24.01.2026 à 00:30
le raton laveur punk
Je t'apprends rien, frérot, sœurette, les temps sont foutrement durs : l'hiver, les résolutions 2026 déjà bafouées, le retour au taf... De quoi péter un câble. Et pas seulement pour nous autres, foutus bipèdes dépressifs. Anticipant l'arrivée des fêtes et de l'horrible période qui les suit, un adorable raton laveur s'est ainsi offert un intermède éthylique pas piqué des hannetons, s'introduisant nuitamment dans un magasin d'alcool de la ville d'Ashland, en Virginie. Fastoche pour cet Arsène (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / Déa GuiliLire plus (321 mots)
Je t'apprends rien, frérot, sœurette, les temps sont foutrement durs : l'hiver, les résolutions 2026 déjà bafouées, le retour au taf... De quoi péter un câble. Et pas seulement pour nous autres, foutus bipèdes dépressifs. Anticipant l'arrivée des fêtes et de l'horrible période qui les suit, un adorable raton laveur s'est ainsi offert un intermède éthylique pas piqué des hannetons, s'introduisant nuitamment dans un magasin d'alcool de la ville d'Ashland, en Virginie. Fastoche pour cet Arsène Lupin au « masque noir bordé de blanc » (dixit mamie Wikipédia), qui a brisé la dalle du faux plafond avant de s'offrir une teuf d'enfer en solo. Pour preuve, ces photos publiées par le refuge de protection des animaux du coin, chargé d'accueillir les bestioles en petite forme. On y voit plusieurs étagères dévalisées et les bouteilles brisées jalonnant le sol de belles traînées alcoolisées. Ivre mort, l'héroïque raton laveur s'est ensuite traîné jusqu'aux toilettes où il s'est endormi en mode carpette, comme un prince. Cerise sur le baba au rhum, une responsable du refuge a déclaré : « C'est la troisième fois qu'il s'introduit par effraction. » Comme l'a écrit l'écrivain britannique Samuel Johnson : « Les grandes œuvres jaillissent non de la force, mais de la persévérance. » Bravo donc à l'obstiné punk quadrupède vandale, champion de l'impossible. Et fuck les bonnes résolutions.
24.01.2026 à 00:30
Quand la résistance s'organise : l'antifascisme de masse contre l'AfD en Allemagne
Pour juguler la résistible ascension de l'extrême droite au pouvoir en Allemagne, la toute jeune coalition antifasciste Widersetzen compte sur la mobilisation des masses et la désobéissance civile. Entretien avec son porte-parole Noa Sander. Il ne semble pas excessif d'admettre qu'au cours de son histoire, l'antifascisme allemand a connu, disons-le, quelques défaites. Des camouflets avec lesquels l'organisation Widersetzen (« résister » en français ou « s'opposer à ») espère bien rompre. (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / Julien Abié, ActualitésTexte intégral (1199 mots)
Pour juguler la résistible ascension de l'extrême droite au pouvoir en Allemagne, la toute jeune coalition antifasciste Widersetzen compte sur la mobilisation des masses et la désobéissance civile. Entretien avec son porte-parole Noa Sander.
Il ne semble pas excessif d'admettre qu'au cours de son histoire, l'antifascisme allemand a connu, disons-le, quelques défaites. Des camouflets avec lesquels l'organisation Widersetzen (« résister » en français ou « s'opposer à ») espère bien rompre. Le 29 novembre dernier, elle organisait à Giessen, ville moyenne de la Hesse1, l'une des plus grandes actions de blocage antifasciste de la récente République fédérale d'Allemagne. Plusieurs dizaines de milliers de personnes, venues des quatre coins du pays, se sont réunies pour bloquer les routes et empêcher la refondation de l'organisation de jeunesse du parti d'extrême droite Alternative für Deutschland (AfD). Adepte de la « remigration », qui n'est en réalité ni plus ni moins que la déportation massive de populations, l'AfD est désormais la deuxième force politique au Parlement. Si Generation Deutschland, son parti de jeunesse encore plus radicale, a bien pu voir le jour, Widersetzen se targue, avec cette mobilisation d'ampleur, de construire un antifascisme de masse. Avec son porte-parole Noa Sander, nous avons discuté la stratégie du mouvement.
Comment présenteriez-vous votre organisation ?
« Widersetzen est une coalition de différentes organisations qui s'est créée contre le congrès de l'AfD à l'été 2024. Notre organisation réunit aussi bien des groupes antifascistes traditionnels que des militant·es issu·es du mouvement écologiste, des syndicats, des milieux queer-féministes et d'initiatives antiracistes.
« La désobéissance civile nous permet de devenir un obstacle concret, massif et direct à la montée du fascisme »
L'objectif de cette coalition est d'organiser des actions de désobéissance civile massives contre le fascisme et de bloquer physiquement la tenue de leurs événements. »
Pourquoi cette stratégie de désobéissance civile de masse ?
« Nous optons pour un antifascisme de masse parce que l'histoire nous montre que le fascisme n'a pas besoin de l'adhésion active d'une grande majorité, il lui suffit que la résistance fasse défaut. La désobéissance civile nous permet de devenir un obstacle concret, massif et direct à sa montée. C'est quelque chose de très palpable que j'ai moi-même ressenti lors des blocages à Giessen, lorsque j'étais entouré de milliers de personnes et que, face à nous, les nazi·es ne passaient pas. Cela permet à chacun·e de prendre conscience de sa propre puissance et de continuer à s'engager. De plus ces actions envoient un signal fort à la société : des milliers de personnes sont prêtes à faire un pas supplémentaire dans la lutte contre l'extrême droite en s'y opposant avec leur corps et en dépassant le cadre légal. En ce qu'elles sont facilement compréhensibles et accessibles pour les personnes qui n'ont jamais manifesté, ces actions peuvent toucher beaucoup de monde. »
Vous réclamez l'interdiction de l'AfD par l'État, considérez-vous que celui-ci peut être un allié contre le fascisme ?
« Nous pensons que la pression populaire peut forcer l'État à interdire ce parti. Pour autant, nous ne comptons pas sur lui : nous agissons par nous-mêmes. Nous faisons l'expérience que l'État ne combat pas le fascisme, pas plus que ne le font les partis libéraux de gouvernement. Au contraire, ils donnent l'ordre à la police de dégager un chemin aux fascistes à coups de matraque.
« Ce qui nous protège c'est d'abord le fait d'être très nombreux·euses »
Nous assistons à une criminalisation croissante des personnes qui luttent contre l'extrême droite. La seule issue à cette fascisation de la société est de nous organiser ensemble. »
Et en dehors des blocages, qu'est-ce que cela implique ?
« Nous pensons que l'antifascisme se vit au quotidien. Depuis un an, plus de 80 comités locaux se sont formés partout en Allemagne. À travers eux se créent des réseaux de solidarité concrète. Cela peut passer par soutenir les personnes dans les camps de réfugié·es, organiser des événements féministes, s'engager activement dans un syndicat local, travailler avec les familles endeuillé·es par les violences d'État, mais aussi lutter pour des améliorations économiques.
« Ces actions envoient un signal fort à la société : des milliers de personnes sont prêtes à faire un pas supplémentaire dans la lutte contre l'extrême droite en s'y opposant avec leur corps »
Pour nous c'est un combat qui implique de s'opposer clairement à la politique du gouvernement qui aggrave la crise climatique ainsi que les difficultés d'accès au logement et aux soins. Ce sont autant de problèmes qui poussent les gens vers l'AfD. »
Votre organisation se distancie de ce qu'elle appelle « l'esthétique antifa et la démonstration de pouvoir masculinisme ». Comment pensez-vous l'autodéfense sans reproduire ce schéma face à des groupes violents qui n'hésitent pas à attaquer, blesser, voire tuer ?
