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10.02.2026 à 14:23

Chine - Etats-Unis : rivalité asymétrique dans une perspective historique

Cyn Huang, Éric Toussaint

Interview d'Éric Toussaint par Cyn Huang, étudiant à Berkeley (Californie) et membre actif des Democratic Socialists of America (DSA) où il co-préside le courant Bread and Roses.

Tiré du blogue de l'auteur.

Cyn Huang : Veux-tu exposer les termes du conflit entre la Chine et les États-Unis ? D'où vient-il ?

Éric Toussaint : Il s'agit aujourd'hui d'un conflit entre deux superpuissances. En revanche, je ne dirais pas qu'il s'agit de deux impérialismes de même nature. La Chine est un impérialisme émergent, tandis que les États-Unis constituent un impérialisme ancien, consolidé, en déclin relatif et extrêmement agressif.

Pour comprendre l'évolution des relations entre la Chine et les États-Unis, il est indispensable de les replacer dans un cadre historique. Après la révolution chinoise de 1949, les États-Unis ont soutenu le régime nationaliste de Tchang Kaï-chek, replié à Taïwan, et ont refusé de reconnaître la République populaire de Chine dirigée par Mao Tsé Toung , alors engagée dans une transition vers le socialisme. Les relations étaient très conflictuelles notamment pendant la guerre de Corée. À plusieurs moments, notamment au début des années 1960, la Chine a soutenu des luttes armées dans différents pays considérés comme stratégiques par les États-Unis. Pékin est venu en aide au Vietnam du Nord présidé par Hồ Chí Minh et au Front National de Libération du Sud-Vietnam (FNLS).

Confrontés à l'impasse de la guerre du Vietnam, les États-Unis ont alors opéré un tournant stratégique et se sont rapprochés de la Chine. Ce rapprochement a été symbolisé par la rencontre historique entre Richard Nixon et Mao Tsé Toung au début des années 1970, illustrée par la célèbre photographie de leur poignée de main datant de 1972. Préalablement à cette rencontre, les États-Unis avaient reconnu les autorités de Pékin comme le gouvernement légitime de la Chine. Par la suite, ils ont retiré leur reconnaissance diplomatique à Taïwan et ont accepté le principe selon lequel Taïwan faisait partie du territoire chinois.

Ce changement a eu des conséquences concrètes. Jusqu'en 1971, la Chine était représentée au Conseil de sécurité des Nations unies de Taïwan (Voir l'encadré La Chine aux Nations Unies, au FMI et à la Banque mondiale). À partir de l'accord sino-américain, c'est la République populaire de Chine qui a occupé le siège chinois au Conseil de sécurité de l'ONU. Quelques années plus tard, plus exactement en 1980, la Chine de Pékin a remplacé Taiwan au Fonds monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale.

La Chine nationaliste de Tchang Kaï-chek, réfugiée à Taïwan (Formose) après 1949, a occupé le siège de la Chine au Conseil de sécurité de l'ONU jusqu'en 1971 grâce au soutien des Etats-Unis et des puissances d'Europe occidentale. Le tournant a lieu le 25 octobre 1971 : l'Assemblée générale adopte la résolution 2758. Celle-ci reconnaît la République populaire de Chine (RPC) comme seul représentant légitime de la Chine à l'ONU. La RPC récupère alors le siège permanent au Conseil de sécurité, avec droit de veto. Le gouvernement de Taïwan est exclu de l'ONU. En résumé : de 1945–1971, le siège chinois est occupé par la Chine nationaliste et anti-communiste. Depuis 1971, le siège est occupé par la Chine populaire (Pékin). Ce revirement historique est intervenu car Washington voulait isoler l'URSS et réduire l'appui de Pékin au Vietnam du Nord et au Front National de Libération du Sud-Vietnam (FNLS) qui luttaient contre l'occupation étasunienne du Vietnam du Sud et résistaient aux bombardements massifs du Vietnam du Nord. La rupture sino-soviétique avait ouvert une opportunité. En 1971, a lieu une mission secrète de Henry Kissinger à Pékin, suivie en 1972, d'une visite historique de Richard Nixon en Chine. En conséquence, en 1971, les États-Unis ont cessé de bloquer l'entrée de la RPC à l'ONU.

La Chine était membre fondateur du FMI en 1945, mais après la révolution chinoise de 1949 dirigée par le Parti Communiste avec à sa tête Mao Tsé Toung , c'est le gouvernement de Taïwan (République de Chine) qui occupait le siège de la Chine dans l'organisation. Suite au tournant pris par Washington dans les années 1970, le 17 avril 1980, le FMI a officiellement reconnu la RPC de Mao comme titulaire légale du siège de la Chine et depuis cette date, la RPC participe pleinement à l'institution, avec son propre quota et son directeur exécutif.

La Banque mondiale, dominée comme le FMI par les autorités de Washington, a décidé le 14 avril 1980 que la RPC remplaçait officiellement Taïwan en tant que représentant de la Chine dans toutes les branches du Groupe de la Banque mondiale (IBRD, IDA, IFC).

