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10.02.2026 à 12:26

De l'assassinat du fils de Kadhafi au risque d'une reprise de la guerre

La Rédaction de Mondafrique

De l'héritier réformateur plein de promesses au paria menaçant, le parcours tortueux de Saïf al-Islam Kadhafi résume les contradictions libyennes. C'est la fin d'un symbole. Les réactions polarisées à sa mort, à Zintan, dans le cadre d'une exécution ciblée, attestent des risques élevés de relance du conflit dans un pays au bord du gouffre.

Tiré de MondAfrique.

La scène, décrite par des sources proches de l'entourage familial, est celle d'un assassinat politique ciblé. Mardi 3 février 2026, vers 14h30, quatre assaillants masqués font irruption dans une résidence de la périphérie de Zintan, dans l'ouest de la Libye. Les caméras de surveillance sont neutralisées, les gardes mis hors d'état de nuire. Un échange de tirs éclate dans le jardin. Quand le silence revient, Saif al-Islam Kadhafi, fils de l'ancien Guide et figure à la fois honnie et adulée, gît, mortellement touché. Son geôlier devenu son protecteur dévoué, Ahmed el-Ajmi el-Atri, est légèrement blessé. Les agresseurs disparaissent.

Célérité inhabituelle de l'enquête

L'annonce de sa mort, dans la soirée, a envoyé une onde de choc à travers un pays déjà fracturé, ravivant les fantômes du passé et menaçant de réduire à néant des processus politiques fragiles. Le bureau du procureur général, Sedig Essour, a réagi avec une célérité inhabituelle, dépêchant sur place une équipe complète d'enquêteurs et d'experts. Dans un communiqué détaillé publié à l'aube du 4 février, il a confirmé la thèse de l'assassinat par « projectiles mortels » et promis une enquête rapide. Cette réactivité témoigne de la dangerosité politique extrême d'un dossier qui plonge ses racines dans des décennies tumultueuses d'histoire libyenne.

Pour comprendre le choc que représente cet acte, il faut remonter le fil de la vie de l'homme qui en a été la cible. Né le 25 juin 1972 dans le complexe militaro-politique de Beb al-Azizia à Tripoli, Saif al-Islam, deuxième fils de Mouammar Kadhafi et de sa seconde épouse Safia Farkash, a très tôt été projeté sur le devant de la scène. Après des études d'architecture en Libye, il obtient un doctorat en économie à la London School of Economics en 2000 – un diplôme dont la légitimité fut ensuite contestée à cause des diverses donations libyennes dont a bénéficié l'université. Sans formation militaire, il reçoit le grade de commandant et prend, en 1998, la tête de la Fondation Kadhafi pour le Développement.

Un héritier qui tente de moderniser le système

C'est par cette fondation qu'il bâtit sa réputation d'interlocuteur international et de médiateur. Tour à tour, il négocie la libération d'otages allemands aux Philippines (2000), contribue au règlement financier et politique de l'attentat de Lockerbie, œuvre à la libération des infirmières bulgares accusées d'avoir contaminé des enfants au VIH à Benghazi (2007), et joue un rôle dans les négociations secrètes aboutissant à l'abandon du programme d'armes de destruction massive de la Libye en 2003.

En interne, il se présente comme le visage de la modernisation, portant le projet « Libye de demain » (Libya al-Ghad) qui promet une nouvelle constitution, une économie diversifiée et une ouverture relative. Il parvient même à faire nommer le réformateur Choukri Ghanem au poste de Premier ministre. Mais ses ambitions se heurtent au mur des conservateurs du régime et à l'autorité absolue de son père. Son discours critique de 2008 provoque la fermeture de sa chaîne de télévision. Nommé coordinateur du Comité populaire général en 2009, il devient officiellement la deuxième figure du régime, mais sans pouvoir réel sur un système verrouillé.

2011, la guerre « jusqu'au dernier homme »

Le tournant décisif survient en février 2011. Alors que la révolution éclate, beaucoup espèrent qu'il choisira la conciliation. L'espoir est de courte durée. Le 20 février, face aux caméras, l'héritier réformateur se mue en porte-parole de la répression. Il promet que son père « combattra la révolution jusqu'au dernier homme » et menace : « Nous nous battrons jusqu'au dernier homme, à la dernière femme, à la dernière balle. » Qualifiant les membres du Conseil national de transition d'« ordures », il enterre son image d'ouverture. La Cour pénale internationale émet un mandat d'arrêt contre lui en mai 2011 pour crimes contre l'humanité.

Capturé en novembre 2011 près d'Oubari, il est emprisonné à Zintan, ville qui le protège et refuse de le livrer. Un tribunal libyen le condamne à mort par contumace en 2015, un verdict critiqué par l'ONU pour son manque d'équité. Sa libération en juin 2017 par la brigade Abou Bakr al-Siddiq, proche du maréchal Khalifa Haftar, reste entourée de mystère. Son gardien, Ajmi al-Atiri, devenu son protecteur, déclare alors : « La majorité des Libyens regrette l'ancien régime. Saif al-Islam jouera un rôle clé pour unifier la Libye. » Une alliance tacite avec Haftar est évoquée.

L'éclipse puis le retour : tensions avec Haftar

Pendant près de dix ans, il maintient un silence relatif, avant de refaire surface en juin 2021 dans une interview au New York Times. Le ton n'a pas changé : les révolutionnaires sont des « terroristes, démons et idiots », les Printemps arabes une erreur commise par des « Arabes stupides ». Il ne renie rien du règne paternel, ne concédant que de légers « écarts » dans les années 80. Il dépose sa candidature à la présidentielle en novembre 2021, mais elle est rejetée à cause de ses condamnations pénales, avant d'être rétablie par un tribunal de Sebha, illustrant la bataille juridique autour de son statut.

Les années qui suivent le voient manœuvrer dans un paysage de plus en plus hostile. Après les inondations meurtrières de Derna en septembre 2023, il fustige « l'effondrement de l'État post-2011 » et la corruption des gouvernements. Le printemps 2024 marque la rupture publique avec son ancien protecteur putatif Khalifa Haftar. Des milices de Zintan, pourtant pro-Haftar, annoncent leur soutien à Saïf al-Islam. En réponse, Haftar fait arrêter Ali Bousbayha al-Hasnawi, un chef tribal et médiateur pro-Kadhafi, provoquant des protestations dans le Sud. La photo d'un Saïf al-Islam souriant, levant le pouce devant les montagnes de Zintan, en juin 2024, apparaît alors comme un défi.

C'est dans ce contexte de tension extrême que le drame se noue. Dans les jours précédant l'assassinat, des personnalités de Zintan, comme Abdallah Naker, réclamaient publiquement son arrestation. Selon ses partisans, ses déplacements entre le djebel Nefoussa et la région d'Al-Hamada, axe stratégique vers le sud et les frontières algérienne et tunisienne, étaient étroitement surveillés. Les forces de Haftar auraient resserré « un étau » autour de lui, tentant à plusieurs reprises de le capturer. Quelques jours avant sa mort, son avocate libanaise révélait qu'il craignait d'être « liquidé » par le maréchal.

Un choc et des réactions polarisées

Les accusations ont fusé immédiatement après l'annonce de son décès. Le camp des partisans de Kadhafi et son équipe politique ont pointé du doigt sans ambages des « milices militaires relevant de Khalifa Haftar ». L'analyste politique Abdessalam al-Rajhi a estimé que cette accusation n'était pas une surprise, citant un ancien commandant de Zintan, Ibrahim al-Madani, qui affirmait dans une vidéo avoir reçu l'ordre explicite d'assassiner Saïf al-Islam. « Le camp d'Al-Rajma craignait ses déplacements dans le Sud, où il dispose de soutiens », a déclaré Rajhi, évoquant les arrestations de dizaines de ses partisans et la mise à l'écart d'Hassan al-Zadma, responsable sécuritaire dans le Sud, pour ses contacts supposés avec Kadhafi.

En face, les dénégations ont été tout aussi fermes. La 444e brigade, faction affiliée au gouvernement d'unité nationale dans l'ouest, a nié toute implication, affirmant ne pas être déployée à Zintan. Le silence a été la règle du côté des institutions officielles : le gouvernement d'unité nationale, le Conseil d'État suprême, la Chambre des représentants de Tobrouk n'ont pas commenté. Le camp de l'Est, de Haftar au gouvernement parallèle d'Osama Hammad, est resté muet. Seul Mohamed Bayaou, chef de l'Institution libyenne des médias affiliée à l'Est, a brisé ce silence, de façon glaçante, en qualifiant la mort de Saïf al-Islam de « délivrance pour lui et peut-être pour le pays », rejetant la responsabilité sur ses conseillers.

Pour certains analystes, les motivations sont à chercher dans un calcul politique froid. Les intérêts de Khalifa Haftar et du chef du gouvernement de Tripoli, Abdelhamid Dbeibah, auraient convergé pour écarter un rival encombrant. Sa base de soutien, même réduite, parmi les nostalgiques de l'ancien régime et certaines tribus du Sud (Wirfalla, Zintan), faisait de lui un obstacle électoral potentiel pour les deux hommes. D'autres, comme l'ancien membre du Conseil national de transition Mahmoud Chamam, évoquent des « marques d'appareils extérieurs », qui auraient pu chercher à semer un trouble profitable à certaines puissances étrangères.

Un avenir plus incertain que jamais

L'assassinat survient à un moment critique. La Libye est engagée dans de fragiles pourparlers parrainés par l'ONU, avec des consultations à Tunis, Paris et d'autres capitales, dans l'espoir d'établir une feuille de route électorale. L'envoyé spécial des Nations unies Hanna Tité doit justement présenter son bilan devant le Conseil de sécurité le 18 février. La mort violente d'une personnalité aussi chargée de symboles risque de tout compromettre.

Les observateurs redoutent trois conséquences majeures. Premièrement, un creusement des divisions communautaires et régionales. Ali al-Sallabi, conseiller du Conseil présidentiel pour la réconciliation, a immédiatement mis en garde contre la réouverture de « la plaie du tribalisme et du régionalisme ». Deuxièmement, une entrave au processus électoral. Si Saïf al-Islam n'était pas le favori, sa présence dans l'équation politique contraignait ses rivaux et offrait une voix, certes controversée, à une partie de l'électorat. Son élimination modifie brutalement les calculs. Enfin, le risque d'un cycle de violence est réel. Son équipe politique a averti que ce crime « ne passerait pas inaperçu », laissant craindre des représailles de la part de ses partisans tribaux ou des milices qui le soutenaient.

Face à ce péril, des appels à la raison et à la justice se font entendre. Des figures comme l'ancien président du Conseil d'État suprême Khaled El-Mechri et le conseiller de Saïf al-Islam Abdallah Othman ont exigé une enquête « urgente et transparente ». « Le meurtre en dehors de la loi est un crime injustifiable », a martelé al-Mechri.

Alors que les experts en balistique et médecine légale examinent la scène de crime de Zintan, une question plus vaste et plus sombre plane sur la Libye. Il ne s'agit plus seulement de savoir qui a tiré, ou si la ville qui abritait Saïf al-Islam depuis quatorze ans l'a finalement trahi. La question, désormais, est de savoir si les institutions fantomatiques du pays et la communauté internationale parviendront à empêcher que cet assassinat ne devienne le prélude d'un nouveau chapitre de chaos, anéantissant les derniers espoirs de consensus dans un pays épuisé par près de quinze ans de conflits.

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10.02.2026 à 12:25

Après l'IA - Les héritages d'une bulle

Cédric Durand

Au cours des dernières années, l'anticipation de la « révolution » de l'IA a entraîné une forte augmentation des investissements dans ces entreprises technologiques américaines. Le boom de l'IA peut sembler durable. Mais à mesure que des fissures apparaissent chez certains acteurs et dans certains segments du secteur, l'inquiétude grandit quant à la possibilité que les profits ne soient pas suffisants pour soutenir la tendance dans l'ensemble de l'écosystème.

4 février 2026 | tiré d'inprecor.fr
https://inprecor.fr/apres-lia-les-heritages-dune-bulle

La valorisation boursière des entreprises liées à l'IA a été multipliée par dix au cours de la dernière décennie. Comme l'a récemment souligné John Lanchester, toutes les entreprises du classement des dix plus grandes entreprises mondiales, sauf une, sont liées à la valeur future de l'intelligence artificielle. Toutes sauf une sont américaines, et leur valeur cumulée représente bien plus de la moitié de l'économie américaine.

Au cours des dernières années, l'anticipation de la « révolution » de l'IA a entraîné une forte augmentation des investissements dans ces entreprises technologiques américaines. Les promesses d'une percée radicale dans l'intelligence post-humaine et de gains de productivité miraculeux ont captivé l'esprit animal des investisseurs au point que, comme l'a dit Ruchir Sharma du FT, « l'Amérique mise désormais tout sur l'IA ». Les investissements fixes dans ce secteur sont si importants qu'ils ont été le principal moteur de la croissance américaine en 2025. La formation et l'exploitation des modèles d'IA nécessitent une énorme infrastructure physique composée de centres de données, d'équipements informatiques, de systèmes de refroidissement, de matériel réseau, de connexions au réseau électrique et d'alimentation électrique. Les entreprises technologiques devraient dépenser la somme colossale de 5 000 milliards de dollars pour cette infrastructure coûteuse, qui reste principalement concentrée aux États-Unis, afin de répondre à la demande prévue d'ici 2030.

Le problème, c'est que les chiffres ne concordent pas. Pour répondre à ses besoins financiers colossaux, le secteur est passé d'un modèle dominé par le financement par flux de trésorerie et par capitaux propres à un modèle de financement par emprunt. En principe, ce recours à l'endettement pourrait simplement refléter des opportunités de profits croissantes et l'anticipation d'une prospérité à venir. Mais des transactions financières de plus en plus exotiques suggèrent le contraire. Une grande partie de l'engouement est alimentée par des boucles financières dans lesquelles les fournisseurs investissent dans leurs clients et vice versa. OpenAI en est un bon exemple. Son principal fournisseur de puces, Nvidia – la société la plus valorisée au monde – prévoit d'investir 100 milliards de dollars dans OpenAI, finançant ainsi la demande pour ses propres produits. OpenAI, quant à elle, dépense près du double de ses revenus sur la plateforme cloud Azure de Microsoft, qui fournit la puissance de calcul nécessaire au fonctionnement de ses services, enrichissant ainsi son principal bailleur de fonds tout en accumulant des dettes.

De nombreux financements créatifs sont en cours. Prenons l'exemple du projet de Meta de construire un immense centre de données en Louisiane. Cette installation de 30 milliards de dollars appartiendra à Beignet Investor LLC, une coentreprise entre Meta et une société de capital-investissement privée appelée Blue Owl. Cependant, ni les clients de Blue Owl ni Meta ne fourniront la majeure partie du financement, qui proviendra d'un vaste groupe d'obligataires. Meta s'engage principalement à louer l'installation à long terme. Comme le note Alphaville du FT, « cette structure astucieuse permet à Beignet de bénéficier de la solvabilité de Meta, mais la solvabilité de Meta n'est, comme par magie, pas affectée par la dette financière que représente sa garantie de location à long terme ».

Pourtant, derrière cette ingénieuse ingénierie financière, le fait est que Meta est prête à payer environ 1 % de son bilan pour financer la construction du centre de données. Et la raison en est que, contrairement à ce qui est répété aux investisseurs obligataires, elle cherche à se protéger au cas où l'avenir promis de la superintelligence et de la surabondance ne se concrétiserait pas. L'accord conclu par Meta pour son centre de données est symptomatique de la conjoncture du marché, qu'un analyste financier décrit comme « la convergence d'un besoin massif de capitaux, d'émetteurs moins disposés à assumer le risque résiduel... et de liquidités disponibles ». Dans ces circonstances, le travail des banquiers d'investissement consiste à convaincre les prêteurs d'assumer des risques qu'ils ne comprennent pas vraiment. « Nous avons vu cette histoire se reproduire un million de fois », prévient l'analyste, notamment à l'approche de la crise financière de 2008.