« Je pense que ce qui nous protège c'est d'abord le fait d'être très nombreux·euses. Dans nos actions, nous nous déplaçons toujours en groupes affinitaires, nous faisons attention les un·es aux autres, nous cultivons une culture du soin et tentons de maintenir vivante une pratique féministe. Cela nous permet de nous donner mutuellement le courage de participer et d'aller toujours un pas plus loin. De plus, en tentant d'empêcher l'AfD de s'organiser et d'arriver au pouvoir, nous essayons de prévenir le déchaînement de la violence d'extrême droite avant qu'elle ne se produise. Pour autant, nous exprimons notre solidarité à toutes les personnes qui luttent avec le même objectif que nous, quels que soient leurs moyens d'action. »
Cet article a été publié sous le titre : « Le fascisme n'a pas besoin de l'adhésion active d'une majorité, il lui suffit que la résistance fasse défaut »
1 Région à l'ouest de l'Allemagne.
24.01.2026 à 00:30
Les multipropriétaires se foot de notre gueule
En début de saison, les supporteur·ices du Racing Club de Strasbourg entraient en lutte contre la multipropriété dans le foot. Un fléau que les fans de ballon rond essayent d'endiguer. En septembre dernier, à peine le Championnat de France de Ligue 1 avait commencé que les supporteur·ices strasbourgeois·es étaient vent debout contre la direction de leur club : le Racing Club de Strasbourg (RCS). La raison ? « Il apparaît désormais clair que le Racing est utilisé comme une réserve (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026)Texte intégral (837 mots)
En début de saison, les supporteur·ices du Racing Club de Strasbourg entraient en lutte contre la multipropriété dans le foot. Un fléau que les fans de ballon rond essayent d'endiguer.
En septembre dernier, à peine le Championnat de France de Ligue 1 avait commencé que les supporteur·ices strasbourgeois·es étaient vent debout contre la direction de leur club : le Racing Club de Strasbourg (RCS). La raison ? « Il apparaît désormais clair que le Racing est utilisé comme une réserve spéculative, destinée à accumuler des joueurs surpayés pour en tirer une plus-value ou alimenter Chelsea, véritable équipe première dans ce système multipropriétaire », dénonçaient quatre groupes de supporter·ices via un communiqué commun publié le 14 septembre dernier.
Face au fléau des transferts en « circuit fermé », la timidité de la Pat' Patrouille financière entraîne des dérives
En juin 2023, le président du RCS Marc Keller décide de vendre le club au consortium anglo-américain BlueCo. Problème, BlueCo possède déjà le club anglais de Chelsea qui économiquement et sportivement pèse plus que le RCS. Résultat : le consortium utilise Strasbourg comme base arrière pour Chelsea et l'avenir sportif du RCS devient secondaire.
Le 12 septembre dernier, l'attaquant néerlandais Emanuel Emegha annonce conjointement avec Chelsea et le RCS son départ du club alsacien pour le club londonien à l'été 2026. Il est pourtant encore sous contrat dans le Bas-Rhin et la saison vient de démarrer. Même s'il est performant sur le terrain, comment ne pas douter de son investissement ? Le RCS risque de structurellement devenir le « centre de formation » de Chelsea où des joueurs prometteurs sont stockés en attente de crever l'écran ou d'être revendus plus cher. Le club perd donc ses propres ambitions sportives. Et face aux transferts en « circuit fermé », la timidité de la Pat' Patrouille financière entraîne d'autres dérives. Des clubs d'un même propriétaire vont jusqu'à surfacturer des transferts de joueurs qu'ils s'échangent dans le but d'équilibrer les bilans comptables.
La multipropriété entraîne aussi de sérieux conflits d'intérêts. La saison dernière, le club anglais de Manchester City et le club espagnol du Girona FC participaient tous les deux à la Ligue des champions, la plus prestigieuse des compétitions européennes, alors que la holding émiratie City Football Group possède entièrement le premier en plus d'être le principal actionnaire du deuxième. Si le règlement de l'Union des associations européennes de football (UEFA) l'interdit, le City Football Group s'en est arrangé : il a transféré ses actions du Girona FC vers une structure « indépendante » supervisée par l'UEFA, a démissionné ses sbires du club et s'est engagé à ne pas faire de transferts entre les deux clubs pendant la saison. Mais ce tour de passe-passe ne dupe personne. On se dirige bel et bien vers un football en vase clos opaque, structurellement inégalitaire et dont « l'intégrité des compétitions nationales et internationales est grandement compromise » dénonce l'Association nationale des supporters.
Un club de foot est censé garantir une identité culturelle et un patrimoine historique et social local. Ainsi tout le mois de septembre, les supporteur·ices strasbourgeois·es, ont déployé un arsenal d'actions pour se faire entendre : communiqués, banderoles « BlueCo Out », et dénonçant la multipropriété, boycott des encouragements… Plusieurs groupes ultras français laissent alors leurs rivalités de côté pour déployer des banderoles de soutien aux supporteur·ices du RCS. Mais dans le foot comme ailleurs, les capitalos répriment. Dès le 18 septembre, la direction du club notifie par mail aux groupes de supporter·ices du RCS que les banderoles qui entrent au stade de la Meinau sont désormais contrôlées, la surveillance de ces groupes accrue et la sécurité dans leur tribune renforcée.
Pourtant des alternatives à la financiarisation du football existent. En Allemagne, la règle du « 50 +1 » stipule que 51 % d'un club professionnel doit appartenir à ses membres et donc qu'un investisseur privé ne peut en détenir plus de 49 %. Et de vrai·es amoureux·euses du football vont encore plus loin en détenant à 100 % leur club pour en faire de réels instruments de cohésion sociale et de lutte, comme les Bohemians de Dublin, le FC United of Manchester ou le CS Lebowski (Florence). Fans de foot, ne perdez pas espoir !
24.01.2026 à 00:30
« Professeur, je ne veux pas de cet enfant »
Dans Lettres pour un avortement illégal, l'association Choisir la cause des femmes a compilé une cinquantaine de lettres écrites entre 1971 et 1974 par des femmes qui souhaitent avorter, adressées au Professeur Milliez, médecin pro-avortement. Une archive rare qui rappelle l'impératif de lutter pour disposer librement de nos corps. Un trésor historique dormait dans les archives de l'association Choisir la cause des femmes. Entre des rangées de livres et des piles d'archives, les membres de (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / Déa Guili, Morceaux volésTexte intégral (1769 mots)
Dans Lettres pour un avortement illégal, l'association Choisir la cause des femmes a compilé une cinquantaine de lettres écrites entre 1971 et 1974 par des femmes qui souhaitent avorter, adressées au Professeur Milliez, médecin pro-avortement. Une archive rare qui rappelle l'impératif de lutter pour disposer librement de nos corps.