À cette époque, la Chine était encore un pays en transition vers le socialisme, fortement bureaucratisé et traversé par de profondes contradictions, notamment celles révélées par la Révolution culturelle initiée en 1966. À partir des années 1980, sous l'impulsion de Deng Xiaoping, des réformes ont été engagées qui ont progressivement conduit à la restauration du capitalisme en Chine.

Cyn Huang : Le développement de l'économie politique chinoise et l'évolution de sa position dans le système mondial sont stupéfiants. Comme tu viens de le montrer, les États-Unis n'ont pas toujours considéré la Chine comme leur principal adversaire stratégique. En plus, à partir des années 1990 et dans la première décennie du 21e siècle, la classe dirigeante américaine voyait la Chine comme un partenaire économique essentiel, dont elle pouvait tirer profit et qu'elle pensait pouvoir canaliser au sein d'un ordre mondial dominé par les États-Unis.

Éric Toussaint : À partir des années 2000, et de manière particulièrement marquée, la Chine est devenue une destination majeure des investissements étrangers, notamment américains. De grandes entreprises privées des États-Unis – comme Apple, Microsoft et bien d'autres – ont installé des usines dans des zones économiques spéciales sur le territoire chinois. Pendant des années, le gouvernement américain et les grandes multinationales ont considéré qu'ils tiraient un avantage considérable de cette relation : ils pouvaient exploiter une main-d'œuvre chinoise très faiblement rémunérée, devant travailler dans des conditions particulièrement dures, et en extraire une plus-value massive.

Si l'on utilise les catégories de Karl Marx, on peut parler d'un transfert de valeur à travers un commerce inégal : une part importante de la plus-value produite par les travailleurs chinois était captée par les capitalistes américains. Parallèlement, du fait de ses exportations massives, la Chine a accumulé d'énormes excédents commerciaux et donc d'importantes réserves de change en dollars. Celles-ci ont dépassé les 3 000 milliards de dollars (ce volume est proche du PIB de la France en 2025), dont plus de 1 300 milliards étaient investis en bons du Trésor américain en 2013. Autrement dit, la Chine réinvestissait une partie de ses excédents en prêtant de l'argent aux États-Unis. La Chine a par la suite réduit ses achats de bons du trésor, elle détiendrait de manière directe 700 milliards de dollars en 2025.

Durant toute la période qui va des années 1990 à 2014-2015, les États-Unis ont estimé qu'ils bénéficiaient largement de leur relation avec la Chine. Cependant, à partir de 2014, avec le lancement de la Belt and Road Initiative, la Chine ne s'est plus contentée d'exporter des marchandises. Elle a commencé à exporter massivement des capitaux à l'étranger, à prêter de l'argent à de nombreux pays et à investir dans des infrastructures, des entreprises et des ressources naturelles en Europe, en Amérique latine, en Afrique et même aux États-Unis.

À partir de ce moment-là, la Chine a atteint un niveau de puissance économique tel que les États-Unis – dès la fin du mandat d'Obama, et plus clairement encore à partir de 2016–2017 – ont commencé à considérer qu'ils ne tiraient plus autant d'avantages qu'auparavant de cette relation. Ils ont commencé à prendre des mesures protectionnistes et ont renforcé leur présence militaire autour de la Chine. Il faut bien parler ici d'un encerclement militaire : plus de 20 000 soldats américains sont stationnés en Corée du Sud, plus de 50 000 au Japon, environ 10 000 sur l'île de Guam, sans compter d'autres déploiements. Les États-Unis sont également alliés à Taïwan et lui fournissent des armes.

Du point de vue chinois, les États-Unis encerclent donc la Chine dans sa propre périphérie. Du point de vue américain, la Chine est devenue une puissance capitaliste concurrente, en pleine expansion, qui non seulement gagne des parts de marché, mais parvient aussi à consolider des positions durables sur plusieurs continents, y compris dans ce que Donald Trump appelle « l'hémisphère occidental », du Groenland et du Canada jusqu'au Sud de l'Argentine et du Chili.

La Chine contrôle par exemple le principal port maritime du Pérou et possède des entreprises d'extraction minière et pétrolière dans de nombreux pays. Les États-Unis ont alors considéré que la zone qu'ils dominaient historiquement commençait à être sérieusement menacée. Sous Trump, cette logique est assumée de manière brutale : les États-Unis affirment pouvoir agir librement dans leur hémisphère, agresser le Venezuela pour son pétrole et se l'approprier, kidnapper puis séquestrer à New York le président vénézuélien et son épouse, vouloir prendre le contrôle du Groenland, du Canada ou du canal de Panama, tout en exigeant que la Chine abandonne ses positions dans cette zone.

Cyn Huang : Comment Trump définit-il la Chine dans le document de stratégie de sécurité nationale (National Security Strategy NSS 2025) ? Veux-tu résumer ce que tu as écrit dans ton article intitulé « Pourquoi Washington a fait de la Chine son adversaire stratégique central » ?

Eric Toussaint : Le document de stratégie de sécurité nationale publié par l'administration Trump au début du mois de décembre est très clair : la Chine y est désignée comme l'adversaire stratégique principal des États-Unis. Washington cherche à réduire la présence chinoise dans l'hémisphère occidental et à renforcer l'encerclement militaire de la Chine dans la région indo-pacifique. Officiellement, les États-Unis reconnaissent eux-mêmes disposer de 375 000 soldats et personnels civils militaires dans cette région, de 66 bases militaires permanentes et de plus de 80 bases non permanentes. Il s'agit d'un dispositif militaire absolument colossal.

