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24.01.2026 à 15:00

« La ligne Maginot était autant un projet social que militaire », une conversation avec Kevin Passmore

guillaumer

La ligne Maginot a mauvaise réputation. Après l'invasion allemande, elle fut décriée comme la grande erreur stratégique française.

« Projet orgueilleux », la « ligne » avait en réalité d'autres fonctions que la seule défense du territoire : décentraliser le commandement, gérer le moral des troupes ou enrayer l’autonomisme de l’Alsace-Lorraine.

Kevin Passmore signe une somme qui renouvelle l'approche historique sur ce symbole de la « drôle de guerre ».

Nous le rencontrons.

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Texte intégral (6984 mots)

La ligne Maginot charrie de nombreuses idées reçues, au point que vous parlez à son propos d’un véritable mythe. Comment le résumeriez-vous ? 

Le mythe de la ligne Maginot est en fait celui de la présumée décadence française des années 1930 : l’armée se serait complaisamment retranchée derrière un ensemble de fortifications situées aux frontières allemande et luxembourgeoise et censées former une ligne imperméable ; ces fortifications ont alors été contournées par une attaque éclair audacieuse plus au nord, à travers la Belgique, et plus particulièrement à travers la forêt des Ardennes, réputée imprenable, où seules des fortifications légères avaient été construites.

Selon le mythe, la ligne Maginot était bien plus qu’une simple erreur militaire : elle aurait bercé le peuple français dans un faux sentiment de sécurité, le traumatisme de la Première Guerre mondiale ayant sapé la volonté nationale et rendu la France « décadente ». 

Ce concept de décadence est problématique. Il repose sur des hypothèses indéfendables issues de la fascination de la fin du XIXe siècle pour la biologie sociale, l’évolution et la race , il part du principe que les nations sont des organismes qui évoluent selon des cycles de déclin et de renaissance. Pétain et la Résistance voyaient le monde en ces termes et prétendaient, chacun à leur manière, régénérer une France décadente et vaincue.

Un autre problème du mythe de la décadence tient au fait qu’il lit l’histoire à rebours, à partir de la défaite ; il repose sur un sophisme consistant à considérer un événement comme la cause d’un autre du simple fait qu’il lui est antérieur. Quand un système complexe échoue, il est aisé, après coup, de pointer du doigt une « catastrophe annoncée » ; Julian Jackson a ainsi montré que si la France avait perdu en 1914 ou la Grande-Bretagne en 1940, comme cela a failli arriver, il aurait été facile de trouver des failles aussi graves que celles supposées être responsables de la débâcle française de 1940.

Les spécialistes ont depuis longtemps réfuté ces mythes, arguant que la ligne Maginot était une politique rationnelle compte tenu des circonstances ; ils se concentrent désormais plutôt sur les erreurs des généraux.

Cette approche ne me satisfait cependant pas totalement. En effet, l’idée d’« erreurs » conduit trop facilement à des spéculations, voire à des fantasmes sur ce que les généraux et les hommes politiques « auraient dû faire ».

La thèse de la décadence établit à juste titre un lien entre les questions militaires, la politique, la société et la culture ; le problème est que la façon dont elle le fait est grossière. Les décisions des généraux et leur contexte ont tous deux leur importance, le plus difficile étant de les mettre en relation.

C’est ce que j’ai essayé de faire dans ce livre.

Toute l’originalité de celui-ci tient effectivement à ce que votre approche de la ligne Maginot ne se limite pas à l’histoire militaire, mais fait toute sa place à l’histoire sociale, politique et culturelle.

J’ai toujours été intéressé par l’idée de Marc Bloch consistant à prendre un objet historique et à l’étudier sous l’angle de différentes disciplines. La ligne Maginot semblait suffisamment vaste pour cela.

Bloch, qui avait connu deux guerres mondiales, imaginait chaque discipline comme un projecteur éclairant un avion ennemi, leurs faisceaux se croisant pour donner une image globale. 

Je souhaitais déplacer l’objet de l’enquête, de la question de savoir pourquoi les Français ont perdu la guerre en 1940 à celle de savoir pourquoi ils ont pris les décisions qui les ont conduits à ce résultat. Je voulais tenter d’expliquer ce qui était en jeu politiquement et socialement dans la décision de construire la ligne Maginot ; j’ai essayé de montrer qu’il s’agissait autant d’un projet social que militaire, et qu’il ne fit jamais l’unanimité. Cela nécessitait d’abandonner la sempiternelle opposition entre une doctrine française passive et défensive et une doctrine allemande active et agressive — une interprétation souvent présentée comme le reflet d’une distinction entre deux mentalités.

Au-delà de ces débats, la ligne Maginot mérite d’être étudiée pour elle-même. C’est une histoire humaine fascinante : au moins un million de soldats français y ont servi, avec parmi eux, des personnages célèbres comme François Mitterrand, Charles de Gaulle, Olivier Messiaen, Jean-Paul Sartre, Fernand Braudel et bien d’autres.

La ligne Maginot, en tant que projet orgueilleux visant à organiser d’en haut les hommes, les machines et le monde naturel, était intrinsèquement irréalisable.

Kevin Passmore

La ligne fut l’un des plus grands projets d’infrastructure de l’époque — peut-être plus important que le barrage Hoover construit aux États-Unis entre 1931 et 1936. Les fortifications elles-mêmes faisaient partie d’un immense complexe comprenant de nouvelles casernes pour les troupes, des cités-jardins pour les officiers, des routes militaires, des chemins de fer à voie étroite, des postes de commandement, des systèmes d’inondations planifiées, des forêts améliorées, des milliers de kilomètres de câbles électriques et téléphoniques, de barbelés et de rails antichars — ainsi que des chaînes d’approvisionnement s’étendant à travers l’empire français et le monde entier.

Au nombre des mythes entourant la ligne Maginot, figure en premier lieu le rôle d’André Maginot dans sa conception. Pourquoi ce malentendu ?

Plutôt que Maginot, c’est Paul Painlevé, un polytechnicien, ministre de la Guerre de 1925 à 1929, qui est à l’origine de la ligne. André Maginot est devenu ministre de la Guerre juste au moment de la présentation de la loi de financement ; c’est ainsi que ce projet dont il n’était pas l’initiateur s’est trouvé associé à lui.

Cette association ne fut cependant pas immédiate ; au début, seule l’Action française parlait de la « ligne Maginot ». C’est le romancier Pierre Nord, lui-même lecteur de L’Action française et auteur du best-seller Double crime sur la ligne Maginot 1, paru en 1936 et adapté au cinéma l’année suivante par Félix Gandéra, qui a popularisé l’expression. 

Lors du début de la campagne de France en mai et juin 1940, pourquoi la ligne Maginot n’a-t-elle pas eu l’efficacité escomptée ?

Les Français n’ont jamais eu l’intention de rester tapis derrière leurs fortifications , au contraire, l’objectif de la ligne Maginot était de sceller les frontières allemande et italienne afin que les Allemands soient contraints de passer par la Belgique , c’est pour cette raison que la petite ville de Longuyon a été délibérément choisie comme limite occidentale des fortifications, car les contourner nécessitait alors une violation du territoire belge.

Combattre en Belgique présentait l’avantage d’éloigner la bataille du sol français et de garantir l’intervention des Britanniques, comme en 1914. La seule question était de savoir où combattre en Belgique : soit juste de l’autre côté de la frontière, sur l’Escaut ; soit plus profondément, sur la ligne dite de la Dyle, au canal Albert ; soit encore aux Pays-Bas, voire à la frontière allemande.

Maurice Gamelin, commandant en chef des forces alliées en France, a choisi l’option la plus ambitieuse. À l’annonce de l’offensive allemande, il a ordonné aux troupes blindées et motorisées de se rendre dans les plaines centrales de la Belgique et à Breda, aux Pays-Bas. Les Allemands y ont effectivement envoyé des forces, et les Français ont stoppé les Panzers lors de deux grandes batailles, à Hannut et Gembloux.

Les Français sont cependant tombés dans un piège, car les Allemands ont rapidement percé plus au sud, sur la Meuse, en Belgique et en France, notamment à Sedan ; ces derniers se sont dirigés vers la Manche en ne rencontrant presque aucune opposition et ont piégé les armées alliées en Belgique.

Les Allemands ont gagné parce qu’ils ont profité de la faiblesse intrinsèque de la défense initiale : ils ont concentré une force écrasante sur les points faibles des lignes françaises étirées ; en retour, les Alliés ont été incapables de se concentrer pour contre-attaquer.

L’erreur fatale dans cette séquence a été d’envoyer les meilleures forces mobiles aux Pays-Bas, privant ainsi les Français d’une réserve stratégique leur permettant de contre-attaquer la percée allemande.

La ligne Maginot n’a-t-elle pourtant  pas une responsabilité dans la défaite de 1940 ?

Sur le fond — même si je ne suis pas en désaccord avec les récentes recherches du général Bruno Chaix et de Julian Jackson 2 — je pense que l’accent mis sur la bataille décisive en Belgique et aux Pays-Bas a conduit à négliger un peu le rôle des fortifications dans la défaite.

Dans leur enthousiasme à réfuter l’idée ancienne selon laquelle la ligne Maginot était un symbole de la décadence française, les révisionnistes ont été trop loin dans la direction opposée ; cette ligne de fortification a aussi une part de responsabilité dans la défaite. D’une part, le général Huntziger, commandant de la Deuxième armée à Sedan, s’est replié pour défendre la ligne Maginot plutôt que d’attaquer les flancs des forces allemandes qui se dirigeaient vers la Manche ; d’autre part, les fortifications étaient massivement surdotées en personnel, près de la moitié des deux millions de soldats français de première ligne étant stationnés derrière la ligne, réduisant ainsi les réserves disponibles pour contrer la percée allemande. Une grande partie de ces troupes, parmi les mieux équipées, étaient des troupes de fortification immobiles. 