Un trésor historique dormait dans les archives de l'association Choisir la cause des femmes1. Entre des rangées de livres et des piles d'archives, les membres de l'association ont retrouvé une chemise cartonnée portant la mention « Histoire d'A ». Épinglée à la pochette, une feuille en papier jauni : « dossier “Avortement” remis par le Pr. Milliez. Intérêt historique ». À l'intérieur, 51 lettres écrites entre 1971 et 1974 par des femmes désireuses d'avorter dans les plus brefs délais. Elles sont destinées au Professeur Paul Milliez, un médecin rendu célèbre pour ses positions pro-avortements lors du procès de Bobigny en 19722. Compilées par l'association au sein de l'ouvrage Lettres pour un avortement illégal (Libertalia, 2025) elles témoignent de l'insupportable condition dans laquelle étaient plongées ces femmes interdites d'avorter. Celles qui écrivent ont entre 16 et 50 ans, souffrent de précarité et vivent souvent loin des grandes villes. N'ayant pas les moyens d'avorter dans les réseaux clandestins ou à l'étranger, elles se tournent vers le Professeur Milliez comme dernier espoir. Dans une correspondance avec l'association, l'écrivaine Annie Ernaux y voit « la preuve absolue, aveuglante que les femmes pauvres n'avaient aucun moyen d'avorter [...] les plus riches et celles qui avaient des relations trouvaient facilement des solutions ». Entre l'angoisse et l'urgence, on lit dans ces lettres le désir assumé de disposer librement de son corps. « Leur choix d'écrire […] nous apparaît moins comme un acte de supplication que comme un acte de rébellion et de désobéissance face à l'injustice de la loi qui pénalise l'avortement », écrit Choisir la cause des femmes, en postface de l'ouvrage. À l'heure où les fascistes au pouvoir, en Pologne ou aux États-Unis plongent des milliers de femmes dans les dangers de l'avortement illégal, ces lettres rappellent à tous·tes qu'il est impératif de ne jamais cesser de lutter pour décider librement de faire naître ou de ne pas faire naître.
Monsieur le Professeur,
Si je me permets de vous écrire c'est parce que vous seul pouvez m'aider. Je suis mariée j'ai deux enfants en bas âge. J'en ai un le plus jeune en nourrice. Je suis obligée de travailler depuis le mois de mars comme vendeuse. Car le salaire de mon mari n'est pas suffisant. De plus je m'occupe de mes frères c'est-à-dire deux, car je suis la plus vieille et que nous sommes restés tous les trois orphelins assez jeunes.
Et voilà que je viens de m'apercevoir que je suis enceinte de trois semaines : je prenais des pilules mais j'avais arrêté le mois dernier pour me reposer. Je ne sais vraiment pas comment faire. Je suis désespérée car je ne voudrai pas cet enfant. Et mon mari est d'accord. Pouvez-vous m'aider ? Pouvez-vous faire quelque chose pour moi ? J'espère que oui. Je mets tout mon espoir en vous. Puis-je aller vous voir, que pourrais-je faire ?
Dans l'attente d'une réponse de votre part. Recevez Monsieur le Professeur mes sincères salutations.
Monsieur,
Je m'excuse de vous déranger mais peut-être êtes-vous mon salut mon seul refuge de vous dépend ma vie. Voici : je suis enceinte et ne veux absolument pas de cet enfant en ayant déjà cinq et un mari malade du cœur. J'ai fait tout ce que je pouvais pour faire une fausse couche mais rien n'y fait. J'ai donc pris une assurance-vie et ainsi je pourrai me suicider sans laisser mon mari et mes enfants dans le besoin du moins dans l'immédiat car n'étant pas riche je n'ai pu prendre une assurance de plus de 3 200 000 j'écris en anciens francs. Mais ce qui m'ennuie dans ce projet c'est mon petit garçon de trois ans. Il est toujours derrière moi et dès qu'il ne me voit plus m'appelle et me cherche partout, même la nuit en dormant il m'appelle je lui fais deux ou trois chuts et il se rendort paisiblement. Ce sera pour lui plus dur. J'ai longuement hésité pour lui. Mais il n'y a rien à faire je ne veux pas de cet autre enfant aussi je vous demanderai si vous pouvez quelque chose pour moi S.V.P. ou si vous ne pouvez ce que je comprends très bien à cause de la loi pouvez-vous me donner l'adresse et le montant d'une clinique en Angleterre S.V.P. Je vous en prie Professeur – essayez. La deuxième question serait même très bonne et je puis vous jurer que personne ne saura que c'est vous qui me l'avez donnée. Seulement je vous demanderai de me répondre vite S.V.P. car la 24e semaine se termine le 10 décembre.
Je vous remercie à l'avance.
En espérant que vous pourrez peut-être quelque chose pour nous.
Je vous prie de croire Monsieur le Professeur à l'expression de mes sentiments les plus distingués.
Monsieur le Professeur,
Vous voudrez bien me pardonner de venir vous importuner mais je ne sais à qui je pourrais confier mon problème actuel, si ce n'est à vous : je vous l'avoue brutalement, je suis enceinte de cinq semaines.
Hier soir, j'ai consulté un gynécologue qui ne « peut rien faire ». Il m'a seulement proposé de me diriger en Angleterre, ceci pour 2 000 francs. C'est beaucoup trop cher, car je serai pratiquement seule pour financer cette somme, mon fiancé étant étudiant ingénieur et de plus loin de moi en ce moment.
Quant ,à moi, je travaille, il est vrai, [en tant que] secrétaire médicale mais je tiens cela en secret et j'ai l'impression de vivre « au ralenti ». Cette situation devient de plus en plus insupportable.
Je pensais aller à [Préfecture de Province] mais je ne sais si ce mouvement n'a pas été démantelé et surtout si je peux me mettre en rapport avec ses membres car je crains qu'ils ne soient surveillés.
J'ai suivi depuis le début cette polémique sur l'avortement. Je sais que vous avez pris courageusement position en face de ce problème que les hommes de loi abordent avec lâcheté car il ne fait nul doute qu'eux s'en servent sans scrupule et surtout sans problème financier. Va-t-on le laisser devenir un privilège de la bourgeoisie hypocrite !
Aussi je m'en réfère à vous afin que vous me donniez des conseils. […] J'espère très vivement que vous allez pouvoir me guider et trouver une solution à mon état qui m'accable chaque jour un peu plus. Je vous remercie de ce que vous ferez et je vous prie de croire Monsieur le Professeur à l'assurance de mes sentiments les plus respectueux
Monsieur le Professeur,
En toute simplicité je viens me confier à vous. Voici mon histoire, mes ennuis.
Je suis sage-femme DE, âgée de 60 ans exerçant à [lieu] dans le [département], mère de trois garçons que j'ai dû élever toute seule, mon mari m'avait abandonnée.
Ce qui m'arrive aujourd'hui est grave. J'ai avorté une femme en détresse qui avait déjà quatre enfants, milieu misérable. N'ayant pas l'argent nécessaire pour se faire avorter dans un pays voisin et très proche, car on demande 3 000 francs suisses, cette pauvre mère avait tellement insisté, j'ai eu pitié d'elle et j'ai aidé l'interruption de cette grossesse non désirée. Après quinze jours elle est morte dans un hôpital de [métropole], congestion pulmonaire, reins bloqués. Je suis accusée de cette mort et j'étais inculpée durant quinze jours en prison pour violences volontaires ayant entrainé la mort sans intention de la donner.
Pardonnez-moi si je vous ennuie avec ma confession, mais je vous ai entendu parfois à la télévision, votre bonté, votre compréhension pour les femmes malheureuses et sans défense.
Je suis usée par le travail et souffre d'une angine de poitrine, le procès aura lieu prochainement, ma carrière est brisée, ma vie de femme humiliée.
De tout cœur, Monsieur le Professeur, je vous envoie mes salutations angoissées et respectueuses.
Une malheureuse.
24.01.2026 à 00:30
Lobotomie wokiste
Manif, robocops, molotov et laboratoire clandestin : avec Elsa & Haters, épisode 1 : Not All Cops, Elsa Klée signe une bande dessinée furieusement révolutionnaire. Un premier épisode qui dynamite la police, le patriarcat et la bienséance. Boum ! Ça commence en pleine action, comme un coup de matraque. En pleine manifestation féministe à Paris, Neylan et Maria se font gazer par les cowboys de la street. Réponse immédiate : elles lancent un cocktail molotov. Un robocop s'effondre. Plutôt (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / BouquinTexte intégral (596 mots)
Manif, robocops, molotov et laboratoire clandestin : avec Elsa & Haters, épisode 1 : Not All Cops, Elsa Klée signe une bande dessinée furieusement révolutionnaire. Un premier épisode qui dynamite la police, le patriarcat et la bienséance. Boum !
