s'affranchir de leur dépendance à l'égard de la Russie, les subventions ont été supprimées. Les républiques d'Asie centrale ont ainsi perdu 40 milliards de dollars de subventions. Les sommes non versées à l'ancienne URSS au titre des ventes d'énergie ou d'armes sont devenues une dette extérieure envers la Russie, qui, en contrepartie, s'est appropriée les infrastructures et les capacités de production d'Asie centrale par le biais d'échanges de dettes contre des actions. Cette nouvelle dépendance à la dette a permis à la Russie de renforcer son emprise sur l'approvisionnement énergétique, les prix, les marchés et les transports dans la région.

Elle a également conduit à la mise en place de dispositifs de « sécurité » contre les « terroristes » afin d'aligner les républiques d'Asie centrale sur ses propres intérêts. Sous Poutine, la décision d'appliquer les prix du marché européen au gaz pour les importateurs d'énergie d'Asie centrale a eu un impact considérable, tout comme en Arménie. Parallèlement, la fragilité des économies des républiques d'Asie centrale a poussé des millions de travailleurs migrants vers la Russie. Leurs transferts de fonds représentaient une part importante du PIB de certaines de ces républiques. Cela a permis à la Russie de recourir à la menace d'un durcissement de sa réglementation migratoire pour contraindre les républiques d'Asie centrale à rejoindre l'Union économique eurasiatique (UEE), un bloc commercial créé en 2014, qui favorise les intérêts russes et regroupe aujourd'hui 183 millions d'habitants pour un PIB cumulé de 2 400 milliards de dollars.

La guerre impérialiste de la Russie contre l'Ukraine depuis 2014

L'agression militaire de Poutine contre l'Ukraine doit être comprise comme la manifestation la plus flagrante de l'impérialisme russe. En 2014, l'annexion de la Crimée et d'une petite partie du Donbass par Poutine répondait à la menace qui pesait sur les investissements et les intérêts politiques russes en Ukraine, et constituait également une soupape de sécurité face à la crise interne de son régime, alimentée par un mouvement d'opposition né en 2011-2012 et qui avait rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues. Huit ans plus tard, Poutine a envahi et occupé 20 % du sud-est du pays. Tout au long de cette intervention militaire, les bénéficiaires ont été les propriétaires capitalistes monopolistes des secteurs de la production militaire et de l'extraction des ressources naturelles.

Depuis sa reprise après la crise économique des années 1990, la Russie a exercé une influence considérable sur l'Ukraine. Avant la révolution de Maïdan en 2014 qui a renversé Ianoukovitch, la Russie était la force politique et économique dominante du pays, malgré les appels de l'Union européenne. L'Ukraine était alors soumise à une dépendance énergétique russe, rapidement muée en dépendance financière. En 1991, l'Ukraine achetait « 60 % de son gaz et près de 90 % de son pétrole à la Russie » et ne pouvait couvrir qu'un tiers de ses besoins énergétiques, dépendant de la Russie pour le reste. En 1993, la Russie a multiplié par cinq le prix du gaz, puis l'a doublé en 1996 pour l'aligner sur les prix du marché mondial, marquant ainsi le début d'un endettement massif de l'Ukraine. Pour s'assurer d'être remboursée, la Russie a eu recours à des conversions de dettes en actions, par lesquelles des entreprises russes acquirent des parts dans les installations de production industrielle et de transport de gaz ukrainiennes. En 2012, l'Ukraine n'était plus en mesure de payer les prix élevés exigés par la Russie. Face au refus du FMI de toute aide financière, elle s'est de nouveau tournée vers la Russie pour obtenir un prêt encore plus important afin de rembourser sa dette de 2 milliards de dollars auprès de Gazprom. Sur un total de 10 milliards de dollars de dette extérieure à rembourser d'ici 2021, l'Ukraine ne devait que 3,7 milliards au FMI ; le reste était dû à la Russie, principalement à Sberbank.

Le mouvement démocratique de Maïdan en 2014 constituait en partie une contestation de ce chantage financier, alimenté par l'ingérence politique russe dans les affaires ukrainiennes et une corruption généralisée. Rapidement soutenu par les États-Unis et l'Union européenne, il s'est avéré désastreux pour la Russie avec la chute du gouvernement Ianoukovitch, qui lui était favorable. En réponse, Poutine est intervenu pour garantir le remboursement de sa dette en s'emparant de la péninsule de Crimée et d'une partie du Donbass. Selon le Washington Post, l'Ukraine « possède certaines des plus importantes réserves mondiales de titane et de minerai de fer, des gisements de lithium inexploités et d'immenses gisements de charbon. Leur valeur totale se chiffre en dizaines de milliers de milliards de dollars. » L'occupation russe du sud-est de l'Ukraine visait, entre autres, à s'emparer d'une partie de ces ressources, ainsi que de son industrie sidérurgique et de ses ressources agricoles.

L'invasion de 2022 n'était que la continuation du même plan impérialiste et annexionniste, compte tenu de l'absence de réaction face à l'agression de 2014. Poutine, enhardi, a accéléré son projet de restauration de l'ancien empire russe. En amont de cette nouvelle agression, il avait préparé le pays sur le plan économique afin de mieux résister aux sanctions de l'UE et des États-Unis, en réduisant son déficit public et en accumulant des réserves de devises étrangères. Il a également attisé le nationalisme grand-russe et le sentiment anti-occidental, et proclamé que la nation ukrainienne n'existait pas. Le régime a repris à son compte le vieux prétexte impérialiste selon lequel la zone d'influence « naturelle » de la Russie avait été violée par l'expansion de l'OTAN, et que le pays avait le droit légitime de la reconquérir.

Comme l'a expliqué la socialiste ukrainienne Hanna Perekhoda, le déni de la nation ukrainienne par le régime russe et l'extrême droite internationale n'a rien de nouveau. L'idéologie impériale russe et les premières tentatives de « russification » remontent au XVIII° siècle. Elles se sont développées à la fin du XIX° siècle, lorsque les élites russes ont œuvré à l'assimilation forcée des Ukrainiens, qualifiés de « Petits Russes », et des Biélorusses, qualifiés de « Russes blancs », au sein de la nation « Grande-Russie », poursuivant un objectif similaire à celui du mouvement d'unification allemand et d'autres mouvements pan-nationalistes européens. La subordination et l'intégration de ces nations slaves orientales voisines à une identité russe affirmée étaient perçues comme « une mesure essentielle au maintien de la compétitivité de l'Empire ». Cette vieille idéologie nationaliste-impérialiste, farouchement combattue par le mouvement socialiste révolutionnaire au tournant du XX° siècle, connaît un regain de popularité depuis l'arrivée au pouvoir de Poutine en 2000.

L'économie de guerre de Poutine

Poutine a instrumentalisé la nouvelle guerre en Ukraine pour renforcer l'emprise de l'État sur les principaux secteurs stratégiques de l'économie et consolider son pouvoir impérialiste. L'instauration d'une économie de guerre a permis au gouvernement de mobiliser des ressources et une autorité étatiques sans précédent afin de favoriser la concentration des monopoles stratégiques au service de l'effort de guerre, en passant outre les décisions privées lorsque cela s'avérait nécessaire. Un rapport de 2024 indique que « les régions à forte concentration d'industries de construction mécanique ont particulièrement bénéficié d'une augmentation considérable des achats publics d'équipements militaires » et que « certaines régions pauvres de l'Extrême-Orient russe ont profité d'une hausse des investissements dans les infrastructures de transport, la Russie cherchant à réorienter davantage son commerce extérieur vers la Chine ». De fait, près de 40 % du budget de l'État sont consacrés à la guerre. L'Institut suédois de recherche sur la paix (SIPRI) estime que les dépenses militaires totales de la Russie ont atteint 7,1 % de son PIB en 2024 (à titre de comparaison, elles représentaient 5,4 % en 2015). Par ailleurs, alors que la plupart des actifs autrefois publics avaient été privatisés dans les années 1990, Poutine a fait de la renationalisation de toutes les entreprises stratégiques, notamment celles des secteurs des énergies fossiles, militaro-industriel, chimique et agricole, une priorité juridique en janvier 2023. L'objectif était de créer des monopoles plus compétitifs, supervisés par l'État, sur le modèle chinois. On estime qu'« au sein du seul complexe militaro-industriel, 15 entreprises stratégiques, d'une valeur totale d'environ 4 milliards de dollars, ont été restituées à l'État à partir de mars 2024 ».

Dans plusieurs cas, ces renationalisations concernaient des actifs privatisés il y a plus de 30 ans. Souvent, Poutine a procédé à ces renationalisations par le biais de saisies d'actifs ordonnées par la justice. Dans d'autres cas, les transactions sont menées par le Kremlin. Le Wall Street Journal rapportait en novembre dernier que Poutine envisageait une fusion majeure des trois plus grandes compagnies pétrolières du pays, afin de mieux compenser les pertes subies par Gazprom du fait des sanctions et d'être plus compétitif sur le marché. Selon ce plan, Rosneft Oil, entreprise publique, absorberait Gazprom et Lukoil, ce qui en ferait « le deuxième producteur mondial de pétrole brut, après Aramco d'Arabie saoudite, avec une production près de trois fois supérieure à celle d'Exxon Mobil ».

Les deux principales faiblesses du capitalisme monopolistique russe demeurent la faiblesse de ses capitaux financiers et le sous-développement de son industrie. Au cours des trente dernières années, et malgré les efforts déployés pour développer une production nationale à plus forte valeur ajoutée, la Russie n'est pas parvenue à une industrialisation plus équilibrée. Sa production d'équipements et de biens de consommation est très faible et dépend depuis des décennies des importations.

L'économiste Michael Roberts estimait qu'en 2023, « l'industrie minière représentait environ 26 % de la production industrielle brute » et que trois secteurs – l'extraction de pétrole brut et de gaz naturel, la production de coke et de produits pétroliers raffinés et la production de métaux de base – représentaient plus de 40 % du total.

Par le passé, les tentatives de développement des industries automobile et aérospatiale n'ont pas abouti. Les seuls progrès notables concernent le développement réussi de certains secteurs agro-industriels, permettant à la Russie de réduire rapidement ses importations alimentaires pour certains produits, ainsi que les investissements dans la production d'énergie nucléaire. Poutine a profité de l'économie de guerre pour investir dans des secteurs de substitution aux importations, tels que « la construction mécanique, qui comprend la fabrication de produits métalliques finis (armements), d'ordinateurs, d'optique et d'électronique, et de matériel électrique ». Ces efforts semblent toutefois insuffisants. Bien que la guerre et les sanctions aient accru la demande intérieure de produits manufacturés, le keynésianisme militaire, à lui seul, ne permettra probablement pas de surmonter les disparités structurelles du développement industriel russe ni d'accroître sa productivité à long terme.

De plus, la Russie ne peut soutenir cet effort de guerre indéfiniment sans un soutien extérieur plus important et durable. Ses réserves s'épuisent, Gazprom subit de nouvelles pertes et le pays est confronté à une grave pénurie de main-d'œuvre en raison de l'effort de guerre. Au total, 1,5 million de Russes ont été mobilisés pour le front et plus d'un million ont quitté le pays. Les employeurs russes estiment à 2,5 millions le nombre de personnes manquantes pour travailler dans les secteurs clés.

Plus important encore, les contradictions sociales et politiques s'accentuent dans le pays. L'offensive de Poutine a fait au moins 830 000 victimes russes et aggravé la pauvreté. Entre 13 et 18 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, et l'inflation des prix alimentaires cumulée atteint 24,6 %. La population active russe est de plus en plus touchée par la guerre, et il n'est pas exclu qu'une conjonction de facteurs puisse engendrer des fissures dans le pouvoir de Poutine.

Évolutions et contradictions de l'impérialisme russe

L'impérialisme russe reste dynamique comparé à ses rivaux occidentaux. Son PIB a progressé de 3,6 % en 2024, soit plus qu'au Royaume-Uni (0,6 %), dans l'UE (0,9 %) et aux États-Unis (2,8 %), et devrait croître de 2,5 % en 2025. Cette croissance s'explique en grande partie par la répression brutale dont a fait preuve Poutine face à toute forme d'opposition à la guerre, afin d'imposer sa politique d'économie de guerre. Il a également réussi à accroître le recrutement militaire parmi les migrants d'Asie centrale et les nationalités opprimées, moins à même de résister. Son régime est de plus en plus autoritaire et allié à l'extrême droite. Dès le premier mois de l'invasion, plus de 15 000 manifestants pacifistes ont été arrêtés en Russie et des lois de censure ont été promulguées, interdisant toute critique de l'agression militaire ou des crimes de guerre commis par l'armée russe. Les contrevenants encourent jusqu'à 15 ans de prison.

Malgré les prédictions annonçant l'effondrement de la Russie sous le blocus économique occidental, l'impérialisme russe a profité de la forte dépendance du marché européen aux énergies fossiles, et donc de sa lenteur à s'en détacher partiellement. Dès que les sanctions ont commencé à impacter les ventes de gaz, la Russie a conclu de nouveaux accords économiques avec la Chine, l'Iran et d'autres partenaires. En 2024, l'UE a pourtant importé pour 7,6 milliards de dollars de GNL russe. Cette année, l'Ukraine a publié un rapport estimant que la Russie a engrangé 847 milliards d'euros de recettes issues des énergies fossiles depuis le début du conflit, malgré les sanctions occidentales, principalement grâce aux ventes de pétrole brut à ses nouveaux partenaires commerciaux. Ceci s'explique par le fait que les sanctions occidentales ont été mises en œuvre avec plusieurs failles délibérées, comme le maintien de certaines petites banques russes dans le système bancaire SWIFT pour commercer avec l'Europe, ou le recours à des pays intermédiaires tels que la Turquie, la Serbie ou la Bulgarie pour permettre les échanges commerciaux entre la Russie et les puissances occidentales via une « flotte fantôme » de plus de 500 navires non assurés. De plus, le contrôle étatique des banques a permis de protéger les capitaux financiers russes des sanctions et des blocus, et d'accroître leurs profits.

Un autre développement majeur est le renforcement des relations entre la Russie et la Chine. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont augmenté de 64 % depuis 2021, permettant ainsi à Poutine de maintenir l'économie de guerre à flot pendant le conflit. La Russie exporte la moitié de son pétrole vers la Chine, et les produits chinois représentent 38 % des importations russes. La Chine fournit notamment 63 % des machines à commande numérique qui soutiennent l'arsenal russe. Bien que les deux puissances aient des intérêts communs dans ces échanges, leurs relations restent inégales et parfois contradictoires. Elles se disputent également des zones d'influence comme l'Asie centrale. La Chine, par exemple, construit la ligne ferroviaire Chine- Kirghizistan-Ouzbékistan, dont la construction devrait s'achever en 2025, afin de pouvoir s'emparer des marchés d'Asie centrale que la Russie considère comme faisant partie de sa sphère d'influence.

De même, la guerre en Ukraine a incité le Kremlin à resserrer ses liens avec ses partenaires au Moyen-Orient, notamment après la chute d'Assad, un allié fidèle. Malgré ce revers, Poutine entend maintenir ses deux bases militaires en Syrie. Dès le début du conflit ukrainien, l'Iran a fourni plus de 2 000 drones à Poutine. Cela a permis à la Russie de gagner du temps pour accroître sa production nationale de drones et même localiser la fabrication des drones iraniens. En 2025, un accord de libre-échange a été conclu entre l'Iran et l'Union économique eurasienne, dirigée par la Russie, et les deux pays ont entamé l'intégration de leurs systèmes de paiement nationaux. Cela étant dit, en matière de partenariats économiques visant à contrer les sanctions occidentales, les relations avec la Turquie et les Émirats arabes unis sont plus importantes qu'avec l'Iran.

Le fait le plus marquant, cependant, est que Poutine n'est pas parvenu, militairement, à vaincre la résistance ukrainienne et à remporter la guerre aussi rapidement qu'espéré. Les travailleurs russes sont entraînés dans un conflit prolongé qui épuise les ressources du pays et creuse les inégalités. L'armée russe a subi des revers importants et des pertes humaines supérieures à celles de l'Ukraine. Elle a dû recourir, sans grand succès, à des soldats nord-coréens pour renforcer ses lignes de front. Le peuple ukrainien, quant à lui, a fait preuve d'une force de caractère remarquable et a résisté héroïquement pendant plus de trois ans, malgré les trahisons répétées de son gouvernement. La lutte des classes demeure l'élément déterminant qui façonnera l'avenir de l'impérialisme russe. La réorientation de l'économie vers la production de guerre, bien qu'ayant permis un certain renforcement de secteurs économiques, n'a pas résolu les inégalités persistantes de l'impérialisme russe. Par conséquent, de futures agressions militaires contre l'Ukraine ou d'autres pays voisins susceptibles de contester le pouvoir de Poutine restent une possibilité. Le rapport de forces pourrait évoluer si un bloc plus formel se formait entre la Chine et la Russie. Dans l'intervalle, la solidarité avec tous les peuples opprimés par l'impérialisme russe, ainsi qu'un programme indépendant de lutte des classes, demeure une nécessité absolue. Ceci est essentiel pour redynamiser la lutte de la classe ouvrière russe contre ses dirigeants despotiques.

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:21

Équateur : chronique d'une démocratie moribonde

Alberto Acosta, Pascual García-Macías

Il est des pays où l'on gouverne à partir de la démocratie et du droit, en recherchant le bien commun, et d'autres où l'on gouverne à partir de l'urgence et de ses récits de crise, liés aux intérêts des groupes dominants. L'Équateur contemporain a franchi un pas supplémentaire, plus inquiétant encore : ici, on gouverne désormais à partir de la suspension permanente de la loi, mettant en péril la vie elle-même.
L'exception comme norme dans le gouvernement de Noboa

4 février 2026 | tiré de viensur.info |Photo : Daniel Noboa, cérémonie d'investiture de son second mandat comme président, le 24 mai 2025
https://vientosur.info/cronica-de-una-democracia-moribunda/

Sous le gouvernement de Daniel Noboa (2023–…), l'état d'exception a cessé d'être un recours extraordinaire pour devenir l'architecture stable du pouvoir. Avec 12 états d'exception décrétés en un peu plus de deux ans (dont celui émis le 1er janvier 2026, toujours en vigueur), dans diverses provinces, le pays a vécu environ 720 jours sous des régimes d'exception ; autrement dit, presque deux années complètes gouvernées sous état d'exception, par décrets, militarisation et suspension des garanties.

L'exceptionnalité n'opère plus comme une réponse temporaire à la crise, mais comme une forme ordinaire de gouvernement. Nous ne sommes pas face à une simple déviation conjoncturelle de l'État de droit, mais devant sa reconfiguration structurelle sous un régime d'urgence permanente. Le philosophe italien Giorgio Agamben avertissait que l'exception est cet espace paradoxal où le droit se suspend pour piétiner la vie. En Équateur, cet « espace vide » a cessé d'être transitoire : il est devenu un régime.

Le décret a remplacé la loi ; les lois d'urgence économique prétendent se substituer à la Constitution ; l'urgence a remplacé la délibération démocratique. En parallèle, la sécurité s'est imposée comme principe organisateur du politique. En somme, l'exception ne protège plus l'ordre constitutionnel : elle le remplace. Et tout cela se déploie sous le couvert de la culture de la peur comme outil de domination.

Ici convergent l'intuition ancienne de Carl Schmitt et la rationalité du néolibéralisme tardif. Le souverain ne décide plus exceptionnellement de l'exception : il l'administre au quotidien. Noboa ne gouverne pas malgré l'état d'exception, mais à travers lui. La suspension des droits n'est pas un effet collatéral ; c'est le moyen par lequel se réorganise la relation entre l'État, la population et l'économie.

La défaite de la consultation populaire promue par Daniel Noboa (organisée à la fin de 2025, et dans laquelle s'est exprimée une large majorité lassée des solutions punitives et de tant d'exceptionnalité) constitue un tournant politique clé pour comprendre l'aggravation du virage autoritaire.

La consultation, présentée comme un mécanisme visant à « récupérer la sécurité » et à « moderniser l'État », comprenait un ensemble hétérogène de réformes combinant le retour de bases militaires étrangères (nord-américaines, s'entend), la réduction du nombre de membres de l'Assemblée nationale, l'élimination du financement public des partis politiques et la possibilité de rédiger une nouvelle constitution conforme aux intérêts des oligarchies, lesquelles se sont toujours opposées au texte constitutionnel adopté en 2008, pour la première fois dans la longue histoire constitutionnelle de l'Équateur, par une majorité populaire aux urnes.

Il s'agit d'oligarchies fonctionnelles aux intérêts transnationaux, certaines liées aux entreprises de la famille du président Noboa. Loin d'être un exercice neutre de démocratie directe, la consultation visait à re-légitimer par voie plébiscitaire un projet de pouvoir qui montrait déjà des signes d'épuisement social.

Le rejet citoyen ne fut pas uniquement un vote négatif aux quatre questions spécifiques ; ce fut une défaite politique et symbolique du récit gouvernemental. La population a exprimé son ras-le-bol face à la promesse selon laquelle davantage de châtiment, plus de forces publiques dans les rues et moins de contrôles démocratiques conduiraient à un plus grand bien-être.

En ce sens, la consultation n'a pas échoué par manque de pédagogie, comme l'a soutenu l'officialisme, mais parce qu'elle a révélé un fossé croissant entre le gouvernement et une société qui commençait à percevoir la sécuritisation permanente comme faisant partie du problème plutôt que de la solution. Le « non » fut avant tout une limite politique imposée d'en bas. Le peuple a démontré que la diversité, la créativité et l'engagement constituent une base puissante pour des actions transformatrices. Dans cette grande minga démocratique, le bien commun a été priorisé. Les individualismes et les égoïsmes ont été relégués. Ainsi, cette victoire populaire contre les tentatives d'approfondir le projet actuellement dirigé par Noboa ne peut être appropriée par aucun groupe politique ni par aucun caudillo en particulier.

C'est précisément après cette défaite que l'Exécutif approfondit encore davantage son glissement de la légitimité électorale vers la légitimité de l'« urgence » économique. Incapable de reconstruire un consensus social et battu sur le terrain plébiscitaire, Noboa choisit de gouverner de plus en plus par décret, avec toujours plus de lois économiques urgentes et sous états d'exception, se repliant sur le pouvoir exécutif, les forces armées et l'administration technocratique. Une pratique qui apparaît de plus en plus soumise aux prétentions du trumpisme qui s'étend à travers Notre Amérique, comme en témoigne la décision surprenante et maladroite d'imposer des droits de douane aux produits colombiens, décision qui a débouché sur un affrontement complexe entre les deux gouvernements.

