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10.02.2026 à 12:36

La gauche n'est pas un gros mot

Mohamed Lotfi

Je suis de gauche et je l'assume pleinement. Je ne m'en suis jamais caché. Je ne planque pas mes convictions dans une enveloppe brune, coincée au fond d'un tiroir, entre un vieux passeport périmé et une vieille facture d'Hydro. Je n'ai jamais compris cette façon de garder un mystère sur ses positions politiques. Mais je n'ai jamais compris non plus cette étrange volonté de marginaliser celles et ceux qui affirment leurs convictions. Ceux et celles dont les idées dérangent.

Être de gauche aujourd'hui dérange, manifestement. Comme si défendre le bien commun au-dessus des intérêts particuliers relevait d'un vice ou d'une faute idéologique. Comme si s'inquiéter des inégalités, des solidarités et du vivre ensemble était devenu suspect. Comme si exiger que les riches paient leur juste part d'impôt n'était pas l'une des exigences les plus responsables d'une démocratie. Comme si évoquer le conflit de classe qui explique nos rapports sociaux, politique et économique, menaçait de provoquer une révolution dans nos rues. La politique pourtant n'est rien d'autre qu'une manière d'habiter le monde ensemble et avec toutes et tous.

Alors pourquoi vouloir réduire au silence ce qui dérange ?

C'est dans cet esprit que, dans le balado de Rémi Villemure, bientôt en ligne, j'affirmais que par les temps qui courent, ou la droite surdomine largement la scène politique et les tribunes, toutes les gauches sont les bienvenues. Toutes. Même celles qui dérangent. Même celles qui trébuchent. Même celles qui parlent fort dans les réseaux sociaux, selon certains, ou pas comme il faut selon d'autres. La barque sur laquelle nous avançons collectivement, au Québec comme presque partout en occident, penche tellement vers la droite que l'équilibre devient précaire. On peut se demander si nous ne frôlons pas déjà le naufrage. Certains diront que l'eau est entrée depuis longtemps. L'avènement de Trump n'en serait que le résultat.

Dans un tel contexte, ou plusieurs discours dominants flirtent avec la simplification brutale, la désignation de boucs émissaires et une obsession quasi maladive pour la peur de l'autre, il est parfaitement normal que des voix de gauche paraissent plus radicales qu'avant. Depuis un certain 11 septembre, le décor a changé. Le centre s'est déplacé. Quand la norme glisse vers la droite, une droite identitaire, ce qui hier semblait raisonnable apparaît aujourd'hui comme excessif. Ce n'est pas nécessairement la gauche qui se radicalise, c'est souvent le cadre qui se resserre autour d'elle. Dans des temps marqués par des accents qui se trumpisent et parfois se fascisent, sonner l'alarme n'est pas un excès, c'est un réflexe de survie démocratique.

Or, que fait-on trop souvent de ces voix qui alertent ? On les caricature. On les diabolise. On les marginalise. On les exclut subtilement du débat public en parlant à leur place, sur elles, mais rarement avec elles. Le résultat est prévisible. Plus on tente de les faire taire, plus elles paraissent radicalisées. Non pas parce qu'elles changent fondamentalement de discours, mais parce que l'espace pour l'exprimer se rétrécit dangereusement.

L'exemple récent de l'émission Zone Info, animée par Gérald Fillion, est révélateur. On y a demandé à deux panelistes, Karima Brikh et Christine St-Pierre de commenter les propos de trois voix de la gauche qui soupçonne le chef du PQ de trumpisation. Peu importe la qualité des réponses offertes, ce n'est pas mon sujet, il manquait l'essentiel. Les principaux concernés. Il aurait fallu inviter Alexandre Dumas, Marie Eve Cotton ou Jonathan Durand Folco. Trois figures crédibles de l'espace public, reconnues pour leurs parcours, leurs livres, leurs diplômes et surtout la rigueur de leurs arguments. En leur absence, l'émission n'a pas seulement manqué d'équilibre, elle a ouvert la porte à la confusion et à la chicane. Une chicane inutile.

Un vrai débat, un débat sérieux, dans cette même émission, aurait simplement mis en scène les deux visions. À chacune de défendre le fonds de son hypothèse, par des arguments, des faits, des comparaisons, des citations, des dates. Un débat peut être houleux, sans jamais tomber dans le manque de respect, dans le mépris. Or, juste le fait de ne pas inviter les personnes, ou du moins une des trois personnes qualifiées comme appartenant à la gauche radicale, au panel, c'est un mépris en soi. Tous les spectateurs de cette émission ne connaissent pas nécessairement Dumas, Cotton et Durand Folco.

Ce genre d'erreur n'est jamais anodine. Il traduit une méfiance. Donner la parole à la gauche, qualifiée de radicale, serait un danger. Depuis la pandémie, cette façon sélective de donner la parole, dans nos grands médias, a pris des proportions inégalées. Cette exclusion prive le Québec des voix importantes, différentes mais riches d'enseignement. Le public aurait gagné à l'entendre et l'écouter pour faire des choix plus éclairés.

L'histoire déborde de moments où l'on a laissé faire l'instrumentalisation des peurs, au nom du calme, de la modération ou d'une prétendue neutralité. On sait très bien ce que cela a donné. Les pires horreurs du vingtième siècle ne sont pas nées d'un excès de vigilance, mais bien de son absence. La plupart des guerres, des dérives autoritaires et des catastrophes politiques sont le fruit d'opinions publiques endormies, rendues manipulables dès que la pluralité des voix n'est plus la règle d'une information.

Tout étant relatif, il devient alors légitime de se demander si ce n'est pas la droitisation galopante des discours dominants qui brouille nos repères. Nos définitions de ce qui est raisonnable, extrême ou acceptable, semblent de plus en plus déformées. Ce qui relevait hier d'une social-démocratie assumée est aujourd'hui soupçonné d'extrémisme. Ce glissement n'est pas neutre. Il redessine les frontières du débat et pousse la gauche à se justifier d'exister.

La question mérite donc d'être posée clairement. Est-ce qu'une pluralité des voix, peu importe ses appartenances idéologiques, est réellement la bienvenue dans les débats publics dans nos grands médias ? Ces voix existent parce qu'elles représentent une partie bien réelle de l'opinion publique. Elles représentent celles et ceux qui refusent que la peur dicte l'ensemble de nos débats, de nos décisions politiques et de nos interventions médiatiques. Les ignorer, c'est nier une réalité sociale et politique incontournable.

Nos grands médias accordent-ils à la gauche la place qui lui revient pour assurer des débats équilibrés ? La réponse est clairement non. Tellement non que ce constat devrait, en soi, devenir un sujet de débat public. Non pas pour flatter un camp, mais pour préserver ce qui reste d'un espace démocratique vivant, pluraliste et capable de se regarder lucidement dans le miroir.

Si QS, un parti progressiste de gauche, est si bas dans les sondages, ce n'est pas à cause qu'il est déconnecté de la réalité des québécois, bien au contraire. Ce n'est pas non plus parce que la gauche n'a pas encore trouvé la bonne stratégie pour toucher un plus grand nombre d'électeurs. Au-delà du parti, partout dans le monde, les idées de gauches souffrent d'un manque de visibilité, souffrent d'une marginalisation, voire de diabolisation, savamment voulues. L'exemple de Zone info nous a donné une petite démonstration.

À cette émission, comme à pleines d'autres, de me donner tort.

Mohamed Lotfi
2 Février 2026

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10.02.2026 à 12:32

Environnement « Et » la pollution mentale ?

Bruno Marquis

Il est une forme de pollution dont on parle peu en matière d'environnement, et qui pourtant subordonne toutes les autres. La pollution mentale, parce qu'elle nous empêche de prendre les mesures nécessaires pour lutter efficacement contre les graves défis et problèmes environnementaux qui nous assaillent, devrait aussi se retrouver au sommet de nos préoccupations quant à notre avenir.

(Ce texte a d'abord été publié dans l'édition de février du journal Ski-se-Dit.)

Cette pollution de l'esprit a d'importantes conséquences sur notre capacité à comprendre le monde, par le raisonnement, à discerner le vrai du faux, à prendre la juste mesure des choses. Si elle se décline sur plusieurs formes, à différents niveaux, c'est d'abord sous son aspect scientifique que nous allons l'aborder.

De façon générale, la pollution mentale désigne l'excès d'informations, de stimulations négatives ou de sollicitations inutiles qui surchargent le cerveau, générant des idées confuses et créant un état d'épuisement qui rendent la concentration difficile. Elle a d'abord des impacts sur la santé, engendrant du stress, de l'anxiété et éventuellement des troubles cognitifs, mais aussi, comme mentionné plus haut, sur notre façon d'appréhender le monde.

Un article publié sur le sujet l'été dernier dans le trimestriel Confluence Magazine nous explique que « malgré le principe selon lequel nous n'utilisons que 8 à 10 % de nos capacités mentales, la quantité de données visuelles à laquelle le cerveau humain est de nos jours exposé en permanence ne doit pas être sous-estimée, alors que tant de personnes, en particulier les enfants, regardent la télévision, jouent à des jeux vidéo et surfent sur Internet ». (Les images et le contenu violents diffusés en grande quantité sur les réseaux sociaux et à la télévision auraient même des effets néfastes sur la mémoire selon l'universitaire Brad Bushman qui s'est beaucoup penché sur les agressions et la violence dans les médias.)

Surdose d'informations

Nous sommes en effet bombardés au quotidien d'images, de vidéos et d'informations, très souvent de façon fragmentaire, sans que nous ayons le temps, l'énergie ou l'intérêt de nous y arrêter. L'abondance d'informations de tout genre et de tout horizon, parfois offensante, la plupart du temps non sollicitées et superflues, surcharge notre cerveau, nous rendant difficile la mémorisation, dans ce fouillis, d'éléments dont nous aimerions nous rappeler. Leur analyse aussi, ce qui est d'autant plus grave.

Incapables bien souvent, dans ce contexte, de filtrer l'information, en conservant d'une part ce qui nous est utile et en rejetant le reste, et d'autre part en conservant ce qui est crédible et en rejetant ce qui ne l'est pas, nous pouvons ainsi tomber dans un relativisme qui nous amène à penser que tous les points de vue s'équivalent et que les données empiriques, utiles à la connaissance et à l'analyse, ne constituent qu'une opinion parmi tant d'autres.

Outre la quantité grandissante d'images, de vidéos ou d'informations de tout genre qui pullulent dans les médias sociaux, mais aussi dans les médias en général, l'augmentation de la désinformation et de la mésinformation au cours des dernières années dans les médias sociaux et sur le Web vient aussi amplifier cette forme de pollution. Les algorithmes, aussi, bien sûr.

Négationnisme

Que l'on ait porté au pouvoir, aux États-Unis et dans certains autres pays, des gens qui nient l'impact des changements climatiques et la crise écologique en général, constitue un problème majeur en matière d'environnement, le premier obstacle en fait, mais non le seul, à l'urgente mise en place de solutions viables pour assurer notre survie sur la planète.

Le consensus scientifique sur le changement climatique est pourtant extrêmement élevé, avec des études récentes indiquant que plus de 99 % des climatologues dans le monde affirment que le réchauffement observé depuis l'ère préindustrielle est d'origine humaine. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) nous confirme depuis 1988 que l'activité humaine en est la cause principale, un point de vue soutenu par des milliers d'études évaluées par des pairs et des organisations scientifiques mondiales. Ce consensus, basé sur de fortes preuves, comme l'augmentation rapide des températures et des concentrations de gaz à effet de serre, n'a même cessé de se renforcer au fil du temps.