Ça commence en pleine action, comme un coup de matraque. En pleine manifestation féministe à Paris, Neylan et Maria se font gazer par les cowboys de la street. Réponse immédiate : elles lancent un cocktail molotov. Un robocop s'effondre. Plutôt que de fuir, elles l'embarquent. Mais ce qui ressemble à un débordement improvisé fait en réalité partie d'un plan bien huilé. Direction le Planning familial, quartier général discret où trois autres militantes les attendent. Tout a été calculé.
Grâce aux réseaux sociaux, l'identification est rapide : Clément Wurtz, gradé de police. « On a tiré le gros lot ! » Après une course-poursuite digne de Thelma et Louise, Neylan et Maria prennent la route vers le Sud, le poulet dans le coffre, et rejoignent le reste du groupe. Elles sont cinq au total – Neylan, Bru, Elsa, Garbo et Maria – unies par une certitude : il faut s'attaquer au premier rempart du système patriarcal et raciste, la police. Et ce n'est que le début !
Car Elsa & Haters, épisode 1 : Not All Cops (Cambourakis, 2026) ne se contente pas de fantasmer une vengeance brute. Dans leur labo souterrain, ces super-héroïnes version punk expérimentent une autre piste : pénétrer le cerveau de ces mâles blancs en uniforme pour leur infliger un petit lavage de cerveau wokiste. Rééduquer plutôt que punir ? Même là, le doute s'invite, et la BD se permet de questionner ses propres élans révolutionnaires. « Je croyais qu'on avait dit que c'est pas en butant deux ou trois keufs qu'on renverserait le système patriarcal et raciste », lâche l'une d'elles, rappelant que la radicalité n'exclut pas le débat stratégique ni une certaine éthique de l'action.
Graphiquement, l'autrice Elsa Klée opte pour un noir et blanc sec, efficace, sans fioritures. Le trait est fin, tendu, résolument moderne. L'esthétique underground irrigue chaque page, sans jamais sombrer dans le glauque. Oui, ça tape du flic, parfois de manière gore, mais toujours avec un sens du rythme et du découpage qui maintient une distance ironique. L'humour est grinçant et salvateur.
Ce premier épisode est volontairement court, mais il va droit au but. Il pose un univers, un collectif, une colère, et surtout une promesse : celle d'une série aussi jubilatoire que subversive. Elsa & Haters s'annonce comme une BD révolutionnaire, qui refuse la tiédeur, assume la provocation et redonne à la fiction politique un goût de poudre et de liberté. Une entrée en matière particulièrement savoureuse, qui donne terriblement envie de lire la suite.
22.01.2026 à 13:15
La bête immonde grignote l'Europe
Pouah. Chaque jour qui passe, l'Europe empeste un peu plus, le groin plongé dans un fumier mêlant racisme et repli sur le nombril du Vieux Continent incontinent. Une puanteur qui s'infiltre autant à échelle nationale qu'à celle des institutions européennes. Comme si Meloni et Orban s'étaient accouplés sur un tas d'ordures, avant de lâcher les centaines de rats bruns issus de leur union dans les travées du Parlement européen. L'objectif de ces rongeurs : briser l'élan, souvent désespéré, des (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026)Lire plus (497 mots)
Pouah. Chaque jour qui passe, l'Europe empeste un peu plus, le groin plongé dans un fumier mêlant racisme et repli sur le nombril du Vieux Continent incontinent. Une puanteur qui s'infiltre autant à échelle nationale qu'à celle des institutions européennes. Comme si Meloni et Orban s'étaient accouplés sur un tas d'ordures, avant de lâcher les centaines de rats bruns issus de leur union dans les travées du Parlement européen. L'objectif de ces rongeurs : briser l'élan, souvent désespéré, des personnes exilées en bunkerisant l'Europe à vitesse grand Vomi. Ce qui ne passe pas uniquement par des murs ou le déploiement de la police aux frontières Frontex, mais également par la multiplication des obstacles administratifs et des processus de refoulements dans des pays où les droits humains sont considérés comme des blagues Carambar.
Le 3 décembre dernier, la Commission libertés civiles du Parlement européen a ainsi adopté deux textes approuvant les politiques d'externalisation des frontières pour satisfaire la soif d'inhumanité de l'extrême droite. Le premier liste les pays tiers dans lesquels les Européen·nes pourront renvoyer les « indésirables » dans des « centres de retour », même s'iels n'ont aucune attache dans ceux-ci. Le deuxième liste des pays jugés comme « sûrs », dans lesquels les exilé·es qui en sont issu·es pourront être renvoyé·es, avec comme fers de lance l'Égypte, le Maroc ou le Bangladesh.
Une harmonisation des politiques d'expulsion toujours plus affûtée. En 2024, les 27 pays membres de l'Union européenne (UE) avaient déjà trouvé un accord pour inclure l'ouverture de centres de rétention dans des pays tiers, au sein du Pacte sur la migration et l'asile. Entrée en vigueur : juin 2026. L'UE suit donc les initiatives italiennes en la matière, qui a pavé la voie de l'inhumanité en ouvrant des centres de rétention en Albanie pour les voyageurs arrivés en Italie. Dans ce climat, forcément les dingues bruns se sentent pousser des ailes. Pourquoi se gêner ? Après tout, les institutions européennes donnent l'exemple. C'est ainsi que des milices nationalistes et identitaires britanniques quadrillent le littoral du nord de la France pour ratonner des exilé·es, en toute détente depuis le début du mois de novembre. La bienveillance des autorités françaises a permis à des membres du mouvement Raise the Colours (« Hissez les couleurs ») d'insulter et malmener des personnes en situation de survie. Les nervis mono-neuronaux ont été jusqu'à baptiser leur rafle « opération Overlord », d'après le nom de la bataille de Normandie et du débarquement qui l'a précédé en 1944. Bravo champions ! Tiens d'ailleurs, on appelle nous aussi au grand débarquement, mais plutôt pour faire sauter quelques bunkers nazis, histoire de célébrer l'union des peuples.
18.01.2026 à 23:30
Massacres à Soueïda : « personne n'imaginait l'ampleur de ce qui allait suivre »
Au sud de la Syrie, les Druzes de Soueïda défendent farouchement leur indépendance. S'ils ont salué la chute de Bachar al-Assad, ils sont aussi restés méfiants vis-à-vis du nouveau pouvoir conduit par Ahmed al-Charaa. À raison : en juillet dernier, celui-ci a attaqué la région pour tenter de la soumettre. Entretien avec des militant·es présent·es sur place lors de l'attaque. Les Druzes font partie des minorités dont l'avenir en Syrie est dangereusement incertain. En juillet 2025, des (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / L.L. de Mars, ActualitésTexte intégral (2878 mots)
Au sud de la Syrie, les Druzes de Soueïda défendent farouchement leur indépendance. S'ils ont salué la chute de Bachar al-Assad, ils sont aussi restés méfiants vis-à-vis du nouveau pouvoir conduit par Ahmed al-Charaa. À raison : en juillet dernier, celui-ci a attaqué la région pour tenter de la soumettre. Entretien avec des militant·es présent·es sur place lors de l'attaque.
Les Druzes font partie des minorités dont l'avenir en Syrie est dangereusement incertain. En juillet 2025, des affrontements avec des tribus bédouines ont éclaté à Soueïda, au sud du pays. S'en sont suivies des exactions commises par la nouvelle armée syrienne, constituée de groupes salafistes, dont Hayat Tahrir al-Sham (HTS), l'organisation de Ahmed al-Charaa au pouvoir depuis la chute de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024. Deux militant·es internationalistes, Khuzama et Cédric1, reviennent pour CQFD sur ce drame toujours en cours.