Si l'on se concentre uniquement sur les bilans solides des principaux hyperscalers – Amazon, Meta, Microsoft, Alphabet –, le boom de l'IA peut sembler durable. Mais à mesure que des fissures apparaissent chez des acteurs plus faibles comme Oracle et dans certains segments du secteur du développement de l'IA, l'inquiétude grandit quant à la possibilité que les profits ne soient pas suffisants pour soutenir la tendance dans l'ensemble de l'écosystème. La ruée vers l'IA fait suite à des années de boom boursier aux États-Unis et à un supercycle de capital fictif qui dure depuis des décennies, ce qui comporte ses propres fragilités. D'où l'inquiétude croissante qui transparaît dans le langage bureaucratique de la Banque des règlements internationaux : « Si un déclin des investissements dans l'IA s'accompagnait d'une correction boursière importante, les répercussions négatives pourraient être plus importantes que ne le suggèrent les booms précédents. Les investisseurs ont privilégié les actions américaines pour s'exposer aux entreprises d'IA, et l'effet de levier caché pourrait entraîner des répercussions sur le marché du crédit. »

Les données limitées issues d'études sur le terrain suggèrent que des gains de productivité significatifs sont observés dans des tâches telles que la rédaction, le codage et l'assistance à la clientèle dans les centres d'appels. Il existe un décalage initial, car les entreprises doivent supporter le coût de l'apprentissage de l'utilisation de la technologie, mais avec le temps, celles qui l'adoptent en récoltent les fruits. Étant donné que cette technologie devrait se généraliser et stimuler l'innovation et l'amélioration continues, y compris dans les processus de recherche et développement, les attentes en matière d'avantages économiques sont élevées. Si l'intelligence artificielle augmente la productivité comme promis, les utilisateurs seront prêts à payer beaucoup plus cher pour y avoir accès. Selon JP Morgan, compte tenu de l'ampleur des dépenses d'investissement prévues, les fournisseurs d'IA « auraient besoin d'environ 650 milliards de dollars de revenus annuels à perpétuité » pour obtenir un rendement de 10 %, « un chiffre étonnamment élevé ». Cela équivaut à environ 35 dollars par mois pour chacun des 1,5 milliard d'utilisateurs actifs d'iPhone, soit 0,55 % du PIB mondial. Pour l'instant, les prix sont maintenus artificiellement bas, car les entreprises d'IA cachent les coûts économiques réels afin de fidéliser leurs clients. Si les gains d'efficacité se concrétisent, il n'y aura aucun problème ; les entreprises florissantes disposeront de ressources suffisantes pour payer la facture. Même s'ils sont discrets, les investisseurs dans l'IA pourraient tout de même en sortir les poches bien remplies. Dans quelques années, lorsque l'IA aura infiltré les processus de travail au point que les coûts de sortie seront prohibitifs, la clientèle sera incapable de s'échapper et contrainte de payer. Le monde sera accro à l'IA, et les entreprises technologiques engrangeront de juteux profits.

Personne ne devrait douter qu'il s'agit là de la stratégie des géants de la technologie, et que même une cascade d'échecs dans le domaine de l'IA ne les fera pas dévier de cette voie. L'histoire du capitalisme est jalonnée de phases de crise suivies de moments dramatiques de consolidation, et les grandes entreprises technologiques pourraient même tirer profit des bouleversements du secteur. De plus, compte tenu de l'énorme influence politique des milliardaires de la Silicon Valley sur le gouvernement américain, on peut s'attendre à ce qu'ils se battent bec et ongles pour rallier le soutien politique nécessaire à la réalisation de leurs objectifs. Si nécessaire, elles peuvent toujours renforcer l'argument prométhéen par un argument géopolitique, en présentant la victoire dans la course à l'IA contre la Chine comme un défi existentiel pour le pays et en mettant en avant de juteux contrats militaires.

Pourtant, des vents contraires soufflent de plus en plus fort. L'adoption de l'IA s'est généralisée après la sortie de ChatGPT le 30 novembre 2022 et la valeur des entreprises a grimpé en flèche. Mais son adoption par les entreprises n'a pas été aussi forte que prévu. Malgré le battage médiatique, l'utilisation de l'IA au travail ne connaît pas d'essor fulgurant et pourrait même ralentir, ne concernant qu'une petite fraction de la main-d'œuvre. Des données récentes indiquent que l'utilisation de l'IA n'entraîne pas d'augmentation immédiate de la productivité. En bref, si une certaine automatisation est en cours, rien n'indique qu'une disruption imminente due à l'IA soit susceptible de générer les énormes gains économiques prévus.

Comme le savent bien les critiques radicaux et comme l'ont vigoureusement défendu Daron Acemoglu et Simon Johnson, il n'existe pas de développement capitaliste axé sur l'efficacité ; l'amélioration de l'efficacité technique est un résultat macroéconomique qui dépend du cadre institutionnel. Des technologies puissantes peuvent s'avérer non rentables et ne pas être déployées si la structure du marché empêche les investisseurs d'en récolter les fruits ; elles peuvent également appauvrir la main-d'œuvre si elles entraînent des licenciements massifs. Avec l'IA, le danger le plus immédiat semble être une épidémie de démoralisation de la main-d'œuvre. Des recherches suggèrent que l'utilisation intensive de l'IA est démotivante et déqualifiante, alimentant l'ennui et la médiocrité. Nous pourrions même assister à une « courbe en J de la productivité » inversée : les gains de productivité à court terme seraient rapidement éclipsés par une détérioration de la qualité du travail.

Un autre problème réside dans le gaspillage qui pourrait résulter du pari quasi religieux sur l'IA pris par les géants technologiques, encouragé par les dirigeants privés du secteur et les marchés enclins à la manie. Le contraste entre les approches américaine et chinoise en matière d'IA est instructif. Les économies capitalistes sont confrontées à un profond problème de coordination, comme l'a souligné Michael Roberts : « en Chine, il existe un plan visant à atteindre des objectifs technologiques clés qui stimuleront l'ensemble de l'économie », mais « dans les grandes économies capitalistes, tous les œufs de l'IA sont dans un panier appartenant aux hyperscalers privés spécialisés dans l'IA et aux sept géants des médias technologiques – et pour eux, la rentabilité est essentielle, pas les résultats technologiques ».

À plus long terme, si les difficultés financières du secteur s'intensifient, il n'est pas certain que l'héritage matériel de ce boom soit comparable à celui des bulles précédentes. En effet, la construction et les infrastructures ne représentent qu'une minorité des dépenses liées à la mise en place de la capacité des centres de données ; près des trois quarts de l'investissement consistent en équipements informatiques, principalement des puces avancées (processeurs graphiques). Contrairement aux câbles à fibre optique de l'ère dot-com ou aux chemins de fer du 19e siècle, les puces IA doivent être remplacées fréquemment à mesure que leurs performances diminuent et que la technologie s'améliore. Si, pour des raisons de rentabilité, les investissements venaient à se tarir soudainement, une réduction de la disponibilité de l'IA par rapport à son abondance actuelle serait une possibilité réelle. En théorie, si la réduction des dépenses d'investissement l'emportait sur les réductions de coûts liées à l'amélioration des processus d'IA, l'héritage du boom de l'IA ne durerait pas longtemps et la puissance de calcul disponible pour les requêtes IA ordinaires pourrait diminuer.

Ce problème d'obsolescence a des implications financières cruciales. En effet, les prêts destinés aux data centers « sont presque toujours des prêts non amortissables : les remboursements ne servent pas à réduire le montant dû. Il s'agit plutôt d'un financement perpétuel pour ce qui est supposé être un actif perpétuel. L'hypothèse est qu'à la fin de la durée du prêt – généralement cinq à sept ans – la totalité du solde sera refinancée ». Mais si les puces sont pratiquement sans valeur après cinq ans, qui refinancera un actif dont le composant clé est entièrement amorti ?

Sans parler du stress écologique causé par la demande croissante en terres, en énergie et en eau pour faire fonctionner les centres de données, qui rend toute cette ruée vers l'IA non durable. Dans ce contexte, la fonction idéologique du discours de conquête spatiale des géants de la technologie est de donner de la crédibilité au fantasme d'un avenir entièrement numérique. Comme l'explique le projet Suncatcher de Google, « la demande en puissance de calcul pour l'IA – et en énergie – continuera de croître » et « sur la bonne orbite, un panneau solaire peut être jusqu'à 8 fois plus productif que sur Terre et produire de l'énergie de manière quasi continue, réduisant ainsi le besoin en batteries ». Par conséquent, « à l'avenir, l'espace pourrait être le meilleur endroit pour développer la puissance de calcul de l'IA ».

Sur Terre, la demande croissante d'énergie bon marché et de terres rares se traduit par un impérialisme à l'ancienne. La nouvelle doctrine de sécurité américaine indique clairement qu'elle souhaite « un hémisphère [...] qui soutienne les chaînes d'approvisionnement critiques ». La saisie du pétrole vénézuélien par l'administration Trump et les revendications expansionnistes sur le Groenland pour les minéraux critiques convoités par les milliardaires de la technologie montrent à quel point elle est sérieuse. Si l'IA continue de décevoir, les aventures impérialistes pourraient bien s'intensifier – la recherche numérique de gains d'efficacité chimériques remplacée par une course prédatrice à la réduction des coûts dans une nouvelle ère que David Harvey a si justement qualifiée d'« accumulation par dépossession ».

Publié le 16 janvier 2026 sur le blog Mediapart de l‘auteur

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10.02.2026 à 12:25

Coups de pression, agressions et menaces : une semaine dans la peau des journalistes

La rédaction de Mediapart

En une semaine, coups de pression, menaces verbales et physiques ont empêché plusieurs journalistes de Mediapart et d'autres médias d'effectuer leur travail. Cela doit cesser.

Tiré du blogue de l'auteur.

Les faits qui suivent se sont tous déroulés cette semaine, en France. La liste n'est pas exhaustive mais ne laisse pas d'inquiéter.

Vendredi 6 février, Samia Dechir, journaliste rédactrice vidéo à Mediapart, accompagnée de notre pigiste Juliane Rolland à la caméra, a voulu interroger Rachida Dati sur la compatibilité d'un renvoi au tribunal (pour corruption et trafic d'influence, dans l'affaire Renault) avec sa candidature à la mairie de Paris. Son agenda de campagne n'est pas public. Mais nous avons repéré un déplacement dans le quartier de Montmartre.

Notre consœur, micro à la main siglé et bien identifiée par le staff de la candidate, tente d'y interpeller Rachida Dati : « Serez-vous la candidate de la prob… ? » Samia n'a pas le temps de finir sa phrase qu'elle est ceinturée par un des membres de la campagne. Violemment ceinturée. Notre consœur demande ensuite à l'individu de ne pas recommencer pour des raisons évidentes, mais qu'il faut manifestement préciser : il n'a pas le droit de l'entraver dans son travail, ni même de la toucher de cette façon. L'homme s'excuse-t-il pour ce geste déplacé ? Au contraire : il menace Samia de porter plainte contre elle pour intimidation. Pour une réponse sur l'exemplarité de Rachida Dati, on repassera.

Deux jours plus tôt, la même équipe vidéo de Mediapart s'est rendue à Segré-en-Anjou Bleu (Maine-et-Loire) pour interroger Jean-Eudes Gannat, candidat sans étiquette d'extrême droite, sur la compatibilité de sa candidature avec son renvoi devant le tribunal correctionnel, dans son cas, pour provocation à la haine raciale. En cause, une vidéo postée en 2025 sur ses réseaux sociaux où il filme à leur insu cinq réfugiés afghans qu'il compare à des « cousins des talibans ». « Peut-on être candidat et en attente d'un procès un mois et demi après l'élection ? », osent demander nos consœurs.

Jean-Eudes Gannat leur répond, mais tente d'arracher leur micro au cours de l'interview et les traite de « procureures aux cheveux courts ». Quelques minutes plus tard, il poste une vidéo sur les réseaux sociaux, où il se filme et filme nos consœurs, qu'il traite de « chiens de garde du système » et de « p'tites dames qui voudraient jouer les procureures », déclenchant de nombreux commentaires d'insultes sexistes et lesbophobes.

Jeudi, ce n'est pas un politique mais un journaliste qui s'en prend à l'un de nos collègues. Le directeur de la rédaction de CNews, Thomas Bauder, dont Mediapart, sous la plume de David Perrotin et Mathilde Mathieu, a révélé la condamnation en première instance pour violences sur ses trois enfants, invective l'un des auteurs de l'enquête sur le réseau social X.

« Quelle a été votre enfance, David Perrotin, pour que vous viennent cette névrose obsessionnelle et cette haine aveugle ? Dites-le-nous. Quant à mes enfants, ne parlez pas en leur nom, ils n'ont que faire de vous. Le jour venu, pour “venger ma race”, ils vous cracheront au visage », écrit-il, en réponse à un post factuel de notre journaliste, indiquant la réaction de la haute-commissaire à l'enfance, Sarah El Haïry.

Mediapart accepte volontiers la contradiction et publie les droits de réponse des mis en cause lorsqu'ils respectent les conditions de publication, comme ce fut le cas pour Thomas Bauder. Mais nous n'acceptons pas les menaces, d'où qu'elles viennent.

Les désaccords sont légitimes et la critique de la presse nécessaire. Mais afficher aujourd'hui nommément un·e journaliste sur un réseau tel que X, comme l'a fait cette semaine la députée européenne Rima Hassan avec un journaliste du Parisien, pose question : cela génère des effets de meute et du cyberharcèlement favorisés par l'algorithme, auxquels aucune personne défendant des idéaux progressistes ne saurait souscrire.

Longtemps, les atteintes à la presse étaient l'apanage du FN devenu RN, parti connu pour interdire l'accès à ses événements aux journalistes de Mediapart et de « Quotidien ». Force est de constater que le parti d'extrême droite n'est plus le seul, et depuis déjà quelque temps, à piétiner le droit à l'information (journaliste du Monde interdit d'entrée à l'université d'été de La France insoumise, accès de plus en plus restreints aux déplacements de la présidence de la République).

Récemment, Rachida Dati – encore elle ! – a refusé l'accès à l'un de ses meetings aux journalistes du Monde et de Marianne « au prétexte que la demande avait été mal ou pas formulée », raconte le quotidien du soir. Idem pour deux photographes de l'association Divergence et une journaliste de Radio Nova, sortie, elle, au beau milieu de l'événement.

Jean-Michel Aulas, candidat à la mairie de Lyon, blackliste lui aussi certains médias. Plusieurs titres qui suivent sa campagne n'ont pas été avertis d'un déplacement dans le quartier de La Duchère : Mediacités et Rue89 Lyon, deux partenaires de Mediapart, mais aussi Le Monde, Libération ou encore la Tribune de Lyon. Dans un communiqué publié mercredi 4 février, le club de la presse a dénoncé le « tri » des journalistes et une « méthode [qui] pose question en pleine période de débat public en vue du choix des futurs dirigeants des collectivités locales ».

Nous protestons vivement contre ces agissements inacceptables. Les journalistes doivent pouvoir exercer leur mission d'information sans craindre pour leur sécurité physique ni leur santé mentale. Le droit à l'information n'est ni superflu ni négociable. Il est un pilier de notre démocratie, trop souvent oublié par celles et ceux qui prétendent le défendre.

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10.02.2026 à 12:24

JO d'hiver en Italie : neige artificielle, flambée de l'immobilier et privatisation dénoncés par les opposants

Caroline Bordecq

Alors que s'ouvrent les Jeux olympiques d'hiver à Milan, des activistes donnent le coup d'envoi de leurs « Jeux utopiques ». Une manifestation populaire de 3 jours pour dénoncer une ville transformée pour les plus riches.

Tiré de Reporterre. Légende de la photo : Depuis trois ans, le comité de olympiades insoutenable s'oppose à l'arrivée des JOP dans les Alpes italiennes et la métropole lombarde. Capture d'écran du film "Il Grande Gioco".