Malgré ce fort consensus, le pourcentage de ce qu'on appelle les climato-sceptiques – qui sont en fait des climato-négationnistes – continuerait de croître dans le monde, selon des données colligées à la fin de 2024, et atteindrait les 39 %. S'il est en général moins élevé dans les pays occidentaux, il n'a tout de même pas empêché des dirigeants climato-négationnistes, comme Donald Trump aux États-Unis, d'y accéder au pouvoir. Avec les conséquences que l'on sait sur la lutte aux changements climatiques, entre autres aspects de la crise écologique, avec la revalorisation des énergies polluantes, les déréglementations, le retrait des États-Unis de nombreuses organisations lies à l'environnement, incluant la Convention-cadre sur les changements climatiques (CCNUCC), et l'augmentation des dépenses militaires.

La réalité du réchauffement climatique et de la crise écologique en général bute, chez de trop nombreuses personnes, sur la difficulté de faire le tri parmi une trop grande quantité d'informations, et d'accorder aux faits, aux sources crédibles et valables, une place centrale dans leur raisonnement. Ce n'est bien sûr rien d'irréversible…

Que faire ?

Eh bien d'abord prendre conscience que cette pollution des esprits constitue un obstacle important à la mise en place de solutions pour lutter contre la crise écologique. Il nous faut agir, comme nous le pouvons, pour que les populations ne constituent pas elles-mêmes, par cette pollution mentale, un soutien à des politiciens climato-négationnistes ; puis, dans la même veine, en poussant plus loin cette logique, qu'ils réalisent que les mesures qui s'imposent pour faire face aux changements climatiques et à la crise écologique, sont des mesures radicales qui nécessitent un changement de paradigme. Bref, qu'il nous faut sortir du capitalisme, de la croissance sans fin et sans buts du capital, et envisager sérieusement des mesures de décroissance, des mesures de décroissance qui visent un juste partage des ressources entre les pays et les populations riches et pauvres.

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10.02.2026 à 12:32

Montée des eaux : comment l'Antarctique fait planer la menace du pire

Vincent Lucchese

Le niveau des mers augmente, et va encore s'intensifier avec la fonte des glaciers. À quel point ? La réponse à cette question dépend d'une source d'incertitude majeure, étudiée par les scientifiques : le cas de l'Antarctique.

2 février 2026 | tiré de reporterre.net | Illustration : En Antarctique, l'écoulement de la glace vers l'océan est l'un des facteurs majeurs de l'élévation à venir du niveau de la mer. - © Cécile Guillard / Reporterre
https://reporterre.net/Montee-des-eaux-comment-l-Antarctique-fait-planer-la-menace-du-pire

Jusqu'à quelle hauteur la mer va-t-elle monter ? Et, surtout, à quel point le changement climatique va-t-il accélérer cette élévation du niveau des océans, qui a déjà commencé ? La question taraude les climatologues et glaciologues, dont les regards convergent vers une source d'incertitude massive pour l'avenir : l'Antarctique.

Des millions de milliards de tonnes de glace recouvrent le continent polaire. Elles forment une calotte dont la structure et les dynamiques sont d'une très grande complexité. Or, l'écoulement de cette glace vers l'océan constitue l'un des facteurs majeurs de l'élévation à venir du niveau de la mer. Si l'ensemble de la calotte antarctique fondait, la mer monterait de 58 mètres.

Un tel scénario est fort heureusement totalement exclu. Pour autant, de nombreuses inconnues entourent la fonte partielle en cours du continent, et notamment la vitesse d'écoulement et les mécanismes de déstabilisation de certains glaciers. Ce sont ces inconnues qui expliquent que les projections pour 2100 soient très incertaines.

1 milliard d'humains bientôt concernés

Si l'on suit notre trajectoire climatique actuelle, menant à 2,7 °C de réchauffement en 2100, la mer devrait monter de 44 à 76 cm en fin de siècle, selon les projections du Giec, par rapport au niveau de référence de la période 1995-2014. Dans le scénario pessimiste de très fortes émissions, la hausse serait comprise entre 63 cm et 1,01 m. Voire, en prenant en compte le déclenchement d'éléments jugés très improbables, de 1,6 m. Et encore : des experts du sujet sondés dans une étude en 2019 estimaient plausible que l'élévation dépasse les 2 mètres dès 2100.

De tels écarts d'estimation sont d'autant plus problématiques qu'une dizaine de centimètres d'élévation supplémentaire est déjà catastrophique. Si le réchauffement planétaire atteint 2 °C plutôt que 1,5 °C en 2100, la mer monterait en moyenne d'environ 10 cm de plus, estime le Giec, avec pour conséquence de rendre 10 millions de personnes supplémentaires vulnérables à cette hausse.

Plus la mer monte, plus s'accroissent les risques de submersion, d'érosion côtière, de salinisation des sols et des ressources en eau douce, et de destructions catastrophiques provoquées par des événements climatiques extrêmes. Dès 2050, 1 milliard d'habitants des régions côtières dans le monde seront vulnérables à de tels risques, d'après la synthèse des connaissances établie par le Giec.

Les mystères de la calotte Antarctique font partie des « lacunes majeures dans les connaissances des processus critiques » qui « entravent l'adaptation au changement climatique », alertait une étude publiée en février 2025 dans le journal Science.

Des mystères de glace multimillénaires

Combler ces lacunes est donc crucial, mais les scientifiques se heurtent à des défis colossaux en Antarctique. À commencer par l'ampleur des échelles de temps concernées. « Les calottes polaires réagissent à la fois à l'échelle des cycles glaciaires/interglaciaires [de l'ordre de 100 000 ans] et à très court terme », dit Hélène Seroussi, glaciologue et professeure associée au Dartmouth College, aux États-Unis. La plateforme de glace antarctique appelée Larsen B s'est, par exemple, effondrée soudainement,en moins de deux mois, en 2002. « Comprendre les phénomènes sur ces deux échelles de temps à la fois est difficile », souligne la chercheuse.

L'évolution au long cours de ces glaciers multimillénaires est d'autant plus complexe à comprendre que les observations directes ne remontent souvent qu'aux années 1990 et aux premiers satellites dédiés à ces questions. Une trentaine d'années dérisoires comparé à l'immense inertie de ces géants de glace.

« Certains chercheurs pensent que le recul actuel des glaciers serait influencé par un épisode fort d'El Niño ayant eu lieu... dans les années 1940 ! Mais on ne sait pas du tout quelle était la forme de la calotte à cette époque », illustre Frank Pattyn, glaciologue à l'Université libre de Bruxelles.

Deuxième défi : les processus en jeu ne sont pas linéaires. La déstabilisation des glaciers peut être déclenchée soudainement. Une fois passé un certain seuil de réchauffement global, cela peut entraîner ce qu'on appelle un point de bascule climatique. Par exemple, lorsque la fonte fait reculer le glacier, il peut atteindre un point où la pente du socle rocheux sur lequel il repose devient défavorable. Le glacier est alors irréversiblement entraîné en arrière, même si le réchauffement était miraculeusement interrompu.

Les inconnues sous la glace

Ce mécanisme d'instabilité de la calotte marine, appelé Misi (pour Marine Ice Sheet Instability), est bien connu, mais de nombreuses incertitudes entourent le moment de son déclenchement puis sa vitesse. Comme le devenir des plateformes de glace flottante : ce terme désigne la glace qui flotte sur l'océan, au bord des glaciers du continent et y est rattachée. Elle agit un peu comme un contrefort et aide à stabiliser le glacier, mais ces plateformes sont elles-mêmes instables et leur rupture incertaine…

La température à laquelle les scientifiques estiment que ces points de bascule peuvent être franchis est elle-même entourée d'incertitude. Une étude publiée en mai 2025 dans Communications Earth & Environment estimait ainsi que la limite de 1,5 °C de réchauffement était déjà trop élevée pour éviter ces points de bascule et une élévation de plusieurs mètres du niveau des mers dans les prochains siècles.

Pour mieux anticiper ces phénomènes, les glaciologues doivent réussir à modéliser ce qu'ils ne peuvent pas voir. C'est-à-dire ce qui se trame sous cette calotte, parfois épaisse de plusieurs kilomètres, et dont seule la surface est observable par satellite.

« La glace est un matériau visqueux, un peu comme du miel. Plus elle est chaude, plus elle s'écoule facilement. Mais on n'a aucune information sur son état sous la surface lorsqu'on se rapproche du socle rocheux. À quel point elle se réchauffe en divers endroits sous l'effet de la friction, de la pression, des flux géothermiques venus de la roche ? » questionne Hélène Seroussi.

Anticiper l'évolution du glacier implique de comprendre la déformation interne de la glace, mais aussi son glissement sur la roche, donc la nature et la morphologie de cette roche, la présence éventuelle de sédiments ou d'eau liquide. Autant d'inconnues avec lesquelles doivent composer les scientifiques pour concevoir leurs modèles de glaciers.

L'hypothèse Mici : très improbable mais très grave

Et encore, à ces incertitudes dans les processus connus s'ajoute l'incertitude de processus hypothétiques. C'est le cas de l'instabilité des falaises de glace ou Mici (Marine Ice Cliff Instability). À ne pas confondre avec le Misi évoqué plus haut...

Ces deux acronymes désignent deux types d'instabilité différente de la glace. Le Misi concerne le risque d'effondrement des plateformes de glace, qui flottent devant le continent. Mais en l'absence de celles-ci, les falaises de glace qui constituent l'extrémité des glaciers, face à l'océan, seraient fragilisées et pourraient à leur tour s'effondrer. C'est ce que désigne le Mici.

Ce dernier est à la base des estimations les plus pessimistes, qui envisagent 1,6 ou 2 mètres d'élévation du niveau des mers en 2100. « C'est un processus très controversé, qui a été proposé par un groupe limité de chercheurs, tempère Violaine Coulon, glaciologue à l'Université libre de Bruxelles. Le problème est que ce phénomène n'a encore jamais été directement observé, il reste hypothétique. Et il pourrait être contrebalancé par des phénomènes contraires. »

Ce scénario d'une élévation de 2 mètres dès 2100 faisant intervenir le Mici correspond à ce que les auteurs du Giec appellent un scénario « peu probable mais à haut impact ». En d'autres termes, même très incertains, des scénarios seraient tellement catastrophiques qu'ils mériteraient d'être pris en considération dans les choix ou les évaluations des politiques climatiques.

D'autant que les conséquences du Mici n'ont été modélisées par les chercheurs que pour les scénarios d'émissions extrêmes de gaz à effet de serre. Pas pour le scénario climatique médian sur lequel nous nous trouvons actuellement. Est-il possible que ce mécanisme Mici se déclenche dans un scénario médian, et entraîne une montée des eaux qui dépasse la fourchette des projections actuelles ? « Honnêtement, je ne sais pas répondre à cette question, dit Frank Pattyn. Ce qui est sûr, c'est que la mer va continuer de monter. Une hausse de 1,6 m en 2100 me paraît très peu probable, mais en 2150 ou 2200 cela devient plus plausible. L'important pour s'adapter, ce n'est pas le niveau atteint dans l'absolu, mais la vitesse à laquelle la mer monte. »

Encore des trous dans les modèles

De fait, les scientifiques s'accordent à dire qu'une montée de la mer de 2 mètres est dorénavant presque inéluctable après 2100. Le seuil pourrait être dépassé dès 2120 dans un scénario d'émissions extrêmes de gaz à effet de serre, et atteindre plus de 5 mètres en 2300. Les contraintes d'adaptation pour les générations — pas si lointaines — postérieures à 2100 s'annoncent abyssales.