Face à cela, même si la Chine a jusqu'ici privilégié une stratégie d'expansion essentiellement économique et relativement pacifique, il est probable qu'au sein de sa direction politique, des courants gagnent en influence en affirmant la nécessité de se préparer à une confrontation directe avec les États-Unis, au nom de l'autodéfense. Nous nous rapprochons ainsi d'une situation extrêmement dangereuse.

Historiquement, la politique de Trump rappelle celle de la seconde moitié du XIXᵉ siècle et de la première moitié du XXᵉ siècle, lorsque les États-Unis intervenaient militairement de manière directe pour étendre leur espace de domination : guerre contre le Mexique en 1847 qui permet aux Etats-Unis de conquérir le Texas, le Nouveau-Mexique et la Californie ; ensuite en 1898, Washington entre en guerre contre l'empire colonial espagnol et prend le contrôle de Cuba, de Porto Rico et des Philippines ; ensuite, les Etats-Unis occupent Haïti à partir de 1915.

Après la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis ont poursuivi leur politique d'agression, on peut citer la guerre de Corée au début des années 1950 et la guerre du Vietnam des années 1960 à 1975, avec des déploiements massifs atteignant jusqu'à 500 000 soldats. Sans oublier la guerre contre l'Irak en 1991, la guerre contre l'Afghanistan des Talibans à partir de 2001 et l'invasion de l'Irak en 2003 pour ne prendre que quelques exemples probants.

Nous assistons au 21e siècle, à un retour à des politiques impérialistes classiques, telles qu'analysées par Lénine, Trotski, Hilferding ou Rosa Luxemburg. Comme ces auteurs et autrice marxistes l'ont montré, ce type de confrontation entre puissances impérialistes conduit structurellement à la guerre. Après la Seconde Guerre mondiale, malgré des guerres extrêmement violentes comme celles de Corée ou du Vietnam, ces conflits bien qu'impliquant plusieurs pays n'ont pas pris un caractère mondial. Aujourd'hui, avec la logique impulsée par Trump, le risque d'un basculement vers une nouvelle guerre mondiale redevient une possibilité réelle.

Cyn Huang : Qu'est-ce qui donne à Trump l'impression que la Chine pourrait être « maîtrisée » ?

Éric Toussaint : Je pense que Donald Trump et son administration estiment pouvoir contenir l'expansion économique internationale de la Chine par un ensemble de mesures économiques, commerciales, diplomatiques et militaires. Cela comprend l'augmentation du protectionnisme économique et commercial avec mise en place de différentes barrières pour réduire les importations chinoises aux Etats-Unis et promouvoir les exportations étasuniennes sur le marché mondial ; des pressions sur les partenaires commerciaux des Etats-Unis pour qu'ils augmentent leurs achats de produits made USA ; des pressions sur les entreprises des Etats-Unis et d'autres pays pour qu'elles augmentent leur production aux Etats-Unis ou y rapatrient leur production ; augmentation des subventions aux entreprises US ; la prise de contrôle de territoire et de ressources naturelles dans l'hémisphère occidental et ailleurs ; une négociation serrée avec la Chine pour l'amener à réduire son expansionnisme économique hors de ses frontières,… En ce qui concerne le dispositif militaire, il ne s'agit pas nécessairement de dire que Trump prépare directement une guerre contre la Chine. Son objectif semble plutôt être d'impressionner Pékin, en affirmant une supériorité militaire écrasante : l'idée est de faire comprendre à la Chine qu'en cas de conflit armé, elle n'aurait aucune chance face aux États-Unis, compte tenu de la présence militaire américaine massive autour de la Chine, dans l'Indo-Pacifique comme dans le reste du monde.

Les États-Unis partent donc du principe qu'ils peuvent intimider la direction chinoise et, par ce biais, limiter son expansion économique. Rien ne garantit toutefois que la Chine accepte de réduire ses objectifs stratégiques et économiques sous la pression. Au contraire, il est probable que Pékin ne souhaite pas une confrontation militaire directe, mais qu'il soit de plus en plus contraint d'y faire face à mesure que les États-Unis renforcent leurs menaces et leur posture militaire.

Dans ce contexte, le calcul de Trump apparaît comme extrêmement dangereux. Il fait peser un risque majeur non seulement sur les relations sino-américaines, mais aussi sur l'ensemble de l'humanité : sur les populations des États-Unis, de la Chine et, plus largement, sur celles du monde entier.

Cyn Huang : Comment perçois-tu actuellement le rapport de forces entre la Chine et les Etats-Unis et quelle est la place de la Russie dans cette situation ?

Éric Toussaint : Pour comprendre pleinement la situation internationale actuelle et la stratégie de Donald Trump, il est indispensable d'intégrer dans l'analyse la place de la Russie, ainsi que celle de l'Europe.