L'exception apparaît alors non seulement comme une réponse à la violence, mais comme un substitut de la politique, comme un mécanisme permettant de neutraliser le conflit social et de faire avancer des réformes sécuritaires et extractivistes sans médiation démocratique. La défaite de la consultation ne modère pas le gouvernement : elle l'endurcit, le poussant à consolider un régime où le désaccord n'est pas géré par la délibération, mais par une suspension croissante des droits ou par des violations ouvertes des dispositions constitutionnelles, comme cela se produit avec les deux projets urgents présentés à la fin janvier [1].

Dans ce contexte complexe, l'insécurité augmente de manière incontrôlable, démontrant l'échec gouvernemental.

La comptabilité nécropolitique de l'ordre

Les chiffres ne sont pas de simples indicateurs d'insécurité ; ils constituent la comptabilité d'une nécropolitique à l'œuvre. L'année 2025 s'est clôturée avec 9 143 homicides intentionnels, le chiffre le plus élevé de l'histoire républicaine, avec des taux supérieurs à 51 assassinats pour 100 000 habitants, et des pics dépassant 60 dans les provinces côtières. Ainsi, en très peu d'années, l'Équateur est devenu le pays le plus violent de la région.

Il ne s'agit pas d'un simple « échec » de la main dure : il s'agit de sa compatibilité structurelle avec la mort de masse. Comme le souligne Achille Mbembe, la nécropolitique ne consiste pas à tuer, mais à décider quelles vies sont sacrifiables. En Équateur, la « guerre interne » a produit une géographie différentielle de la mort : jeunes pauvres et racialisés, habitants des périphéries urbaines, personnes privées de liberté, travailleurs informels et communautés appauvries — y compris de nombreuses femmes — concentrent le coût humain de l'ordre sécuritaire. Le nombre de personnes disparues augmente.

La militarisation de la société redistribue et concentre à la fois la violence, la déplace hors du centre politico-médiatique tout en la concentrant dans les secteurs les plus marginalisés, et la normalise comme paysage quotidien. La mort cesse d'être un scandale : elle devient un bruit de fond. Dans l'esprit de Hannah Arendt, la violence ne peut être considérée comme une habitude naturelle, mais comme un instrument du pouvoir, qui surgit et s'intensifie lorsque celui-ci s'affaiblit ; elle est généralement un moyen pour atteindre une fin à court terme.

L'État ne perd pas le contrôle. Il redéfinit la manière de l'exercer

Le système pénitentiaire équatorien est aujourd'hui le paradigme du « camp » agambénien. Sous contrôle militaire, les prisons ont cessé d'être des espaces de réhabilitation ou même de simple contention : elles sont devenues des territoires d'abandon organisé. Le système pénitentiaire équatorien s'est transformé en laboratoire le plus brutal de cette forme de gouvernement.

Selon des données officielles du Service national d'attention intégrale aux personnes privées de liberté (SNAI), 322 décès ont été enregistrés dans les centres de détention à l'échelle nationale en 2024. La situation s'est dramatiquement aggravée en 2025 : entre janvier et septembre, 760 personnes privées de liberté sont mortes dans le système pénitentiaire, selon un rapport institutionnel diffusé par la presse. Ces chiffres ne correspondent pas uniquement à des épisodes de violence intracarcerale, mais aussi à des décès liés à des maladies, à la malnutrition, à l'abandon médical et à des conditions structurelles de surpopulation et de contrôle militarisé. Le cas de la prison de Cárcel del Encuentro, encore en construction sur la côte équatorienne, est paradigmatique en tant que centre où les droits humains sont violés de manière systématique, comme l'a reconnu publiquement le ministre de l'Intérieur.

Le détenu est le homo sacer contemporain (pour reprendre Agamben) : un corps sur lequel tout peut s'exercer sans conséquences proportionnées. Battu, torturé ou assassiné, sa mort déclenche rarement une véritable réponse judiciaire. La prison fonctionne comme un dispositif pédagogique de la peur : elle enseigne au reste de la société quel est le sort réservé à ceux qui restent en dehors de l'ordre productif, discipliné et utile.

Ce tournant autoritaire s'est exprimé avec une brutalité particulière dans le châtiment exemplaire infligé à la protestation indigène. En plus des morts et des blessés, lors de la grève d'octobre 2025, entre 137 et 206 personnes ont été arrêtées selon les registres policiers, dont beaucoup de membres du mouvement indigène, accusés de terrorisme et de paralysie des services publics — des qualifications pénales disproportionnées visant à criminaliser la mobilisation sociale. La répression a inclus des transferts punitifs et inconstitutionnels : des manifestants arrêtés à Otavalo, dans la Sierra, ont été envoyés dans des prisons côtières de Portoviejo et d'Esmeraldas (prisons conflictuelles ayant connu des mutineries et des dizaines de morts), loin de leur territoire et de leurs familles. Ils ont été maintenus en détention malgré des ordonnances judiciaires exigeant leur retour ; ce n'est qu'après de fortes pressions que leur transfert vers Ibarra a été ordonné, comme dans le cas des « 12 d'Otavalo ».

Le parquet a ouvert environ 140 procédures pénales pendant cette grève, tandis que Noboa lui-même avertissait publiquement que ceux qui « sèmeraient le chaos » pourraient encourir des peines allant jusqu'à 30 ans de prison. La grève a pris fin le 23 octobre 2025, non à la suite d'un dialogue politique, mais après une répression dénoncée comme brutale par la CONAIE (Confédération des nationalités indigènes de l'Équateur), laquelle a conditionné toute sortie de crise à la libération des détenus. L'exception a de nouveau opéré ici comme dispositif de châtiment, envoyant un message sans équivoque : protester peut équivaloir à être traité comme un ennemi intérieur. Et le parquet continue de menacer publiquement de répression celles et ceux qui oseraient protester contre l'État.

Cette logique n'est pas une anomalie pénitentiaire. Elle est une répétition générale de l'ordre social projeté vers l'extérieur : surveillance totale, suspension des droits, normalisation de la violence étatique.

Laisser mourir : la nécropolitique silencieuse

La nécropolitique ne s'exerce pas seulement avec des fusils. Elle opère aussi par la gestion différenciée de l'accès à la vie, en particulier dans le système de santé. Tandis que le budget de la défense et de la sécurité augmentait de manière soutenue entre 2024 et 2025 (sans être entièrement exécuté), la santé publique entrait dans un effondrement progressif. À la fin de 2025, la pénurie de médicaments essentiels dépassait 60 % dans plusieurs réseaux publics, y compris pour des médicaments du quotidien — sans même parler de l'oncologie et des maladies rares.

Ici, l'État ne tue pas directement : il laisse mourir. La vie est hiérarchisée selon la capacité de paiement, le territoire et l'utilité économique. Le patient attend, se détériore et meurt. Aucun décret ni aucune gestion publique ne l'ordonne, mais aucun État ne l'empêche non plus. C'est la forme la moins spectaculaire, mais la plus persistante, de l'autoritarisme néolibéral : la violence lente de l'abandon. Tout cela constitue la dimension économique de la nécropolitique, une sorte de nécro-économie qui « normalise » la politique consistant à laisser mourir les personnes appartenant aux segments sociaux marginalisés — et la Nature elle-même — afin de soutenir une économie dévastatrice, notamment par la réduction systématique des investissements sociaux, la prédation du travail et les extractivismes.

Rien de tout cela n'est improvisé. La crise fonctionne comme une opportunité politique, comme l'a décrit Naomi Klein dans La Stratégie du choc. Violence, peur, effondrement institutionnel et urgence fiscale créent le scénario parfait pour imposer des réformes qui, en temps normal, rencontreraient une résistance sociale massive. L'exception ne répond pas au choc : elle le gouverne et l'exploite.
L'état d'exception devient ainsi une technologie centrale de gouvernement. Il ne cherche pas à résoudre la crise, mais à l'administrer. La répétition de douze décrets d'état d'exception en un peu plus de deux ans produit un phénomène d'accoutumance. L'exception devient une habitude. La citoyenneté, surtout sur la côte, cesse de se demander s'il est légitime que l'armée patrouille les quartiers, contrôle les prisons ou suspende des droits ; elle est fatiguée. Tristement, elle ne se demande même plus quand viendra le prochain décret ni combien de temps il durera : elle attend simplement — en vain — que cette logique sécuritaire défaillante finisse un jour par fonctionner, tandis que les chiffres des victimes de la violence augmentent de manière imparable.C'est là le plus grand succès du régime de Noboa : naturaliser l'exceptionnel.

Exception, militarisation et extractivisme : un seul et même projet

À ce stade, la logique sécuritaire révèle sa fonction la plus profonde. L'exception ne se contente pas d'ordonner les corps ; comme nous l'avons vu, elle réordonne les territoires et les rapports de pouvoir économique. En Équateur, la militarisation et l'extractivisme minier-énergétique ne sont pas des politiques parallèles : ce sont deux dimensions d'un même projet.

La Loi organique pour le renforcement des secteurs stratégiques de la mine et de l'énergie, présentée à l'Assemblée nationale de l'Équateur le 28 janvier 2026 comme « urgente en matière économique », s'inscrit pleinement dans cet assemblage. Sous la promesse de stabilité fiscale, de souveraineté énergétique et d'efficacité étatique, la norme réduit les contrôles, assouplit les permis, accélère les concessions et affaiblit les évaluations environnementales. Le problème n'est plus le contrôle effectif de l'activité extractive ; il devient toute réglementation susceptible de la ralentir ou de la bloquer.

Ici, l'exception économique s'articule directement avec l'exception sécuritaire. Plusieurs zones déclarées sous état d'exception (Imbabura, Cotopaxi, Azuay, territoires amazoniens) coïncident avec des zones de fort intérêt minier et énergétique. La violence étatique accompagne, protège et garantit l'extractivisme. La protestation environnementale est redéfinie comme une menace ; le défenseur de l'eau devient suspect, voire terroriste.

Malgré les résultats probants de deux consultations populaires dans la province d'Azuay et la marche de Cuenca en septembre 2025 — réunissant plus de 100 000 personnes (habitants urbains et communautés paysannes unies) pour défendre les bassins hydriques et les páramos de Kimsakocha face aux intérêts miniers extractivistes — le gouvernement persiste dans son obstination à promouvoir l'exploitation minière. Il va même jusqu'à recourir à des décrets menaçant de répression l'organisation communautaire et urbaine, y compris les ONG opposées à l'exploitation minière, mettant ainsi en péril la participation citoyenne et affaiblissant encore davantage la démocratie elle-même.

L'abus de l'« urgence économique », fondé sur l'usage et l'abus de l'article 140 de la Constitution équatorienne, complète le dispositif. En moins d'un an de gestion, ce gouvernement a déjà présenté huit projets de loi économique urgente, avec lesquels — allant jusqu'à violer la Constitution — il cherche à imposer la logique du fait accompli. Cet abus réduit le débat parlementaire, limite la délibération publique et concentre le pouvoir dans l'Exécutif.

L'exception se dédouble : sécuritaire sur le territoire, économique dans la loi. Toutes deux convergent pour blinder politiquement et militairement des logiques propres à la nécro-économie, telles que les extractivismes, où les bénéfices sont privatisés tandis que les coûts sociaux et environnementaux sont socialisés. L'exception et l'urgence deviennent un dispositif permanent de gouvernement accéléré qui suspend la délibération démocratique sous prétexte de la « bonne gestion » de l'économie — autrement dit, des politiques économiques imposées par le FMI, devenu quasiment prêteur de dernier ressort de cette économie dollarisée, et par les créanciers de la dette extérieure, qui croît de manière accélérée.

Parallèlement, on brandit la rengaine de la sécurité juridique des entreprises, garantie par des décrets, des militaires et des procédures accélérées (nombre d'entre elles par voie télématique, avec un dirigeant en tournée internationale quasi permanente : jusqu'en janvier 2026, Noboa a effectué une trentaine de voyages internationaux et cumulé près de 150 jours hors du pays depuis le début de son mandat). Une sécurité juridique des entreprises qui ouvre la porte à des accords de libre-échange et à des traités bilatéraux d'investissement, comme celui signé en décembre 2025 avec les Émirats arabes unis, dans lequel il est question d'introduire l'arbitrage international pourtant interdit par la Constitution.

Avec cette nécro-économie, parrainée par le FMI et imposée par la gestion de la « dette éternelle », on oublie que la sécurité juridique est aussi un droit de la citoyenneté, des peuples et nationalités indigènes, des travailleurs et travailleuses, des consommateurs et consommatrices, des gouvernements autonomes, du gouvernement central et de l'ensemble des organisations sociales, politiques et économiques — autrement dit, de tous les membres de l'État. Il s'agit d'une sécurité intégrale qui inclut la Nature, laquelle est également, selon la Constitution, sujet de droits, représentés par des individus, des communautés, des peuples et des nationalités.

Un pays au seuil

L'Équateur ne traverse pas seulement une crise de sécurité. Il franchit un seuil politique de détérioration systématique et de plus en plus accélérée de sa démocratie. Lorsque l'exception cesse d'être justifiée et commence à se reproduire elle-même, ce qui est en jeu n'est plus l'ordre, mais la forme même du politique. La démocratie ne meurt pas d'un coup : elle se dissout décret après décret, loi après loi, sur fond d'états d'exception massifs ou localisés, de militarisation croissante de la société et d'imposition de lois d'urgence économique.

La question décisive n'est pas de savoir combien d'états d'exception supplémentaires viendront, ni combien d'investissements extractifs seront attirés par cette nécropolitique. La question est de savoir ce qu'il reste de la vie lorsque gouverner consiste à la suspendre. Récupérer la politique implique quelque chose de radical : désarmer le langage de la guerre, rompre l'alliance entre peur, marché et militarisation, et redonner une centralité à la vie commune en radicalisant la démocratie.

3/02/2026
Pascual García Macías, économiste mexicain, coéditeur de Yeíyá estudios críticos, Londres.
Alberto Acosta Espinosa, économiste équatorien, président de l'Assemblée constituante (2007-2008).

[1] Projet de loi organique pour le renforcement des secteurs stratégiques de la mine et de l'énergie ; Loi organique réformant le Code organique d'organisation territoriale, d'autonomie et de décentralisation pour la durabilité et l'efficacité des dépenses des gouvernements autonomes décentralisés.

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:21

Redémocratiser la société et la politique pour sortir de la situation coloniale

Luis Bonilla Molina

Le président des États-Unis, Donald Trump, aux côtés du directeur de la CIA, John Ratcliffe, et du secrétaire d'État des États-Unis, Marco Rubio, dans le cadre de la mission militaire d'enlèvement du président du Venezuela, Nicolás Maduro, le 3 janvier 2026.

4 février 2026 | tiré de Vientosur.info
https://vientosur.info/redemocratizar-la-sociedad-y-la-politica-para-salir-de-la-situacion-colonial/

Le madurisme n'a pas seulement enterré ce qu'il y avait de progressiste dans le chavisme : il a liquidé la démocratie. Les événements du 3 janvier, avec l'agression nord-américaine, ont signifié un coup profond porté à la République et l'ouverture d'une situation coloniale qui exprime de manière nette la défaite historique du projet bolivarien et du socialisme du XXIᵉ siècle incarné par Hugo Chávez Frías. C'est une réalité concrète à partir de laquelle il faut reformuler la politique depuis les secteurs démocratiques, populaires, progressistes et de gauche.

Cette défaite s'exprime par l'absence d'une réponse autonome, populaire et auto-organisée dans la rue face à l'agression militaire et à la situation coloniale que les États-Unis cherchent à imposer.

Le gouvernement a réussi à organiser, depuis l'appareil du pouvoir, des mobilisations réduites et dépourvues d'esprit combatif ; la droite est restée immobilisée face à la reconnaissance par Trump de la Junte d'administration coloniale dirigée par Delcy Rodríguez ; la gauche radicale, anticapitaliste et anticoloniale n'a pas non plus réussi à mobiliser les secteurs populaires ; et le mouvement populaire ne s'est activé ce 2 février que sur sa revendication la plus pressante : le salaire et de meilleures conditions matérielles de vie.

Il faut dire la vérité, même si elle fait mal : il n'existe pas, à l'heure actuelle, de possibilités de mobilisations unitaires qui mettent en évidence une unité nationale anti-impérialiste. C'est à ce désastre que nous a conduits le madurisme.

La libération des prisonniers politiques a redonné de l'espoir, même si la peur ne s'est pas dissipée, car les personnes libérées sortent avec des mesures de contrôle qui leur interdisent de s'exprimer publiquement et de donner leur opinion. La persévérance des mères et des proches des prisonniers politiques a permis d'obtenir la victoire démocratique la plus importante de ces dernières années. Cela a contribué à placer l'agenda démocratique au premier plan.

Cependant, l'espace public et l'exercice de la citoyenneté ont touché le fond, atteignant leur expression minimale, ce qui a conduit à un désespoir collectif qui se traduit politiquement par le fait qu'une frange importante de la population — pas seulement de droite — en vienne à penser que la tutelle nord-américaine pourrait être préférable au désordre du régime maduriste. C'est pourquoi nous ne voyons ni grandes mobilisations ni front national anti-impérialiste ; le nier, c'est ne pas comprendre le moment politique.

En conséquence, la lutte pour redémocratiser la vie sociale et politique du pays doit être la priorité de l'agenda national. Cela passe par la réinstitutionnalisation des pouvoirs publics et par l'ouverture de canaux permettant de répondre aux urgentes revendications sociales. C'est le seul chemin possible pour ouvrir la voie à une conscience et à une lutte anticoloniales. Sans démocratisation de la société vénézuélienne, il sera impossible de récupérer la République.

Dans les expériences colonialistes connues, l'agresseur favorise la formation de partis politiques serviles, qui acceptent par nature la condition coloniale et qu'il considère comme des interlocuteurs valides. Aujourd'hui, une part importante de la classe politique — celle qui est au gouvernement et des secteurs de l'opposition fonctionnels au statu quo — se disputent ce rôle.

Par conséquent, le défi consiste à édifier des partis politiques démocratiques qui remplissent réellement un rôle de médiation permettant, de manière constructive, de récupérer la République. Cela implique de construire des espaces de convergence dans la différence, d'organiser des instruments politiques pluriels, comme seule façon d'éviter que la redémocratisation n'aboutisse à l'essor de partis qui promeuvent la situation coloniale.

Ce n'est pas facile, car nous venons de décennies de polarisation, de désaccords profonds, et d'abandon de la politique comme art de rendre possible l'impossible au service des majorités. Pour la gauche non maduriste, cela implique de dépasser l'autoréférentialité, le sectarisme et les postures de radicalité incapables de se lier au mouvement de masse, tout en défendant son identité, en préservant le droit d'exister comme option de pouvoir pour les humbles et les secteurs populaires, dans le cadre d'un agenda impérial qui pourrait chercher à interdire tout instrument politique se réclamant du socialisme.

Réinventer pour ne pas se tromper : tel est le plus grand défi de la gauche vénézuélienne dans un moment aussi complexe que celui que nous traversons.

3/02/2026

Luis Bonilla-Molina

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:20

Présidentielle au Costa Rica : large victoire de la candidate de droite, Laura Fernandez

L'Humanité

La candidate du parti conservateur au pouvoir, soutenue par le président sortant Rodrigo Chaves, Laura Fernandez, a été élue dimanche 1er février, présidente du Costa Rica au premier tour de l'élection.

2 février 2026 | Le journal L'Humanité | Légende : L'opposition redoute que le président sortant, Rodrigo Chaves, continue de gouverner en coulisses et que sa dauphine ne tente de modifier la Constitution pour qu'il soit autorisé à se représenter dans quatre ans. © Francisco Canedo/Xinhua/ABACA-PRESS.COM
https://www.humanite.fr/monde/droite/presidentielle-au-costa-rica-large-victoire-de-la-candidate-de-droite-laura-fernandez

Une victoire pour la droite conservatrice au Costa Rica. Dimanche 1er février, Laura Fernandez candidate du Parti du peuple souverain (conservateur) – émanation du Parti Progrès social démocratique (centre droit), au pouvoir – a obtenu 48,3 % des voix, soit huit points de plus que le seuil nécessaire pour gagner dès le premier tour, rapporte le Tribunal suprême des élections (TSE), alors que 94 % des bulletins ont été dépouillés.

La nouvelle présidente, qui prendra ses fonctions le 8 mai prochain, se saisit d'ores et déjà du dossier narcotrafic : les autorités attribuent la plupart des meurtres au Costa Rica au trafic de stupéfiants, dont le pays est devenu une plaque tournante. Elle propose d'imiter en partie la guerre contre les gangs menée par le chef d'État d'extrême droite du Salvador, Nayib Bukele.

Parmi ses projets : achever la construction d'une méga-prison, sur le modèle de celle construite pour les membres de gangs par l'État salvadorien, alourdir les peines et instaurer l'état d'urgence dans certaines zones du pays.

Un « discours qui simplifie les problèmes complexes »

À l'image du président salvadorien, premier chef d'État à la féliciter, les propositions de Laura Fernandez en matière de sécurité et de réforme des pouvoirs de l'État sont perçues par ses opposants comme une dérive autoritariste.

Ainsi, le journal local La Nación, cité par Courrier International, indique que le risque est que s'installe une forme d'« autoritarisme compétitif » affaiblissant de l'intérieur les « contrepoids démocratiques ». L'article déplore un « discours qui simplifie les problèmes complexes » en s'en prenant à « des ennemis internes ».

Les Costariciens ont également élu 57 députés. Selon les projections, la nouvelle présidente disposerait d'une trentaine de parlementaires ; une majorité qui ne lui permettrait toutefois pas de réformer la Constitution, comme elle l'a prévu.

L'opposition redoute que le président sortant, Rodrigo Chaves, continue de gouverner en coulisses ce pays de 5,2 millions d'habitants et que sa dauphine ne tente de modifier la Constitution pour qu'il soit autorisé à se représenter dans quatre ans.

Une intensification de la pression par les États-Unis

Dans son discours de victoire, la présidente élue a tenté de se défendre en affirmant que « personne » ne voulait « de l'arbitraire et de l'autoritarisme » au Costa Rica. « En tant que nouvelle présidente de la République, jamais je ne le permettrai », a-t-elle assuré sous les vivats de ses partisans, dans un hôtel de la capitale. Elle s'est déclarée « démocrate convaincue » et« défenseure de la liberté », tout en attaquant durement la presse.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:19

La reconnaissance du Somaliland par Israël, une décision à double tranchant

Brendon Novel

Cette décision offre aux représentants somalilandais une opportunité inédite de promouvoir l'indépendance du pays, sans toutefois lui garantir d'importantes retombées diplomatiques et économiques. L'insertion d'Hargeisa à un arc régional israélo-émirien lui assure une centralité géopolitique nouvelle, tout en risquant de lui aliéner durablement d'autres acteurs régionaux et internationaux.