Quant au risque de mauvaises surprises au cours de notre siècle, il est alimenté par une dernière catégorie d'incertitudes concernant l'Antarctique : celles qui concernent les processus que nous ne connaissons pas du tout, mais que les scientifiques s'attendent à voir surgir à l'avenir.

« On sait qu'au-delà de 2 °C de réchauffement, nos modèles ne sont pas complets. Au-delà de ce seuil, il y aura des processus qu'on ne connaît pas », souligne Benoit Meyssignac, chercheur au Laboratoire d'études en géophysique et océanographie spatiales (Legos) de Toulouse.

« Il y a des limitations liées à nos capacités de calcul. Et on sait qu'on a de grosses incertitudes sur les interactions avec l'océan, par exemple. Mais on paramétrise nos modèles pour essayer d'intégrer cette marge d'incertitude. On progresse et nos modèles reproduisent de mieux en mieux la fonte observée aujourd'hui », assure Violaine Coulon.

De tous ces éléments ressort tout de même une certitude : nous ne maîtrisons absolument pas les conséquences de nos actes lorsque nous déstabilisons le climat. La gravité absolue des désastres à venir, quelles que soient les incertitudes entourant leur ampleur et leur vitesse, mériterait de servir d'étalon pour jauger de toutes les décisions politiques.

« Même sans inclure les scénarios les plus extrêmes et improbables, 80 cm ou 1 m d'élévation, c'est déjà catastrophique et dramatique », dit Hélène Seroussi. « Cela pourrait être contre-productif de trop insister sur les scénarios extrêmes. Ça nourrit l'argumentaire de ceux qui prônent le recours aux projets dangereux de géoingénierie glaciaire », abonde Violaine Coulon.

Les scientifiques continuent, quoi qu'il en soit, d'améliorer leurs modèles et leurs connaissances de l'Antarctique. Notre capacité à comprendre et appréhender les catastrophes à venir dépendra des moyens alloués à la science, brutalement attaquée par Donald Trump et par un capitalisme radicalisé qui semble s'accommoder du désastre dont il continue de tirer profit.

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10.02.2026 à 12:31

Les biocarburants, la grande hypocrisie du lobby aérien

Erwan Manac'h

Les compagnies aériennes promettent une décarbonation grâce aux carburants dits « durables ». Mais le prix à payer pour y parvenir et la croissance du secteur rendent cette hypothèse illusoire, selon plusieurs expertises.

4 février 2026 | tiré de reporterre.net

Non, l'aviation ne pourra pas compter sur les biocarburants pour atteindre la « neutralité carbone ». Une nouvelle étudedu Shift Project et de l'association Aéro Décarbo, collectif de salariés du secteur aérien, publiée le 3 février, apporte un nouveau verdict sans appel.

Même en retenant les hypothèses les plus optimistes, il faudrait limiter les déplacements en avion à 1 000 km par an et par personne pour respecter l'Accord de Paris sur le climat. Cela constituerait une rupture radicale avec la tendance actuelle de développement du trafic aérien.

Brûler des plantes en (très) grande quantité

Les carburants d'aviation durables (CAD ou SAF, en anglais) constituent une grande famille regroupant deux principales techniques et une large déclinaison de procédés industriels. La première catégorie consiste à brûler de la biomasse, c'est-à-dire des arbres, des résidus agricoles, des huiles de friture usagées ou graisses animales, des boues d'épuration. L'Europe a exclu les biocarburants dits de première génération, fabriqués à partir de cultures dédiées comme le colza ou l'huile de palme, pour ne pas encourager la déforestation.

Ces « biokérosènes » affichent un rendement particulièrement médiocre : pour parcourir 12 000 km en avion, soit la distance entre Paris et Montréal, grâce à des bio-SAF, il faudrait cultiver une surface équivalente à quatre terrains de tennis, pour une personne, selon les calculs du Shift Project et d'Aéro Décarbo.

Lire aussi :Biokérosène, pellets : ces mégaprojets qui dévorent la forêt

Rappel utile : le raffinage de la biomasse est en tant que tel néfaste pour l'environnement et la combustion de kérosène, fusse-t-il « bio », émet bel et bien du carbone dans l'atmosphère. C'est sur le temps très long que l'opération peut être considérée comme « neutre », lorsque la végétation repousse et capte ainsi du CO2. Au final, « la plupart des biocarburants avancés ont une intensité carbone peu intéressante, sur l'ensemble de leur cycle de vie, voire parfois proche du niveau d'émission du kérosène fossile », résume à Reporterre Jérôme du Boucher, responsable aviation pour l'ONG Transport & Environment (T&E) France.

Lire aussi : Couper la forêt pour faire voler les avions : dans les Pyrénées, la résistance s'organise

Aéro Décarbo et le Shift Project ont analysé l'hypothèse la plus ambitieuse, colportée par les industriels, selon laquelle la France disposerait d'un potentiel de biomasse de 10 millions de tonnes. Pour parvenir à produire une telle quantité, il faudrait construire 30 usines comme le projet contesté d'unité E-Cho à Lacq (Pyrénées-Atlantiques), dont la zone d'approvisionnement en bois couvre tout le quart sud-ouest de la France.

Capter du CO2, moyennant une quantité d'électricité colossale

La seconde grande technique, aujourd'hui marginale mais considérée comme prometteuse, consiste à récupérer du CO2 dans l'atmosphère, en y ajoutant de l'hydrogène, pour produire un kérosène de synthèse, ou e-SAF. Cette solution épargne la biomasse et reste compatible avec les limites planétaires, mais elle nécessite énormément d'électricité. « Ces carburants de synthèse sont incontournables pour avancer sur la décarbonation, sans être pour autant la solution miracle. C'est un des principaux enseignements du rapport conjoint », résume Jérôme du Boucher.

Là aussi, il faut avoir en tête un ordre de grandeur : remplacer l'ensemble du kérosène mondial consommé aujourd'hui par du e-SAF nécessiterait la totalité de l'électricité renouvelable produite dans le monde aujourd'hui, soit un tiers de toute la production électrique planétaire (10 000 TWh), selon les deux associations. Un simple trajet Paris-Montréal nécessiterait 8 000 kWh d'électricité, pour produire le e-SAF essentiel au voyage, soit le double de la consommation électrique moyenne d'un foyer français.

Lire aussi : Stocker le CO2 dans le sous-sol, une diversion pour polluer encore

Produire du e-SAF est également bien moins rentable, énergétiquement, que les autres modes de transport électrique. 1 MWh d'électricité permet de parcourir 5 000 km en voiture électrique et 1 400 km en avion alimenté en e-SAF.

Autre écueil, le procédé coûte extrêmement cher. Sur les onze projets industriels comptabilisés par T&E, aucun ne sera opérationnel avant 2030, faute de rentabilité — et donc d'investissement — pour les majors pétrolières.

Deux tours du monde au cours d'une vie

Le développement à grande échelle des carburants « durables » — qui représentent en 2024 seulement 0,53 % de la consommation mondiale de carburant pour l'aviation — est donc plus qu'improbable, comprend-on entre les lignes de cette expertise qui fait écho à de nombreux travaux similaires avant elle. Sans compter que le secteur aérien n'est pas le seul à lorgner sur la biomasse pour s'imaginer un avenir sans pétrole. Les transports maritimes et routiers, ainsi que l'agriculture, comptent également sur cette ressource limitée.

Les deux associations ont néanmoins joué le jeu jusqu'au bout, retenant des « hypothèses volontairement optimistes » [1] pour évaluer la crédibilité d'une décarbonation du transport aérien grâce aux SAF. Dans ce scénario, les émissions de l'aviation commenceraient par augmenter fortement avant de diminuer, pour rejoindre, en 2050, leur niveau d'aujourd'hui grâce à un remplacement massif du kérosène par des SAF.

Même en imaginant que l'aérien dispose d'une électricité renouvelable en quantité illimitée — ce qui est impossible —, cette projection nous ramène à une idée qui fait largement consensus : le trafic aérien doit baisser, fortement, le plus rapidement possible. Au moins 15 % de baisse d'ici cinq ans pour limiter leréchauffement climatique à +1,7 °C, selon Aéro Décarbo et le Shift Project. « Le choix devient explicite : maintenir les perspectives de croissance annoncées par le secteur ou respecter les objectifs climatiques », écrivent les experts.

La limitation du trafic est le « seul levier qui n'apparaît pas dans leur feuille de route »

En refaisant leurs calculs avec des hypothèses plus crédibles de développement des SAF [2], les deux associations estiment que le trafic aérien devrait diminuer de moitié pour atteindre la neutralité carbone en 2050. C'est loin des estimations du secteur (1,1 % de croissance par an) et de la tendance constatée (+3 % par an).

« La limitation du trafic reste un gros tabou pour le secteur aérien. C'est le seul levier qui n'apparaît pas dans leur feuille de route, alors que toutes les études indépendantes montrent qu'elle est nécessaire », dit à Reporterre Alexis Chailloux, responsable aérien au Réseau Action Climat. « Ils ne peuvent pas se permettre d'anticiper une baisse, car leur modèle économique est fondé sur la croissance. Leurs actionnaires ne permettraient pas un autre scénario », dit Jérôme du Boucher.

Un voyage en Australie tous les 30 ans

Diviser le trafic actuel par deux, « c'est rejoindre le niveau de trafic de l'an 2000, qui était tout de même une période où nous voyagions en avion », souligne Timon Vicat-Blanc, d'Aéro Décarbo. En imaginant que chaque personne, dans le monde, puisse avoir un accès équitable à l'aviation en 2040, chaque individu pourra parcourir 1 000 km par an, contre 3 000 en moyenne aujourd'hui pour un Français. Cela représente un aller-retour Paris-Montréal tous les douze ans, un voyage en Australie tous les trente ans, ou deux tours du monde au cours d'une vie, écrivent le Shift Project et Aéro Décarbo.

Un lobby très puissant

Un tel tableau n'empêche pas les acteurs du secteur aérien de nourrir le mirage d'une aviation décarbonée, sans stagnation du trafic. Avec succès : alors que l'aérien est l'un des rares secteurs dont la contribution au réchauffement climatique continue d'augmenter année après année, la Stratégie nationale bas carbone, feuille de route de la France pour atteindre la neutralité carbone en 2050, prévoit une augmentation des émissions de gaz à effet de serre entre 2023 et 2030 de l'aérien international (17 contre 18 MtCO2e), « à rebours de tous les autres secteurs », souligne le Réseau Action Climat.

« Les lobbies du secteur sont très puissants et ont la promesse facile. En 2007, l'Association du transport aérien international (Iata) nous promettait 10 % d'incorporation de SAF en 2017. Nous sommes à peine à 1 % aujourd'hui. C'est à se demander pourquoi les gouvernements continuent de croire à ces beaux discours », dit Alexis Chailloux.

Le lobby déploie désormais des efforts pour tenter d'affaiblir les critères de durabilité des SAF, afin de faciliter leur développement quitte à les vider de toute cohérence écologique. Il a abandonné la promesse de faire voler des avions à l'hydrogène et le mirage de l'avion électrique ; promet de nombreux projets d'extension aéroportuaire [3] et milite activement contre toute augmentation de taxe.