Comment expliquer ces erreurs stratégiques françaises ?

Sur ce sujet, les historiens s’en remettent encore trop souvent à un contraste stéréotypé entre la doctrine méthodique française, qui met l’accent sur le commandement par le haut, la défense, l’usure et les mouvements lourds, et les méthodes allemandes qui privilégient la vitesse et la manœuvre – la doctrine de l’Auftragstaktik, dans laquelle l’initiative appartient aux soldats à tous les niveaux, jusqu’au simple combattant. Cette distinction repose sur une généralisation tirée de la bataille — certes décisive — sur la Meuse, où les troupes allemandes les mieux entraînées ont affronté les divisions françaises les moins entraînées, qui étaient de surcroît moins nombreuses.

Le plan français, considéré dans son ensemble, contredit cette opposition entre la méthode française et le Blitzkrieg allemand.

Pour moi, le contraste entre les deux armées n’était pas radical ; d’un côté, l’armée allemande, à l’instar de l’armée française, présentait des niveaux de qualité variables : en raison des restrictions imposées par le traité de Versailles, de nombreux soldats allemands étaient à peine entraînés. Cela s’est vu lors de la deuxième phase de la bataille, dans l’Aisne et la Somme, où les tactiques allemandes étaient plus primitives ; les Français y ont bien combattu, malgré leur énorme infériorité.

La construction de la ligne Maginot n’a pas été le réflexe d’une nation traumatisée par la guerre.

Kevin Passmore

D’un autre côté, le plan français dans son ensemble reposait sur la ligne Maginot et sur l’avance fatale, mais audacieuse, jusqu’aux Pays-Bas. Il contraste tant avec la prudence supposée de la doctrine française que les historiens ont eu du mal à l’expliquer. Même si l’avance vers Breda visait à établir un front défensif continu — ce qui est loin d’être prouvé —, il fallait que des divisions blindées et motorisées françaises battent l’ennemi sur des objectifs situés à 200 kilomètres des lignes françaises et à seulement 100 kilomètres des bases allemandes. Il a même été suggéré que l’esprit de Gamelin était obscurci par les conséquences d’une syphilis secondaire !

Si les stratégies française et allemande n’étaient pas si radicalement opposées qu’on le dit, comment expliquer le triomphe de la seconde sur la première ?

La doctrine et les décisions françaises étaient le résultat de luttes de pouvoir politisées, non seulement entre les généraux Gamelin et Georges, mais aussi au sein de l’ensemble du corps des officiers. Le rôle des fortifications était central dans ces désaccords.

Il est désormais bien connu que le Blitzkrieg allemand est né d’un conflit au sein de la Wehrmacht ; on peut en dire autant du plan français.

Plutôt que d’expliquer la victoire allemande et la défaite française par des mentalités nationales opposées, j’utilise la méthode relationnelle et ce, dans deux sens. Premièrement, comme je l’ai dit, les Allemands ont concentré leurs meilleures forces contre les forces françaises les plus faibles sur la Meuse, tandis que les Français ont envoyé leurs meilleures forces dans un piège en Belgique ; deuxièmement, les plans ont émergé du conflit et même de la désobéissance au sein des deux armées. Guderian et Hoepner ont désobéi aux ordres de consolider les têtes de pont sur la Meuse et se sont immédiatement dirigés vers la Manche ; Huntziger a désobéi aux ordres de Georges de donner la priorité à la contre-attaque contre les Allemands et s’est replié sur la ligne Maginot.

On a souvent dit que les Français, en 1940, avaient une guerre de retard, rejouant la guerre d’avant quand les Allemands s’étaient préparés à celle d’après. En quoi les leçons tirées de la Première Guerre mondiale ont-elles eu un impact sur la conception de la ligne Maginot ?

Les leçons qu’on disait devoir tirer de la Première Guerre mondiale ont été sans cesse contestées, pendant celle-ci et après la fin du conflit — notamment sur la question de l’utilité des  fortifications.

Lors de la Grande Guerre, les fortifications permanentes françaises et belges n’ont pas empêché les Allemands d’approcher de Paris ; les troupes ont aussi rapidement constaté que les tranchées offraient la meilleure protection contre les mitrailleuses et l’artillerie. Cependant, il faut aussi compter avec l’exemple de Verdun, qui a résisté. La question de savoir si cela prouvait la valeur des fortifications permanentes a fait l’objet d’un débat sans fin après la guerre.

Pétain ne croyait pas en la valeur des fortifications permanentes ; il leur préférait les défenses échelonnées. Sa méthode consistait à épuiser l’ennemi dans des lignes de tranchées successives et à passer à l’offensive lorsque l’ennemi serait suffisamment affaibli. De nombreux officiers n’acceptaient cependant pas l’idée de céder des terres qui avaient été conquises au prix de tant de sacrifices et le critiquèrent pour cette raison, en particulier pendant la Grande Guerre ; d’autres encore rejetaient complètement la défense, notamment le grand rival de Pétain, le maréchal Ferdinand Foch.

La Première Guerre mondiale avait également mis en lumière l’importance du commandement dans la conduite de la guerre.

Au début de la guerre, à l’été 1914, l’opinion courante était que les soldats ne se battraient que s’ils craignaient davantage leurs officiers que l’ennemi. Pourtant, il devint rapidement évident que la dispersion et le camouflage étaient nécessaires et que les unités devaient en conséquence être divisées en petits groupes commandés par des officiers subalternes et des sergents ; le haut commandement craignait cependant que ces tactiques décentralisées ne placent le commandement entre les mains d’officiers subalternes et de sous-officiers sans instruction 3.

Les lourdes pertes lors du conflit ont aussi conduit les officiers de réserve et les officiers promus du rang à remplacer les officiers de carrière à la tête des troupes. Cette démocratisation était permanente : la proportion d’officiers promus du rang est passée de 4 % en 1913 à 24 % en 1929. Cependant, les professionnels ont toujours douté de la capacité des officiers de réserve à commander.

Ce n’est pas tout ; le commandement a également été remis en question par les mutineries de 1917, qui ont eu lieu dans le contexte de la révolution russe et des grèves dans les industries de guerre en France.

Ces processus de décentralisation et de démocratisation se sont opposés à une autre innovation dans le domaine de la guerre : afin d’administrer, d’approvisionner et de manœuvrer de vastes armées dans une guerre longue, l’état-major s’est tourné vers des méthodes de gestion industrielle connues sous le nom de « sciences de l’organisation », notamment les systèmes d’Henri Fayol et de l’Américain Frederick Winslow Taylor. Leurs méthodes concentraient le pouvoir entre les mains des commandants tout en réduisant les travailleurs au rang de simples rouages d’une machine, effectuant des tâches simples et répétitives. Appliquées à l’armée, ces méthodes ne laissaient aucune place à l’initiative tactique.

Il est donc possible de dire que la Première Guerre mondiale a légué deux débats : l’un sur la nécessité de la fortification permanente, l’autre sur le commandement. Ni l’un ni l’autre n’était clos en 1940. 

Aussi puissantes et durables qu’elles aient été, ces controverses n’ont pas empêché la prise de décisions, notamment celle de construire la Ligne Maginot ; celle-ci a pu être interprétée comme une façon de se persuader de l’impossibilité du retour de la guerre, en faisant de cette impossibilité quelque chose de tangible. Quel rôle a joué le traumatisme de la Première Guerre mondiale dans cette décision ?

La construction de la ligne Maginot n’a pas été le réflexe d’une nation traumatisée par la guerre.

Certes, le pacifisme était très répandu dans la société française, mais la politique du gouvernement consistait à maintenir une domination militaire sur l’Allemagne ; à l’issue du conflit, les Alliés ont occupé une partie de la Rhénanie, comme la Ruhr en 1923 pour contraindre l’Allemagne au paiement des réparations. En cas de guerre, le plan consistait à couper l’Allemagne en deux avec l’aide de la Tchécoslovaquie. 

La Première Guerre mondiale a légué deux débats : l’un sur la nécessité de la fortification permanente, l’autre sur le commandement. En 1940, ni l’un ni l’autre n’était clos.

Kevin Passmore

Les discussions sur la manière de défendre la frontière française ont commencé immédiatement après la guerre ; elles ont suscité des débats houleux, mais elles ne portaient que sur des scénarios et des hypothèses. Lorsque, à la fin de 1925, six ans après la fin de la guerre, un comité fut enfin créé pour étudier la fortification, il déclara que « l’organisation de la défense du territoire n’est qu’une branche de l’organisation de la défense nationale et non la plus importante ». Elle était subordonnée à la restructuration de l’armée, à la mobilisation industrielle et à la protection des communications avec l’empire français en Afrique du Nord.

Le fait que les discussions sérieuses n’aient commencé qu’après le retour de Pétain du Maroc en 1926 — où il commandait les troupes françaises pour réprimer la rébellion des tribus berbères du Rif —, souligne la primauté alors accordée à l’empire.

À cette date, la politique de domination de l’Allemagne avait échoué. Dès lors, les gouvernements se tournèrent vers la réconciliation avec le pays, dans un cadre de coopération économique, d’obligations conventionnelles et de désarmement ; or, ce dernier impliquait l’interdiction des armes offensives.