Que s'est-il passé à Soueïda ?
« À partir de mai 2025, le pouvoir avait mis en place un checkpoint sur la route principale de Damas, seul accès viable vers Soueïda. Son contrôle a été confié à des Bédouins sunnites locaux dont certains étaient affiliés à Daech et d'autres à des groupes criminels. De mai à juillet, ces milices bédouines ont harcelé et rançonné les personnes passant par ce checkpoint.
« Al-Charaa espère venir à bout de la résistance druze par l'usure, la famine et l'épuisement progressif de la population »
En juillet, ce climat délétère a conduit à un premier incident : l'enlèvement d'un commerçant druze par des Bédouins. Des proches de celui-ci ont enlevé plusieurs Bédouins de Soueïda (et de Hasakeh). En représailles, les familles de ces derniers ont bloqué la route de la montagne et kidnappé des civils druzes près du quartier bédouin de al-Maqous, à l'est de Soueïda. Des affrontements y ont ensuite éclaté et se sont étendus à plusieurs villages. Le quartier s'est finalement retrouvé totalement encerclé par des groupes armés druzes, plus ou moins affiliés au leader contesté Hikmat Salman al-Hijri2.
Le 13 juillet, les Bédouins ont appelé à l'aide et les forces gouvernementales se sont saisies de ce prétexte pour envahir la région, poursuivant les combats jusqu'au 17 juillet. Elles ont ensuite amorcé un retrait, laissant agir les factions bédouines qui ont continué à massacrer la population jusqu'au 21. La résistance des factions druzes et l'intervention de l'aviation israélienne – Israël se posant en protecteur des Druzes pour des raisons stratégiques liées à sa volonté de contrôle sur le sud de la Syrie – ont mis en échec l'offensive des forces gouvernementales. Le régime de Damas a donc été contraint d'adopter un plan B : réoccuper une trentaine de villages autour de Soueïda, qui avaient précédemment été entièrement détruits, et imposer un siège à toute la province. Cette occupation militaire se maintient jusqu'à ce jour. L'objectif est d'étrangler la province et de maintenir la pression sur les factions druzes. Al-Charaa espère venir à bout de la résistance druze par l'usure, la famine et l'épuisement progressif de la population, dans l'espoir que al-Hijri et les factions armées perdent progressivement son soutien. »
Quelle était la stratégie du nouveau pouvoir dans cette opération de juillet ?
« Contrairement au narratif officiel du gouvernement qui présente les événements comme une altercation intercommunautaire spontanée, l'opération procède d'une stratégie délibérée pour soumettre Soueïda, jugée trop autonome. La planification de l'offensive a commencé bien avant les affrontements de juillet.
« Les massacres ont servi d'outil de pression pour forcer Soueïda à se soumettre et à intégrer l'État central »
Dès avril 2025, une première attaque a visé les villes situées en périphérie de Soueïda dans lesquelles étaient implantées des branches des factions druzes. L'objectif était clair : désarmer ces groupes avant l'assaut principal. Le gouvernement a réussi à imposer ce désarmement parce que le rapport de force était défavorable aux Druzes dans ces zones isolées. C'était la première étape d'un plan méthodique.
Pour mener l'opération, le gouvernement de al-Charaa s'est appuyé sur deux figures druzes vraisemblablement identifiées dès 2023-2024 comme futurs “leaders alternatifs”. Le premier, Laith al-Balous, fils du héros local Wahid al-Balous (fondateur des Hommes de la Dignité3, assassiné en 2015), a exploité le nom et la mémoire de son père pour couvrir ses propres activités criminelles, menées en collaboration avec des trafiquants de drogues Bédouins. Il a, dans un premier temps, ouvert un bureau de recrutement à al-Mazraa, une ville proche de Soueïda, et enrôlé 700 Bédouins dans les nouvelles forces de sécurité pro-HTS. Lors de l'offensive de juillet, il a guidé les troupes par des chemins agricoles pour contourner les barrages tenus par les combattants de la faction de son propre père. Le second, Suleiman Abdul Baqi, à la tête d'une vingtaine d'hommes, est un criminel – impliqué dans des affaires d'enlèvement, il a notamment été condamné avant 2011 pour l'assassinat d'un jeune chrétien qui avait fait des avances à une fille druze. Pendant l'attaque, il a activé des cellules dormantes dans la ville, notamment dans le quartier de l'hôpital, ce qui a permis aux forces gouvernementales d'y entrer et d'identifier des leaders de l'opposition druze. Ces deux hommes ont multiplié les allers-retours à Damas tout au long des mois de février et mars 2025 pour coordonner l'offensive. Ils étaient présentés comme le duo idéal : al-Balous pour le charisme politique, Abdul Baqi pour la sécurité.
« Lors de la libération de la ville de Soueïda et des villages environnants par des factions druzes, plus de 1 990 corps ont été découverts, dont près de 1 500 étaient druzes »
Loin d'être un acteur malgré lui, le gouvernement de al-Charaa a organisé et planifié les massacres. Affaibli militairement après les centaines de frappes israéliennes réalisées dans les jours et semaines qui ont suivi la chute d'Assad, Damas n'avait pas les moyens d'imposer seul son autorité aux Druzes, aux Kurdes ou aux Alaouites. Le pouvoir a donc utilisé les tribus bédouines comme force auxiliaire de première ligne, puis envoyé ses propres troupes pour achever le travail. Les massacres ont servi d'outil de pression pour forcer Soueïda à se soumettre et à intégrer l'État central.
Hikmat al-Hijri est brandi par le nouveau régime et ses partisans comme le grand “démon pro-israélien” pour alimenter la rhétorique anti-druze. En réalité, la majorité des habitants de Soueïda ne le suit pas par conviction, mais parce que la région a été ravagée et que beaucoup n'ont plus d'autre choix après les massacres. »
La région était-elle préparée à une telle attaque ?
« Pour comprendre Soueïda aujourd'hui, il faut revenir à juillet 2018. À l'époque, Daech avait attaqué la province, faisant 250 morts. Les Druzes ont alors mobilisé plusieurs milliers de combattants, y compris depuis le Liban, et ont réussi à repousser Daech. La population a accusé Assad d'avoir laissé faire, voire orchestré l'assaut pour affaiblir leur autonomie. Ce traumatisme reste omniprésent.
En juillet 2025, quand les massacres ont éclaté, les habitants se sont immédiatement dit : “ce sont les islamistes, les jihadistes, les mêmes qui nous ont attaqués en 2018”. L'attaque d'avril 2025 avait bien été perçue comme une étape préparatoire : désarmer ces zones pour qu'elles ne puissent pas secourir Soueïda pendant l'assaut principal. Tout le monde y avait vu une répétition générale, mais personne n'imaginait l'ampleur de ce qui allait suivre. »
Comment avez-vous vécu les événements ?
« Nous étions à Soueïda quand tout a commencé. Au début, on a entendu des tirs et on a cru à des règlements de comptes entre familles bédouines d'al-Maqous, chose habituelle dans ce quartier. Mais très vite, on a senti une intensité inhabituelle : mortiers, armes lourdes. Le lendemain, on a quitté la ville pour rejoindre le village familial de Khuzama, au sud, qui a été épargné par miracle. Les combats sont passés à une dizaine de kilomètres, laissant derrière eux une traînée de destruction. On entendait les bombardements en continu. Les batteries de téléphones se sont éteintes une à une. Heureusement, des proches avaient des panneaux solaires et accès au réseau satellitaire Starlink. C'est ce qui nous a permis de rester connectés quand le régime a coupé toutes les communications à partir du 14 juillet : 4G intermittente, ADSL totalement hors service, une pratique courante en Syrie pour isoler une région entière. Grâce à Starlink, nous avions des nouvelles de la famille restée en ville, retranchée dans les sous-sols avec des voisins tandis que les forces gouvernementales et les milices bédouines passaient devant leurs immeubles. La peur dominante était de savoir si l'armée allait pénétrer au cœur de la ville, alors que circulaient déjà des récits d'exécution et de tirs de snipers...