Tiré d'Afrique XXI.

« Contrairement à la “Palestine”, le Somaliland n'est pas un État virtuel. » Le président somalilandais Abdirahman Mohammed Abdullahi – dit « Irro » – n'a rien trouvé à redire aux propos provocateurs du ministre israélien des affaires étrangères Gideon Saar prononcés le 6 janvier depuis Hargeisa, la capitale du Somaliland.

Car dix jours plus tôt, le 26 décembre 2025, Israël est devenu le premier État au monde à reconnaître le Somaliland depuis sa déclaration d'indépendance unilatérale de la Somalie, en mai 1991. Cette initiative discrétionnaire a néanmoins rencontré une large réprobation, de l'Union européenne à l'Union africaine (UA) en passant par la Ligue arabe. Nombreuses ont été les marques de soutien à l'intégrité de l'État somalien, et aucun pays n'a encore emboîté le pas d'Israël.

Depuis le 26 décembre, toutes les forces politiques somalilandaises s'emploient à promouvoir la reconnaissance israélienne comme la légitime expression d'un État somalilandais souverain. Depuis plus de trois décennies déjà, la reconnaissance internationale d'un État définitivement séparé d'une Somalie qualifiée de « faillie » est présentée comme l'unique horizon envisageable.

Trente-cinq années d'impasse

Jusqu'à présent, la cause somalilandaise n'avait trouvé que peu d'écho. L'« État de facto » s'est en effet toujours heurté au principe de l'intangibilité des frontières (1) qui, par sa rigidité, rend le système international hostile à son existence. L'échec de son union avec la Somalie entre 1960 et 1991 a pourtant été souligné (2) par l'UA en 2005 dans un rapport qui reconnaît une quête de reconnaissance « historiquement unique et justifiée dans l'histoire politique africaine ».

Mais nombreuses sont les voix à ne pas en reconnaître la légitimité, quitte à caricaturer l'histoire du Somaliland et à récuser la singularité de sa trajectoire politique et les crimes de masse qui l'ont marqué. À la fin des années 1980, l'ex-dirigeant somalien Mohammed Siad Barre, au pouvoir de 1969 à 1991, a en effet réprimé dans le sang le soulèvement d'une population somalilandaise majoritairement somalie Isaaq, une confédération clanique toutefois minoritaire au niveau national et dont des dizaines de milliers de membres ont été tués.

À contre-pied des détracteurs de l'« État de facto », Israël et ses soutiens s'érigent aujourd'hui en porte-voix du Somaliland et de son droit à l'autodétermination. Cette posture n'est cependant que l'expression d'une stratégie opportuniste d'instrumentalisation des griefs de minorités régionales qui rappelle la doctrine israélienne dite de la « périphérie ». Formulée dès les années 1950, son but était de faire des États non arabes et des minorités ethniques de la région des soutiens d'Israël. L'appui de Tel-Aviv à l'indépendance du Kurdistan irakien en 2017 et à la communauté druze en Syrie en 2025 sont d'autres exemples récents de cette approche. Ce faisant, Israël entend fragiliser ses voisins, assurer son hégémonie, et garantir la pérennité de son projet colonial en Palestine.

Une politique étrangère pro-états-unienne

L'initiative du 26 décembre s'inscrit plus largement dans une diplomatie somalilandaise ouvertement alignée sur Washington. Au lendemain de l'enlèvement de Nicolás Maduro à Caracas le 3 janvier, l'« État de facto » a par exemple été le seul pays du continent africain à soutenir de manière appuyée l'action états-unienne au Venezuela, la jugeant « calibrée ».

Ce tropisme a pris forme au cours de la présidence de Muse Bihi Abdi, entre 2017 et 2024. Hargeisa a d'abord établi des liens diplomatiques avec Taipei en 2020, s'aliénant ainsi Beijing, à contre-courant des autres pays africains, qui ont tous, à l'exception de l'Eswatini, fini par rompre avec Taïwan. Bihi et son entourage ont par la suite noué d'importantes relations avec les cercles républicains états-uniens, en particulier au sein de la très conservatrice (et pro-israélienne) Heritage Foundation. En 2023, cette dernière appelait officiellement à reconnaître le Somaliland. Aujourd'hui, le président Irro se montre ouvert à l'accueil d'une base militaire étatsunienne et à l'octroi de concessions minières – espérant séduire Donald Trump et peut-être lui arracher la reconnaissance du pays.

L'administration Trump demeure toutefois ambiguë. Le 29 décembre, la représentante des États-Unis au Conseil de sécurité des Nations unies s'est distinguée (3) de ses homologues en défendant le droit d'Israël d'entretenir les relations diplomatiques de son choix. Imiter Tel-Aviv offrirait à Washington un levier de plus pour contrer l'influence régionale de la Chine. En outre, Trump n'a pas cessé ces derniers temps d'attaquer la Somalie, qu'il a qualifiée de « pays le plus corrompu sur terre », avant de considérer que cet État « n'existe même pas ». Début janvier, les accusations de corruption ont servi à justifier l'annulation de tous les programmes d'aide étatsuniens à destination du gouvernement fédéral somalien.

La rupture entre la Somalie et les Émirats arabes unis

Une reconnaissance du Somaliland entraînerait cependant une dégradation majeure des relations des États-Unis avec la Somalie, au risque d'aggraver plus encore l'instabilité du pays et de fragiliser la lutte contre les militants djihadistes d'Al-Chabab. De plus, nombre de partenaires régionaux de Washington et proches du gouvernement somalien s'y opposent, comme l'Égypte, la Turquie et Djibouti. Dès lors, il est difficile de prévoir ce que Trump pourrait ou non décider à l'égard du Somaliland.

D'autres États, relativement discrets depuis le 26 décembre, pourraient suivre Israël. Au premier rang desquels figurent les Émirats arabes unis (EAU), très présents au Somaliland depuis 2017, particulièrement au travers de la société Dubai Ports World, en charge du port de Berbera. Depuis une dizaine d'années, la proximité croissante d'Abou Dhabi avec Hargeisa et d'autres régions autonomistes somaliennes – le Puntland au nord et le Jubaland au sud – a compliqué ses relations avec Mogadiscio. Le président somalien, Hassan Sheikh Mohamoud, considère d'ailleurs les Émiriens comme les facilitateurs du rapprochement d'Hargeisa avec Tel-Aviv. Le 12 janvier, il a donc mis fin à tous les accords de coopération avec les EAU, exigeant le départ du territoire somalien de toutes les entités qui leur sont liées. Cette décision est évidemment inapplicable, non seulement au Somaliland du fait de son indépendance de facto, mais aussi au Puntland en raison de l'autonomie dont jouit cette région de la Somalie.

Enfin, le gouvernement éthiopien est demeuré plutôt silencieux. Proche des EAU et d'Israël, désireux d'accéder aux côtes somalilandaises à des fins militaires et économiques, le premier ministre, Abiy Ahmed, avait promis, en janvier 2024, de reconnaître l'« État de facto ». Cette promesse, restée lettre morte, avait déjà suscité de vives réactions internationales et l'ire du gouvernement somalien. Ankara était finalement parvenue à rapprocher Addis-Abeba de Mogadiscio. Abiy Ahmed doit en effet composer avec la Turquie et la Chine, très proches de la Somalie, mais également les deux principaux investisseurs étrangers en Éthiopie.

La nouvelle corde d'un arc israélo-émirien

Après plus de deux ans de guerre et un génocide toujours en cours à Gaza qui lui valent un statut de paria dans la région, Israël a gagné un nouveau partenaire, à seulement quelques encablures du détroit de Bab el-Mandeb, qui voit passer près de 12 % du commerce mondial. Tel-Aviv disposera désormais d'un point d'appui stratégique pour protéger ses intérêts économiques. Entre 2023 et 2025, les attaques houthistes en mer Rouge les avaient sensiblement affectés.

À ce stade, les contreparties exactes consenties par le gouvernement somalilandais restent incertaines et assurément encore en tractations. Elles recouvriront probablement un renforcement de la coopération en matière de renseignement avec le Mossad, un acteur clé des négociations qui ont mené à la reconnaissance. Un ancrage militaire à Berbera est également possible (4). En revanche, l'hypothèse ubuesque d'un « accueil » de déporté·es gazaoui·es à partir de laquelle les deux pays ont noué langue en avril-mai 2025 semble désormais écartée.

Plus largement, le Somaliland s'arrime à une architecture régionale favorable à Tel-Aviv, dont les accords d'Abraham du 13 août 2020 constituent l'épine dorsale et que le président Irro a promis de signer lors d'une visite en Israël prévue prochainement. Figure de proue de ces accords, les EAU disposent d'une influence en Afrique de l'Est et dans le golfe d'Aden – de la Libye au Yémen en passant par le Soudan des Forces de soutiens rapides – qui pourrait profiter à Israël au-delà du seul cas somalilandais. Appuyé par Abou Dhabi, le yéménite Aïdarous Al-Zoubaïdi, chef du Conseil de transition du Sud aujourd'hui en difficulté, avait par exemple affirmé qu'un État indépendant dans le sud du Yémen se joindrait aux accords d'Abraham (5).

Une exposition géopolitique à risque

Aux projections régionales des puissances israélienne et émirienne s'opposent de nombreux pays, notamment les appuis traditionnels du gouvernement fédéral somalien comme la Turquie, l'Égypte et le Qatar. Une présence d'Israël sur le golfe d'Aden, qui plus est militaire, pourrait ainsi exposer le territoire somalilandais à des tentatives de déstabilisation. Les houthistes ont déjà menacé d'en faire une cible (6).

Par ailleurs, l'Arabie saoudite se distingue aujourd'hui comme l'un des principaux soutiens de la Somalie. Dans un contexte de rivalités croissantes avec Abou Dhabi, Riyad s'efforce de réduire l'influence régionale émirienne. À cette opposition se rattachent aussi les liens de l'Arabie saoudite avec le Pakistan et ceux des EAU avec l'Inde, un pays proche de Tel-Aviv où des voix l'appellent à reconnaître le Somaliland.

La reconnaissance israélienne – sur fond de promotion enthousiaste d'Israël par les dirigeants somalilandais – n'est donc pas gage de stabilité pour l'« État de facto ». Ce dernier s'antagonise durablement une grande partie de l'Afrique et du monde arabe, où le principe de l'intangibilité des frontières demeure structurant et la question palestinienne prégnante. Enfin, les retombées économiques d'hypothétiques investissements israéliens restent à ce stade incertaines.

Consolider le projet somalilandais

La promotion du droit à l'autodétermination offerte par Israël a facilité l'adhésion d'une partie significative de la population somalilandaise à la reconnaissance mutuelle des deux pays. Pour beaucoup, plus de trois décennies d'isolement diplomatique ont fini par reléguer la cause palestinienne derrière l'opportunité israélienne. Dès le 26 décembre, il y a eu d'importantes manifestations de joie, principalement dans le centre-ville d'Hargeisa, près du musée national sur lequel un immense drapeau israélien a été projeté. Y ont également été projetés celui des EAU et le logo de DP World en signe de gratitude, mais surtout pour souligner l'indépendance radicale du Somaliland et son rejet de la décision somalienne d'expulser les Émiriens du territoire.

Mais le Somaliland n'est pas un monolithe. D'autres images – certes moins nombreuses – ont aussi circulé sur les réseaux sociaux, notamment de contestations. À Borama, la capitale de la province occidentale de l'Awdal, des individus ont exprimé leur opposition à cette reconnaissance. Plusieurs personnes ont même été arrêtées, parmi lesquelles certaines arborant des drapeaux palestiniens, mais également des intellectuels et des chefs religieux critiques.

Il est néanmoins difficile de mesurer l'ampleur de l'opposition interne dès lors qu'elle est criminalisée car considérée comme hostile au Somaliland. De manière générale, l'adhésion au projet somalilandais des régions occidentales et orientales – dont une partie a été perdue en 2023 – a toujours été fluide. Leurs populations, issues de clans somalis minoritaires, ont longtemps été marginalisées au profit des provinces centrales Isaaq autour desquelles le projet national s'est structuré. À terme, il est donc possible qu'une partie de ces populations périphériques fasse de la reconnaissance israélienne un outil de plus de contestation des autorités, dont l'exercice effectif de la souveraineté pourrait être fragilisé.

Note

1- La Conférence des chefs d'État et de gouvernement de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), réunie au Caire, opta en faveur du « principe de l'intangibilité » des frontières en Afrique le 21 juillet 1964.

2- Union africaine, « AU Fact-Finding Mission to Somaliland (30 April to 4 May 2005) », 2005.

3- Tammy Bruce, représentante adjointe des États-Unis d'Amérique auprès des Nations unies, « Remarks at a UN Security Council Emergency Meeting on Somaliland », 29 décembre 2025.

4- Lazar Berman, « Somaliland Official Confirms Talks with Israel on Hosting a Military Base », The Times of Israel, 8 janvier 2026.

5- Mohamad Ali Harisi, « Yemen's Al Zubaidi on Southern independence and what comes next », The National, 24 septembre 2025.

6- « Any Israeli presence in Somaliland will be a “target” : Houthi leader », Al Jazeera, 28 décembre 2025.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:18

Qui veut la peau de Liu Hu, légendaire journaliste d'investigation chinois ?

Zhulin Zhang

Liu Hu (刘虎), un journaliste d'investigation reconnu pour la qualité de ses enquêtes, a été arrêté par la police de Chengdu début février, dans le sud-ouest du pays, en compagnie de son collègue Wu Yingjiao. Ils venaient de publier un article sur des faits de corruption au Sichuan (sud-ouest de la Chine). Leur publication révélait des faits présumés de corruption concernant Pu Fayou, le secrétaire du Parti communiste chinois dans le district de Pujiang de Chengdu, la capitale du Sichuan. L'article a depuis été supprimé du réseau social mais non sans susciter un grand intérêt sur un sujet sensible en Chine.

Tiré de Asialyst.

Lundi 2 février, après une journée agitée d'interrogations sur les réseaux sociaux chinois concernant la disparition de Liu Hu, l'un des derniers journalistes d'investigation en Chine, le Bureau de la sécurité publique de Chengdu, capitale du Sichuan, a enfin confirmé l'arrestation de Liu Hu et de son collègue Wu Yingjiao. Une affaire qui fait grand bruit dans un pays où la société civile est perçue par nombre de Chinois comme une « espèce menacée. »

D'innombrables protestations avaient, telle une pluie torrentielle, immédiatement inondé les réseaux sociaux après cette annonce. Les auteurs de ces protestations, journalistes, blogueurs, avocats, juristes, universitaires, prenaient pourtant une initiative risquée, comme pour tenter de défendre le dernier terrain de la liberté d'expression ainsi que celui du journalisme, qui n'ont pas cessé de rétrécir depuis une décennie.

Ils entendaient ainsi « sauver » Liu Hu. Ce dernier a été arrêté par la police du Sichuan dimanche 1er février, le même jour que l'arrestation, à 1 500 km de là, de son jeune collège Wu Yingjiao à Handan, dans la province du Hebei, pour « fausses accusations » et « activités commerciales illégales. »*

Qui est Liu Hu, figure emblématique du journalisme d'investigation en Chine ?

« Pour les journalistes [chinois] d'investigation, Liu Hu est un rayon de lumière, » estime Yuan Suwen, ex-journaliste d'investigation chinoise, qui témoigne du statut légendaire de cet homme de 50 ans dans le monde des médias chinois.

Né à Chongqing, mégapole de la même province du Sichuan, Liu Hu rejoint en 2000 le journal Chongqing Shangbao à l'âge de 24 ans, spécialisé dans les affaires de société. Dans le milieu, il acquiert rapidement une notoriété pour son courage et la qualité de ses enquêtes sur la corruption, un terrain hautement miné qui fait reculer de très nombreux confrères. Dans ce pays de 1,4 milliard d'habitants, on ne compte que 175 journalistes d'investigation, selon une étude de 2017 de l'université Sun Yat-sen.

Un tournant dans sa vie survient en 2013. Le 23 août, Liu Hu, employé alors du quotidien cantonais XinKuai Bao à cette époque, a été menotté, invité par la force à quitter son domicile devant sa fille de 4 ans. Cette année-là, il avait enquêté sur des malversations et des détournements de fonds publics imputés à Ma Zhengqi, puissant vice-directeur de l'Administration nationale de l'industrie et du commerce. Le manque de preuves tangibles n'empêche pas une équipe de policiers de Pékin de traverser le pays (1 600 kilomètres séparent Pékin de Chongqing) pour arrêter Liu Hu.

Sur ces trois chefs d'accusation, « diffamation, » « extorsion, » et « provocation de troubles sociaux, » Liu Hu a été détenu pendant 346 jours. Le 3 août 2014, le journaliste a été libéré sous caution. Cette même année, il figure parmi « les 100 héros de l'information » de Reporters Sans Frontières (RSF). Un an plus tard, le parquet du district de Dongcheng à Pékin a finalement rendu une décision de non-lieu. « Aucune compensation n'a été reçue, » m'a confirmé Liu Hu quelques années plus tard.

Une fois libéré, il rejoint, en qualité de directeur adjoint du service de l'information, le journal Changjiang Shangbao. Mais quelques mois plus tard, le journal du Hubei, qui à cette époque était à son sommet, est visé par le bureau de la propagande du Hubei en raison de ses enquêtes sur des affaires de corruption. Le bureau provincial de la propagande exige des journalistes qu'ils leur remettent les transcriptions originales et les enregistrements audio de leurs reportages, en ordonnant à Changjiang Shangbao de « se concentrer désormais exclusivement sur les contenus économiques. »

A partir de là, plus aucun média chinois n'ose embaucher officiellement Liu Hu qui fait ses adieux au système en devenant « journaliste citoyen. » Le basculement de statut le rend encore plus libre, sa réputation, son influence ne cessent de croître. Bien que son nom n'apparaisse plus dans les journaux papier, dans le monde numérique il demeure « un phénix immortel, » relève sur le réseau social chinois WeChat son ancien collègue Lin Fei, en constatant que « sa légende perdure dans l'univers des médias. »

Mais en devenant un symbole, le prix payé est élevé. Liu Hu a été confronté ces dernières années à des restrictions sur ses déplacements en avion et en train à grande vitesse. Il subit de nombreux désagréments dans sa vie quotidienne. « Sa famille a sans aucun doute subi des répercussions considérables, » affirme Lin Fei. Son caractère, « inflexible, » l'a fait beaucoup souffrir, ainsi que sa famille, explique-t-il.

Il ne peut plus signer de son nom ses collaborations avec les médias chinois. Lin Fei se dit convaincu que son ancien collègue « n'a jamais choisi cette profession pour l'argent. » Réaliser un tel reportage d'investigation, minutieusement documenté et incisif que celui qui lui vaut sans doute d'être à nouveau arrêté « nous, hommes de milieu, savons l'effort et le dévouement considérables que cela requiert. »

Liu Hu entendait prouver que les « vrais » journalistes existent toujours dans son pays, une répartie à cette thèse en Occident selon laquelle la Chine n'a que de propagandistes. En 2019, il avait créé le prix « Maison des journalistes » afin d'encourager l'esprit critique dans la profession. Ce prix, salué par les grands noms du milieu, a été surnommé le « Pulitzer chinois, » se distinguant ainsi d'un autre prix, le Prix du journalisme de Chine, créé par l'Association des journalistes de Chine (All-China Journalists Association) qui prime en général les œuvres de propagande.

Qui veut la peau de Liu Hu ?

Tous les regards se tournent vers la publication du 29 janvier sur WeChat, soit quatre jours précédant leur arrestation. Cet article, intitulé « le secrétaire du Parti d'un comté du Sichuan, qui avait jadis conduit un professeur à se suicider, pousse une entreprise à la faillite, » vise directement Pu Fayou, secrétaire du Parti communiste chinois du district Pujiang, à Chengdu, de facto le numéro un du pouvoir local.

Samedi 31 janvier, Liu Hu avait reçu un message de l'Inspection et la Supervision disciplinaires de la Commission municipale de Chengdu lui demandant de la contacter, en l'avertissant. Ce message était assorti d'un avertissement ainsi rédigé : « Les signalements et les dénonciations visant des fonctionnaires doivent s'effectuer par les voies légales et de manière conforme à la loi. » Liu Hu avait répondu brièvement à ce message, en soulignant qu'il s'agit d'un article qui n'est ni une dénonciation ni une pétition. Puis il décide de rendre cet échange public.

Le lendemain, une alerte sur la disparition de Liu Hu et Wu Yingjiao est massivement propagée sur les réseaux sociaux. Le système de censure qui, sur les réseaux sociaux chinois, parvient à éliminer rapidement les messages jugés hétérodoxes ou non-désirés, ne fonctionne pas toujours comme les autorités le souhaitent. Souvent, les articles de soutien et de protestation se multiplient par vagues successives. Aussitôt les premières vagues éliminées, de nouvelles viennent les remplacer. Mis ainsi sous une forte pression, lundi 2 février, le Bureau de la sécurité publique de Chengdu a été contraint de confirmer l'arrestation des deux journalistes via un communiqué officiel.

Le 4 février, Zhou Ze, avocat de Liu Hu, obtient l'autorisation de lui rendre visite. Zhou a confirmé que la cause de la poursuite pénale contre son client, « était bien l'article critiquant les organes et les fonctionnaires de l'État. »

« Qui a peur de Liu Hu ? » s'interroge l'avocat pékinois et journaliste citoyen Li Yucheng, avant de donner sa réponse, « pas uniquement Pu Fayou, mais tous ceux qui le protègent. » Pour Li, au fond, ce n'est pas Liu Hu qu'ils craignent, mais « le fait que quelqu'un ose encore s'exprimer. »

Pourquoi tant de Chinois soutiennent-ils Liu Hu ?

« Fausses accusations » et « activités commerciales illégales, » les deux chefs d'inculpation aujourd'hui repris par les autorités de Chengdu contre les deux journalistes, sont généralement rejetées dans les milieux judiciaires chinois, relèvent les observateurs familiers de ce sujet.

« L'élément le plus susceptible d'incriminer Liu Hu est la publication d'articles rémunérés, » estime Huang Yingsheng, dans un article publié sur WeChat (censuré rapidement). Or, pour cet ancien juge de la Cour suprême de Chine, l'article rétribué est un modèle courant chez les créateurs de contenu indépendants, « la publication de contenus rémunérés n'est pas simplement une activité commerciale, mais un nouveau modèle économique basé sur la diffusion des connaissances […] et la propagation de l'information, » qui ne doit pas être classé comme « activité commerciale. »

Sur WeChat, Lao Dongyan s'indigne également de ces accusations. « Si un reportage pouvait constituer un crime, tous ceux qui gagnent leur vie en écrivant trembleraient probablement de peur, » ajoute cette juriste et professeure renommée de la Faculté de droit de l'Université Tsinghua de Pékin.