Comme la Société des nations définissait les fortifications comme étant au contraire défensives, celles-ci semblaient d’autant plus nécessaires que l’occupation de la Rhénanie devait prendre fin en 1930. La Rhénanie resterait alors démilitarisée, mais son rôle de zone tampon était réduit. Les discussions sur ces fortifications se sont néanmoins prolongées pendant quatre ans, car il s’est avéré très difficile de se mettre d’accord sur ce qu’il fallait construire. 

Quelles étaient les différentes options sur la table ?

Le groupe de travail établi par l’armée proposa une ligne de gros ouvrages avec une artillerie très près de la frontière. Elle était destinée à faciliter les manœuvres, car elle comprenait des brèches pour canaliser l’ennemi, tandis que la frontière belge fut laissée sans fortifications.

Pétain s’opposa à ce plan ; il préconisait simplement de stocker du matériel afin d’être prêt à construire des fortifications de campagne échelonnées sur le terrain en cas de mobilisation. Il a bénéficié du soutien d’hommes politiques de gauche influents, notamment Édouard Daladier et Pierre Cot, anciens combattants de l’infanterie, qui partageaient son aversion pour les fortifications permanentes.

Une autre proposition consistait en un réseau de petits blockhaus, assez similaires au Westwall allemand — la fameuse ligne Siegfried. 

Pourquoi le plan prévoyant de grands forts d’artillerie l’emporta-t-il ?

La première raison est que la plupart des officiers supérieurs croyaient que les grands forts d’artillerie permettaient aux commandants de contrôler directement les troupes, alors que les fortifications de campagne et les petits blockhaus les dispersaient. Le commandement semblait d’autant plus important que, depuis 1929, le service militaire avait été réduit à un an.

Ces gros ouvrages étaient organisés selon les principes des sciences de l’organisation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si leurs plans ont finalement été approuvés en janvier 1930, alors qu’André Tardieu, un « organisateur » de premier plan, était président du Conseil. Les commandants de ces gros ouvrages devaient être tout-puissants, comparables à des directeurs d’usine ou à des capitaines de navires de guerre — les officiers de marine ont d’ailleurs contribué à la conception des systèmes de commandement de ce que l’on appelait souvent les « grands cuirassés enterrés ».

Les forts, de même, devaient être occupés par une forte proportion d’officiers professionnels ayant reçu une formation technique ; les troupes ordinaires, comme dans une usine, apprenaient par cœur des opérations simples et n’étaient pas censées faire preuve d’initiative.

L’inspiration tirée des sciences de l’organisation se retrouve dans d’autres aspects de la ligne ; les grands forts devaient permettre d’améliorer les conditions de vie des troupes, pour contrer l’antimilitarisme. La conception interne des forts individuels s’inspirait des plans contemporains visant à construire des logements modernes et confortables pour les classes ouvrières, séparés des quartiers industriels insalubres, afin d’éliminer les causes profondes du communisme. Dans les forts souterrains, les casernes étaient séparées des blocs de combat par de longues galeries dans lesquelles circulaient des trains électriques.

Outre ce combat contre le développement de l’antimilitarisme au sein de l’armée, le projet de fortifications a-t-il eu, au-delà de son aspect stratégique, des objectifs politiques ?

En France, l’armée et les hommes politiques étaient horrifiés par la montée de l’autonomisme en Alsace-Lorraine, comme on l’appelait encore à l’époque.

Après la récupération du territoire en 1918, le gouvernement avait provoqué le mécontentement de la population majoritairement germanophone de la région en imposant le français dans l’éducation, l’administration et les tribunaux, et en s’attaquant aux privilèges religieux ; plus tard, en 1928, le gouvernement a fait arrêter les principaux leaders autonomistes. Si la plupart des Alsaciens et des Lorrains n’avaient aucune envie de rejoindre le Reich, certains le souhaitaient, ainsi qu’en témoignent les nombreuses sections de la Jungmannschaft pro-nazie, nombreuses à l’arrière des zones fortifiées 4.

La volonté de contrer l’autonomisme a influencé le positionnement des fortifications. Pétain plaidait pour une défense en profondeur ; il envisageait uniquement des postes d’alerte à la frontière, des secondes lignes sur les fortifications allemandes d’avant 1914 et une troisième ligne sur les anciennes fortifications françaises, y compris Verdun.

Au Conseil supérieur de la Guerre, le général Boichut, alors commandant en Alsace, remarqua que la proposition de Pétain entraînerait la perte de l’Alsace. Il était très au fait de l’état d’esprit de la province, car il rapportait des incidents quotidiens entre les patrouilles et les habitants. Les grands forts permanents à la frontière qui ont finalement été adoptés présentaient l’avantage de défendre toute la province, sans que puissent être abandonnées des portions de territoire national lors de la défense, comme pouvait le préconiser Pétain ; bien mieux que le stockage de matériel de construction que celui-ci pouvait préconiser, ils symbolisaient la puissance de l’armée et de l’État français.

Il est désormais bien connu que le Blitzkrieg allemand est né d’un conflit au sein de la Wehrmacht ; on peut en dire autant du plan français.

Kevin Passmore

Pour résumer, le choix de construire des gros ouvrages a été à la fois militaire, politique et social : « neutraliser » la frontière allemande et libérer des troupes pour manœuvrer, contrer la décentralisation tactique, rétablir le commandement, améliorer les conditions des troupes afin de les rendre plus efficaces et moins susceptibles de céder à l’attraction du communisme — et, enfin, enrayer l’autonomisme alsacien-lorrain. 

Le projet était donc très ambitieux ; quels ont été les obstacles d’ordre matériel lors de la construction des fortifications ?

La ligne Maginot, en tant que projet orgueilleux visant à organiser d’en haut les hommes, les machines et le monde naturel, était intrinsèquement irréalisable. Les principes sur lesquels elle reposait ont toujours été contestés, au point qu’en 1939, les opinions sur la doctrine française étaient très polarisées.

À cette date, le Génie estimait que les fortifications pouvaient « perfectionner la nature là où elle était déficiente », comme l’a dit un général ; pourtant, les tentatives de l’armée d’intégrer des rivières et des forêts dans le système défensif aboutirent à des résultats très mitigés.

Un problème majeur a été celui du contrôle de la circulation de l’air et de l’eau à l’intérieur des forts. Pendant les chaudes journées d’été, l’air extérieur se condensait dans les blocs de combat plus frais ; tout au long de l’année, la vapeur provenant des cuisines et les odeurs des latrines envahissaient les galeries et remontaient dans les blocs de combat.

Bien que les forts n’aient pas été construits dans la nappe phréatique, des sources souterraines s’infiltraient aussi dans les galeries à travers les murs de maçonnerie — il n’y avait pas assez d’argent pour les bétonner ou même les enduire. En poste au fort du Hochwald en 1939, l’écrivain Roland Dorgelès a raconté comment une sorte de brouillard envahissait les galeries, mentionnant aussi les flaques d’eau sur le sol. Il était difficile de respirer, surtout lorsque les pompes étaient éteintes ; même pendant les périodes d’occupation relativement courtes, en temps de paix, les troupes se plaignaient d’un état de dépression légère et de léthargie qu’elles appelaient « bétonite ». 

Tout n’était pas noir pour autant. L’armée construisit également de nombreuses casernes modernes près des fortifications, qui constituaient une grande amélioration par rapport à ce qu’un général appelait « les trous sombres » des installations existantes. Les troupes estimaient pourtant qu’elles y passaient trop peu de temps ; en général, elles étaient occupées à faire des exercices, à construire et à garder de petits blockhaus.

Non seulement les conditions de travail étaient extrêmement inconfortables dans le climat rigoureux de l’Est, mais les commandants se plaignaient que leurs troupes étaient trop dispersées pour pouvoir les commander efficacement. Les recherches que j’ai pu faire dans les archives de la justice militaire montrent combien les officiers ont dû tolérer l’indiscipline.

Vous avez mentionné que l’implantation de la ligne en Alsace-Lorraine visait aussi à enrayer le développement de l’autonomisme dans cette région. Comment ces fortifications étaient-elles perçues dans la région ?

L’idéal d’un commandement hiérarchique était difficile à réaliser, car l’armée devait compter sur des troupes recrutées localement qui ne parlaient pas bien le français. Comme les fortifications devaient être capables de réagir instantanément à une attaque surprise, elles comptaient sur des réservistes recrutés dans les environs, capables de rejoindre leurs unités à tout moment. Plus ils étaient âgés, plus ils étaient susceptibles de ne parler que l’allemand — voire des dialectes — et d’avoir combattu dans l’armée allemande lors de la guerre précédente. On raconte que les réservistes rappelés ne comprenaient pas un mot de ce que leur disaient leurs officiers.

Les habitants, autonomistes ou non, considéraient les fortifications comme une atteinte au rôle de pont entre la France et l’Allemagne joué par l’Alsace-Lorraine ; ils ressentaient comme une injustice l’expropriation des terres agricoles et les multiples servitudes imposées autour des fortifications. De nombreux incidents ont opposé les Français de l’intérieur et les Alsaciens-Lorrains, les soldats et les civils.

Bien que les Alsaciens-Lorrains aient rarement sympathisé avec l’Allemagne, l’armée considérait tous les germanophones comme des espions potentiels. Cette crainte de l’espionnage contribua au renforcement des lois sur le sujet et même au tournant autoritaire des années précédant la guerre. La menace n’était pas pour autant imaginaire : la grande majorité des affaires d’espionnage de 1934 à 1939 concernaient la ligne Maginot.

Une fois entamées les premières constructions de fortifications, quels ont été les nouveaux débats à leur sujet ?

Peu de gens rejetaient le principe des fortifications, mais leur place dans les plans français a toujours été controversée et évolutive.