« J'adore Milan, mais ces Jeux d'hiver sont l'énième confirmation que cette ville ne m'appartient plus », soufflait Matilda le mardi 3 février. L'enseignante était venue assister à un débat avec le Comité des olympiades insoutenables (CIO). Ce dernier a réalisé le documentaire Il Grande Gioco sur les conséquences des Jeux olympiques et paralympiques (JOP) Milan Cortina qui s'ouvrent vendredi 6 février.

Depuis trois ans, ce réseau d'associations s'oppose à l'arrivée de cette grand-messe du sport dans les Alpes italiennes et la métropole lombarde. De vendredi à dimanche 8 février, les activistes organisent des « Jeux utopiques ». Au programme : une manifestation nationale samedi et des séances de sport (boxe, football, capoeira, pole dance...) dans un ancien palais des sports occupé.

L'objectif est multiple. D'abord, se réapproprier la ville « devenue toujours plus exclusive et excluante », explique Marco, membre du CIO venu présenter le film. « Même ces JO qui devraient célébrer le sport sont réservés aux plus aisés », pointe Martino Iniziato, de l'association de randonnée APE Milano. À Milan, seuls quelques billets pour le hockey féminin sont à moins de 100 euros.

Des rénovations pour attirer les plus riches

Les opposants soulèvent aussi les conséquences à long terme des Jeux. « Que ce soit en ville ou en montagne, ils amplifient des processus déjà en cours », reprend Martino. Dans les Alpes, où les températures grimpent et où la neige se raréfie, les écologistes dénoncent l'acharnement à préserver une économie basée sur les sports d'hiver. À l'occasion des Jeux, des millions d'euros ont été investis dans la production de neige artificielle.

Milan, de son côté, affiche depuis des années l'ambition de rejoindre le cercle des grandes métropoles internationales, comme Londres ou Paris. Accueillir de grands événements comme les JOP participe à cette stratégie. À quel prix pour ses habitants ?

« Les Jeux accélèrent la gentrification, reprend Marco. Près du village olympique, le quartier a déjà commencé à se transformer : de nouveaux bâtiments sortent de terre, des bars et restaurants ouvrent. » Le problème n'est pas de rénover des quartiers périphériques, « souvent laissés à l'abandon », mais de le faire « pour attirer les classes plus aisées, plutôt que pour améliorer les conditions de celles et ceux qui y vivent déjà ».

« Les Jeux accélèrent la gentrification »

Le phénomène n'est pas nouveau. L'Exposition universelle de 2015 a marqué un tournant : la ville s'est transformée et les prix de l'immobilier ont flambé. En 2022, acheter une maison à Milan coûtait en moyenne 40 % de plus qu'en 2015. À 29 ans, Matilda a enfin pu quitter le logement familial, « mais seulement parce que mon copain possède un appartement. Comment faire avec un salaire de 1 700 euros par mois ? »

Sur ce front, les JOP ont d'ailleurs un goût d'occasion ratée. Propriété d'un promoteur privé, le village olympique deviendra la plus grande résidence étudiante du pays après les Jeux, mais les loyers font déjà polémique : de 600 euros à 1 000 euros par mois.

Privatisation des lieux sportifs

Les activistes pointent une autre contradiction : alors que Milan sera une scène du sport mondial ces prochaines semaines, « ses espaces sportifs pour le grand public sont laissés à l'abandon », déplore Martino Iniziato. À l'été 2025, seules trois piscines municipales en plein air étaient ouvertes pour 1,3 million d'habitants ; les cinq autres étant en travaux ou désaffectées.

Dans un rapport de 2024, des experts soulignent la privatisation progressive des lieux sportifs rendant leur accès plus coûteux. « La ville subit la pression du marché et ouvre la porte aux investisseurs privés, sans se préoccuper des répercussions sociales pour les habitants », écrivent-ils. La mairie estime pour sa part impossible de maintenir ces infrastructures sans l'appui du secteur privé, tout en refusant de parler de « privatisation ».

Pour Marco, ce « désengagement du public » ne date pas d'hier. Mais « face à ça, l'Italie a toujours eu une grande capacité d'autogestion », dit-il, en citant les centres sociaux autogérés, bête noire de la Première ministre d'extrême droite Giorgia Meloni. Et les Jeux utopiques de ce weekend s'inscrivent dans cette longue tradition.

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10.02.2026 à 12:24

Ukraine : la paix qui ne peut advenir

Oleksandr Kyselov

La Russie semble refuser tout compromis en Ukraine – un problème ignoré par ceux qui appellent à mettre fin au soutien à Kiev. Pour mes grands-parents, il a fallu trois ans, dix mois, deux semaines et trois jours d'horreur et de sacrifice depuis le moment où les premières bombes sont tombées sur les villes biélorusses et ukrainiennes jusqu'à la capitulation de l'agresseur.

4 février 2026 | tiré du site de la Gauche anticapitaliste

Aujourd'hui, la guerre que la Russie mène dans notre pays est sur le point d'entrer dans sa cinquième année sans victoire ni défaite en vue. Près de 20 pour cent du territoire ukrainien est déjà occupé, mais moins d'un pour cent a été conquis au cours de la dernière année.

Au soulagement de nombreux partisans de la paix, les efforts de Kiev se sont orientés vers la recherche de solutions diplomatiques, suivis par les capitales européennes. Pourtant, alors que les échéances fixées par Trump sont passées, l'accord reste introuvable. Les affirmations optimistes selon lesquelles 95 pour cent des termes seraient convenus, avec seulement quelques questions épineuses restantes, font se demander en quoi cela diffère du fameux communiqué d'Istanbul(1), qui « nous a presque apporté la paix » mais était également rempli de désaccords différés.

Les négociations tournent désormais principalement autour des positions de l'Ukraine et de ses alliés, avec celles des États-Unis, qui tiennent à leur tour des pourparlers avec la Russie. Les dernières propositions maintiennent des chiffres symboliques – une armée nationale de 800 000 hommes, des garanties de type Article 5(2) valables jusqu'à ce que l'Ukraine tire sur le territoire russe sans provocation – tout en laissant non résolus le contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijjia(3) et les concessions territoriales. Kiev a accepté des élections présidentielles et même suggéré un référendum pour valider l'accord de paix, à condition qu'un armistice les rende possibles. En vain : après un appel téléphonique, Poutine et Trump ont tous deux convenu qu'un cessez-le-feu immédiat ne ferait que prolonger le conflit.

Toutes les actions étrangères de la Russie sont depuis longtemps subordonnées à un seul objectif : l'assujettissement de l'Ukraine, devenu une idée fixe.

Entre-temps, la Russie continue de « résoudre les problèmes par des moyens militaires ». Les frappes de début janvier contre les infrastructures énergétiques ont provoqué des coupures totales d'électricité dans les régions de Dnipropetrovsk et de Zaporijjia, laissant près de 800 000 personnes sans électricité alors que les températures chutaient bien en dessous de zéro. Puis l'électricité a été coupée à plus de 500 000 personnes à Kiev. Moscou a même tiré un missile balistique hypersonique Orechnik(4) à capacité nucléaire qui aurait touché un stockage souterrain de gaz près de la frontière polonaise.

L'idée fixe de la Russie

Andriy Movchan soutient que beaucoup sous-estiment gravement la composante idéologique de l'invasion du Kremlin(5). Toutes les actions étrangères de la Russie sont depuis longtemps subordonnées à un seul objectif : l'assujettissement de l'Ukraine, devenu une idée fixe. Si cela ne peut être réalisé militairement maintenant, la Russie intégrera dans tout processus de paix des conditions lui permettant de continuer dans des circonstances plus favorables. Empêcher la récurrence de l'agression est essentiel tant pour l'Ukraine que pour la sécurité européenne.

Cela explique la réaction dure de Moscou même à la discussion prudente d'un éventuel déploiement de forces multinationales en Ukraine : de taille limitée, seulement après un cessez-le-feu complet, loin de la ligne de contact, et si rien ne met leur sécurité en danger. Le Kremlin perçoit tout obstacle potentiel comme une menace à ses ambitions et avertit que toutes ces unités et installations seront traitées comme des cibles militaires légitimes.

Si la Russie cherchait véritablement un compromis de bonne foi, une hypothétique mission de police internationale dans une zone neutre démilitarisée le long de toute la ligne de contact pourrait lever le siège de Kherson(6), assurer la liberté de navigation sur le Dniepr, sécuriser la centrale nucléaire de Zaporijjia, rétablir l'accès aux mines de charbon à coke de Pokrovsk(7), permettre aux réfugiés de revenir et séparer physiquement les forces. Contrairement aux formations militaires, une telle mission pourrait se concentrer sur la protection des civils et la surveillance plutôt que sur la projection de force. Elle pourrait même permettre à Moscou de déclarer victoire : pas de troupes de l'OTAN en Ukraine, une zone tampon sécurise « le peuple du Donbass », leur lien terrestre vers la Crimée est maintenu, tandis que l'adhésion à l'UE oblige Kiev à respecter les droits des minorités et les dote de mécanismes de recours. Le fait que rien de tel ne soit même envisagé est une preuve supplémentaire que tout cela n'est que des excuses.

Lors de la réunion du ministère de la Défense en décembre 2025, Poutine a été explicite : la Russie atteindrait « inconditionnellement » ses objectifs de guerre et « libérerait ses terres historiques », prédisant que les « petits cochons » européens soutenant Kiev finiraient par perdre le pouvoir.

L'aile pacifiste

Les porte-parole de Peace from Below (La Paix par le bas)(8), Alexei Sakhnin et Lisa Smirnova, rejettent également dans Jacobin l'idée que Poutine cherche un règlement à l'amiable. Les objectifs du régime russe sont d'écraser complètement l'Ukraine, de la laisser sans défense et en désordre politique, pour justifier les coûts de l'« opération militaire spéciale » et éviter toute menace future possible. Pourtant, ils croient qu'un appel sincère à une trêve immédiate et inconditionnelle de la part des mouvements populaires, une fois refusé par le Kremlin, délégitimerait le régime aux yeux de ses sympathisants.

Cette position est au-delà de la naïveté. Elle pourrait même causer du tort si elle était prise au sérieux. Saper le soutien à l'effort de défense de l'Ukraine ne fait qu'affaiblir le pouvoir de négociation de Kiev. Il est totalement flou ce qu'un tel appel pourrait offrir de différent des propositions ukrainiennes précédentes sans donner au Kremlin exactement ce qu'il veut. Au cours de l'année écoulée, Kiev a soumis de multiples propositions de cessez-le-feu, toutes rejetées d'emblée. Pourtant, il n'y a eu aucune manifestation de militants pacifistes en colère devant les ambassades russes dans le monde entier. Tandis que des rassemblements massifs pour la paix condamnant le militarisme national se tenaient en Occident – abondamment relayés par les médias russes – rien de tel n'était visible dans les rues des villes russes(9).

Tandis que les désertions se produisent et que la fatigue s'accroît, Moscou annonce avoir dépassé ses quotas de recrutement de mercenaires. Des centaines de milliers de Russes continuent d'aller armés en Ukraine, volontairement, pour échapper à des peines, gagner de l'argent ou faire carrière. L'expérience historique montre qu'il faut plus que des bonnes vibrations de l'étranger pour que les gens se soulèvent. Les pénuries alimentaires ont déclenché des émeutes en 1917, et les lourdes pertes sur le champ de bataille ainsi que la méfiance envers un commandement incompétent ont conduit à l'insurrection de Prigojine en 2023(10).

La mission impossible de l'Ukraine

Les derniers chiffres d'opinion publique montrent une résilience constante : au cours de l'année, la part de ceux qui s'opposent catégoriquement aux concessions territoriales reste stable, à une majorité simple. En même temps, plus des deux tiers pourraient accepter un conflit gelé, mais 74 pour cent continuent de rejeter les termes de Moscou. Pourtant, 17 pour cent admettent qu'ils pourraient vivre avec la version russe de la paix, et neuf pour cent supplémentaires restent indécis – suffisamment de personnes à référencer ou interpeller pour ceux qui veulent tenter leur chance. À mesure que les ressources diminuent et que l'épuisement s'approfondit, ces chiffres pourraient augmenter, ce qui pourrait jeter les bases d'un conflit politique interne(11).

La réalité budgétaire est brutale. Le budget 2026 de l'Ukraine nécessite 49 milliards de dollars (environ 47 milliards d'euros) de soutien extérieur – sans quoi le pays serait financièrement non fonctionnel. Le déficit commercial de l'année dernière a doublé pour atteindre 42 milliards de dollars (environ 40 milliards d'euros), amplifiant la dépendance aux flux de trésorerie occidentaux. La dette publique a atteint 186 milliards de dollars (environ 178 milliards d'euros), son service consommant déjà 18 pour cent des recettes intérieures. Au lieu de saisir les avoirs russes gelés(12), le prêt de 90 milliards d'euros de l'UE pour 2026-2027 s'ajoute à ce tas de dettes, mais au moins le remboursement est supposément reporté jusqu'à ce que Moscou paie des réparations. Même si les avoirs gelés étaient utilisés, sans paix en vue, le piège de la dette se resserre et les coûts de reconstruction s'accumulent.

Les petites nations ou communautés doivent-elles accepter un monde où les grandes puissances dictent ce qu'elles veulent ? Et sinon, quels outils sont réellement disponibles pour résister quand quelqu'un de plus fort vous tord le bras ?

L'épuisement militaire aggrave la crise budgétaire. L'épidémie de désertions a atteint des niveaux records en 2025, poussant le gouvernement à restreindre les données statistiques et à annoncer un énième changement de ministre de la Défense. Kiev contrôle encore près de 20 pour cent des territoires disputés avec des zones urbaines fortement fortifiées. Se retirer est à la fois impopulaire et stratégiquement dangereux, car cela rapproche la ligne de front des régions voisines avec des positions plus difficiles à défendre. Les troupes russes avancent lentement avec de lourdes pertes, mais Moscou semble prêt à attendre et à payer le prix.

Cette situation sombre force une question inévitable que j'aurais rejetée il y a des années sous prétexte de ne pas être un expert militaire. Quel est l'objectif de l'Ukraine dans cette guerre ? Tenir jusqu'à rassembler assez de force pour expulser les occupants ? Mais d'où viendront ces ressources ? Attendre que l'économie russe s'effondre ? Les recherches d'Ilya Matveev soulignent que si la mobilisation dirigée par l'État a aidé la Russie à surmonter les chocs initiaux, son économie s'est installée dans une stagnation à long terme – mais aucun effondrement imminent n'est en vue(13).

Maintenir l'indépendance et les perspectives d'avenir ? Mais une guerre prolongée mine les deux.

Le soutien au peuple n'est pas la même chose que le soutien au gouvernement. Ce dernier peut être affreux et dégoûtant, mais ceux en Ukraine peuvent difficilement se permettre de passer à autre chose et de s'écarter parce que le règne de l'agresseur est bien pire. Rares sont ceux qui sont prêts à risquer de mourir au combat, mais encore plus rares sont ceux qui choisiraient de vivre sous l'occupation. Les meilleures options d'un point de vue individuel seraient que la guerre s'arrête ou, au moins, qu'il y ait une possibilité de s'échapper. Mais aucune n'est sur la table pour le pays dans son ensemble.

La Russie est prête à supporter les coûts de la guerre, condamnant l'Ukraine à un choix peu enviable : céder maintenant ou combattre tant que le soutien continue. Appeler à retirer les ressources pour forcer la capitulation de l'Ukraine dans « une guerre impossible à gagner » est un choix politique curieux, mais beaucoup à gauche semblent s'en contenter. Tôt ou tard, un tel résultat peut effectivement devenir réalité. Mais à la déception de l'aile pacifiste, le monde dans lequel cela devient possible n'apporte pas le paradis.

Le nouveau désordre mondial

Le contexte plus large offre un aperçu de l'avenir. Le 3 janvier, les États-Unis ont mené une opération militaire pour capturer l'autocrate vénézuélien Nicolás Maduro. Ce n'était même pas déguisé en intervention humanitaire. La justification était brutale : le contrôle du pétrole.