Dans la société civile, nombreux sont les Chinois qui, bien que n'ayant pas de lien avec Liu Hu, ressentent la responsabilité de prendre position en dépit des risques. La réaction de Xiang Dongliang sur WeChat, résume l'état d'esprit de cette partie de la Chine.

Si cet ex-journaliste, blogueur connu, spécialisé dans la vulgarisation scientifique, avoue sa crainte des retombées d'un tel soutien à Liu Hu bien qu'il ne l'ait jamais rencontré physiquement, c'est finalement le sens des responsabilités qui l'emporte. « Je ne peux pas [ne rien dire], car mon cœur souffre trop, » souligne-t-il.

M. Xiang pointe du doigt l'arrestation des deux journalistes tout en s'interrogeant : comment un article peut-il constituer un « crime de fausse accusation » et pourquoi la police a-t-elle arrêté les auteurs avant la conclusion de la Commission pour l'inspection et la supervision disciplinaires ? La police de Chengdu a-t-elle le droit d'arrêter Liu Hu, citoyen de Chongqing ? Tant de questions qui demeurent sans réponse.

Par Zhang Zhulin

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:17

Gilbert Achcar : Nous sommes dans la même impasse historique que lors des printemps arabes

Gilbert Achcar, Soulayma Mardam Bey

Professeur émérite à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'Université de Londres, Gilbert Achcar analyse pour « L'Orient-Le Jour » la situation de blocage politique et socio-économique qui domine dans la région.

Avec l'aimable permission de l'auteur
Tiré de l'Orient le jour

L'OLJ / Propos recueillis par Soulayma MARDAM BEY, le 6 février 2026 à 17h00

Photo Une semaine après le départ de Hosni Moubarak, des milliers de manifestants sont revenus, vendredi 18 février 2011, place Tahrir au Caire, dans la capitale égyptienne, pour fêter la chute de son régime. Photo Patrick Baz/Archives AFP

C'était il y a quinze ans. Une onde de choc révolutionnaire prenait de court le monde arabe, propulsant sur le devant de la scène une jeunesse aspirant à davantage de justice sociale et de liberté. Mais dans une région où l'espace politique avait été trop longtemps confisqué, les premières victoires furent de courte durée. En Égypte, le coup d'État de 2013 porte le maréchal Abdel Fattah el-Sissi au pouvoir, mettant un terme aux illusions démocratiques déjà malmenées par la parenthèse islamiste. En Tunisie, le verrouillage progressif des institutions par le président Kaïs Saïed à partir de 2021 scelle la fin de la transition. Plusieurs pays ont sombré dans la guerre civile, comme en témoignent les cas de la Libye, du Yémen et de la Syrie. Et si, à partir de 2018-2019, une deuxième vague de contestation touche le Soudan, l'Irak, l'Algérie et le Liban, la résilience des pouvoirs a de nouveau eu raison des aspirations au changement.

Auteur de Le Peuple veut (2013), Symptômes morbides (2017) et, plus récemment, Gaza, génocide annoncé – Un tournant dans l'histoire mondiale (2025), Gilbert Achcar, professeur émérite à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'Université de Londres, décrypte pour L'Orient-Le Jour les raisons de l'échec d'une séquence révolutionnaire qui n'a pas encore dit son dernier mot.

Quinze ans après les printemps arabes, l'euphorie semble avoir laissé place à un défaitisme généralisé. Pourquoi ?

On peut tout à fait comprendre ces déceptions. Aujourd'hui, la situation régionale est catastrophique. Il ne s'agit pas uniquement de Gaza, où un génocide abominable a eu lieu, mais aussi de la Tunisie, qui, jusqu'en 2021, constituait le dernier pays où des conquêtes démocratiques avaient pu être préservées, ou encore du Soudan, où une jeunesse active continuait à lutter pour ses droits avant que le pays ne sombre dans une guerre entre des fractions de l'armée en 2023. Le paysage d'ensemble est désolant et le système témoigne d'une résistance au changement particulièrement coriace. Nous sommes dans la même impasse historique qu'il y a quinze ans, celle qui, justement, a conduit aux soulèvements populaires.

Comment expliquer cette résilience des régimes en place ?

Il existe, à mon sens, deux facteurs principaux. Sur le plan interne, ces régimes ne s'imposent aucune limite en termes de répression. Nous sommes dans une région du monde qui vivait déjà au rythme des horreurs de la guerre civile syrienne, avant le génocide à Gaza. D'une certaine manière, celui-ci a davantage représenté une poursuite de la violence en cours qu'une nouveauté pour les populations de la région. Nous sommes confrontés à des classes dirigeantes qui se sont approprié leurs pays. À cela se conjuguent des intérêts stratégiques et économiques qui nourrissent la disposition des puissances régionales et mondiales à intervenir pour renforcer ou défendre les pouvoirs en place.

Vous avez beaucoup analysé les facteurs socio-économiques de ces vagues révolutionnaires. Dans quelle mesure ceux-ci restent présents aujourd'hui pour la génération Z (née entre 1997 et 2010) ?

La génération Z est confrontée à une situation pire encore que ses aînés. Nous avons assisté à deux vagues de soulèvements en 2010/2011, puis en 2018/2019. Elles étaient le produit d'un blocage économique à l'échelle régionale, d'une faiblesse des taux de développement, avec peu de créations d'emplois. Depuis plusieurs décennies, le monde arabe détient le record mondial du chômage des jeunes. Cette question est symptomatique d'une crise profonde qui n'a cessé de s'aggraver. Tant qu'il n'y a pas de solution, nous allons assister à des vagues successives de contestation sociale. Récemment, il y a eu un grand mouvement de la génération Z au Maroc – le mouvement GenZ 212 –, qui est étroitement lié au fait que ce pays connaît un chômage des jeunes très important, y compris parmi les diplômés. C'est une caractéristique régionale qui explique d'ailleurs que ces soulèvements ont fait, et continuent de faire, un grand usage des technologies de la communication. Beaucoup de contestataires sont ainsi issus d'une jeunesse éduquée disposant d'un accès à ces outils. Depuis quinze ans, cet usage massif des moyens de communication modernes a permis de contourner la très grande difficulté de s'organiser physiquement comme opposition politique dans des pays ultrarépressifs.

Vous avez mentionné les deux pays qui ont pu susciter momentanément l'espoir : la Tunisie, qui semblait avoir la transition la plus aboutie ; et le Soudan, où les révolutionnaires semblaient avoir pris en compte les erreurs des soulèvements précédents, notamment en Égypte. Est-ce à dire que dans la région, même lorsque les mouvements populaires font preuve de prudence politique et de capacité organisationnelle, ils sont voués à l'échec ?

Je ne crois pas que l'on puisse formuler cela ainsi. Certes, la vague de 2019 a tenu compte des leçons de 2011. Pour parler du Soudan, il n'y a pas eu d'espoir placé dans l'armée comme cela a été le cas en Égypte après la chute de Hosni Moubarak, puis le coup d'État contre Mohammad Morsi en 2013 et l'avènement au pouvoir du maréchal Abdel Fattah el-Sissi. Il en va de même pour le troisième régime militaire du monde arabe, l'Algérie, où le Hirak ne s'est bercé d'aucune illusion après la destitution de Abdelaziz Bouteflika. Si l'on s'arrête au cas du Soudan, les révolutionnaires soudanais se sont dotés d'une forme d'organisation démocratique, mais se sont heurtés à un problème en dehors de leur ressort : un conflit entre l'armée régulière et les Forces de soutien rapide. Contre cela, la seule possibilité aurait été la constitution d'un mouvement politique avec la capacité d'étendre son influence au sein de la base sociale de l'armée. Or cela n'a malheureusement pas eu lieu et le pays s'est trouvé pris entre le marteau et l'enclume. Si vous regardez les révolutions dans l'histoire, elles passent toujours par une désintégration ou une insubordination des forces armées. L'une des raisons qui font que les régimes arabes sont particulièrement coriaces vient du fait que ces pouvoirs – tribaux, confessionnels ou autres – tiennent compte de cette expérience historique et ont ainsi tissé des liens organiques avec des forces d'élite, rendant plus difficile qu'ailleurs le renversement de l'ordre établi.

Le sociologue iranien Asef Bayat avait évoqué dans son ouvrage Revolution without Revolutionaries (2017) le caractère réformiste, selon lui, des soulèvements arabes, qui les distinguerait par exemple de la radicalité de la révolution iranienne en 1979. Qu'en pensez-vous ?

À partir du moment où le mot d'ordre principal des soulèvements depuis la première vague était « Le peuple veut renverser le régime », nous nous trouvions face à des aspirations révolutionnaires, et non « réformistes ». Et elles ont, dans un premier temps, réussi dans quelques pays. Ce fut le cas en Tunisie, en Égypte, au Yémen ou encore au Soudan. Seulement, ces révolutions en sont restées au changement politique. Il n'y a pas eu de bouleversement du système socio-économique en place. En conséquence, ces amorces de transformation n'ont pas duré. On ne saurait d'ailleurs parler de mouvements réformistes, puisque ces États ne sont tout simplement pas réformables.

Comment observez-vous le cas syrien aujourd'hui ?

Je vous avais cité deux particularités du système régional, qui étaient la férocité des régimes d'une part et les interventions extérieures en appui au système de l'autre. On peut toutefois ajouter l'existence d'un courant régional réactionnaire qui s'est glissé dans l'opposition aux régimes en place, surtout durant la première vague de 2011. C'est ce que j'avais résumé dans la formule : « une révolution, deux contre-révolutions ». Dans la région, nous n'avons pas le binôme traditionnel « révolution/contre-révolution » que l'on retrouve dans la plupart des expériences révolutionnaires historiques. Nous avons plutôt une révolution face à deux courants réactionnaires rivaux – les régimes en place et l'intégrisme islamique. Ce dernier est réactionnaire par définition, comme tous les intégrismes religieux. En Syrie, le soulèvement démocratique a été défait dès 2013, battu par la combinaison de la brutalité de la répression, d'une convergence de fait entre le régime Assad et les monarchies du Golfe pour favoriser les jihadistes au détriment des forces démocratiques, et, bien sûr, de l'intervention de l'Iran et de ses auxiliaires régionaux. Finalement, le régime contre-révolutionnaire des Assad a été renversé par une opposition elle-même contre-révolutionnaire, d'origine intégriste et violemment confessionnelle.

Pour vous, qui vous inscrivez dans une tradition politique de gauche anti-impérialiste, la Syrie ne se trouve donc pas aujourd'hui dans une situation post-révolutionnaire mais contre-révolutionnaire…

Oui. Le nouveau régime bénéficie du soutien des monarchies pétrolières arabes, des États-Unis et même de la Russie. Bref, de l'ensemble de l'ordre mondial contre-révolutionnaire. Mais il n'est pas en capacité d'unifier ou de réunifier le peuple syrien. Pour cela, il aurait fallu un mouvement démocratique appelant à une coalition de toutes les forces en présence, afin d'enclencher un processus constitutionnel intégrant tout le monde et visant, entre autres, à instaurer un certain degré de décentralisation, pour tenir compte des dynamiques qui ont été produites par toutes ces années d'effritement et de guerre. Au lieu de cela, nous sommes en présence d'un nouveau projet autoritaire qui, s'il ne montre pas encore complètement ses crocs – malgré des massacres terribles commis contre les communautés alaouite et druze –, fait ce qu'il peut pour se consolider, appuyé par la Turquie et dans les limites que lui impose Israël au Sud.

Avec les printemps arabes, la cause palestinienne semblait avoir perdu de sa centralité dans la région. Certes, la guerre menée par Israël contre la bande de Gaza – que vous qualifiez de premier génocide perpétré par un État industriel avancé depuis 1945 et de première guerre conjointe israélo-américaine – l'a brutalement replacée au cœur des enjeux régionaux. Mais beaucoup, notamment au Liban et en Syrie, éprouvés par une décennie de crises et de destructions, paraissent vouloir s'en détacher pour se recentrer sur des priorités nationales. Dans quelle mesure est-il, selon vous, possible de penser séparément les destins du Liban, de la Syrie et de la Palestine ?

Ne serait-ce que du fait de l'interdépendance étroite des pays de la région, cette séparation s'avère encore plus illusoire qu'ailleurs. « America first » peut avoir un sens pour la plus grande puissance mondiale. Mais « Lebanon first » ou « Syria first » relève d'une forme de démagogie visant à titiller l'exaspération face à l'instabilité régionale. Cela ne mène nulle part. La démocratie, la liberté, l'égalité sont des valeurs universelles qui ont du mal à survivre étouffées dans un seul pays, plus encore lorsque l'on parle d'un petit pays. Il faut soutenir toutes les luttes qui vont dans le sens de ces valeurs si l'on veut qu'elles puissent triompher chez nous. Comment imaginer que le Liban, cerné par Israël d'un côté, la Syrie d'Assad hier et celle de Chareh aujourd'hui, puisse être hermétique à leur influence ?

Existe-t-il, malgré tout, des raisons d'espérer ?

Nous traversons une période très sombre, il n'y a aucun doute là-dessus. Rien n'incite à l'optimisme, mais il faut distinguer entre l'optimisme et l'espoir. Prenons le cas de l'Iran aujourd'hui : le pays connaît un processus révolutionnaire avec plusieurs vagues successives depuis 2017, dont le dernier soulèvement est la culmination. Les raisons sont en partie semblables à celles qu'il y a dans le monde arabe, à savoir le blocage économique et social. Mais dans le même temps, il y a une situation politique très particulière : un régime théocratique qui n'a pas d'équivalent dans la région et une confrontation de longue date avec les États-Unis qui se décline sous forme de sanctions qui ont un rôle économique majeur. L'ampleur inouïe de la répression actuelle a de quoi pousser au pessimisme, mais d'un autre côté, la façon dont les gens ne cessent de se soulever a de quoi susciter l'espoir. N'oublions pas que le processus révolutionnaire arabe a débuté il y a quinze ans seulement. Ce n'est pas grand-chose à l'échelle de l'histoire. Combien d'années a-t-il fallu à l'Europe pour passer de l'absolutisme à la démocratie ? Cela s'est construit sur un siècle, une période qui a vu révolutions, contre-révolutions et guerres civiles.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:17

À Jakarta, 19 ans de « manifestations de jeudi » : justice différée, injustice réalisée

Nadhifa Azkiya Hurin

Depuis 19 ans, chaque jeudi, des victimes de violations des droits humains et leurs familles se rassemblent silencieusement devant le palais présidentiel à Jakarta. Ces manifestations, connues sous le nom de Kamisan, constituent l'une des plus longues actions de résistance civile en Indonésie. Alors que le président Prabowo Subianto [1] a proclamé l'ancien dictateur Suharto « héros national » en novembre 2025, l'exigence de justice pour les crimes du passé demeure plus actuelle que jamais. [2] [MJ]

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

« Longue vie aux victimes, ne restez pas silencieux, battez-vous ! ». Une phrase qui est présentée à chaque action Kamisan [3] (jeudi) dans différentes villes d'Indonésie.

Cette phrase n'est pas seulement un cri de ralliement, mais plutôt un puissant appel à la résistance afin que les souvenirs ne s'estompent pas et que les promesses de justice soient tenues.

Cette semaine, les actions Kamisan célèbrent leur 19e anniversaire. Les victimes, leurs familles et même celles et ceux qui les soutiennent restent fidèles à cette action. Pour Maria Catarina Sumarsih et d'autres militant.e.s des droits humains, près de deux décennies, c'est loin d'être une courte période quand on se bat pour les principes de justice et de droits humains dans ce pays. Ce long parcours est toutefois la preuve que l'État n'a pas encore pleinement assumé ses responsabilités pour les diverses violations flagrantes des droits humains commises dans le passé. [4]

Pour la génération actuelle, le terme « action Kamisan » peut sembler inconnu. Beaucoup ignorent son contexte, ses revendications ou sa signification. Malgré cela, la cohérence de l'action Kamisan n'a jamais vraiment faibli. Elle continue d'être présente, semaine après semaine, jeudi après jeudi, comme une forme de résistance silencieuse mais inébranlable.

Les actions « Kamisan » sont des manifestations organisées tous les jeudis devant le palais présidentiel par les victimes de violations des droits humains en Indonésie. Elles ont débuté le 18 janvier 2007. Dès le départ, leur principale revendication était claire : obtenir que l'État rende des comptes au sujet de violations flagrantes des droits humains, telles que la tragédie de Trisakti en 1998 [5], les tragédies de Semanggi I et II en 1998-1999 [6], la tragédie du 13-15 mai 1998 [7], l'affaire Tanjung Priok en 1984 [8], l'incident de Talangsari en 1989 [9] et divers autres cas qui n'ont toujours pas été jugés.

Les actions Kamisan ont été menées par trois membres des familles des victimes de violations des droits humains commises pendant l'ère du Nouvel Ordre (Orde Baru) de l'ancien président Suharto [10] : Sumarsih, la mère de Bernardinus Realino Norma Irmawan, Suciwati, l'épouse de feu Munir Said Thalib [11], et Bedjo Untung, un membre de la famille d'une victime de violations des droits humains contre les personnes accusées d'être liées au Parti communiste indonésien (Partai Komunis Indonesia, PKI) en 1965-1966 [12]. Dès le début, les actions Kamisan ont été conçues comme des manifestations silencieuses. Les participants étaient vêtus de noir et portaient des parapluies noirs en signe de deuil, de résistance et de détermination.

Au 15 janvier 2026, plus de 800 actions Kamisan avaient été organisées. Ces actions ne se déroulent plus uniquement à Jakarta, mais se sont étendues et ont trouvé un écho dans diverses autres villes telles que Surabaya, Malang, Bandung, Semarang, Yogyakarta et Medan. Cette propagation montre que les tensions et les revendications de justice pour les violations des droits humains ne se limitent pas à une seule ville, mais constituent plutôt un enjeu national qui touche toutes les générations et transcende les frontières territoriales.

Les actions Kamisan et la figure d'Ibu Sumarsih [13] ont également été immortalisées dans des œuvres populaires. Citons par exemple la chanson « Kamis » de Hindia, de son vrai nom Baskara Putra, qui figure sur la compilation des Doves, « 25 on Blank Canvas ». Dans ce morceau, Ibu Sumarsih explique que la couleur noire qu'elle porte toujours lors des actions « Kamis » n'est pas seulement un symbole de deuil pour les familles des victimes, mais aussi un symbole de détermination. La puissante phrase de conclusion, « Il ne doit pas y avoir que des victimes, mais aussi des coupables », réaffirme la revendication de justice portée depuis longtemps.

Lors de la 893e action Kamisan devant le palais présidentiel hier, le chanteur Baskara Putra était également présent. Sa présence est plus qu'un simple soutien moral. C'est une prise de position, une proclamation que les questions relatives aux droits humains ne doivent pas être prises à la légère ou éloignées de la vie de la jeune génération. Dans une culture populaire souvent perçue comme apolitique, la présence de personnalités publiques dans des espaces de lutte comme celui-ci ouvre la voie à des possibilités de discussions plus larges.

La présence de jeunes lors des actions Kamisan indique que cette lutte retrouve peu à peu son écho. Les actions Kamisan ne sont plus seulement considérées comme un espace de deuil pour les victimes, mais aussi comme un espace d'apprentissage, un espace de mémoire et un espace d'encouragement à ne pas oublier. [14] Au milieu du flux rapide d'informations et de la tendance à l'apathie souvent associée à la génération actuelle, les actions Kamisan rappellent que la justice ne vient jamais automatiquement, mais qu'elle doit être continuellement revendiquée.

Depuis 19 ans, les actions Kamisan prouvent que le silence ne signifie pas la capitulation. Il représente au contraire une forme de résistance constante, calme et digne. Les parapluies noirs, les vêtements noirs et la présence constante chaque jeudi symbolisent un engagement inébranlable à ne pas laisser le temps refermer les blessures historiques, et encore moins à les effacer sans que les responsables n'aient à rendre des comptes.

En fin de compte, les actions Kamisan n'appartiennent plus uniquement aux victimes et à leurs familles. Elles appartiennent désormais à l'opinion publique, à la génération actuelle et à l'avenir. Tant que l'État ne s'acquittera pas pleinement de sa responsabilité en matière de violations flagrantes des droits humains, les actions Kamisan continueront d'exister, comme une voix qui nous rappelle que justice différée est injustice faite. [15]

Nadhifa Azkiya Hurin


https://www.kompasiana.com/nadhifaazkiyasmpn37surabaya1497/696a0e1fc925c402d91a0552/menyapa-peringatan-19-tahun-aksi-kamisan

Traduit en anglais par James Balowski.

https://www.indoleft.org/news/2026-01-16/19-years-of-kamsian-actions-reminds-us-that-justice-delayed-is-injustice-itself.html

Traduit en français pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepL Pro.

Notes

[1] Prabowo Subianto, ancien général et gendre du dictateur Suharto, a été élu président de l'Indonésie en février 2024. Son gouvernement a été marqué par une remilitarisation croissante et une vague de manifestations populaires massives en août 2025. Sur la révolte populaire de 2025 en Indonésie, voir « Révolte populaire en Indonésie, contre la corruption et la militarisation », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76365

[2] Sur la proclamation de Suharto comme « héros national » et les réactions des mouvements de femmes et de la société civile indonésienne, voir « Déclaration (Indonésie) : Honorer Suharto comme un héros national, c'est, sous le régime Prabowo-Gibran, un dangereux retour en arrière pour la démocratie indonésienne », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77029

[3] Les actions Kamisan tirent leur nom du mot indonésien kamis, qui signifie « jeudi ».

[4] Pour un panorama historique des violations des droits humains en Indonésie depuis 1965 et de l'impunité persistante, voir « Indonésie 1965-2025 : quand passé et présent s'entrechoquent », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77337

[5] Le 12 mai 1998, quatre étudiants de l'université Trisakti de Jakarta ont été abattus par les forces de sécurité lors de manifestations contre le régime de Suharto. Ces fusillades ont déclenché les émeutes massives qui ont conduit à la chute du dictateur.

[6] Les « tragédies de Semanggi » désignent deux épisodes de répression militaire contre des manifestations étudiantes à Jakarta : Semanggi I (13 novembre 1998), au cours de laquelle des soldats ont ouvert le feu, tuant au moins 17 personnes, et Semanggi II (24 septembre 1999), qui a fait au moins un mort et de nombreux blessés.