Avant 1927, si ce n’est plus tard, les Français n’ont pas considéré les fortifications comme urgentes. Alors que celles-ci commençaient à être envisagées, des débats houleux sur leur nature ont retardé leur construction pendant des années.

Ce qui a été construit a été un compromis, qui ne pouvait satisfaire pleinement personne. Avant même que les gros ouvrages ne soient achevés, les partisans de la fortification de campagne ont pris le dessus ; la victoire de la gauche aux élections législatives de 1932 a porté au pouvoir des hommes qui avaient toujours rejeté la construction de grands forts d’artillerie au profit de fortifications de campagne. Édouard Daladier, ministre de la Guerre en 1933, veilla à ce qu’aucun autre fort d’artillerie ne soit construit et élabora un plan pour la construction de la fortification de campagne de Nice à la mer du Nord.

Ces vues divergentes sur la bonne défense ne suscitèrent pas un conflit entre hommes politiques et militaires ; en 1934, Pétain devint ministre de la Guerre et mit en œuvre les propositions de Daladier. Les officiers supérieurs chargés de commander les corps d’armée en temps de guerre, quant à eux, préféraient également les fortifications de campagne, qu’ils pouvaient construire et positionner à leur guise, avant et pendant une bataille. Ils avaient longtemps ressenti comme une injustice le fait que les fortifications permanentes soient construites par une organisation indépendante d’eux, le Comité d’organisation des régions frontières (CORF), et que les unités militaires des régions fortifiées soient également indépendantes sur le plan organisationnel.

Quant aux officiers subalternes d’infanterie, ils étaient également mécontents de ce qu’ils considéraient comme les systèmes abstraits et scientifiques des ingénieurs qui dominaient le CORF ; ils privilégiaient plutôt leur propre compréhension intuitive du terrain. Beaucoup d’entre eux se tournèrent même vers la pseudo-science de la radiesthésie, une sorte de divination qui consistait à utiliser des pendules pour détecter les mouvements de troupes. 

Selon un mythe, la ligne Maginot était bien plus qu’une simple erreur militaire : elle aurait bercé le peuple français dans un faux sentiment de sécurité.

Kevin Passmore

Y avait-il même au sein de l’armée des officiers rejetant entièrement le principe des fortifications ?

Bien qu’aucun officier ne se soit opposé en principe à la fortification, le service de fortification était très impopulaire.

Les officiers préféraient les unités privilégiant la manœuvre, telles que les chasseurs à pied et l’infanterie alpine. De même, ils n’aimaient pas le service dans des zones rurales éloignées habitées par une population germanophone où il n’y avait ni vie sociale bourgeoise ni lycées pour leurs enfants. Traditionnellement, le service de fortification était réservé aux officiers âgés qui terminaient leur carrière paisiblement. 

L’armée tenta de contrer cette perception en présentant les nouveaux régiments d’infanterie et d’artillerie de fortification comme une élite : ils étaient mieux payés et recevaient de nouveaux uniformes kakis. Pourtant, seuls les nouveaux lieutenants sortant de Saint-Cyr en bas du classement et qui ne pouvaient donc pas choisir leur affectation étaient envoyés dans les fortifications ; d’autres y étaient envoyés pour des crimes contre l’honneur, des dettes ou pour ivresse publique en uniforme. En fin de compte, l’armée obligeait les officiers à y servir, mais ceux-ci n’appréciaient pas cette affectation.

La préférence pour la manœuvre plutôt que pour la défense était partagée au plus haut niveau. En 1931, alors que la construction de la ligne Maginot avait à peine commencé, Maxime Weygand succéda à Pétain en tant que vice-président du Conseil supérieur de guerre et donc commandant désigné en cas de guerre ; puis, en 1935, Maurice Gamelin succéda à Weygand ; tous deux étaient attachés à la manœuvre.

Gamelin et Weygand sont à l’initiative de la motorisation de l’infanterie et, en 1933, de la formation d’une division légère blindée. Leur révision du règlement en 1936-1938 est souvent considérée comme superficielle, ne rompant pas vraiment avec l’approche méthodique de 1921. Il est vrai qu’elle restait un compromis entre des positions opposées, mais les nouveaux règlements laissaient plus de place à l’initiative et comprenaient une nouvelle section sur l’utilisation des divisions blindées, précisément celle utilisée en 1940.

De telles révisions ont été également rendues possibles par l’apparition de nouvelles armes : canons antichars, chenillettes, mortiers de 60 et 81, chars et avions plus rapides ou motos. Il est important de noter aussi qu’elles étaient le résultat de longs débats au sein de l’armée, auxquels participaient des officiers de tous grades ; la controverse s’étendait à tous les rangs du corps d’officiers.

Faut-il donc dire que les Français n’ont jamais réussi à se mettre d’accord sur la meilleure stratégie à adopter et sur le rôle de la ligne Maginot dans celle-ci ?

La situation à la veille de la guerre était caractérisée par une polarisation et une politisation qui se sont poursuivies pendant la « drôle de guerre ».

D’un côté, Gamelin nourrissait des plans de plus en plus ambitieux pour intervenir en Belgique, aux Pays-Bas et même en Suisse. De l’autre côté se trouvaient ceux qui, face à Hitler, prônaient l’apaisement, arguant que puisque l’expansion allemande en Europe de l’Est ne concernait pas la France, le pays devait se replier derrière la ligne Maginot et sur son empire pour ne se défendre qu’en cas d’attaque — une éventualité qu’ils persistaient à croire improbable.

À la tête des partisans de l’apaisement militaire se trouvait le maréchal Pétain : en 1939, il rédigea une préface élogieuse au livre du colonel Chauvineau, Une invasion est-elle encore possible ?, qui concluait par la négative.

Cette préface a souvent été citée comme preuve d’une « mentalité Maginot ». En réalité, elle met en garde contre le retour de la doctrine offensive ; elle ne témoigne pas tant d’une « mentalité Maginot » universelle que d’une polarisation. 

Dans les mois qui précédèrent la guerre, les divergences publiques s’accentuèrent encore, car la destruction de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne et les nouvelles revendications italiennes sur Nice, la Savoie et la Tunisie réduisirent le choix à une alternative entre la guerre et l’hégémonie allemande.

Plus que jamais, les partisans de l’apaisement, menés par Pierre Laval, ne voyaient alors dans la ligne Maginot qu’un symbole ; elle signifiait la volonté de la France de ne se battre qu’en cas de menace directe. 

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22.01.2026 à 20:01

« Les Européens sont restés en mode Groenland » : le discours choc de Zelensky à Davos en intégralité

Matheo Malik

Au Forum économique mondial, juste avant sa rencontre bilatérale avec Donald Trump, le président ukrainien a prononcé un discours particulièrement dur à l’encontre des dirigeants européens. Sa ligne : le monde bouge plus vite que vous — et vous ne faites rien.

Nous le traduisons.

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Texte intégral (4263 mots)

À Davos le jeudi 22 janvier, jour de signature par 19 pays de la Charte du « Conseil de la paix » de Donald Trump, Volodymyr Zelensky a prononcé un discours confrontationnel à l’adresse des Européens.

Pour le président ukrainien, dont le pays va entrer dans sa quatrième année de guerre de haute intensité et à grande échelle avec la Russie de Poutine, le sursaut européen n’a pas encore eu lieu — et la faiblesse de la réponse à Trump sur le Groenland en est un signal.

Sur les actifs russes gelés comme sur les munitions, il déclare sèchement que « Poutine a réussi à arrêter l’Europe ». Sur l’Iran, il fustige des dirigeants européens « en vacances » qui n’ont pas réussi à empêcher le bain de sang. Le président ukrainien brandit aussi l’exemple du Bélarus en 2020, où l’absence de fermeté face à l’écrasement de l’opposition de Loukachenko après des élections fabriquées a conduit à une vassalisation directe à Moscou.

Comment comprendre le choix d’une intervention si agressive — qui plus est après un discours qui avait sensiblement la même tonalité que celui de l’année dernière devant le Forum économique mondial ?

Il pourrait s’agir d’une stratégie visant à ne pas antagoniser Trump juste avant une rencontre bilatérale au terme de laquelle le président ukrainien a affirmé être parvenu partiellement à un accord notamment sur la question des « garanties de sécurité ».

Mais plus largement, il s’agit surtout pour Zelensky d’interpeller les Européens sur une ligne que l’Ukraine met désormais de plus en plus en avant : face aux menaces subies, elle est elle-même prête à aider.

« L’Europe doit être forte et l’Ukraine est prête à aider par tous les moyens nécessaires pour garantir la paix et empêcher la destruction.

Nous sommes prêts à aider les autres à devenir plus forts qu’ils ne le sont actuellement. 

Nous sommes prêts à faire partie d’une Europe qui compte vraiment. Une Europe dotée d’une puissance réelle, d’une grande puissance. »

À Davos, il n’est pas sûr que le message soit passé.

Merci beaucoup, chers amis.

Tout le monde se souvient du grand film américain Un jour sans fin avec Bill Murray et Andie MacDowell.

Personne ne voudrait vivre ainsi : répéter la même chose pendant des semaines, des mois, voire des années.

Et pourtant, c’est exactement ainsi que nous sommes en train de vivre. C’est désormais notre vie, et chaque manifestation comme celle-ci le prouve.

L’année dernière, ici même à Davos, j’ai conclu mon discours par ces mots : « L’Europe doit savoir se défendre. » Un an s’est écoulé et rien n’a changé.

Nous sommes toujours dans une situation où je dois prononcer les mêmes mots.

Pourquoi ? La réponse ne réside pas seulement dans les menaces qui existent ou qui pourraient apparaître. 

Chaque année apporte quelque chose de nouveau pour l’Europe et pour le monde.