« Dès 2011, la majorité des Druzes de Soueïda, comme la plupart des Syriens, détestait le régime d'Assad et rêvait de liberté »
Le 20 juillet, nous avons suivi en direct la reprise de la ville par les factions druzes, mais la vie normale n'a pas repris pour autant. Pour rentrer, nous avons traversé un no man's land. Plus personne n'osait sortir. On parle de 190 000 personnes déplacées au sud de la province. Une fois à Soueïda, accompagnés de combattants, nous sommes allés documenter les massacres : hôpital, quartiers touchés, y compris celui où nous étions la veille de l'attaque. Il y avait encore des corps dans les rues, des immeubles et maisons brûlées de fond en comble, des traces d'incendies sur chaque façade. Nous avons vu un vieillard carbonisé sur sa chaise, une famille entière brûlée vive à l'intérieur de sa maison. Nous avons vu assez d'horreurs pour témoigner sans ambiguïté de l'ampleur du désastre et de la réalité des massacres commis. Lors de la libération de la ville de Soueïda et des villages environnants par des factions druzes, plus de 1 990 corps ont été découverts, dont près de 1 500 étaient druzes. Parmi eux, 930 étaient des civils, 550 étaient des combattants druzes, tous tués par les forces gouvernementales et les Bédouins. »
Six mois après le massacre à Soueïda de nouvelles attaques se font entendre. Où en est le cessez-le-feu ?
« Au mois d'août dernier, il y a eu des attaques près du village de Walgha et de la colline de Tel-Hadid. Il y a régulièrement des échauffourées dans cette zone car elle est proche des lignes tenues par les Druzes. Mais ça reste des altercations, maîtrisées par les factions druzes. S'ils relançaient une offensive, on ne sait pas ce que ça donnerait. »
Quel est le sentiment général parmi les Druzes face à cette situation ?
« Dès 2011, la majorité des Druzes de Soueïda, comme la plupart des Syriens, détestait le régime d'Assad et rêvait de liberté. Mais ils redoutaient tout autant les islamistes sunnites, qui s'étaient radicalisés dès 2012 au sein de l'Armée syrienne libre constituée en 2011 en opposition au régime d'Assad et surtout au sein de Jabhat al-Nosra (devenu HTS en 2017) et Daech. Les précédents sont nombreux : assassinats ciblés, tentative d'écrasement du bataillon druze à Deraa, attaque de Daech en 2018, exactions contre les Druzes et chrétiens d'Idlib par HTS. Cette menace a toujours pesé aussi lourd que la haine du régime.
« Aujourd'hui, l'opinion majoritaire est claire : HTS est vu comme la continuation des groupes islamistes qui ont toujours menacé les Druzes »
Leur choix historique a été la neutralité défensive entre 2011 et 2014, selon l'idée : “ce n'est pas notre guerre, nous défendons seulement notre montagne”. À partir de 2014, sous l'impulsion du cheikh Wahid al-Balous et des Hommes de la Dignité, la position a évolué avec le refus clair de la conscription et l'opposition frontale à Assad, mais toujours avec le rejet des islamistes. Cette ligne – “ni avec le régime ni avec les djihadistes, autodéfense et autodétermination” – reste majoritaire jusqu'à aujourd'hui.
À la chute d'Assad, en décembre 2024, la population a célébré la fin des 50 ans de dictature. Le drapeau syrien de l'indépendance a été brandi aux côtés du drapeau druze pour ne pas enfermer la lutte dans le communautarisme. Il s'agissait de donner une chance au nouveau pouvoir. En parallèle, l'idée était de maintenir le rapport de force afin de pousser à la décentralisation, au développement de la société civile et aux alliances avec les autres minorités. Mais cet espoir s'est rapidement effondré après les massacres sur la côte alaouite de mars 2025, la prise autoritaire du pouvoir par al-Charaa et le désarmement forcé des villes druzes entre Soueïda et Damas en avril 2025.
Aujourd'hui, l'opinion majoritaire est claire : HTS est vu comme la continuation des groupes islamistes qui ont toujours menacé les Druzes. L'intégration forcée et le désarmement signifieraient, comme à Homs, Hama ou Lattaquié, non seulement des arrestations arbitraires, des disparitions et des exécutions sommaires des anciens du régime, mais aussi des membres des minorités religieuses et de quiconque refuse de se soumettre.
C'est une question de survie. Sans garanties démocratiques solides et vérifiables, déposer les armes équivaut à accepter l'anéantissement. Avant les massacres, la communauté rejetait le fédéralisme ou l'indépendance, mais exigeait une autonomie réelle et le droit à l'autodéfense face à un pouvoir central perçu comme autoritaire et islamiste. »
1 Khuzama a grandi à Soueïda puis à Damas, elle est architecte de formation. Cédric, né en France, étudie l'histoire puis participe aux luttes contre les frontières, le racisme et la violence d'État.
2 Hikmal al-Hijri est le chef spirituel héréditaire de la communauté druze de Syrie. Controversé pour son soutien initial au régime d'Assad, puis pour avoir publiquement appelé Israël à intervenir pour protéger sa communauté, il milite pour une autodétermination de la communauté druze.
3 Faction armée druze fondée par Wahid al-Balous en 2013, d'abord pour protéger la région des islamistes, puis pour protéger les jeunes de la région refusant d'intégrer l'armée d'Assad. Le groupe s'est opposé plus frontalement au régime à partir de 2015, année où son leader a été assassiné en septembre de la même année. Son fils Laith al-Balous a été exclu du mouvement dans les mois suivants pour avoir trempé dans des affaires de vol et de recel. Le mouvement porte un positionnement en faveur d'une Syrie unifiée mais dotée d'un pouvoir décentralisé et laïc..
18.01.2026 à 23:30
Wendy Delorme : « La révolution, comme l'eau, ne peut être contenue »
Face à la déferlante des discours fascistes dans les médias, la littérature peut sembler dérisoire. Pourtant, la bataille idéologique se joue aussi dans les imaginaires. Entretien avec l'autrice Wendy Delorme, qui revient sur la puissance politique des récits et sur la manière dont l'écriture peut encore ouvrir des brèches dans l'obscurité. Dans Le Parlement de l'eau, Wendy Delorme tisse trois fils narratifs interdépendants. Des entités aquatiques, alarmées par la situation sur Terre, (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / Sophie Bourlet, BouquinTexte intégral (1694 mots)
Face à la déferlante des discours fascistes dans les médias, la littérature peut sembler dérisoire. Pourtant, la bataille idéologique se joue aussi dans les imaginaires. Entretien avec l'autrice Wendy Delorme, qui revient sur la puissance politique des récits et sur la manière dont l'écriture peut encore ouvrir des brèches dans l'obscurité.
Dans Le Parlement de l'eau, Wendy Delorme tisse trois fils narratifs interdépendants. Des entités aquatiques, alarmées par la situation sur Terre, décident d'écrire une histoire d'anticipation pour rappeler aux humains l'importance du vivant et des écosystèmes. Le récit s'ancre en 2050 : une dizaine de personnes, d'âges, de genres et d'origines variées vivent en communauté dans un monde où l'eau est rationnée et les graines paysannes devenues illégales. Ces voix aquatiques naissent de l'imagination d'Esprit, une romancière lyonnaise, mère de trois enfants, diagnostiquée TDAH et bipolaire, qui écrit en 2024. Avec Wendy Delorme, on a bien évidement discuté de ce roman complexe, queer et révolutionnaire, mais aussi de la bataille culturelle face à l'extrême droite, du pouvoir de la littérature et de ses échos politiques.