Pour inverser cette tendance, le Shift Project et Aéro Décarbo formulent, avec leurs mots feutrés, des propositions radicales : interdire les programmes de fidélité des compagnies aériennes ; réguler la publicité pour l'avion ; augmenter les taxes sur les billets d'avion ; instaurer des quotas ou taxes sur le CO2, sur le kérosène ou sur les kilomètres parcourus à l'échelle individuelle ou/et des entreprises ; limiter la taille des aéroports ; supprimer les liaisons disposant d'alternatives efficaces…

Un an et demi avant l'élection présidentielle, les deux associations soulignent que des « arbitrages sociétaux forts » sont nécessaires.

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10.02.2026 à 12:30

« Écrire, c'est résister » : les femmes écrivaines afghanes défient les talibans

Khadija Haidary

Parmi les dizaines de femmes dont les livres ont été interdits par les talibans figure Leila, professeure d'université dans l'ouest de l'Afghanistan. Son ouvrage porte sur la gestion de projet, notamment sur la manière d'utiliser efficacement des ressources telles que le temps, le capital et la main-d'œuvre. Ce livre était utilisé comme manuel universitaire pour les étudiant·es de premier cycle.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Ce rapport a été publié en partenariat avec Avvenire.it.

« Il m'a fallu deux ans pour traduire plusieurs sources en anglais, puis rédiger mon propre livre », explique-t-elle. « Mon livre traite de l'application de normes de qualité à l'aide d'outils et de techniques scientifiques pour la réussite de projets nationaux et commerciaux. »

Mais après la prise du pouvoir par les talibans, il a été interdit. « Quand j'ai demandé pourquoi, ils m'ont répondu que comme l'auteure était une femme, il devait être retiré », explique Leila.

Depuis qu'elle a été licenciée de son poste à l'université en décembre 2022, après la fermeture des universités aux femmes par les talibans, Leila a réussi à publier un article universitaire dans une revue internationale. Aujourd'hui, elle dit ne plus avoir la force d'écrire : « J'ai un travail inachevé, mais malheureusement, je n'ai plus la motivation. Imaginez-vous à un carrefour sombre, sans aucune information sur la direction à prendre, partout où vous regardez, il n'y a que l'obscurité. »

En août 2025, le ministère de l'Enseignement supérieur des talibans a publié deux directives distinctes à l'intention des universités du pays, leur enjoignant de cesser d'enseigner 18 matières universitaires, affirmant que les matières nouvellement interdites « étaient jugées contraires à la charia et aux politiques du système et avaient donc été retirées du programme ». En outre, les talibans ont interdit l'utilisation d'environ 640 manuels scolaires et supports de cours. Plus de 140 de ces ouvrages ont été interdits uniquement parce que leurs auteures étaient des femmes. Parmi les femmes mises sur liste noire figuraient des universitaires ayant plus de 30 ans d'expérience dans l'enseignement et de longs antécédents dans la recherche. De nombreuses et nombreux militants affirment qu'il s'agit là d'une nouvelle tentative systématique des talibans pour faire taire les femmes dans la vie publique. Comme le fait remarquer un·e professeur·e, les manuels scolaires rédigés par des femmes remettent en cause l'idéologie des talibans par leur simple existence : « Comment peut-on interdire à une femme d'enseigner ou d'étudier, alors que son livre est enseigné dans les universités ? »

En novembre, Zohra s'est vu refuser une autorisation d'impression par le ministère de l'Information et de la Culture dirigé par les talibans. Âgée de 37 ans, elle écrit des livres pour enfants depuis 2017. « Mon objectif est d'aider les enfants afghan·es à se préparer mentalement et émotionnellement à l'apprentissage de différentes matières avant leur entrée à l'école », explique-t-elle. Ses livres utilisent des images d'enfants et des dessins animés pour faciliter l'apprentissage de matières telles que les mathématiques. « Ils m'ont dit de ne pas utiliser d'images d'êtres vivants, en particulier de filles », rappelle-elle dans le Zan Times. « Ils m'ont dit que si j'inclus une image d'une fille, elle doit porter le hijab islamique. Sinon, mes livres ne seront pas imprimés en Afghanistan. »

Malgré ce refus des talibans, Zohra continue de travailler sur de nouvelles éditions. « Je crois que ces livres resteront comme un héritage de la résistance des femmes dans l'histoire de l'Afghanistan », dit-elle.

En octobre 2024, les talibans ont distribué une autre liste de 433 livres interdits aux libraires. Parmi eux, 18 titres ont été écrits par des femmes, dont neuf par des autrices afghanes : Saeqa Hadiya Yazdanwali, Atifa Tayeb, Fatema Jafari, Dr Marzia Mohammadzada, Shakiba Hashemi, Sohaila Aman, Dr Sediqa Hosseini, Nawida Khushbo et Aqila Nargis Rahmani. Quel que soit leur sujet, les talibans ont jugé que leurs œuvres étaient « contraires aux intérêts nationaux » et à leur version de la charia. « J'ai écrit sur les talibans dans mon livre ; c'est pourquoi ils l'ont interdit », explique l'autrice Nawida Khushbo, depuis Londres. « Je me demandais pourquoi une femme ne devrait pas écrire sur la politique et se limiter à la littérature ». L'interdiction concerne également les livres d'autrices internationales telles que Rachel Hollis, Reshma Saujani et la biographie de Malala Yousafzai, Je suis Malala.

En Afghanistan, certaines femmes continuent d'écrire, souvent au péril de leur vie. Nazanin, 25 ans, écrit des nouvelles et des essais depuis son domicile, dans une province proche de Kaboul. « J'ai parfois l'impression que le canon d'un fusil des talibans est pointé directement sur ma gorge », dit-elle. « La ville est tellement militarisée que nous croisons des hommes armés à chaque coin de rue. Pour moi, écrire est une forme de résistance. Ma situation est très difficile, mais je pense l'utiliser pour tout consigner pour l'avenir. »

En novembre 2024, le quotidien 8am Daily a rapporté que les responsables talibans de la province de Kapisa avaient retiré les livres écrits par des femmes des bibliothèques des écoles de filles. Cette information est confirmée par Suraya, une enseignante de 34 ans, qui déclare au Zan Times : « Dans toutes les écoles et bibliothèques de filles, tous les livres écrits par des femmes ont été retirés conformément à l'ordre des talibans. »

Dans des villes comme Kandahar, les librairies proposent rarement des ouvrages écrits par des femmes. « Dans notre librairie, les livres écrits par des femmes sont pratiquement inexistants », explique un libraire. « Même la photo d'une femme sur la couverture d'un magazine peut causer des problèmes. »

Le désir des autrices de continuer à créer signifie qu'elles ne cesseront pas de travailler, malgré les risques. Mana, une écrivaine de 34 ans vivant dans l'ouest de l'Afghanistan, déclare : « Lorsque j'ai décidé de publier mon premier livre, je n'ai jamais envisagé de faire appel à des éditeurs afghans. Sous le régime taliban, imprimer un livre en tant que femme est dangereux. »

Elle écrit actuellement son deuxième roman. Bien que son sujet ne soit pas politique, elle sait que ses écrits pourraient lui coûter cher, simplement parce qu'elle est une femme. Pour l'instant, elle préfère « continuer à écrire tranquillement, dans un coin silencieux ».

Khadija Haidary, 29 janvier 2026
Les noms ont été modifiés afin de protéger l'identité des personnes interrogées.

Khadija Haidary est journaliste et rédactrice en chef au Zan Times. Un·e journaliste utilisant le pseudonyme Arya a contribué à cet article.
https://zantimes.com/2026/01/29/writing-is-resistance-afghan-women-authors-defy-the-taliban/
Traduit par DE

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10.02.2026 à 12:29

Non, les masculinismes ne sont pas des dérives sectaires

Stephanie Lamy

Une petite musique qui monte est celle d'assimiler les masculinismes à des dérives sectaires. Cette confusion, historiquement entretenue entre terrorisme et sectarisme, engage des choix méthodologiques et des instruments d'action publique qui conditionnent directement la qualification de la menace, la prévention des violences et la protection des personnes ciblées.

Tiré de Entre les lignes et les mots

photo Capture d'écran d'une vidéo de Jean-Marie Corda, qui incarne les angles mort de l'approche des masculinismes par "les dérives sectaires"

La gouvernance des politiques de lutte contre les dérives sectaires et celle des politiques de lutte contre le terrorisme relèvent de cadres institutionnels distincts. La lutte contre les dérives sectaires est pilotée par la MIVILUDES, rattachée au ministère de l'Intérieur, et repose sur la protection des individus face à des situations d'emprise, via des dispositifs de signalement, d'accompagnement et de prévention centrés sur les vulnérabilités individuelles. À l'inverse, la lutte contre le terrorisme et la radicalisation violente relève d'une gouvernance sécuritaire impliquant notamment le SG-CIPDR, la DGSI, le Parquet national antiterroriste (PNAT) et les services de renseignement, et vise l'identification de milieux radicaux, de processus de radicalisation idéologique et de modes opératoires violents. Confondre ces deux régimes institutionnels conduit à une sous-qualification des violences politiques et à l'inadaptation des réponses publiques.

Les masculinismes, un objet hors périmètre d'action de la MIVILUDES

Il est essentiel de rappeler que la MIVILUDES elle-même reconnaît les limites de son périmètre d'action concernant les masculinismes. Dans son rapport d'activité 2021, elle indique explicitement que « les thématiques associées au masculinisme, au virilisme ou à l'anti-féminisme relèvent a priori davantage d'un radicalisme idéologique, voire politique, que de thématiques d'ordre sectaire ».

Cette qualification inscrit clairement les masculinismes hors du champ principal de la dérive sectaire et les rattache au registre de la radicalisation violente idéologique, tel qu'il est appréhendé dans les politiques de lutte contre le terrorisme.

La MIVILUDES définit les dérives sectaires comme « un dévoiement de la liberté de pensée, d'opinion ou de religion qui porte atteinte à l'ordre public, aux lois ou aux règlements, aux droits fondamentaux, à la sécurité ou à l'intégrité des personnes », caractérisé par « la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d'exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d'une partie de son libre arbitre ».

Cette définition repose sur une logique d'emprise individuelle, de sujétion psychologique et de préjudice centré sur la personne, et décorrélée des rapports sociaux de genre, pourtant centraux pour comprendre les masculinismes.

À l'inverse, la MIVILUDES distingue explicitement la radicalisation comme « un processus graduel qui conduit l'individu à adhérer à une idéologie ou des croyances extrêmes qui légitiment la violence ».

L'apologie, la menace ou l'usage de la violence est précisément ce qui caractérise les milieux masculinistes : un ensemble d'offres idéologiques identitaires suprémacistes masculines, construites, diffusées et opérationnalisées au sein de divers milieux radicaux (en ligne et hors ligne), qui font l'apologie de, ou prônent, la violence sous toutes ses formes afin de maintenir, voire renforcer, la domination des hommes sur les femmes et les minorités de genre.

De l'emprise au contrôle coercitif : un conflit de cadres analytiques

En traitant les masculinismes comme un problème d'ordre psychologique, à travers une terminologie telle que « masculinité toxique » ou « emprise » plutôt que « contrôle coercitif », l'action publique dissocie la violence de sa fonction politique.

Or les milieux masculinistes opèrent en opposition aux avancées des droits des femmes et des minorités de genre, afin de maintenir, voire renforcer, la domination masculine. Ce sont donc des idéologies politiques violentes. La psychologisation affaiblit ainsi la qualification de la menace et empêche de penser les masculinismes comme des milieux radicaux produisant de la violence à l'égard de femmes et des minorités de genre.