Tout le monde a récemment tourné son attention vers le Groenland.

Il est clair que la plupart des dirigeants ne savent tout simplement pas quoi faire sur ce sujet.

Tout le monde semble simplement attendre que les États-Unis se calment, dans l’espoir que cela passe — mais que se passera-t-il si ce n’est pas le cas ? 

On a beaucoup parlé des manifestations en Iran — elles ont pourtant été noyées dans le sang. Le monde n’a pas suffisamment aidé le peuple iranien. Il est resté à l’écart. En Europe, il y a eu les fêtes de Noël et du Nouvel An, les vacances. Lorsque les hommes politiques sont revenus au travail et ont commencé à se forger une opinion sur la question, l’ayatollah avait déjà tué des milliers de personnes.

Et que deviendra l’Iran après ce bain de sang ?

Si le régime survit, cela envoie un signal clair à tous les tyrans : si vous tuez suffisamment de gens, vous resterez au pouvoir.

Qui, en Europe, a besoin que ce message devienne réalité ?

Pourtant, l’Europe n’a même pas essayé d’élaborer sa propre réponse.

Regardons du côté de l’hémisphère occidental.

Le président Trump a mené une opération au Venezuela et Maduro a été arrêté. Les opinions divergent à ce sujet, mais le fait est que Maduro est jugé à New York. 

Désolé, mais Poutine n’est pas jugé.

Et la plus grande guerre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale est sur le point d’entrer dans sa quatrième année.

L’homme qui l’a déclenchée est non seulement libre, mais il se bat toujours pour récupérer son argent gelé en Europe.

Et vous savez quoi ?

Il est en train de réussir.

C’est Poutine qui est en train d’essayer de décider de l’utilisation des avoirs russes gelés — pas ceux qui ont le pouvoir de le punir pour cette guerre.

Heureusement, l’Union a décidé de geler les avoirs russes pour une durée indéterminée et je lui en suis reconnaissant. Merci, Ursula. Merci, Antonio, et merci à tous les dirigeants qui ont apporté leur aide.

Mais lorsque le moment est venu de décider d’utiliser ces avoirs pour se défendre contre l’agression russe, la décision a été bloquée.

Poutine a réussi à faire cela : oui, il a malheureusement réussi à arrêter l’Europe.

Mon point suivant est celui-ci : en raison de la position des États-Unis, les gens évitent désormais le sujet de la Cour pénale internationale. Et c’est compréhensible. C’est la position historique des États-Unis. Mais en même temps, il n’y a toujours pas de progrès réel dans la mise en place d’un tribunal spécial pour juger l’agression russe contre l’Ukraine, contre le peuple ukrainien. Et nous avons un accord. C’est vrai. De nombreuses réunions ont eu lieu, mais l’Europe n’a toujours pas réussi à trouver un siège pour le tribunal, avec du personnel et des travaux concrets qui y soient conduits.

Que manque-t-il ? Du temps ou de la volonté politique.

Trop souvent en Europe, il y a toujours quelque chose de plus urgent que la justice.

À l’heure actuelle, nous travaillons activement avec nos partenaires sur les garanties de sécurité, et je leur en suis reconnaissant. Mais celles-ci concernent l’après-guerre.

Une fois le cessez-le-feu entré en vigueur, il y aura des contingents, des patrouilles conjointes et des drapeaux partenaires sur le sol ukrainien. C’est une très bonne avancée et le signe que le Royaume-Uni et la France sont prêts à engager leurs forces sur le terrain. Un premier accord a déjà été conclu à ce sujet. Merci Keir ; merci Emmanuel et tous les dirigeants de notre coalition.

Nous faisons tout notre possible pour que notre coalition de volontaires devienne véritablement une coalition d’action. Encore une fois, tout le monde est très positif, mais le soutien du président Trump est toujours nécessaire ; je le répète, aucune garantie de sécurité ne peut fonctionner sans les États-Unis.

Mais qu’en est-il du cessez-le-feu lui-même ?

Qui peut contribuer à le mettre en œuvre ?

L’Europe adore discuter de l’avenir, mais évite d’agir aujourd’hui ; d’être à l’initiative d’actions qui définissent le type d’avenir que nous aurons. C’est là le problème. Pourquoi le président Trump peut-il empêcher les pétroliers de la flotte fantôme de passer et saisir le pétrole, mais pas l’Europe ?

Le pétrole russe est transporté le long des côtes européennes ; il finance la guerre contre l’Ukraine et contribue à déstabiliser l’Europe. Il faut donc arrêter, confisquer et vendre le pétrole russe au profit de l’Europe. Pourquoi pas ? Si Poutine n’a pas d’argent, il n’y a pas de guerre pour l’Europe. Si l’Europe a de l’argent, elle peut protéger sa population. À l’heure actuelle, ces pétroliers rapportent de l’argent à Poutine. Et cela signifie que la Russie continue de mener son programme malsain.

Point suivant.

Je l’ai déjà dit et je le répète : l’Europe a besoin de forces armées unifiées ; des forces capables de défendre véritablement l’Europe.

Aujourd’hui, l’Europe se repose uniquement sur la conviction que si un danger survient, l’OTAN agira.

Mais personne n’a vraiment vu l’Alliance en action. Si Poutine décide de s’emparer de la Lituanie ou d’attaquer la Pologne, qui réagira ?

Qui réagira ? 

À l’heure actuelle, l’OTAN existe grâce à la conviction que les États-Unis agiront, qu’ils ne resteront pas à l’écart et qu’ils apporteront leur aide. Mais que se passera-t-il s’ils ne le font pas ?

Croyez-moi, cette question est dans l’esprit de tous les dirigeants européens et certains tentent de se rapprocher du président Trump ; c’est vrai.

Certains attendent en espérant que le problème disparaisse.

D’autres ont commencé à agir, en investissant dans la production d’armes et en établissant des partenariats, afin d’obtenir le soutien du public pour une augmentation des dépenses de défense. 

Rappelons-nous bien d’une chose : jusqu’à ce que les États-Unis fassent pression sur l’Europe pour qu’elle augmente ses dépenses de défense, la plupart des pays n’essayaient même pas d’atteindre 5 % du PIB, le minimum nécessaire pour garantir la sécurité.

L’Europe doit savoir se défendre. Si vous envoyez 30 ou 40 soldats au Groenland, à quoi cela sert-il ? Quel message cela envoie-t-il à Poutine, à la Chine ?

Et surtout, quel message cela envoie-t-il au Danemark — le plus important, votre proche allié ?

Soit vous déclarez que les bases européennes protégeront la région contre la Russie et la Chine et vous établissez ces bases, soit vous risquez de ne pas être pris au sérieux parce que vos soldats ne protégeront rien. 

Or nous savons quoi faire. Si les navires de guerre russes naviguent librement autour du Groenland, l’Ukraine peut aider. 

Nous avons l’expertise et les armes nécessaires pour faire en sorte qu’aucun de ces navires ne reste. Ils peuvent couler au large du Groenland, tout comme ils coulent au large de la Crimée. Pas de problème : nous avons les outils et les personnes nécessaires. La mer n’est pas la première ligne de défense.

Nous pouvons donc agir et nous savons comment nous battre là-bas si on nous le demande.

Si l’Ukraine faisait partie de l’OTAN, nous résoudrions ce problème avec les navires russes — mais ce n’est pas le cas.

Quant à l’Iran, tout le monde attend de voir ce que feront les États-Unis.

Car le reste du monde ne propose rien. L’Europe ne propose rien et ne veut pas s’impliquer sur cette question en tant que soutien du peuple iranien et de la démocratie dont il a besoin.

Pourtant, lorsque vous refusez d’aider un peuple qui se bat pour sa liberté, les conséquences reviennent toujours — et elles sont toujours négatives. L’exemple du Bélarus en 2020 est parlant : personne n’a aidé son peuple et désormais les missiles russes Oreshnik sont déployés sur ce territoire, à portée de la plupart des capitales européennes.

Cela ne se serait pas produit si la voix du peuple bélarusse avait été entendue en 2020.

Nous avons dit à plusieurs reprises à nos partenaires européens : « Vous devriez agir maintenant contre ces missiles au Bélarus — les missiles ne sont jamais purement décoratifs. » Mais l’Europe est restée en mode Groenland ; peut-être qu’un jour quelqu’un fera quelque chose.

La question du pétrole russe relève de la même logique.

C’est une bonne chose qu’il existe de nombreuses sanctions. Le pétrole russe devient moins cher — mais son flux ne s’est pas arrêté. Les entreprises russes qui financent la machine de guerre de Poutine continuent de fonctionner et cela ne changera pas sans de nouvelles sanctions.

Nous sommes reconnaissants de toutes les pressions exercées sur l’agresseur, mais soyons honnêtes : l’Europe doit faire davantage pour que ses sanctions bloquent les ennemis aussi efficacement que les sanctions américaines. 

Pourquoi est-ce important ? Parce que si l’Europe n’est pas considérée comme une puissance mondiale, si ses actions ne dissuadent pas les mauvais acteurs, alors elle ne fera jamais que réagir, rattrapant son retard face aux nouveaux dangers et aux nouvelles attaques.

Les forces qui tentent de détruire l’Europe ne sont confrontées à aucun obstacle.

Elles opèrent librement, même à l’intérieur de l’Europe.

Chaque Viktor qui vit de l’argent européen tout en essayant de vendre les intérêts européens mérite une bonne gifle. Et s’il se sent à l’aise à Moscou, cela ne signifie pas que nous devons laisser les capitales européennes devenir de petits Moscou. 

Nous devons nous rappeler ce qui nous sépare de la Russie.