L'un des objectifs centraux de Trump est de séparer la Russie de la Chine. Au cours des quinze dernières années, un rapprochement significatif s'est opéré entre Vladimir Poutine et Xi Jinping. Ce rapprochement s'est notamment concrétisé par la création des BRICS, ainsi que par le renforcement des accords commerciaux, financiers et militaires entre les deux pays, en particulier après les sanctions imposées par les puissances occidentales à la Russie à la suite de l'annexion de la Crimée en 2014, puis renforcées après l'invasion de l'Ukraine en 2022.

Ces sanctions ont contribué à resserrer les liens entre la Russie et la Chine. Face à cette situation, Trump adopte une stratégie très claire : il propose implicitement un accord à Vladimir Poutine. Le message est le suivant : tu peux agir dans ton environnement régional – c'est-à-dire dans l'espace des anciennes républiques soviétiques devenues des États indépendants – de la même manière que moi j'agis dans l'hémisphère occidental. Autrement dit, Trump revendique pour lui-même le droit d'intervenir au Venezuela ou ailleurs en Amérique latine, et accorde à la Russie une forme de légitimité pour intervenir dans son propre voisinage.

Dans cette logique, Trump propose un « deal » à Poutine : je te laisse poursuivre tes objectifs dans ta région, y compris en Ukraine, et en échange tu prends tes distances avec la Chine. L'objectif stratégique des États-Unis est donc d'isoler la Chine en la séparant de la Russie, tout en accordant des garanties à la Russie pour ses propres ambitions impérialistes.

Il faut être clair : la Russie est aujourd'hui une puissance capitaliste impérialiste, extrêmement agressive, ce qu'elle a démontré à plusieurs reprises. On assisterait ainsi à un accord entre deux impérialismes – la Russie, impérialisme agressif mais de second rang, et les États-Unis, impérialisme dominant, hyper agressif – visant à affaiblir et isoler la Chine.

Rien ne garantit cependant que cette stratégie fonctionnera. L'attitude actuellement conciliante de Trump à l'égard de Poutine, illustrée par exemple par son invitation au « conseil mondial de la paix » qu'il a mis en scène lors de la réunion de Davos des 21 et 22 janvier, pourrait évoluer rapidement. Si Poutine refuse de prendre ses distances avec la Chine ou s'il n'accepte pas un accord avec Trump au détriment de l'Ukraine, un retournement brutal de la position américaine est tout à fait possible.

Ce qu'il faut retenir, c'est que la relation États-Unis–Chine ne peut être analysée indépendamment de la place de la Russie. L'impérialisme américain cherche aujourd'hui une forme d'entente avec le pouvoir russe afin de réduire l'espace économique, politique et stratégique occupé par la Chine.

Cyn Huang : Quelle position internationaliste adopter ?

Éric Toussaint : Face à cette situation, la question essentielle pour nous, en tant que révolutionnaires et en tant qu'internationalistes, est la suivante : de quel côté nous plaçons-nous ? Notre réponse est claire. Nous sommes du côté des peuples, contre les calculs et les affrontements des grandes puissances et des différents impérialismes.

Concrètement, cela signifie que nous soutenons les militants et militantes qui en Russie et en Ukraine s'opposent à la guerre menée par la Russie en Ukraine. Nous soutenons les travailleurs, les étudiants et les mouvements sociaux en Chine qui luttent pour leurs droits, pour l'amélioration de leurs conditions de vie et pour davantage de libertés politiques. Nous soutenons également les travailleurs et les masses populaires aux États-Unis qui entrent en lutte contre les politiques de Trump. Enfin, nous défendons la souveraineté des pays de l'hémisphère occidental et d'autres parties du monde face à la stratégie agressive de domination des États-Unis. Nous sommes du côté des peuples dans leur lutte pour le droit à l'autodétermination et pour l'exercice de leur souveraineté sur leurs ressources naturelles. Nous nous opposons à toutes les agressions impérialistes et colonialistes qu'elle qu'en soit l'origine. En Europe, nous nous opposons à la politique impérialiste et néocoloniale de nos gouvernants et dénonçons leur complicité avec le gouvernement néofasciste de Netanyahou qui commet un génocide contre le peuple palestinien. Nous nous opposons aux politiques inhumaines pratiquées par la majorité des gouvernements de la planète à l'égard des migrant-es et des candidat-es réfugié-es. Nous soutenons toutes les activités de solidarité internationalistes.

Nous défendons une perspective authentiquement internationaliste. Nous choisissons le camp des peuples contre leurs oppresseurs. Nous nous engageons activement dans la réalisation de la conférence anti fasciste et anti impérialiste de Porto Alegre au Brésil (26-29 mars 2026). Nous soutenons l'Appel international au renforcement de l'action antifasciste et anti-impérialiste.

* Les auteurs remercient Gabriella Lima et Maxime Perriot pour leur relecture.

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10.02.2026 à 14:23

Où se trouve la sortie pour échapper à toute cette violence étatique aux États-Unis ?

Aziz Huq

Il est difficile de trouver dans l'histoire des États-Unis un effort comparable à celui qui a présidé à la création d'une agence nationale spécialisée dans la violence à l'échelle de l'ICE. Si ses conséquences politiques et psychologiques immédiates sont évidentes, ses effets durables sur l'avenir restent difficiles à cerner. Par Aziz Huq, professeur de droit à l'université de Chicago.