Enhardi par ce succès, Trump a relancé sa volonté d'acquérir le Groenland et s'est ouvertement moqué du droit international dans la foulée. Le signal était sans équivoque : le pouvoir décide, les règles suivent si elles sont commodes. Dans ce contexte, il est difficile de savoir à quel point l'intérêt de Washington pour l'Ukraine est durable, quel prix il exigera, et si des garanties de sécurité engageraient les États-Unis une fois les circonstances changées. Pour l'Europe, qui réalise encore la nécessité de confronter la Russie, prête à affirmer ses intérêts par la force, cela ressemble moins à du leadership qu'à une trahison. Soudain, parler de l'Ukraine comme d'un bouclier ne semble plus être une figure de style. Les assurances de Poutine ne devraient offrir aucun réconfort – c'est un homme de parole au sens le plus étroit : il la donne et la reprend(14).

L'Ukraine devra peut-être avaler une pilule amère, mais il en sera de même pour tout autre pays qui n'est pas intéressé par, ou pas capable de, conquête impériale. Quiconque réduit la paix ou la justice à des catégories morales ne sera jamais capable d'atteindre l'une ou l'autre. Plutôt que de condamner les torts, il est temps de se demander ce qui les rend possibles. Les petites nations ou communautés doivent-elles accepter un monde où les grandes puissances dictent ce qu'elles veulent ? Et sinon, quels outils sont réellement disponibles pour résister quand quelqu'un de plus fort vous tord le bras ?(15)

Oleksandr Kyselov est originaire de Donetsk. Il est militant de gauche, membre du conseil de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social)(16) et assistant de recherche à l'Université d'Uppsala.

La traduction allemande de cet article a été publiée dans analyse & kritik 722. Traduit pour ESSF par Adam Novak

Notes
1. En mars-avril 2022, des délégations russes et ukrainiennes ont tenu des pourparlers de paix à Istanbul. Un projet d'accord aurait été proche de la conclusion avant l'échec des négociations, chaque partie accusant l'autre de la rupture. L'épisode reste très controversé, certains analystes occidentaux affirmant que l'Ukraine a été poussée à continuer le combat tandis que d'autres soulignent la poursuite des opérations militaires russes et leurs exigences maximalistes.
2. L'Article 5 du Traité de l'Atlantique Nord est la clause de défense collective de l'OTAN, stipulant qu'une attaque armée contre un membre doit être considérée comme une attaque contre tous.
3. La centrale nucléaire de Zaporijjia, la plus grande installation nucléaire d'Europe avec six réacteurs, est sous occupation russe depuis mars 2022. Son statut reste un point de contentieux majeur dans les négociations en raison des préoccupations sécuritaires et de son importance stratégique.
4. L'Orechnik est un missile balistique russe à portée intermédiaire utilisé pour la première fois en combat en novembre 2024. Son déploiement a marqué une escalade significative, car le missile est conçu pour transporter des ogives nucléaires.
5. Sur les fondements idéologiques de l'impérialisme russe, voir Zbigniew Kowalewski, « L'identité impériale de la Russie : des tsars à Poutine », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://europe-solidaire.org/spip.php?article33683
6. Kherson, une grande ville ukrainienne sur le Dniepr, a été occupée par les forces russes de mars à novembre 2022. Bien que la ville ait été libérée, les forces russes continuent de la bombarder depuis la rive opposée du fleuve.
7. Pokrovsk, dans la région de Donetsk, est critique pour l'industrie métallurgique ukrainienne en tant que site de l'un des plus grands gisements de charbon à coke d'Europe. Les forces russes avancent vers la ville depuis mi-2024.
8. Peace from Below est une initiative lancée en 2024 par certains gauchistes occidentaux prônant un cessez-le-feu immédiat et un désarmement mutuel en Ukraine, s'inspirant de l'héritage de la Conférence de Zimmerwald de 1915 où des socialistes s'opposèrent à la Première Guerre mondiale.
9. Pour une analyse des débats au sein de la gauche occidentale sur l'Ukraine, voir Oleksandr Kyselov, « Militant ukrainien à la gauche européenne : « On ne peut pas combattre le fascisme avec des fleurs » », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75457
10. Evgueni Prigojine, fondateur de la société militaire privée Wagner, a mené une brève mutinerie armée contre la direction militaire russe en juin 2023. La rébellion a été interrompue après des négociations, et Prigojine est mort dans un accident d'avion deux mois plus tard dans des circonstances suspectes.
11. Pour une analyse détaillée de l'opinion publique ukrainienne et de la lassitude de la guerre, voir Oleksandr Kyselov, « Ukraine abandonnée. Capitulation injuste ou résistance insoutenable ? », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77103
12. Environ 300 milliards de dollars d'avoirs de la Banque centrale russe ont été gelés par les pays occidentaux après l'invasion de 2022. Le débat se poursuit sur la confiscation de ces avoirs pour financer la reconstruction ukrainienne, bien que des préoccupations juridiques aient limité l'action à l'utilisation des seuls intérêts générés.
13. Sur l'économie politique russe et l'impérialisme, voir « L'impérialisme politique, la Russie de Poutine et le besoin d'une alternative mondiale de gauche : Entretien avec Ilya Matveev », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72148
14. Voir Manuel Afonso, « Contre le partage colonial de l'Ukraine par Trump et Poutine », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article73763
15. Pour une analyse plus approfondie de l'auteur sur les dilemmes de la gauche ukrainienne, voir Oleksandr Kyselov, « Ukraine : le dilemme de la gauche face à un ordre mondial qui s'effondre : Se préparer à combattre ou laisser les autres décider du résultat ? », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73842
16. Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) est une organisation socialiste démocratique ukrainienne fondée en 2015, engagée dans l'internationalisme, le féminisme socialiste, l'anticapitalisme et l'anti-impérialisme. Voir « Ukraine : Présentation de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61539

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10.02.2026 à 12:23

Clémentine Autain veut représenter la gauche comme candidate à la présidence de la république

Clémentine Autain

Je veux représenter la gauche et les écologistes à l'élection présidentielle de 2027. Pour porter un projet, celui d'un État qui nous donne les moyens de reprendre la main. Pour satisfaire nos besoins authentiques et sécuriser nos vies. Ce que je défends, c'est la vie meilleure. Pour toutes et tous.

Son manifeste

Reprendre la main, Satisfaire nos besoins, Sécuriser nos vies.

Pourquoi je suis candidate

Car il n'y a pas de fatalité à ce monde égoïste et dangereux, à la vie chère et à l'insécurité alimentaire, aux déserts médicaux et aux urgences saturées, au mal-travail et au mal-logement, aux délocalisations et à la désindustrialisation, aux violences faites aux femmes et au narcotrafic, au racisme et à l'antisémitisme, au chaos institutionnel et au rejet des institutions. Ce sont des choix politiques. Nous pouvons en faire d'autres.

La clé de notre victoire face au pouvoir en place et à la menace de l'extrême droite, c'est l'union des gauches et des écologistes, sur la base d'un projet de transformation en profondeur du pays. Une gauche franche et collective : là est mon engagement depuis toujours.

Satisfaire nos besoins authentiques

La vie meilleure, c'est d'abord de nous donner un objectif, à la fois simple et ambitieux : satisfaire nos besoins authentiques.

Alors que des pans toujours plus grands de nos vies sont soumis à la loi du profit, mon ambition est de faire reculer la place de la marchandisation, pour permettre à chacune et chacun d'accéder à la dignité et à la liberté. Les défenseurs du capitalisme nous avaient promis la prospérité. Or les inégalités ont explosé et toute une série de besoins artificiels, créés par la soif de rendement du capital, viennent épuiser nos forces de travail, la planète et nos désirs.

Accéder à la vie meilleure, c'est d'abord contribuer à relever le défi climatique. La bifurcation écologiste doit rimer demain avec la vie meilleure, et non contraintes et restrictions pour le plus grand nombre.

Accéder à la vie meilleure, c'est ensuite bâtir les conditions de la liberté : assurer un accès à une alimentation saine, aux soins, à un logement digne, à l'éducation, à la culture, ou encore à la mobilité. Et c'est aussi redonner du sens à l'emploi : pour qu'il nous permette de produire ce dont nous avons réellement besoin, et de vivre dignement. Le partage de la valeur doit se rediriger vers les travailleuses et les travailleurs, celles et ceux qui produisent les richesses.

L'État pour nous

Pour cela, je propose une méthode : transformer l'État, pour qu'il nous serve, au lieu de servir les intérêts des marchés financiers.

Devenu esclave des lois du marché, l'État s'est dépossédé de ses savoir-faire et de sa capacité à améliorer nos vies. Il doit se redonner les moyens d'agir au service du bien commun. Pour cela, l'esprit public doit irriguer le sommet de l'État.

Cela suppose de réformer les écoles de la haute fonction publique, mieux encadrer les allers-retours entre le privé et le public, ou encore élever le nombre et le niveau des hauts cadres.
Cela suppose aussi de mettre fin à l'hémorragie de tous ces services publics privatisés, et d'en créer de nouveaux, comme un service public de la petite enfance ou du grand âge. Car étendre le commun est une condition du progrès humain.

Je ne propose pas que l'État fasse tout lui-même : je veux qu'il orchestre la satisfaction de nos besoins, en lien avec les collectivités locales, l'économie sociale et solidaire, les TPE/PME qui irriguent une économie de proximité soucieuse de bien commun, le monde du travail et de la création, les comités citoyens.

Refonder l'État suppose de lui redonner de l'air budgétaire. Notre système fiscal est impuissant à mettre à contribution ceux qui ont le plus, et dont la richesse atteint des sommets toujours plus indécents. Une grande réforme de la fiscalité est l'une de mes grandes priorités, d'abord pour que les très hauts patrimoines et les grandes entreprises paient leur juste part d'impôts.
Enfin, un État-stratège doit planifier pour transformer.

Je veux faire de la France et de l'Europe un modèle au niveau mondial de la bifurcation écologiste. Si elle est bien réalisée, elle sera juste, et dégagera du pouvoir vivre pour la population.

Alors que les entreprises ferment les unes après les autres à coups de délocalisations, nous devons d'urgence stopper cette dynamique et agir pour la réindustrialisation. Nous devons nous doter d'une approche stratégique : la France ne peut pas rayonner seulement pour son industrie du luxe et l'aérospatial. Je propose un « Airbus du médicament » et de faire de la France un modèle en matière de production alimentaire saine et accessible.

Sécuriser nos vies

Ma démarche porte une ambition : sécuriser nos vies.

Sécuriser nos vies, ce n'est pas fantasmer des boucs-émissaires, ce n'est pas accroître la haine des arabo-musulmans et des étrangers. C'est prendre le mal à la racine, et organiser la société pour qu'elle nous protège.

Cela suppose d'élever les protections sociales et les filets de sécurité pour éviter le basculement dans la pauvreté, et accompagner les vulnérabilités. Au lieu de détruire les conquêtes du Conseil National de la Résistance, à commencer par la sécurité sociale, nous devons en imaginer de nouvelles, comme la Sécurité Sociale de l'Alimentation. Celle-ci permettra d'assurer à chacune et chacun l'accès à une alimentation de qualité, tout en permettant à ceux qui la produisent d'en vivre dignement, sans détruire les écosystèmes.

Pour sécuriser nos vies, il faut faire reculer toutes les violences, et agir en s'attaquant à leurs causes, et non focaliser notre attention sur la seule répression. Agir contre les inégalités et les discriminations, mettre en place une loi-cadre contre les violences faites aux femmes, investir dans la protection de l'enfance et désaturer les secteurs psychiatriques et psychologiques, réformer la police républicaine, ou encore agir avec méthode et sérieux pour lutter contre le narcotrafic, voilà mes solutions pour lutter contre l'insécurité.

Enfin, l'urgence est à apaiser et élever le niveau du débat public. Notre démocratie est aujourd'hui en danger. Pour la protéger, il nous faut agir pour le pluralisme, avec une grande loi anti-concentration dans les médias. Il nous faut assurer la qualité de l'information, avec un meilleur service de l'audiovisuel public, et le soutien à la recherche et à l'indépendance des chercheurs à l'égard des intérêts privés. Les propos tenus sur les réseaux sociaux doivent aussi être régulés, ainsi que la captation de nos données par les GAFAM qui accaparent nos libertés.

Une France influente

Enfin, face à la bascule du monde opérée par Donald Trump, la France devra retrouver son influence et son rayonnement sur la scène internationale, pour promouvoir un autre ordre du monde que celui de la loi du plus fort et de la prédation. Ne pas se laisser impressionner, ni vassaliser : voilà ce qui est attendu de la France et de l'Europe.

Face à l'internationale réactionnaire et autoritaire, la France doit affirmer son alignement sur les principes, ceux du droit, de la justice, de la coopération, du partage des richesses et des ressources.
Tenir tête à l'échelle internationale nous enjoint à acter la fin de l'OTAN, et à impulser une autre coalition diplomatique et de défense à l'échelle européenne. Et à nouer des liens étroits avec les pays du Sud.

Vers la VIème République
Tout cela ne sera possible que si nous refondons notre République, pour renouer un lien de confiance entre citoyenne, citoyens, institutions, et politiques. Nous devons donner plus de pouvoir direct aux citoyens, notamment avec le RIC, et une meilleure représentativité et diversité des élus, grâce à la parité sociale.

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10.02.2026 à 12:23

France : un budget de sursis pour un régime en crise

William Daunora

Le budget a donc été définitivement adopté lundi 2 février à l'issue d'une séquence qui aura montré l'ampleur de la crise de régime et l'illégitimité du gouvernement. Trois gouvernements, un Premier ministre qui se saborde avant des mobilisations, une loi spéciale et un budget encore unanimement rejeté en commission des finances trois jours avant son adoption via le 49.3… Le pouvoir obtient un sursis. Mais pour combien de temps ?

Hebdo L'Anticapitaliste - 786 (05/02/2026)
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Un budget de guerre sociale et de guerre tout court

Lecornu l'écrivait aux patrons il y a quinze jours pour les rassurer : « Vous demandiez de la stabilité (…). Ce message a été entendu. » Et « l'ensemble des règles fiscales applicables aux entreprises est stabilisé ». Traduction : ce budget permet de stabiliser la situation politique sans toucher aux plus de 200 milliards d'euros d'aides publiques aux entreprises.

Dans ses grandes lignes, le budget 2025 est reconduit, avec le saupoudrage de quelques millions, que le PS pourra revendiquer (dégel du barème de l'impôt sur le revenu, abattement des retraitéEs maintenu…). Des miettes par rapport au seul poste de dépenses qui augmente : l'armée, avec une hausse de plus de 13 % (de 54 à plus de 60 milliards d'euros).

Le budget 2026 s'offre même la suppression de l'Institut national de la consommation (INC) et de son magazine, 60 millions de consommateurs. En 2025, l'INC, c'est notamment des alertes sur les produits ultratransformés dans l'alimentation pour les enfants, sur la présence de plastifiants dans des huiles d'olive, de pesticides et de fragments plastiques dans les épices, de métaux lourds dans des ­e-cigarettes, sur les manquements des assureurs et sur les poupées sexuelles d'apparence enfantine vendues sur la plateforme Shein…

« Il faut passer à autre chose »

C'est le vœu formulé par Lecornu. La suite va arriver en fait très vite car les prochaines attaques sont déjà sur la table. À commencer par le budget 2027, dont les premières réunions préparatoires auront lieu dès la fin des municipales. Ce budget devra doubler les réductions de dépenses pour tenir l'engagement de réduction du déficit à 4,1 % du PIB en 2027 (contre 5 % en 2026). Ces discussions vont s'ouvrir alors qu'il n'y a toujours pas de majorité. Du coup, une simplification du débat parlementaire est envisagée, « pour fluidifier les débats à venir », selon Yaël Braun-Pivet.

Les patrons sont déjà passés à autre chose. À la nouvelle mouture d'un sous-contrat pour les jeunes notamment : un CDI qui pourrait être rompu sans raison les premières années et payé moins que le SMIC… Vingt ans après, c'est le retour du Contrat première embauche (CPE). Mais le CPE, en 2006, c'est aussi la dernière grande victoire d'un mouvement social d'ampleur… Plus que jamais, l'enjeu est de remettre ça. (Lire à ce sujet notre dossier page 5.)
Comment repartir ?