La ligne de conflit la plus fondamentale entre la Russie, l’Ukraine et toute l’Europe est la suivante : la Russie se bat pour dévaloriser les peuples, pour s’assurer que lorsque les dictateurs veulent détruire quelqu’un, ils le peuvent.

Mais ils doivent perdre le pouvoir, et non le gagner.

Prenons l’exemple des Ukrainiens. Aujourd’hui, les missiles russes ne peuvent être produits que parce qu’il existe des moyens de contourner les sanctions ; tout le monde voit comment la Russie essaie de faire mourir de froid les Ukrainiens à -20°C ; pourtant la Russie ne pourrait pas construire de missiles balistiques ou de croisière sans les composants essentiels provenant d’autres pays.

Et je ne parle pas seulement de la Chine. Trop souvent, les gens se cachent derrière l’excuse que la Chine aide la Russie. C’est vrai, mais la Russie se procure également des composants auprès d’entreprises en Europe, aux États-Unis et à Taïwan.

À l’heure actuelle, beaucoup investissent dans la stabilité autour de Taïwan pour éviter la guerre.

Mais les entreprises taïwanaises peuvent-elles cesser de fournir des composants électroniques à la Russie pour la guerre ?

L’Europe ne dit presque rien. Les États-Unis ne disent rien. Et Poutine fabrique des missiles.

Et je remercie bien sûr tous les pays et toutes les entreprises qui aident l’Ukraine à réparer son système énergétique. 

C’est crucial.

Merci à tous ceux qui soutiennent le programme PURL grâce auquel nous pouvons acheter des missiles Patriot. Mais ne serait-il pas moins coûteux et plus facile de priver directement la Russie des composants dont elle a besoin pour produire des missiles, voire de détruire les usines qui les fabriquent ? L’année dernière, on a passé la plupart du temps à parler des armes à longue portée pour l’Ukraine et tout le monde disait que la solution était à portée de main.

Aujourd’hui, plus personne n’en parle. Mais les missiles russes et les Shahed sont toujours là — et nous avons toujours les coordonnées des usines où ils sont fabriqués et qui visent aujourd’hui l’Ukraine.

Demain, ils pourraient viser n’importe quel pays de l’OTAN.

En Europe, on nous conseille de ne pas parler des Tomahawks aux Américains, pour ne pas gâcher l’ambiance. Et on nous dit de ne pas évoquer les missiles Taurus lorsque le sujet porte sur la Turquie. 

Les diplomates disent de ne pas offenser la Grèce. Et la Grèce nous dit de faire attention à la Turquie.

En Europe, il y a d’interminables disputes internes et des non-dits qui l’empêchent de s’unir et de parler assez honnêtement pour trouver de vraies solutions.

Trop souvent, les Européens se retournent les uns contre les autres, les dirigeants, les partis, les mouvements et les communautés, au lieu de s’unir pour arrêter la Russie — qui apporte la même destruction à tout le monde.

Au lieu de devenir une véritable puissance mondiale, l’Europe reste un kaléidoscope de puissances petites et moyennes, magnifique mais fragmenté.

Au lieu de prendre l’initiative de défendre la liberté dans le monde entier, en particulier lorsque l’attention des États-Unis se porte ailleurs, l’Europe semble perdue en essayant de convaincre le président américain de changer.

Mais il ne changera pas.

Le président Trump aime qui il est. Il dit qu’il aime l’Europe, mais il n’écoutera pas une telle Europe.

L’un des plus grands problèmes de l’Europe d’aujourd’hui — même si on en parle peu — est surtout une question d’état d’esprit.

Certains dirigeants européens sont originaires d’Europe, mais ne sont pas toujours en faveur de l’Europe. Et l’Europe reste davantage une géographie, une histoire, une tradition, plutôt qu’une véritable force politique, une grande puissance.

Certains Européens sont vraiment forts ; mais beaucoup nous disent que nous devons rester forts.

Ils veulent toujours que quelqu’un d’autre soit fort pour eux — de préférence jusqu’aux prochaines élections.

Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne une grande puissance à mon sens. Les dirigeants disent : nous devons défendre les intérêts européens » mais ils espèrent que quelqu’un d’autre le fera à leur place. Et quand ils parlent de valeurs, cela sonne souvent creux. 

Ils disent tous : « Nous avons besoin de quelque chose pour remplacer l’ancien ordre mondial ». Mais où sont les dirigeants prêts à agir ? Agir maintenant sur terre, dans les airs, en mer pour construire un nouvel ordre mondial. 

On ne peut pas construire un nouvel ordre mondial avec des mots. Seules les actions créent vraiment l’ordre.

Aujourd’hui, les États-Unis ont lancé le « Conseil de la paix ». L’Ukraine a été invitée. Tout comme la Russie et le Bélarus alors que la guerre n’a pas cessé et qu’il n’y a même pas de cessez-le-feu. Vous avez vu qui s’est joint à cette initiative. Chacun avait ses raisons. Mais voici le problème : l’Europe n’a même pas encore adopté une position commune sur l’idée américaine.

Peut-être que ce soir, lorsque le Conseil européen se réunira, il prendra une décision. Mais les documents ont déjà été signés ce matin et ce soir, il pourrait également prendre une décision concernant le Groenland.

Hier soir, Mark Rutte s’est entretenu avec le président Trump. Merci, Mark, pour votre productivité. 

Les États-Unis sont déjà en train de changer de position, mais personne ne sait exactement comment.

Les choses évoluent donc plus vite que nous. Elles évoluent plus vite que l’Europe. Et comment l’Europe peut-elle suivre le rythme ? 

Chers amis, nous ne devons pas nous rabaisser à des rôles secondaires. 

Pas alors que nous avons la possibilité d’être ensemble une grande puissance.

Nous ne devons pas accepter que l’Europe ne soit qu’un mélange de petites et moyennes puissances entouré d’ennemis de l’Europe.

Lorsque nous sommes unis, nous sommes vraiment invincibles.

L’Europe peut et doit être une force mondiale ; non pas une force qui réagit tardivement, mais une force qui définit l’avenir ; qui aiderait tout le monde — du Moyen-Orient à toutes les autres régions du monde ; une force qui aiderait l’Europe elle-même, car les défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui sont des défis pour le mode de vie européen, où les personnes et les nations comptent.

L’Europe peut contribuer à bâtir un monde meilleur ; l’Europe doit bâtir un monde meilleur et un monde sans guerre.

Pour cela, elle a besoin de force.

Pour cela, nous devons agir ensemble et agir à temps.

Et surtout, nous devons avoir le courage d’agir.

Nous travaillons activement à la recherche de solutions concrètes.

Aujourd’hui, nous avons rencontré le président Trump et nos équipes travaillent presque tous les jours. Ce n’est pas simple. Les documents visant à mettre fin à cette guerre sont presque prêts et c’est vraiment important.

L’Ukraine travaille avec une honnêteté et une détermination totales, et cela porte ses fruits ; la Russie doit elle aussi se préparer à mettre fin à cette guerre, à cesser cette agression, l’agression russe, la guerre que la Russie mène contre nous.

La pression doit être suffisamment forte et le soutien à l’Ukraine doit être encore plus fort.

Nos précédentes réunions avec le président des États-Unis nous ont permis d’obtenir des missiles de défense. Les Européens ont également apporté leur aide.

Aujourd’hui, nous avons également parlé de la protection de l’espace aérien — ce qui signifie bien sûr la protection des vies humaines. J’espère que les États-Unis continueront à nous soutenir.

L’Europe doit être forte et l’Ukraine est prête à aider par tous les moyens nécessaires pour garantir la paix et empêcher la destruction.

Nous sommes prêts à aider les autres à devenir plus forts qu’ils ne le sont actuellement. 

Nous sommes prêts à faire partie d’une Europe qui compte vraiment. Une Europe dotée d’une puissance réelle, d’une grande puissance.

Aujourd’hui, nous avons besoin de cette puissance pour protéger notre propre indépendance. Mais vous avez également besoin de l’indépendance de l’Ukraine, car demain, vous devrez peut-être défendre votre mode de vie.

Et lorsque l’Ukraine sera à vos côtés, personne ne vous marchera dessus. Vous aurez toujours les moyens d’agir et d’agir à temps.

C’est très important : agir à temps.

Chers amis, aujourd’hui est l’un des derniers jours de Davos, mais certainement pas le dernier Davos — tout le monde est bien d’accord là-dessus.

Beaucoup de gens croient que les choses finiront par s’arranger d’elles-mêmes mais nous ne pouvons pas compter là-dessus pour garantir une véritable sécurité.

La foi ne suffit pas — qu’il s’agisse de la foi en un partenaire ou d’un heureux concours de circonstances.

Aucune discussion intellectuelle ne peut mettre fin aux guerres. Nous avons besoin d’actions.

L’ordre mondial découle de l’action et nous avons simplement besoin du courage d’agir. 

Sans action aujourd’hui, il n’y aura pas de lendemain.

Mettons fin à ce « jour sans fin » : c’est possible.

Merci.

Slava Ukraini ! 

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14.01.2026 à 18:16

Du « regime change » au « regime collapse » : comment les néoconservateurs cherchent à refaçonner le trumpisme

Matheo Malik

Les frappes américaines que prépare Trump contre l’Iran sont-elles vouées à n’avoir aucun impact ?

Pour faire tomber la République islamique, il faut une opération systémique.

Dans un aggiornamento à la doctrine néoconservatrice, un rapport préconise une nouvelle stratégie totale pour renverser l’Iran des mollahs : le « regime collapse ».