[7] Du 13 au 15 mai 1998, des émeutes massives ont frappé Jakarta et d'autres villes indonésiennes, faisant plus de 1 000 morts. Des viols collectifs systématiques, ciblant principalement des femmes d'origine chinoise, ont également été perpétrés.

[8] Le 12 septembre 1984, l'armée indonésienne a ouvert le feu sur des manifestants dans le quartier portuaire de Tanjung Priok à Jakarta, tuant des dizaines de personnes. Les manifestants protestaient contre des restrictions imposées aux activités religieuses musulmanes par le régime de Suharto.

[9] Le 7 février 1989, l'armée indonésienne a mené une opération meurtrière contre une communauté musulmane dans le village de Talangsari, dans la province de Lampung (sud de Sumatra), tuant des dizaines de personnes accusées de rébellion contre l'idéologie officielle du Pancasila.

[10] Le Nouvel Ordre (Orde Baru) désigne le régime autoritaire du général Suharto, qui a gouverné l'Indonésie de 1966 à 1998. Arrivé au pouvoir à la suite des massacres anticommunistes de 1965-1966, qui ont fait entre 500 000 et un million de morts, Suharto a instauré un système de répression systématique, de censure et de contrôle militaire de la société.

[11] Munir Said Thalib (1965-2004) était l'un des plus éminents défenseurs des droits humains en Indonésie. Cofondateur de la Commission pour les personnes disparues et les victimes de violence (KontraS), il a été empoisonné à l'arsenic lors d'un vol de la compagnie Garuda Indonesia à destination d'Amsterdam le 7 septembre 2004. L'enquête sur son assassinat, dans laquelle l'Agence nationale de renseignement (BIN) est soupçonnée d'être impliquée, n'a jamais abouti à l'identification des commanditaires. ESSF a consacré une rubrique à cette affaire : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?rubrique248

[12] Les massacres de 1965-1966 constituent l'un des pires bains de sang de l'histoire moderne. À la suite du coup d'État du général Suharto, entre 500 000 et plus d'un million de personnes accusées d'être membres ou sympathisantes du PKI ont été systématiquement assassinées, avec le soutien des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Des centaines de milliers d'autres ont été emprisonnées sans jugement. Ces massacres n'ont jamais fait l'objet de poursuites judiciaires.

[13] En indonésien, Ibu est un titre de respect signifiant « Madame » ou « Mère ».

[14] Sur la dimension générationnelle des mouvements de protestation récents en Indonésie et leur lien avec l'héritage des luttes passées, voir Edward Aspinall, « Manifestations de masse et les deux mondes de la politique indonésienne », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article76075

[15] Pour un panorama complet de la situation politique et sociale actuelle en Indonésie, incluant la répression des mouvements sociaux et la question des droits humains, voir Pierre Rousset, « L'Indonésie frappée par une catastrophe climatique et l'autoritarisme du pouvoir », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77277

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:16

Les prisonniers politiques du Myanmar font mentir les discours de la junte sur la transition démocratique

Bo Kyi

Les dirigeants militaires du Myanmar présentent les récentes élections comme une « transition démocratique », mais la répression croissante et les arrestations politiques massives révèlent le vrai visage d'un régime autoritaire brutal.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Le Myanmar s'est une fois de plus vu proposer un faux choix. La junte militaire du pays a organisé des élections qui, selon elle, marquent le retour à la stabilité et à la réconciliation nationale. Les résultats électoraux publiés jusqu'à présent montrent que le Parti de la solidarité et du développement de l'Union (USDP), soutenu par l'armée, est en passe de remporter une victoire écrasante après la troisième et dernière phase du scrutin [1]. Le taux de participation a été plus faible que lors des élections précédentes : cela s'est notamment traduit par la faible participation des Birmans expatriés au vote anticipé, malgré les informations faisant état de tactiques d'intimidation dans des pays comme la Corée du Sud.

À l'intérieur du Myanmar, la résistance a pris des formes plus discrètes. Les rues étaient désertes après une grève silencieuse qui coïncidait avec la Journée internationale des droits de l'homme, le 10 décembre, une action destinée à délégitimer le processus électoral qui a débuté à la fin du mois. Cet acte de protestation reflétait plus fidèlement les sentiments de la population que n'importe quel scrutin.

Malgré les affirmations de la junte selon lesquelles les élections marquent une étape vers la transition démocratique à la suite du coup d'État de février 2021 [2], les dirigeants précédemment élus du pays – le président Win Myint et la Conseillère d'État Aung San Suu Kyi [3], tous deux membres de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) – restent emprisonnés. Les principaux partis politiques, notamment la LND, le Parti national arakanais et la Ligue nationale pour la démocratie des nationalités shan, ont été dissous ou interdits, ou ont refusé de participer à un processus électoral entaché d'irrégularités.

L'histoire a montré que l'armée birmane, qui a exercé le pouvoir pendant une grande partie de l'histoire du pays depuis son indépendance en 1948, n'organise des élections que lorsqu'elle s'attend à gagner – et les annule lorsqu'elle ne le peut pas. En 1990, après le soulèvement de 1988 contre le régime militaire [4], puis à nouveau en 2012, 2015 et 2020, les électeurs ont soutenu la LND et le régime civil, même lorsque Aung San Suu Kyi était assignée à résidence. À chaque fois, l'armée a soit annulé les résultats, soit invoqué une fraude électorale, soit tenté d'affaiblir l'autorité civile. Le coup d'État de 2021, qui a suivi les élections de 2020, a confirmé que l'armée ne tolère les élections que lorsqu'elles servent ses propres intérêts [5]. Plutôt que de tenir compte de la volonté du peuple, la junte a intimidé la population et réduit au silence les dissidents lors de ces dernières élections.

Mon organisation, l'Association d'aide aux prisonniers politiques (AAPP) [6], a recensé les arrestations effectuées en vertu d'une nouvelle loi sur la « protection des élections » adoptée en juillet 2025, qui criminalise pratiquement toute opposition aux élections. À ce jour, selon nos estimations, plus de 100 personnes ont été arrêtées ; l'armée a récemment déclaré que 404 personnes avaient été placées en détention en vertu de cette loi. Parmi elles figure Htet Myat Aung, un dirigeant étudiant de premier plan qui s'est prononcé contre les élections lors d'une manifestation éclair et qui, selon certaines informations, aurait été victime de « violences physiques graves » pendant sa détention. Aucune nouvelle n'a été donnée sur le sort de cet homme depuis son arrestation.

J'ai déjà été témoin de ce type de répression. En mars 1990, deux mois avant les élections de cette année-là, j'ai été arrêté en raison de mon engagement politique. Lors de mon interrogatoire, les agents des services de renseignement militaires m'ont dit qu'une élection allait avoir lieu et que le pouvoir serait ensuite transféré démocratiquement au vainqueur. Lorsque la LND a remporté les élections, cette promesse n'a pas été tenue. Au contraire, de nombreux parlementaires élus et étudiants qui réclamaient un transfert démocratique du pouvoir ont été arrêtés, torturés et emprisonnés avec moi. J'ai ensuite été privé de mon droit de vote pendant de nombreuses années en raison de mon emprisonnement, de mon exil, de mon inscription sur une liste noire et de la révocation de ma citoyenneté, qui ne m'a été restituée qu'en décembre 2020, juste après les élections de novembre de cette année-là. À la suite du coup d'État de 2021, j'ai fui le Myanmar pour éviter d'être à nouveau arrêté. En avril de la même année, l'armée a décrété que l'AAPP était une association illégale.

Les arrestations effectuées en vertu de la loi sur la protection des élections au Myanmar s'inscrivent dans un contexte plus large de détentions arbitraires qui ciblent les opposants au régime militaire. Au 19 décembre 2025, plus de 30 000 personnes avaient été arrêtées depuis le coup d'État, et plus de 22 000 étaient toujours en détention [7]. Bon nombre des personnes arrêtées sont classées comme « prisonniers politiques », un groupe hétérogène qui comprend non seulement des étudiants protestataires et des militants des droits humains, mais aussi des célébrités, des médecins, des avocats, des agriculteurs en conflit pour des revendications foncières et des citoyens ordinaires dont les opinions ne sont pas conformes à celles de l'armée. C'est cette réalité, et non les élections mises en scène, qui révèle la réalité politique du Myanmar aujourd'hui. Cette réalité est celle d'une répression brutale, et non d'une transition démocratique.

Lois répressives et tribunaux spéciaux

Depuis le coup d'État de 2021, l'armée a promulgué ou modifié des lois qui restreignent sévèrement les libertés fondamentales, notamment les droits d'association, de réunion et d'expression, permettant l'arrestation des militants pro-démocratie et de leurs familles. Une fois détenus, ils sont soumis à une répression et à des violences supplémentaires au sein du système pénitentiaire, les personnes désignées comme prisonniers politiques étant souvent soumises à des traitements particulièrement sévères, apparemment dans le but de décourager toute dissidence.

Les dispositions du code pénal du Myanmar ont également été élargies, de sorte que le fait de gêner les membres des forces de défense dans leur mission de « maintien de la stabilité » ou les fonctionnaires dans l'exercice de leurs fonctions est désormais considéré comme un délit passible d'une peine pouvant aller jusqu'à 20 ans de prison. Ces délits sont définis de manière très large afin de permettre l'arrestation des militants qui s'opposent à la junte ou aux personnes qui lui sont associées, y compris par le biais de manifestations pacifiques.

Une loi antiterroriste de 2014 a été modifiée après le coup d'État afin de criminaliser la « propagande » en faveur de groupes présumés terroristes, et plus de 7 300 personnes ont été arrêtées en vertu de cette loi entre février 2021 et décembre 2024 seulement. Parmi les personnes détenues figurent des étudiant·e·s qui suivaient des cours proposés par l'administration parallèle en exil du Myanmar, le Gouvernement d'unité nationale (GUN) [8], ainsi que des journalistes et des défenseur·e·s des droits humains. On y trouve également des personnes arrêtées pour leurs publications sur les réseaux sociaux, comme Su May Aung, 22 ans, étudiante en chimie à Magway, qui a été arrêtée pour ses publications Facebook qui exprimaient son soutien aux groupes armés luttant contre la junte. La loi antiterroriste autorise également la surveillance militaire aveugle et la saisie d'actifs, exposant les militants et les civils à des mesures punitives supplémentaires. Par ailleurs, la loi sur les associations illégales, héritée de l'époque coloniale britannique, a été utilisée pour arrêter des centaines d'autres activistes, notamment des membres de l'AAPP et des partis politiques d'opposition, ainsi que des journalistes et des membres de groupes armés opposés à la junte. En plus de toutes ces dispositions, d'autres lois régissant les télécommunications, l'édition, les médias et la radiodiffusion restreignent efficacement la liberté d'expression et la liberté de la presse.

Après 2021, la junte a mis en place des tribunaux spéciaux pour juger les personnes détenues, dont certains fonctionnent à l'intérieur des prisons, les membres de la famille et le public étant souvent exclus des procédures. Les prisonniers politiques se voient souvent refuser la possibilité de parler ou de rencontrer leur avocat en privé, tandis que les avocats eux-mêmes sont souvent interrogés, menacés et, parfois, arrêtés pour avoir tenté d'assurer une représentation juridique. L'AAPP a documenté la manière dont les normes juridiques sont systématiquement ignorées dans ces affaires judiciaires.

Torture et conditions de détention

Une fois en détention, les prisonniers politiques sont généralement exposés à des tortures physiques et mentales par les Sit Tat [9], ou forces de police. Les techniques utilisées vont des décharges électriques au refus de leur donner de l'eau, de nombreux prisonniers étant contraints de boire dans les toilettes. Les prisonniers politiques font également état de violences sexuelles pendant les interrogatoires, ainsi que de menaces de violences sexuelles contre les membres de leur famille. De nombreux militants racontent avoir été contraints de signer de faux aveux, admettant par exemple leur implication dans des explosions attribuées à des groupes armés opposés à la junte. Il existe également des rapports documentés selon lesquels des détenus politiques sont utilisés par la junte comme boucliers humains sur les lignes de front de la guerre civile qui sévit actuellement au Myanmar. Un exemple tragique est celui de Salai Tui Dim, 55 ans, journaliste et militant des droits humains renommé de l'ethnie Chin [10], qui faisait partie des dix civils enlevés par la junte et utilisés de force comme guides avant d'être tués en janvier 2022.

Les prisonniers politiques sont souvent victimes d'extorsion de la part des agents du système pénitentiaire, leurs familles devant parfois payer jusqu'à 10 000 MMK (environ 4 EUR) pour une bouteille d'eau.

Il arrive que les prisonniers soient transférés vers des établissements pénitentiaires éloignés, souvent sans que leurs familles en soient informées, et que les nouveaux détenus soient soumis à de violents passages à tabac à leur arrivée.

Les prisonniers reçoivent souvent des soins médicaux inadéquats, même après avoir été torturés. Certains racontent que les visites à l'hôpital de la prison ne sont autorisées que pour les blessures ou les maladies potentiellement mortelles. C'est particulièrement le cas pour les prisonniers politiques. Un ancien détenu de la prison de Daik-U, près de la ville de Bago, dans le centre-sud du pays, a déclaré à l'AAPP que les personnes détenues pour des infractions pénales recevaient souvent des soins médicaux beaucoup plus rapidement que les détenus politiques. Les détenues signalent un manque de médecins femmes dans les prisons, et des témoins oculaires rapportent que des femmes ont perdu leurs nouveau-nés après s'être vu refuser l'accès à des soins médicaux appropriés en temps opportun. Depuis le coup d'État de février 2021, le nombre de décès de détenu·e·s dus à l'absence de soins médicaux a fortement grimpé.

Ces abus sont aggravés par la surpopulation, les conditions sanitaires déplorables ainsi que l'eau et la nourriture insuffisamment cuites, impropres à la consommation ou contaminées, conditions auxquelles les prisonniers sont régulièrement soumis dans tout le Myanmar.

Amnisties illusoires et répression continue

Les prisonniers politiques font rarement partie des personnes libérées par la junte dans le cadre de ses mesures d'amnistie massive. Selon les données de l'AAPP, sur les 100 000 prisonniers libérés depuis 2021, seuls environ 6 000 étaient des prisonniers politiques, et certains d'entre eux ont été arrêtés à nouveau après leur libération, parfois dès leur sortie de prison. En dépit de cette réalité, la junte n'hésite pas à utiliser la libération de prisonniers politiques pour tenter de se légitimer. En novembre 2025, par exemple, elle a annoncé la grâce de plus de 3 000 prisonniers politiques et l'abandon des poursuites contre 5 500 autres afin de leur permettre de voter.

Si ces libérations peuvent sembler positives, les recherches de l'AAPP montrent que la répression des prisonniers politiques ne s'arrête pas aux portes de la prison. Même après leur libération, les anciens prisonniers politiques sont victimes d'ostracisme au sein de leurs communautés locales, de difficultés économiques et d'une surveillance constante. Les membres de leur famille sont également souvent victimes de harcèlement, ce qui les oblige parfois à déménager et empêche les détenus libérés de contacter leurs proches. La menace d'une nouvelle arrestation reste réelle et constante, ce qui pousse souvent les prisonniers politiques à fuir vers d'autres pays, où ils risquent de continuer à vivre dans la précarité, en particulier s'ils ne disposent pas de documents légaux.

La violence inhérente au système pénitentiaire birman est délibérée et flagrante. Elle constitue l'un des moyens utilisés par le régime de la junte pour réprimer la dissidence et exercer son contrôle. Pourtant, les citoyens birmans, y compris les anciens prisonniers politiques, continuent de résister.

Un membre de la LND de la région d'Ayeyarwady, qui a été arrêté à trois reprises – dont une fois alors qu'il n'avait pas quitté son domicile depuis un mois et demi en raison d'une surveillance constante –, a affirmé avec détermination qu'il poursuivrait son activisme après sa libération, en distribuant des tracts lors de grèves silencieuses. Le 3 décembre 2025, Tayzar San, un médecin qui a mené des manifestations après le coup d'État de 2021, a dirigé une manifestation dans un bazar de Mandalay aux côtés de deux autres leaders de la contestation, Ko Nan Lin et Ko Khant Wai Phyo. Les manifestants ont appelé à la libération de tous les prisonniers politiques, à l'abolition de la conscription obligatoire et à la participation de la population à la grève silencieuse du 10 décembre. La junte a rapidement inculpé les trois hommes en vertu de la loi sur la protection des élections.

Au-delà des prisons : une violence généralisée

Le règne de la terreur imposé par la junte ne se limite pas aux prisons. Depuis le coup d'État de 2021, le Myanmar subit l'une des campagnes de violence militaire les plus impitoyables au monde, alors que la junte combat les groupes armés anti-junte. Cela inclut le recours à des frappes aériennes sur des zones civiles. Plus de 2 millions de personnes ont été déplacées. Des villages, des marchés, des écoles, des cliniques et des édifices religieux ont été réduits en cendres. Des jeunes, notamment issus de la communauté persécutée des Rohingyas [11], sont contraints de combattre dans l'armée contre leur gré.

Les dernières élections n'apportent aucune solution à ces formes de violence, malgré les grandes déclarations de la junte selon lesquelles elles représentent une voie vers la réconciliation. Un régime qui commet des crimes contre l'humanité ne peut gagner la confiance du public, et le Myanmar ne peut pas non plus atteindre la stabilité politique sous l'égide de la même junte militaire qui a créé la crise actuelle.

Si le régime militaire du Myanmar prenait le changement au sérieux, il libérerait Win Myint, Aung San Suu Kyi et tous les dirigeants politiques détenus, ainsi que tous les autres prisonniers politiques. Il restaurerait les libertés politiques, accepterait les résultats des élections de 2020 et permettrait une véritable compétition démocratique à travers un futur processus électoral. Il a choisi de ne pas le faire, malgré le fait que les citoyens birmans aient exprimé à maintes reprises leur désir d'un régime civil lors de chaque élection à laquelle ils ont pu participer librement. Malgré une répression soutenue, la résistance au régime militaire se poursuit dans tout le pays, les communautés s'organisant, recensent les abus et réclament leur droit à un gouvernement librement élu.


Bo Kyi est un militant birman des droits humains et ancien prisonnier politique. Arrêté en 1990 pour sa participation au soulèvement de 1988, il a passé plus de sept ans en prison où il a subi tortures et mauvais traitements. Après sa libération, il a cofondé en 2000 l'Association d'aide aux prisonniers politiques (AAPP), dont il est actuellement le secrétaire général adjoint. L'AAPP documente les arrestations et les conditions de détention au Myanmar et milite pour la libération de tous les prisonniers politiques.

Source

Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepL Pro

Notes

[1] Sur le déroulement des élections et l'atmosphère de peur qui les a accompagnées, voir Sebastian Strangio, « La peur et le dégoût accompagnent la tenue d'élections non libres en Birmanie », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77740

[2] Le 1er février 2021, l'armée birmane (Tatmadaw) a renversé le gouvernement civil élu, arrêtant la dirigeante Aung San Suu Kyi et le président Win Myint. Ce coup d'État a mis fin à une décennie de transition démocratique progressive. Voir Pierre Rousset, « Deux ans après le putsch militaire, la guerre oubliée de Birmanie », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2023. Disponible à : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article65716

[3] Aung San Suu Kyi, lauréate du prix Nobel de la paix 1991, est la fille du héros de l'indépendance birmane Aung San. Elle a passé près de quinze ans en résidence surveillée sous les régimes militaires précédents avant de diriger le gouvernement civil de 2016 à 2021.

[4] Le soulèvement du 8 août 1988 (« 8888 ») fut une vaste révolte populaire contre la dictature militaire du général Ne Win. La répression sanglante fit plusieurs milliers de morts et conduisit à l'emprisonnement de nombreux militants, dont l'auteur de cet article.

[5] Voir « La fin de la transition démocratique en Birmanie », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2021. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article56753

[6] L'AAPP est une organisation de défense des droits humains fondée en 2000 par d'anciens prisonniers politiques en exil à la frontière thaïlandaise. Elle documente les arrestations, les conditions de détention et milite pour la libération des prisonniers politiques au Myanmar.

[7] Voir AAPP, « Myanmar : Behind Bars, Beyond Surrender », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75095

[8] Le Gouvernement d'unité nationale (GUN), formé en avril 2021 par des parlementaires élus ayant échappé à l'arrestation, constitue le gouvernement en exil du Myanmar. Il coordonne la résistance civile et armée contre la junte et est reconnu par de nombreux pays comme le représentant légitime du peuple birman.

[9] Sit Tat est le terme birman désignant les forces armées du Myanmar, également connues sous le nom de Tatmadaw.

[10] Les Chin constituent l'un des nombreux groupes ethniques minoritaires du Myanmar, vivant principalement dans l'État Chin, à la frontière occidentale avec l'Inde.

[11] Les Rohingyas sont une minorité musulmane de l'État d'Arakan (Rakhine), victimes de persécutions systématiques et privés de citoyenneté depuis 1982. En 2017, une campagne de nettoyage ethnique menée par l'armée a contraint plus de 700 000 Rohingyas à fuir vers le Bangladesh.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:16

Comment la reconstruction est devenue la nouvelle arme d'Israël pour opérer un « transfert silencieux » à Gaza

Mohammad Mansour

Des experts avertissent que la promesse de reconstruction transforme le droit au logement en un outil de chantage politique et de changement démographique présumé.

Tiré d'Agence média Palestine.

Lors du Forum économique mondial à Davos, en Suisse, le mois dernier, Jared Kushner, héritier milliardaire de l'immobilier et gendre du président américain Donald Trump, a présenté sa vision d'une « Nouvelle Gaza » : des gratte-ciels étincelants, du tourisme en bord de mer et un corridor logistique reliant une enclave démilitarisée au monde.

Mais à 3 000 km de là, sur les terres bombardées et poussiéreuses de la bande de Gaza, pas une seule brique n'a été posée, car la réalité angoissante du territoire palestinien se mesure désormais non pas en nouveaux bâtiments mais en tonnes de débris – précisément, 61 millions de tonnes.

Après qu'un fragile « cessez-le-feu » a été conclu entre Israël et le Hamas en octobre, les frappes aériennes israéliennes ont peut-être diminué, mais les tueries ne se sont pas arrêtées, signalant une nouvelle guerre plus silencieuse.

Entre-temps, rien n'est clair concernant l'entrée éventuelle de ciment et de barres d'acier – matériaux de construction essentiels dont Israël a bloqué l'entrée.