La séquence qui se ferme avec l'adoption du budget ne clôt pas la crise politique. Et le risque que le RN accède au pouvoir est plus que jamais là. Les choix d'alliance du PS avec le gouvernement nous rapprochent de l'abîme.

Nous avons besoin de maintenir la perspective de l'unité politique autour d'un programme de rupture et de reprendre le chemin de la rue et des luttes. Dans les projections de François Bayrou, la baisse la plus importante des dépenses devait être réalisée en 2026 pour pouvoir lâcher du lest l'année de la présidentielle. Même si nous n'avons pas fait plier le gouvernement, ce sont bien nos mobilisations de l'automne et nos résistances de ces dernières années qui ont poussé le gouvernement à diviser par deux la réduction du déficit initialement prévue.

Il n'y aura pas de sortie de crise sans son approfondissement par nos mobilisations. Les municipales peuvent être l'occasion de construire des fronts antifascistes, de popularisation et de soutien aux luttes à l'échelle locale. Dès la journée de grève féministe du 8 mars, nous pouvons faire converger les différents fronts de notre solidarité internationale (Iran, Ukraine, Palestine, Venezuela, etc.) et antimilitariste. On ne passera pas à autre chose tant qu'on n'aura pas mis un coup d'arrêt aux projets de ce gouvernement !

Willam Donaura

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:22

État espagnol : régularisation de 500 000 travailleurEuses sans-papiers !

Louison Le Guen

Le gouvernement espagnol a décidé de mettre en œuvre un processus de régularisation de personnes migrantes qui travaillent actuellement sur le territoire de l'État espagnol mais qui sont en situation irrégulière.

3 février 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières Louison Le Guen | Crédit Photo. Photothèque Rouge
https://europe-solidaire.org/spip.php?article77978

Il s'agira de mettre en place un permis de séjour initial d'un an qui ouvrira la voie à une régularisation permanente. Cela devrait permettre à quelque 500 000 étrangers d'obtenir un permis de travail et de séjour à moyen terme.

Décret royal

Pour aller vite et contourner l'écueil d'une farouche opposition du PP (Partido Popular, droite réactionnaire), Sánchez a choisi de passer par la voie d'un décret royal, approuvé par le Conseil des ministres, évitant ainsi un affrontement parlementaire dans un contexte de majorité relative. Cette démarche du pouvoir répond à une initiative législative populaire (ILP) qui avait recueilli plus de 700 000 signatures certifiées début 2025, et fait suite à une négociation entre le gouvernement et Podemos (parti de gauche radicale).

Nos camarades d'Anticapitalistas ont accueilli favorablement cette mesure : « Après des années de pression de la part du mouvement de régularisation, le gouvernement a annoncé la promulgation d'un décret royal qui ouvrirait la voie à la régularisation de milliers de migrants sans-papiers. Les anticapitalistes, dans l'attente des détails précis du décret, se joignent aux organisations politiques, sociales et syndicales qui saluent cette annonce. Dans un contexte de montée du racisme à l'échelle mondiale, toute mesure visant à améliorer les conditions de vie des personnes issues de l'immigration profite à l'ensemble de la classe ouvrière. »

Vigilance !

Bien entendu, pas question pour eux d'accorder un blanc-seing à un gouvernement social-libéral qui a fait ses preuves de gestionnaire du capital ! C'est pourquoi « il est nécessaire de poursuivre l'approfondissement de ces mesures et de lutter contre les obstacles que la droite et l'extrême droite tenteront d'opposer à leur mise en œuvre. Il est indispensable de progresser vers la pleine réalisation des droits politiques de toutes les personnes vivant et travaillant en Espagne, à l'échelle européenne et mondiale. Par ailleurs, si de telles mesures facilitent la vie de milliers de personnes, elles ne résolvent pas, à elles seules, les problèmes découlant du racisme et de l'exploitation capitaliste. (…) Les problèmes liés à la hausse du coût de la vie, au logement et à la stagnation des salaires, ou encore les problèmes d'ordre démocratique, tels que le renforcement des pouvoirs de police et l'autoritarisme d'État, ou l'existence de lois ségrégationnistes comme la loi sur l'immigration et de structures carcérales comme les CIE (Centres de rétention administrative pour migrants). »

Un exemple à suivre ?

Dans un contexte européen (et mondial) où le modèle dominant est l'hostilité envers les migrantEs, la chasse aux migrantEs étant une activité partagée par les gouvernements autoritaires ou formellement démocratiques du monde entier, nous ne pouvons que nous féliciter d'une telle mesure, quelles qu'en soient les limites et les pièges (en termes de tri des migrantEs notamment). Il est de notre responsabilité politique de repasser à l'offensive pour la régularisation des sans-papiers, notamment en nous inscrivant dans la préparation des manifestations du mois de mars à l'initiative de la Marche des solidarités.

Louison Le Guen
P.-S.

• Hebdo L'Anticapitaliste - 786 (05/02/2026). Publié le Mardi 3 février 2026 à 18h04 :
https://lanticapitaliste.org/actualite/antiracisme/espagne-regularisation-de-500-000-travailleureuses-sans-papiers

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Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:22

Le régime de Poutine et la consolidation d'un Etat répressif

Florence Oppen

Présentation

Un camarade nous a proposé de publier cette traduction d'une étude de Florence Oppen, militante US de la LIT-QI, consacrée au développement du nouvel impérialisme russe, développement consécutif à l'effondrement de l'URSS en 1989-91 Comme indiqué en exergue de ce texte, celui-ci affirme que l'économie impérialiste russe actuelle offre une étude de cas du principe de développement inégal et combiné.

Cette contribution nous semble intéressante dans le contexte actuel de confusion régnant dans les couches militantes orphelines de l'ancien monde d'avant le 9 novembre 1989. A l'heure de l'axe Trump-Poutine, ce genre de réflexions est particulièrement bienvenu.

Source : The Putin regime and the consolidation of a new imperialist state in Russia (8 janvier 2026)

5 février 2026 | tiré du site Arguements pour la lutte sociale

Le régime de Poutine et la consolidation d'un nouvel État impérialiste en Russie L'économie impérialiste russe actuelle offre une étude de cas du principe de développement inégal et combiné. Florence Oppen (LIT-CI) Janv. 2026

Introduction

La Russie actuelle est un État impérialiste, fruit d'un développement industriel uniforme. Le capital monopolistique russe s'appuie de manière disproportionnée sur son appareil militaire pour exercer sa domination sur certaines régions et zones à l'étranger, et n'a pas la capacité de contester l'hégémonie américaine à l'échelle mondiale. L'économie de la Fédération de Russie a été bâtie sur les fondements de l'État ouvrier soviétique, d'abord dégradée par des décennies de stalinisme bureaucratique, puis rapidement privatisée dans les années 1990 après l'effondrement de l'URSS. Les années 1990 ont été économiquement chaotiques pour la Russie et ont entraîné une chute brutale du niveau de vie du prolétariat russe. Les investissements occidentaux dans l'économie russe n'ont cependant pas abouti à sa subordination totale car, au début des années 2000, les capitalistes de connivence de l'ère Eltsine ont été remplacés par des oligarques issus du milieu du renseignement de Poutine. Ces derniers se sont ensuite intégrés à une bourgeoisie étroitement liée à l'État, ce qui leur a valu des financements bancaires publics, des marchés publics et une protection étatique directe.

Les guerres sanglantes en Tchétchénie et dans le Caucase ont permis à Poutine de consolider son pouvoir politique. L'État russe, sous son emprise, a activement favorisé la concentration et l'expansion du capital monopolistique russe, principalement dans les anciennes républiques soviétiques (c'est-à-dire certaines régions d'Europe de l'Est, du Caucase et d'Asie centrale), mais aussi dans d'autres pays. Il a également instauré un régime autoritaire qui a progressivement ressuscité et promu l'idéologie de l'ancien empire russe pour mener à bien son expansion économique et politique.

L'État impérialiste russe reconstruit après la restauration capitaliste rappelle celui d'avant et pendant la Première Guerre mondiale, ainsi que d'autres puissances historiques entrées tardivement dans des périodes de rivalités interimpérialistes, comme l'Allemagne (1871-1945), elle aussi « contrainte » d'utiliser la force militaire pour pénétrer les territoires impériaux britannique et français. Depuis l'effondrement de l'URSS, l'armée russe a régulièrement endossé le rôle de gendarme réactionnaire face à toute dissidence à la domination russe dans son proche étranger. L'État russe a cherché à réprimer tout mouvement populaire de libération ou toute action ouvrière visant à améliorer les conditions de travail, susceptibles de remettre en cause l'annexion économique de sa semi-périphérie. À cette fin, il a créé l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) en 2002 afin d'institutionnaliser son contrôle. En peu de temps, la Russie impérialiste est intervenue brutalement pour maintenir son emprise sur son étranger proche : en Tchétchénie (1994-1996, 1999-2009), au Tadjikistan (1992-1997), en Géorgie (2008) et en Ukraine (2014, 2022). L'Ukraine n'est cependant pas le seul pays récemment secoué par l'expansionnisme exacerbé de l'impérialisme russe ; le Kazakhstan, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Géorgie, l'Abkhazie, la Serbie et la Bosnie ont également subi de plein fouet les conséquences de cette expansionnisme.

La théorie marxiste de l'impérialisme et le développement inégal et combiné Aujourd'hui, le terme « impérialisme » revêt différentes significations. Certains l'emploient pour décrire la hiérarchie des puissances mondiales, ou comme synonyme d'hégémonie ; d'autres le conçoivent comme synonyme de tactiques militaires agressives ou comme une forme de domination fondée sur le contrôle des chaînes de valeur (selon les théories du système-monde). L'intérêt de la théorie marxiste de l'impérialisme, esquissée par Lénine et considérablement enrichie par la suite, réside dans sa capacité à documenter les mécanismes spécifiques du capitalisme qui conduisent les États capitalistes à intervenir économiquement au-delà de leurs frontières, et finalement à recourir à l'intervention militaire pour sécuriser leurs investissements. Si l'essence de l'impérialisme, « la domination des monopoles et du capital financier » et leur volonté incessante de diviser et de rediviser le monde, demeure intacte, la forme de la domination impérialiste a évolué au fil du temps. La domination semi-coloniale indirecte a largement supplanté la propriété formelle des colonies par les puissances impériales.

L'analyse et l'histoire des États impérialistes doivent être appréhendées dans le cadre du développement inégal et combiné du capitalisme mondial, en rupture avec les théories dogmatiques et monolithiques. Chaque pays suit une voie singulière et se trouve constamment confronté à de multiples contradictions. Dans l'introduction à l'édition allemande de La Révolution permanente (1930), Trotsky explique que le « type abstrait de capitalisme national » n'existe pas dans la réalité, pas plus qu'un type abstrait d'impérialisme. La plupart de ceux qui nient le caractère impérialiste de la Chine et de la Russie actuelles le font parce qu'ils les comparent à l'impérialisme américain de l'après- Seconde Guerre mondiale, qu'ils érigent implicitement en norme abstraite de ce que doit être un État impérialiste. Ils ne comparent pas les nouveaux impérialismes à la Belgique, à l'Espagne ou à l'Australie, ce qui complexifierait leur raisonnement mécaniste.

Les formations étatiques capitalistes nationales – qu'il s'agisse de pays semi-coloniaux, indépendants ou impérialistes – se comprennent mieux comme des « spécificités nationales », des formations sociales historiques inscrites dans une multitude de relations sociales. Elles représentent « une combinaison originale des caractéristiques fondamentales du processus mondial », elles ne sont « rien d'autre que le produit le plus général de l'inégalité du développement historique ». Trotsky considérait les formations nationales comme des totalités concrètes, et non comme des variations d'un type national abstrait : « Il est faux de dire que les caractéristiques spécifiques ne sont que des “simples suppléments aux caractéristiques générales”, comme des verrues sur un visage. »

Lénine et Trotsky ont analysé l'émergence et le développement de l'impérialisme mondial du début du XX° siècle à la Seconde Guerre mondiale. Leur analyse portait sur un ordre mondial impérialiste en crise, semblable à celui dans lequel le monde s'est engagé au XXI° siècle. Durant ces deux périodes, des États impérialistes inégaux et diversifiés, chacun doté de forces différentes et résultant d'une combinaison variable de transformations économiques, cherchaient à affirmer leur hégémonie mondiale, dans un contexte de concurrence accrue et d'agressions militaires. Dans ses Cahiers sur l'impérialisme, Lénine insistait sur l'analyse des États impérialistes comme étant intégrés à une totalité – un ordre mondial dynamique, caractérisé par des interrelations vivantes entre les États, constituées de relations complexes de subordination, de domination ou de codépendance. Les États impérialistes individuels n'étaient jamais considérés indépendamment de leur contexte historique ni évalués selon des critères ou des normes abstraits.

En 1916, Lénine constatait d'immenses disparités en matière de moyens industriels, militaires et financiers entre des puissances comme la Russie et le Japon et celles comme la Grande-Bretagne et les États-Unis. Malgré ces disparités, la Russie et le Japon étaient encore considérés comme des puissances impérialistes, capables de développer des industries monopolistiques, d'exporter d'importants capitaux et d'imposer leur domination aux pays voisins. Les États impérialistes étaient classés selon leur capacité à imposer leur domination de manière autonome. Tandis que la Grande-Bretagne, l'Allemagne et les États-Unis étaient devenus des puissances « pleinement indépendantes », la Russie et le Japon étaient qualifiés d'impérialismes « partiellement indépendants ». Les contradictions inhérentes aux impérialismes dépendants et inégaux, tels que l'impérialisme russe, ne constituent pas une exception à la théorie marxiste de l'impérialisme. L'anomalie réside plutôt dans la domination mondiale incontestée, pendant plusieurs décennies, d'une seule superpuissance : les États-Unis.

L'inégalité historique de l'impérialisme russe

Aujourd'hui, le régime de Poutine rappelle, par son caractère et son rôle historique, celui de la Russie du début du XX° siècle. À l'époque, les bolcheviks définissaient la Russie comme un État impérialiste incapable d'agir en toute indépendance vis-à-vis des grandes puissances impérialistes, en raison de la faiblesse relative de ses monopoles industriels et de son capital bancaire, tous deux partiellement contrôlés par le capital financier européen. Dans son "Impérialisme", Lénine décrit la Russie comme un « impérialisme capitaliste moderne », « pour ainsi dire, enchevêtré dans un réseau particulièrement étroit de relations précapitalistes ». L'État russe compensait ce développement économique moindre par l'essor de l'appareil militaire tsariste, lui permettant de dominer les nations plus faibles qui l'entouraient. Avant sa destruction lors de la Révolution russe, l'empire tsariste mena de nombreuses incursions militaires contre les derniers territoires indépendants d'Europe orientale, du Caucase et d'Asie centrale, et s'étendit militairement dans la sphère d'influence déclinante de l'Empire ottoman, tentant même, sans succès, d'attaquer le Japon en 1904. La seconde guerre russo-japonaise, pour le contrôle de l'empire coréen et de certaines parties de la Mandchourie, provoqua un soulèvement populaire massif en Russie. La révolution de 1905 fut déclenchée par la pauvreté et le chômage de masse, la répression politique accrue du régime tsariste et la mobilisation forcée croissante ainsi que les pertes considérables subies durant la guerre. Près d'un million de paysans et d'ouvriers furent enrôlés de force pour servir au front, et environ 70 000 y trouvèrent la mort. Nicolas II fut contraint de capituler et de signer un traité de paix avec le Japon afin de réprimer le soulèvement populaire dans son pays.