L'opposition entre emprise et contrôle coercitif n'est pas un débat terminologique, mais un conflit de cadres analytiques. L'emprise psychologise la domination et recentre l'attention sur le comportement de la victime ; le contrôle coercitif politise la violence et recentre l'analyse sur les stratégies de l'agresseur.

Des loupés qui ont déjà produit des dégâts

Du fait de l'approche par « l'emprise » et de sa décorrélation des rapports sociaux de genre, la lecture par la MIVILUDES des masculinismes bascule rapidement vers un effacement de la perspective des femmes. Elle déplace l'analyse vers les dispositions psychiques des hommes engagés dans ces milieux et détourne l'attention des violences produites, de leurs cibles et de leurs effets.

Ce cadrage reproduit l'un des piliers des masculinismes : l'androcentrisme, c'est-à-dire le recentrage du regard sur le supposé mal-être des hommes plutôt que sur le contrôle coercitif effectivement exercé sur les femmes et les minorités de genre.

Ce déplacement analytique produit des angles morts et des loupés majeurs dans l'identification et la prévention des violences. Le cas Jean-Marie Corda en constitue un exemple emblématique.

Le rapport d'activité 2021 de la MIVILUDES décrit précisément le mode opératoire de Jean-Marie Corda : animation d'un programme intitulé Domination By Love, diffusion d'une idéologie prônant la domination des femmes, enseignement de techniques de manipulation, valorisation explicite du proxénétisme, mise au travail de femmes dans des dispositifs de type camgirls, exigences financières répétées, recrutement de jeunes hommes sur le forum JVC 18-25 afin de faire la promotion de ces activités et de répliquer son modèle économique de proxénétisme. Le rapport mentionne également la proposition de relations sexuelles tarifées comme récompense pour les membres les plus engagés, ainsi que la diffusion de contenus explicitement violents à l'égard des femmes, tels qu'un tutoriel intitulé « comment étrangler ta femme ».

Pourtant, l'écriture institutionnelle neutralise ces faits : les violences sexuelles et l'exploitation économique des femmes sont dissoutes dans un vocabulaire de développement personnel, de coaching, de vente multi-niveau et de manipulation, qui déplace l'attention vers les mécanismes d'emprise psychologique et les préjudices économiques subis par les jeunes hommes recrutés.

Ce cadrage opère une hiérarchisation implicite des violences. L'exploitation sexuelle et économique des femmes apparaît comme un élément périphérique du dispositif, alors qu'elle en constitue le cœur. La violence n'est pas appréhendée comme une stratégie politique fondée sur le genre, mais comme une dérive individuelle ou commerciale.

Or le programme Domination By Love correspond à une duplication directe du modèle économique et idéologique du Pimping Hoes Degree (PhD) d'Andrew et Tristan Tate et de Miles Sonkin, enseigné au sein de la War Room de Tate. Et ceci n'est pas le fruit du hasard, puisque Jean-Marie Corda a reconnu, dans une vidéo publiée sur Youtube, avoir intégré cette War Room, monnayant environ 8 000 dollars.

Malgré ces éléments, disponibles publiquement au moment de la publication du rapport, les signalements concernant Jean-Marie Corda ont été classifiés dans le champ de la vente multi-niveau. Le même rapport consacrait pourtant une section aux masculinismes, réduites au Mankind Project, une organisation de type masculinisme chamanique.

Les discours et pratiques d'Andrew Tate s'inscrivent dans l'idéologie MGTOW, qui constitue aujourd'hui l'un des milieux masculinistes les plus dangereux. Le seul attentat meurtrier masculiniste connu en France est le féminicide de Mélanie Ghione, commis par un membre du milieu MGTOW.

Rien n'empêche de qualifier les violences sexuelles comme un mode opératoire terroriste. La question est celle du nombre de femmes exposées au terrorisme MGTOW de Jean-Marie Corda du fait de ce loupé majeur de la MIVILUDES.

Des proximités avec des thèses masculinistes anti-victimes

Alors même que la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) a explicitement dénoncé les pseudo-théories de l'aliénation parentale et des faux souvenirs induits comme irriguant la logique judiciaire, la notion de faux souvenirs continue de circuler comme une grille d'analyse légitime. Elle connaît même un regain de visibilité, à la fois comme outil de contestation des avancées normatives en matière de violences sexuelles et comme ressource mobilisée dans la lutte contre les dérives sectaires.

Avant la refonte de son site internet, la MIVILUDES présentait l'AFSI (Alerte Faux Souvenirs Induits) comme association partenaire d'aide aux victimes. Cette association s'inscrit dans une constellation antiféministe transnationale issue de la False Memory Syndrome Foundation, organisation historiquement structurée comme un dispositif de défense des personnes mises en cause dans des affaires de violences sexuelles.

Par ailleurs, la MIVILUDES entretient des liens avec des organisations telles que l'association VIRAGE Grand Est (Violences et Rapports de Genre : Analyse, Gouvernance, Évaluation), qui se présente comme un collectif de professionnel·les intervenant en matière de violences intrafamiliales, violences conjugales et problématiques parentales. VIRAGE Grand Est organise des formations, des conférences et des vidéos, et diffuse sur son site et sa chaîne des contenus qui présentent la notion d'aliénation parentale comme un phénomène psychologique structurant des séparations parentales conflictuelles, en mobilisant les registres de l'emprise, de la manipulation et de la suggestibilité de l'enfant.

Dans ces conditions, il n'est ni cohérent ni opérant de prétendre lutter contre les masculinismes en s'appuyant sur une institution qui, par ailleurs, légitime ou relaie des thèses constituant l'un des socles idéologiques des stratégies masculinistes.

Stephanie Lamy
Féministe, chargée d'enseignement, chercheuse
https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/290126/non-les-masculinismes-ne-sont-pas-des-derives-sectaires

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10.02.2026 à 12:29

Masculinismes : neuf idées reçues qui empêchent de qualifier la menace

Stephanie Lamy

Vous pensiez tout savoir sur les masculinismes ? Je vous propose un exercice simple : passer en revue neuf idées reçues qui empêchent encore de qualifier et lutter contre la menace.

Tiré de Entre les lignes et lesm ots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/28/masculinismes-neuf-idees-recues-qui-empechent-de-qualifier-la-menace/

La compréhension des masculinismes demeure entravée par un ensemble d'idées reçues largement diffusées dans l'espace médiatique, politique et parfois institutionnel. Ces représentations approximatives produisent des effets politiques concrets. En homogénéisant, individualisant, culturalisant ou dépolitisant les masculinismes, elles contribuent à retarder leur qualification comme idéologies violentes fondées sur l'identité de genre masculin et à affaiblir les réponses publiques.

Déconstruire ces idées reçues est une condition préalable à toute stratégie sérieuse de prévention, de qualification et de lutte.

Idée reçue n°1 : le masculinisme formerait un bloc homogène

Les masculinismes ne constituent pas un ensemble idéologique homogène. Ils relèvent d'une offre idéologique plurielle, fondée sur un principe commun – le suprémacisme de l'identité masculine – qui se décline ensuite dans des milieux radicaux distincts.

Ces milieux ne sont ni interchangeables ni équivalents. Chacun s'organise autour de ses propres référentiels, de ses propres récits et de ses propres modalités de justification de la violence. L'archétype promu dans les milieux incels n'est pas le même que celui développé dans les milieux chamaniques, pas plus que celui structurant les collectifs de pères enragés. Il s'agit de configurations idéologiques différentes, inscrites dans des contextes sociaux et organisationnels spécifiques.

Traiter les masculinismes comme un bloc homogène empêche d'en saisir la plasticité stratégique et conduit à une sous-qualification des risques, en invisibilisant la diversité des formes de radicalisation et de passage à l'acte. Il convient alors de parler systématiquement deS masculinismeS.

Idée reçue n°2 : les masculinismes promeuvent une seule masculinité hégémonique

Ce qui réfute également l'idée d'un masculinisme homogène, c'est le fait qu'il n'existe pas une seule masculinité hégémonique, mais une pluralité de masculinités produites et mises en circulation par les différents milieux masculinistes.

L'essor des idéologies masculinistes découle non-seulement de leur amplification par les médias sociaux, mais aussi de la mise en concurrence des hommes entre eux (inter et intra-milieu). Les milieux se développent précisément en multipliant des offres de masculinité hégémonique spécifiques, ajustées à des publics différenciés selon l'âge, la position sociale, la trajectoire conjugale ou encore les ressentis de déclassement. Au sein d'un même milieu masculiniste l'offre peut encore se diversifier par mimétisme (modèle Andrew Tate / MGTOW) ou animosité personnelle. Chaque milieu propose ainsi une ou plusieurs figures normative de l'homme « légitime » ou « alpha » à laquelle les individus sont invités à s'identifier, sans jamais réellement pouvoir atteindre cet idéal (mise en échec programmée).

Les individus ne sont pas nécessairement captifs d'un seul milieu. Ils peuvent naviguer entre plusieurs espaces, s'approprier différentes formes de masculinité, participer à des actions collectives variées et contribuer, à des degrés divers, à la production et à la diffusion de la propagande masculiniste.

C'est ce que j'appelle le paradoxe de la masculinité au sein des milieux radicaux : tout en promouvant l'idée d'une masculinité unique, authentique et indiscutable, les masculinismes produisent et mettent en circulation une multitude de modèles concurrents.

Observer quel type de masculinité hégémonique est promu dans quels espaces permet ainsi de classifier les milieux masculinistes sans reprendre les termes qu'ils utilisent pour se désigner eux-mêmes. Ces dénominations indigènes font partie intégrante de leur stratégie de propagande : elles servent à naturaliser les rapports de domination, à légitimer les violences et à faciliter le recrutement.

Nommer les masculinismes sans reprendre la langue des milieux radicaux constitue dès lors un enjeu central – non seulement analytique, mais aussi politique – dans la lutte contre la propagande et les pratiques masculinistes, car s'octroyer le pouvoir de les nommer et de les classifier c'est une forme de domination sur eux.

Idée reçue n°3 : les masculinismes relèveraient uniquement des réseaux sociaux

La focalisation quasi exclusive sur les plateformes numériques constitue une impasse. Si les espaces en ligne jouent un rôle important dans la diffusion et la circulation des discours masculinistes, ils ne sont ni les seuls ni nécessairement les principaux lieux de structuration idéologique.

Les milieux masculinistes se développent en ligne, hors ligne et de manière hybride : groupes de harcèlement de rue, groupes de parole, stages, associations, réseaux informels, pratiques pseudo-thérapeutiques ou spirituelles. Réduire le phénomène aux réseaux sociaux a un double effet : invisibiliser une grande partie des milieux radicaux et nier que les violences qu'ils produisent s'exercent aussi dans le réel.

Cette réduction entretient l'illusion d'une violence désincarnée, confinée au numérique, alors même que ses effets sont matériels, durables et parfois létaux.

Idée reçue n°4 : les masculinismes serait avant tout une affaire de jeunes hommes

La surreprésentation médiatique des jeunes hommes dans les discours sur le masculinisme reflète moins une réalité sociologique qu'une vision restrictive du phénomène. Les masculinismes développent des propagandes différenciées, capables de recruter à partir de griefs masculins exprimés à chaque moment du cycle de vie : adolescence, rupture conjugale, divorce, paternité conflictuelle, déclassement professionnel, vieillissement.

Limiter l'analyse aux jeunes permet aux hommes plus âgés de se penser extérieurs au problème, tout en continuant, pour certains, à adhérer à des discours explicitement conçus pour eux. Cette distanciation symbolique fonctionne comme un mécanisme d'exonération.