Dans Le Parlement de l'eau, vous questionnez le pouvoir de la littérature face à l'extractivisme et le fascisme conjugués. Quelle est sa force selon vous ?
« La littérature et la langue permettent de travailler la perception du réel »
« Pour moi, la littérature est un lieu de consolation, mon refuge depuis l'enfance. Mais c'est aussi un espace de résistance. En période de montée fascisante, le langage se transforme et une terminologie s'impose. Dès lors, la littérature et la langue permettent de travailler la perception du réel. Avec la concentration de l'édition et des médias entre les mains de milliardaires d'extrême droite, ces refuges deviennent essentiels pour respirer et se rassembler. L'essai Résister1 de la journaliste Salomé Saqué, par exemple, est à la fois un espace refuge et un lieu de convergence pour celles et ceux que la montée de l'extrême droite affole. À la fin du roman, je cite mes sources pour rendre visible la littérature qui m'a soutenue. Les lecteur·ices peuvent ainsi prolonger la lecture. Et si certain·es vont découvrir Rivers Solomon, Alexis Pauline Gumbs ou Bernard Clavel, j'aurai la joie de savoir qu'iels liront des livres qui m'ont bouleversée. C'est une manière de dialoguer. »
Dans le roman, deux strates narratives entrent en collision : celle de la romancière en 2024, et celle de la dystopie de 2050. Pourquoi ce choix de la dystopie ?
« Le monde réel de 2024, avec la dissolution de l'Assemblée, et la France imaginaire de 2050 se rejoignent : ce qu'on fait aujourd'hui aura des conséquences demain. Face à la destruction du vivant, on peut adopter une vision technosolutionniste ou chercher à vivre autrement, de manière écologique. Deux lectures du réel qui engendrent deux réalités parallèles.
« Utopie et dystopie sont liées : dans toutes les dystopies, des personnages tentent de faire bouger les choses »
Pour imaginer 2050, je me suis appuyée sur des spécialistes : j'ai écrit ce qui risque d'advenir si rien ne change. Dans ce futur dystopique, j'ai créé une utopie : une communauté vit ensemble, cultive la terre en secret et collecte l'eau rationnée. Utopie et dystopie sont liées : dans toutes les dystopies, des personnages tentent de faire bouger les choses. La révolution, comme l'eau, ne peut être contenue : elle finit toujours par s'évaporer ou s'infiltrer. »
Vos romans sont souvent composés de plusieurs fils narratifs, et régulièrement vous mettez en récit votre processus d'écriture : quel intérêt y trouvez-vous ?
« Je suis passionnée de structures narratives. La polyphonie permet d'éclairer un même événement sous plusieurs angles. En bouleversant la structure du récit classique – composé d'un héros masculin, un adjuvant, un opposant et l'objet de la quête, qui est souvent une femme –, on change notre manière de percevoir le monde.
« En bouleversant la structure du récit classique, on change notre manière de percevoir le monde »
Le Parlement de l'eau est donc construit comme une tresse à trois strates narratives. Le roman est long et exigeant : des morceaux d'histoire commencent page 40 et se soldent page 472. Ce format défie nos habitudes de lecture et de consommation. Trois mois après avoir terminé la première version, j'ai été diagnostiquée d'un cancer du sein. L'écriture de ce livre préfigurait ce ralentissement. »
La bataille culturelle est-elle indissociable de la résistance face à la montée du fascisme ? Est-elle suffisamment investie par la gauche actuellement ?
« Selon l'autrice écolo Corinne Morel Darleux, trois piliers soutiennent le changement social : la résistance concrète (occuper des chantiers d'autoroute, saboter des pompes de mégabassines), l'invention de futurs désirables (habitats partagés, agriculture sans pesticide, cantines solidaires), et la bataille culturelle. Développer et partager des visions du monde fédère autour du désir commun de transformer un état des choses délétère. Ces trois aspects sont complémentaires.
La bataille culturelle n'est, à mon sens, pas oubliée à gauche, mais ceux qui s'en emparent n'ont pas les moyens de milliardaires comme Stérin ou Bolloré, à la tête d'immenses empires médiatiques et éditoriaux. Des espaces de résistance existent encore : par exemple, le livre Non-noyées, de l'autrice Alexis Pauline Gums, raconte comment nos modes de vie, l'extractivisme et l'exploitation des fonds marins abîment des fonctionnements millénaires des espèces aquatiques. Ce livre change notre perspective sur le monde. »
Justement, dans Le Parlement de l'eau, vous donnez une voix à l'eau sous toutes ses formes : c'est une volonté de faire parler celleux qu'on n'entend jamais ?
« Oui, et d'ailleurs des initiatives concrètes en ce sens existent déjà, comme l'Appel du Rhône2. Une dizaine de cours d'eau dans le monde ont même déjà un statut de personnalité juridique ! Des juristes comme Marine Calmet et Sébastien Mabile travaillent là-dessus en droit environnemental. Dans Alors nous irons chercher la beauté ailleurs, Corinne Morel Darleux dit : “Donnez-moi un personnage à aimer.”
« Remettre en question la binarité, c'est déconstruire les structures de pouvoir comme le racisme ou l'exploitation du vivant »
Offrir une voix aux cours d'eau transforme la manière dont les lecteur·ices perçoivent le réel : au lieu d'un rapport purement utilitariste, iels développent un attachement affectif. En personnifiant un cours d'eau, on s'extrait du paradigme de l'exploitation. »
Face au durcissement de l'État et des modèles rigides qu'il impose, devons-nous nous inspirer de la fluidité de l'eau pour résister jusque dans nos corps ?
« La répression accrue a rendu les grosses manifs dangereuses. Mais la résistance peut aussi passer par des micro-actions, peu médiatisées, donc moins réprimées, dont les effets sont bien réels. Cette multiplicité des initiatives incarne la fluidité. Nos sociétés reposent sur des binômes conceptuels dont la pensée soutient l'exploitation des corps et du vivant. Le mouvement queer, par exemple, remet en cause ces tropes et ouvre la réflexion à d'autres rapports de domination. Remettre en question la binarité, c'est aussi déconstruire les structures de pouvoir comme le racisme ou l'exploitation du vivant. C'est ainsi qu'on déboulonne un système. »
Dans vos derniers romans, l'amour et le désir ont une place importante : pourquoi c'est important de raconter l'amour dans la lutte politique ?
« Parce que c'est une force de vie. Même dans la colère militante, il y a de l'amour : pour les causes qu'on défend, pour les proches qu'on veut protéger. L'amour nous transforme et transforme le monde. »
« Il faudrait que révolution vienne » déclame le personnage Rivière : quelle forme pourrait-elle prendre selon vous ?
« Dans le roman, c'est Naïa qui l'incarne : une femme trans ayant connu la violence, qui a transformé son corps et échappé au système binaire. Elle porte la révolution dans son être même, en incarnant la fuite, la traversée et la lutte. »
18.01.2026 à 23:30
Ces ingés qui veulent nous sauver
Le 14 juillet dernier, l'association The Shift Project a clôturé sa campagne de financement participatif « Décarbonons la France ». Bilan : plus de quatre millions d'euros. L'épiphanie d'une écologie dépolitisée, uniquement cadrée par des enjeux techno-scientifiques. « En soutenant le Shift, vous envoyez un message fort. Rigueur scientifique et impartialité […] sont au service de l'intérêt général : pour guider la société, il est vital de défendre la rationalité. » Non, ceci n'est pas un (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / Triton, ÉcologieTexte intégral (1086 mots)
Le 14 juillet dernier, l'association The Shift Project a clôturé sa campagne de financement participatif « Décarbonons la France ». Bilan : plus de quatre millions d'euros. L'épiphanie d'une écologie dépolitisée, uniquement cadrée par des enjeux techno-scientifiques.