L'arrivée au pouvoir de Poutine a ravivé des dynamiques similaires. La restauration capitaliste chaotique des années 1990 a été suivie, dès le début des années 2000, par la centralisation des forces bourgeoises et le développement de monopoles ainsi que par l'expansion des investissements étrangers. Les monopoles russes dépendaient de l'appareil militaire russe pour maintenir et accroître leur accumulation de richesses, en imposant des accords aux anciennes républiques soviétiques de Russie, devenues leurs semi-colonies. La faiblesse du capital financier russe, principalement concentré dans des secteurs industriels à faible valeur ajoutée tels que l'énergie et les mines, a conduit l'impérialisme russe à revendiquer sa zone d'influence régionale par des mesures extra- économiques, en imposant dans ces pays des régimes semi-coloniaux despotiques. Ces régimes garantissaient des accords commerciaux et des accords de dette au profit de l'oligarchie russe et entravaient toute concurrence des monopoles occidentaux. Aujourd'hui, la Russie de Poutine ne peut jouer un rôle totalement indépendant, même dans son environnement immédiat, sans s'associer à une puissance dont la force financière lui permet de maintenir la subordination d'États faibles. La Russie a d'abord développé un partenariat économique avec l'Allemagne, puis s'est progressivement rapprochée de la Chine, ainsi que de l'Iran et de la Corée du Nord. Ces dernières relations lui ont permis de contourner les sanctions impérialistes américaines et européennes et de préserver sa puissance géopolitique. Malgré sa relative faiblesse face aux principales puissances impérialistes indépendantes, la Russie est parvenue à soumettre sa périphérie semi-coloniale (des régions d'Europe centrale et orientale, le Caucase et les républiques d'Asie centrale), mais elle ne peut prétendre à concurrencer les puissances impérialistes indépendantes ni à s'imposer comme une puissance hégémonique mondiale.

De la restauration capitaliste au développement impérialiste

L'État russe moderne est né dans l'agonie de l'Union soviétique. L'effondrement de l'URSS fut un événement chaotique. La dissolution effective de l'Union soviétique en 1991 fut suivie d'une lutte de pouvoir entre différents secteurs de la bourgeoisie naissante, qui aboutit à une tentative de coup d'État manquée contre Mikhaïl Gorbatchev. Son successeur, Boris Eltsine, mit en œuvre une politique de « choc » caractérisée par des réformes économiques radicales, des privatisations massives, le libre-échange, la suppression du contrôle des prix et d'autres mesures similaires, avec le soutien du FMI, de la Banque mondiale et des gouvernements américain et européens. Cette initiative ne surgit cependant pas de nulle part. Elle était préparée par la dépendance économique croissante de l'URSS dans les années 1980, l'explosion de sa dette extérieure et son rôle grandissant de producteur de pétrole et de gaz dans la division internationale du travail, l'éloignant ainsi de son statut de puissance industrielle.

La restauration du capitalisme en Russie a entraîné un recul considérable de ses forces productives. Le pays, autrefois deuxième puissance économique mondiale, s'est retrouvé réduit à l'exportation de matières premières. La Russie a alors connu un afflux d'investissements étrangers visant à la transformer en semi-colonie. Les investisseurs étrangers prévoyaient des rendements incroyables ; en 1995, le Wall Street Journal tablait sur des gains potentiels de 2 000 % en trois ans. Cependant, la plupart des entreprises privatisées ont été accaparées par d'anciens fonctionnaires russes devenus oligarques, en raison des restrictions imposées aux achats directs d'actifs russes par des investisseurs étrangers. D'immenses entreprises publiques comme Norilsk Nickel, Youkos et Sidanko ont été vendues pour une fraction de leur valeur aux nouveaux oligarques – achetées avec de l'argent public détourné et transféré sur des comptes bancaires privés ; en substance, « le peuple russe a financé le pillage de son propre pays ».

Cette acquisition et accumulation d'actifs par les oligarques a toutefois permis de maintenir l'essentiel de la richesse en Russie entre les mains d'acteurs russes, et non de leurs partenaires étrangers. Après l'échec de la tentative de coup d'État d'août 1991 et la dissolution subséquente du KGB, nombre d'anciens membres du KGB se sont tournés vers le secteur privé ou le marché noir, bénéficiant d'avantages institutionnels considérables grâce à leurs fonds initiaux et à leurs relations politiques. Lorsqu'ils ne sont pas devenus eux-mêmes des oligarques, ils ont servi de bras armé pour consolider les positions des oligarques sur le marché, constituant ainsi une nouvelle classe dirigeante russe étroitement liée à l'ancien appareil de surveillance étatique.

Les conséquences de ce programme de choc ont été catastrophiques pour l'économie et la société russes dans leur ensemble. De 1989 à 1998, le PIB russe a chuté de 45 %, les inégalités de revenus ont explosé et le taux de mortalité a augmenté de 700 000 décès par an. Les salaires réels ont diminué d'un tiers et le chômage a progressé de 8 %. Le nombre de Russes vivant dans la pauvreté est passé de 2 millions en 1989 à 74 millions au milieu des années 1990. Sur le plan international, l'État était affaibli et manquait d'influence. Lorsque l'administration Clinton a accéléré l'expansion de l'OTAN en Europe de l'Est dans les années 1990, Eltsine n'a pu guère faire plus que formuler des protestations inefficaces, avant de déclarer avec résignation : « Eh bien, j'ai essayé. »

Poutine est arrivé au pouvoir en promettant de mettre fin au chaos des années Eltsine et de restaurer l'empire russe. Au début des années 2000, l'économie russe s'est redressée, notamment grâce à la hausse des prix du pétrole et du gaz. Durant ses deux premiers mandats, le PIB russe a progressé de 70 %. Publiquement, Poutine a d'abord contesté le pouvoir des oligarques, déclarant vouloir « débarrasser la Russie des oligarques ». En pratique, cependant, les enquêtes et les persécutions n'ont visé que ses opposants politiques ; les oligarques proches de Poutine sont restés impunis et sont même devenus milliardaires. La richesse globale s'est encore davantage concentrée entre les mains de l'élite ; de 1991 à 2011, la fortune du cinquième le plus riche des Russes a doublé, tandis que celle du cinquième le plus pauvre a été divisée par deux.

L'essor des monopoles russes sous Poutine

L'arrivée au pouvoir de Poutine a assuré la poursuite de la privatisation des entreprises d'État et la constitution de quelques monopoles industriels dans des secteurs clés, par un processus d'intégration verticale. Certains de ces monopoles, comme Gazprom ou Lukoil, se sont développés au point de devenir des entreprises transnationales. Ce processus a été mené par des membres de l'ancienne bureaucratie soviétique, désormais assimilés à la bourgeoisie. Il s'est accompagné d'une centralisation rapide du capital et de la propriété. Afin d'encourager la formation de grands monopoles, le gouvernement russe a stimulé les fusions-acquisitions, dont le nombre est passé de 398 en 2004, pour un volume total de 25 milliards de dollars, à 3 684 opérations en 2010, pour un volume de 109 milliards de dollars, année record en termes d'acquisitions. L'économiste polonais Marek Dabrowski affirme qu'aujourd'hui, la propriété des entreprises russes est, de ce fait, « fortement concentrée », avec « une participation de contrôle moyenne de 57,6 % ».

Dans le cadre du processus de privatisation post-restauration, certains secteurs de l'économie sont restés formellement des « entreprises d'État », bien qu'ils soient gérés par des acteurs bourgeois qui accumulent indirectement les profits à titre privé. Le régime de Poutine a mis en œuvre un plan d'industrialisation sélective visant à réutiliser les atouts stratégiques développés par l'ancien État soviétique, en privilégiant les énergies fossiles, l'exploitation minière, l'armement et le nucléaire. Aujourd'hui, certaines entreprises énergétiques sont entièrement privées, comme Lukoil, tandis que d'autres, telles que Gazprom et Rosneft, sont détenues conjointement par l'État russe (40 à 50 %) et des actionnaires privés. Les monopoles de la chimie, de la sidérurgie et des mines sont tous contrôlés par des capitaux privés russes. Si Poutine s'est d'abord concentré sur la production industrielle d'énergies fossiles, c'est en raison de l'abondance des ressources naturelles de la Russie. Le pays est devenu le deuxième producteur mondial de gaz naturel, assurant 12 % de l'offre mondiale. Avant la guerre en Ukraine, il produisait 13 % du pétrole brut mondial et 11 % des produits pétroliers raffinés, et dispose d'importantes réserves de métaux. De plus, la Russie est le premier producteur de palladium, indispensable à l'électronique et aux pots catalytiques, et le deuxième producteur de cobalt, utilisé dans certaines batteries de véhicules électriques, ainsi que de gallium, une terre rare aujourd'hui très recherchée pour améliorer les capacités de l'intelligence artificielle. Enfin, la Russie est un leader mondial de la production de phosphate et son industrie agrochimique est en plein essor.

La plus importante entreprise monopolistique russe demeure Gazprom, le premier producteur mondial de gaz naturel, qui contrôle près d'un cinquième des réserves mondiales de gaz connues. L'expansion de Gazprom, Novatek et Rosneft en Europe de l'Est et en Asie centrale est liée au contrôle des gisements de pétrole et de gaz, ainsi que des infrastructures nucléaires, et surtout à la mainmise totale sur la distribution régionale. Ces entreprises sont également propriétaires d'axes et de gazoducs essentiels vers les marchés occidentaux et orientaux. Jusqu'en 2022, 35 % du gaz et du pétrole importés par l'UE provenaient de Russie. Avec la guerre en Ukraine, les monopoles énergétiques russes ont trouvé de nouveaux débouchés, comme la Chine et l'Inde. Au cours des premiers mois de 2023, par exemple, la Russie a détrôné l'Arabie saoudite en tant que premier fournisseur de pétrole de la Chine.

Les monopoles russes jouent un rôle nettement plus limité que ceux de la Chine ou d'autres grandes puissances impérialistes. En 2024, la Russie ne comptait que cinq entreprises – Gazprom, Lukoil, Rosneft Oil, Sberbank et VTB Bank – dans le classement Fortune des 500 plus grandes entreprises mondiales en termes de chiffre d'affaires. Elle se situe ainsi loin derrière des puissances impérialistes comme le Royaume-Uni (17), la France (24) et l'Allemagne (29), et encore plus loin des leaders que sont les États-Unis et la Chine, qui comptent chacun plus de 100 entreprises. À cet égard, la Russie se situe dans la même catégorie que les puissances impérialistes de moindre importance, telles que le Danemark (2), la Suède (1) ou l'Italie (5).

L'impérialisme russe et son étranger proche

La Russie actuelle est un État impérialiste qui, sans le poids économique de la Chine ni même de l'Espagne, exerce néanmoins activement son influence dans son voisinage immédiat. En Europe centrale et orientale, elle impose sa domination économique grâce à ses monopoles énergétiques et à l'endettement vis-à-vis d'elle. Elle détient également une influence militaire, économique et politique considérable sur une grande partie du Caucase et de l'Asie centrale. Ce dernier cas illustre parfaitement la manière dont l'impérialisme russe exerce sa domination.

Avant l'éclatement de l'URSS, les républiques d'Asie centrale étaient fortement subventionnées par les Soviétiques. Les subventions russes représentaient une part très importante de leur PIB. Après la chute de l'URSS, ces subventions se sont poursuivies, anticipant une acceptation croissante de l'hégémonie capitaliste russe. Une étude de 2011 concluait qu'en 1992, les subventions russes représentaient encore 25,1 % du PIB du Kazakhstan, 22,6 % de celui du Kirghizistan, 42,3 % de celui du Tadjikistan, 67,1 % de celui du Turkménistan et 69,2 % de celui de l'Ouzbékistan. À mesure que les républiques nouvellement indépendantes cherchaient à s'affranchir de leur dépendance à l'égard de la Russie, les subventions ont été supprimées. Les républiques d'Asie centrale ont ainsi perdu 40 milliards de dollars de subventions. Les sommes non versées à l'ancienne URSS au titre des ventes d'énergie ou d'armes sont devenues une dette extérieure envers la Russie, qui, en contrepartie, s'est appropriée les infrastructures et les capacités de production d'Asie centrale par le biais d'échanges de dettes contre des actions. Cette nouvelle dépendance à la dette a permis à la Russie de renforcer son emprise sur l'approvisionnement énergétique, les prix, les marchés et les transports dans la région.

Elle a également conduit à la mise en place de dispositifs de « sécurité » contre les « terroristes » afin d'aligner les républiques d'Asie centrale sur ses propres intérêts. Sous Poutine, la décision d'appliquer les prix du marché européen au gaz pour les importateurs d'énergie d'Asie centrale a eu un impact considérable, tout comme en Arménie. Parallèlement, la fragilité des économies des républiques d'Asie centrale a poussé des millions de travailleurs migrants vers la Russie. Leurs transferts de fonds représentaient une part importante du PIB de certaines de ces républiques. Cela a permis à la Russie de recourir à la menace d'un durcissement de sa réglementation migratoire pour contraindre les républiques d'Asie centrale à rejoindre l'Union économique eurasiatique (UEE), un bloc commercial créé en 2014, qui favorise les intérêts russes et regroupe aujourd'hui 183 millions d'habitants pour un PIB cumulé de 2 400 milliards de dollars.

La guerre impérialiste de la Russie contre l'Ukraine depuis 2014

L'agression militaire de Poutine contre l'Ukraine doit être comprise comme la manifestation la plus flagrante de l'impérialisme russe. En 2014, l'annexion de la Crimée et d'une petite partie du Donbass par Poutine répondait à la menace qui pesait sur les investissements et les intérêts politiques russes en Ukraine, et constituait également une soupape de sécurité face à la crise interne de son régime, alimentée par un mouvement d'opposition né en 2011-2012 et qui avait rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues. Huit ans plus tard, Poutine a envahi et occupé 20 % du sud-est du pays. Tout au long de cette intervention militaire, les bénéficiaires ont été les propriétaires capitalistes monopolistes des secteurs de la production militaire et de l'extraction des ressources naturelles.

Depuis sa reprise après la crise économique des années 1990, la Russie a exercé une influence considérable sur l'Ukraine. Avant la révolution de Maïdan en 2014 qui a renversé Ianoukovitch, la Russie était la force politique et économique dominante du pays, malgré les appels de l'Union européenne. L'Ukraine était alors soumise à une dépendance énergétique russe, rapidement muée en dépendance financière. En 1991, l'Ukraine achetait « 60 % de son gaz et près de 90 % de son pétrole à la Russie » et ne pouvait couvrir qu'un tiers de ses besoins énergétiques, dépendant de la Russie pour le reste. En 1993, la Russie a multiplié par cinq le prix du gaz, puis l'a doublé en 1996 pour l'aligner sur les prix du marché mondial, marquant ainsi le début d'un endettement massif de l'Ukraine. Pour s'assurer d'être remboursée, la Russie a eu recours à des conversions de dettes en actions, par lesquelles des entreprises russes acquirent des parts dans les installations de production industrielle et de transport de gaz ukrainiennes. En 2012, l'Ukraine n'était plus en mesure de payer les prix élevés exigés par la Russie. Face au refus du FMI de toute aide financière, elle s'est de nouveau tournée vers la Russie pour obtenir un prêt encore plus important afin de rembourser sa dette de 2 milliards de dollars auprès de Gazprom. Sur un total de 10 milliards de dollars de dette extérieure à rembourser d'ici 2021, l'Ukraine ne devait que 3,7 milliards au FMI ; le reste était dû à la Russie, principalement à Sberbank.

Le mouvement démocratique de Maïdan en 2014 constituait en partie une contestation de ce chantage financier, alimenté par l'ingérence politique russe dans les affaires ukrainiennes et une corruption généralisée. Rapidement soutenu par les États-Unis et l'Union européenne, il s'est avéré désastreux pour la Russie avec la chute du gouvernement Ianoukovitch, qui lui était favorable. En réponse, Poutine est intervenu pour garantir le remboursement de sa dette en s'emparant de la péninsule de Crimée et d'une partie du Donbass. Selon le Washington Post, l'Ukraine « possède certaines des plus importantes réserves mondiales de titane et de minerai de fer, des gisements de lithium inexploités et d'immenses gisements de charbon. Leur valeur totale se chiffre en dizaines de milliers de milliards de dollars. » L'occupation russe du sud-est de l'Ukraine visait, entre autres, à s'emparer d'une partie de ces ressources, ainsi que de son industrie sidérurgique et de ses ressources agricoles.