Idée reçue n°5 : les masculinistes seraient avant tout des « influenceurs »

La personnalisation des masculinismes constitue un biais analytique majeur. Réduire les masculinismes à quelques figures visibles, médiatisées ou suivies en ligne revient à essentialiser le phénomène et à en dévoyer la compréhension. Cela peut également être contreproductif en leur offrant une notoriété, voire, légitimité.

Ce qui distingue les masculinismes de la misogynie, c'est la dimension d'action collective. Il convient alors d'appréhender le phénomène communautaire « masculiniste » non pas comme une catégorie de personnes avec une identité figée, mais des groupes d'hommes – et parfois des femmes – qui adhèrent, relaient et participent à la propagande masculiniste, à des degrés variables.

Personnaliser la lecture des masculinismes dissout cette dimension collective et offre, de facto, une forme d'impunité à l'ensemble des milieux impliqués dans la production de la propagande et dans les violences qu'elle légitime : cyberharcèlement, menaces, violences physiques et sexuelles. Par ailleurs, figer une identité tend à freiner le renoncement des individus au processus de radicalisation.

A titre personnel, j'emploi le terme « prédicateur » pour ne pas banaliser la violence collective que les têtes de proue des milieux radicaux sont capable d'engendrer. Et d'ajouter que certains milieux masculinistes se passent de têtes de proue, notamment le milieu incel.

Idée reçue n°6 : seuls les incels commettraient des actes terroristes

Cette affirmation repose sur une double fragilité analytique.

D'une part, nous ne disposons pas encore de données consolidées permettant d'identifier de manière systématique les motivations idéologiques masculinistes dans des violences telles que les viols, les féminicides, les menaces ou le cyberharcèlement. Cette lacune ne constitue pas la preuve d'une absence de lien, mais le produit d'un défaut historique de qualification des violences de genre, longtemps appréhendées comme des faits isolés, privés ou relationnels, plutôt que comme des actes susceptibles de relever d'une idéologie.

D'autre part, le seul attentat meurtrier explicitement revendiqué en France dans ce cadre a été commis par un homme issu du milieu MGTOW, une idéologie qui attire majoritairement des hommes socialement installés, souvent dans la tranche d'âge trente–quarante ans. Cette réalité contredit directement l'association exclusive entre terrorisme masculiniste et figure incel.

La qualification d'un acte comme terroriste dépend en outre du curseur de la violence retenu. En droit français, rien n'empêche qu'un viol ou des violences sexuelles – en tant qu'atteintes graves aux personnes – soient juridiquement qualifiés d'actes de terrorisme dès lors qu'ils répondent aux critères d'intimidation, de contrainte ou de déstabilisation de l'ordre public. Si cette qualification demeure marginale, ce n'est pas en raison d'un obstacle juridique, mais en raison de représentations collectives persistantes qui peinent à reconnaître les violences sexuelles comme des instruments de terreur idéologique.

Ces représentations sont renforcées par une vision excessivement restrictive du terrorisme, encore largement réduite en France aux seules violences spectaculaires commises dans l'espace public. Or, la notion d'ordre public ne se limite pas à l'espace public au sens strict. Elle recouvre l'ensemble des règles obligatoires qui touchent à l'organisation de la Nation, à la sécurité, à la paix publique, à la morale, à la santé, ainsi qu'aux droits et libertés fondamentales des individus.

Dans ce cadre, les violences exercées dans l'espace privé – en particulier lorsqu'elles visent à terroriser, discipliner ou contrôler des femmes – relèvent pleinement d'une atteinte à l'ordre public. La focalisation exclusive sur l'espace public comme théâtre légitime du terrorisme conduit à invisibiliser d'autres modes opératoires.

À cet égard, les milieux incels se distinguent moins par leur radicalité idéologique que par leur mode opératoire spécifique, fondé sur la projection de la violence dans l'espace public. Cette spécificité tactique ne saurait servir de critère exclusif pour définir ou circonscrire le terrorisme masculiniste.

Idée reçue n°7 : les masculinismes n'existeraient qu'à l'extrême droite

Réduire les masculinismes à l'extrême droite constitue une erreur analytique majeure. Si certains milieux entretiennent aujourd'hui des liens étroits avec des organisations d'extrême droite, les idéologies masculinistes ne leur sont ni exclusives ni originellement circonscrites.

Les masculinismes émergent partout où des hommes se perçoivent comme menacés par la présence des femmes dans leurs espaces et par l'avancée de leurs droits. À ce titre, ils sont largement agnostiques des appartenances partisanes, religieuses ou culturelles. Ils peuvent fonctionner comme courroie de transmission vers l'extrême droite, en habituant leurs publics à une hiérarchisation des humains, mais ne s'y réduisent pas.

Certaines formes de masculinismes se sont historiquement structurées dans des espaces situés hors de l'extrême droite, y compris au sein de groupes de parole entre hommes issus de la gauche radicale. Les cantonner à l'extrême droite permet à d'autres espaces de s'exonérer d'un examen critique de leurs propres angles morts.

Idée reçue n°8 : les religions seraient à l'origine des masculinismes

Attribuer aux religions une responsabilité originaire dans l'émergence des masculinismes repose sur une confusion causale. Il est exact que certains milieux masculinistes se sont structurés à partir de militantismes religieux réactionnaires – notamment issus du christofascisme – ou de mobilisations supranationales en faveur d'un ordre familial dit « traditionnel », impliquant des acteurs chrétiens et musulmans.

Dans d'autres contextes, notamment au sein de la région MENA, des milieux masculinistes développent des formes de masculinité hégémonique empruntant une grammaire religieuse musulmane, tout comme en Inde le modèle de la masculinité hégémonique hindu est exploité. Mais ces articulations ne constituent pas une preuve d'origine religieuse. Elles relèvent plutôt d'un fantasme de l'homme religieux, mobilisé comme figure d'autorité et de discipline.

À l'inverse, on observe également des milieux radicalisés masculinistes au sein de courants néolaïques ou de nouveaux athéismes, explicitement hostiles aux religions. Dans ces configurations, la domination masculine se légitime par d'autres registres : biologisation, scientisme, rationalisme dévoyé, ou instrumentalisation de la laïcité contre les féminismes.

Ce constat est central : les masculinismes ne nécessitent pas la religion pour se structurer. Ils sélectionnent les attributs masculins de légitimation les plus opérants dans un contexte donné. La religion n'est qu'un répertoire parmi d'autres.

Idée reçue n°9 : il faudrait des hommes pour combattre les masculinismes

L'idée selon laquelle la lutte contre les masculinismes nécessiterait prioritairement l'engagement des hommes repose sur une confusion entre sexisme, misogynie et masculinisme. Si l'investissement d'hommes dans la lutte contre le sexisme – entendu comme une vision de la société fondée sur des stéréotypes de genre disqualifiants pour les femmes et les minorités de genre – peut constituer un levier utile, il devient contreproductif lorsqu'il s'agit de lutter spécifiquement contre les masculinismes.

Cette contreproductivité tient à la structure même des idéologies masculinistes. L'un de leurs piliers centraux est l'action collective masculine : sociabilisation entre hommes, production groupée de discours, validation mutuelle, construction de communautés idéologiques fermées. Intervenir contre les masculinismes en recentrant l'action sur les hommes risque ainsi de reproduire le cœur même de la dynamique que l'on cherche à combattre.

Le second pilier est l'androcentrisme. Les masculinismes reposent sur l'effacement systématique de la perspective des femmes, leur objectification et, in fine, leur disqualification en tant que sujets politiques et en tant que voix légitimes pour nommer la violence qu'elles subissent. Dans ce cadre, ériger les hommes en acteurs centraux, experts ou porte-parole de la lutte contre les masculinismes revient à rejouer cette mise à l'écart, même lorsque l'intention affichée est alliée ou progressiste.

Autrement dit, confier la lutte contre les masculinismes aux hommes ne constitue pas une neutralisation du problème, mais un déplacement de l'autorité symbolique qui laisse intact les rapports de domination. Les femmes et les minorités de genre continuent alors d'être les objets du diagnostic, plutôt que les sujets légitimes de l'analyse et de l'action.

Cela ne signifie pas que les hommes n'ont aucun rôle à jouer. Mais leur rôle ne peut être ni central ni substitutif. La lutte contre les masculinismes exige en priorité la reconnaissance de la légitimité politique, analytique et stratégique des femmes, des chercheuses, des associations spécialisées et des observatoires qui documentent ces violences depuis des années. Toute stratégie qui recentre l'action sur les hommes, au nom de leur supposée capacité à « parler aux hommes », risque de renforcer l'androcentrisme qu'elle prétend déconstruire.

Combattre les masculinismes suppose donc moins de mobiliser « les bons hommes » que de déplacer le centre de gravité du pouvoir de nomination, de décision et de définition de la menace.

Stephanie Lamy
Féministe, chargée d'enseignement, chercheuse
https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/220126/masculinismes-neuf-idees-recues-qui-empechent-de-qualifier-la-menace

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10.02.2026 à 12:28

Terrorisme masculiniste : anticiper le backlash au processus de sécuritisation

Stephanie Lamy

La reconnaissance institutionnelle du terrorisme masculiniste marque un tournant politique. Mais cette sécuritisation ouvre une phase décisive : celle du backlash. À partir des premiers signaux médiatiques, ce texte analyse les stratégies discursives visant à neutraliser la menace, retarder l'action publique et contester la gouvernance de la lutte.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/01/terrorisme-masculiniste-anticiper-le-backlash-au-processus-de-securitisation/?jetpack_skip_subscription_popup

Lorsque j'écrivais La Terreur Masculiniste (Éditions du Détour) en 2023-24, il s'agissait d'intervenir dans un moment politique précis : celui où la radicalisation masculiniste restait largement appréhendée comme un phénomène culturel, alors même que ses effets violents et ses logiques organisationnelles étaient déjà documentés.

Mon choix de hacker le concept de sécuritisation, tel qu'il a été élaboré par Ole Wæver, répondait à cet enjeu. La sécuritisation désigne un processus discursif par lequel un phénomène social est qualifié comme menace sécuritaire par des acteurs investis d'une autorité légitime, devant une audience susceptible d'en accepter la validité – par exemple, l'immigration ou encore les mobilisations de la société civile.

Autrement dit, le processus de sécuritisation ne porte pas sur l'existence matérielle ou non d'un phénomène, mais sur sa qualification politique comme menace justifiant l'attribution de moyens et l'élaboration de politiques sécuritaires.

Le titre La Terreur Masculiniste visait précisément à rendre visible l'asymétrie des régimes de sécuritisation. L'idée était d'inverser les unes parlant d'une « terreur féministe » fantasmée pour exposer la construction artificielle de certaines menaces, et mettre en regard la matérialité d'une autre, largement sous-traitée politiquement. Ancrer les violences dans le réel, les nommer sans relayer leur propagande et classifier les mouvances pour mieux identifier les leviers de lutte.

De la mise à l'agenda de la menace à son institutionnalisation
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Mon livre n'a pas été publié dans un vide. Nombreux sont les travaux universitaires et enquêtes journalistiques, les dénonciations militantes et les veilles stratégiques sur les milieux masculinistes. J'ai tenté de les citer autant que possible. La prise en compte tardive de la menace réelle par les institutions découle de plusieurs facteurs et nécessiterait des travaux supplémentaires pour en élucider les causes.