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Texte intégral (3902 mots)

Un an avant les frappes historiques de juin 2025 de l’opération « Midnight Hammer », Barak Seener avait produit un rapport passé relativement inaperçu qui préconisait de telles attaques.

Juste après celles-ci, il a signé un important aggiornamento qui précise sa théorie du regime change. Celui-ci pourrait inspirer la Maison-Blanche, alors que Trump n’a jamais été aussi proche d’une intervention militaire.

Pour Seener, le régime iranien est certes sorti très affaibli de la séquence de la guerre des douze Jours mais le régime de l’ayatollah Khamenei tiendrait grâce à une résilience propre à sa forme révolutionnaire, perpétuellement dynamique, dans un alliage de « philosophie islamique, de nationalisme persan et d’utilisation ciblée de la technologie ».

« La capacité du régime à résister et à contrer l’opposition culturelle, économique et politique dépend du système politique iranien et de l’uniformité de son élite, qui lui permet de sombrer dans un autoritarisme accru afin de renforcer la survie du régime. 

Cette résilience est facilitée par la capacité du régime à coopter l’opposition ou à réprimer la dissidence. »

En d’autres termes, l’axe de la résistance pourrait se reformer — et à nouveau menacer Israël et les États-Unis.

La clef de la nouvelle proposition de Seener repose sur l’inflexion qu’il donne à l’opération d’ingérence américaine qu’il appelle de ses vœux.

Pour lui, il est manifeste que Trump ne se lancera pas dans une version maximaliste du regime change avec des troupes au sol, par crainte d’avoir à gérer la construction d’une transition sur un territoire aussi vaste et aussi peuplé que l’Iran.

Les spectres irakien et afghan inhibant les initiatives pour un changement de régime « piloté », la stratégie préconisée par l’auteur est en fait plus radicale et potentiellement beaucoup plus risquée : l’effondrement — et l’étouffement par le chaos, de Chiraz à Téhéran, de toute possibilité d’une menace pour la région.

Par quoi passe cette théorie du regime collapse ?

« Les décideurs politiques occidentaux doivent au minimum mener une politique visant à provoquer l’effondrement du régime (regime collapse) sous l’influence occidentale, plutôt qu’un changement de régime contrôlé par l’Occident.

L’effondrement du régime implique de saper continuellement la capacité du gouvernement à exercer son pouvoir, ce qui aboutit au renversement de la structure politique iranienne.

Cela ne peut être réalisé qu’en combinant des frappes militaires externes, par opposition à une intervention militaire à grande échelle, qui ciblent les centres de pouvoir iraniens, notamment les installations d’enrichissement d’uranium, les centres de commandement et de contrôle du Corps des Gardiens de la révolution islamique, les dirigeants de celui-ci et les scientifiques nucléaires. » 

S’il en dit peu sur « l’après » — appelant à ne pas reproduire en Iran les erreurs de l’ère post-Saddam Hussein — l’auteur prévoit quand même certains risques.

Pour lui, il n’est ainsi pas exclu que les Pasdaran survive à l’effondrement du régime tout comme la milice Basij, décentralisée et difficilement ciblable ou influençable.

De l’aveu de l’auteur, une telle perspective serait presque pire pour les ennemis de l’Iran : en dehors de la vision stratégique du Guide suprême, une résistance purement paramilitaire décentralisée n’aurait plus aucune limite pour agir par la force.

Dans son scénario d’anticipation du pire, Barak Seener va encore plus loin en imaginant le cas où le régime s’effondrerait en laissant place à un gouvernement autoritaire, opposé à la démocratie et fondamentalement hostile à l’Occident.

Pour anticiper un tel cas de figure, l’auteur suggère qu’il faudrait bel et bien avoir recours à une stratégie de state-building :

« Un élément essentiel pour ce moment post-régime est celui qui offre une stabilité alternative au modèle étatique structuré du Velayat-e faqih (le gouvernement du docte). En l’absence d’un tel modèle, le régime, bien que profondément impopulaire, reste un ‘mal connu’ préférable à l’inconnu et au chaos potentiel.

L’Occident doit travailler avec les groupes d’opposition libéraux qui sont pro-occidentaux dans leur orientation afin de leur donner les moyens de trouver une solution pour ‘le jour d’après’. À cette fin, le présent rapport examine la coordination occidentale des forces d’opposition afin de promouvoir une transition qui offre un certain degré de continuité pour éviter un vide de gouvernance qui compromettrait l’efficacité de l’opposition. »

Nous traduisons les principaux extraits de cette stratégie.

Le rapport est téléchargeable en intégralité à ce lien.

Endiguer la menace par le chaos : la théorie du regime collapse

« Un Iran non nucléaire qui n’exporterait pas le terrorisme est dans l’intérêt stratégique de l’Occident. 

Cela implique l’effondrement du régime (regime collapse). 

L’Occident doit travailler avec les groupes d’opposition libéraux qui sont pro-occidentaux dans leur orientation afin de leur donner les moyens de trouver une solution pour ‘le jour d’après’. 

À cette fin, le présent rapport examine la coordination occidentale des forces d’opposition afin de promouvoir une transition qui offre une certaine continuité, pour éviter un vide de gouvernance qui compromettrait l’efficacité de l’opposition.

Il est extrêmement improbable que le régime s’effondre de lui-même. 

Les réformistes et les factions radicales divergent sur les tactiques à adopter — telles que le degré d’engagement avec l’Occident ou les réformes internes — mais ils s’alignent étroitement sur les doctrines stratégiques fondamentales : non-nucléarisation, hostilité envers Israël et les États-Unis, et soutien aux réseaux régionaux de mandataires. 

L’opposition aux États-Unis et à Israël reste le point de consensus en Iran, et l’idée de « l’axe de la résistance » est au cœur de la politique étrangère de la République islamique. »

L’auteur reprend en l’adaptant à l’Iran les grandes lignes de la doctrine néoconservatrice qui ont guidé la politique américaine dans sa « guerre contre la terreur ». Le cadre théorique n’est cependant plus celui de « l’empire bienveillant » de Robert Kagan ou du deuxième discours d’investiture de Bush : il ne s’agit plus d’exporter la démocratie américaine dans le monde pour assurer la stabilité globale mais de défendre les intérêts de l’Occident en établissant les conditions d’un endiguement du terrorisme — que l’Iran finance dans le golfe Persique.

C’est dans ce sens que cet aggiornamento s’inscrit dans la lignée du premier rapport de Seener sur la dissuasion.

Il apporte toutefois une nuance doctrinale forte : il ne s’agit plus de « changer » le régime mais de provoquer son « effondrement » sans avoir la prétention de contrôler la suite mais en se laissant les marges de manœuvre nécessaires pour le faire si besoin.

« Si les décideurs politiques occidentaux doivent proposer une formation à tous les groupes d’opposition pour l’après-révolution, l’Occident ne doit soutenir que les groupes d’opposition qui se situent en dehors des structures politiques iraniennes et qui soutiennent l’effondrement du régime.

Cela permettrait de tirer parti de l’aliénation du public et de renforcer la partie de l’opposition qui cherche à renverser le régime, ce qui pourrait accroître la fragilité de ce dernier. L’alternative serait de contribuer involontairement à l’enracinement d’une culture autoritaire. »

Il est admis qu’avant même la brutalité du régime de la République islamique, l’installation de la dynastie des Pahlavi par l’opération Ajax pilotée par la CIA et d’autres agences de contre-espionnage a contribué à cette « culture autoritaire » que l’auteur préconise d’éradiquer.

« Les pays occidentaux ont une excellente occasion de compléter leur interventionnisme militaire en reconnaissant les groupes d’opposition en exil et en Iran, et en coordonnant leurs positions afin d’atténuer les effets négatifs potentiels de l’effondrement du régime lors de la transition du pouvoir et de l’autorité. »

D’une manière plus fine que par le soutien à une seule figure extérieure — comme le fils du shah, Reza Pahlavi, poussé par Israël et les États-Unis — l’auteur du rapport suggère ici que l’interventionnisme militaire devrait se doubler d’une stratégie agressive d’influence sur les membres de la diaspora. Là encore, il trace une ligne de continuité avec la tradition américaine.

« L’effondrement du régime pourrait aussi conduire à une guerre civile en raison du vide politique qui s’ensuivrait et de l’effondrement des institutions fondamentales, suivi par l’escalade du conflit entre factions armées rivales et soutiens étrangers. 

Par conséquent, même si l’Iran n’est pas actuellement au bord de la guerre civile, la stratégie de propagande du régime jette les bases potentiellement dangereuses d’une fragmentation et d’une guerre civile en cas d’effondrement du régime. »

Même parmi les tenants d’une ligne très interventionniste, les expériences de l’Irak et de l’Afghanistan constituent un trauma. L’auteur met en garde ici contre le risque bien identifié que l’effondrement du régime se transforme en chaos.

Au fil du rapport, l’interventionnisme épouse  une ligne de crête : si l’auteur s’inscrit en faux contre une croyance naïve dans l’efficacité « automatique » du regime change, il cherche à mettre au point des tactiques pour prévenir le chaos pouvant suivre l’effondrement provoqué du régime.

Manuel pour une opération d’effondrement

« Les frappes militaires israéliennes ont déclenché une vague de nationalisme iranien, comblant momentanément les divisions idéologiques de longue date entre les groupes nationalistes et musulmans progressistes, qui s’opposaient tous deux aux frappes contre l’Iran. Cependant, cette unité est tactique et éphémère, car elle renforce le discours du régime sur les menaces extérieures et détourne l’attention de la pression en faveur d’une réforme interne.