Selon les Nations unies, 92 % de Gaza a été détruite au cours de la guerre génocidaire qu'Israël mène depuis plus de deux ans, et le coût de sa reconstruction est estimé à 70 milliards de dollars.

Pourtant, des analystes et des urbanistes ont averti que la reconstruction de Gaza n'est pas conçue pour restaurer la vie palestinienne mais pour la « ré-organiser » – transformant le droit humain fondamental au logement en un outil de chantage politique et de changement démographique présumé.

« La reconstruction n'est pas le « lendemain » de la guerre ; c'est la continuation de la guerre par des moyens bureaucratiques et économiques », a déclaré à Al Jazeera Ihab Jabareen, chercheur spécialisé dans les affaires israéliennes.

Le « robinet à ciment »

Jabareen soutient que pour l'appareil sécuritaire israélien, la reconstruction est la monnaie d'échange ultime, permettant à Israël de passer d'une stratégie d'occupation militaire directe à une stratégie de « souveraineté par le flux ».

« Celui qui possède l'oxygène de Gaza – le robinet à ciment – possède sa forme politique et sécuritaire », a-t-il dit, ajoutant qu'Israël vise à créer un système unique de « contrôle sans responsabilité » dans lequel il détient un droit de veto sur la façon dont la vie quotidienne à Gaza est menée, sans les obligations légales d'un occupant.

Ce système repose sur la transformation de l'entrée potentielle de matériaux de construction et d'aide en une décision politique à travers ce que Jabareen appelle trois niveaux de chantage :

Chantage sécuritaire : lier le flux de matériaux à une « surveillance à long terme », créant une dépendance permanente dans laquelle Gaza est reconstruite à une taille qui peut être facilement « désactivée » à tout moment.

Chantage politique : utiliser la reconstruction pour déterminer qui gouverne. « Celui qui distribue le ciment, distribue la légitimité », a déclaré Jabareen, suggérant qu'Israël n'autorisera la reconstruction que sous une administration mandataire « technocratique » qui correspond à ses besoins sécuritaires.

Chantage de pacification : transformer l'espoir d'une survie élémentaire – un toit au-dessus de sa tête – en une « récompense » pour le silence, plutôt qu' un droit.

Le « Plan Phoenix »

Avant même que ces batailles politiques puissent être menées, Gaza reste littéralement ensevelie sous les décombres de deux ans de bombardements israéliens. Un rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) publié en novembre dresse un tableau sombre : les débris générés par la guerre créent un « obstacle sans précédent » qui pourrait prendre sept ans à déblayer – et ce, uniquement dans des « conditions idéales ».

« Gaza est l'un des endroits les plus dévastés de la planète », indique le rapport.

Face à cette réalité, des expert.es palestinien.nes ont rejeté les modèles de reconstruction descendant proposés à Davos. Abdel Rahman Kitana, professeur d'architecture à l'université de Birzeit en Cisjordanie occupée, a évoqué le « Plan Phoenix », un cadre développé par l'Union des municipalités de la bande de Gaza, comme une alternative locale viable.

« La reconstruction ne consiste pas seulement à restaurer ce qui a été détruit. Il s'agit de remodeler la vie », a déclaré Kitana à Al Jazeera Arabic, mettant en garde contre des solutions déconnectées pour Gaza. Il a plutôt plaidé pour une « approche intégrée » enracinée dans le Plan Phoenix, dans lequel les décombres ne sont pas traités comme des déchets mais comme une ressource qui pourrait être recyclée pour la récupération de terres.

Kitana a insisté sur le fait que tout plan réussi pour la reconstruction de Gaza doit partir de la base. « Nous ne pouvons pas réussir sans les gens eux-mêmes. […] Ils connaissent leurs besoins et leurs rêves », a-t-il dit, avertissant qu'ignorer les acteurs locaux conduira à un « environnement fragile et aliénant ».

La règle du « double usage » d'Israël

Cependant, tant le calendrier de reconstruction sur sept ans de l'ONU que le « Plan Phoenix » se heurtent à un obstacle critique : la liste des articles à « double usage » d'Israël.

Historiquement, Israël a interdit des articles tels que les engrais et les tuyaux en acier sous prétexte qu'ils pourraient être utilisés à des fins militaires. Aujourd'hui, cette liste s'est élargie pour inclure des articles plus essentiels, notamment des bouteilles d'oxygène, des médicaments contre le cancer et des filtres à eau.

Jabareen affirme que le blocus n'est plus un prétexte pour la sécurité mais une « philosophie de gouvernance ».

« Israël a transformé l'excuse du « double usage » en un mécanisme de retard indéfini », a-t-il déclaré.

En exigeant une approbation projet par projet pour chaque sac de ciment, Israël s'assure que la reconstruction reste un « projet » perpétuel qui maintient les pays et agences donateurs épuisés et l'administration palestinienne dans « un état de mendicité constante », a dit Jabareen.

« Ingénierie démographique silencieuse »

Alors qu'Israël bloque les matériaux essentiels sur le terrain, l'administration Trump crée une « fantaisie politique » à l'étranger, disent les experts. Le Conseil de la paix pour Gaza, promu par Trump, promet une augmentation de 10 milliards de dollars du produit intérieur brut de Gaza et une « Nouvelle Rafah » avec 100 000 unités de logement.

Jabareen considère ces plans, qui incluent des « propriétés en bord de mer » et des « zones industrielles », comme une forme d'« ingénierie démographique silencieuse ».

« Ils tentent de faire passer la cause palestinienne d'une question de droits nationaux à un problème immobilier », a-t-il déclaré. L'objectif, selon lui, est de concevoir une Gaza qui soit « économiquement utile » à la région mais « nationalement vidée ».

En se concentrant sur les « investissements » et le « tourisme » tout en ignorant les décombres et les fosses communes, le plan cherche à « légitimer une fantaisie politique », a dit Jabareen. « Si vous ne pouvez pas déplacer le Palestinien par la force, vous déplacez son idée de chez-lui en réingéniant son espace. »

Alors, qui finira par construire cette « Nouvelle Gaza » ? Jabareen a mis en garde contre une « privatisation de l'occupation », même si les entreprises israéliennes n'entrent pas directement à Gaza.

« La reconstruction est une chaîne de profits indirects », a-t-il noté, ajoutant que la logistique de l'inspection, les sociétés de sécurité gérant les points de passage et les compagnies d'assurance couvrant les risques généreront tous des revenus pour des entreprises israéliennes ou alliées.

Les contrats de reconstruction eux-mêmes deviennent un filtre politique. « Cela crée un « marché de l'obéissance » international », a déclaré Jabareen. « Le donateur qui s'oppose est exclu, et l'entrepreneur qui pose des questions sur la souveraineté est remplacé. »

« Transfert silencieux »

Jabareen a déclaré que l'aspect le plus dangereux d'une telle politique est « l'armement du temps lui-même ».

Les évaluations de l'ONU indiquant que l'enlèvement des débris seul pourrait durer jusqu'en 2032 et qu'une reconstruction complète de Gaza s'étendrait jusqu'en 2040, « l'attente » devient une politique de déplacement.

« Le temps décompose les sociétés », a dit Jabareen.

Il a déclaré qu'Israël parie sur une « émigration rationnelle » – après avoir vécu pendant des années sous des tentes, les Palestinien.nes partiront, non pas parce qu'ils y ont été forcés par des chars, mais parce qu'ils ont été épuisés par les craintes concernant leur avenir.

« La longue attente n'est pas condamnée par la communauté internationale. Israël réalise que les bombardements suscitent la condamnation, mais les retards bureaucratiques n'apportent que le silence », a déclaré Jabareen. « Si les avions de chasse n'ont pas réussi à les déplacer, l'attente pourrait y parvenir. »


Traduction pour l'Agence Média Palestine : L.D

source : Al jazeera

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:15

Francesca Albanese visée par des sanctions américaines habituellement réservées aux « terroristes »

Agence Média Palestine

Les États-Unis ont imposé des mesures coercitives unilatérales incluant le gel des avoirs et des restrictions financières à Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l'ONU sur la Palestine, ainsi qu'à plusieurs responsables de la Cour pénale internationale (CPI).

Tiré de Agence média Palestine.

Albanese et les membres du personnel de la CPI sanctionnés figurent désormais sur la liste des ressortissants spécialement désignés du département du Trésor américain, aux côtés de personnes soupçonnées d'appartenir à Al-Qaïda, de trafiquants de drogue mexicains et de marchands d'armes nord-coréens, rapporte Reuters. Francesca Albanese a dénoncé « une injustice et une persécution » en raison de son travail en faveur des droits de l'homme.

L'administration Trump a ainsi décidé d'accentuer les mesures déjà prises contre la rapporteure après que des entreprises multinationales se sont plaintes à la Maison Blanche après avoir reçu des courriers de Francesca Albanese. Classées « confidentielles », les lettres ont été envoyées à certaines des entreprises les plus puissantes des États-Unis au printemps 2025. Rédigées par Francesca Albanese, les lettres avertissaient plus d'une douzaine d'entreprises et deux organisations caritatives qu'elle pourrait prochainement les citer dans un rapport de l'ONU pour « contribution aux graves violations des droits de l'homme » commises par Israël à Gaza et en Cisjordanie. Parmi les entreprises visées : Alphabet, Amazon, Caterpillar, Chevron, Hewlett Packard, IBM, Lockheed Martin, Microsoft et Palantir, détaille l'agence Reuters.

Ses lettres ont tellement alarmé les entreprises américaines, poursuit l'agence, qu'au moins deux d'entre elles ont sollicité l'aide de la Maison Blanche, selon une enquête de Reuters sur la campagne menée par les États-Unis contre Albanese et la Cour pénale internationale de La Haye.

Alors que Francesca Albanese bénéficie de l'immunité diplomatique de par son statut à l'ONU, l'administration Trump lui a imposé ces sanctions pour avoir écrit ce que le gouvernement des États-Unis considère comme « des lettres de menaces » aux entreprises et exhorté la CPI à enquêter.

La sanction infligée par Trump à Albanese s'inscrivait « dans le cadre d'un décret plus large visant à sanctionner les juges et les procureurs de la CPI – une campagne destinée en partie à empêcher toute tentative future de le tenir, lui ou ses fonctionnaires, responsables des actions militaires américaines à l'étranger », explique Reuters.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:15

Voici à quoi ressemble « la fin de la guerre » à Gaza. Le terme « cessez-le-feu » a pris un nouveau sens à Gaza

Mohammed R. Mhawish

Comment peut-on qualifier un accord de cessez-le-feu dans le cadre duquel des personnes continuent de mourir ? C'est la question que se posent les habitants de Gaza depuis plusieurs mois [1].

Tiré d'À l'encontre.

En octobre, le Hamas et Israël ont signé un accord de paix censé mettre fin à deux années de massacres à Gaza. Depuis lors, plus de 420 Palestiniens ont été tués par des tirs israéliens [Haaretz du 4 février indique un total de 556 Palestiniens tués], soit une moyenne d'environ quatre personnes par jour, dans ce que les médiateurs internationaux continuent de qualifier de « désescalade réussie » !

Le fossé entre ce discours officiel et la réalité sur le terrain montre à quel point le terme « cessez-le-feu » a été détourné de son sens initial : il ne désigne plus une pause dans les violences, mais plutôt un mécanisme permettant de les gérer, en légitimant la poursuite des opérations militaires sous couvert de « retenue ».

Les personnes de facto assassinées, dont beaucoup de femmes et d'enfants, sont systématiquement qualifiées de menaces, d'intrus ou de victimes collatérales de l'application du cessez-le-feu. Cela inclut des familles qui tentaient de retourner chez elles [dans Gaza, après avoir été déplacées d'une fois, sous la contrainte et la menace], pour découvrir que leur quartier était désormais interdit d'accès au-delà d'une « ligne jaune » sans cesse déplacée par Israël [voir carte]. Les responsables palestiniens de la santé ont recensé plus d'un millier de violations israéliennes depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, notamment des frappes aériennes, des tirs d'artillerie et des coups de feu mortels. Le cessez-le-feu a donc fonctionné exactement comme prévu : un cadre permettant de tuer et de contrôler les Palestiniens à un rythme plus lent et plus acceptable sur le plan diplomatique.

La ligne jaune, qui délimite théoriquement les frontières de l'occupation physique de Gaza par Israël, est peut-être le symbole le plus flagrant de ce cessez-le-feu sémantique. C'est une frontière qui existe sur les cartes et dans les briefings militaires, mais qui n'a aucune signification pour les personnes qui tentent de survivre dans ce qui reste de leurs maisons. La position de la ligne jaune ne cesse de changer. Des quartiers qui étaient censés être accessibles sont désormais des zones militaires, notamment une grande partie de l'est de la ville de Gaza, tous soumis à une présence israélienne de plus en plus renforcé malgré le retrait supposé. Les forces israéliennes se réservent le droit de tirer sur toute personne qui franchit cette ligne. Pour les Palestiniens vivant du « mauvais côté », elle délimite un territoire de plus en plus restreint à Gaza où le contrôle israélien ne cesse de s'étendre.

Israël maintient désormais une présence militaire dans plus de la moitié de la bande de Gaza. Le cessez-le-feu devait inclure le retrait israélien et le retour des Palestiniens déplacés dans leurs quartiers. Au lieu de cela, l'armée israélienne a démoli des maisons et des infrastructures dans le nord de Gaza, repoussant la ligne jaune plus profondément dans le territoire qu'elle était censée avoir évacué.

Tout cela s'est produit pendant la première phase de ce qui était censé être un plan de paix global. Cette phase comprenait des engagements spécifiques : 600 camions d'aide humanitaire entrant quotidiennement à Gaza, l'ouverture du passage de Rafah, le retrait des forces israéliennes vers des positions prédéfinies, la libération des otages israéliens et l'échange de prisonniers palestiniens. Une partie de ces engagements a été respectée dans les premiers jours : les otages vivants sont rentrés chez eux et des prisonniers palestiniens ont été libérés. Mais en l'espace de quelques semaines, le nombre de camions d'aide humanitaire a été réduit à un niveau bien inférieur aux besoins, Rafah a été refermé et les frappes israéliennes se sont intensifiées. [La réouverture de Rafah repose sur une arithmétique particulière : 50 personnes gravement blessées accompagnées chacune par deux personnes, soit un total de 150, sont censées pouvoir quitter Gaza par la porte de Rafah, après un contrôle militaro-policier des Israéliens. Or, sur 150, seulement 50 peuvent retourner à Gaza. La différence implique une expulsion de facto de Gazaouis vers un autre « territoire ». D'ailleurs, la reconnaissance du Somaliland par le gouvernement Netanyahou, selon divers experts, participe d'une stratégie de possible évacuation d'une part de la population gazaouie dans cette scission de la Somalie. – Réd.]

L'écart entre ce qui avait été promis et ce qui a été réalisé montre le décalage fondamental entre un accord de cessez-le-feu fondé sur des concessions mutuelles et une réalité où l'une des parties conserve un contrôle militaire total.

La deuxième phase de l'accord, qui prévoit le désarmement du Hamas, de nouveaux retraits israéliens et la création d'un « Conseil de paix » chargé de superviser la reconstruction de Gaza, vient d'être annoncée par le président Trump [nous reviendrons sur la réalité de ce Conseil de paix et l'expropriation politique de la population gazaouie qu'il implique – réd.]. Steve Witkoff, l'envoyé spécial de Trump [et spéculateur immobilier], a été nommé pour diriger les opérations quotidiennes de reconstruction. Des personnalités internationales ont été réunies, et des technocrates palestiniens ont été choisis pour diriger une future administration intérimaire. Tout cela semble très officiel et organisé. Mais il suffit de gratter la surface pour que le caractère creux de ces annonces apparaisse clairement. Israël continue de contester les termes de la deuxième phase, tandis que les Palestiniens continuent de mourir dans ce qui est théoriquement une période de paix.

La situation humanitaire à Gaza reste catastrophique. Les conditions de famine se sont légèrement améliorées après le cessez-le-feu, mais cela pourrait changer en un clin d'œil. La fragilité de l'accord devient de plus en plus concrète, Israël continuant d'interdire à plus de 30 organisations humanitaires d'opérer à Gaza, notamment Médecins sans frontières et Oxfam. Une grande partie de l'infrastructure humanitaire a désormais disparu. En d'autres termes, les conditions requises pour que la deuxième phase puisse commencer sont loin d'être réunies.

Voilà à quoi ressemble un cessez-le-feu lorsque la dite communauté internationale se contente d'appeler cela la paix parce que, officiellement, la situation est moins violente qu'auparavant.

Pour la population de Gaza, presque entièrement déplacée, vivant dans des bâtiments dévastés ou des abris de fortune, la distinction entre guerre et cessez-le-feu est devenue purement théorique.

C'est peut-être le meilleur « compromis » auquel les Palestiniens peuvent prétendre dans le cadre actuel : un statu quo géré qui perdure sans satisfaire personne. Les déplacements [à l'intérieur de Gaza], l'insécurité et les morts continuent, mais à un rythme qui ne déclenche pas de réaction internationale. Les forces israéliennes justifient leur action meurtrière comme une réponse sécuritaire aux « provocations palestiniennes ». Ce qui importe, c'est que ce niveau de dévastation contrôlé soit suffisamment faible pour préserver le cadre diplomatique du cessez-le-feu, mais suffisamment élevé pour maintenir une pression opérationnelle. Grâce à cela, Israël peut maintenir sa présence militaire sans subir les coûts politiques d'une guerre totale.

Ce qui rend cet arrangement si éloquent, c'est qu'il représente la définition du succès selon la communauté internationale. Voici à quoi ressemble « la fin de la guerre » à Gaza : réduction du nombre quotidien de morts, acheminement sporadique de l'aide, libération partielle des otages palestiniens [durant cette guerre, des centaines de Palestiniens ont été arrêtés et emprisonnés dans les prisons de haute sécurité israélienne]. Le Conseil de sécurité des Nations unies a approuvé ce cadre, déployé des observateurs pour en superviser le respect et lui a accordé une légitimité juridique.

L'écart entre la guerre et la paix s'est réduit à une question de rythme plutôt que de principe : le même contrôle militaire et les mêmes déplacements de population, avec la même machine structurelle à tuer, mais calibrée à un niveau permettant de revendiquer des progrès diplomatiques. La population de Gaza comprend que la distinction entre les phases importe moins que la continuité des conditions. Le cadre fonctionne parce qu'il rend la souffrance supportable, suffisamment grave pour se poursuivre, mais suffisamment contrôlée pour être ignorée. (Article publié par l'hebdomadaire états-unien The Nation le 3 février 2026 ; l'article s'inscrit dans une initiative où The Nation donne la parole, prioritairement, aux témoignages provenant de la bande de Gaza. Traduction rédaction A l'Encontre)


[1] Haaretz du 4 février 2026 indique que : « Les frappes israéliennes ont tué au moins 24 Palestiniens, dont huit enfants, et blessé au moins 38 autres lors de frappes menées séparément à travers Gaza depuis mercredi matin 4 février, selon des responsables du système sanitaire. […] Une frappe sur une tente à l'est de Deir al-Balah, dans le centre de Gaza, a tué une jeune fille et un homme et blessé huit autres personnes. Une frappe de drone sur le camp de réfugiés de Shati, dans le nord de Gaza, a tué une autre personne et blessé plusieurs autres Palestiniens. Plus tôt mercredi, une frappe israélienne sur une tente abritant des Palestiniens déplacés à al-Muwasi, dans le sud de la bande de Gaza, a tué deux personnes, dont Hussein al-Samiri, un ambulancier en service, a déclaré le Croissant-Rouge, ajoutant que huit autres personnes avaient été blessées dans la frappe. […] La guerre génocidaire contre notre peuple dans la bande de Gaza se poursuit », a déclaré le Dr Mohamed Abu Selmiya, directeur de l'hôpital Shifa de Gaza, dans un message publié sur Facebook. « Où est le cessez-le-feu ? Où sont les médiateurs ? » […] Au total, 556 Palestiniens ont été tués par Israël et 1500 blessés depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, selon les responsables sanitaires de Gaza, tandis que l'armée israélienne affirme que quatre soldats israéliens ont été tués. » (Réd. A l'Encontre)

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:14

Les États-Unis expulsent secrètement des Palestiniens vers la Cisjordanie en coordination avec Israël

Ben Reiff, Ghousoon Bisharat

Une enquête révèle que les Palestiniens arrêtés par l'ICE sont transportés, ligotés et menottés, à bord d'un jet privé appartenant à un magnat israélo-américain proche de Trump. Les États-Unis expulsent discrètement les Palestiniens arrêtés par l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) vers la Cisjordanie occupée à bord d'un jet privé.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Deux vols de ce type ont été effectués en coordination avec les autorités israéliennes depuis le début de l'année, dans le cadre d'une opération secrète et politiquement sensible révélée par une enquête conjointe du magazine +972 et du Guardian.

Huit Palestiniens, menottés aux poignets et aux chevilles pendant tout le voyage, ont été transportés par avion depuis un centre de déportation de l'ICE à Phoenix, en Arizona, le 20 janvier, et sont arrivés à Tel-Aviv le lendemain matin après avoir fait escale pour se ravitailler en carburant dans le New Jersey, en Irlande et en Bulgarie. À leur arrivée à l'aéroport Ben Gourion, les hommes ont été placés dans un véhicule avec un policier israélien armé et libérés à un poste de contrôle militaire à l'extérieur de la ville palestinienne de Ni'lin, en Cisjordanie.

Le même jet privé, qui appartient à un magnat de l'immobilier israélo-américain, ami et partenaire commercial de longue date du président Donald Trump, a effectué un voyage similaire lundi dernier, mais le nombre de passagers à bord et l'identité de la plupart d'entre eux restent inconnus.

Selon des personnes proches du dossier, les huit hommes expulsés lors du premier vol, qui a été signalé pour la première fois par le journal israélien Haaretz, sont des résidents de villes de Cisjordanie, notamment Bethléem, Hébron, Silwad, Ramun, Bir Nabala et Al-Ram. Certains d'entre eux étaient titulaires d'une carte verte et plusieurs ont des épouses, des enfants et d'autres membres de leur famille proche aux États-Unis. Certains avaient été détenus dans des centres de l'ICE pendant des semaines ; au moins l'un d'entre eux avait été détenu pendant plus d'un an.

La première personne à leur avoir prêté attention lors de leur libération au poste de contrôle de Ni'lin le 21 janvier était Mohammed Kanaan, un professeur d'université qui vit près du passage frontalier.