Mais force est de constater qu'après une première mention en 2021 par la MIVILUDES – qui reconnaissait l'existence d'idéologies violentes issues des milieux masculinistes tout en estimant que le phénomène ne relevait pas du champ des dérives sectaires -, une succession d'événements est venue modifier en profondeur le cadrage institutionnel du sujet. La multiplication d'incidents, puis l'engagement de poursuites judiciaires – d'abord pour apologie du terrorisme à Annecy, puis avec une saisie du PNAT à Saint-Étienne – ont constitué un premier seuil de la prise en compte institutionnelle.

La fin de l'année 2025 et le début de 2026 marquent un tournant décisif : le rapport parlementaire Delaporte-Vojetta (Influence et réseaux sociaux : face aux nouveaux défis, structurer la filière de la création, outiller l'État et mieux protéger) et le rapport du Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes fondé sur le Baromètre du sexisme convergent explicitement pour inscrire la lutte contre les milieux masculinistes dans le champ de la lutte contre le terrorisme. À ce stade, le phénomène n'est plus seulement observé ou documenté : il est nommé comme enjeu de sécurité.

Cette inflexion est prolongée par des travaux en cours – auditions de la délégation aux droits des femmes au Sénat sur les mouvances masculinistes, investigations exploratoires de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité (DDFE) du CESE – qui traduisent une montée en responsabilité progressive des institutions. Ces séquences convergentes actent un basculement : les masculinismes cessent d'être traités comme une dérive culturelle marginale pour être reconnus comme une menace appelant une vigilance renforcée, une coordination des acteurs et des moyens spécifiques. Cette reconnaissance tardive ne procède pas d'une irruption soudaine de la menace, mais de la consolidation progressive de signaux faibles et de violences bien réelles, longtemps dispersés, désormais rendus politiquement lisibles.

Dans les termes de Wæver, cela correspond à un acte de sécuritisation émanant d'institutions dotées d'un pouvoir de nomination légitime. Le phénomène est présenté comme problème public relevant d'un registre sécuritaire. Il entre dans l'espace des politiques publiques non plus comme symptôme social diffus, mais comme enjeu nécessitant une vigilance et des moyens spécifiques.

Ce moment ne clôt pas le processus. Il ouvre au contraire une nouvelle phase, particulièrement délicate, dans laquelle divers acteurs vont s'emparer du sujet, souvent moins pour en tirer les conséquences politiques que pour en neutraliser les effets et empêcher la mise en œuvre effective des recommandations institutionnelles.

Anticiper le backlash à la sécuritisation du terrorisme masculiniste

La phase qui s'ouvre maintenant est critique car c'est ici que le processus de sécuritisation se joue réellement. Dans la théorie de la sécuritisation, l'audience n'est ni homogène ni abstraite : la reconnaissance d'un enjeu comme menace dépend de segments socialement situés de l'audience, structurés par des rapports de pouvoir, des intérêts matériels et symboliques, ainsi que par des routines discursives institutionnalisées (Wæver 1995 ; Buzan, Wæver & de Wilde 1998 ; Balzacq 2005, 2011). Dans le cas de l'avancée des droits des femmes, l'une de ces routines est déjà explicitement identifiable le déplacement systématique de l'attention, depuis la condition des femmes et des minorités de genre – cibles premières des assauts masculinistes – vers celle des hommes cisgenres, présentés comme un groupe lésé, inquiet ou menacé.

Ce déplacement peut être anticipé car il constitue une forme classique de backlash, tel qu'analysé dans les travaux féministes sur les contre-réactions aux avancées institutionnelles en matière d'égalité (Faludi, 1991 ; Mansbridge & Shames, 2008). Ce backlash ne s'exprime pas nécessairement par une contestation frontale du diagnostic, mais par une série de micro-opérations discursives visant à reconfigurer les perceptions et à neutraliser la portée politique des avancées obtenues (McRobbie, 2009 ; Bacchi, 2009). Ces opérations participent d'une dynamique plus large de défense de la domination masculine (Connell, 2005).

À partir des réactions à la publication du Baromètre du sexisme (HCE) déjà observables, la grille de 6D (déformation, discrédit, distraction, dissuasion, division et doute) proposée pour analyser les discours climatosceptiques (Chavalarias et al., 2023), complétée ici par un septième D (la délimitation), permet d'anticiper les stratégies discursives qui structurent le backlash à la sécuritisation des masculinismes. Si le backlash renvoie à une dynamique de contestation d'une norme émergente, il s'opérationnalise concrètement par des tentatives de recalibrage du réel : il ne s'agit pas de nier l'existence du phénomène, mais des acteurs cherchent à délégitimer, fragmenter ou neutraliser la reconnaissance institutionnelle des masculinismes comme enjeu de sécurité.

1. Déformation : requalifier la menace

Les masculinismes sont requalifiés de manière à être valorisés ou rendus inoffensifs. Les définitions du phénomène et ses effets violents sont relégués au second plan. Le terme même de « masculinisme » est interprété comme une attaque contre le « masculin » en général. Certains hommes se sentent alors directement visés : ce ne seraient plus des idéologies violentes qui sont nommées, mais leur identité de genre.

Dans ce cadre, les violences sont minorées, relativisées, dissoutes dans un discours centré sur le ressenti masculin. La radicalisation idéologique est transformée en simple expression d'opinion, et la menace est dépolitisée par des dispositifs discursifs tels que des fausses symétries entre féminisme et masculinisme. Cette requalification produit un contre-effet direct : elle invalide, sans le contester frontalement, le diagnostic institutionnel.

2. Discrédit : délégitimer les actrices et les savoirs

Le discrédit ne vise pas le phénomène, mais celles et ceux qui le nomment. Chercheuses, institutions et militantes deviennent les cibles principales. Le registre mobilisé consiste à présenter ces actrices comme idéologiques, partisanes ou irrationnelles, et à associer leurs analyses à une supposée féminisation excessive des institutions publiques, perçue comme un facteur d'affaiblissement de la décision sécuritaire.

Ce mécanisme installe une suspicion généralisée à l'égard des savoirs produits sur les violences de genre et contribue à délégitimer toute tentative de sécuritisation en la renvoyant à un biais militant plutôt qu'à un diagnostic fondé.

3. Distraction : déplacer le cadrage

La distraction opère par un déplacement systématique du cadre d'analyse. Elle introduit d'autres menaces – notamment l'immigration ou l'islam – jugées par une certaine audience xénophobe plus légitimes ou plus familières, afin de relativiser celle que constituent les masculinismes. Ce contre-cadrage impose une hiérarchie implicite des dangers dans laquelle la violence idéologique portée par des hommes majoritaires, endogène à la société, devient impensable comme menace stratégique.

Ce mécanisme est idéologique : il sert à rappeler quels groupes sont autorisés à incarner le danger, et lesquels en sont structurellement exonérés.

4. Dissuasion : rendre coûteuse la prise de parole

À mesure que le diagnostic se stabilise, la prise de parole devient plus coûteuse. La dissuasion s'exerce par la moquerie, l'intimidation symbolique, la disqualification personnelle et la mise en cause de la légitimité des locutrices. Ce climat contribue à restreindre l'espace du dicible et à décourager les relais médiatiques ou institutionnels les plus exposés.

La sécuritisation devient alors un risque individuel pour celles qui la portent.

5. Division : fragmenter les publics concernés

La division consiste à opposer artificiellement les groupes concernés : femmes contre femmes, féminismes entre eux, lutte contre le terrorisme « classique » contre lutte contre les violences de genre. Cette fragmentation empêche l'émergence de coalitions politiques transversales et durables autour de la reconnaissance des masculinismes comme enjeu de sécurité.

La conflictualité est ainsi déplacée à l'intérieur même des groupes affectés.

6. Doute : maintenir l'indécision

Enfin, le doute constitue un levier central. Il ne s'agit pas de réfuter, mais de suspendre. L'accent est mis sur la complexité du phénomène, l'insuffisance supposée des données ou l'absence de chiffres consolidés, tout en ignorant que cette absence résulte précisément d'un défaut historique de suivi médiatique, policier et judiciaire.

L'indécision devient une stratégie en soi, permettant de retarder toute traduction politique concrète du diagnostic sécuritaire.

Ajouter un septième D : la délimitation

Enfin, un septième D permet de relier directement cette séquence à La terreur masculiniste : la délimitation.

Dans le livre, j'introduis la métaphore mobilisée par la comédienne australienne Hannah Gadbsy : celle de la ligne dans le sable, tracée par les « bons hommes » pour se distinguer des « mauvais ». Cette ligne ne sert pas à prévenir la violence, mais à organiser l'impunité. Elle maintient une zone grise dans laquelle propos, pratiques et violences restent tolérables tant qu'ils ne franchissent pas un seuil défini par ceux qui en bénéficient.

Dans la phase de réception de la sécuritisation, cette ligne est réactivée. On reconnaît l'existence de la menace, mais on la borne : elle serait le fait d'hommes jeunes, immatures, socialement fragiles et hyperconnectés. Autrement dit, au-delà de la ligne.

Les « bons hommes » peuvent ainsi continuer à se percevoir comme extérieurs au problème. La frontière ne sépare plus violence et non-violence, mais radicalité visible et domination perçue comme respectable.

Qui parle de sécurité, et pour qui ?

Ces mécanismes ont un point commun : ils sont majoritairement portés par des hommes qui s'estiment légitimes pour dire ce qui constitue – ou non – une menace sécuritaire, y compris lorsque cette menace pèse avant tout sur les femmes et les minorités de genre. La sécuritisation des masculinismes vient ainsi heurter un monopole symbolique : celui du droit masculin à définir le danger, à en fixer les frontières, à en hiérarchiser les priorités et à revendiquer le monopole de la protection.

Que faire ? Responsabilités médiatiques et lignes de vigilance

La séquence actuelle met en lumière un vide : l'absence de consignes claires encadrant la médiatisation des rapports institutionnels lorsqu'ils qualifient un phénomène comme enjeu de sécurité. Ce vide ouvre un espace où la sécuritisation peut simultanément être reconnue sur le papier et neutralisée dans les faits.

Dans ce contexte, la presse dispose d'une marge d'action décisive. Elle ne se situe pas au niveau de l'arbitrage sécuritaire – qui relève des pouvoirs publics – mais à celui de la production de sens, du cadrage et de la hiérarchisation des voix légitimes.

Décider qui est légitime à parler

La première responsabilité est éditoriale : décider qui est légitime pour parler de la sécuritisation des masculinismes, et plus largement de la sécurité des femmes, des filles et des minorités de genre. Donner la parole n'est jamais un acte neutre. Inviter un acteur masculiniste sans cadrage, sans contextualisation, sans contradiction informée revient à produire un contre-acte de langage face aux constats institutionnels.

À l'inverse, reconnaître la légitimité des chercheuses, des observatoires, des associations spécialisées et des institutions publiques, c'est stabiliser le diagnostic et refuser la banalisation.

Cadrer avant de débattre

La deuxième responsabilité tient au cadrage préalable. Un débat n'est pertinent que s'il repose sur une base commune de faits. Présenter les masculinismes comme une opinion parmi d'autres, ou comme une simple controverse culturelle, revient à désactiver le registre sécuritaire dans lequel les institutions ont inscrit le phénomène.

Cadrer, ici, ne signifie pas censurer. Cela signifie nommer clairement la nature idéologique et violente du phénomène, rappeler les données disponibles et expliciter les liens entre discours, radicalisation et violences.