L'invasion de 2022 n'était que la continuation du même plan impérialiste et annexionniste, compte tenu de l'absence de réaction face à l'agression de 2014. Poutine, enhardi, a accéléré son projet de restauration de l'ancien empire russe. En amont de cette nouvelle agression, il avait préparé le pays sur le plan économique afin de mieux résister aux sanctions de l'UE et des États-Unis, en réduisant son déficit public et en accumulant des réserves de devises étrangères. Il a également attisé le nationalisme grand-russe et le sentiment anti-occidental, et proclamé que la nation ukrainienne n'existait pas. Le régime a repris à son compte le vieux prétexte impérialiste selon lequel la zone d'influence « naturelle » de la Russie avait été violée par l'expansion de l'OTAN, et que le pays avait le droit légitime de la reconquérir.

Comme l'a expliqué la socialiste ukrainienne Hanna Perekhoda, le déni de la nation ukrainienne par le régime russe et l'extrême droite internationale n'a rien de nouveau. L'idéologie impériale russe et les premières tentatives de « russification » remontent au XVIII° siècle. Elles se sont développées à la fin du XIX° siècle, lorsque les élites russes ont œuvré à l'assimilation forcée des Ukrainiens, qualifiés de « Petits Russes », et des Biélorusses, qualifiés de « Russes blancs », au sein de la nation « Grande-Russie », poursuivant un objectif similaire à celui du mouvement d'unification allemand et d'autres mouvements pan-nationalistes européens. La subordination et l'intégration de ces nations slaves orientales voisines à une identité russe affirmée étaient perçues comme « une mesure essentielle au maintien de la compétitivité de l'Empire ». Cette vieille idéologie nationaliste-impérialiste, farouchement combattue par le mouvement socialiste révolutionnaire au tournant du XX° siècle, connaît un regain de popularité depuis l'arrivée au pouvoir de Poutine en 2000.

L'économie de guerre de Poutine

Poutine a instrumentalisé la nouvelle guerre en Ukraine pour renforcer l'emprise de l'État sur les principaux secteurs stratégiques de l'économie et consolider son pouvoir impérialiste. L'instauration d'une économie de guerre a permis au gouvernement de mobiliser des ressources et une autorité étatiques sans précédent afin de favoriser la concentration des monopoles stratégiques au service de l'effort de guerre, en passant outre les décisions privées lorsque cela s'avérait nécessaire. Un rapport de 2024 indique que « les régions à forte concentration d'industries de construction mécanique ont particulièrement bénéficié d'une augmentation considérable des achats publics d'équipements militaires » et que « certaines régions pauvres de l'Extrême-Orient russe ont profité d'une hausse des investissements dans les infrastructures de transport, la Russie cherchant à réorienter davantage son commerce extérieur vers la Chine ». De fait, près de 40 % du budget de l'État sont consacrés à la guerre. L'Institut suédois de recherche sur la paix (SIPRI) estime que les dépenses militaires totales de la Russie ont atteint 7,1 % de son PIB en 2024 (à titre de comparaison, elles représentaient 5,4 % en 2015). Par ailleurs, alors que la plupart des actifs autrefois publics avaient été privatisés dans les années 1990, Poutine a fait de la renationalisation de toutes les entreprises stratégiques, notamment celles des secteurs des énergies fossiles, militaro-industriel, chimique et agricole, une priorité juridique en janvier 2023. L'objectif était de créer des monopoles plus compétitifs, supervisés par l'État, sur le modèle chinois. On estime qu'« au sein du seul complexe militaro-industriel, 15 entreprises stratégiques, d'une valeur totale d'environ 4 milliards de dollars, ont été restituées à l'État à partir de mars 2024 ».

Dans plusieurs cas, ces renationalisations concernaient des actifs privatisés il y a plus de 30 ans. Souvent, Poutine a procédé à ces renationalisations par le biais de saisies d'actifs ordonnées par la justice. Dans d'autres cas, les transactions sont menées par le Kremlin. Le Wall Street Journal rapportait en novembre dernier que Poutine envisageait une fusion majeure des trois plus grandes compagnies pétrolières du pays, afin de mieux compenser les pertes subies par Gazprom du fait des sanctions et d'être plus compétitif sur le marché. Selon ce plan, Rosneft Oil, entreprise publique, absorberait Gazprom et Lukoil, ce qui en ferait « le deuxième producteur mondial de pétrole brut, après Aramco d'Arabie saoudite, avec une production près de trois fois supérieure à celle d'Exxon Mobil ».

Les deux principales faiblesses du capitalisme monopolistique russe demeurent la faiblesse de ses capitaux financiers et le sous-développement de son industrie. Au cours des trente dernières années, et malgré les efforts déployés pour développer une production nationale à plus forte valeur ajoutée, la Russie n'est pas parvenue à une industrialisation plus équilibrée. Sa production d'équipements et de biens de consommation est très faible et dépend depuis des décennies des importations.

L'économiste Michael Roberts estimait qu'en 2023, « l'industrie minière représentait environ 26 % de la production industrielle brute » et que trois secteurs – l'extraction de pétrole brut et de gaz naturel, la production de coke et de produits pétroliers raffinés et la production de métaux de base – représentaient plus de 40 % du total.

Par le passé, les tentatives de développement des industries automobile et aérospatiale n'ont pas abouti. Les seuls progrès notables concernent le développement réussi de certains secteurs agro-industriels, permettant à la Russie de réduire rapidement ses importations alimentaires pour certains produits, ainsi que les investissements dans la production d'énergie nucléaire. Poutine a profité de l'économie de guerre pour investir dans des secteurs de substitution aux importations, tels que « la construction mécanique, qui comprend la fabrication de produits métalliques finis (armements), d'ordinateurs, d'optique et d'électronique, et de matériel électrique ». Ces efforts semblent toutefois insuffisants. Bien que la guerre et les sanctions aient accru la demande intérieure de produits manufacturés, le keynésianisme militaire, à lui seul, ne permettra probablement pas de surmonter les disparités structurelles du développement industriel russe ni d'accroître sa productivité à long terme.

De plus, la Russie ne peut soutenir cet effort de guerre indéfiniment sans un soutien extérieur plus important et durable. Ses réserves s'épuisent, Gazprom subit de nouvelles pertes et le pays est confronté à une grave pénurie de main-d'œuvre en raison de l'effort de guerre. Au total, 1,5 million de Russes ont été mobilisés pour le front et plus d'un million ont quitté le pays. Les employeurs russes estiment à 2,5 millions le nombre de personnes manquantes pour travailler dans les secteurs clés.

Plus important encore, les contradictions sociales et politiques s'accentuent dans le pays. L'offensive de Poutine a fait au moins 830 000 victimes russes et aggravé la pauvreté. Entre 13 et 18 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, et l'inflation des prix alimentaires cumulée atteint 24,6 %. La population active russe est de plus en plus touchée par la guerre, et il n'est pas exclu qu'une conjonction de facteurs puisse engendrer des fissures dans le pouvoir de Poutine.

Évolutions et contradictions de l'impérialisme russe

L'impérialisme russe reste dynamique comparé à ses rivaux occidentaux. Son PIB a progressé de 3,6 % en 2024, soit plus qu'au Royaume-Uni (0,6 %), dans l'UE (0,9 %) et aux États-Unis (2,8 %), et devrait croître de 2,5 % en 2025. Cette croissance s'explique en grande partie par la répression brutale dont a fait preuve Poutine face à toute forme d'opposition à la guerre, afin d'imposer sa politique d'économie de guerre. Il a également réussi à accroître le recrutement militaire parmi les migrants d'Asie centrale et les nationalités opprimées, moins à même de résister. Son régime est de plus en plus autoritaire et allié à l'extrême droite. Dès le premier mois de l'invasion, plus de 15 000 manifestants pacifistes ont été arrêtés en Russie et des lois de censure ont été promulguées, interdisant toute critique de l'agression militaire ou des crimes de guerre commis par l'armée russe. Les contrevenants encourent jusqu'à 15 ans de prison.

Malgré les prédictions annonçant l'effondrement de la Russie sous le blocus économique occidental, l'impérialisme russe a profité de la forte dépendance du marché européen aux énergies fossiles, et donc de sa lenteur à s'en détacher partiellement. Dès que les sanctions ont commencé à impacter les ventes de gaz, la Russie a conclu de nouveaux accords économiques avec la Chine, l'Iran et d'autres partenaires. En 2024, l'UE a pourtant importé pour 7,6 milliards de dollars de GNL russe. Cette année, l'Ukraine a publié un rapport estimant que la Russie a engrangé 847 milliards d'euros de recettes issues des énergies fossiles depuis le début du conflit, malgré les sanctions occidentales, principalement grâce aux ventes de pétrole brut à ses nouveaux partenaires commerciaux. Ceci s'explique par le fait que les sanctions occidentales ont été mises en œuvre avec plusieurs failles délibérées, comme le maintien de certaines petites banques russes dans le système bancaire SWIFT pour commercer avec l'Europe, ou le recours à des pays intermédiaires tels que la Turquie, la Serbie ou la Bulgarie pour permettre les échanges commerciaux entre la Russie et les puissances occidentales via une « flotte fantôme » de plus de 500 navires non assurés. De plus, le contrôle étatique des banques a permis de protéger les capitaux financiers russes des sanctions et des blocus, et d'accroître leurs profits.

Un autre développement majeur est le renforcement des relations entre la Russie et la Chine. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont augmenté de 64 % depuis 2021, permettant ainsi à Poutine de maintenir l'économie de guerre à flot pendant le conflit. La Russie exporte la moitié de son pétrole vers la Chine, et les produits chinois représentent 38 % des importations russes. La Chine fournit notamment 63 % des machines à commande numérique qui soutiennent l'arsenal russe. Bien que les deux puissances aient des intérêts communs dans ces échanges, leurs relations restent inégales et parfois contradictoires. Elles se disputent également des zones d'influence comme l'Asie centrale. La Chine, par exemple, construit la ligne ferroviaire Chine- Kirghizistan-Ouzbékistan, dont la construction devrait s'achever en 2025, afin de pouvoir s'emparer des marchés d'Asie centrale que la Russie considère comme faisant partie de sa sphère d'influence.

De même, la guerre en Ukraine a incité le Kremlin à resserrer ses liens avec ses partenaires au Moyen-Orient, notamment après la chute d'Assad, un allié fidèle. Malgré ce revers, Poutine entend maintenir ses deux bases militaires en Syrie. Dès le début du conflit ukrainien, l'Iran a fourni plus de 2 000 drones à Poutine. Cela a permis à la Russie de gagner du temps pour accroître sa production nationale de drones et même localiser la fabrication des drones iraniens. En 2025, un accord de libre-échange a été conclu entre l'Iran et l'Union économique eurasienne, dirigée par la Russie, et les deux pays ont entamé l'intégration de leurs systèmes de paiement nationaux. Cela étant dit, en matière de partenariats économiques visant à contrer les sanctions occidentales, les relations avec la Turquie et les Émirats arabes unis sont plus importantes qu'avec l'Iran.

Le fait le plus marquant, cependant, est que Poutine n'est pas parvenu, militairement, à vaincre la résistance ukrainienne et à remporter la guerre aussi rapidement qu'espéré. Les travailleurs russes sont entraînés dans un conflit prolongé qui épuise les ressources du pays et creuse les inégalités. L'armée russe a subi des revers importants et des pertes humaines supérieures à celles de l'Ukraine. Elle a dû recourir, sans grand succès, à des soldats nord-coréens pour renforcer ses lignes de front. Le peuple ukrainien, quant à lui, a fait preuve d'une force de caractère remarquable et a résisté héroïquement pendant plus de trois ans, malgré les trahisons répétées de son gouvernement. La lutte des classes demeure l'élément déterminant qui façonnera l'avenir de l'impérialisme russe. La réorientation de l'économie vers la production de guerre, bien qu'ayant permis un certain renforcement de secteurs économiques, n'a pas résolu les inégalités persistantes de l'impérialisme russe. Par conséquent, de futures agressions militaires contre l'Ukraine ou d'autres pays voisins susceptibles de contester le pouvoir de Poutine restent une possibilité. Le rapport de forces pourrait évoluer si un bloc plus formel se formait entre la Chine et la Russie. Dans l'intervalle, la solidarité avec tous les peuples opprimés par l'impérialisme russe, ainsi qu'un programme indépendant de lutte des classes, demeure une nécessité absolue. Ceci est essentiel pour redynamiser la lutte de la classe ouvrière russe contre ses dirigeants despotiques.

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

10.02.2026 à 12:21

Équateur : chronique d'une démocratie moribonde

Alberto Acosta, Pascual García-Macías

Il est des pays où l'on gouverne à partir de la démocratie et du droit, en recherchant le bien commun, et d'autres où l'on gouverne à partir de l'urgence et de ses récits de crise, liés aux intérêts des groupes dominants. L'Équateur contemporain a franchi un pas supplémentaire, plus inquiétant encore : ici, on gouverne désormais à partir de la suspension permanente de la loi, mettant en péril la vie elle-même.
L'exception comme norme dans le gouvernement de Noboa

4 février 2026 | tiré de viensur.info |Photo : Daniel Noboa, cérémonie d'investiture de son second mandat comme président, le 24 mai 2025
https://vientosur.info/cronica-de-una-democracia-moribunda/

Sous le gouvernement de Daniel Noboa (2023–…), l'état d'exception a cessé d'être un recours extraordinaire pour devenir l'architecture stable du pouvoir. Avec 12 états d'exception décrétés en un peu plus de deux ans (dont celui émis le 1er janvier 2026, toujours en vigueur), dans diverses provinces, le pays a vécu environ 720 jours sous des régimes d'exception ; autrement dit, presque deux années complètes gouvernées sous état d'exception, par décrets, militarisation et suspension des garanties.

L'exceptionnalité n'opère plus comme une réponse temporaire à la crise, mais comme une forme ordinaire de gouvernement. Nous ne sommes pas face à une simple déviation conjoncturelle de l'État de droit, mais devant sa reconfiguration structurelle sous un régime d'urgence permanente. Le philosophe italien Giorgio Agamben avertissait que l'exception est cet espace paradoxal où le droit se suspend pour piétiner la vie. En Équateur, cet « espace vide » a cessé d'être transitoire : il est devenu un régime.

Le décret a remplacé la loi ; les lois d'urgence économique prétendent se substituer à la Constitution ; l'urgence a remplacé la délibération démocratique. En parallèle, la sécurité s'est imposée comme principe organisateur du politique. En somme, l'exception ne protège plus l'ordre constitutionnel : elle le remplace. Et tout cela se déploie sous le couvert de la culture de la peur comme outil de domination.

Ici convergent l'intuition ancienne de Carl Schmitt et la rationalité du néolibéralisme tardif. Le souverain ne décide plus exceptionnellement de l'exception : il l'administre au quotidien. Noboa ne gouverne pas malgré l'état d'exception, mais à travers lui. La suspension des droits n'est pas un effet collatéral ; c'est le moyen par lequel se réorganise la relation entre l'État, la population et l'économie.

La défaite de la consultation populaire promue par Daniel Noboa (organisée à la fin de 2025, et dans laquelle s'est exprimée une large majorité lassée des solutions punitives et de tant d'exceptionnalité) constitue un tournant politique clé pour comprendre l'aggravation du virage autoritaire.

La consultation, présentée comme un mécanisme visant à « récupérer la sécurité » et à « moderniser l'État », comprenait un ensemble hétérogène de réformes combinant le retour de bases militaires étrangères (nord-américaines, s'entend), la réduction du nombre de membres de l'Assemblée nationale, l'élimination du financement public des partis politiques et la possibilité de rédiger une nouvelle constitution conforme aux intérêts des oligarchies, lesquelles se sont toujours opposées au texte constitutionnel adopté en 2008, pour la première fois dans la longue histoire constitutionnelle de l'Équateur, par une majorité populaire aux urnes.

Il s'agit d'oligarchies fonctionnelles aux intérêts transnationaux, certaines liées aux entreprises de la famille du président Noboa. Loin d'être un exercice neutre de démocratie directe, la consultation visait à re-légitimer par voie plébiscitaire un projet de pouvoir qui montrait déjà des signes d'épuisement social.