2 février 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/02/ou-se-trouve-la-sortie-pour-echapper-a-toute-cette-violence-etatique-aux-etats-unis/

À quoi sert cette violence, aussi spectaculaire que superflue, perpétrée par l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) dans les rues de Los Angeles, Chicago et, plus récemment, Minneapolis ? Si ses conséquences politiques et psychologiques immédiates sont évidentes, ses effets durables sur l'avenir des projets politiques démocratiques et émancipateurs restent difficiles à cerner, car nous ne nous posons pas encore les bonnes questions sur la manière dont une ICE enhardie pourrait compromettre les possibilités d'autonomie démocratique.

Cette violence d'État exemplaire procure un avantage politique direct. La brutalité et le risque de mort violente, héritage douloureux des communautés racisées et ghettoïsées, offrent aux partisans du président une satisfaction psychologique : tous leurs ennemis, même ceux qui se croyaient à l'abri, peuvent en faire les frais. Ce ressentiment s'est transformé, après le meurtre de Renée Good, en une colère plus généralisée contre les femmes blanches, malgré l'importance de ce groupe démographique pour la coalition MAGA. Une telle haine irrationnelle révèle une explosion émotionnelle qui dépasse la logique politique sous-jacente.

Il existe une seconde logique, plus sinistre encore, à l'œuvre : la violence actuelle s'accompagne d'une manipulation ostentatoire et manifestement mensongère. Ainsi, lorsque Greg Bovino, ancien « commandant itinérant » de l'ICE, claironne la conduite « légale » et « professionnelle de ses troupes lors d'une conférence de presse à Minneapolis, il est difficile de croire qu'il ignore qu'il ment. Lorsque l'infirmier Alex Pretti, en soins intensifs, est qualifié de « terroriste intérieur » avant même que son sang ne soit séché sur le trottoir, et que des vidéos largement diffusées démentent ces calomnies, on peut se demander qui prend de tels propos au sérieux.

Abstraction faite du fait que cette rhétorique détermine le rythme des reportages au sein de l'écosystème médiatique aligné sur le mouvement MAGA, dont fait partie Fox News, il est possible que les mensonges flagrants concernant les atrocités morales contribuent à bâtir une communauté politique perverse. Mentir ouvertement au public, puis défier les fidèles de prouver leur loyauté en s'agenouillant devant les mensonges des dirigeants, est une manière de renforcer une identité politique. La violence mise en scène, qui fait écho à la brutalité réelle, peut s'avérer particulièrement efficace, voire décuplé, pour réaffirmer et approfondir les liens politiques qui font de la brutalisation une stratégie politique attrayante. En effet, elle véhicule le message que certaines personnes méritent tellement la haine que même la mort ne justifie pas qu'on leur dise la vérité.

Les déploiements de l'ICE témoignent également d'un instrument distinct, sinon totalement inédit, de la politique américaine : une machine de violence interne, contrôlée par l'État, dotée d'une importante capacité de violence et d'un esprit de corps malfaisant. Qu'elles soient paramilitaires ou intégrées à l'État, les forces de violence organisées jouent depuis longtemps un rôle central dans la déstabilisation de la démocratie. La violence para-étatique a joué un rôle historique important, par exemple en Colombie et au Mexique, en façonnant les perspectives politiques. Mais ces forces de violence n'ont pas été absentes de l'histoire nord-américaine.

Le dimanche 13 juin 1873, un groupe de trois cents suprémacistes blancs, mené par un ancien capitaine confédéré, massacra plus de 150 républicains noirs qui défendaient un bureau de vote près de la rivière Rouge, en Louisiane. Le massacre de Colfax servit de modèle à une violence extrême contre les Noirs pendant un siècle, culminant avec le meurtre de Fred Hampton en 1969. Puis, lors de la bataille de Blair Mountain en août 1921, l'armée de l'air du président Warren Harding fournit aux propriétaires de mines de Virginie-Occidentale une surveillance aérienne et menaça de déployer des troupes fédérales, tandis que des milices privées affrontaient le syndicat des mineurs (United Mine Workers). Tout au long de la fin du XIXe siècle, ces mêmes capitalistes firent appel aux détectives Pinkerton pour agir comme bras armé de l'industrie afin de réprimer l'organisation syndicale.

Comment l'ICE pourrait-elle devenir un instrument de répression politique plus généralisée ? Le Ku Klux Klan (KKK) et les Pinkertons étaient des organisations paramilitaires privées. Hampton, en revanche, a été assassiné par des agents de l'État ; le mouvement pour les droits civiques et les autres mouvements de lutte pour les droits des Noirs à cette époque ont fait l'objet d'une surveillance et d'une subversion étatiques généralisées. Il est toutefois difficile d'imaginer une initiative comparable visant à créer une agence nationale de spécialistes de la violence de l'envergure de l'ICE. Réfléchir à ses répercussions politiques plus larges implique de s'interroger sur la manière dont ce nouvel organisme pourrait modifier à la fois le discours et la possibilité même d'une contestation politique nationale en faveur de causes progressistes.