« Vers 11 heures, j'ai vu un groupe d'hommes marcher vers ma maison, vêtus de pyjamas gris clair, comme ceux portés par les prisonniers [palestiniens] dans les prisons israéliennes », a-t-il déclaré à +972 et au Guardian. (Ces survêtements provenaient de l'ICE.) « J'ai été très surpris de les voir. L'armée israélienne ne libère généralement pas de prisonniers à ce poste de contrôle. »

Un travailleur palestinien attend devant le poste de contrôle de Ni'lin, avec en arrière-plan la colonie israélienne de Hashmonaim, en Cisjordanie occupée, le 21 octobre 2013. (Keren Manor/Activestills)

Kanaan a déclaré que les hommes avaient froid lorsqu'ils sont arrivés chez lui. « Ils ne portaient ni veste ni manteau, et il faisait très froid et il y avait beaucoup de vent ce jour-là », a-t-il raconté. « Ils sont restés chez moi pendant deux heures, pendant lesquelles je leur ai donné à manger et ils ont appelé leurs familles qui sont venues les chercher ou ont organisé leur transport. »

Selon Kanaan, cela faisait si longtemps que ces hommes n'avaient pas eu de contact avec leur famille – en raison de leur détention prolongée dans les centres de l'ICE – que certains d'entre eux étaient considérés comme disparus. « Leurs familles étaient tellement heureuses d'entendre leur voix », dit-il. « Une mère s'est mise à crier et à pleurer au téléphone. ».

Un habitant de Ramun a confirmé que deux hommes originaires de cette ville de Cisjordanie se trouvaient à bord du premier vol de déportation. Il a ajouté qu'au moins quatre autres jeunes hommes originaires de cette ville et vivant aux États-Unis sont actuellement détenus par les autorités américaines, et que l'on craint de plus en plus qu'ils ne soient également déportés.

Plusieurs avocats spécialisés en droit de l'immigration ont exprimé leur stupéfaction et leur inquiétude à ce sujet, soulignant que les expulsions de Palestiniens via Israël étaient extrêmement rares par le passé et que le fait de favoriser les expulsions vers les territoires occupés pouvait constituer une violation du droit international.

« Outre les nombreuses irrégularités liées à l'expulsion de huit Palestiniens à bord d'un jet privé et sans procédure régulière, ce transfert viole également le principe de non-refoulement, qui interdit le renvoi forcé d'individus vers un pays où il existe des motifs sérieux de croire qu'ils risqueraient de subir des préjudices irréparables à leur retour, notamment des persécutions, des tortures, des mauvais traitements ou d'autres violations graves des droits humains », a expliqué Gissou Nia, directrice du Programme de contentieux juridique et stratégique de l'Atlantic Council.

« Les États-Unis sont liés par des traités internationaux qui interdisent explicitement cette pratique, notamment la Convention contre la torture », a-t-elle poursuivi. « Ils ont donc violé ce principe en renvoyant des demandeurs d'asile palestiniens et des Palestiniens ayant d'autres statuts sur un vol à destination d'Israël, où ils risquent d'être persécutés".

« Le rôle joué par l'État israélien dans le transfert de ces personnes de l'aéroport Ben Gourion vers la Cisjordanie les rend également complices de cette violation », a ajouté Mme Nia. « De plus, si l'Irlande et la Bulgarie savaient que le jet privé transportait ces personnes, l'escale pour le ravitaillement en carburant soulève également des questions quant à la responsabilité de ces pays en tant qu'intermédiaires. »

L'avocat israélien spécialisé dans les droits de l'homme Michael Sfard a qualifié ces vols d'« exceptionnels — je ne connais aucun cas où des Palestiniens ont pu atteindre la Cisjordanie via l'aéroport Ben Gourion, pas même dans le cadre d'une aide humanitaire, à l'exception des personnalités importantes. » Il estime donc que « ce sont des motifs particuliers qui ont rendu cela possible ».

Selon Haaretz, ces expulsions font suite à « une demande inhabituelle de Washington à Israël » et ont été approuvées par les services de sécurité israéliens (Shin Bet).

« Je ne connaissais rien d'autre que les États-Unis »

Maher Awad, 24 ans, était l'un des huit hommes à bord du premier vol d'expulsion. « Ma vie était belle », a-t-il déclaré au magazine +972 et au Guardian depuis la maison familiale à Ramun, près de Ramallah, dans un anglais teinté d'accent américain. « Je me sentais en sécurité aux États-Unis jusqu'à ce que l'ICE m'arrête. »

Il a expliqué avoir quitté la Cisjordanie il y a près de dix ans pour s'installer à Kalamazoo, dans le Michigan, où son oncle vivait déjà. Il y a terminé ses études secondaires avant de commencer à travailler dans le restaurant familial, réputé pour ses shawarma, ainsi que dans d'autres établissements appartenant à sa famille. Il n'avait pas de carte verte, mais a déclaré avoir obtenu un numéro de sécurité sociale lors de sa demande. Il payait également des impôts et avait obtenu un permis de conduire.

Il a rencontré sa compagne, Sandra McMyler, âgée de 26 ans, il y a quelques années, et ils avaient prévu de se marier. « Tout ce que je connaissais, tout ce que j'avais vécu, c'était aux États-Unis », a-t-il déclaré.

En février 2025, Awad a appelé la police pour signaler une effraction. Mais lorsque les policiers sont arrivés, ils l'ont arrêté, apparemment en relation avec une accusation de violence domestique datant de 2024, qui, selon lui et Sandra McMyler, la victime, avait été abandonnée. Il a été détenu pendant deux jours dans la prison locale ; à sa sortie, il a été arrêté par l'ICE. (Le chef d'accusation a ensuite été abandonné.

Pendant près d'un an, il a été transféré entre différents centres de détention avant d'être mis dans un avion à destination d'Israël. Selon lui, les agents de l'ICE ont confisqué son passeport palestinien et son téléphone et ne les lui ont pas rendus. Lorsqu'il a récemment été contrôlé à un poste de contrôle militaire israélien, tout ce qu'il avait à leur montrer était son permis de conduire du Michigan.

En apprenant que les autorités américaines prévoyaient de l'expulser vers la Cisjordanie, il a déclaré avoir exprimé de vives objections aux agents de l'ICE et à un juge. « Mais ils m'ont tout simplement forcé à partir », a-t-il expliqué. « C'est effrayant ; je ne veux vraiment pas être ici. Je préfèrerais être dans un autre pays que le mien en ce moment, à cause de tout ce qui se passe. »

Peu avant la détention d'Awad, Mme McMyler, qui avait déjà deux enfants, est tombée enceinte de son fils, né il y a quatre mois. Awad ne l'a pas encore vu. « Cela me rongeait chaque jour », a-t-il déclaré à propos du fait d'avoir raté la naissance. « Chaque fois que je m'endors, je regarde ses photos et je pleure. »

Outre sa compagne et son fils, le frère, la sœur et l'oncle d'Awad vivent toujours aux États-Unis, où ils ont tous un statut légal, selon lui.

« Il veut juste son fils, il veut sa famille », a déclaré Mme McMyler à +972 et au Guardian depuis le Michigan. « Il veut pouvoir m'aider à m'occuper de notre bébé. Il veut le prendre dans ses bras, l'embrasser, lui parler.Mes autres enfants lui manquent », a-t-elle ajouté, en décrivant les difficultés qu'elle a rencontrées sans Awad au cours de l'année écoulée. « Je veux que ma famille soit à nouveau réunie. »

Sameer Zeidan, un employé d'épicerie de 47 ans originaire de la ville de Bir Nabala, également près de Ramallah, se trouvait dans le même avion qui a expulsé Awad. Son oncle, Khaled, a déclaré à +972 et au Guardian que Zeidan vivait en Louisiane depuis plus de vingt ans avec sa femme, également palestinienne de Cisjordanie et citoyenne américaine. Ils ont eu cinq enfants ensemble, qui ont tous un passeport américain.

Selon son oncle, Zeidan avait une carte verte, mais il l'a laissée expirer sans la renouveler. Ses parents et trois de ses frères et sœurs vivent également aux États-Unis.

Khaled a déclaré que Zeidan, qui a purgé une peine de prison il y a environ dix ans, était détenu par l'ICE depuis environ un an et demi, période pendant laquelle il a changé plusieurs fois de centre de détention. Il a été informé de son expulsion deux mois à l'avance. Comme pour Awad, les agents de l'ICE ont confisqué la carte d'identité et le passeport palestinien de Zeidan et ne les lui ont jamais rendus.

Zeidan a dit à son oncle qu'il avait été menotté « dès qu'il a quitté la prison [de l'ICE] jusqu'à ce qu'il sorte de la voiture au poste de contrôle près de Ni'lin ». Pendant le vol, son oncle a déclaré qu'il avait mangé en « approchant son visage de l'assiette » ; lorsqu'il avait besoin d'aller aux toilettes, ils lui permettaient de retirer une menotte et une entrave.

Selon son oncle, Zeidan a été contraint de signer des documents autorisant son expulsion, ce qu'il regrette d'avoir fait. « Il m'a dit que s'il n'avait pas signé ces papiers, il aurait pu d'une manière ou d'une autre renouveler sa carte verte », a déclaré Khaled. « Maintenant, il ne peut plus retourner aux États-Unis. Toute sa famille est là-bas. »

« Un système opaque sans obligation de rendre des comptes »

La queue du jet privé utilisé pour les deux récents vols d'expulsion porte l'emblème de Dezer Development, une société immobilière créée par le promoteur israélo-américain Michael Dezer et aujourd'hui dirigée par son fils, Gil Dezer.

La somptueuse fête organisée l'année dernière pour les 50 ans de Gil Dezer a vu défiler des artistes déguisés en Trump. Son site web indique qu'il est membre de Florida Friends of the Israel Defense Forces, une organisation américaine à but non lucratif qui collecte des fonds pour l'armée israélienne.

Dezer a évoqué son « amour » pour le président dans une récente interview. « Je le connais depuis plus de 20 ans. J'étais à son mariage. Il était à mon mariage. Nous sommes de bons amis. Je suis très fier qu'il occupe cette fonction. Je suis très fier du travail qu'il accomplit. »

Ces vols interviennent alors que l'administration Trump a intensifié ses efforts pour expulser un nombre important des plus de 10 millions immigré.e.s sans papiers qui vivent aux États-Unis. À cette fin, l'ICE a affrété l'avion de Dezer — qu'il a précédemment décrit comme « mon jouet préféré » — par l'intermédiaire de Journey Aviation, une société basée en Floride fréquemment sollicitée par les agences fédérales pour mettre à disposition une flotte de jets privés. (Journey a refusé de commenter les vols d'expulsion vers Israël.)

Selon Human Rights First (HRF), qui recense les vols d'expulsion, l'avion de M. Dezer a effectué quatre autres « voyages d'expulsion » depuis octobre, vers le Kenya, le Liberia, la Guinée et l'Eswatini.

« Ce jet privé a été utilisé à plusieurs reprises pour des vols ICE Air », a déclaré Savi Arvey, directeur de la recherche et de l'analyse pour les droits des réfugié·e·s et des migrant·e·s chez HRF. « Il fait partie d'un système opaque d'avions privés qui facilite la campagne d'expulsion massive menée par cette administration, qui a ouvertement ignoré les procédures légales, séparé des familles et opéré sans avoir à rendre de comptes à qui que ce soit. »

Dans un courriel, M. Dezer a déclaré qu'il n'avait « jamais eu connaissance des noms » des personnes qui voyagent à bord de son jet lorsqu'il est affrété à titre privé par Journey, ni de l'objet du vol. « La seule chose qui m'est communiquée, ce sont les dates d'utilisation », a-t-il déclaré.

Les responsables américains n'ont pas répondu aux questions relatives au coût des deux récents vols vers Israël, mais selon l'ICE, ces vols charter ont coûté entre près de 7 000 et plus de 26 000 dollars par heure de vol dans le passé. Des sources du secteur aéronautique estiment que les vols aller-retour vers Israël ont probablement coûté entre 400 000 et 500 000 dollars à l'ICE.

Comme les États-Unis ne reconnaissent pas l'État palestinien, il existe de grandes incohérences dans la manière dont les agents des services frontaliers classent les pays d'origine et d'expulsion des Palestiniens. Les Palestiniens entrant aux États-Unis ont été identifiés comme provenant d'Israël, d'Égypte, de Jordanie ou de tout autre pays arabe par lequel ils auraient transité, la plupart de ces pays, et en particulier Israël, ayant généralement refusé de les accepter. En conséquence, les Palestiniens croupissent souvent plus longtemps que les autres immigrés dans les centres de détention pour immigrés américains.

Dans le passé, lorsque les autorités chargées de l'immigration ne parvenaient pas à trouver un pays vers lequel les expulser, les Palestiniens étaient relâchés aux États-Unis, souvent avec un bracelet électronique et l'obligation de se présenter régulièrement à l'ICE. Mais comme l'administration Trump tient à respecter sa promesse d'expulsions massives, un certain nombre de Palestiniens ont été expulsés des États-Unis ces derniers mois.

D'anciens responsables du DHS et du département d'État ont confirmé que les États-Unis avaient été réticents à expulser des Palestiniens via Israël dans le passé, et les avocats spécialisés en droit de l'immigration ont exprimé leurs inquiétudes quant à l'implication d'Israël dans les expulsions, redoutant que leurs clients ne se retrouvent détenus, interrogés ou maltraités par les mêmes forces de sécurité qu'ils fuient souvent.

« [Il y a] désormais une volonté de faire ce que les autres administrations n'ont pas voulu faire », a déclaré Maria Kari, une avocate qui a représenté des Palestiniens placés en détention par l'ICE. « Les renvoyer là où ils risquent, selon toute vraisemblance, de courir un danger. »

Un porte-parole du département d'État américain a refusé de commenter, se contentant de déclarer qu'il « coordonne étroitement avec le département de la Sécurité intérieure les efforts visant à rapatrier les étrangers en situation irrégulière ».

Un porte-parole du DHS n'a pas non plus répondu aux questions relatives aux vols d'expulsion vers Israël, mais a déclaré : « Si un juge estime qu'un étranger en situation irrégulière n'a pas le droit de séjourner dans ce pays, nous allons l'expulser. Point final. »

L'ICE n'a pas répondu aux questions. Le ministère israélien des Affaires étrangères et l'administration pénitentiaire ont refusé de commenter.


Ghousoon Bisharat et Ben Reiff

Harry Davies, Alice Speri et Sufian Taha, du Guardian, ont contribué à cet article, ainsi qu'Alaa Salama.

• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro.

Source - +972 Magazine. 5 février 2026

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:13

Epstein Files : une lumière crue sur la corruption et l'impunité de la bourgeoisie internationale

Marine Rammard

Les nouvelles révélations du dossier Epstein montrent l'ampleur des liens entre l'homme d'affaires, au centre d'un gigantesque trafic sexuel, et de personnalités du monde entier. Elles dévoilent en même temps l'impunité de la bourgeoisie et la corruption endémique du système capitaliste.

4 février 2026 | tiré de Révolution permanente

Vendredi 30 janvier, le ministère américain de la Justice a rendu publics plus de 3 millions de pages supplémentaires issues du dossier Jeffrey Epstein, comprenant plus de 2 000 vidéos et environ 180 000 images. Cette nouvelle vague de documents, publiée sous la contrainte d'une loi votée par le Congrès américain, en dit encore un peu plus sur l'ampleur de ce scandale. La révélation de dizaines de nouveaux noms liés à Epstein démontre une nouvelle fois l'ampleur du réseau construit par le financier, impliquant des figures de la bourgeoisie à l'échelle internationale. Ce réseau, cimenté grâce au trafic sexuel de mineures mis sur pied par Epstein, jette une lumière crue sur la corruption et l'impunité de la classe dominante.

Epstein, un financier new-yorkais proche de nombreux dirigeants politiques et économiques, est inculpé en 2019 pour trafic sexuel de mineures. Il meurt quelques semaines plus tard dans sa cellule de prison, officiellement de suicide mais dans des circonstances non éclaircies. Le trafic qu'il avait construit impliquait le recrutement de jeunes adolescentes, invitées à des « fêtes » dans les propriétés privées d'Epstein (à Manhattan, Palm Beach ou sur son île des Caraïbes), lors desquelles elles étaient abusées sexuellement par Epstein lui-même et par ses invités. Ce système était pensé comme un véritable service sexuel que Epstein mettait à disposition de ses relations, parfois dans des rendez-vous privés. Une partie de l'immense réseau de Epstein s'est précisément construit grâce à ce trafic sexuel, bien que les documents actuellement publiés ne permettent d'établir avec certitude qui y a effectivement participé.

Depuis plusieurs mois, des déclassifications successives (échanges de mails, messages, photos, vidéos) avaient déjà ravivé l'affaire, alimentant la colère d'une partie de l'opinion publique, y compris dans la sphère MAGA, participant à la fragilisation de Trump. La publication de vendredi, loin d'apporter une réelle clarté, contribue à créer de la confusion avec une sélection arbitraire de documents et leur caviardage peu transparent par le Department of Justice. Les informations contenues dans cette nouvelle salve de publications marquent néanmoins un saut, en révélant le caractère clairement international du réseau Epstein : l'affaire ne se limite plus à quelques financiers new-yorkais ou à des élites américaines, mais dévoile désormais des liens avec des secteurs des classes dirigeantes de nombreux pays impérialistes.

Des démissions en cascade pour une internationalisation de la crise politique

Les conséquences politiques ont été immédiates : en Europe, une série de démissions a suivi la publication. En Slovaquie, l'ancien ministre des Affaires étrangères Miroslav Lajčák a démissionné de son poste de conseiller du Premier ministre Robert Fico, après la révélation de messages échangés avec Epstein en 2018, dans lesquels ce dernier lui promettait des femmes. Au Royaume-Uni, la pression s'est accrue autour de plusieurs figures centrales : le Premier ministre Keir Starmer a estimé que Peter Mandelson, ancien commissaire européen, ex-ministre de Tony Blair et ancien ambassadeur à Washington, avait « trahi » et « laissé tomber son pays » après la publication de courriels attestant de liens réguliers avec Epstein, y compris après sa première condamnation en 2008, révélant des informations confidentielles du gouvernement britannique. Ces révélations - notamment une photographie de lui en sous-vêtements et des documents indiquant qu'il aurait bénéficié de 75 000 livres sterling (86 775 euros) de versements de la part d'Epstein - ont entraîné la démission de Mandelson du Parti travailliste

La monarchie britannique est elle aussi directement touchée : le prince Andrew, Mountbatten Windsor, déjà déchu de ses titres royaux pour ses liens avec Epstein, est à nouveau au centre de l'attention après la publication d'une photographie le montrant dans une position compromettante au-dessus d'une jeune femme ou fille allongée au sol. Son ex-épouse, Sarah Ferguson, est également mise en cause pour avoir reçu de l'argent d'Epstein et maintenu des relations amicales avec lui malgré sa condamnation.

En Norvège, les révélations ont également provoqué un séisme politique : la princesse héritière Mette-Marit, dont le nom apparaît au moins mille fois dans les documents, a présenté des excuses publiques pour ce qu'elle a qualifié d'« amitié embarrassante » avec Epstein et selon un sondage, près de la moitié des Norvégiens s'opposent désormais à ce qu'elle devienne reine. Au delà de la princesse, l'affaire éclabousse également l'ancien premier ministre travailliste Thorbjørn Jagland qui apparaît notamment avoir rencontré Epstein à plusieurs reprises et passé des vacances avec sa famille dans sa résidence de Palm Beach, en 2014 et 2017, ainsi que Børge Brende, ancien ministre des Affaires étrangères et actuel président du Forum économique mondial de Davos, qui reconnaît avoir rencontré Epstein à plusieurs reprises et dit regretter de ne pas avoir examiné son passé de plus près.

En Suède, les Epstein Files ont aussi entraîné la démission immédiate de Joanna Rubinstein, présidente de Sweden for UNHCR, après la révélation de sa visite en 2012 sur l'île privée d'Epstein dans les Caraïbes, accompagnée de sa famille, en affirmant ne pas avoir mesuré l'ampleur des crimes. Ces liens avec les élites européennes s'ajoutent avec les éléments déjà connus sur les rapports étroits entre Epstein et les dirigeants israéliens ou américains.

Une épine dans le pied de Trump, déjà sous pression face à la crise de Minneapolis

Aux États-Unis, l'affaire replonge Donald Trump et son entourage dans l'œil du cyclone : son nom apparaît des dizaines de milliers de fois dans les nouveaux documents, directement ou indirectement, tandis que plusieurs de ses conseillers ont entretenu des relations étroites avec Epstein tout au long de sa carrière politique. Si Trump affirme que ces accusations visent à le discréditer politiquement, ce retour au premier plan de l'Affaire Epstein intervient au pire moment pour lui, en plein soulèvement historique à Minneapolis contre l'ICE, qui commence déjà à avoir des répercussions sur l'ensemble de la vie politique étasunienne avec une défaite électorale cinglante dans un bastion républicain. Steve Bannon, figure centrale de la galaxie MAGA et stratège de l'extrême droite internationale, apparaît lui aussi de manière récurrente, dévoilant une forte proximité avec Epstein.

Déjà cité dans les précédentes déclassifications, Elon Musk apparaît de nouveau dans les documents publiés vendredi, qui révèlent que, contrairement à ce qu'il avait affirmé, il avait envisagé à plusieurs reprises de se rendre sur l'île d'Epstein en 2012, s'enquérant notamment du moment où « la fête serait la plus folle ». Mais plus largement, les documents révèlent la capacité de Epstein à faire se côtoyer des personnalités issues de camps politiques opposés sur le papier : la présence de Noam Chomsky, intellectuel de la gauche états-unienne, qu'on peut lire entrain de rassurer Epstein à propos des accusations de trafic sexuel à son encontre, mais également retrouver dans des échanges incluant Steve Bannon, illustre cette transversalité. D'autres noms, tels que Michael Jackson, Bill Clinton ou Larry Summers, avaient déjà été révélés dans les précédents documents. Bill et Hillary Clinton ont finalement accepté de témoigner sous serment devant une commission du Congrès sur l'affaire, après avoir longtemps refusé, illustrant la pression exercée sur la classe politique américaine pour rendre des comptes.

Des secteurs des classes dominantes françaises dans le viseur

En France, plusieurs noms ont émergé ou été confirmés. Le cas le plus médiatisé est celui de Caroline Lang, fille de l'ancien ministre de la Culture Jack Lang, qui a démissionné de la présidence du Syndicat des producteurs indépendants après la publication de documents attestant de liens d'affaires directs avec Epstein. Ces derniers impliquent notamment création d'une société dans un paradis fiscal et des opérations immobilières offshore à des fins d'optimisation fiscale. Là aussi, les liens entre Caroline Lang et Epstein interviennent après la première condamnation d'Epstein, qui avait reconnu sa culpabilité pour des faits de racolage et prostitution de mineurs.