Le rejet citoyen ne fut pas uniquement un vote négatif aux quatre questions spécifiques ; ce fut une défaite politique et symbolique du récit gouvernemental. La population a exprimé son ras-le-bol face à la promesse selon laquelle davantage de châtiment, plus de forces publiques dans les rues et moins de contrôles démocratiques conduiraient à un plus grand bien-être.

En ce sens, la consultation n'a pas échoué par manque de pédagogie, comme l'a soutenu l'officialisme, mais parce qu'elle a révélé un fossé croissant entre le gouvernement et une société qui commençait à percevoir la sécuritisation permanente comme faisant partie du problème plutôt que de la solution. Le « non » fut avant tout une limite politique imposée d'en bas. Le peuple a démontré que la diversité, la créativité et l'engagement constituent une base puissante pour des actions transformatrices. Dans cette grande minga démocratique, le bien commun a été priorisé. Les individualismes et les égoïsmes ont été relégués. Ainsi, cette victoire populaire contre les tentatives d'approfondir le projet actuellement dirigé par Noboa ne peut être appropriée par aucun groupe politique ni par aucun caudillo en particulier.

C'est précisément après cette défaite que l'Exécutif approfondit encore davantage son glissement de la légitimité électorale vers la légitimité de l'« urgence » économique. Incapable de reconstruire un consensus social et battu sur le terrain plébiscitaire, Noboa choisit de gouverner de plus en plus par décret, avec toujours plus de lois économiques urgentes et sous états d'exception, se repliant sur le pouvoir exécutif, les forces armées et l'administration technocratique. Une pratique qui apparaît de plus en plus soumise aux prétentions du trumpisme qui s'étend à travers Notre Amérique, comme en témoigne la décision surprenante et maladroite d'imposer des droits de douane aux produits colombiens, décision qui a débouché sur un affrontement complexe entre les deux gouvernements.

L'exception apparaît alors non seulement comme une réponse à la violence, mais comme un substitut de la politique, comme un mécanisme permettant de neutraliser le conflit social et de faire avancer des réformes sécuritaires et extractivistes sans médiation démocratique. La défaite de la consultation ne modère pas le gouvernement : elle l'endurcit, le poussant à consolider un régime où le désaccord n'est pas géré par la délibération, mais par une suspension croissante des droits ou par des violations ouvertes des dispositions constitutionnelles, comme cela se produit avec les deux projets urgents présentés à la fin janvier [1].

Dans ce contexte complexe, l'insécurité augmente de manière incontrôlable, démontrant l'échec gouvernemental.

La comptabilité nécropolitique de l'ordre

Les chiffres ne sont pas de simples indicateurs d'insécurité ; ils constituent la comptabilité d'une nécropolitique à l'œuvre. L'année 2025 s'est clôturée avec 9 143 homicides intentionnels, le chiffre le plus élevé de l'histoire républicaine, avec des taux supérieurs à 51 assassinats pour 100 000 habitants, et des pics dépassant 60 dans les provinces côtières. Ainsi, en très peu d'années, l'Équateur est devenu le pays le plus violent de la région.

Il ne s'agit pas d'un simple « échec » de la main dure : il s'agit de sa compatibilité structurelle avec la mort de masse. Comme le souligne Achille Mbembe, la nécropolitique ne consiste pas à tuer, mais à décider quelles vies sont sacrifiables. En Équateur, la « guerre interne » a produit une géographie différentielle de la mort : jeunes pauvres et racialisés, habitants des périphéries urbaines, personnes privées de liberté, travailleurs informels et communautés appauvries — y compris de nombreuses femmes — concentrent le coût humain de l'ordre sécuritaire. Le nombre de personnes disparues augmente.

La militarisation de la société redistribue et concentre à la fois la violence, la déplace hors du centre politico-médiatique tout en la concentrant dans les secteurs les plus marginalisés, et la normalise comme paysage quotidien. La mort cesse d'être un scandale : elle devient un bruit de fond. Dans l'esprit de Hannah Arendt, la violence ne peut être considérée comme une habitude naturelle, mais comme un instrument du pouvoir, qui surgit et s'intensifie lorsque celui-ci s'affaiblit ; elle est généralement un moyen pour atteindre une fin à court terme.

L'État ne perd pas le contrôle. Il redéfinit la manière de l'exercer

Le système pénitentiaire équatorien est aujourd'hui le paradigme du « camp » agambénien. Sous contrôle militaire, les prisons ont cessé d'être des espaces de réhabilitation ou même de simple contention : elles sont devenues des territoires d'abandon organisé. Le système pénitentiaire équatorien s'est transformé en laboratoire le plus brutal de cette forme de gouvernement.

Selon des données officielles du Service national d'attention intégrale aux personnes privées de liberté (SNAI), 322 décès ont été enregistrés dans les centres de détention à l'échelle nationale en 2024. La situation s'est dramatiquement aggravée en 2025 : entre janvier et septembre, 760 personnes privées de liberté sont mortes dans le système pénitentiaire, selon un rapport institutionnel diffusé par la presse. Ces chiffres ne correspondent pas uniquement à des épisodes de violence intracarcerale, mais aussi à des décès liés à des maladies, à la malnutrition, à l'abandon médical et à des conditions structurelles de surpopulation et de contrôle militarisé. Le cas de la prison de Cárcel del Encuentro, encore en construction sur la côte équatorienne, est paradigmatique en tant que centre où les droits humains sont violés de manière systématique, comme l'a reconnu publiquement le ministre de l'Intérieur.

Le détenu est le homo sacer contemporain (pour reprendre Agamben) : un corps sur lequel tout peut s'exercer sans conséquences proportionnées. Battu, torturé ou assassiné, sa mort déclenche rarement une véritable réponse judiciaire. La prison fonctionne comme un dispositif pédagogique de la peur : elle enseigne au reste de la société quel est le sort réservé à ceux qui restent en dehors de l'ordre productif, discipliné et utile.

Ce tournant autoritaire s'est exprimé avec une brutalité particulière dans le châtiment exemplaire infligé à la protestation indigène. En plus des morts et des blessés, lors de la grève d'octobre 2025, entre 137 et 206 personnes ont été arrêtées selon les registres policiers, dont beaucoup de membres du mouvement indigène, accusés de terrorisme et de paralysie des services publics — des qualifications pénales disproportionnées visant à criminaliser la mobilisation sociale. La répression a inclus des transferts punitifs et inconstitutionnels : des manifestants arrêtés à Otavalo, dans la Sierra, ont été envoyés dans des prisons côtières de Portoviejo et d'Esmeraldas (prisons conflictuelles ayant connu des mutineries et des dizaines de morts), loin de leur territoire et de leurs familles. Ils ont été maintenus en détention malgré des ordonnances judiciaires exigeant leur retour ; ce n'est qu'après de fortes pressions que leur transfert vers Ibarra a été ordonné, comme dans le cas des « 12 d'Otavalo ».

Le parquet a ouvert environ 140 procédures pénales pendant cette grève, tandis que Noboa lui-même avertissait publiquement que ceux qui « sèmeraient le chaos » pourraient encourir des peines allant jusqu'à 30 ans de prison. La grève a pris fin le 23 octobre 2025, non à la suite d'un dialogue politique, mais après une répression dénoncée comme brutale par la CONAIE (Confédération des nationalités indigènes de l'Équateur), laquelle a conditionné toute sortie de crise à la libération des détenus. L'exception a de nouveau opéré ici comme dispositif de châtiment, envoyant un message sans équivoque : protester peut équivaloir à être traité comme un ennemi intérieur. Et le parquet continue de menacer publiquement de répression celles et ceux qui oseraient protester contre l'État.

Cette logique n'est pas une anomalie pénitentiaire. Elle est une répétition générale de l'ordre social projeté vers l'extérieur : surveillance totale, suspension des droits, normalisation de la violence étatique.

Laisser mourir : la nécropolitique silencieuse

La nécropolitique ne s'exerce pas seulement avec des fusils. Elle opère aussi par la gestion différenciée de l'accès à la vie, en particulier dans le système de santé. Tandis que le budget de la défense et de la sécurité augmentait de manière soutenue entre 2024 et 2025 (sans être entièrement exécuté), la santé publique entrait dans un effondrement progressif. À la fin de 2025, la pénurie de médicaments essentiels dépassait 60 % dans plusieurs réseaux publics, y compris pour des médicaments du quotidien — sans même parler de l'oncologie et des maladies rares.

Ici, l'État ne tue pas directement : il laisse mourir. La vie est hiérarchisée selon la capacité de paiement, le territoire et l'utilité économique. Le patient attend, se détériore et meurt. Aucun décret ni aucune gestion publique ne l'ordonne, mais aucun État ne l'empêche non plus. C'est la forme la moins spectaculaire, mais la plus persistante, de l'autoritarisme néolibéral : la violence lente de l'abandon. Tout cela constitue la dimension économique de la nécropolitique, une sorte de nécro-économie qui « normalise » la politique consistant à laisser mourir les personnes appartenant aux segments sociaux marginalisés — et la Nature elle-même — afin de soutenir une économie dévastatrice, notamment par la réduction systématique des investissements sociaux, la prédation du travail et les extractivismes.

Rien de tout cela n'est improvisé. La crise fonctionne comme une opportunité politique, comme l'a décrit Naomi Klein dans La Stratégie du choc. Violence, peur, effondrement institutionnel et urgence fiscale créent le scénario parfait pour imposer des réformes qui, en temps normal, rencontreraient une résistance sociale massive. L'exception ne répond pas au choc : elle le gouverne et l'exploite.
L'état d'exception devient ainsi une technologie centrale de gouvernement. Il ne cherche pas à résoudre la crise, mais à l'administrer. La répétition de douze décrets d'état d'exception en un peu plus de deux ans produit un phénomène d'accoutumance. L'exception devient une habitude. La citoyenneté, surtout sur la côte, cesse de se demander s'il est légitime que l'armée patrouille les quartiers, contrôle les prisons ou suspende des droits ; elle est fatiguée. Tristement, elle ne se demande même plus quand viendra le prochain décret ni combien de temps il durera : elle attend simplement — en vain — que cette logique sécuritaire défaillante finisse un jour par fonctionner, tandis que les chiffres des victimes de la violence augmentent de manière imparable.C'est là le plus grand succès du régime de Noboa : naturaliser l'exceptionnel.

Exception, militarisation et extractivisme : un seul et même projet

À ce stade, la logique sécuritaire révèle sa fonction la plus profonde. L'exception ne se contente pas d'ordonner les corps ; comme nous l'avons vu, elle réordonne les territoires et les rapports de pouvoir économique. En Équateur, la militarisation et l'extractivisme minier-énergétique ne sont pas des politiques parallèles : ce sont deux dimensions d'un même projet.

La Loi organique pour le renforcement des secteurs stratégiques de la mine et de l'énergie, présentée à l'Assemblée nationale de l'Équateur le 28 janvier 2026 comme « urgente en matière économique », s'inscrit pleinement dans cet assemblage. Sous la promesse de stabilité fiscale, de souveraineté énergétique et d'efficacité étatique, la norme réduit les contrôles, assouplit les permis, accélère les concessions et affaiblit les évaluations environnementales. Le problème n'est plus le contrôle effectif de l'activité extractive ; il devient toute réglementation susceptible de la ralentir ou de la bloquer.

Ici, l'exception économique s'articule directement avec l'exception sécuritaire. Plusieurs zones déclarées sous état d'exception (Imbabura, Cotopaxi, Azuay, territoires amazoniens) coïncident avec des zones de fort intérêt minier et énergétique. La violence étatique accompagne, protège et garantit l'extractivisme. La protestation environnementale est redéfinie comme une menace ; le défenseur de l'eau devient suspect, voire terroriste.

Malgré les résultats probants de deux consultations populaires dans la province d'Azuay et la marche de Cuenca en septembre 2025 — réunissant plus de 100 000 personnes (habitants urbains et communautés paysannes unies) pour défendre les bassins hydriques et les páramos de Kimsakocha face aux intérêts miniers extractivistes — le gouvernement persiste dans son obstination à promouvoir l'exploitation minière. Il va même jusqu'à recourir à des décrets menaçant de répression l'organisation communautaire et urbaine, y compris les ONG opposées à l'exploitation minière, mettant ainsi en péril la participation citoyenne et affaiblissant encore davantage la démocratie elle-même.

L'abus de l'« urgence économique », fondé sur l'usage et l'abus de l'article 140 de la Constitution équatorienne, complète le dispositif. En moins d'un an de gestion, ce gouvernement a déjà présenté huit projets de loi économique urgente, avec lesquels — allant jusqu'à violer la Constitution — il cherche à imposer la logique du fait accompli. Cet abus réduit le débat parlementaire, limite la délibération publique et concentre le pouvoir dans l'Exécutif.

L'exception se dédouble : sécuritaire sur le territoire, économique dans la loi. Toutes deux convergent pour blinder politiquement et militairement des logiques propres à la nécro-économie, telles que les extractivismes, où les bénéfices sont privatisés tandis que les coûts sociaux et environnementaux sont socialisés. L'exception et l'urgence deviennent un dispositif permanent de gouvernement accéléré qui suspend la délibération démocratique sous prétexte de la « bonne gestion » de l'économie — autrement dit, des politiques économiques imposées par le FMI, devenu quasiment prêteur de dernier ressort de cette économie dollarisée, et par les créanciers de la dette extérieure, qui croît de manière accélérée.

Parallèlement, on brandit la rengaine de la sécurité juridique des entreprises, garantie par des décrets, des militaires et des procédures accélérées (nombre d'entre elles par voie télématique, avec un dirigeant en tournée internationale quasi permanente : jusqu'en janvier 2026, Noboa a effectué une trentaine de voyages internationaux et cumulé près de 150 jours hors du pays depuis le début de son mandat). Une sécurité juridique des entreprises qui ouvre la porte à des accords de libre-échange et à des traités bilatéraux d'investissement, comme celui signé en décembre 2025 avec les Émirats arabes unis, dans lequel il est question d'introduire l'arbitrage international pourtant interdit par la Constitution.

Avec cette nécro-économie, parrainée par le FMI et imposée par la gestion de la « dette éternelle », on oublie que la sécurité juridique est aussi un droit de la citoyenneté, des peuples et nationalités indigènes, des travailleurs et travailleuses, des consommateurs et consommatrices, des gouvernements autonomes, du gouvernement central et de l'ensemble des organisations sociales, politiques et économiques — autrement dit, de tous les membres de l'État. Il s'agit d'une sécurité intégrale qui inclut la Nature, laquelle est également, selon la Constitution, sujet de droits, représentés par des individus, des communautés, des peuples et des nationalités.

Un pays au seuil

L'Équateur ne traverse pas seulement une crise de sécurité. Il franchit un seuil politique de détérioration systématique et de plus en plus accélérée de sa démocratie. Lorsque l'exception cesse d'être justifiée et commence à se reproduire elle-même, ce qui est en jeu n'est plus l'ordre, mais la forme même du politique. La démocratie ne meurt pas d'un coup : elle se dissout décret après décret, loi après loi, sur fond d'états d'exception massifs ou localisés, de militarisation croissante de la société et d'imposition de lois d'urgence économique.

La question décisive n'est pas de savoir combien d'états d'exception supplémentaires viendront, ni combien d'investissements extractifs seront attirés par cette nécropolitique. La question est de savoir ce qu'il reste de la vie lorsque gouverner consiste à la suspendre. Récupérer la politique implique quelque chose de radical : désarmer le langage de la guerre, rompre l'alliance entre peur, marché et militarisation, et redonner une centralité à la vie commune en radicalisant la démocratie.

3/02/2026
Pascual García Macías, économiste mexicain, coéditeur de Yeíyá estudios críticos, Londres.
Alberto Acosta Espinosa, économiste équatorien, président de l'Assemblée constituante (2007-2008).

[1] Projet de loi organique pour le renforcement des secteurs stratégiques de la mine et de l'énergie ; Loi organique réformant le Code organique d'organisation territoriale, d'autonomie et de décentralisation pour la durabilité et l'efficacité des dépenses des gouvernements autonomes décentralisés.

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !
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