Il convient tout d'abord de remarquer comment la rhétorique justifiant la répression se perfectionne au fil du temps. Après le meurtre de Good, les membres du cabinet de Donald Trump ont adopté une rhétorique affûtée après la mort de Charlie Kirk. La secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, a accusé (à tort) Good d'un « acte de terrorisme intérieur », tandis que le vice-président J.D. Vance insinuait que les manifestants et les groupes de soutien de quartier avaient tous recours à des « tactiques de terrorisme intérieur ». Noem a utilisé la même étiquette pour Pretti quelques heures seulement après sa mort. Pour ne pas être en reste, le conseiller de Trump à la sécurité intérieure, Stephen Miller, l'a qualifié d'« assassin ».

Leur rhétorique est reprise et transformée en loi par les juristes de l'administration. En septembre 2025, par exemple, la Maison-Blanche a publié un mémorandum présidentiel décrivant les « campagnes sophistiquées et organisées » menées par une phalange imaginaire d'organisations « antifascistes ». Ce document ne mentionne pas l'ICE nommément, mais enjoint le secrétaire à la Sécurité intérieure de faire de la lutte contre les organisations « antifascistes » une « priorité nationale ».

Des agents du DHS, dans d'autres régions du pays, menaceraient de traiter comme « terroristes intérieurs » les personnes qui filment leurs interpellations par l'ICE. Parallèlement, des médias d'extrême droite dénoncent un « réseau complexe de groupes d'extrême gauche » qui aurait poussé Pretti au suicide. Ces révélations alimentent des campagnes de répression de plus grande envergure en transformant la réaction de citoyens ordinaires face à la violence d'État en un complot sinistre qu'il faut étouffer.

À l'heure actuelle, la législation fédérale n'autorise pas la désignation d'organisations nationales comme « terroristes intérieurs ». Cela importe peu à une administration qui se moque de l'idée même d'être soumise à la loi. De même, il importe peu à ses prétendus défenseurs de la liberté d'expression que leurs renonciations catégoriques violent ouvertement le Premier Amendement. Si l'on parvient à rendre cette interprétation politiquement acceptable, si l'on parvient à intimider suffisamment de membres du Congrès et de la magistrature fédérale, les obstacles juridiques à l'interdiction du discours politique quotidien disparaîtront.

Une telle rhétorique pèse peu sans les moyens de créer de nouveaux faits établis politiques sur le terrain – de remodeler la société civile à l'image d'une société brutale, comme on le fait actuellement pour les universités et la science. L'ICE a toujours absorbé une part démesurée des ressources publiques. En 2012, moins de dix ans après sa création, l'ICE et le Service des douanes et de la protection des frontières (CBP) dépensaient ensemble quelque 17,9 milliards de dollars par an, soit environ quinze fois plus que ce que le Service d'immigration et de naturalisation (INS) dépensait au milieu des années 1980 pour les mêmes fonctions. Hier comme aujourd'hui, la justification officielle de ces dépenses était l'expulsion des « étrangers criminels », des non-citoyens ayant enfreint une disposition du droit pénal américain.

Sous l'administration Trump, l'ICE est devenue l'agence fédérale dont le budget a explosé. En juillet 2025, le groupe républicain, autrefois obsédé par l'austérité, a alloué à l'ICE quelque 75 milliards de dollars sur quatre ans. Avec les crédits budgétaires existants, l'agence bénéficie de recettes annuelles de 28,7 milliards de dollars, soit environ quatre fois son budget sous l'administration Biden. L'ICE dispose désormais d'un budget supérieur à celui de plusieurs armées du monde, dont celles du Brésil, de l'Italie et même d'Israël. De manière significative, en octobre 2025, l'ICE avait également augmenté ses dépenses d'armement d'environ 600% par rapport à 2024, la majeure partie de ces nouveaux fonds étant consacrée à l'achat d'armes légères et d'équipements de protection. La capacité destructrice des Forces de défense israéliennes, récemment mise en évidence de façon dramatique à Gaza, donne une idée du potentiel de violence que l'ICE est en train de développer.

Une version récente des nouvelles mesures budgétaires examinées par le Sénat — qui doivent être adoptées pour éviter une nouvelle paralysie des services gouvernementaux — prévoit 3,43 milliards de dollars supplémentaires pour les centres de détention et 5,08 milliards pour les « opérations d'application de la loi et d'expulsion ». Cette version, négociée avec les sénateurs démocrates avant que certains ne commencent à avoir des remords, comme le souligne un commentateur, signifierait que le modèle de Minneapolis pourrait devenir la norme.

Cette expansion fulgurante des effectifs de l'ICE s'accompagne d'un changement de profil chez ses recrues. Malgré des primes d'embauche de 50 000 dollars et le remboursement des frais de scolarité, l'ICE recrute en marge du système carcéral. Les agents pénitentiaires, par exemple, désertent en masse pour rejoindre l'ICE. Il est fort probable que ceux qui ont été formés à discipliner et punir les détenus par la violence appliqueront cette formation et cette attitude à leurs nouvelles fonctions sur le terrain. De nouvelles recrues sont également déployées sans avoir fait l'objet d'une vérification de leurs antécédents judiciaires ou de tests de dépistage de drogues. La journaliste Laura Jedeed a pu postuler à l'ICE sans aucun formulaire ni enquête de sécurité et recevoir une offre en quelques jours. Par ailleurs, l'ICE a réduit sa formation initiale à quarante-sept jours, un nombre choisi, bien sûr, en hommage au quarante-septième président des États-Unis.