Les documents citent également l'ancien ministre de l'Économie Bruno Le Maire, la banquière Ariane de Rothschild, le mathématicien et ancien député Cédric Villani, qui a écrit à Epstein en 2017, et Olivier Colom, ancien conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, qui a échangé des mails à caractère raciste ou sexuel avec Epstein ont été révélés.

Un échange de mails de 2018, envoyé par un journaliste à Epstein, indique enfin que Steve Bannon aurait rencontré Louis Aliot, alors compagnon de Marine Le Pen, pour discuter des modalités de financement du RN, sans que les éléments disponibles ne puissent établir que le parti ait officiellement sollicité ou reçu ces fonds. Là encore, la simple mention de ces noms ne vaut pas preuve d'actes criminels, mais l'ensemble dessine un tableau : celui de secteurs de la bourgeoisie française et des élites, parfaitement insérés dans les réseaux d'influence d'Epstein.

Seule une enquête indépendante pourra mettre en lumière la corruption transversale de la bourgeoisie

L'un des apports majeurs des révélations de vendredi réside dans la démonstration du caractère clairement international du réseau Epstein : loin d'un scandale circonscrit à New York ou à quelques figures américaines, l'affaire révèle les liens étroits entre des secteurs des bourgeoisies des principaux pays impérialistes. Si ce réseau a pu atteindre une telle ampleur, ce n'est pas simplement en raison de la fortune d'Epstein, mais parce que cette richesse l'inscrivait durablement dans des milieux où l'on fonctionne par protection mutuelle.

Alors même que des accusations publiques le visaient dès 1996 et que sa condamnation pour crimes sexuels en 2008 était parfaitement établie et connue, ces faits n'ont jamais conduit à une rupture de ses liens sociaux. Jusqu'à sa mort, Epstein est resté pleinement intégré aux circuits de sociabilité des classes dominantes et a continué à être reçu, invité et fréquenté par des responsables politiques européens, des membres de familles royales, des dirigeants d'institutions internationales, des milliardaires de la tech, des banquiers ou encore des intellectuels médiatiques, tous reliés entre eux par des relations d'affaires, et de financements opaques. Dans les classes dominantes, l'impunité n'est pas une anomalie, mais un produit ordinaire des solidarités de classe. Ce n'est ni un complot secret ni une secte sataniste qui explique l'ampleur du scandale Epstein, mais le fonctionnement du capitalisme, où l'accumulation de richesses d'une minorité lui permet d'acheter son immunité et d'organiser ou de jouir des pires trafics sexuels.

L'affaire Epstein constitue un exemple extrême de la corruption transversale de la bourgeoisie à l'échelle internationale, et de l'impunité de ses membres dans le système capitaliste. Le trafic sexuel organisé par le financier était l'un des moyens lui permettant d'appâter de nouveaux milliardaires et autres bourgeois, pour étendre son réseau. Grâce à ce réseau, Epstein était parvenu à devenir un intermédiaire incontournable dans les milieux financiers, diplomatiques, ou encore artistiques : les « fêtes » et autres rencontres qu'il organisait étaient alors un lieu essentiel de socialisation, d'échange de faveurs et de règlement d'affaires pour certaines couches des classes dominantes mondiales.

Dans ce contexte, l'enquête sur les crimes commis par Epstein et son entourage ne peut être laissée entre les mains d'un État contrôlé par cette même bourgeoisie. Loin de satisfaire le besoin de justice des victimes, les publications récentes ont été une nouvelle violence : des centaines d'entre elles ont dénoncé la divulgation de leurs noms, d'éléments d'identification personnelle et de photographies de nudité, parfois non expurgées, sans leur consentement ni dispositifs de protection adéquats. Une quarantaine de photos de jeunes femmes nues, possiblement adolescentes, issues d'une « collection personnelle » d'Epstein, ont ainsi été rendues publiques. Cette exposition s'ajoute aux violences sexuelles subies, et démontre une fois encore que les institutions étatiques privilégient la gestion politique du scandale au détriment de la protection des victimes.

C'est précisément là que se pose la question des formes de justice capables de rompre avec cette logique, et de ne pas dépendre d'institutions conçues par et pour les classes dominantes, et qui les ont historiquement protégées en organisant leur impunité. En ce sens, nous devons revendiquer des commissions d'enquête indépendantes de l'État, organisées par les travailleurs et les classes populaires, qui sont non seulement la seule solution pour établir la vérité, mais aussi replacer les victimes au centre du processus, en les associant directement aux investigations.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:13

Etats-Unis. Quand Greg Bovino se fait remplacer par Tom Homan, un des architectes de la guerre aux immigré·e·s

Ryan Devereaux

La différence la plus notable entre Tom Homan et Greg Bovino est que Homan a expulsé beaucoup plus de personnes, et ce à l'échelle nationale.

29 janvier 2026 | tiré d'alencontre.org
https://alencontre.org/laune/quand-greg-bovino-se-fait-remplacer-par-tom-homan-un-des-architectes-de-la-guerre-aux-immigre%c2%b7e%c2%b7s.html

MINNEAPOLIS — Le dernier jour de Greg Bovino [1] en tant que commandant itinérant de la Police des frontières américaine (US Border Patrol), des manifestant·e·s se sont rassemblés devant l'hôtel où, selon la rumeur, l'homme de 55 ans séjournait. La nuit était tombée et la température était bien en dessous de zéro. Les manifestants s'étaient réunis pour lui dire au revoir de la manière la plus bruyante et la moins reposante possible.

Ils ont tapé sur des casseroles, des marmites et des tambours sous la neige qui tombait. Ils ont crié dans des mégaphones et ont soufflé dans leurs sifflets orange d'urgence, un son strident qui est devenu synonyme de l'assaut de l'administration Trump dans les Villes jumelles (Twin Cities-Minneapolis-Saint Paul).

Depuis le quatrième étage de l'immeuble, un groupe d'hommes regardait la foule bruyante, un verre à la main. Ils semblaient être des membres, en congé, de la garde rapprochée de Greg Bovino, très détestée localement. L'un des hommes s'est retourné, a posé sa canette, a baissé son short et a montré ses fesses nues aux manifestant·e·s avant de leur faire un doigt d'honneur. Peu après, la police locale et les policiers d'État du Minnesota, armés de matraques en bois, ont pris le dessus sur la foule.

Plusieurs arrestations ont été effectuées.

Les raisons de cette manifestation sont en relation avec la présence (et ici le départ) des agents fédéraux masqués qui ont semé la terreur dans tout le Minnesota depuis deux mois, et de la série d'atteintes aux droits civils, de violations constitutionnelles et de vidéos violentes qu'ils avaient laissées dans leur sillage.

L'insulte la plus récente était le meurtre d'Alex Pretti. Samedi, des agents fédéraux de l'immigration ont abattu dans la rue cet homme de 37 ans alors qu'il tentait d'aider une femme qu'ils avaient jetée à terre.

À la suite de ce meurtre, Greg Bovino a affirmé qu' Alex Pretti, qui travaillait comme infirmier en soins intensifs au Minneapolis Veterans Affairs Medical Center, « voulait causer un maximum de dégâts et massacrer les forces de l'ordre », malgré les nombreuses preuves contraires immédiatement disponibles.

Lundi 26 janvier, au milieu d'une vague d'indignation nationale qui a même conduit certains républicains à remettre en question la sévérité des mesures prises dans le Minnesota, Bovino a été démis de ses fonctions exceptionnelles de « commandant en chef » et renvoyé en Californie. Il serait sur le point de prendre sa retraite.

Le soulagement local suscité par le départ de Greg Bovino est facile à comprendre. Ce qui est beaucoup moins clair, c'est l'ampleur des changements que son remplaçant, Tom Homan, le tsar des frontières de Trump, apportera.

« Il n'y a eu aucun changement dans les procédures judiciaires, aucun retrait de plainte, aucune reconnaissance que des personnes sont détenues sans motif », a déclaré Emmanuel Mauleón, professeur de droit à l'université du Minnesota, à The Intercept. « Tout ce que nous savons pour l'instant, c'est que l'administration remplace du personnel. Cela ne nous apprend rien sur les orientations politiques. Cela ne nous apprend rien sur les priorités en matière d'application de la loi. Cela ne nous apprend rien sur les tactiques utilisées, et d'après les documents judiciaires, rien n'indique que ces éléments aient changé. »

A titre d'exemple parmi tant d'autres, Emmanuel Mauleón a souligné que l'administration Trump n'avait donné aucune indication quant à son intention d'annuler une note interne récemment divulguée qui autoriserait les agents d'immigration à pénétrer dans des domiciles sans mandat judiciaire, une affirmation que les juristes ont qualifiée de manifestement contraire à la Constitution.

Nous sommes en année électorale, et, jusqu'à présent, la répression ultranationaliste et hypermilitarisée ordonnée par le conseiller de la Maison Blanche Stephen Miller et mise en oeuvre dans les rues de Minneapolis s'avère décidément impopulaire. Actuellement, le message du président et du gouverneur démocrate du Minnesota, Tim Walz, est que l'arrivée de Tom Homan pourrait apporter à l'Etat une police fédérale de l'immigration moins controversée et plus professionnelle.

Et pourtant, il y a peu de preuves d'une divergence idéologique entre le nouveau chef (Homan) de l'« opération Metro Surge » [opération lancée début décembre 2025, sous la direction de Kristi Noem, par le DHS-Department of Homeland Security dans le but d'arrêter et d'expulser des immigrant·e·s qualifiés d'illégaux] et le reste des faucons de l'immigration de l'administration Trump [Stephen Miller au premier chef]. La différence la plus notable entre Tom Homan et Greg Bovino en particulier est que T. Homan a expulsé beaucoup plus de personnes, et ce à l'échelle nationale.

« Il est certain que le remplacement de Greg Bovino par Homan pourrait entraîner des changements dans les politiques », a déclaré Emmanuel Mauleón. Pour l'instant, cependant, « il semble s'agir davantage d'une question de gestion de crise. Je considère cela davantage comme une mesure médiatico-politique que comme un signal significatif de ce qui va se passer sur le terrain ».

__________

Le Financial Times du 29 janvier 2026 annonce que : « Des entreprises telles que Palantir [de l'ultra-réactionnaire Peter Thiel] et Deloitte ont collectivement engrangé plus de 22 milliards de dollars grâce à des contrats conclus avec des agences au cœur de la répression agressive menée par Donald Trump en matière d'immigration au cours de l'année écoulée [2025]. Des consultants, des groupes technologiques, des compagnies aériennes charter et une entreprise de gravier/ciment dirigée par un allié du président américain ont été parmi les principaux bénéficiaires de la forte augmentation des dépenses consacrées à l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) et à la Customs and Border Protection (CBP).

L'explosion des financements a commencé après la deuxième investiture de Donald Trump en janvier dernier et s'est accélérée depuis l'adoption du « big beautiful bill », qui est entré en vigueur en juillet. L'ICE et le CBP sont au centre d'une polémique politique suite aux meurtres commis par des agents fédéraux à Minneapolis, qui ont suscité l'indignation du public et les critiques des deux côtés de l'échiquier politique, les démocrates menaçant de bloquer le financement de l'ICE. » (Réd.)


Le parcours de Tom Homan

Récemment, Tom Homan a fait la une des journaux pour avoir été visé par une enquête du FBI pour corruption, dans laquelle il aurait accepté un sac en papier contenant 50 000 dollars en échange de faveurs contractuelles. (Le ministère de la Justice de Trump a classé l'affaire !)

Ceux qui ont une mémoire un peu plus longue se souviendront que Tom Homan, avec Stephen Miller et d'autres, a été l'un des architectes de la « tolérance zéro » (en 2017 sous le premier mandat de Trump), une politique qui a vu des milliers d'enfants d'immigrant·es séparés de leurs parents Cela avait suscité des manifestations dans tout le pays, comme c'est le cas aujourd'hui.

Ceux qui connaissent encore mieux l'histoire de l'immigration se souviendront que Tom Homan a joué un rôle clé dans le surnom donné au président Barack Obama, « le grand expulseur » [Obama a présidé à l'expulsion de 3 millions de migrant·e·s sous ses deux mandats]

Comme Bovino, Homan était autrefois agent de la police des frontières (Border Patrol agent), avant d'être transféré au Service d'immigration et de naturalisation (INS), aujourd'hui disparu. Après le 11 septembre 2001, l'INS (Immigration and Naturalization Service) a eu le triste privilège d'être la seule agence fédérale à être dissoute à la suite des attentats terroristes. (L'agence avait approuvé les visas de deux des pirates de l'air du 11 septembre.)

Sous l'égide du colossal nouveau département de la Sécurité intérieure (DHS-Department of Homeland Security) Tom Homan et ses collègues ont été intégrés à une nouvelle agence appelée U.S. Immigration and Customs Enforcement (ICE), qui était divisée en deux branches : les agents chargés des expulsions (Enforcement and Removal Operations, ERO) et les agents spéciaux chargés des enquêtes sur la sécurité intérieure (Homeland Security Investigations).

Tom Homan s'est installé à Washington en 2009 et a rapidement gravi les échelons bureaucratiques, devenant directeur de l'ERO en 2013. Sous Obama, lui et ses collègues ont élargi un programme controversé appelé Secure Communities, qui permettait à l'ICE d'intervenir dans les prisons. L'administration a défini ses priorités en matière d'application de la loi comme étant les personnes qui représentaient une menace pour « la sécurité nationale, la sécurité publique et la sécurité des frontières ».

Au cours du second mandat d'Obama (2013-2017), le DHS a ordonné à l'ICE de cesser d'expulser les personnes dont la seule infraction était une violation des lois sur l'immigration commise avant janvier 2014. Au moment où il a quitté la Maison Blanche, Obama avait plus de 3 millions d'expulsions à son actif.

Même dans un contexte de changement de priorités, Tom Homan s'est distingué comme un agent d'expulsion très efficace, adoptant le mantra « les pires d'abord » utilisé par l'ICE pour désigner les objectifs de l'administration. A la tête de l'ERO, il a expulsé plus de 920 000 personnes, dont 534 000 étaient ce que l'ICE appelait des étrangers criminels. Pour cette réalisation, Obama lui a décerné en 2015 le Presidential Rank Award, la plus haute distinction annuelle accordée aux hauts fonctionnaires du gouvernement.

Malgré la reconnaissance dont il a bénéficié, Tom Homan s'est opposés aux priorités de l'administration Obama en matière d'application de la loi. En tant que directeur par intérim de l'ICE pendant le premier mandat de Trump, son principal argument était que toutes les personnes sans papiers, qu'elles aient ou non un casier judiciaire, devaient vivre dans la crainte (CNN 16 juin 2017) que le gouvernement ne vienne les chercher.

L'agence de Homan a augmenté le nombre d'arrestations de plus de 40% au cours de la première année du mandat de Trump. Rien qu'à New York, l'Immigrant Defense Project a signalé une augmentation de 900% des arrestations ou tentatives d'arrestation par l'ICE dans les tribunaux locaux. À l'échelle nationale, la plus forte augmentation des arrestations a concerné les immigrants sans condamnation pénale. Sous la direction de Homan, les arrestations « non criminelles » de l'ICE ont plus que doublé.

Lors d'un salon sur la sécurité des frontières en 2018, Tom Homan a critiqué les institutions qui contestent l'ICE, en particulier les élu·e·s et la presse.

« Quand ils auront vu ce que nous avons vu, alors ils pourront se faire une opinion », a-t-il déclaré aux agents et aux prestataires du secteur. « D'ici là, nous allons appliquer la loi sans nous excuser. » [Les firmes privées propriétaires des Centres de détention sont des prestataires qui ont vu leurs gains exploser.]

Rien depuis près d'une décennie, depuis que Homan dirige l'ICE, ne suggère que ses opinions aient changé. Ce qui a changé, en particulier au cours de l'année écoulée, ce sont les tactiques ouvertement militarisées de la police des frontières et de l'ICE. Si c'est le personnel des douanes et de la protection des frontières, l'agence mère de la police des frontières, qui a tué Pretti, c'est un agent de l'ICE qui a abattu Renee Good, une mère de famille de Minneapolis, trois semaines plus tôt.

Ces opérations ont donné lieu à une résistance sans précédent que Tom Homan n'avait jamais rencontrée pendant le premier mandat de Trump.

Sous Trump 2.0, les agents fédéraux du Minnesota se sont heurtés à un réseau de dizaines de milliers d'intervenant·e·s rapides, connecté·e·s numériquement, déterminé·e·s à empêcher les expulsions massives dans leurs quartiers et communautés.

Tom Homan a directement menacé ces réseaux, avertissant que les personnes qui suivent et filment les opérations de l'ICE seront arrêtées, poursuivies et inscrites dans une « base de données ».

« Nous allons les rendre célèbres », a-t-il déclaré à Fox News la semaine suivant la mort de Good. « Nous allons montrer leur visage à la télévision. »

La correspondance du DHS obtenue par CNN indique que la création d'une telle base de données est bien avancée, les agents de Minneapolis ayant reçu pour instruction de « capturer toutes les images, plaques d'immatriculation, identifications et informations générales sur les hôtels, les agitateurs, les manifestants, etc. ». Parmi les personnes visées par les efforts de collecte de données du DHS, avant son assassinat, figurait Alex Pretti.

L'intérêt de Homan pour les opposant·e·s politiques de Trump fait écho à un mémorandum sur la sécurité nationale publié l'année dernière par la Maison Blanche, le NSPM-7, qui ordonne aux forces de l'ordre fédérales de diriger leurs pouvoirs d'enquête contre ce que le président a qualifié d'« ennemi intérieur ». (Article écrit le 28 janvier et publié sur le site d'Intercept le 29 janvier 2026 ; traduction-édition par la rédaction de A l'Encontre)


[1] Le Washington Post du 28 janvier écrivait à propos de Greg Bovino : « Les opérations de police menées par l'administration dans de grandes villes ont constitué le point culminant de la carrière de trois décennies de Greg Bovino au sein du Service des douanes et de la protection des frontières (U.S. Customs and Border Protection) des États-Unis, la plus grande agence fédérale chargée de l'application de la loi. Sa visibilité a également démontré le rôle plus important que Donald Trump et la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi L. Noem, ont accordé à la police des frontières dans les zones urbaines, loin de son domaine de compétence traditionnel à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.

Vêtu de son uniforme vert olive caractéristique [aux allures nazies] et arborant une coupe en brosse, Bovino a dirigé des agents masqués dans des villes américaines comme un commandant militaire dirigeant ses troupes au combat. Bovino se délectait d'échanger des insultes avec ses détracteurs sur les réseaux sociaux, publiant des vidéos d'action montrant les actions de ses agents et apparaissant en première ligne lors d'affrontements avec des manifestants, accompagnés de tirs de gaz lacrymogènes. » (Réd.)

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 03:03

Vous êtes chaleureusement invités au lancement...

PTAG !

Vous êtes chaleureusement invités au lancement du livre Avant d'en arriver là, essai choral sur le
péril fasciste

Le jeudi 12 février 2026, à partir de 17 heures à la librairie Pantoute,1100 rue Saint Jean, Québec

David Murray et Pierre Mouterde —les initiateurs de ce projet d'échanges pluriels entre progressistes
québécois à propos de la montée de l'extrême-droite— seront là, accompagnés de deux des
protagonistes de la conversation chorale qui en a découlé : Catherine Dorion et Maxim Fortin.
On y présentera le livre, mais aussi discutera ensemble tant de la présence ou non au Québec d'un
péril fasciste que des manières que nous aurions de nous y opposer.

On vous y attend nombreux !

https://www.facebook.com/events/1537983683923943?acontext=%7B"event_action_history"%3A[%7B"surface"%3A"home"%7D%2C%7B"mechanism"%3A"attachment"%2C"surface"%3A"newsfeed"%7D]%2C"ref_notif_type"%3Anull%7D

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

09.02.2026 à 22:59

Une autre résistance est possible face à Trump

Phoebé Boisclair-Fleury

Phoebé Boisclair-Fleury Ces derniers mois, nous assistons à une certaine distanciation des chefs d'État, notamment des pays occidentaux, face aux États-Unis et à Donald Trump. Le forum économique mondial à Davos de janvier en est une bonne démonstration. Ces postures peuvent marquer le cours des (…)

Voir en ligne : Journal des Alternatives

09.02.2026 à 22:57

Lancement du Collectif québécois En route vers le FSM2026

Hassan El-Khansa

Hassan El-Khansa Le Collectif québécois vers le FSM 2026 a tenu une première séance d'information en ligne le 4 février pour promouvoir la 17e édition du Forum social mondial (FSM) qui aura lieu à Cotonou au Bénin du 4 au 8 août 2026. En amont de la rencontre, plusieurs organismes se sont (…)

Voir en ligne : Journal des Alternatives

09.02.2026 à 18:48

Janvier, un mois de bouleversement qui met la table pour 2026

Comité éditorial

Chaque mois, l'équipe éditoriale de L'Étoile du Nord publiera un résumé de l'actualité pour aider à comprendre ce qui se passe dans un monde chaotique, alors que le système médiatique… Source

09.02.2026 à 17:26

Les liens invisibles

Marc Simard

C'est décembre et l'hiver qui s'installe pour de bon de l'autre côté du mur de la chambre. Un renouveau de ce cycle que nous connaissons bien ici avec son lot de traditions annuelles et de gestes typiquement saisonniers. Pour les sens, c'est le retour du vent qui pique, des narines gelées et des (…)

Voir en ligne : Journal le Mouton Noir

09.02.2026 à 04:56

Cuba : si l'île tombe, nos espoirs aussi – Manuel Medina

Rédaction-coordination JdA-PA

Manuel Medina, traduit de l'espagnol par Bernard Tornare, pour Investigaction Trump et son lieutenant Marco Rubio veulent anéantir tout vestige de socialisme et de souveraineté à Cuba. Et ils y parviendront si nous les laissons faire. Malgré les menaces de Donald Trump, l'île qui ne se rend pas (…)

Voir en ligne : Journal des Alternatives

08.02.2026 à 16:56

Emmanuel Dror : la fierté de Gaza, un peuple qui ne baisse pas la tête

Rédaction-coordination JdA-PA

Entrevue d'Emmanuel Dror, réalisée par Vincent Gay pour Contretemps À l'occasion de la tournée d'Emmanuel Dror au Québec pour présenter son livre La Fierté de Gaza, nous publions une entrevue faite par le sie Contretemps. Deux activités sont annoncées, une à la Livrerie le mercredi 11 février à (…)

Voir en ligne : Journal des Alternatives
77 / 77

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