« En soutenant le Shift, vous envoyez un message fort. Rigueur scientifique et impartialité […] sont au service de l'intérêt général : pour guider la société, il est vital de défendre la rationalité. » Non, ceci n'est pas un spot publicitaire pour élire un fondamentaliste de la raison pure à la tête de l'État. C'est un message de la campagne de dons du Shift Project. L'association fondée par Jean-Marc Jancovici, ingénieur pro-nucléaire et souverain pontife de la lutte contre le réchauffement climatique, a réussi l'exploit de lever 4,6 millions d'euros en deux mois. L'objectif est de financer un programme d'action pour 2027 afin de « construire des propositions en matière de décarbonation et peser sur l'élection présidentielle ». Un but louable, tant les problématiques environnementales et climatiques font face à un backlash politique et médiatique ces derniers temps. Comment alors expliquer le succès indécent de la campagne ? Si la notoriété de monsieur Jancovici, « star du climat qui a l'oreille des puissants comme du grand public »1, n'y est sûrement pas étrangère, l'explication est peut-être plus à chercher du côté de la doctrine écologiste que son association contribue à véhiculer. Une lecture purement technique et dépolitisée de la crise climatique pour le plus grand bonheur des ingénieur·es, qui y voient une manière de se mobiliser sans mettre le doigt sur le nœud du problème : le système capitaliste.
Être rationnel, donc. Pour Hadrien Coutant, sociologue qui s'est intéressé à l'engagement écologiste des ingénieur·es, l'adhésion de ces dernier·es aux enjeux environnementaux a été permise par l'évolution du cadrage de ces problématiques depuis leur émergence dans les années 1960.
« Prononcez le mot “capitalisme” à un ingénieur, il part en courant »
« Alors que les discours écologistes ont souvent mis en accusation la technique et, à travers elle, les ingénieur·es comme acteur·ices majeur·es de la dégradation de l'environnement, écrit-il, les ingénieur·es sont aujourd'hui nombreux et nombreuses à s'approprier la critique écologiste du monde industriel. »2 Pour quelle raison ? Principalement du fait de la consécration d'un « militantisme d'expertise » opéré depuis une quinzaine d'années par « un cadrage techno-scientifique » de ce sujet. Un glissement qui permet aux ingénieur·es de trouver leur entrée dans un engagement écologique. Plus facile en effet pour cette fraction de classe faiblement politisée de comprendre le langage de la thermodynamique que celui du Capital. Pour des ingés qui ont foi en la science, « c'est comme être à la maison », nous explique Hadrien Coutant.
Or, il est bien dangereux de se restreindre à cette vision. On ne peut comprendre l'urgence écologique sans considérer la critique anticapitaliste et antiproductiviste. Hadrien Coutant rapporte ainsi les mots d'une ingénieure : « Si le dérèglement climatique était un problème physique, on l'aurait résolu, c'est hyper simple. » Pourtant, iels restent réticent·es vis-à-vis des lectures sociopolitiques « vues comme subjectives et idéologiques ». « Prononcez le mot “capitalisme” à un ingénieur, il part en courant », renchérit le sociologue. Une simplification qui conduit des collectifs comme le Shift Project à afficher – sans honte aucune – des partenariats avec BNP Paribas, première banque française en termes d'émissions de gaz à effet de serre3. Ou encore à se déclarer « apartisan » et assumer publiquement d'aller « sensibiliser » le RN aux enjeux climatiques4. Une stratégie qui permet surtout à un système écocidaire de se maintenir, en finançant à coup de millions des campagnes de dons pour se grimer en vert.
1 Lire « Le nucléaire à l'agonie… mais à l'offensive », CQFD n°212 (septembre 2022).
2 Hadrien Coutant, « Devenir ingénieur·e écologiste : l'engagement écologiste par et dans le travail d'ingénieur·e », Sociologie du travail, (Janvier-Mars 2025).
3 Voir le rapport « Banking on Climate Chaos : Fossil Fuels Finance Report 2025 », Banking on Climate Chaos Coalition (2025).
4 Lire « Shift project, Fresque du climat... Ces associations écologistes muettes sur l'extrême droite », Reporterre (02/07/2024).
18.01.2026 à 23:30
Graines d'artistes
Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ? « Tu m'soules ! Bouge de là, je veux plus te voir ! » Merde, ça y est, c'est sorti. Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis retenu de lui dire à celui-là. Parfois, je me (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / Alex Less, Échec scolaireTexte intégral (706 mots)
Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
« Tu m'soules ! Bouge de là, je veux plus te voir ! » Merde, ça y est, c'est sorti. Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis retenu de lui dire à celui-là. Parfois, je me vois jeter des marqueurs en pleine face des élèves les plus pénibles ou les insulter encore plus durement. L'élève se lève et quitte la salle, abasourdi : « Il m'a dit “bouge de là”. » Faut dire qu'il l'a bien cherché non ? Me justifierai-je, après, en salle des profs. « Il dort et comate la moitié du cours et quand il se réveille c'est pour faire rire ses camarades de classe ! » Deux ans d'ancienneté et je parle déjà comme un vieux prof... D'un autre côté, peut-être que mon cours n'est pas passionnant ? J'improvise difficilement une leçon autour de la page 74 du manuel d'histoire-géo. Le thème : « Les plateformes multimodales ». Des camions, des avions, des dépôts... Que d'ingéniosité logistique ! Et même si j'adopte un point de vue critique, que je parle d'exploitation et de pollution, la classe dort. Que l'on mente ou que l'on soit honnête sur l'état du monde, parfois, c'est juste ennuyant, morbide...
Quelques semaines plus tard, une collègue me propose : « Tu veux pas qu'on monte des ateliers d'écriture ? J'en peux plus de faire de la grammaire. » J'attrape la perche, peut-être l'occasion de faire mieux ? Nous voilà alors à bricoler des séances autour du formidable pouvoir des mots. Les faire écrire sur eux, leur rapport au monde, au bonheur, à la souffrance ou la liberté. Pas mal non ? « Monsieur, moi écrire, je déteste, je hais, j'ai pas envie. » L'avis semble général dans la classe. Je ne désespère pas : « C'est parce que vous écrivez sous la contrainte. Dans l'atelier, vous serez libre d'écrire ou de ne pas écrire. Prends-le comme un jeu ! Parle-nous de toi ! » Premier atelier : décrivez minutieusement un aliment que vous adorez. Le même élève : « La sauce algérienne sillonne ma salive et serpente dans mes silences. » Graine d'artiste. Deuxième atelier : écrivez un poème ou chaque mot (excepté pronoms et déterminants) commence par vos initiales. Un autre élève : « La lampe arrosée de lumière est l'ombre de mon âge qui agrandit l'avenir. » Poète qui s'ignore. Troisième atelier : écrivez en écriture automatique, sans réfléchir au sens. « Qui a créé la Terre ? Qui s'est dit je l'appelle Terre, qui s'est dit qu'elle était ronde, qui a créé les villes et leur a donné leur nom ? » Philosophe en devenir. Séance après séance les langues se délient et les élèves qui dormaient ou chahutaient prennent goût, se livrent et s'encouragent. Au dernier cours, l'élève que j'avais viré quelques semaines plus tôt met spontanément une instru pour rapper le texte qu'il vient d'écrire. Avec une aisance certaine, il débite : « Le diable a une maison, il m'habite / Je navigue dans ma ville et je vrille ! » La classe est unanime, « il a dead ça ». Je le félicite. Réconciliés ?