Cette course effrénée à l'expansion des pouvoirs de l'agence a inévitablement pour conséquence le renforcement d'une réticence et d'une incapacité à se conformer aux contraintes légales en matière de violence. Bien qu'il n'existe pas d'équivalent historique exact pour l'ICE, on peut trouver un parallèle dans son mode de recrutement avec celui des Pinkertons, qui « recrutaient dans les tripots et les taudis de nos grandes villes… des individus marginalisés par la société ». Des figures syndicales comme Terence Powderly, des Chevaliers du Travail, qui a formulé cette description, ont mis en avant le caractère douteux des recrues pour justifier la législation anti-Pinkerton.

Il y a un an, la vague de grâces accordées par Trump aurait pu faire craindre que les Proud Boys et les Oath Keepers ne deviennent les versions contemporaines de la Sturmabteilung d'Ernst Röhm, la branche paramilitaire originelle du parti nazi. Aujourd'hui, cette crainte paraît bien désuète. Plutôt que d'avoir besoin d'externaliser la répression de la dissidence politique, l'administration – parfois avec l'aide de démocrates de la Chambre des représentants aveuglés par leurs préjugés – renforce en interne les capacités nécessaires à cette fin. C'est l'inverse de la stratégie de privatisation mise en œuvre par le biais du Département de l'efficacité gouvernementale (DOGE) d'Elon Musk, de Palantir et de BlackRock. Mais cela démontre que les capacités d'un État autocratique peuvent se constituer de multiples façons, et qu'il n'y a aucune raison de s'alarmer outre mesure des dangers liés à l'externalisation si des risques encore plus grands guettent lorsque ces mêmes capacités sont développées au sein même de l'État.

Alors que les élections de novembre se précisent, une question cruciale se pose quant à l'utilisation des effectifs renforcés de l'ICE et à leur impact sur la capacité des Américains à voter et des candidats progressistes à se mobiliser. La mise en place d'une telle machine, lourde et rudimentaire, engendre inévitablement des pressions en faveur de son utilisation. Comme l'illustre le contexte policier, une fois constituée une force quasi militaire, il est très difficile de s'y opposer, ne serait-ce que par mécontentement généralisé. Ne pas l'utiliser constituerait, après tout, un gaspillage de l'argent du contribuable. De plus, les listes de cibles ont déjà été établies et justifiées par une campagne médiatique intensive auprès des médias de droite.

Si les violences à Minneapolis ouvrent la voie à une répression politique généralisée, existe-t-il des solutions ? Il est difficile d'en entrevoir des simples. Les résultats des élections seront cruciaux, mais tout porte à croire que les violences s'intensifieront jusqu'aux élections de mi-mandat de novembre. Faire face à de telles menaces exigera du courage de la part des dirigeants comme des citoyens. La solidarité manifestée par la grève générale de Minneapolis la semaine dernière est à cet égard un exemple admirable.

La gauche et le centre ont de solides raisons de rechercher des alliances en cette période de réactions violentes et hostiles, mais les efforts déployés pour forger de tels liens seront vains si les responsables politiques traditionnels ne saisissent pas à quel point le contexte actuel est bouleversé. Peut-être que la mise en examen de Jacob Frey et Tim Walz permettra de faire la lumière sur les décisions prises après des décennies de compromis moraux, mais rien n'est moins sûr. En bref, le projet de démilitarisation américaine, déjà complexe et délicat, vient de se compliquer considérablement.

Aziz Huq est professeur de droit à la faculté de droit de l'Université de Chicago.
Texte initialement publié en américain ici et traduit à l'aide de l'IA
Jacobin se présente comme une « voix influente de la gauche américaine, offrant des perspectives socialistes sur la politique, l'économie et la culture. La revue imprimée paraît trimestriellement et compte 60 000 abonnés, en plus d'une audience en ligne de plus de 3 millions de visiteurs par mois ».
Ce blog sur Mediapart est consacré à la présentation d'extraits de son édition en ligne.
https://blogs.mediapart.fr/jacobin/blog/300126/ou-se-trouve-la-sortie-pour-echapper-toute-cette-violence-etatique-aux-etats-unis

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10.02.2026 à 14:23

Sur le récent accord entre Damas et l'administration kurde

Gilbert Achcar

Comment devons-nous interpréter le récent accord entre le mouvement kurde de Syrie et le nouveau gouvernement syrien ? Marque-t-il la fin d'une décennie d'administration autonome kurde dans le nord-est de la Syrie ? Ou s'agit-il simplement d'un arrangement temporaire, destiné à rejoindre la longue liste d'accords au Moyen-Orient annoncés comme définitifs, pour finalement s'effondrer peu après ? Répondre à cette question nécessite une évaluation à la fois de la nature de l'accord lui-même et des circonstances qui y ont conduit.

Tiré du blogue de l'auteur.