Les futures frappes militaires doivent donc s’accompagner de campagnes d’influence visant le public iranien, affirmant que c’est leur régime qui constitue une aberration historique pour l’Iran, par opposition à l’intervention militaire occidentale. L’alternative serait que l’usage de seules frappes militaires permette au régime de pénétrer la société iranienne en suscitant un effet de ralliement autour du drapeau.

L’autoritarisme accru et la concentration du pouvoir créent, par ironie, des fissures au sein du régime. Dans un cadre politique où le Guide suprême et le Corps des Gardiens de la Révolution empêchent le pluralisme et entravent la formation d’un consensus, un fossé peut se creuser entre les factions rivales, telles que les partisans de la ligne dure et les réformistes. Une campagne d’information et de communication menée par des acteurs étrangers peut galvaniser l’opposition opérant en dehors du régime, ce qui peut priver les réformistes opérant au sein du régime du soutien de la population. Cela peut pousser le régime vers l’implosion, à mesure que les schismes au sein de celui-ci deviennent réels. »

Dans ces développements, l’auteur précise ce qui distingue fondamentalement l’intervention qu’il appelle de ses vœux en Iran d’autres opérations comme l’enlèvement de Nicolas Maduro à Caracas au moment de l’opération « Absolute Resolve ».

Même si un tel acte pourrait avoir une influence considérable en termes de représentation, « décapiter » le régime en le privant de l’ayatollah Khamenei ne serait pas suffisant pour le faire tomber. Comme dans les covert ops de la CIA, les États-Unis et Israël devraient user de tous les leviers de la désinformation pour mettre un coin entre les factions rivales au sein du régime et provoquer son éclatement.

« … le seul moyen efficace d’empêcher l’Iran de reconstruire ses installations nucléaires endommagées pourrait finalement se dérouler en deux étapes : à court terme, des frappes aériennes supplémentaires menées par Israël et les États-Unis sur les sites nucléaires iraniens, et à plus long terme, le renversement du régime iranien et de ses dirigeants actuellement au pouvoir, ainsi que des capacités de commandement et de contrôle du CGRI… Les campagnes de communication devraient inclure une augmentation des émissions destinées au peuple iranien, ainsi qu’une aide secrète à l’opposition nationale et le financement d’ONG. »

Là encore, s’il n’est pas motivé de la même manière que dans la guerre contre le terrorisme, l’interventionnisme de Seener s’inscrit dans la tradition néoconservatrice en s’appuyant sur des relais clefs comme la télévision, les ONG et l’aide secrète. Étonnamment, le rapport ne préconise pas de mettre en place une stratégie plus intégrée et plus agressive en ligne.

« Le sectarisme dans les régions périphériques peut se militariser à mesure que les groupes ethniques résistent au déploiement de la milice Basij et des Pasdaran dans leurs régions. En outre, si le régime iranien subit de nouvelles frappes militaires ou est soumis à des tensions résultant de manifestations de masse liées à des griefs économiques et culturels, cela pourrait encourager les groupes sécessionnistes à intensifier leurs attaques contre les cibles du régime. Les groupes sécessionnistes disposant d’armes paramilitaires comprennent : l

— Le KDPI, le PJAK et le Komala, qui opèrent dans le Kurdistan oriental, à Kermanshah et en Azerbaïdjan occidental.

— Le Mouvement arabe de lutte pour la libération de l’Ahwaz (ASMLA) et le Mouvement de libération arabe d’Al-Ahwaz, qui opèrent dans la province du Khuzestan au nom des Arabes ahwazis.

— Jaish al-Adl et Jaish al-Adl, qui opèrent dans la province du Sistan-et-Baloutchistan au nom des Baloutches et des Perses sistanis.

Ces groupes sécessionnistes pourraient prendre pour cible les Gardiens de la Révolution ou l’armée régulière, et empêcher le détournement des ressources et des revenus en cas d’attaque extérieure contre l’Iran. Cela compromettrait le développement militaire et infrastructurel de l’Iran dans le centre du pays et contribuerait à l’effondrement du régime.

Ce n’est pas sans précédent. En 2007, la CIA a engagé Jaysh al-Adl (JAA), anciennement connu sous le nom de Jundallah, un groupe insurgé baloutche, pour mener des actions de sabotage à l’intérieur de l’Iran. Cela s’inscrivait dans le cadre d’un programme secret de la CIA contre le régime iranien autorisé par le président Bush. »

Si son rapport n’est pas présenté comme un manuel contre-insurrectionnel, force est de constater que Seener déploie le playbook de l’ingérence américaine. Ici, il préconise de s’appuyer sur une variété de groupes sécessionnistes pour attaquer le pouvoir central en s’inscrivant dans la continuité d’un programme de l’administration Bush.

Diriger le jour d’après

« Une fragmentation de l’Iran ou un Iran marqué par un conflit à grande échelle est un scénario qu’il faut à tout prix éviter. 

Le meilleur moyen d’y parvenir serait que les pays occidentaux aident les différents mouvements d’opposition iraniens à intégrer les mouvements ethniques non sécessionnistes dans un cadre gouvernemental post-régime capable de gérer les identités concurrentes, et qu’ils offrent une place aux groupes ethniques tels que les Arabes, les Azéris, les Kurdes et les Baloutches dans un avenir post-régime.

L’Initiative de La Haye pour la coopération internationale estime que l’autodétermination interne et le pluralisme sont essentiels pour réduire l’attrait du séparatisme et renforcer la légitimité de l’État : ‘Des modèles de gouvernance fédéraux ou décentralisés, adaptés au contexte iranien, pourraient garantir l’autonomie locale tout en préservant l’unité nationale.’

Cette remarque peut être lue comme une réponse à certaines propositions de faucons israéliens visant à démembrer l’Iran pour endiguer la menace. Une telle position avait été diffusée au cours de la guerre de juin 2025 dans un éditorial du Jerusalem Post — un quotidien en langue anglaise, concurrent de droite de Haaretz, très lu par la communauté juive républicaine aux États-Unis.

Dans cet éditorial, le Jerusalem Post s’adressait directement à Donald Trump en lui demandant « d’adopter le changement de régime comme politique » et de former une coalition au Moyen-Orient pour la partition de l’Iran ».

Seener considère ici au contraire que l’intégrité territoriale de l’Iran serait au contraire vitale pour la sécurité de la région.

« Le défi auquel est confrontée l’opposition iranienne est triple : mettre en relation l’opposition en exil avec les groupes d’opposition nationaux ; coordonner leurs positions ; et empêcher l’émergence d’un vide politique à la suite de l’effondrement du régime iranien.

Afin d’atténuer le risque d’un vide politique qui découragerait l’opposition au régime iranien, les États occidentaux doivent coordonner les groupes d’opposition iraniens avant l’effondrement du régime afin de faciliter la mise en place d’une structure gouvernementale qui prendra sa place.

(…) Une campagne d’information et de communication peut les aider à coordonner leurs activités et à partager leurs positions entre eux ainsi qu’avec la communauté internationale. Celle-ci doit à son tour reconnaître et nouer des alliances avec l’opposition qui dispose des technologies de l’information et de la communication nécessaires pour contourner la censure en ligne du régime.

Une partie de la coordination de l’opposition implique l’organisation d’une conférence soutenue par l’ONU pour que les différents groupes sécessionnistes planifient leur intégration dans un cadre gouvernemental fédéral ou décentralisé qui garantisse l’autonomie locale tout en préservant l’unité nationale. Dans le même temps, les États occidentaux devraient se coordonner avec les États voisins de l’Iran afin de stabiliser les régions frontalières en cas d’effondrement du régime. Des unités de sécurité composées de personnel déserteur peuvent assurer une surveillance rapide des frontières. » 

Si elle cherche à se distinguer d’un pur regime change, la stratégie préconisée par Seener est ambiguë : on voit mal en quoi ce processus de légitimation d’une autorité politique alternative à la République islamique, encore imprécis, pourrait trouver une manière de se stabiliser.

« L’objectif déclaré du président Donald Trump — ‘Make Iran Great Again’ — doit être considéré dans le contexte de la promotion de l’effondrement du régime (regime collapse).

Mais cette stratégie n’est viable que si l’on parvient à éviter le chaos qui pourrait éclater à la suite de l’effondrement d’un régime iranien dont la stabilité repose sur la suppression de ses contradictions internes.

L’élimination totale des capacités terroristes et nucléaires de l’Iran mérite d’être envisagée de manière stratégique.

Cela signifie que la promotion de l’effondrement du régime par une intervention militaire et une campagne de communication doit s’accompagner d’une coordination entre les États occidentaux et les États voisins de l’Iran afin d’apporter une aide humanitaire et de stabiliser les régions frontalières.

Cette coordination devrait s’accompagner d’une harmonisation des positions des groupes d’opposition qui se consacrent à la promotion d’un Iran libéral et démocratique, et contribuer à l’avènement d’un avenir iranien auquel participeront le plus grand nombre possible d’Iraniens. »

L’aggiornamento du state building de Seener n’a rien à voir avec la « théorie réactionnaire de la paix » proposée par Curtis Yarvin dans son essai « Comment occuper et gouverner un État étranger » de 2008 ; mais cet interventionnisme se distingue aussi d’une simple mise à jour du logiciel néoconservateur.

Dans les ambitions exposées à la fin du document, l’auteur se propose d’adopter une approche « limitée », au fond assez proche de celle par laquelle le pouvoir israélien a justifié l’opération Am Kalavi : c’est parce que l’effondrement du régime serait la seule manière de dissuader l’Iran et de démanteler son programme nucléaire qu’il serait « nécessaire ».

L’article Du « regime change » au « regime collapse » : comment les néoconservateurs cherchent à refaçonner le trumpisme est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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