Refuser les faux équilibres

La troisième vigilance concerne le refus des faux équilibres. Mettre sur un même plan des savoirs établis et des discours de déni, forcer une symétrie entre féminismes et masculinismes au nom d'un pluralisme abstrait, participe directement au backlash à la sécuritisation. L'égalité de temps de parole ne produit pas l'égalité de valeur épistémique.

Dans le cas des masculinismes, le faux équilibre sert moins à informer qu'à reproduire un ordre symbolique où les hommes continuent de définir ce qui constitue une menace légitime.

Ne pas déplacer la focale

Enfin, une vigilance particulière s'impose face aux tentatives récurrentes de déplacement de la focale : recentrer systématiquement le débat sur la condition des hommes, sur d'autres menaces perçues comme plus légitimes ou sur des comparaisons hors de propos. Ces déplacements ne sont pas anecdotiques ; ils constituent le cœur du backlash à la sécuritisation.

Maintenir la focale sur les personnes directement exposées — femmes, filles, minorités de genre — n'est pas un biais militant. C'est une exigence analytique et politique.

Ne pas se faire relais de la propagande

Refuser d'utiliser les termes que les milieux masculinistes proposent pour s'identifier ou pour justifier leur violence. Ne pas illustrer les articles sur la menace sécuritaire avec des images de prédicateurs masculinistes.

Une épreuve de cohérence démocratique

La médiatisation des rapports institutionnels sur les masculinismes constitue ainsi une épreuve décisive, non seulement de cohérence discursive, mais de traduction politique. De la manière dont cette séquence est reçue, cadrée et commentée dépend directement l'issue du processus de sécuritisation : l'attribution de moyens, la priorisation de l'action publique et la définition des acteurs légitimes pour gouverner la lutte contre la radicalisation masculiniste.

Soit la reconnaissance institutionnelle de la menace se prolonge par des pratiques médiatiques alignées sur ce diagnostic, permettant de stabiliser l'enjeu comme problème de sécurité, d'outiller l'État et de structurer une gouvernance claire et cohérente. Soit cette reconnaissance est neutralisée dans l'espace public par des routines de banalisation, de controverse artificielle et de légitimation d'acteurs impliqués dans la radicalisation, avec un effet immédiat : retarder toujours plus, fragmenter ou vider de leur substance les recommandations institutionnelles, et maintenir l'indétermination sur qui doit agir, avec quels moyens, et sous quelle autorité.

Références :

Balzacq, Thierry. “The Three Faces of Securitization : Political Agency, Audience and Context.” European Journal of International Relations, vol. 11, no. 2, 2005, pp. 171–201.
Balzacq, Thierry. Securitization Theory : How Security Problems Emerge and Dissolve. Routledge, 2011.
Buzan, Barry, Ole Wæver, and Jaap de Wilde. Security : A New Framework for Analysis. Lynne Rienner Publishers, 1998.
Chavalarias, David, Paul Bouchaud, Victor Chomel, and Maziyar Panahi. Les nouveaux fronts du dénialisme et du climato-scepticisme : Deux années d'échanges Twitter passées aux macroscopes. Institut des Systèmes Complexes de Paris Île-de-France (ISC-PIF), CNRS, 2023.
Connell, R. W. Masculinities. 2nd ed., Polity Press, 2005.
Faludi, Susan. Backlash : The Undeclared War Against American Women. Crown, 1991.
Mansbridge, Jane, and Shauna L. Shames. “Toward a Theory of Backlash : Dynamic Resistance and the Central Role of Power.” Politics & Gender, vol. 4, no. 4, 2008, pp. 623–634.
McRobbie, Angela. The Aftermath of Feminism : Gender, Culture and Social Change. SAGE Publications, 2009.
Wæver, Ole. “Securitization and Desecuritization.” On Security, edited by Ronnie D. Lipschutz, Columbia University Press, 1995, pp. 46–86.

Stephanie Lamy
Féministe, chargée d'enseignement, chercheuse
https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/210126/terrorisme-masculiniste-anticiper-le-backlash-au-processus-de-securitisation

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10.02.2026 à 12:28

La montée du masculinisme : une contre-offensive politique réactionnaire

LalaPolit

Le masculinisme n'est pas une simple dérive des réseaux sociaux. C'est une idéologie politique réactionnaire qui s'appuie sur l'inversion victimaire pour contester les luttes féministes, banaliser les violences et légitimer des reculs en matière d'égalité. À l'approche des municipales, refuser de le nommer est un choix politique.

Billet de blog 25 janvier 2026 | tiré du blogue de Lalapolit

Le masculinisme est trop souvent réduit à une colère marginale ou à une dérive des réseaux sociaux. Cette lecture masque une réalité politique plus inquiétante : derrière l'inversion victimaire et les discours sur la « souffrance masculine » se déploie une idéologie réactionnaire structurée, qui conteste les luttes féministes, banalise les violences et prépare des reculs concrets en matière d'égalité. À l'approche des élections municipales, refuser de nommer et de combattre cette offensive n'est pas une neutralité : c'est un choix politique.

Le masculinisme repose sur un postulat central : l'idée que les hommes seraient aujourd'hui victimes d'un système qui favoriserait les femmes. Cette inversion victimaire n'est pas anodine. Elle permet de disqualifier les luttes féministes, de nier les rapports de domination existants et de re-légitimer une hiérarchie entre les sexes sous couvert de « rééquilibrage ». Derrière un vocabulaire emprunté à la psychologie ou à la souffrance sociale, le projet est clair : restaurer un ordre patriarcal présenté comme naturel.

Cette idéologie prospère dans un contexte précis. La crise sociale, la précarisation des parcours, l'effritement des modèles traditionnels de réussite masculine produisent des angoisses réelles. Mais le masculinisme ne propose aucune émancipation collective. Il détourne ces angoisses vers un ennemi commode : les femmes, le féminisme, et plus largement toute remise en cause de l'ordre établi. Là où une analyse politique devrait interroger les rapports de classe, les politiques publiques et les responsabilités structurelles, le masculinisme désigne des coupables et absout le système.

La force du masculinisme tient aussi à sa capacité à se rendre fréquentable. Il se présente comme un simple « contre-discours », un appel à la nuance face à des féministes jugées excessives. Cette stratégie de banalisation est centrale. En installant une fausse symétrie entre féminisme et masculinisme, il transforme une lutte pour l'égalité en un conflit d'opinions équivalentes. Or il n'y a pas de symétrie possible : le féminisme combat un système de domination ; le masculinisme cherche à le préserver.

Il serait pourtant erroné de réduire le masculinisme à une bataille de mots. Les discours qu'il promeut produisent des effets politiques concrets. Ils nourrissent le harcèlement, la haine en ligne, la délégitimation de la parole des femmes, et créent un climat où les violences sexistes et sexuelles sont minimisées, excusées, voire justifiées. Ce n'est pas un dérapage : c'est une cohérence idéologique. En contestant la légitimité même des luttes féministes, le masculinisme sape les outils de protection et de justice.

La responsabilité collective est engagée. La complaisance médiatique, le traitement sensationnaliste, l'absence de contradiction politique sérieuse contribuent à installer ces discours dans le débat public. À force de vouloir « entendre toutes les voix », on finit par offrir une tribune à des idéologies qui nient l'égalité et fragilisent la démocratie.

À l'approche des élections municipales, il n'est plus possible de se réfugier derrière l'ambiguïté ou la prudence de façade. Le masculinisme n'est pas un sujet secondaire : il interroge la capacité des équipes municipales à défendre concrètement l'égalité, à protéger les habitantes et à refuser la banalisation des idéologies de domination. Les listes qui prétendent gouverner ne peuvent plus éluder cette question.

Un engagement clair est désormais nécessaire. Cela suppose de soutenir sans condition les associations féministes locales, de garantir des moyens pérennes pour la prévention et la prise en charge des violences sexistes et sexuelles, de former les agent·es municipaux et les élu·es, et de porter une parole politique ferme face aux discours antiféministes. Cela implique aussi de refuser toute complaisance électorale avec des rhétoriques réactionnaires, même lorsqu'elles se parent du langage du « bon sens » ou de la fausse neutralité.

Les élections municipales ne sont pas seulement un scrutin de proximité : elles dessinent le cadre politique du quotidien. Elles diront si l'égalité entre les femmes et les hommes est un principe réellement défendu ou un slogan opportun. Face à la montée du masculinisme, l'heure n'est plus aux postures. Elle est au choix politique clair, assumé et féministe.

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10.02.2026 à 12:27

RDC : Les minerais de sang

Paul Martial

La catastrophe de Rubaya met en lumière les conditions inhumaines des mineurs artisanaux qui extraient les minerais essentiels aux nouvelles technologies.

Le mercredi après-midi, puis à nouveau le jeudi matin, un pan de la colline où se situe la mine de Rubaya, à 70 kilomètres de la ville de Goma, dans l'est de la République démocratique du Congo, s'est effondré, ensevelissant des dizaines de mineurs artisanaux. Les premières estimations font état de deux cents morts, un bilan qui risque d'être bien plus lourd tant le nombre de puits ensevelis est important.

Sous le joug des milices

Cet éboulement est certes la conséquence des pluies diluviennes qui se sont abattues sur le site, mais aussi de l'absence totale de mesures de sécurité visant à consolider le périmètre où hommes, femmes et enfants travaillent sans relâche, charriant toute la journée des sacs de terre et de coltan, minerai essentiel à l'industrie électronique.

Depuis 2024, cette zone est sous le contrôle du M23, un mouvement rebelle créé et armé par le Rwanda, le pays voisin. La milice a mis en place des structures étatiques parallèles : un « ministère » chargé des exploitations minières délivre, contre paiement, des permis aux creuseurs. Le gouverneur du M23, Eraston Bahati Musanga, accompagné de soldats lourdement armés, s'est rendu sur la mine le lendemain du drame. Il a déclaré : «  Avec ce qui vous est arrivé, nous demandons à la population d'être vigilante. C'est bien de vouloir gagner de l'argent, mais vous ne pourrez pas l'utiliser si vous n'êtes pas vivants. »

Comme si les creuseurs avaient le choix. Mais il est vrai qu'en matière d'argent le gouverneur s'y connait, les permis délivrés rapportent à la milice des centaines de milliers d'euros.
Surexploités et sous-payés

Pas un centime, en revanche, n'a été dépensé pour améliorer les conditions de vie et de travail des mineurs. Lors de la catastrophe, aucun secours n'est venu en aide aux creuseurs, qui ont dû eux-mêmes tenter d'extraire leurs collègues ensevelis.

Ce drame illustre les conditions de travail scandaleuses des mineurs et leur exploitation par une chaîne d'intermédiaires : du sponsor qui finance les outils jusqu'aux responsables de comptoirs, en passant par les négociants. Les autorités, qu'elles soient celles de Kinshasa ou du M23, contraignent les creuseurs à vendre leur production à vil prix. Les intermédiaires, seuls à posséder un Metorex — appareil servant à mesurer la teneur du minerai —, trichent systématiquement sur les poids et sous-évaluent les concentrations. Parfois, les minerais contiennent aussi du cuivre, ce qui augmente leur valeur sans que les mineurs en soient informés.

Sous le contrôle du M23, les marges de négociation sont quasi nulles. Les creuseurs doivent se contenter des sommes qu'on leur propose. Ils ne récupèrent en moyenne que 6 % de la valeur des minerais, expédiés ensuite au Rwanda, finançant ainsi le régime autocratique de Paul Kagamé, qui agit en toute impunité grâce à la complaisance des grandes puissances occidentales.

Paul Martial

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