Le premier point à constater est que l'accord annoncé vendredi dernier constitue un compromis dans lequel la balance penche en faveur du régime de Damas. C'est un compromis dans la mesure où il a été conclu entre deux parties dont aucune n'a perdu la capacité de continuer à se battre. En effet, les Forces démocratiques syriennes (FDS), même après avoir été largement réduites à leur noyau majoritairement kurde, conservent encore une force militaire substantielle dans le rapport actuel des forces en Syrie. Elles comprennent des dizaines de milliers de combattants chevronnés – hommes et femmes – motivés par une cause nationale forgée à travers un siècle de partition et d'oppression. De plus, leur colonne vertébrale politique s'appuie sur un courant idéologique qui s'est adapté aux changements historiques, restant ainsi profondément enraciné.

En revanche, les forces du nouveau régime syrien ne sont pas beaucoup plus grandes que les forces kurdes et manquent de cohésion. Elles constituent un conglomérat hybride, composé de Hayat Tahrir al-Cham, d'autres groupes djihadistes (certains non syriens) et de forces directement loyales à Ankara – les unités de la soi-disant Armée nationale syrienne.

Cette configuration signifie que l'équilibre des forces en place permettrait au côté kurde de résister aux forces de Damas durant longtemps, à condition de bénéficier d'un soutien extérieur pour éviter l'isolement et l'encerclement. Cependant, les deux acteurs capables d'apporter un tel soutien ont trahi le mouvement kurde syrien. Le premier, bien sûr, n'est autre que les États-Unis, qui, sous l'administration Trump actuelle, ont décidé de ne plus compter sur les FDS dans la lutte contre l'organisation de l'État islamique et de s'appuyer dorénavant sur la Turquie et le nouveau régime syrien parrainé par Ankara. Le second est le Gouvernement régional du Kurdistan dans le nord de l'Irak, dirigé par la famille Barzani, alliés proches d'Ankara (voir l'article de la semaine dernière,« Les Kurdes et le régime syrien », Al-Quds Al-Arabi, 27 janvier 2026).

Inversement, les forces du nouveau régime de Damas bénéficient d'un soutien turc indéfectible et illimité dans leur confrontation avec le mouvement kurde. Face à cette réalité, les FDS se retrouvent face à deux options amères : capituler ou mener une guerre pour préserver leur dignité – une guerre qui risque de devenir suicidaire, semblable à certaines épopées héroïques, mais finalement vaines, observées à travers l'histoire. En conséquence, les FDS ont opté pour le compromis afin de gagner du temps, dans l'espoir d'un changement de circonstances, que ce soit au niveau régional – compte tenu de la grande volatilité de la région – ou au niveau international, compte tenu de l'imprévisibilité de Donald Trump, de sa susceptibilité à la pression de Netanyahu qui contrebalance l'influence d'Erdoğan, et de la possibilité donc que sa position puisse encore changer.

Pour sa part, le régime de Damas a également opté pour le compromis plutôt que de mener une guerre féroce dans le nord qui pourrait saper ses efforts pour consolider son contrôle du reste du territoire syrien, ou accroître sa dépendance envers Ankara, nuisant ainsi à son image et limitant ses ambitions. Le compromis impliquait que Damas abandonne sa demande de dissolution immédiate de l'administration autonome kurde et de ses forces armées, et n'insiste plus pour déployer de grands contingents de forces du régime au cœur des zones contrôlées par les FDS. Au contraire, l'accord prévoit l'initiation de mesures limitées – dont l'interprétation peut encore être sujette à désaccord – vers l'intégration de ces zones dans le cadre militaire, administratif et juridique du nouvel État syrien.

Il ne fait donc guère de doute que le compromis actuel n'a pas résolu le conflit, mais l'a plutôt déplacé d'une phase militaire vers une phase politique. Cette nouvelle phase impliquera une lutte politique qui poursuivra la guerre par d'autres moyens, tout comme la guerre elle-même est une continuation de la politique par d'autres moyens, comme le dit une maxime bien connue. La partie kurde cherchera à préserver l'autogouvernement de facto qu'elle exerce depuis une décennie, en accomplissement de son aspiration légitime à l'autodétermination, même si cette administration est formellement intégrée à l'État syrien. Pendant ce temps, Ankara fera pression de façon persistante et implacable sur Damas pour qu'il intensifie ses demandes de reddition totale des Kurdes et de soumission à un régime centralisé.

La question est donc de savoir si Washington peut freiner les deux camps – les Kurdes et les Turcs – afin de maintenir la situation dans les limites d'un compromis que chaque camp prétend publiquement accepter. C'est un pari très incertain. Il est plus probable que la fragilité de l'accord de vendredi dernier devienne bientôt évidente, et que le langage – et peut-être même la pratique – de la guerre l'emportent à nouveau sur le langage du consensus, cet accord étant suivi par d'autres tout aussi temporaires, dans un schéma trop familier dans cette région du monde.

Traduit de ma chronique hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe, Al-Quds al-Arabi, basé à Londres. Cet article est d'abord paru en ligne le 03 février. Vous pouvez librement le reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.

* Dernier ouvrage paru Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale (La Dispute, 2025).

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